LA FEMME ET L’ENFANT
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LE DEVOIR MATERNEL
Si la femme doit être soustraite au devoir conjugal qui lui répugne, si tous les droits que l’injuste loi de l’homme lui a refusés doivent lui être rendus, un nécessaire équilibre veut qu’elle accepte de remplir tous ses devoirs.
Le plus essentiel est la maternité, la maternité voulue et consentie.
Non seulement, en l’accomplissant, la femme perpétue sa véritable mission et sert les fins naturelles pour lesquelles elle est créée ; mais elle remplit aussi son obligation de Française en augmentant la richesse plastique d’un pays où tarit la sève, et qu’une dépopulation croissante conduirait rapidement au déclin et à la mort.
Voilà quarante ans que, complice de l’homme, la femme élude ses charges de maternité. Égoïsme chez les unes, lâcheté physique ou morale chez d’autres, pour beaucoup besoin d’un confort ou d’un luxe que l’enfant restreindrait, difficultés matérielles de logement et de vie chère pour d’innombrables ménages bourgeois, pauvreté trop souvent excusable dans le peuple : il n’est pas de mauvaises ou de bonnes raisons que la femme n’ait données pour se soustraire à sa fonction vitale.
Non contente d’éviter la fécondité par tous les moyens préventifs, — moyens que la propagande anti-malthusienne a enseignés à toutes, — des quantités de femmes mariées, et non seulement de filles libres ou même de jeunes filles, se confient aux mains des avorteuses et s’estropient pour la vie, quand elles n’en meurent pas. Le mal affirmé par de fréquents scandales d’avortements en clientèle a pris une telle extension que des projets de lois répressives ont été déposés au Parlement et devront être promulgués au plus tôt, si l’on veut enrayer ce massacre scélérat des innocents.
Les conséquences tragiques de cette stérilité réfléchie chez la femme, on a pu la mesurer à la lueur de l’invasion, des bombardements et des ruines…
Impossible de nier l’évidence ! Nous avons failli périr et la guerre ne s’est tant prolongée que parce que notre dépopulation extrême n’offrait pas à l’ennemi, malgré l’admirable fermeté de nos soldats, une masse aussi compacte et un bélier d’assaut aussi formidable que le sien.
Comme moi, vous avez entendu ce cri touchant, mais irraisonné de tant de pauvres mères :
— A quoi bon faire des enfants pour qu’on vous les tue !
Hélas, il est trop évident qu’à quantité égale de combattants la guerre eût été moins meurtrière et plus tôt finie. La défaite de l’Allemagne nous eût coûté moins de sang, moins d’argent, moins d’efforts. La France, contrainte à repousser l’inévitable et sauvage agression, a expié son imprévoyance de n’avoir à son acquit que quelques centaines de mille naissances depuis 70, alors que l’Allemagne engendrait plus de vingt-cinq millions d’enfants.
Sachons-le bien, le grenier de réserve pour l’avenir, — un avenir de paix et non plus de guerre, souhaitons-le, — la richesse et la force reconquises du pays consisteront en son grand nombre d’enfants.
Cette vérité, contre laquelle on regimbait avant la guerre, finit par frapper tous les esprits éclairés. C’est à la femme aujourd’hui de se convaincre qu’elle a beaucoup à réparer. Elle a mis en danger, parfois en désaccord, le plus souvent d’accord avec son compagnon, dans une responsabilité inégale, mais suffisamment lourde pour elle, le patrimoine national, le beau cheptel de la race.
Elle doit maintenant, bonne ouvrière de la Cité, refaire du sang neuf, des muscles, un cerveau et un cœur à la Patrie. Elle doit, non par devoir conjugal, mais par libre volonté, concevoir, engendrer et allaiter les milliers de petits Français qui, comblant les vides béants, reprendront l’œuvre des morts et incarneront les destinées nouvelles de la France.
TOUS, ENFANTS LÉGITIMES
Vis-à-vis de la Femme qui acquitte intégralement son devoir de mère, la Société doit acquitter aussi le sien, qui est double : devoir de protection sociale, devoir de protection humaine.
Le premier exige un vaste réseau de lois prévoyantes, assurant à la femme enceinte comme à l’accouchée le repos nécessaire, la subsistance durable, des primes maternelles graduées, des dégrèvements de toutes sortes aux familles nombreuses, du lait en abondance aux enfants, des conseils d’hygiène gratuits, des contrôles médicaux sévères : en un mot, tout ce qui pourra encourager et soutenir la maternité, permettre à l’enfant de s’épanouir autrement que dans la crasse et la misère.
Ce faisant, la Société ne sera pas quitte envers la mère. Elle a pour second devoir de l’entourer du respect dû à sa fonction loyalement remplie, en ne sériant plus les enfants sous des étiquettes arbitraires, en ne les parquant plus dans des castes inégales, au bénéfice de ceux qui sont nés dans le mariage, et au dommage des autres.
« Tous les enfants sont naturels ! » s’écrie une femme d’esprit et de cœur, dans une pièce célèbre. Ce n’est pas assez ! Tous devraient être légitimes !
On ne voit pas que la nature dispense la femme de souffrir moins de neuf mois, ni d’échapper aux tortures de l’accouchement, parce qu’elle met au monde un être en dehors du mariage ; on ne voit pas non plus que le nouveau-né diffère, par quelque infériorité physique ou morale, des enfants dits légitimes ; pas plus qu’on ne constate ces différences chez les enfants d’un second ou d’un troisième lit. Dès lors, pourquoi la Loi marque-t-elle de honte, dépouille-t-elle de sa part d’héritage, tient-elle à l’écart comme un mendiant ou un paria, l’enfant non-légitime ?
Toujours l’idée chrétienne, la Morale sexuelle ; avec sa morbide idée de souillure :
L’œuvre de chair ne désireras, Qu’en mariage seulement.
Comme si c’était toujours humain toujours possible !
Et il y a aussi l’idée bourgeoise, indigne d’une Société laïque bien organisée, que le mariage est avant tout un contrat d’intérêts, une transmission régulière d’héritage aux enfants nés sous l’empire de ce contrat.
Comme si les autres n’étaient pas également fils et filles de leur père et mère ; comme si on pouvait, sans inhumanité, leur refuser leur place au soleil ; comme s’ils étaient eux, les innocents, responsables de cette tare fictive de leur naissance !
Ce n’était pas assez pour le Code de disqualifier l’enfant naturel. Il a osé identifier l’enfant adultérin, né d’un libre amour, avec l’enfant incestueux, né de rapports contre nature entre le père et la fille ou le fils et la mère !
Pour permettre la reconnaissance de l’enfant adultérin, il a fallu des années de discussion devant la Chambre et le Sénat, sous l’effort courageux du parti socialiste. Une loi plus humaine autorise en certains cas, grâce au mariage des parents, la légitimation de l’enfant adultérin, mais cette largesse est bien insuffisante, car très souvent, et malgré le désir des intéressés, le mariage reste impossible. Ce n’est donc pas le mariage des parents, leur vie ou leur mort en suspens qui doivent régler le sort des enfants : mais l’admission de fait de tous les nouveau-nés au titre d’enfant légitime.
Voyons clair ! En dehors de toute pitié et de tout bon sens, la question des enfants nés hors mariage tire de leur accroissement, surtout depuis la guerre, une gravité extrême. Combien, en effet, seront nés de rencontres hasardeuses, de liaisons passagères, ou au rapprochement des permissions, dans ces faux-ménages que, par l’allocation à la femme restée seule, l’État avec justice a considérés comme autant de vrais ménages.
Déjà, avant août 1914, le nombre des enfants naturels augmentait dans des proportions inquiétantes. Rien qu’à Paris, ils représentaient plus du tiers de la natalité.
L’ostracisme exercé contre l’enfant né hors mariage est cause que beaucoup d’entre eux meurent à leur naissance ou peu après, soit par l’infanticide, soit par ignorance ou absence de soins. Et cela quand nous avons manqué de soldats pendant la guerre (car sans nos alliés !…) Et cela quand nous allons manquer de main-d’œuvre pour rebâtir sur les ruines et redonner au pays sa vie économique ! Et cela, quand il faut vingt ans pour faire un homme !
Est-il bien sage, devant la tâche écrasante de demain, de rejeter le tiers de notre natalité dans la poubelle des préjugés, de la livrer à la vindicte d’une morale aussi féroce que sénile ?
La Nécessité se dresse. Elle affirme que l’enfant, d’où qu’il vienne, est une valeur trop précieuse pour qu’il soit stupidement sacrifié aux sordides intérêts du mariage d’argent. L’enfant, mais c’est la réserve et la puissance du grenier national. Dans un pays qui proclame tous les citoyens égaux en droits, ne commençons pas par enlever les leurs à d’innombrables petits êtres, qui seront, tout comme leurs frères et sœurs jusqu’ici privilégiés, des soldats, des artisans, des penseurs, toutes les forces vives de l’avenir français !
LES ENFANTS ADULTÉRINS
Beaucoup a été fait, beaucoup reste à faire.
Il est encore trop de cas où un enfant adultérin, irresponsable de l’entraînement de ses parents, est injustement frappé dans la tare de sa naissance. Cette iniquité doit être réparée. Elle devra l’être d’autant plus qu’à un jour prochain, espérons-le, l’adultère n’étant plus reconnu comme un délit, l’ignoble article rouge ayant disparu, des modifications étant apportées aux lois qui régissent les biens des conjoints, la dot étant moins recherchée, la maternité, légale ou non, jouissant du respect qu’elle mérite, on verra s’atténuer les préjugés qui sont encore vivaces contre l’enfant né lorsqu’un des époux est encore retenu dans les liens du mariage.
Le 28 mai 1893, Alfred Naquet déposait un projet de loi appelant à la succession de leurs parents, à titre égal, tous les enfants légitimes, naturels ou adultérins.
C’était mettre le doigt sur la plaie de notre mariage bourgeois, de notre mariage d’argent. C’est, en effet, au nom de la conservation des biens au profit des enfants légitimes que se sont élevées les objections contre le projet, même chez des républicains et des esprits laïques, libérés, croyaient-ils, de l’influence de la morale sexuelle et religieuse.
Alfred Naquet était cependant dans la vérité humaine et généreuse, contre l’égoïsme de caste, les préjugés séculaires ; il demeurait dans la tradition de la Convention et de ses décrets du 6 juin 1793 et 12 brumaire de l’an II. C’est le Code civil qui revint aux errements du passé, malgré la belle déclaration de Cambacérès devant le Comité de Législation : « Personnellement, j’estime que tous les enfants, même les adultérins et les incestueux, ont le droit de succéder à ceux qui leur ont donné l’existence ».
C’est l’honneur du socialisme, — qui par ailleurs a émis tant d’idées discutables, — d’avoir, à plusieurs reprises, lutté pour la reconnaissance de ce principe, en déclarant inadmissible de voir souffrir un être par la loi, du fait d’une situation qu’il n’a pas créée et qu’il ne peut modifier. C’est l’appui du socialisme qui a permis, après des discussions et des obstructions réitérées, de faire à l’enfant adultérin une place plus large au foyer : une place d’autant plus justifiée qu’on ne voit pas, d’une part, que la loi exclue de la succession les enfants légaux de lits différents, pas plus qu’on ne voit en quoi ce souci des successions importe à la plus grande masse du peuple ouvrier, qui ne laisse le plus souvent aucun héritage appréciable.
Déjà, comme le faisait remarquer M. Jean de Bonnefon dans un fort intéressant article de l’Intransigeant, une loi de nécessité, promulguée en 1917 et due à la guerre, a très heureusement déclaré légitime l’enfant né avant le mariage des parents et après la mort du père soldat. Loi incomplète au surplus, car elle ne vise que les mobilisés (les civils mouraient aussi, bien qu’avec moins d’émouvant intérêt), loi incomplète encore, parce qu’elle ne faisait pas de la mère « une veuve » légale, la laissait mère tout court, non mariée. La guerre, là encore, aura démontré la nécessité de compléter la loi sur les enfants adultérins.
Actuellement la légitimation est autorisée lorsqu’il est né plus de 180 jours après l’ordonnance de l’article 878 rendu après comparution vaine de conciliation devant le Président du Tribunal, ce qui revient à dire qu’elle est refusée à l’enfant né moins de 180 jours après ladite ordonnance.
Il en résulte que, dans le mariage des « complices », il peut coexister un enfant adultérin sans droits, à côté d’un enfant adultérin légitimé. Question de dates, tranchée par le couperet des 180 jours. Comment une telle différence de traitement pourrait-elle être maintenue ? Est-ce qu’elle ne joint pas l’odieux à l’absurde ?
Le projet de loi Viollette, présenté en janvier 1916 à la Chambre, portait : « Les enfants nés hors mariage sont légitimés par le mariage subséquent de leur père et mère, lorsque ceux-ci les ont légalement reconnus avant leur mariage et qu’ils les reconnaissent au moment de sa célébration ». Cette prévision comporte un heureux, un sensible progrès.
Toutefois le mariage, on le voit, demeure la condition de la légitimation des enfants adultérins ; or, le mariage a pu être rendu impossible, soit par la mort anticipée de la mère, ou du père, soit par l’absence accidentelle et prolongée de l’un ou de l’autre. Pourquoi ne pas supprimer résolument la barrière qui sépare les enfants parias et les enfants privilégiés ? Pourquoi ne pas répéter, en faisant la loi définitive, le joli mot de théâtre — vérité de demain et de toujours : « Tous les enfants sont naturels ? ».
Et conclure :
« Tous les enfants sont légitimes ».
LE LAIT D’UNE AUTRE
Si le devoir de la femme est d’enfanter, ce n’est pas pour elle un moindre devoir que d’allaiter son enfant. Donner la vie est bien, la continuer est mieux ; et la meilleure garantie de santé et de force pour l’enfant est le lait de sa mère.
N’objectez pas, Mesdames, que votre frêle santé… Les accoucheurs, et le plus célèbre d’entre eux, le docteur Pinard, ont fait justice de cette mauvaise excuse masquant la frivolité, l’égoïsme, la coquetterie, ou la crainte qu’une trop longue abstinence ne lasse la fidélité du mari. Les médecins vous répondent que votre lait appartient à votre enfant, qu’aucun prétexte ne vous autorise à l’en frustrer ; que, presque toujours, vous pouvez le nourrir un certain temps, et qu’il est capital pour ce fragile petit d’être allaité par vous les six premiers mois, et, en cas d’impossibilité, les trois premiers au moins.
Les médecins vous répéteront que rien ne remplace pour le nouveau-né cet aliment précieux, et que vous commettez en l’en privant un crime de lèse-maternité. Ils ajoutent, ce qui est vrai, que l’allaitement sera pour vous une source de plaisir ignoré, plaisir compensant, et au-delà, la fatigue que vous ressentirez ; car vous connaîtrez la joie profonde, indicible, en tenant au sein votre enfant, de le voir de jour en jour s’alourdir et se fortifier par vous, grâce à vous.
— Mais, objectez-vous, je puis prendre une nourrice !
Un temps, qui n’est peut-être pas si éloigné, viendra où cette réponse n’aura aucun sens, parce qu’il n’y aura plus de nourrices, ou si peu que seules des raisons exceptionnelles, un péril de mort pour l’enfant, autoriseront un pareil recours. Il n’y aura plus de nourrices, parce que l’opinion et la loi seront intervenues pour déclarer immoral et inadmissible cet achat d’une mère et de son lait, au détriment de l’enfant de cette mère. Le nombre de petits malheureux sevrés, aux mains des gardeuses ou des nourrices sèches du village, ont engraissé les cimetières en nombre incalculable. Aujourd’hui même, malgré la surveillance administrative, il en meurt encore trop. Ni la pauvreté, ni une ignoble cupidité ne justifieront un jour prochain l’emploi des nourrices.
Tout a été dit, mais inutilement sur leur compte, et le danger de l’abdication de la mère au profit d’une femme parfois dévouée, mais souvent âpre, goinfre, menteuse, exigeante. Brieux a eu le courage d’indiquer, dans les Remplaçantes, le danger de l’avarie communiquée au petit téteur de luxe, au buveur de lait dû à un autre et acheté à prix d’argent. Ce qu’on a beaucoup moins démontré, c’est l’injustice d’un tel pacte. A chaque enfant, le lait de sa mère, dira une morale égalitaire.
Et si vous, Madame, n’avez pas le courage ou le moyen de nourrir votre petit, ayez du moins le soin de l’élever « vous-même » au lait stérilisé.
— Mais cela me demandera beaucoup d’attention et des soins minutieux ?
— Vous les prendrez ; la vie de votre enfant vaut bien que vous vous donniez cette peine, et ne l’abandonniez pas à l’indifférence d’une salariée.
— Mais le lait stérilisé ne vaut pas le lait maternel que je pourrais me procurer avec une grosse nounou à rubans roses…
— Pensez-vous que le lait stérilisé soit meilleur pour le fils ou la fille de la nounou ? Il ou elle s’en contente cependant. Pourquoi monsieur votre « héritier » ne s’en accommoderait-il pas aussi ? Il n’est pas formé d’une pâte différente : il a les mêmes organes et remplit les mêmes fonctions animales.
— Mais…
— D’ailleurs, rassurez-vous, si vous avez nourri au moins pendant trois mois votre bébé, il y a de grandes chances, si vous surveillez la qualité du lait stérilisé, pour qu’il s’en accommode. Au besoin, vous trouverez dans les Laboratoires des laits préparés pour se conserver et excellents.
Ainsi prendra fin cette spéculation éhontée des vaches à lait humaines, ces bureaux de nourrices qui sentent le lait aigre, la sueur et les langes ; ainsi cessera cette exploitation lamentable de leurs petits, ramenés au pays en paquets hurlants ou muets sur les banquettes des troisièmes classes, exposés aux pneumonies l’hiver et aux diarrhées infantiles l’été.
Ainsi, pour les humbles comme pour les riches, se rehaussera la fonction sacrée. Une mère qui allaitera son propre enfant inspirera l’intérêt et la sympathie qu’elle mérite. On n’aura plus le spectacle attristant des nourrices bavardes et paresseuses qui, dans les jardins publics, rouges et repues au sortir d’un repas copieux, gavent de leur lait l’enfant d’une étrangère, alors que le leur, là-bas au village, crie peut-être de faim ou râle d’une maladie meurtrière.
Jolie Madame, pensez à cela. Ne volez plus le lait des petits pauvres !
ÉDUCATION FAMILIALE
Si mille signes évidents ne nous attestaient pas la nécessité de former, par une éducation méthodique, les cerveaux de nos fils et de nos filles, nous serions bien aveugles. Et l’avenir paierait cher la négligence du présent. Ces signes abondent. Défaillance constatée de l’enseignement primaire, surtout depuis la guerre. Nombre formidable des illettrés. Insuffisance de l’École et encore plus de la famille. Car la famille française, en effet, est sentimentale et maternelle ; elle n’est pas éducatrice. Elle couve l’enfant, elle ne l’instruit pas.
Nous soucions-nous, en effet, assez d’instruire l’enfant, surtout lorsqu’il est petit, pétulant, et qu’il nous harcèle de ses questions comme une mouche du battement de ses ailes et du picotement de ses pattes.
— Pourquoi ceci ? Pourquoi cela ? demande-t-il, car toute son existence émerveillée et curieuse, primesautière et instable, se résume en un perpétuel Pourquoi ?
— Parce que, répondons-nous. — Parce que quoi ? Et trop souvent, quand la réponse exigerait trop d’explications, ou quand nous ne savons pas, et que cela nous déplaît de l’avouer, nous répliquons : — Parce que c’est comme cela, ou : — Tu m’ennuies, va jouer.
Nous pensons : « Il a bien le temps d’apprendre ces choses, ce petit. Et l’instituteur, le professeur s’en chargeront. »
Est-ce bien sûr ? Ils ont tant à faire. Certes, elle est belle, la mission de l’éducateur officiel, mais elle est lourde aussi, et nous devrions la lui faciliter de tout notre concours cordial et empressé. Au lieu de cela, combien de parents surveillent, d’un œil soupçonneux et méfiant, l’éducation reçue par leurs fils à l’école, au collège, au lycée, critiquent le maître, se froissent des reproches ou des mauvaises notes comme si cela les visait directement.
Former l’esprit de l’enfant ? « Eh, mon Dieu, le maître est là pour ça ! » Et trop souvent la famille est une force jalouse et ombrageuse dirigée contre l’éducateur, au lieu d’être une alliée, un renfort.
Nous n’honorerons jamais assez le bon instituteur ; le professeur dévoué à ce labeur ingrat. L’éducateur, en effet, a dit Louis Havet, « parmi tant d’hommes occupés de grossir leurs profits, représente les idées hautes et impersonnelles. C’est lui qui révèle aux humbles la fierté, aux ignorants la beauté du savoir, aux égoïstes les mille devoirs qui nous lient tous. »
Soutenons-le donc ! Et d’abord les parents de toutes classes, et surtout de la grande foule agricole et ouvrière, devraient, bien qu’il leur en coûte et que le sacrifice soit souvent rude pour eux, envoyer l’enfant à l’instituteur le plus tôt possible et le retirer le plus tard possible. Le temps des études est trop court. De là tant de choses emmagasinées va comme je te pousse, et le stérile oubli qui s’étend en poussière, en crasse, sur ces notions mal assimilées.
En dehors des heures de classe, l’enseignement familial devrait reprendre ses droits. Rien de meilleur. Ce que l’enfant entendra, il l’entendra deux fois ; il l’entendra avec des nuances qui lui permettront de saisir des aspects différents ; il comparera, et connaîtra mieux.
Et n’objectons pas que nous n’avons rien à lui apprendre en dehors de ce qu’on lui enseigne : nous avons tout à lui apprendre. Tout peut et doit lui être leçons de choses et, de notre part, enseignement simple et distrayant. N’objectons pas l’ignorance de beaucoup de parents, leur esprit peu cultivé, leurs connaissances bornées. Chacun dans sa sphère sait beaucoup de choses. Est-ce que nous savons, bourgeois, distinguer les plantes de la terre, les arbres, les récoltes ? Le plus humble paysan le sait. Saurions-nous expliquer ce que tant d’ouvriers connaissent par la pratique ? « Tout ce que les parents savent, tout ce qu’ils apprennent chaque jour, ils doivent chercher sans cesse à le faire comprendre à leur enfant. »
Ils sont bien placés pour chercher à développer en lui l’esprit d’observation. Est-ce que tout n’est pas matière à la curiosité, à l’examen ? La borne kilométrique qui jalonne la route, la ville qui est au bout de celle-ci, le facteur qui passe sac au dos, le boucher dans sa carriole, le soldat suivi d’autres soldats qui se glissent le long des haies, se terrent dans les chemins creux. Voici un nid : la vie des oiseaux intéressera l’enfant comme un merveilleux poème. Son cerveau assemblera ainsi, petit à petit, les connaissances. Il prendra — sachons le lui inculquer — le goût de chercher et de vérifier personnellement.
Eh ! oui, personnellement. Plus il aura l’habitude de raisonner par lui-même, de contrôler ce qu’il voit et remarque, plus il sera protégé dans la suite contre les pièges de la mauvaise foi et les embûches de la crédulité.
Les occasions, pour les parents, d’instruire l’enfant sont innombrables. Sur un sou de la République, un petit sou, il peut apprendre des siens sous quel gouvernement il vit, et, à la comparaison d’un sou de l’Empire, comprendre la différence des époques et la succession des régimes. Mettre à profit toutes les circonstances du travail et du repos, tous les incidents de la vie commune et privée, il y a là une source féconde et intarissable d’enseignement. Le pain qu’on mange, le pétrole de la lampe, le cycliste qui passe, le menuisier qui rabote, le journal qu’on déplie, tout est utile, tout sert à l’éducation rationnelle.
Mais, de même qu’il faut séparer le bon grain de l’ivraie, les parents se garderont de fausser l’intelligence naïve qui les écoute en lui confiant ce qui est faux, absurde : la superstition du nombre 13, celle du vendredi, les remèdes de bonne femme, surtout ceux qui dans les campagnes sont d’usage si malpropre ; la foi aux somnambules, aux cartes ; la peur des esprits et des fantômes : que sais-je ? L’éducateur digne de ce nom ne doit faire entrer dans le cerveau fragile, dont il a la garde et la responsabilité morale, que ce à quoi il croit fermement lui-même.
Ceux qui ne sont pas sûrs de leur pensée, auront tout à gagner à ne pas initier l’enfant à ce qui divise les hommes. Leur champ d’action demeure si vaste et si large : n’ont-ils pas à faire croître dans l’âme de leurs fils la bonté, la justice, le courage et la sincérité ?
N’ont-ils pas à leur apprendre à devenir citoyens solidaires les uns des autres, de bons Français, épris de liberté et sachant le prix de la discipline, ouverts à la sympathie envers les peuples qui en sont dignes, mais préférant leur Patrie à toute autre ; car on peut détruire sa propre patrie, on ne détruit pas les patries. Et plus l’homme vaut, plus il sait, plus il sent, plus il veut, et plus en lui la conscience de patrie s’élève. Élémentaire chez les plus humbles, qu’asservissent les besoins essentiels, elle devient complexe chez ceux qui arrivent à prendre d’elle une conception supérieure. Mais, restreinte ou agrandie, elle s’impose à tous. Combien cette affreuse guerre nous l’aura fait comprendre ! Et les pères et les mères qui méritent ce beau nom sauront, sous mille formes, faire aimer à l’enfant cette terre, cet air qui de partout l’enveloppent, riches d’idées, de souvenirs, gonflés de la sève de la vie en marche.
Morale individuelle, morale civique seront donc l’aboutissant de l’éducation familiale comme elles en auront été le point de départ.
C’est, en effet, par-dessus tout, le caractère que nous devons chercher à développer. La haine du mensonge, de la lâcheté, de l’égoïsme sera à la base des préceptes que nous nous devons de transmettre à nos enfants. Car tout se tient, et l’éducation intellectuelle contribue à l’éducation morale ; si bien que tout ce qui sert à l’esprit profite au cœur.