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À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1

PRÉFACE (continued 4)

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Les saladeristes préparent aussi les chevaux; ils les achètent au prix modique de 10 à 20 fr.; le cuir vaut de 6 à 10 fr., et chaque cheval produit de 1 à 2 arobas d'huile, du prix de 7 à 8 fr. l'aroba de 12 kilos. Cette huile, mise en pipe, ne se congèle pas; elle sert à la savonnerie et à oindre les machines. Le crin est mis à part et vendu pour rembourrer les meubles. La chair maigre sert à engraisser les cochons. M. Clausole prépare ainsi dans son saladero environ 10,000 chevaux par an.

Pendant qu'on nous explique tous ces détails, notre embarcation à voile arrive du bassin Cibils, où nous l'avons laissée, et, par un vent favorable, nous ramène, rapide comme l'éclair, vers Montevideo. En route, j'aperçois le drapeau national à l'arrière d'un navire: c'est l'aviso de guerre le Second. Ce n'est jamais sans émotion qu'on voit flotter au loin le drapeau de son pays. Un enseigne passe à côté de nous avec son canot. Nous descendons ensemble à terre, et je suis heureux de reconnaître en lui le jeune Fouet, marin distingué, et qui porte un nom béni dans ces contrées. Il y a vingt ans, son père, lui aussi officier de marine, y a fondé les conférences de Saint-Vincent de Paul, qui se sont développées et font beaucoup de bien dans les deux républiques argentine et orientale.

L'après-midi se passe à prendre des renseignements, à me ravitailler à la banque anglaise faute d'une banque française, et à diverses visites. En passant sur la place de la Matriz (c'est le nom que l'on donne ici à la cathédrale), j'entre au palais de la législature locale. Là se réunissent dans de belles salles et occupent de riches fauteuils de damas les députés et les sénateurs du département de Montevideo.

M. Aurelio Berro, ancien ministre de la République de l'Uruguay, m'avait donné des lettres pour M. Enrique Maciel, sous-secrétaire des finances, et pour Carlo de Castro, ministre de l'intérieur.

Je me rends au palais du pouvoir exécutif et aussitôt je suis reçu sans faire antichambre. M. Maciel m'engage à visiter la estancia de M. Lenguas, située à six lieues, mais qu'on atteint en chemin de fer: je pourrais ainsi comparer la estancia que j'avais vue dans la République argentine avec une autre de la République orientale. M. de Castro quitte les nombreux personnages réunis en son cabinet pour me recevoir au salon: il pousse la complaisance jusqu'à me faire remettre à l'instant un billet de libre parcours sur le chemin de fer, pour la estancia. Il m'invite à dîner chez lui le lendemain, 18 juillet, jour de fête nationale pour la République.

Il m'envoie aussi à l'Hôtel de Paris de nombreux documents historiques et législatifs, ainsi que les diverses et dernières statistiques de son pays. Je me propose de les examiner dans les longues journées de navigation.

Le soir, M. Buxareo fils vient me chercher à l'Hôtel de Paris, et me donne divers renseignements sur le prix des terrains, et sur l'élevage des animaux. Quoique bien jeune, il dirige déjà une des nombreuses estancias de sa famille et paraît fort entendu dans les affaires. Il vient d'acheter une quantité de vaches maigres qu'il paye à raison de 9 piastres, environ 45 fr., et les revend ordinairement le double après les avoir laissé paître dans ses champs environ quatre mois. Pour les terrains, le prix varie selon la qualité et la proximité des centres. À Payssandu, sur le fleuve Uruguay, vers le haut de la République, ou vient de vendre pour 1,300 piastres, soit 6,500 fr., une surface de 2,700 cuadras. La cuadra de l'Uruguay ayant 87 mètres de côté; forme une surface de 7,569 mètres carrés, ce qui porte le terrain à environ 40 fr. l'hectare.

Elle vaut à peu près 60 fr. l'hectare aux environs de Montevideo. Le prix des terrains à bâtir en ville varie de 20 à 100 fr. le mètre carré, selon la position; les loyers sont encore très chers, quoiqu'ils aient baissé presque de moitié. L'Hôtel de Paris paye pour sa modeste maison 1,500 fr. par mois. L'Hôtel espagnol paie à M. Buxareo, son propriétaire, 72,000 fr. l'an. Il y a peu d'années, le pays, ayant fait de bonnes affaires, ne sut point être sage; la plupart des familles riches gaspillèrent beaucoup d'argent en maisons, villas et objets de luxe, et elles sont maintenant dans la gêne.

M. Buxareo me conduit à la salle de la Société d'agriculture, où je trouve 126 journaux et revues de tous les pays. On a réuni aussi une collection de livres de tous les points du globe, des échantillons de belle soie indigène et des échantillons de minerais et de marbres de la République; la collection des insectes et des serpents du pays, parmi lesquels je remarque le serpent à sonnette et autres variétés venimeuses. On me montre aussi la photographie d'une peau de bœuf qui porte douze marques abîmant complètement le cuir.

Chaque propriétaire doit marquer ses bêtes au fer rouge, et lorsqu'il les vend, le nouveau propriétaire pose aussi deux fois sa marque: il en résultait une grande dépréciation pour les cuirs, et une loi vient de défendre la marque au fer rouge ailleurs qu'aux jambes et au cou de l'animal.

On me présente un jeune Parisien de vingt-un ans qui vient dans ces pays pour faire de l'élevage: il a déjà parcouru la République orientale, et trouvant les terrains trop chers, il s'en va à l'argentine. Je ne puis lui cacher mon étonnement: «Comment, lui dis-je, avez-vous pu vous résoudre à quitter vos boulevards pour venir ici chercher par un travail pénible à multiplier vos capitaux?—J'ai vécu, répond-il, en Angleterre, et j'ai vu comment font les Anglais.» Alors tout s'explique.

M. Buxareo me fait connaître à M. Lenguas, dont je dois visiter la estancia: il me remet aussitôt une lettre pour son majordome, lui indiquant de me fournir le meilleur cheval pour me faire assister à un rodeo. Je pourrai voir ainsi les bœufs réunis de toute part par les gardiens à cheval, poussés vers certaines barrières et chassés au lazo légendaire ou arrêtés par le terrible bolleador.

Quelques-uns de ces messieurs veulent bien s'inscrire à l'Union de la paix sociale et à la Société de géographie commerciale de Paris.

Le lendemain, j'allais partir pour la estancia, lorsque M. Buxareo père vient me chercher à l'hôtel. Il me fait abandonner ce projet d'excursion, et me propose de me faire visiter lui-même les principaux établissements charitables et scolaires de la ville et des environs. La proposition est tentante, d'autant plus qu'il se charge lui-même de présenter mes excuses à M. Lenguas. Voir les hommes, les soins qu'on met à soulager leurs souffrances ou à les instruire, est plus intéressant, sinon plus amusant, qu'une cavalcade à courir les bœufs. Je cède donc au désir de M. Buxareo, et nous partons pour l'hôpital général. Il est construit pour 600 malades et confié aux soins de vingt-quatre Sœurs italiennes, de la congrégation de N.-D. dell'Orto. Je remarque qu'elles sont presque toutes des deux Rivières de Gênes. La construction est magnifique, mais dans l'ancien style. Les nombreuses cours laissent pénétrer la lumière dans les vastes salles, mais arrêtent l'air qui se corrompt et produit la pourriture d'hôpital. Je m'aperçois bientôt que M. Buxareo est là comme chez lui; il connaît toutes les Sœurs et presque tous les malades; quelques-uns y sont pensionnaires à ses frais.

Nous allons à l'autre extrémité de la ville, et chemin faisant, je vois la musique militaire jouant devant une maison; c'est la maison de Sanctos, président de la République, me dit mon guide. Ce sont les militaires qui le fêtent à l'occasion de la solennité nationale: tout le monde sait ici qu'il y a quinze ans il était encore charretier.

Je parcours la campagne garnie de villas à rez-de-chaussée, couvertes en terrasses; partout des orangers, des mûriers, des pommiers et des poiriers. Après une demi-heure de tramway, je fais comme les Brésiliens et les indigènes, je prononce un tcu, son analogue à celui qu'on fait chez nous lorsqu'on veut chasser un chat ou une poule; et le tramway s'arrête au faubourg de Colonia, où je trouve l'Hospicio de los Mendigos. C'est un hospice de vieillards, à peu près dans le genre de ceux de nos Petites Sœurs des Pauvres. Il est confié aux Sœurs de Charité françaises, qui y soignent 180 vieillards et 120 femmes. La supérieure, qui est Nîmoise, me dit que les Sœurs qui dirigent les femmes ont plus de peine que les autres: si à une infirme on donne quelque chose de plus, les autres vieilles sont jalouses et grognent. Les hommes encore valides sont appliqués à divers métiers de ferblantier, charpentier et autres: la plupart sont étrangers et sans famille. Quelques Français me prennent pour le consul et me demandent à être rapatriés.

Les Sœurs s'occupent aussi d'instruction et font la classe gratuite à 300 petites filles du faubourg: je remarque dans leur école de belles cartes de géographie et beaucoup de dessins de plantes, de fleurs et d'animaux; c'est le meilleur moyen d'apprendre aux enfants la géographie et l'histoire naturelle. À midi, on donne aux plus petites la soupe aux frais de l'administration; la famille Jackson-Buxareo paie aux plus pauvres les livres scolaires. La bonne Sœur a remarqué dans le caractère de la femme de l'Uruguay plus d'énergie que chez l'Argentine: elle ne se contente pas d'être le plus beau meuble et le meilleur joujou de la maison; elle sait s'y faire sa place; mais elle n'arrive pas encore à l'activité des Européennes. Les Sœurs dell'Orto ont remarqué à leur noviciat qu'il faut deux Sœurs indigènes pour le travail d'une Sœur italienne. Les maladies d'anémie sont fréquentes dans le pays: elles sont souvent le résultat du maté, qu'on prend continuellement, surtout à la campagne. Voici comment on le prépare: on achète à l'almacen (droguiste) l'herbe récoltée dans le Paraguay, pilée et réduite en poudre; on en remplit une petite courge appelée maté, dans laquelle on place la conquilia, petit tuyau d'argent terminé en boule percée de petits trous. On ajoute du sucre, on remplit d'eau, et on suce par le tuyau deux ou trois fois, puis on passe au voisin. Lorsque la courge est épuisée, on remet l'eau chaude.

On m'a souvent offert le maté dans diverses maisons; c'est une boisson amère, mais agréable, à laquelle on s'habitue facilement; elle agit sur l'estomac, et on dit qu'elle nourrit, mais la vérité est qu'elle éteint l'appétit et cause l'anémie, faute d'aliments.

Les maladies de poitrine sont aussi très fréquentes. Les Sœurs de Charité, à côté des vieillards et des élèves, ont encore 40 orphelines gratuites et internes. Là où l'on voit la cornette, on est sûr de retrouver l'orpheline: elle a aussi besoin d'être mère.

Au milieu du vaste établissement s'élève une haute tour, construite jadis pour les besoins de la guerre civile. Je grimpe au sommet et je jouis d'une vue magnifique sur la campagne; le terrain est ondulé, ce qui le préserve des inondations, et chaque petite élévation est couronnée d'un moulin à vent qui manœuvre ses grandes ailes. Au loin, on voit, d'une part, la ville de Montevideo, et d'autre part, à l'horizon, les montagnes du Cerro; mais non loin de la tour je distingue un vaste amphithéâtre que je reconnais bientôt pour être un cirque de taureaux. Tout peuple qui ne rougit pas de pratiquer ce jeu barbare n'est pas encore sorti de l'état sauvage. En rentrant en ville, je rencontre une troupe de voyageurs récemment débarqués d'Europe. Voyant les magasins fermés, ils en demandent la raison; on leur apprend que c'est la fête nationale. Alors un d'eux dit en langue française: «Puisque c'est la fête nationale, il doit y avoir jeux, foire, saltimbanques; qu'on nous y mène.»

Pendant que je déjeune, M. Buxareo assiste à la bénédiction de la cloche que donne l'évêque à l'église des dominicaines. Ces Sœurs ont été établies ici par la famille Jackson: elles appartiennent au tiers ordre de Saint-Dominique et s'occupent d'instruction. Après le déjeuner, il vient me prendre avec sa voiture et il me conduit à sa propriété de l'Aragnaga, aux environs de la ville. Chemin faisant, il me montre un joli parc de 18 hectares orné de palmiers, de bambous et d'orangers, qu'il possède dans ces quartiers.

À l'Aragnaga une magnifique église gothique a été construite pour servir de tombeau à un des membres de la famille Jackson. Elle est ornée de beaux vitraux et de superbes tableaux, parmi lesquels je remarque la Vierge des Douleurs. Près de là 5 Sœurs dell'Orto prennent soin de 40 orphelines internes, et instruisent gratuitement 60 externes. L'établissement et son entretien sont l'œuvre de M. Buxareo. Nous parcourons un autre superbe parc de 3 hectares, et à la maison nous trouvons les professeurs du grand Séminaire et leurs élèves qui y sont venus dîner. Les nombreuses villas de la famille Jackson-Buxareo servent ainsi à la récréation du personnel des divers établissements qu'ils ont créés ou aidés. Ils viennent de temps en temps à tour de rôle y prendre leurs ébats. La voiture nous conduit au Manicomio. C'est un vaste bâtiment, ou plutôt un grand palais avec portiques, cours, jardins, le tout tenu aussi proprement que possible par les Sœurs dell'Orto. À la lingerie elles ont fait des merveilles de dessin avec le linge. Mon guide semble partout chez lui. À la cuisine, la Sœur cuisinière lui demande des nouvelles de sa femme malade: «Priez pour elle,» dit-il, «elle est un peu mieux; Dieu voit tout, et entend tout.»

Le Manicomio renferme 500 fous et folles de toutes les nations. Je remarque plusieurs Italiens, et je dis à la Sœur qu'elle a bien des compatriotes à soigner. Elle riposte: «Ve ne sono anche molti fuori che starebbero meglio qui». Allons, ma Sœur, ne faites pas de politique, cela vous est défendu, même à l'étranger.

Dans plusieurs salles, les plus tranquilles travaillent ou prient. Le jardin comprend 18 hectares; de nombreux malades y sont occupés; ils trouvent au travail soulagement et distraction.

Nous allons à l'autre bout de la ville, à la visite d'une magnifique église à coupole qu'on vient d'achever. Le riche autel de marbre du xvie siècle qui se trouvait à Gênes dans l'église de Saint-Sébastien, après la démolition a été transporté ici. La famille Jackson-Buxareo a construit l'église et le couvent pour y installer les Pères capucins italiens chassés d'Italie et les y occuper à l'enseignement. Ils ont 200 élèves. «Je voudrais voir partout vos communautés en faire autant.» dis-je au Père gardien: «la société s'en trouverait mieux.» Il me répond: «Nous n'avons pas été créés pour l'enseignement; mais ici on ne nous a acceptés qu'à cette condition.» La nécessité est souvent bonne conseillère! Mon cicérone aurait encore voulu me conduire plus loin à la campagne, chez les Sœurs du Bon-Pasteur d'Angers: il les a installées dans une propriété de 5 hectares, et pourvoit à leur entretien. Elles prennent soin de 40 jeunes filles retirées du danger, et ont une école avec 60 externes. Nous aurions aussi voulu visiter d'autres fondations de la même famille, confiées aux Sœurs dell'Orto, c'est-à-dire trois écoles maternelles ou salles d'asile dans lesquelles garçons et filles reçoivent les soins et la soupe; mais le temps manque et nous nous arrêtons au cimetière voisin. Il est garni de superbes monuments en marbre de Carrare et le dessous de la chapelle sert de panthéon aux hommes illustres du pays.

Nous passons devant le grand Séminaire, vaste palais, en partie construit par la famille de mon guide, et nous venons à une autre de ses fondations: celle des visitandines italiennes, qui, au nombre de 40, se dévouent à l'éducation et à l'instruction des filles riches.

Nous arrivons enfin à la maison mère des Sœurs dell'Orto, appelées et établies par les soins de la même famille: 40 religieuses et 7 novices instruisent 30 internes et 60 externes. Déjà, à mon premier passage, j'avais visité l'école des Sœurs de Charité appelées par la famille Jackson-Buxareo, qui leur fournit maison et nourriture; elles ont 300 élèves; on reconstruit la maison pour en recevoir 1,000. La famille Jackson prépare aussi à ses frais une colonie agricole pour les orphelins pauvres, et déjà le terrain et la maison sont prêts à recevoir les cisterciens qui vont venir de France pour la diriger. Enfin elle construit à ses frais une maison et église destinée aux Pères lazaristes. Les enfants de dom Bosco, qui dirigent ici un collège à la Villa Colon, savent aussi qu'ils trouvent chez Buxareo et Jackson la bourse ouverte lorsqu'ils sont obérés de dettes; et toutes les œuvres y trouvent leur plus sûre ressource.

Qu'est-ce donc que cette famille Buxareo-Jackson, qui pourvoit ici si amplement aux besoins de l'instruction pour les deux sexes et élève des asiles pour toutes les misères?

M. Jackson était Anglais et protestant. Comme beaucoup de ses compatriotes, il s'était expatrié et était venu dans ce pays, où il avait fait d'excellentes affaires. Sa femme et ses enfants se sont convertis au catholicisme: son fils unique est marié et sans enfants. Des trois filles, une est morte après avoir renoncé au mariage pour consacrer ses biens et sa personne au soulagement des pauvres. Une autre a épousé M. Buxareo, dont elle a un fils unique; la troisième est mariée aussi et a de la famille. Ensemble ils possèdent 9 établissements à la campagne, comprenant plus de 100 lieues carrées, soit 250,000 hectares, et un grand nombre de maisons en ville. Tous les ans ils font donner pour leurs gens une mission dans toutes leurs terres, et les personnes qui, de près ou de loin, veulent venir profiter des exercices, sont logées et nourries à leurs irais durant 13 jours. Il serait facile à cette famille de vivre de ses rentes, et de croire que l'administration de sa fortune suffit à son activité; mais tous travaillent. Nous avons vu le fils Buxareo acheter et vendre les vaches; le père est tous les jours à sa Baracca (c'est le nom qu'on donne ici à l'entrepôt des marchandises), constamment occupé à recevoir et expédier les cuirs et la laine. M. Cibils, son beau-frère, possède le plus important saladero du Cerro, et a construit à côté le bassin de radoub pour lequel les navires en réparation lui paient un loyer souvent de plusieurs milliers de francs par jour. De toutes ces rentes et de tout ce gain, ils prennent le nécessaire pour une vie aisée, et le reste va à l'instruction et au soulagement des pauvres. Elle est donc l'économe fidèle auquel Dieu se plaît à confier toujours des biens plus nombreux. À son égard se vérifie cette parole: «On se servira pour vous de la même mesure que vous aurez employée pour les autres, et on vous la donnera pleine jusqu'à ce qu'elle déverse.» Tous ceux qui auront assez de foi pour faire des biens de la terre et de leur propre activité le même usage que la famille Jackson, verront se vérifier pour eux les mêmes promesses, car elles sont pour tout le monde. Malheureusement, cette manière de bien jouir de ses rentes est peu pratiquée. En me quittant, M. Buxareo me laisse sa voiture pour aller faire ma toilette à l'hôtel et me conduire chez le ministre.

M. de Castro, avec beaucoup d'amabilité, me présente à sa femme et à sa nombreuse famille: il y a 9 enfants. Il avait réuni quelques amis, parmi lesquels un jeune journaliste fort gai: celui-ci m'apprend que Montevideo possède 15 journaux quotidiens écrits en langue espagnole et 5 en langues étrangères.. Parmi les convives, je distingue aussi deux jeunes filles napolitaines, dont une fort jolie; leur père avait commandé dans ces mers la station navale, et après sa retraite il est venu y faire du commerce.

Le dîner fut gai et la conversation variée. Mme de Castro faisait avec grâce les honneurs de la table. On but à la santé de la France et à la prospérité de la République orientale. Viennent ensuite la musique et les chants; et plusieurs invités arrivent pour la soirée. Un d'eux me parle de son système de colonisation. Il prépare des terrains avec chemins, clôtures, maisons, chapelle, police, écoles, juges de paix, et vend les lots aux colons à raison de 50 fr. l'hectare, payables en cinq ans: il a ainsi réuni des Suisses, des Allemands, des Italiens, qui ont facilement prospéré.

Le lendemain à dix heures j'étais au môle de la douane, conformément aux instructions reçues au Bureau de la Pacific Steam Cy; mais à dix heures et demie le vapeur qui doit nous porter à bord n'a pas encore paru; le vent est favorable, et avec divers autres passagers je monte sur une barque à voiles pour rejoindre l'Aconcagua, ancrée à 3 milles au large. Cette impatience risque de me faire manquer le départ. Notre nacelle était près de toucher le navire, et déjà un de nos marins napolitains demandait à lancer un câble pour nous amarrer; les matelots de l'Aconcagua refusent de le recevoir. À ce moment le vent change, et, aidé de la marée, nous emporte au loin. En vain on cherche à lutter avec les rames. Nous perdons toujours plus de terrain, et à la fin nous jetons l'ancre, dans l'espoir que le petit vapeur pourra voir nos signes de détresse et viendra nous remorquer. Heureusement, peu après, le vent devient favorable, et nous pouvons aborder le navire. Quoi de plus changeant que le vent? Les Grecs avaient dit le temps, et les Romains la femme; mais ne calomnions pas, et remercions Dieu d'être arrivés à temps.

On nous fait attendre longtemps avant de nous donner les cabines. Les passagers de première sont à peine une quinzaine, parmi lesquels quelques Chiliens et plusieurs jeunes Allemands, voyageurs de commerce. Je remarque aussi 4 Sœurs de Charité qui s'en vont aux écoles et hôpitaux du Chili, et 4 Sœurs de la Merced, Espagnoles à même destination. La mer est calme, le soleil radieux, le ciel pur. À une heure on lève l'ancre et on marche vers le sud. À table je retrouve la peu agréable cuisine anglaise avec ses soupes au poivre, ses légumes sans sel, ses viandes dures, ses puddings sans sucre. À mon côté, un jeune Anglais imberbe remplit la charge de sous-commissaire; il est délicat de la poitrine, et pour se fortifier il a pris la mer; mais en gens pratiques, sa famille lui a procuré une place qui lui permet de voyager en mer tout en gagnant son pain et en faisant son instruction. Je le vois souvent se promener avec d'autres jeunes gens, et demander à celui-ci une parole espagnole, à celui-là un mot de français, les noter et se les répéter, en sorte qu'il commence à se faire comprendre dans ces deux langues.

20 juillet.—La mer est houleuse, le vent glacé, le tangage oblige à mettre sur la table les planchettes pour retenir la vaisselle: elles remplacent les ficelles que les marins français appellent le violon. Tout le monde est malade: les pauvres Sœurs espagnoles ont surtout l'air bien contrit.

21 juillet.—Même mer, même froid, mais le soleil paraît, et ses rayons nous réchauffent médiocrement. Dans l'après-midi, trois baleines lancent des colonnes d'eau en l'air, puis viennent se montrer à portée de fusil, sortant à demi leur dos noirâtre. Le soir on chante, on joue, on fait de la musique; les plus bouillants sont deux époux français; le mari est Toulousain et la femme de Marseille. Ils vont s'établir au Chili comme commerçants. Qui sait si Madame ne sera pas étonnée de ne pas y voir la Cannebière! Un officier du bord se montre aussi fort gai: il est Irlandais.

22 juillet.—La mer, toujours mauvaise, roule des vagues comme des montagnes, qui soulèvent le navire et les estomacs.

23 juillet.—À sept heures, le steward (domestique) m'appelle: your bath is ready, sir; mais c'est parfaitement nuit, le jour ne paraît qu'à huit heures. Le froid pampero se calme, la mer devient plus douce; les religieuses de la Merced sortent de leur coma (lit), mais elles ont encore l'air penaud. Je les aborde en disant: «Vous avez fait une longue et facile méditation, mes Sœurs.» Mais elles ne comprennent pas le français, et une d'elles, la plus jolie, me dit en espagnol: Wousted no se marea; traduction libre, je croyais qu'elle me demandait si je ne me mariais pas, et j'allais répondre: Je ne puis vous épouser, lorsqu'un voisin, s'apercevant de la méprise, me dit: «Cette expression en espagnol signifie: Est-ce que vous ne souffrez pas du mal de mer?»—Par contre, les 4 Sœurs cornettes sont vaillantes et se promènent en rang comme un peloton de soldats.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Détroit de Magellan.

24 juillet.—À cinq heures du matin le navire stoppe à l'entrée du détroit de Magellan: il attend le jour pour voir sa route. Au lever du soleil, scène magnifique. Nous avons à droite la côte de la Patagonie, sur laquelle se dessinent quelques montagnes, et à gauche la Terre de feu, plus plate; l'une et l'autre sont couvertes de neige et de glace. Sur le pont le thermomètre est à zéro. Le jeune couple marseillais continue à nous donner son vaudeville. À table, il est fort embarrassé pour demander les plats; il ne connaît pas l'anglais. Souvent, à la suite des méprises, il témoigne son étonnement à la marseillaise par des phrases provençales. Une jeune Chilienne nous fait de la bonne musique et accompagne son frère à voix de ténor.

Vers cinq heures du soir, nous arrivons à Punta-Arena; deux fusées sont lancées pour annoncer l'arrivée, et appeler les agents et les autorités. Plusieurs Patagons montent à bord et étalent leurs peaux de huanacos, de loutre et d'autruche. Les prix qu'ils demandent sont supérieurs à ceux de Buenos-Ayres.

La petite ville de Punta-Arena étale au bord de la mer ses maisonnettes de bois occupées par 3,000 habitants. Les environs sont des forêts blanchies par la neige. Bientôt le phare allume son feu, et à sept heures le navire lève l'ancre, marchant lentement et avec précaution dans le détroit, par une nuit obscure.

25 juillet.—Le jour n'arrive qu'à huit heures et éclaire une magnifique scène d'hiver. Le détroit n'a en cette partie qu'environ 2 kilomètres de large; à droite et à gauche des collines et des montagnes couvertes de neige, les vallées sont occupées par des glaciers. Par-ci par-là, des phoques au teint roux ou noir lèvent leur tête et regardent avec curiosité. La neige tombe, il fait froid: la navigation continue à être calme, même après la sortie du détroit.

26 juillet.—La mer a été en tempête toute la nuit et continue à faire danser le navire: le soleil paraît par intervalles; nous marchons droit au nord, longeant les côtes montagneuses du Chili, que nous apercevons dans la brume. Plus tard nous passons devant 4 rochers noirs qu'on a baptisés les 4 évangélistes.

Vendredi 27.—Vent favorable, nous filons 14 nœuds; le roulis est fort, on a peine à se tenir debout. Une dame anglaise, pour mieux jouir du balancement, se fait hisser au moyen d'une poulie au haut du grand mât; on la regarde avec des jumelles.

28.—Le capitaine tire à balle sur les goélands et les mouettes; elles ont ici un plumage de couleur blanche et noire. Exercice cruel! d'autres s'essayent, mais le commandant seul est assez bon tireur pour les saisir au vol, malgré le roulis. Nous sommes en face de l'île de Mocha, couverte d'un tapis vert et de forêts. Cette nuit, nous arriverons à Coronel, où je descendrai pour visiter Lota et atteindre Santiago par voie de terre.[Table des matières]

CHAPITRE XIII

Le Chili.

Situation. — Configuration. — Surface. — Population. — Revenu. — Dépense. — Importation. — Exportation. — Armée. — Marine. — Instruction publique. — Chemins de fer. — Guano. — Minerai. — Histoire. — Constitution. — La guerre avec le Pérou et la Bolivie. — Débarquement à Coronel. — Les Basques. — De Coronel à Lota. — Les ranchos. — Types. — Lutte à cheval. — Lota. — Les mines de charbon. — La fonderie de cuivre. — La verrerie. — Le parc Cuscino. — La population ouvrière. — Retour à Coronel. — La fonderie Schwaga. — Les mines de charbon au Maule. — Un fou. — Départ pour Concepcion.

Le Chili, situé entre le 25° et le 54° latitude sud, comprend le territoire long et étroit, entre la Cordillera de los Andes et le Pacifique, y compris la plus grande partie du détroit de Magellan, de la Terre de feu et de l'archipel de Chiloë. Sa longueur dépasse donc les 1,500 lieues, mais sa largeur atteint à peine 50 lieues. Sa surface est de 535,000 kilomètres carrés, soit 5,000 kilomètres carrés plus grande que la France; mais sa population n'est que de 2,250,000 habitants.

Des statistiques qu'a eu la bonté de m'envoyer M. Cuadra, ministre des finances, je relève que le budget, en 1882, a eu une entrée de 42,017,033 pesos ou piastres (le peso vaut 5 fr.; mais, par suite du cours forcé du papier monnaie, il ne vaut actuellement que 3 fr. 70), qui se décomposent ainsi:

Douanes 29,080,210

Trésorerie 5,681.749

Poste 378,478

Chemins de fer 5,026,771

Entrées extraordinaires 1,849,825

avec augmentation de 3,672,488 sur 1881.

Les dépenses ordinaires et extraordinaires pour 1882 se sont élevées à 41,620,137 pesos, laissant un excédant de recette de 396,896 pesos. Dans les dépenses, je remarque l'affectation de 1,000,000 de piastres, pour retirer le papier monnaie, et 248,000 pour intérêt de la dette. M. le ministre a aussi eu la bonté de me donner la statistique de la douane, où je relève que le mouvement commercial, en 1882, a atteint le chiffre de 124,873,340 piastres, avec une augmentation de 15,995,177 piastres sur 1881, qui avait déjà dépassé de 21,682,245 le mouvement commercial de 1880, et celui-ci avait dépassé de 21,779,734, celui de 1879. Ces augmentations se sont révélées depuis la guerre avec le Pérou et la Bolivie, puisque l'augmentation de l'année 1879 sur 1880 n'est que de 1,487,109.

Ce mouvement se décompose ainsi:

Importation par mer 51,441,372 53,502,214 p.

— par terre 2,060,842

Exportation:

Produit des mines 56,137,670 71,371,126

— de l'agriculture 11,638,413

— divers 313,083

Articles nationalisés 997,674

En transit 1,092,779

Numéraire 1,191,507

————

Total 124,873,340 p.

Pour l'importation, l'Angleterre vient en tête avec 17,076,031. Puis l'Allemagne, avec 7,610,556, et en troisième lieu la France, avec 6,911,479 pesos.

Pour l'exportation, l'Angleterre, qui exporte presque tous les métaux, reçoit pour 93,293,718 piastres, puis vient la France avec 3,793,707, puis le Pérou avec 3,702,900, les États-Unis avec 3,182,979, et l'Allemagne avec 2,940,636.

Dans l'exportation, le salpêtre figure pour 489,346,345 kilogrammes, de la valeur de 28,698,364 piastres.

L'iode figure pour 263,981 kilogrammes, de la valeur de 3,963,240; le borax de chaux pour 4,311,893 kilogrammes, de la valeur de 862,379 piastres. Les navires employés à ce commerce comprennent ensemble 89,625 tonnes. Parmi les nombreuses compagnies navales, une seule, la Compagnie maritime du Pacifique, est française. En 1882, sont entrés dans les 14 ports du Chili, 7,762 navires, ayant ensemble 6,415,185 tonnes, avec 45,274 passagers, et en sont sortis 7,894 navires avec 6,335,773 tonnes et 41,052 passagers. La marine de guerre compte 15 navires, soit 2 blindés, 1 monitor, 2 corvettes, 2 canonnières, 2 croiseurs, 2 vapeurs, 1 transport et 3 pontons, jaugeant ensemble 15,581 tonnes et portant 2,065 hommes d'équipage. L'armée, qui en temps de paix ne compte que quelques mille hommes, a été portée à 50,000 à l'occasion de la guerre avec le Pérou. Elle se recrute par engagements volontaires; la conscription n'existe pas.

L'instruction publique comprend, pour l'enseignement primaire gratuit, 671 écoles de garçons, 434 de filles, et 87 mixtes fréquentées par 82,257 élèves. L'instruction secondaire gratuite comprend 5 écoles et 15 lycées, fréquentés par 3,460 élèves.

Les chemins de fer atteignent environ 2,000 kilomètres. Presque tous les ports sont reliés avec l'intérieur par un petit embranchement; et une ligne parallèle aux Andes suit la plaine centrale depuis Santiago jusqu'à Angol, et doit se prolonger jusqu'à Valdivia, vers le sud.

La Société d'agriculture, installée depuis 6 ans à Santiago, a beaucoup contribué à faire sortir le pays de sa routine, à abandonner la charrue de bois, et à répandre partout les machines et les méthodes perfectionnées.

Le gouvernement vient de nommer une commission pour étudier et développer l'industrie minière, et a réuni les documents pour former à Valparaiso une Chambre de commerce.

Les dépôts de guano qui restent à exploiter étant trop pauvres pour donner des bénéfices, on propose de les enrichir avec les préparations de salpêtre, qui abonde dans le désert d'Atacama.

On sait que le Chili a été découvert par l'Espagnol Almagro, vers 1535, et que celui-ci, avec son compagnon Pizarro, étaient venus au Pérou, qu'on leur avait peint comme le pays de l'or. Ils y trouvèrent Atahualpa, roi des Incas, qui les reçut sans défiance, mais Almagro et Pizarro le saisirent dans une embuscade et le firent prisonnier. Celui-ci offrit pour son rachat autant d'or que pourrait en contenir sa prison, jusqu'au point où atteindrait le bout de sa main levée; l'offre fut acceptée, et l'or apporté; mais, néanmoins, le malheureux Atahualpa fut immolé. Inutile d'ajouter que Pizarro, Almagro et plusieurs autres chefs d'aventuriers finirent tragiquement en se tuant entre eux.

Le Chili, comme le Pérou et la plupart des colonies sud-américaines, avait été pris au nom des rois d'Espagne, qui le gardèrent environ 300 ans; mais au commencement de ce siècle, les patriotes se soulevèrent de toutes parts, et en 1824 le Chili cessa d'appartenir à l'Espagne, et s'érigea en république indépendante. D'après la Constitution aujourd'hui en vigueur, le gouvernement se compose d'un Président électif, qui choisit ses ministres, et de deux Chambres élues: le Sénat et la Chambre des députés. Sont électeurs les citoyens de 25 ans, ou de 21 ans s'ils sont mariés, et sachant lire et écrire; mais les domestiques sont exclus de la faculté de voter. La liberté d'enseigner, les droits de réunion, d'association et de pétition, sont assurés. Les députés sont élus pour 3 ans, à raison de un pour 20,000 habitants; ils doivent justifier d'un revenu de 500 piastres. Les sénateurs sont élus pour 6 ans directement par les provinces, à raison d'un sénateur par 3 députés. Chaque province élit en outre un sénateur suppléant. Le Sénat se renouvelle par moitié tous les 3 ans. Les provinces sont au nombre de 17. Pour être nommé sénateur, il faut être citoyen, avoir 30 ans révolus, n'avoir jamais été condamné pour délit, et justifier d'une rente de 10,000 fr. La réunion des deux Chambres forme le Congrès. Celui-ci approuve ou rejette les déclarations de guerre proposées par le Président, et dicte les lois qui, en cas de nécessité, restreignent la liberté de la presse et de réunion: ces lois ne peuvent durer plus d'un an.

Les lois sur les finances et les contributions sont réservées à l'initiative de la Chambre des députés; celles sur la réforme de la Constitution sont réservées à l'initiative du Sénat.

Le Sénat approuve ou rejette les candidats à l'épiscopat présentés par le Président.

Chaque année, avant de se séparer, le Congrès nomme une commission Conservadora qui le représente jusqu'à l'ouverture du Congrès suivant.

Le Président doit être né au Chili, et avoir les qualités requises pour être député. Il est élu pour 5 ans par des électeurs nommés directement par le peuple. Ces électeurs sont en nombre triple des députés. Après 5 ans, le Président ne peut être réélu; mais il le peut après une autre période de 5 ans. En prenant possession de sa charge, il prononce le serment ci-après:

«Yo N. N. juro por Dios nuestro Senôr y estos santos Evanjelios, que desempenare fielmente el cargo de Présidente de la Republica, que observaré i protejéré la religion Católica, Apostolica, Romana, que conservaré la integridad e indipendencia de la Republica; i que guardarè i harè guardar la Constitucion, i las lèjes. Asi Dios me ayude, i sea in mi defensa, è si no, me lo demande.»

«Je N. N. jure par Dieu Notre-Seigneur et ses saints évangiles, que je remplirai fidèlement la charge de Président de la République, que j'observerai et protégerai la religion catholique, apostolique et romaine, que je conserverai l'intégrité et l'indépendance de la République, et que je garderai et ferai garder la Constitution et les lois. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et soit ma défense, et sinon, qu'il m'en demande compte.»

Tout citoyen en état de porter les armes est de droit inscrit dans la garde nationale. L'inviolabilité du domicile et de la correspondance épistolaire est garantie, et l'article 132 déclare qu'au Chili il n'y a pas d'esclaves, et que l'esclave qui y arrive devient libre. Il défend aux Chiliens le trafic des esclaves, et rend incapable d'acquérir le droit de citoyen l'étranger qui s'y est livré.

Il est temps maintenant d'ajouter deux mots sur la guerre encore en vigueur entre les États du Pacifique.

En 1878, la Bolivie et le Chili étaient en désaccord, à propos de la propriété d'une partie des terrains du désert d'Atacama. On sait que cet immense, désert s'étend depuis Caldera, sous le 27° latitude sud, jusqu'au 22°. La question prit fin au moyen d'une transaction. Le Chili renonçait à la propriété des terrains contestés, mais comme les minerais nombreux et le guano qui s'y trouvent étaient généralement exploités par des Compagnies chiliennes, la Bolivie s'interdisait la faculté de les imposer à la sortie. En 1879, à la suite d'une importante concession, la Bolivie mit un droit de 50 centimes sur chaque quintal de salpêtre exporté. Le Chili réclama et envoya un navire de guerre sur les lieux. La Bolivie avait, avec le Pérou, un traité d'alliance offensive et défensive, et le Pérou se mit en campagne avec son alliée. La fortune des armes fut favorable aux Chiliens; ils vainquirent par mer et par terre, et réclamèrent, comme rançon de guerre, la propriété de la province de Tarapacà, qui comprend les terrains auparavant contestés, et la plus grande partie du désert d'Atacama. Les alliés refusèrent; mais plusieurs présidents ou prétendants s'élevèrent au Pérou: Calderon, Montero, Caceres, Iglesias, etc., et l'anarchie s'ajoutant à la déroute, ils finirent par mettre le pays dans un triste état. Une dernière bataille sur les hauteurs de Huamachuco, gagnée par les Chiliens sur les troupes de Caceres, a réduit les alliés à discrétion; et on peut croire la paix prochaine. D'après les renseignements donnés par les journaux, à la suite des conventions débattues et acceptées, il semblerait que le Chili deviendrait absolu propriétaire du département de Tarapacà; et, quant au territoire d'Arica et de Tacna, qui sont la porte de la Bolivie, le Chili se réserve le droit de l'administrer pendant dix ans, après quoi aura lieu un plébiscite, et le pays appartiendra définitivement au Chili ou au Pérou, suivant le choix des populations. Celui auquel il appartiendra donnera à l'autre 10,000,000 de piastres. Restent en vigueur plusieurs règlements déjà convenus, pour partager les revenus des dépôts de guano en exploitation. Ainsi, la Bolivie, restant sans issue sur le Pacifique, est forcée de s'ouvrir des voies vers l'Atlantique; et la République argentine, aussi bien que le Brésil, sont heureux de lui tendre les bras. Mais je reviens à mon journal de voyage, et à l'emploi de mon temps.

C'est le dimanche matin, 29 juillet, que l'Aconcagua jette l'ancre dans la baie de Coronel. Immédiatement, je descends à terre, et dépose mes effets à l'hôtel, tenu par un Danois; mais M. Darmandrail, ami de M. Castaing, me retient chez lui à déjeuner. Nous parcourons la petite ville de Coronel; elle contient 6 à 7,000 habitants. Ses rues, larges de 10 mètres, sont bien alignées et coupées à angle droit; les maisons sont en adobe (brique de terre et fumier de cheval), ou en bois, et à un seul rez-de-chaussée. Tout est nouveau pour moi dans ce pays. Les collines qui limitent la ville à l'est, avec leurs ranchos rappellent la Suisse; la végétation est d'un vert tendre, mais presque morte: nous sommes en plein hiver. Nous suivons la musique municipale, qui fait le tour de la ville. Un peu plus loin, quelques centaines d'hommes alignés sont passés en revue: c'est la garde nationale; enfin nous arrivons à l'église. Elle est en bois, à trois nefs. C'est dimanche et dix heures; la messe va commencer et j'en profite. Les femmes du pays arrivent enveloppées dans leurs mantas noires, espèce de châle qui les couvre depuis la tête. Elles ont toutes un petit tapis carré à la main, elles le placent sur le pavé de briques, et s'agenouillent ou s'accroupissent dessus, à la manière japonaise; il n'y a pas d'autres chaises dans l'église, et pour ne point rester debout, je grimpe à la tribune où je partage le banc de l'organiste. Une femme arrive, se met à genoux à la porte; elle allume deux cierges et les porte à l'autel, en marchant à genoux. Les hommes sont peu nombreux, mais les bébés et les chiens ont droit d'entrée et partagent le tapis de la maman ou de la maîtresse; moins patients et moins dévots, ils parcourent souvent l'église, pour revenir à leur place. À l'Évangile, le curé en fait la lecture, la traduction et l'explication; puis il lit une longue suite de publications de mariage. Après la messe, on entonne quelques chants liturgiques, et tout le monde se retire.

Au déjeuner sont réunis plusieurs Basques français; lorsqu'ils parlent leur langue, je ne puis rien y comprendre. Elle n'a aucune analogie avec les langues occidentales, et par sa construction et la signification des mots, empruntés à la nature, semble se rapprocher des langues orientales. À ce propos, j'ai entendu un Basque me raconter que Béelzebub (le diable) envoya un jour de nombreux compagnons au pays basque pour tenter les bons montagnards; après plusieurs mois de séjour, ils retournèrent à leur maître sans avoir pu tromper personne; ils n'avaient jamais pu comprendre leur langue.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Chili.—Type de Femme Indienne.

Après le déjeuner, je monte en selle, et me dirige vers Lota, à trois lieues vers le sud, sans autre guide que mon cheval. Vous suivrez la mer ou le télégraphe, me dit-on, et vous arriverez. Mon cheval court droit à la plage, il sait que le sable mouillé est plus résistant et plus commode que le sable sec. La vue de la baie, que borne au loin l'île Santa-Maria, le bruit des vagues qui viennent mourir aux pieds du cheval, cette nature, nouvelle pour moi, et la solitude, parlent à mon âme et l'invitent à rêver. Va, vague mobile, de couche en couche, jusqu'à la côte de l'ancien monde, et dépose sur la plage qui m'a vu naître, mes souvenirs et mes affections pour les miens que j'y ai laissés! Tout à coup, mon cheval quitte le bord de la mer, et comme j'ai confiance en lui, je le laisse faire: il savait qu'une lagune nous barrait le passage, il se dirigeait vers un pont. Puis nous gravissons des collines, par un chemin impossible; il n'est pas empierré, et les dernières pluies ont laissé 40 centimètres de boue. Par-ci, par-là, quelques pauvres ranchos (nom qu'on donne aux habitations des champs) de boue ou simplement de feuillages, sont habités par de nombreuses familles. Les femmes ont souvent les cheveux noirs et là chair rougeâtre des Indiennes; et, comme elles, portent leur bébé ficelé sur le dos. Je redescends sur une plage rocailleuse, où des paysannes ramassent certains objets, dont elles remplissent des paniers. Je m'approche de deux jeunes filles, pour voir ce qu'elles cueillent; elles s'enfuient, et mettant pied à terre, j'ai de la peine à les rassurer: elles récoltent des moules. Plus loin, nous retrouvons le sable, et là, des jeunes gens à cheval se livrent à un singulier combat: ils lancent leurs bêtes au grand galop, et se rencontrent, cherchant, hommes et chevaux, à se renverser. Ils sautent les fossés, escaladent les talus, et sont à leur aise sur leur bête, comme un bon patineur sur ses patins. Enfin, après avoir gravi une dernière colline, et après deux heures de marche, j'arrive à Lota. C'est le pays du charbon. De nombreuses mines occupent 2,000 ouvriers, qui extraient environ 25,000 tonnes par mois. Ces mines appartiennent à la famille Cuscino, qui a su les utiliser de plusieurs manières: d'abord elle vend sur place de 20 à 25 fr. la tonne, le charbon qui lui revient à moitié de ce prix mis abord; puis elle en fait une grande consommation sur place, pour une verrerie et une fonderie de cuivre. Celle-ci occupe environ 300 ouvriers. M. Dubart m'avait fait accompagner par un de ses jeunes gens, qui me présente à un employé de l'usine. Celui-ci m'explique en anglais la série des opérations. Quatre steamers et quatre voiliers, appartenant à la compagnie, vont sur les côtes du Pérou, de la Bolivie et du Chili, spécialement dans la province de Tarapacà; y portent le charbon nécessaire aux usines de salpêtre, de borax et autres, et en rapportent le minerai de cuivre. Il y en a de plusieurs espèces, donnant de 15 à 35% de minerai, et 50% après une première cuisson. Ce minerai est placé dans des fours, où après cinq à six heures, il est fondu et coulé sur la terre. La scorie est mise de côté et le métal, après avoir été roulé dans d'autres fours, pour séparer le soufre et l'antimoine, est broyé et pulvérisé, puis mélangé à des agents chimiques, et fondu une seconde fois en lingots de trois quintaux espagnols (138 kilos), contenant 90% de métal pur. Dans cet état, ils sont exportés en Angleterre, et une petite partie au Havre. Les côtes du Pacifique de l'Amérique du Sud produisent les trois quarts du cuivre consommé dans le monde entier. On fait aussi ici du cuivre rouge en petits lingots de 10 kilos, et qu'on raffine alors par une troisième fonte. Les directeurs et les contre-maîtres sont Anglais, les autres ouvriers sont Chiliens. Ils gagnent de 3 à 5 fr. par jour, mais la viande, la farine, le vin, ont presque le même prix qu'en Europe, et leur nourriture se réduit aux haricots et à la pomme de terre. Leurs maisons sont en terre, rarement crépies, toujours sans pavés; la propreté y est impossible, la moralité difficile. Ce lamentable état du logement des familles ouvrières est général au Chili et cause la mortalité des deux tiers des enfants.

La ville contient 5 à 6,000 habitants: c'est dimanche, et la foule suit un charlatan à cheval, qui renouvelle les scènes des bouffons du moyen âge. Je monte au parc Cuscino, qui s'étend sur un promontoire, d'où la vue embrasse la baie, la ville et la mer. Là, à grands frais, on a réuni des statues de marbre et de bronze, venues de Paris; on a composé des grottes féeriques, des lacs artificiels, une serre avec toutes les plantes tropicales, des jets d'eau; on a réuni des animaux du pays: llamas, huanacos, vigognes, etc., au milieu des roses, des violettes, des camélias, acacias, et autres plantes recherchées. Le visiteur est étonné, charmé, ravi: il se rappelle les belles descriptions que l'Arioste fait des jardins enchantés.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Chili.—Lota.—Fonderies de Cuivre.—Parc Cuscino.

Mais le temps presse, la route est longue. Le soleil embrase au loin, de sa lumière rougeâtre, l'île de Santa-Maria, lorsque je quitte Lota. Je pique mon cheval, qui escalade les collines et galope dans la boue. Mais lorsque le crépuscule a fait place aux ténèbres, il faut marcher à tâtons, sans autre point de repaire que les faibles lumières de quelques ranchos, espacés sur la route. Dans la plupart, j'entends des chants au son de la guitare, et quelques-uns sont assez harmonieux; mais je me garde bien de m'arrêter ou d'adresser la parole. Que sais-je si ce sont là tous de bonnes gens, et si en s'apercevant à l'accent, qu'un étranger est perdu dans ces solitudes, ils ne voudraient pas en profiter. Enfin, ma vaillante bête sort de la boue et de tous les mauvais pas, et sur le sable elle reprend le galop. À huit heures nous sommes rentrés, et je m'aperçois alors, mais un peu tard, que j'ai été imprudent!

Durant la nuit, des veilleurs sifflent à toutes les heures, et me rappellent les veilleurs de Chine et du Japon, qui battent la crécelle. De grand matin, je demande un bain; il vous faut aller à la mer, me dit-on. Par une température de 6 degrés, c'est peu agréable. Un jeune employé de M. Darmandrail me conduit à la visite d'une fonderie de cuivre de M. Schwaga, à côté de la ville, puis nous passons au Maule pour les mines de charbon. Après une heure et demie de marche, nous arrivons au bord de la mer, au puits d'extraction; il s'avance sous la mer, par un plan incliné d'un demi-kilomètre de long, et de là partent les galeries dans toutes les directions. Cinq wagons viennent de se détacher de la chaîne et sont partis en bas avec une vitesse vertigineuse. Il est impossible de descendre, avant qu'on ait réparé le mal; je me contente donc des renseignements que me donne le contre-maître. La mine emploie 500 ouvriers, produisant 400 tonnes de charbon par jour. Ils sont payés de 3 à 4 fr. par tonne; la couche a actuellement moins d'un mètre d'épaisseur. On creuse deux autres puits, dans l'espoir d'atteindre une autre veine. Non loin de là, se trouvent deux galeries qui s'avançaient au loin dans la mer: il y a deux ans, la mer les a inondées, et il est impossible de les vider. Heureusement, la rupture a eu lieu le jour de la fête nationale; les mille ouvriers et les nombreux chevaux étaient tous dehors.

Dans la chambre du contre-maître, je vois une quantité d'objets pendus à une planche: des boutons, des chiffons, des clous, des figurines, etc., et j'en demande l'explication. Ce sont, dit-il, les contre-marques des ouvriers. Ils ne savent ni lire ni écrire, mais ils ont tous leur marque spéciale, connue d'eux et de moi. Ils la mettent chacun dans leur wagon, et je la prends pour la poser ici à leur place, et marquer ainsi la quantité de charbon fait par chacun. Singulière, mais ingénieuse méthode de suppléer l'écriture!

Je me décide à partir pour Concepcion, mais je n'ai qu'une heure pour atteindre la voiture qui passe à Coronel. M. Ducasseau, qui habite le Maule, a la bonté d'envoyer son homme avec un lazo, et bientôt il ramène un cheval sellé à la mode du pays, avec grands étriers de bois. Je pars au galop sur la chaussée du chemin de fer; mais à un certain point, un homme s'avance, un grand bâton à la main, contrefaisant le galop du cheval. Celui-ci s'effraie, tourne bord, et j'ai peine à le ramener. J'ai encore plus de peine à éloigner le malencontreux. Un peu plus loin, je demande à des passants ce que me voulait l'homme au bâton: es un loco, me dit-on, c'est un fou.

Après avoir de nouveau traversé les lagunes, où l'on prend les sangsues et où l'on pêche les grenouilles, j'arrive à temps pour le déjeuner, et à dix heures et demie je suis en voiture.[Table des matières]

CHAPITRE XIV

De Coronel à Conception. — La diligence. — Le paysage. — Arrêt à la Posada. — Le Bio-Bio. — La ville de Concepcion. — Encore le maté. — Le testament de Mgr Salas. — Le sortéo. — L'organisation judiciaire. — Les œuvres charitables. — Les magasins. — Appellations chiliennes des étrangers. — L'hôpital. — La fille singe. — La supérieure de Talca. — Excursion en Araucanie. — La ville d'Angol. — Les Basques, leur commerce, leur organisation, leur hospitalité. — Croyances religieuses. — Offrande des prémices. — Une invitation. — La Chambre arsenal. — Exploits des Araucans. — Conquête et colonisation.

La diligence qui fait le service entre Lota et Concepcion est une grossière voiture à 6 places entourée de rideaux de cuir, et suspendue sur des lames de bois comme en Sibérie. Aucun ressort ne saurait résister aux chocs d'une route qui n'en est pas une: nous nous en apercevons bientôt aux sauts et soubresauts. Un plaisant remarque qu'il serait prudent de numéroter nos os. Pour voir la campagne, je m'étais placé sur le siège: un bâton qui sert à la mécanique menace à tout instant de me casser la jambe. C'est du nouveau: il en faut aussi en voyage.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Chili.—Types d'Araucaniens.

Nous traversons une plaine sablonneuse, où ne croissent que quelques buissons et le coïbo, espèce de chêne aux feuilles odoriférantes. Nos 7 chevaux galopent dans la boue, dans les cours d'eau, et boivent l'eau froide tout baignés de sueur. Pour éviter les mauvais pas, le cocher les lance hors la route, à travers champs. Par-ci par-là, quelques bœufs, brebis ou cheval sur lequel se tient un penco; espèce de corbeau gris qui se nourrit de vers. Après trois heures de ce galop, nous arrivons au bord d'un lac, à la Posada, hôtel primitif tenu par un Allemand.

C'est là qu'on se restaure, pendant qu'on change de chevaux. L'hôtel est garni de plusieurs tableaux parmi lesquels je remarque le portrait de l'empereur Guillaume et l'Exposition de Paris. Il y a même un vieux piano, le premier peut-être qui ait été fait. Le jardin renferme tous les légumes et toutes les fleurs que nous avons en Europe et le verger, les fruits des zones tempérées. Sur le lac, nous voyons plusieurs canots rustiques, creusés dans un tronc d'arbre, et par-ci par-là, les gens ont un vrai type araucan. Pauvres gens! il faut bien qu'ils se mêlent au monde policé. On vient d'envahir leur territoire, et le gouvernement le vend par parcelles aux enchères. Il n'y a pas longtemps, ces Indiens pouvaient disposer eux-mêmes de leurs terres. Lorsqu'ils prouvaient par témoins qu'ils étaient possesseurs depuis plus de trente ans, ils vendaient, pour quelques milliers de piastres, d'immenses terrains, à des spéculateurs qui les payaient en nature et cotaient à 1,000 piastres un baril d'eau-de-vie.

Aujourd'hui, le gouvernement ne reconnaît plus de semblables contrats, et se déclare lui-même propriétaire. Nous remontons en voiture, et après deux heures encore de cahotement, nous arrivons au bord du Bio-Bio, la plus grande des nombreuses rivières du Chili. Elle a environ 2 kilomètres de large en face Concepcion. Là, on nous offre des tapis en peau de huanacos; mais le prix en est plus élevé que de l'autre côté des Andes. Nous passons la rivière en bac; une autre voiture nous reçoit sur le bord opposé, et peu après nous dépose à Concepcion, à l'Hôtel Coddon.

Concepcion, troisième ville du Chili, compte 25,000 habitants. Au centre, une place de 140 mètres de côté, plantée d'arbres, a la cathédrale, la banque, la mairie, pour principaux édifices. Plusieurs statues de marbre et de bronze y ont été récemment installées. On me dit qu'elles ont été prises au Pérou, comme trophée de guerre. Les rues sont larges et pavées, les maisons basses, mais bien décorées. Elles ont au centre une cour ou patio orné d'orangers. Fatigué par l'horrible route, je demande à prendre un bain. Le maître d'hôtel me fait accompagner chez un docteur qui me renvoie à un autre, et celui-ci à un troisième. Je demande pourquoi, à propos d'un bain, on me fait ainsi courir les docteurs de la ville. On me répond qu'ici on ne prend des bains que lorsqu'on est malade, et les docteurs seuls ont le nécessaire. Je dus faire mon deuil du bain jusqu'à mon arrivée à Santiago. À l'hôtel, on m'installe dans une bonne chambre, qu'un curé à mine joyeuse allait quitter. Je le trouve suçant le maté, et aussitôt il m'offre la bombilla pour sucer à mon tour; puis il m'explique, qu'ayant été curé pendant 23 ans en divers endroits, il en a assez, que la responsabilité des âmes est dure, et que maintenant il se repose dans le ministère libre.

Monseigneur Salas, l'évêque de Concepcion, venait de mourir. La cathédrale était drapée de noir, la ville en deuil. Tous les partis rendaient hommage aux qualités éminentes du saint et savant prélat. Il recevait environ 80,000 fr. par an, et il n'a rien laissé après sa mort. Il vivait modestement, et distribuait tout aux pauvres; il est mort en offrant sa vie pour l'Église et pour son pays. Lutteur infatigable, il n'a cessé de combattre le mal par l'exemple, par la plume, par la parole. Il connaissait son temps, et dans son testament, que publient les journaux, je lis ces paroles:

«La grande herejia de los tiempos actuales es la negacion del reino social de Jésus, a quien se quiere alejar i desterrar de las instituciones sociales.

«El mundo, o sea las sociedades humanas, marchan por esto a espantoso cataclismo, i para salvarlas es menester que los hombres de buena voluntad trabajen sin descanso en el sostenimiento i en la propagacion del reino social de Jesu Cristo. Para esto he consegrado esta Diócesis a su sacratissimo Corazon, i pido con toda mi alma al clero i fieles de mi Diócesis que cultiven i defiendan esta devocion fecundissima en bienes de todo jénero.»

«La grande hérésie du temps présent est la négation du règne social de Jésus-Christ, qu'on voudrait arracher aux institutions sociales. Le monde, soit les sociétés humaines, marchent ainsi à un cataclysme épouvantable, et pour les sauver, il faut que les hommes de bonne volonté travaillent sans relâche au soutien et à la propagation du règne social de Jésus-Christ. C'est pour cela que j'ai consacré ce diocèse à son sacré Cœur, et je demande avec toute mon âme, aux prêtres et aux fidèles de mon diocèse, de cultiver et de défendre cette dévotion, très féconde en biens de toute sorte.»

Dans la rue, je rencontre des chevaux attendant aux portes des magasins que leur maître ait terminé ses affaires: les uns sont libres, les autres ont des entraves aux pieds. J'en vois même qui ont la tête enveloppée d'un linge, pour les forcer à garder leur poste. De nombreuses voitures conduisent les voyageurs sur tous les points de la ville, moyennant 50 centimes la course. Quelques-unes portent cette inscription: Sorteo; renseignements pris, c'est un maître voiturier qui, pour s'assurer plus de travail et supplanter ses confrères, donne une contre-marque numérotée à tous ceux qui font une course dans ses voitures. À la fin du mois, il tire au sort, et le numéro sorti donne à la pratique la somme de 15 pesos (60 fr. environ). Méthode à signaler!

Je passe la soirée chez M. Risopatron, président de la Cour d'appel. Ce digne magistrat préside aussi une conférence de Saint-Vincent de Paul, qui visite de nombreuses familles pauvres; il y en a une seconde parmi les élèves du Collège. Il me renseigne sur l'organisation judiciaire au Chili. Le tribunal de première instance compte un seul juge, la Cour d'appel cinq. On peut avoir encore recours à la Cour suprême, siégeant à Santiago, qui connaît du droit et du fait.

Je déjeune chez MM. Eschecopar, qui tiennent un des plus beaux magasins d'articles de Paris. Comme dans tous les pays nouveaux, les articles sont nombreux et variés, depuis la malle et le parapluie jusqu'à l'orfèvrerie et la vaisselle. Dans les petites villes et les villages, les magasins tiennent ensemble tous les objets imaginables et inimaginables. Nous causons sur les usages du pays. Les Chiliens regardent parfois l'étranger qui se fixe ici comme un intrus, et appellent en termes de mépris gringo les Anglais et les Allemands, Bacicia les Italiens, godos les Espagnols, gavachos les Français. On peut voir par leur nom que plusieurs des principales familles du pays descendent d'étrangers, et surtout d'Anglais. Ceux-ci arrivent, comme partout, avec un capital et accaparent bientôt les bonnes affaires, puis se marient dans le pays, et leurs enfants sont Chiliens.

Selon mon habitude, je fais une visite à l'hôpital: on apprend toujours beaucoup en voyant et en interrogeant les malades. À Concepcion, 15 Sœurs de Charité soignent là 240 malades, et dans un autre établissement de l'autre côté de la rue, elles ont 124 malheureux de toute sorte: vieillards, imbéciles, idiots et enfants trouvés, et une petite fille de huit ans, grande de 40 à 50 centimètres, ayant la figure humaine, mais, pour le reste, en parfaite ressemblance avec le singe. Elle ne parle pas, et tous ses mouvements sont ceux du singe. Elle a été apportée de la campagne, où elle a un frère présentant le même phénomène. Tous les médecins sont venus la voir et cherchent la cause de ce fait.

Les bonnes Sœurs me parlent de la supérieure de l'hôpital de Talca, qui est revenue de France dans le navire l'Aconcagua. Fille unique d'une riche famille, elle est allée recueillir l'héritage paternel, et après l'avoir distribué aux pauvres, elle retourne soigner les malades aux antipodes de sa patrie. Pour les enfants de Dieu, les sentiments de la nature ne sont pas détruits, mais fortifiés; un horizon plus large les étend à l'humanité et au-delà du temps; la vie pour eux n'est qu'un voyage, les biens un embarras; la famille va avec les pauvres, et avec la patrie, le ciel!

De Concepcion, en remontant le Bio-Bio, on est bientôt en Araucanie. Je ne veux pas manquer une si belle occasion de voir chez eux les Indiens, d'autant plus que le chemin de fer va jusqu'à Angol. Je me rends donc à la gare, où, à une heure après midi, la locomotive siffle et nous emporte. Les wagons sont ceux de l'Amérique du Nord; la gare est luxueuse, la voie a 1 mètre 40; elle remonte le Bio-Bio sur la rive droite. La nature présente le tableau de notre mois de décembre; les arbres sont sans feuilles et le blé commence à peine à sortir de terre; la végétation est pauvre.

Je trouve dans mon wagon M. Risopatron fils, qui s'en va surveiller ses terres à Robléria, près Angol. Il m'aborde et me dit: «Ma mère m'a annoncé que nous ferions route ensemble.—Je me réjouis, lui dis-je, mais j'aurais dû vous voir hier chez vous.—Il répond: Je passe mes soirées chez ma fiancée, je dois me marier dans un mois.» Je montre à mon interlocuteur le bac qui, avant-hier, m'a ramené de l'autre rive du fleuve, et il me dit: «Vous n'êtes au Chili que depuis trois jours, et vous avez déjà passé le Bio-Bio; moi qui ai vingt ans et qui suis né à Concepcion, je ne l'ai pas encore passé.—Cela m'étonne, peu: l'étranger, sachant qu'il sera peu de temps dans un pays, se hâte de le parcourir et de l'étudier sous toutes ses faces; l'habitant du pays se dit toujours qu'il aura le temps.»

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Pont de lianes dans le sud du Chili.

Pendant que nous causons, la locomotive parcourt ses 30 kilomètres à l'heure. Nous passons en face d'une grande carrière où de nombreux ouvriers sont occupés à extraire les pierres qui servent à paver les rues de Concepcion, et bientôt nous arrivons au Lecha, affluent du Bio-Bio, que le train passe sur un pont en poutrelles de fer. Là, on s'arrête dix minutes pour prendre le thé, puis la route entre dans une région plus productive et mieux cultivée. Les ranchos, néanmoins, sont toujours de misérables cabanes de chaume ou de branchages. Nous voyons quelques plantations de vignes, mais maigres et sans force. Les troupeaux se montrent plus nombreux. Nous parlons agriculture, et M. Risopatron m'engage à aller passer, le lendemain, la moitié de la journée avec lui, pour voir son genre d'exploitation. «Il n'y a qu'un train par jour sur la ligne, me dit-il, mais adressez-moi un télégramme, et je vous enverrai un cheval qui, dans deux heures, vous amènera chez moi. Vous y dormirez et prendrez le train du lendemain.—Bueno, j'accepte, mais si vous ne recevez pas de télégramme, ce sera une preuve que ma visite aux Indiens aura pris tout mon temps.»

À quatre heures et demie, le train entre en gare à Angol, et une voiture m'amène à travers la ville chez M. Ducasseau, pour lequel M. Darmendrail m'avait remis une lettre. «Soyez le bienvenu,» me dit-il, «les Français chez nous sont toujours chez eux.» Je lui explique le but de ma visite et lui demande à parcourir la ville avant qu'il fasse nuit.

Angol, sur les bords du Pilcomen, affluent du Bio-Bio, compte 6 à 7,000 habitants. Ses rues sont larges, sa place vaste et plantée d'arbres, avec une fontaine au centre. Les maisons, comme dans tous les pays nouveaux, sont en bois, en briques, en adobe, et couvertes en tuiles rondes. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Chemin faisant, nous entendons les sons de la guitare accompagnant des voix féminines. Nous nous arrêtons pour écouter. Devant une fenêtre on tire le rideau, et nous voyons deux fillettes, une de treize ans, l'autre de sept ans, chantant sur la guitare une espèce de cantilène, fort semblable aux chansons genre arabe qu'on entend en Espagne et en Corse. Elles conservent la mesure en se regardant mutuellement de leurs grands yeux noirs. Nous rencontrons des officiers et des soldats costumés à la française. Nous visitons quelques maisons et rentrons pour le souper.

M. Ducasseau est à la tête de la plus importante maison de commerce d'Angol; son magasin contient ce qu'il faut aux populations des campagnes, qui ne cessent d'affluer. Il a quatre jeunes gens pour l'aider, et ils peuvent à peine suffire à la besogne. Il va s'en aller à Temuco, à 45 lieues plus au sud, pour y fonder une maison analogue, qui prendra un grand développement aussitôt que le chemin de fer aura atteint cette région.

Tout en dînant, M. Ducasseau me met au courant des usages commerciaux et sociaux des Basques dans ce pays. Comme dans le reste de l'Amérique du Sud, ils ont ici la majorité dans la colonie française; ils s'aiment et se soutiennent. Ils ont plusieurs Sociétés indépendantes, mais elles s'unissent pour l'achat. Un d'eux est chargé de fournir à toutes, les marchandises, et en achetant ainsi par 100,000 piastres à la fois, ils obtiennent des faveurs qui leur permettent de vendre meilleur marché que les autres. Les jeunes gens qui arrivent des Pyrénées viennent parfois pour éviter le rude métier du soldat. Ils sont reçus ici et installés dans les maisons à titre d'apprenti. Ils n'ont d'autre paye que le logement, le vêtement, la table et un peu d'argent de poche: mais après quelques années, s'ils sont intelligents et appliqués, ils sont associés et reçoivent tant pour cent sur les bénéfices. Ils se marient peu dans le pays; le Français est habitué aux femmes travailleuses et ménagères et va généralement se marier en France.

Après le dîner, nous allons à la recherche d'un cacique indien, salarié par le gouvernement, afin que, le lendemain, il puisse de bonne heure nous conduire chez ses compatriotes. La nuit est profonde: quelques rares lampions au pétrole nous servent de points de repaire. À chaque coin de rue, un soldat équipé monte la garde. Il y a peu de temps, la vie était peu en sûreté, soit à cause des Indiens en révolte, soit à cause de Belamino Mendoza, audacieux et célèbre brigand, qu'on vient de tuer il y a un mois. Enfin, nous arrivons à la maison du cacique. Il n'y est pas; sa femme nous donne un enfant, qui vient nous montrer la maison où nous devons le rencontrer.

Il vient avec nous, et nous l'installons devant une bouteille de cognac, dont la vue le fait sourire de bonheur. Il est vêtu à l'européenne: pantalon et macferlan, chapeau calabrais, grand, fort, figure large, brune et aplatie: on le prendrait pour un brigand des Calabres.

«Je désire visiter les gens de ta nation; demain matin tu vas me conduire chez eux. Je désire les voir dans leurs foyers, pour en parler à mes compatriotes.—Bueno, tes compatriotes les verront, car il vient d'en partir plusieurs, avec leurs costumes et leurs lances, qu'un Français est venu chercher pour les conduire à Paris.—Paris n'est pas leur pays; pour moi, je désire les voir chez eux, avec leurs vieillards, leurs femmes et leurs enfants; connaître leur travail, leur cuisine, leur couche; en un mot, les surprendre dans tout leur naturel.—Bueno, demain matin, nous irons à leurs ranchos, au bord de la rivière.—Comment t'appelles-tu?—Juan Colipi Ancamilla est mon nom: Colipi me vient de mon père et signifie: Aqua colorada; Ancamilla me vient de ma mère. Colipi est un grand nom dans ma nation. Mon père était fort respecté. Nous étions vingt frères et je suis le cadet; un de mes frères était lieutenant, en 1839, dans une insurrection au Pérou.»

«Quelles sont les croyances religieuses de ta nation?—Nous croyons au Dieu créateur de toutes choses, et à la vie future; nous honorons Dieu, non dans les images, mais en esprit, nous le figurant vivant sur une montagne, ou dans certains endroits. Nous l'honorons, et nous lui offrons les prémices de ce qu'il nous envoie.—Peux-tu me montrer comment vous faites pour l'honorer?—Là-dessus, Colipi se lève, prend son verre, et dans une attitude grave et solennelle, prononce ces mots, que j'écris d'après le son qui en vient à mon oreille: «Enema-pu ía peomain enimy vlà vatemu tuvacì—Enema-pou putuamaï guè mi mi vlà ustralè imoguen.» Puis il lève les yeux au ciel, et vide son verre sur le sol.—Peux-tu m'expliquer en espagnol ce que tu viens de dire en indien?—Ce que je viens de dire signifie à peu près ceci: Grand Dieu, père de toutes les créatures, tu es bon en me donnant aujourd'hui cette excellente boisson, et je t'en offre les prémices. Puis il ajoute: Pour ce soir, laissez-moi rentrer chez moi; ma femme doit m'attendre pour le souper. Je viendrai demain vous chercher à sept heures.» Après le départ du cacique, M. Ducasseau et moi faisons une visite à l'hôtel d'Angol, où nous trouvons de nombreux officiers, et M. Thomas Mackay, Anglais né au Chili, qui s'en va au fort de Chiguaïhué, sur ses terres. En apprenant le but de mon excursion, il me dit: «Venez chez moi, à cinq lieues d'ici, j'ai une vaste propriété, où j'emploie environ 200 Indiens; nous irons chez eux et vous pourrez les voir à votre aise.—Bueno, j'accepte, nous partirons demain vers dix heures, au retour de l'excursion avec le cacique.»

À onze heures, M. Ducasseau m'introduit dans la chambre qu'il m'a fait préparer, et se retire. Une rapide inspection à mon nouveau domicile me fait bientôt découvrir des fusils, des revolvers, des poignards, des coutelas; évidemment nous sommes en pays d'Indiens. Déjà M. Ducasseau m'avait dit que deux de ses jeunes gens, à tour de rôle, dormaient dans le magasin, où ils, avaient à leur disposition un petit chien pour aboyer, et un énorme bull-dog, pour tuer sans aboyer, l'audacieux qui voudrait pénétrer dans la maison. On lui a coupé la queue et les oreilles, pour que, dans les luttes avec d'autres chiens, il ne soit pas pris à ces parties sensibles.

Le matin, je témoigne un peu ma surprise de me trouver dans un arsenal, mais on me dit que les Araucans ne sont soumis que depuis un an; que l'an dernier ils avaient encore formé une réunion de mille cavaliers, et qu'ils avaient brûlé trois villages chiliens, volant le bétail et tuant les habitants; qu'à la suite de ces faits, le gouvernement a envoyé des troupes, qui ont envahi le pays jusqu'au fleuve Cautin et établi partout des forts pour tenir en respect les guerriers; que, par suite, on a pu reconstruire dans l'intérieur la ville de Villarica, à trois journées de cheval au pied du volcan de Villarica, ville qui, fondée il y a trois siècles, à l'époque de la conquête, avait été détruite ensuite par les Indiens.

À la suite de cette prise de possession, le gouvernement se propose de coloniser le nouveau territoire, et commence par y appeler 2,000 familles d'Europe. On leur paie le voyage, on leur fournit le bétail, les instruments aratoires, et les vivres pendant un an. Elles remboursent les avances en cinq annuités, et sont propriétaires après dix ans.[Table des matières]

CHAPITRE XV

Les prisonniers. — Les ranchos indiens. — Vêtement. — Mobilier. — Nourriture. — Les femmes. — Les enfants. — Les bijoux. — Les armes. — L'industrie. — Les funérailles. — Le calendrier ficelle. — L'excursion au fort de Chiguaïhué. — Un fort abandonné. — Apostrophe à deux cavaliers. — Les frères Mackay. — La chasse. — Un camp indien. — La chasse au mauvais esprit. — Musique. — Danse indienne. — Détails sur la ferme. — Le blé. — Le bétail. — Le tabac. — Les forêts. — La main-d'œuvre. — Les machines. — Le gibier. — La petite araignée. — Son ennemie, la mouche. — La Samo-cueca. — Les bâtiments. — Les ateliers de réparations. — Le petit Indien. — Le Cacique et sa famille. — Un jugement plus facile que celui de Salomon. — Le mariage chez les Araucans. — La naissance. — La médecine. — La sorcellerie. — Une grande partie de Chuenca. — Retour à Angol. — Les franciscains. — Le pater Araucan.

Vers sept heures et demie, Colipi arrive et nous le suivons. Dans la rue, les prisonniers arrangent la chaussée, et sont gardés par quelques soldats. Angol, chef-lieu du territoire, possède la prison centrale. C'est là que réside le gouverneur avec pouvoir civil et militaire; il a un bataillon de 300 soldats.

Au sortir de la ville, nous marchons vers l'est. Après avoir traversé quelques champs de blé et des terrains incultes, nous arrivons bientôt au pied de gracieux monticules, baignés par la rivière. Là sont plusieurs pauvres ranchos de roseaux et de paille. J'ai de la peine à croire que des gens y demeurent; mais, à ma grande surprise, en entrant dans le premier, j'y vois une vingtaine de personnes, toutes accroupies à terre. Les hommes fument la pipe, les femmes préparent la nourriture. Les unes brûlent le blé ou l'orge dans un chaudron, les autres le broyent sur une pierre, comme nos peintres le font pour les couleurs. Une vieille passe la farine au tamis, et une troisième la délaie dans une grande marmite posée sur le feu.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Chili.—Types d'Araucaniens en voyage.

L'attitude de tout ce monde est peu rassurante: ils regardent d'un air moitié étonné, moitié fâché. Je remarque que notre cacique, après avoir prononcé le salut habituel: «Mari mari Compagnero», se tenait au dehors. Serait-il considéré par les siens comme un transfuge, et sa présence serait-elle cause que nous sommes moins bien reçus? Toutes ces questions se pressaient dans ma pensée, et je trouvai prudent de ne perdre de l'œil aucun des guerriers. Leur chevelure est d'un noir d'ébène et coupée à la hauteur du cou; les pieds et les bras sont nus. Une étoffe de laine bleue entoure leur corps, de la taille aux jambes. Ils portent sur leurs épaules un puncho rayé de rouge, de bleu et de blanc. Leurs yeux sont noirs, leur regard est fier: ils s'entourent la tête d'un cerceau formé par un mouchoir, à la manière des ouvriers espagnols, et arrachent les poils de leur barbe, n'en laissant qu'une ligne au bord de la lèvre supérieure. Les femmes jeunes sont fraîches et roses: leurs bras sont nus, et jetant en arrière le manteau de laine bleue lié au cou, elles laissent voir une partie des épaules. La même laine bleue entoure leur corps, et pend en jupon serré, jusqu'aux pieds toujours nus. Les oreilles portent de gros pendants en argent, minces et larges de 10 centimètres, longs de 7. Le cou est orné d'un collier dur de 4 centimètres de haut et couvert de perles ou jets d'argent. Sur la poitrine elles portent d'autres ornements d'argent.

Les enfants sont entourés de linge, et emmaillottés dans une litière de bois, qu'on présente souvent devant le feu pour les chauffer. Je cherche les lits: on me montre des peaux de bœuf, de cheval et de mouton, qu'on étend à terre. Je vois aussi dans un coin un petit plancher élevé de 20 centimètres, et qui doit certainement servir de lit à un des nombreux couples.

Les objets de ménage sont variés: des marmites en terre cuite, des plats et des cuillères en bois, des verres en corne, des vases en peau d'animaux. Je prie un des guerriers de me montrer ses armes; il détache du plafond une lance longue de 7 mètres. Le fer, en forme de baïonnette, est attaché au moyen de lanières de cuir ou tendons d'animal, à une longue perche dure et légère de la famille des cannes à sucre. Il me montre aussi un coutelas.

Pour ne pas abuser de ces bonnes gens, sur le point de prendre leur nourriture, nous leur disons: «Mari mari compagnero» et nous allons plus loin à un autre rancho. Il est aussi petit et aussi peuplé; la fumée empêche la vue et fait pleurer les yeux.—«Mari mari compagnero», que Dieu vous garde, compagnons; puis le cacique leur explique que je viens les voir pour parler à mes compatriotes des bons Araucans. Là aussi on prépare la nourriture; mais à côté de la soupe de farine brûlée, je vois une femme qui met dans une marmite des moitiés de pêches séchées au soleil. Près de là, dans une casserole, cuit de la viande; mon compagnon demande au cacique: «Es caballo?» Il lui répond: «No, es vaca.»

À un troisième rancho, un Indien, avec un bout de fer attaché à un bois, prépare des cuillères avec une grande habileté. Une vieille femme, dans un coin, tousse et semble près de sa fin. Dans le quatrième rancho, je remarque un métier vertical et mobile, sur lequel on a étendu les fils de la trame. Je prie l'Indienne de travailler devant moi; elle le fait avec beaucoup de grâce. Ne se servant que des mains, l'opération est longue et difficile. Elle passe une règle de bois entre les fils, et la dresse sur le côté pour former le vide; elle y passe les fils avec la main, et frappe dessus avec une autre règle pour serrer la toile.

Je demande à voir filer la laine: on m'en montre de parfaitement propre et bien cardée. Un long et grand fuseau qu'on tourne à la main reçoit le fil, puis on le double pour la toile; celle-ci est ensuite teinte en bleu foncé dans l'eau bouillante et colorée avec une certaine pierre bleue. Dans un autre rancho, nous voyons une grande caisse, et je demande ce qu'elle contient: «C'est mon père,» dit un guerrier; «il vient de mourir il y a quinze jours; nous ferons les funérailles dans une semaine.» Plus le décédé est placé en dignité, plus on l'honore en retardant la sépulture. S'il s'agit d'un cacique, on l'expose sur les branches d'un arbre, et les caciques voisins viennent lui rendre honneur. Colipi demande à boire, il parle depuis longtemps; on lui présente une corne de bœuf pleine d'eau, dans laquelle on a délayé de la farine; puis je lui dis: «Conduis-moi au cimetière des Indiens.» Dans un coin peu éloigné, au bord de la rivière, on a choisi un petit monticule, sur lequel diverses surélévations indiquent plusieurs enterrements. «C'est ici,» me dit-il, «que mes compatriotes enterrent leurs morts. Dans la caisse, on place des vêtements, de l'argent, des comestibles, de l'eau, du sel pour le grand voyage. Si c'est un cacique, on tue un cheval et on l'enterre avec le mort, afin qu'il puisse arriver dans l'autre monde à cheval.»

Nous visitons un sixième rancho, où je vois deux petits emmaillottés; un de deux mois, un de deux ans. Le premier a tous ses beaux cheveux noirs et touffus comme une grande personne. Les petits qui peuvent réchapper de cette fumée et de ce manque de soins ne peuvent être que solidement constitués. Je vois aussi dans ce rancho de la graine de millet et de lin. Celle-ci, probablement, leur sert pour faire de l'huile. J'ai trouvé le lazo dans tous les ranchos. On y voit aussi une ficelle à nœuds; elle sert à compter les jours. Lorsqu'une réunion de caciques décide un soulèvement ou une expédition, on donne à chacun une ficelle, avec le même nombre de nœuds. Rentrés chez eux, les chefs réunissent les guerriers; et chaque jour ils dénouent un des nœuds. Lorsqu'ils sont au bout, on part pour l'endroit fixé au rendez-vous; et ainsi tous y arrivent ensemble.

Nous disons aux Indiens un dernier mari mari, et revenons chez M. Ducasseau, où nous attendait M. Mackay avec ses chevaux sellés. Nous faisons un rapide déjeuner et l'on prépare la toilette: longues bottes, éperons d'argent massif forme moyen âge, ceinture d'où pend à droite le revolver, à gauche le coutelas; chapeau mou, puncho sur les épaules et lazo suspendu à la selle. Nous avons l'air de trois brigands calabrais. Un domestique nous suit, et nous voilà trottant, galopant dans l'eau, dans la boue comme dans le bon chemin. Mon cheval est solide, son trot est doux, mais il ne veut pas être au-dessous des autres, et saute après eux les fossés, manœuvre un peu nouvelle pour moi.

Le temps est sombre, la température à quelques degrés sur le zéro. La nature est magnifique: c'est bien l'hiver avec les arbres sans feuilles et la terre sans moissons, mais un tapis vert la recouvre, et les collines qui nous entourent portent par-ci par-là des bouquets d'arbres et des forêts. Sur un joli plateau, nous trouvons un fort abandonné. Sa construction est bien simple: un fossé, de quatre mètres de large et autant de profondeur, entoure un terrain d'environ deux mille mètres carrés, sur lequel se trouve un canon et une baraque pour cinquante hommes. Un peu plus loin, deux hommes à cheval s'avancent vers nous, et M. Mackay les arrête et les interpelle: «À qui sont ces chevaux?—Ils sont à moi, répond l'un d'eux.—Qui es-tu et d'où viens-tu?—Je suis un tel et demeure en tel endroit, d'où je suis parti pour aller à Angol.—Bueno, fais ton chemin.»—Un peu surpris de cette manière de haranguer les passants, j'en demande la raison. «Il y a ici bien des voleurs d'animaux, me dit-il, «il est bon de les surveiller; si cet homme m'avait volé ces bêtes, j'aurais pu le reconnaître à l'embarras de ses réponses.»

Nous arrivons à un deuxième fort aussi abandonné, puis la route devient tellement mauvaise, qu'il faut la quitter pour patauger dans les prairies voisines. Enfin, après une heure trois quarts de trot et de galop, les cinq lieues sont franchies: nous sommes au fort de Chiguaïhué. Des chiens de toute race viennent fêter leur maître; puis nous entrons dans la maison, où M. Mackay nous présente à son frère Brownlow, ingénieur. Celui-ci nous a préparé une bonne chambre et un excellent déjeuner. «Comment avez-vous pu savoir que nous venions trois au lieu d'un, lui dis-je?—Le télégraphe m'a tout dit. Mon frère, qui remplit ici les fonctions de subdelegado, ou représentant du gouvernement, l'a à sa disposition.» Durant le déjeuner, on essaie d'établir la conversation en une langue commune, mais c'est difficile, et on parle un mélange de français, d'anglais et d'espagnol, qui excite au plus haut point notre gaieté, déjà stimulée par les meilleurs vins du pays. Après le repas, on monte à cheval et l'on prend le fusil, car le gibier abonde. Pour ma part, j'ai un autre excellent cheval, selle anglaise, étriers de bois enfermant tout le pied, et éperons dont la roue a 6 centimètres de diamètre. Un excellent chien d'arrêt nous précède. Au bord d'une lagune, on tire plusieurs fois les canards. Plus loin, le chien s'arrête; on tire une perdrix, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'après deux heures de trot, nous arrivons au bord d'un ruisseau vers le pied d'une colline, au campement des indiens. Nous visitons d'abord le rancho du cacique. «Mari mari, patron. Que Dieu te garde, patron.—Mari mari, senores. Que Dieu vous garde, Messieurs.—Nous venons voir tes terres et tes Indiens, permets-tu que nous entrions dans les ranchos?—Allez et voyez Caballeros.»—Nous entrons dans plusieurs cabanes: mêmes types, mêmes ustensiles, même manière de vivre et de se tenir, que j'avais vus le matin. Les jeunes gens des deux sexes sont parfaitement constitués. Les jeunes mères soignent leurs bébés avec amour, et tout en fumant la pipe, elles portent sur leur dos leur bébé ficelé à son berceau. Quelques-unes font de fort jolis paniers d'osier. Les hommes, en général, regardent travailler les femmes. Les petits enfants qui commencent à marcher s'enfuient à notre approche; mais, rassurés par les parents, ils reviennent jusqu'à nous prendre des pièces de monnaie. M. Ducasseau s'adresse à une femme:—«Quelle est ta religion?—Celui qui a créé le ciel et la terre est mon Dieu, et je l'appelle mon Père; il y a un autre monde où nous allons tous après la mort.» Comme je montre mon étonnement de la longueur des lances, ce qui doit en rendre le maniement difficile à cheval, M. Mackay donne sa monture à un jeune indien, qui la monte armé de sa lance: sans étriers, il la pousse au grand galop dans la plaine, à la colline, faisant tournoyer le bâton de la lance au-dessus de sa tête, poussant des pointes en avant, de côté, en arrière, parant les coups avec une agilité extrême, toujours en poussant des cris qui effrayent l'adversaire et animent le cheval. C'est ainsi qu'opèrent les guerriers, lorsqu'un membre de la famille est malade. Ils guerroyent autour de leur rancho avec l'esprit mauvais pour l'en chasser. Ces guerriers se sont tous battus avec les soldats du Chili, et plusieurs en portent les traces. M. Mackay m'en montre un qui a eu la mâchoire traversée par une balle.

Nous aurions voulu faire danser ces bons Indiens. Leurs instruments sont la fanfornia, petite aiguille qu'ils agitent entre les dents; une sorte de trompette, et le tambourin. Leur danse est grave, et on la dit gracieuse; mais la pluie arrive, et nous remontons en selle pour galoper vers la maison. Le vent était froid et nous jetait dans la face une eau glacée. Je bénis le puncho qui me garantit comme une cuirasse. À la nuit nous sommes au logis, et M. Mackay veut bien me donner quelques détails sur sa ferme. Il la possède depuis quatre ans, et elle lui coûte environ 60,000 piastres (300,000 fr.). Elle contient 8,000 hectares achetés au gouvernement. On paie à l'État le tiers comptant, et les deux autres tiers en dix annuités sans intérêts. Il sème en blé 550 hectares, et laisse ensuite le terrain reposer plusieurs années. Il met deux hectolitres de semence à l'hectare, et en récolte en moyenne 40. Il emploie 60 charrues américaines. L'Indien les conduit mieux que le Chilien. Il loue 40 Indiens par jour l'hiver, et 140 l'été, pour la récolte. Il emploie toute l'année 60 Chiliens, pour les clôtures en bois, ateliers de réparations, surveillance des animaux et autres travaux. Le salaire est de 1 fr. 25 l'hiver, de 2 fr. 50 l'été; et pour les femmes, de 1 fr. 50, plus la nourriture, consistant en soupe de farine et haricots, dont le coût est de 8 sous par homme et par jour. La main-d'œuvre lui revient à environ 6 fr. par hectolitre de blé, et il le vend à Talcahuano environ 20 fr. Le transport de la ferme au port de Talcahuano lui coûte 1 fr. 50 l'hectolitre. Pour éviter la maladie du charbon, il lave le blé dans de l'eau au sulfate de cuivre. Il laboure trois fois la terre, puis la sème à raison de 28 hectolitres par jour. Pour la récolte, 6 Indiens coupent un hectare de blé dans un jour; mais avec la machine Wood, traînée par des bœufs, un seul homme coupe 6 hectares par jour. Pour le nettoyage, il se sert de la machine américaine, avec un moteur mobile à vapeur, de la force de 8 chevaux. Il peut ainsi séparer de l'épi et de la paille 300 hectolitres par jour. Le district a donné 35,000 hectolitres, il y a deux ans; 80,000 l'an dernier et ce chiffre sera doublé cette année. M. Mackay a essayé aussi avec succès la culture du tabac; il s'occupera plus tard de la vigne et de l'exploitation de ses belles forêts. Pour le moment; il soigne l'élevage du bétail; il a déjà 1,000 bœufs et en aura bientôt 5,000. Il a acheté les vaches maigres à 30 piastres (150 fr.), et les bœufs maigres à 50 piastres (250 fr.); et après les avoir engraissés durant quatre mois dans ses beaux pâturages, il les revend avec 30% de bénéfice. Les bœufs pour la boucherie sont vendus à l'âge de 4 à 5 ans.

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Chili.—La Samo-Cueca: Danse nationale.

L'Indien est maintenant soumis, il n'y a plus que cinq soldats au fort. Mais, il y a deux ans, il était encore en lutte. M. Mackay avait vu tuer un soldat dans sa propriété, par un coup de lance; il avait lui-même tué deux Indiens et avait manqué d'en être tué, lorsqu'il en poursuivait une vingtaine qui lui avaient volé du bétail. Maintenant ils travaillent volontiers, et seraient d'excellents ouvriers, s'ils n'avaient l'habitude incorrigible de mettre tout ce qu'ils gagnent en eau-de-vie, et leur plaisir à se soûler.

En fait de chasse, le renard abonde; puis on tue le canard, la perdrix, la grive et la bécasse. On a aussi un petit lion, mais pas de loups, pas de serpents, ni autre fauve ou reptile malfaisant; toutefois, une petite araignée est très dangereuse; elle a le derrière rouge, et c'est là qu'elle tient son venin: elle y passe rapidement ses pattes, les porte à la bouche; s'élance et mord. Si l'on ne cicatrise immédiatement avec l'alcali volatil, la personne mordue se tord dans d'affreuses douleurs, et reste comme folle pendant huit jours; puis elle revient à elle, et quelquefois elle en meurt. Durant la récolte, plusieurs hommes sont piqués tous les jours. Heureusement, cette araignée a trouvé son ennemie dans une petite mouche qui, elle aussi, a le derrière rouge. Elle saute sur l'araignée, la pique et s'envole; elle revient à la charge plusieurs fois, jusqu'à ce que l'ennemie vaincue tombe et meurt.

Pendant que nous causons, l'heure du dîner arrive; puis on organise la danse nationale ou la samo-cueca. Don Manoel, le majordome, est introduit avec sa femme et ses deux demoiselles, gracieuses enfants de 15 à 18 ans. La samo-cueca commence: M. Brownlow, avec la plus jeune des demoiselles, chacun un mouchoir à la main, s'avancent, pirouettent, s'éloignent et reviennent, pendant que la guitare joue un pas de valse, que l'exécutante accentue encore par le chant, et que d'autres battent des mains en cadence. Le symbole de la danse semble être l'attention que le cavalier veut attirer sur lui; la danseuse se défend et finit par laisser tomber le mouchoir au cavalier qui se met à ses genoux. M. Brownlow exécute ses mouvements avec vivacité et brio; la jeune fille, avec grâce et modestie. Puis vient le tour de M. Thomas, qui, plus grave et avec des regards pénétrants, ressemble un peu à un magnétiseur. M. Ducasseau vient s'essayer aussi avec l'imposante matrone, mère des deux jeunes filles, et montre que, dans les montagnes basques, on est aussi gracieux danseur. La danse se retrouve chez tous les peuples; la samo-cueca m'a paru bien plus convenable et moins dangereuse que les genres de danse où la danseuse est dans le bras du danseur.

À onze heures, je quitte le bal et me réfugie dans mon lit, où, sous une bonne peau de huanaco, je peux braver le vent qui souffle comme le Pampero, et amène une pluie torrentielle, qui dure jusqu'au matin. Je me lève de bonne heure, pour rédiger à la hâte mon journal de voyage. Vers neuf heures, tout le monde est levé, et après le thé, pendant que M. Ducassau s'en va tuer grives et perdrix, je visite, avec M. Mackay, les bâtiments de la ferme. Le vieux fort ne sert plus qu'à recevoir les animaux; il pouvait contenir 1,000 combattants; et un mamelon, vers le Malieco, rivière qui coule au bas dans la vallée, était réservé à l'artillerie. Maintenant nous y trouvons le bureau du télégraphe, tenu par une gentille Chilienne, qui le fait manœuvrer devant nous. Nous inspectons les charrues, les machines, les ateliers de réparation. M. Mackay va construire lui-même ses chars, avec le bois d'un arbre indigène appelé litre, sorte de bois de fer. Ses feuilles, ou seulement la rosée qui y séjourne, fait pousser des boutons à celui qui les touche, comme l'arbre de croton. Le bois est blanc, très lourd et très dur. En rentrant, nous rencontrons un petit Indien de 12 ans, trottant gaiement sur son cheval. Il a pour étriers de petits anneaux de fer, où il pose deux doigts du pied. Il tient d'une main un paquet de cigarettes, où la feuille de maïs remplace le papier; dans l'autre, il porte une bouteille d'eau-de-vie. Il pense à la noce que va faire son rancho. Un cavalier nous rejoint et nous dit: «J'étais à votre recherche, le cacique est chez vous et désire vous parler.» En effet, à peine rentrés, nous trouvons sous la vérandah le cacique avec toute sa famille, en habits de fête. Le vieillard a la figure respectable, laisse tomber au vent ses longs cheveux blancs; ses habits sont propres et à vives couleurs. Il est accompagné de ses deux fils, grands garçons de vingt ans, pleins de force et de vigueur. Ses deux filles ont mis leurs plus beaux ornements, les longs cheveux noirs tombent par derrière, en deux longues tresses entourées et recouvertes de perles, ne laissant voir que le bout sur une longueur de 0m10. Pour l'une d'elles, ce bout est un mélange de cheveux noirs et de cheveux rouges. Les pendants d'oreille sont en argent et de 0m10 de large; le collier, d'argent et de perles, est aussi large que celui d'un bull-dog. Sur la poitrine brillent, au centre, de larges plaques d'argent, et sur les côtés pendent des ornements du même métal, portant au bout de nombreux petits cônes de 0m04, faisant clochette. Mais le plus bel ornement est, sans contredit, la beauté du type, la fraîcheur de la jeunesse. L'aînée des filles a l'air triste, et semble faire des efforts pour retenir ses larmes. Sur un signe, tout ce monde s'avance, et le vieillard fait le salut d'usage: «Mari mari, señor subdelegado. Que Dieu te garde, Monsieur le subdelegado: tu es ici pour rendre la justice; je viens à toi pour que tu protèges ma fille.» Il parle l'indien; les paroles sont monosyllabiques, la prononciation a des pauses et des gutturales, exactement comme en offre la prononciation des langues japonaise et chinoise. Le type de ces gens ressemble, en effet, beaucoup au type japonais, croisement de la race blanche et de la race jaune. L'interprète traduit les phrases du cacique, et lui transmet en indien les réponses du subdelegado.—«Mari mari cacique, explique-moi ta pensée—Tu vois cette pauvre fille, et il montre son aînée; elle est jolie comme les étoiles et douce comme un agneau; je l'avais mariée à un guerrier de la tribu, mais c'était un méchant homme: il la battait tous les jours avec le bois, avec la pierre, et a failli plusieurs fois la tuer. Sa patience a enduré longtemps les mauvais traitements, mais un jour elle s'est enfuie à la maison paternelle, et depuis je l'ai gardée chez moi. Or, deux enfants sont nés de cette malheureuse union; un garçon et une fille, qui sont chez le père; et je viens te demander que tu fasses rendre la fille à sa mère, parce qu'elle pourra mieux l'élever. Tu laisseras le garçon au père, parce que les hommes sont mieux élevés par les hommes. J'ai confiance que tu rendras justice à ma malheureuse fille.—Bueno, cacique, dis-moi le nom et la demeure du mari de ta fille, et je le ferai assigner pour qu'il ait à comparaître devant moi. Je ne puis juger qu'après avoir entendu les deux parties.»—Le cacique donne le nom et l'adresse, et il s'éloigne; mais je retiens l'interprète, et félicite le subdelegado de ce que, dans ce nouveau genre de jugement de Salomon, sa tâche sera plus facile. Ayant à partager non un seul, mais deux enfants entre père et mère, il pourra les contenter tous les deux. Je pose à l'interprète demi-indien, demi-chilien, diverses questions sur la famille indienne.—«Quelles sont les cérémonies du mariage?—Le mariage se fait de deux manières: lorsque le jeune homme et la jeune fille sympathisent et s'entendent, ils concertent la fuite. Une belle nuit l'époux arrive, enlève l'épouse et l'emporte à cheval dans la forêt, où ils font la noce durant plusieurs jours. Au retour, l'époux prie les parents d'accepter le fait accompli, et leur remet des cadeaux. La seconde manière a lieu, lorsque la jeune fille n'est pas décidée à se laisser enlever. Alors le jeune homme l'achète à ses parents, en leur faisant des cadeaux. Ces cadeaux consistent en vêtements, chevaux, bœufs, moutons et ornements. Chaque membre de la famille doit recevoir quelque chose, et souvent les jeunes gens donnent tout ce qu'ils ont, et s'appauvrissent à l'occasion du mariage. Si celui qui a enlevé l'épouse refusait les cadeaux, on ferait une expédition contre lui.»

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