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À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1

PRÉFACE (continued 2)

Reading edition

M. Bonjean me fait remarquer les divers avis affichés à la porte de l'usine: ce sont des recommandations ou des prohibitions. Au commencement, me dit-il, j'avais introduit les règlements des usines d'Europe, mais le résultat n'était pas satisfaisant. Alors j'ai jeté les règlements au loin, et me suis borné à recommander, et au besoin ordonner ce qui m'a paru bon, et à défendre ce que je trouvais mauvais. Je laissais ainsi le règlement se former par lui-même à la suite des années par l'action de la coutume. Ce système m'a parfaitement réussi à l'usine de Macaco et je le reproduis ici. J'ai 460 ouvriers à l'autre usine et je cherche à les attacher à l'établissement en leur rendant la vie facile et commode pour eux et pour leur famille. Moyennant une redevance annuelle, au bout de quelques années, ils sont propriétaires de la maison qu'ils habitent, d'un lot de terrain précieux pour les légumes, et menus produits qu'il procure à un ménage. Quand j'ai pris la direction de l'usine, je l'ai trouvée entourée de débits de boissons, source de désordres, et je me suis empressé de les expulser; mais sachant que l'ouvrier a besoin de délassement, j'ai organisé pour eux et par eux une bande musicale, et une salle de gymnastique au moyen d'une association dont le médecin est le président. Ils ont leur société de secours mutuels, et la chapelle occupe le centre de l'usine. Je témoigne à tous une affection paternelle, mais j'évite la familiarité. Tous les mois cinq récompenses en somme d'argent sont données aux cinq ouvriers ou ouvrières qui se sont distingués par la conduite et le travail. La plus grande impartialité préside à ces distributions; précaution d'autant plus nécessaire que je suis en présence de plusieurs nationalités souvent disposées à se jalouser.

Les infractions sont punies au moyen d'amendes rendues publiques par l'affichage. Le résultat de ce système a été la paix et la stabilité dans le personnel des ouvriers, le relèvement du niveau moral, l'aisance dans les familles, l'augmentation des dividendes; en un mot, la prospérité de l'usine. Heureux les hommes qui savent ainsi procéder par l'expérience plutôt que par la théorie, et s'inspirer de l'amour de leurs frères: ils recueillent l'affection en même temps que l'abondance.

La maison du directeur est bien disposée pour le climat, entourée d'un beau jardin dans lequel je trouve, à côté des fleurs et des fruits des tropiques, les poires, les pommes, les figues, les raisins, les asperges, les salades et les choux, et jusqu'à une plante de thé. Le tout est encadré par les bois, dans lesquels on retrouve les espèces les plus odoriférantes, depuis le colosse, qui produit le clou de girofle, jusqu'au canela capitanmor, dont l'odeur rappelle absolument les matières fécales.

Pour rentrer en ville, nous parcourons la route pittoresque du matin: il me semble que je traverse un coin de la Suisse. Nous nous rendons à une autre filature de coton: l'usine de San-Pedro de Alcantara. Là, nous trouvons 180 ouvriers et ouvrières faisant manœuvrer 5,000 broches et 70 métiers. Le directeur, avec beaucoup de complaisance, nous explique comment, par suite d'insuffisance d'eau, il a été obligé d'établir une machine à vapeur à côté de sa roue hydraulique. Je l'engage à remplacer celle-ci par une turbine, qui exige moins d'eau que la roue: il en convient, mais la roue, il l'a, et la turbine devrait être achetée. Ainsi, n'ayant pas le courage de donner peu pour se rattraper grassement, il continue de voir passer en combustible une bonne partie des bénéfices. Combien de calculateurs à courte vue on rencontre dans la vie! M. Bonjean aussi avait trouvé à Macaco des turbines insuffisantes, et n'hésita pas à sacrifier 30,000 fr. en s'imposant un mois de chômage pour les remplacer par des turbines plus puissantes. Le résultat a été une telle augmentation dans la quantité de toile produite qu'immédiatement les frais furent couverts, et tout le surplus est maintenant bénéfice. Je demandais à M. Bonjean ce qu'il avait fait de ses ouvriers durant le mois de chômage. Je les ai employés, dit-il, aux travaux nécessités par le changement des machines et autres travaux supplémentaires. C'est de l'administration paternelle!

Le corps diplomatique du Brésil passe la plus grande partie de l'année à Pétropolis, où il paraît subir les atteintes de l'ennui. J'appris trop tard, pour lui rendre visite, que le chargé d'affaires d'Italie était un Niçois, le comte Deforesta.

Je me rends chez Mgr Felici, l'internonce apostolique. C'est un Romain calme comme les habitants de l'ancienne capitale du monde. Il me fait bon accueil, et me présente son secrétaire, abbé sicilien au regard de poète. Il me renseigne sur les choses religieuses du Brésil, et m'assure que pour lui il ne connaît pas l'ennui, vu qu'on le tient constamment occupé par les formalités de dispenses en matière matrimoniale.

Il y a 12 diocèses au Brésil pour une population d'environ 12 millions d'habitants, et une étendue presque aussi grande que celle de l'Europe. Plusieurs n'ont même pas de séminaire; mais Dieu supplée à ce que les hommes ne peuvent faire. Les Indiens, au nombre d'environ 500,000, sont évangélisés par des Ordres divers, et surtout par les capucins italiens, qui dépendent directement de la Propagande. Les évêques sont présentés par l'empereur et confirmés par le Pape.

Je passe chez M. Ramiz Galvao, ancien directeur de la bibliothèque publique et précepteur des enfants de Son Altesse le comte d'Eu. M. le comte de Noiac m'avait envoyé une lettre pour lui. Nous causons éducation et instruction, et je peux bientôt me convaincre combien mon interlocuteur est digne du poste de confiance qu'il occupe. Il comprend à merveille la haute importance de diriger les premiers pas dans la voie du savoir de celui qui sera appelé plus tard à régler les destinées de l'Empire. Il sait bien que tout en armant l'intelligence, il faut surtout cultiver le cœur.

Je ne pouvais quitter Pétropolis sans présenter mes hommages à Son Altesse le comte d'Eu; il est Français, fils du duc de Nemours, et son oncle le prince de Joinville a épousé une des sœurs de l'empereur. Comme je l'ai déjà dit, la loi salique n'étant pas en vigueur au Brésil, sa femme, fille unique de Pedro II, règnera après lui et aura pour successeur son fils aîné âgé de dix ans actuellement. Le comte d'Eu aura donc à remplir ici le rôle qu'a si bien rempli le prince Albert en Angleterre.

Je me rends au palais impérial: même simplicité qu'à Rio, auprès de la Cour et des grands. La porte est grande ouverte: pas de concierge, je traverse le parc, j'arrive au palais; là aussi la porte est ouverte, et pas de portier. Je parcours les corridors, me dirigeant du côté du bruit de rires enfantins. J'arrive à une chambre où le prince joue avec ses enfants et guide les premiers pas d'un bébé de deux ans. Il interrompt ses amusements pour s'entretenir une demi-heure avec moi. Il me parle d'une exposition pédagogique dont il préside la commission: cela me rappelle que j'avais eu pour compagnon de cabine sur le steamer le Niger un journaliste de Paris, délégué à cette exposition. Est-ce hasard ou coïncidence? Deux jours après l'arrivée du Niger, j'aperçois dans la rue Ouvidor, aux vitrines du libraire qui sert de correspondant au journal dirigé par ce délégué, une exposition de Vénus et de Cupidons sous lequel on lisait en grandes lettres: novedades, nouveautés. C'est aussi de l'enseignement, mais du mauvais.

Le discours tombe sur l'esclavage qui va en diminuant. Il n'y a plus actuellement que 1,346,648 esclaves au Brésil: la loi de 1871 rend libre tout enfant né d'une femme esclave. Ces enfants restent jusqu'à dix-huit ans sous la tutelle du maître de la mère. Naturellement ils sont un peu négligés et Son Altesse projette une association pour s'occuper d'eux, les patronner et les instruire. L'association est le levier des sociétés modernes. Elle sera toujours le plus grand instrument du bien et du mal. Tous les jours je lis dans les journaux l'annonce d'esclaves rendus à la liberté par leur maître, ou rachetés par des associations. On en affranchit aussi un grand nombre par testament; et Son Altesse me cite une dame qui vient de léguer sa vaste propriété à ses 400 esclaves, voulant qu'elle soit partagée par familles. Belle et grande pensée de cette propriétaire qui fait de ses esclaves ses héritiers! Une commission a été nommée pour exécuter la pensée de la noble dame. Tout le monde s'accorde à croire que dans vingt ans il n'y aura plus d'esclaves au Brésil et que le travail libre les remplacera avec avantage. Nous causons enfin de dom Bosco, dont Son Altesse a visité l'établissement à Turin; je lui raconte ses succès à Lyon, à Paris, à Amiens, à Lille, et le prince m'apprend la mort de M. de Laboulaye, chez lequel j'avais conduit le saint prêtre quelques semaines avant. Un grand nombre d'enfants court dans les rues de ce pays. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul ont de nombreux établissements dans lesquels elles prennent soin des orphelins; mais les garçons sont livrés à l'abandon, et Mgr Lacerda, qui sent la nécessité de s'occuper aussi du sexe masculin, a appelé les missionnaires de dom Bosco.

Il est bien tard quand je quitte le prince pour rentrer à l'hôtel prendre un repos nécessaire.

J'aurais voulu passer la soirée avec un avocat auquel on m'avait adressé. Nous aurions causé sur les lois et la magistrature. Déjà je savais qu'imitant un peu notre code, les lois brésiliennes, en fait de succession, avaient réduit au tiers la portion disponible, et j'avais entendu des plaintes à ce sujet. On y voyait un obstacle à la stabilité des familles. J'aurais voulu connaître l'appréciation d'un homme compétent à ce sujet, mais les forces étaient à bout, et je dus renoncer à cette visite. Le lendemain matin à six heures je suis sous la douche froide qui ranime les nerfs; j'admire le beau lever du soleil, je revois encore une fois les têtes blondes et les yeux bleus des enfants des colons, et à sept heures je suis à la gare. Mme la comtesse de Barral, qui avait été l'institutrice de la princesse, y accompagnait son fils récemment marié à Mlle de Paranagua, fille de l'ex-premier ministre. Elle me parle de la famille Bernis, ses parents qui habitent Nice. Peu après, la locomotive nous entraîne sur la pente de la montagne d'où nous dominons la plaine et la baie couvertes d'épais nuages que nous atteignons bientôt. À neuf heures et demie le bateau me dépose à Rio. Je me rends au bureau télégraphique pour voir si par hasard quelque dépêche d'Europe m'y attendait. L'agence Havas a ici son bureau; elle perçoit 17,000 reis pour le premier mot et 5,000 reis pour chaque mot suivant. Le bureau anglais perçoit 7,000 reis indistinctement pour chaque mot. Cette Compagnie, au capital de un million et demi de livres sterlings, a une recette d'environ 4,000,000 de francs par an. C'est bien faire ses affaires.

À la Chambre des députés pas de séance, mais plusieurs députés semblent occupés à des travaux et discussions. Grande simplicité dans le monument et le mobilier. Ces députés de l'Empire sont moins exigeants sous ce rapport que ceux de certaines républiques. Ils ne laissent pas quelquefois d'être irascibles. Je lis en effet qu'il y a peu de jours un d'entre eux, qui s'est cru insulté dans les colonnes d'un journal, a voulu se faire justice à coups de canne sur le nez du journaliste. Il est vrai d'ajouter que la presse ne comprend pas toujours sa mission et qu'elle confond trop souvent la licence avec la liberté.

Au bureau de la colonisation, le directeur me remet une carte de la province de San-Paulo et une de la province de Santa-Cattarina, avec un règlement en 5 langues relatif à l'hôtel des immigrants à Rio-Janeiro. J'y lis que les immigrants y sont logés et nourris pendant 8 jours, mais je n'y trouve aucun renseignement sur les conditions auxquelles ils reçoivent les terres et en quelle quantité. Les Yankees sont plus habiles: ils multiplient les prospectus et les programmes avec gravures et toute sorte de détails. On les trouve à tous les hôtels, dans les gares, et on les reçoit dans les trains. Ici je n'ai même pu trouver à la gare un indicateur de chemin de fer. Le chef de gare s'est contenté de me dire que l'horaire et les prix sont collés aux murs de là station; en sorte que je dois aller les consulter toutes les fois que je projette une excursion. C'est peu pratique et surtout peu commode. On pourrait croire que cela tient au peu d'importance des lignes dans un pays nouveau.. Erreur! il y a environ 5,000 kilomètres de chemins de fer en exploitation au Brésil, dont le coût moyen a été d'environ 100,000 fr. le kilomètre; 15,000 autres kilomètres sont en construction ou concédés.

Mais revenons à mes visites. Je traverse la ville vieille et me rends aux quartiers nouveaux, chez le baron de Teffé, chef de division à l'arsenal de marine. M. de Teffé est un officier distingué qui revient de l'expédition organisée pour observer le passage de Vénus. Il me donne sur son travail des détails intéressants: il en envoie les résultats à l'Académie des sciences à Paris, où se réuniront les savants en congrès pour se mettre d'accord sur les conclusions définitives.

M. le baron de Teffé me parle longuement de ses explorations dans l'Amazone, où il a passé deux ans et neuf mois. Il dirigeait la Commission qui devait, avec celle du Pérou, tracer les frontières des deux pays, pendant que deux autres Commissions traçaient celles de la Bolivie. Une première Commission péruvienne avait été anéantie par les Indiens. Son chef, amputé d'une jambe par le fait de cinq flèches empoisonnées, avait survécu et avait eu le courage de se mettre à la tête de la seconde expédition; mais, durant les opérations, il fut enlevé par la fièvre paludéenne. Les rivières débordent et se retirent laissant d'immenses marais mortels.

Les Brésiliens aussi furent très éprouvés. Sur 80 personnes, M. de Teffé en perdit 27 de la fièvre, parmi lesquelles son propre frère. Les Indiens leur causèrent bien des difficultés, mais il avait trouvé moyen d'échapper à leurs flèches en couvrant complètement les canots d'une toile métallique derrière laquelle se tenaient les rameurs.

La Commission rencontra un jour un superbe emplacement qu'avait visité Humbold en 1808. L'illustre explorateur y avait laissé une inscription enthousiaste pour déclarer que c'était là un endroit admirable pour une grande ville, et que dans cinquante ans il serait couvert de maisons et de monuments. Or, M. de Teffé, plus de cinquante ans après, n'y avait encore vu que de l'herbe. La prophétie pourra se réaliser; mais Humbold s'était trompé de date.

De Paris, sur la demande d'un ami, M. de Thurino, illustre Brésilien que j'avais connu à Nice, m'avait envoyé des lettres nombreuses pour ses amis du Brésil, et entre autres une pour son fils. Je me rends donc chez lui, mais, à mon grand étonnement, je trouve le père en personne. Il était arrivé de la veille, et nous pouvons ainsi causer, des choses de l'Europe.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Brésil: Chef indien.

Continuant ma course, j'arrive chez le comte d'Ignassu, chambellan de l'empereur. Il était de service au Palais. Il est frère du comte de Barbacena dont j'ai déjà parlé. Ils appartiennent à la famille des Brants, contraction de Brabant, originaires de la Belgique. Après s'être perpétués sans interruption de mâle en mâle depuis cinq siècles, les deux frères n'ont maintenant chacun qu'une fille. Après ce pèlerinage, lorsque nous nous trouverons réunis dans le sein de Dieu, nous verrons qu'il n'y a qu'une grande famille humaine, dont Adam est l'arrière-grand-père.

Je clos ma série de visites par celle de M. le comte de Paranagua, jusqu'au mois dernier président du Conseil des ministres. Sa maison est celle d'un bourgeois. Heureux pays, où les grands savent donner un si bon exemple! M. de Paranagua comprend le français et parle le portugais, mais si clairement que je ne perds rien de la conversation. Elle roule sur des sujets multiples, et j'admire dans mon interlocuteur l'homme calme, au jugement clairvoyant, aux appréciations bienveillantes: c'est l'homme habitué à la conduite des hommes. Il se rend à San-Paulo pour voir son fils au petit séminaire, et si je puis trouver le temps de faire cette intéressante excursion, il me dirigera dans la visite des choses intéressantes de cette province, la plus avancée de l'Empire, pour l'industrie comme pour l'agriculture.[Table des matières]

CHAPITRE V

Excursion à Copa-Cabana. — Sauvés par un bambin. — Le jardin botanique. — L'Hospicio Don Pedro II. — L'orphelinat de Sainte-Thérèse. — Le Casino Fluminense. — Encore le bureau de colonisation. — Le téléphone. — Le marché. — Les aumônes impériales. — L'Hospicio de la Misericordia.

Le 17 juin, à six heures du matin, le soleil darde ses rayons derrière les montagnes, de l'autre côté de la baie et sur les cimes opposées. La ville au pied de la colline se réveille, et les gens endimanchés se meuvent, dans toutes les directions; je descends à Praja do Framengo, chez M. Duvivier. Sans perdre du temps, nous montons à cheval et nous voilà en route pour Copa-Cabana, où l'aimable banquier veut me montrer le nouveau quartier qu'il va faire surgir en cet endroit. Il est concessionnaire d'un tramway qui aboutit à une plage superbe. Il se propose d'élever dans la mer, sur des poteaux de fer, un magnifique établissement de bains. Je l'informe de la destruction par le feu de la Jetée-promenade de Nice et l'engage à prendre ses précautions. Après une heure de marche au pas et au trot, nous laissons à gauche le cimetière, garni de monuments de marbre, et gravissons une charmante colline que le tramway traversera en tunnel. Au sommet, un docteur, fusil au bras, fait mine de nous barrer le passage; il entend nous conduire chez lui et nous offrir café et vin de Porto. Comme il apprend que nous pressons le retour pour assister à la messe, il nous dit: «Voilà, sur ce rocher là-bas, la chapelle; la messe s'y dit à dix heures, il est neuf heures; vous n'avez que le temps d'arriver.»

Nous descendons donc l'autre pente de la colline et arrivons à la plage, couverte d'un sable fin et blanc qui éblouit nos yeux. Le soleil est brûlant, il faut attirer un peu d'air par la vélocité du galop, et nous voilà galopant, galopant. À dix heures moins cinq minutes nous sommes au pied du rocher, sur lequel les pêcheurs étendent leurs filets. La montée est rude, au point que mon compagnon voit sa selle retomber en arrière. À dix heures nous étions à la chapelle, mais la messe avait été dite à neuf heures. Le docteur, sans doute, n'y était jamais venu. Déjà, en approchant de Rio, j'avais admiré cette gracieuse coupole couronnant le rocher en dehors de la baie; jamais je n'aurais pensé qu'un jour je me trouverais sur la terrasse de ce petit monument. La vue en est excessivement gracieuse; les lames de l'Océan se brisent à ses pieds et on a en face un îlot sur lequel un ingénieur français élève un phare électrique. Mais l'heure avancée nous laisse peu de temps pour la contemplation. Nous saluons deux amazones et leur cavalier qui nous avaient rejoints, et, pour éviter le sable brûlant, nous nous engageons à gauche dans une petite forêt, avec l'espoir aussi d'abréger la route par une diagonale. Mal nous en prit, car, une demi-heure après, ayant perdu le sentier, nous nous trouvons engagés dans les broussailles, sans issue. Les branches menacent nos corps et nos têtes; les chevaux eux-mêmes ne peuvent avancer qu'avec peine. Forcés de descendre et de les conduire à la main, nous errons par des tours et détours, revenant sur nos pas, et nous engageant dans toutes les directions, lorsque enfin, en percevant au loin le toit d'une maison, M. Duvivier pousse à pleins poumons ce cri: O di casa. Une voix répond, mais on ne voit personne. À la fin, un enfant de sept ans paraît, et nous reconduit jusqu'au chemin. Sauvés par un bambin!

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Rio-de-Janeiro. Avenue des Palmiers au Jardin botanique.

Nous aurions eu envie de fouetter le docteur, mais le temps pressait et un galop effréné nous conduit bientôt à Praja de Buttafogo. M. Duvivier trouve prudent de ne plus affronter le soleil et laisse les chevaux, dans une écurie pour prendre le tramway. À midi nous rentrions chez lui; un bain froid restaure les membres et un bon déjeuner redonne des forces. Mme Duvivier fait les honneurs de la maison avec grâce et simplicité. On fait un peu de récréation avec ses quatre charmants bébés, puis M. Duvivier prend le chemin de la ville pendant que, dans la direction opposée, je me rends à l'Orto botanico.

Après une heure de bond sur une route pittoresque j'arrive à ce superbe jardin. Une allée de palmea gigantea s'étend jusqu'au pied de la montagne. Ces véritables géants portent leur plumet à 30 mètres dans les airs; ils n'ont que le défaut d'être trop hauts. Le vert gazon qu'on appelle ici grama forme partout une gracieuse pelouse sur laquelle s'élèvent par-ci par-là des bouquets de bambou, des espèces de joucas dont les feuilles tournent autour du tronc en forme de spirales; des bouquets de palmiers variés, parmi lesquels je remarque le palmier bambou et une espèce de palmier qui laisse tomber du tronc des racines qui, venant se souder au sol tout autour forment comme une rangée de pieux qui l'étayent. Parmi les géants, je compte le jacquier, le manguier, l'araucaria et bien d'autres dont j'ignore les noms. Je vois par-ci par-là de gracieuses pièces d'eau, et j'arrive à une charmante petite cascade à plusieurs étages, ombragée par des géants séculaires. Là-dessous sont disposés des bancs et des tables de pierre sur lesquelles diverses familles étendent des journaux en guise de nappe et distribuent la nourriture à de joyeux enfants. Excellent usage que celui des piques-niques à la campagne, mais je doute que le jardin botanique, si admirablement disposé pour cela, soit accessible au grand nombre. Il faut environ deux heures pour l'atteindre en tramway, et le prix est de 400 reis (1 fr.) pour l'aller et autant pour le retour. Une famille de 10 personnes aura donc à dépenser 20 fr. seulement pour le transport. Il est bien vrai que l'ouvrier est, ici, dans l'aisance, puisqu'il gagne de 7 à 8 fr. par jour, mais les nombreuses familles absorbent facilement ce gain dans la nourriture, le logement et le vêtement. C'est pourtant la famille ouvrière qui a le plus besoin de respirer, le dimanche, l'air des champs; de ranimer ses forces à l'atmosphère pure, de relever son esprit et son cœur aux beautés de la nature.

En face du jardin, une grande affiche, avec le mot Restaurant, me fait croire que j'y trouverai patron ou domestique français; pas un ne parle cette langue, et j'ai recours à mon mauvais portugais. À l'ombre des manguiers, sur une grande table, des mets variés sont étalés: un mécanisme en forme d'horloge fait tourner deux grandes ailes qui, se promenant au-dessus des plats, en chassent les mouches. Je goûte la bière du pays; elle ressemble bien plutôt au cidre de Normandie. Enfin le bond arrive et me ramène à Buttafogo, d'où je gagne l'hospice don Pedro II.

Cette immense construction a été commencée en 1841, et forme un véritable palais, plus somptueux que celui de l'empereur. C'est la royauté du pauvre, du malheureux, qui se trouve ainsi honorée, c'est de l'ordre chrétien. L'établissement est en effet destiné à la plus grande des misères qui affligent l'humanité: c'est l'hôpital des fous. Il a la forme d'un immense carré coupé en deux par la chapelle; à gauche sont les hommes, à droite les femmes. Les malades tranquilles occupent le premier étage; les furieux, le rez-de-chaussée. Dans le grand salon, je vois la statue de l'empereur Pedro II, protecteur de l'établissement: il a à sa droite le buste de José Clément Pereira, et à sa gauche celui de Ivan de Boles Pinto, les deux promoteurs de l'institution. Il y a aussi celui du commendator Thomé Rivero de Farias, qui a donné le terrain. On ne saurait jamais assez honorer la mémoire de ces hommes qui mettent leur fortune et leur activité au service de leurs frères malheureux; ils sont les instruments fidèles de la bonté du Père céleste, qui a créé le riche pour qu'il soit le serviteur du pauvre. Vingt-deux Sœurs de Charité prennent soin de l'établissement, et la cornette se tire d'affaire, même avec les fous. Le Père Henh, lazariste, survient avec le supérieur du petit séminaire de la ville de San-Paulo, et nous formons ainsi: une petite caravane pour parcourir les différentes salles.

Partout grande élévation des plafonds, aération parfaite; aussi, malgré la haute température, on ne sent ici aucune de ces odeurs fétides habituelles aux établissements de cette nature. La maison abrite environ 400 malades; les hommes sont un peu plus nombreux que les femmes; mais, par contre, celles-ci, de l'aveu des Sœurs, donnent plus de fil à retordre. Il y a 15 pensionnaires de première classe, logés en chambre; ils payent 5,000 reis par jour (10 à 12 fr.); 24 sont dans la deuxième catégorie, et payent une pension de 3,000 reis par jour; 40 de la troisième catégorie donnent une pension de 2,500 reis; le reste est gratuit. Dans la première et la deuxième classe on compte des personnes distinguées. Dans ce siècle de la vapeur et de l'électricité, bien des cervelles sont emportées par le mouvement trop rapide de la vie.

Les bonnes Sœurs se livrent à des études comparatives entre les folies des diverses nationalités, car il y a ici des gens de tous les pays. Pour confirmer leur dire, elles nous appellent tantôt un Allemand, tantôt un Français, tantôt un Portugais ou un Brésilien, et toujours l'examen de l'individu donne raison à leurs observations. Le Brésilien a la folie douce; le Français, furieux ou gai, fait volontiers de l'esprit; celui que nous interrogeons se dit Jonathas: Vous aimez donc le miel? lui dis-je; et il répond: J'aime l'abeille, elle est discrète et gracieuse ... et ainsi de suite. L'Anglais est morne; l'Allemand, têtu, et l'Italien déclame: celui qu'on me présente est Génois, il préfère me demander des sous pour acheter des cigares. L'Espagnol est méchant, et le nègre insolent.

À la chapelle, de beaux chandeliers et candélabres exécutés par les fous ornent l'autel; dans le compartiment des femmes une salle d'exposition contient des fleurs artificielles et des broderies exécutées par les folles et vendues au profit de l'œuvre. La maison vit de dons et de legs, et quatre loteries annuelles complètent les sommes nécessaires à son entretien.

Les Sœurs élèvent là 40 orphelines qui sont employées comme domestiques dans la maison. Nous passons à la cuisine. Au réfectoire nous trouvons les bols prêts à recevoir le thé. L'ordinaire est ainsi composé: à sept heures, café; à midi et demi, dîner avec mets variés et viande fraîche cinq fois par semaine; à cinq heures et demie, le thé. La pharmacie, les douches, les bains sont des modèles d'ordre. Chez les femmes, une vieille Espagnole, couronne en tête, se croit l'impératrice et nous aborde avec une grande dignité; mais, au rez-de-chaussée, les pauvres furieux inspirent des sentiments de profonde pitié. Le P. Henh réunit les Sœurs, heureuses de voir un compatriote porter intérêt à leurs œuvres. Je quitte ce séjour de la douleur pour me rendre, un peu plus loin, au Recoglimento das orphas de la Santa Casa, connu aussi sous le nom d'orphelinat de Sainte-Thérèse. Cet établissement, confié aux Sœurs de Saint-Vincent de Paul, est sous la direction de l'administration de l'hôpital de la Miséricorde. Il est richement doté et contient 200 orphelines de toute nationalité. Ne sont admises que les orphelines de père, et nées d'unions légitimes. Lorsqu'elles sont majeures, on les marie avec une dot de 2,500 fr. et un trousseau confectionné par elles. La maison n'a qu'un rez-de-chaussée; elle est vaste et bien aérée. J'y vois une grotte de Lourdes, une belle chapelle et un petit théâtre: la récréation est, aussi bien que la prière, un besoin de la nature humaine. Là encore les bonnes Sœurs se livrent à des études sur les caractères des diverses nationalités: les Brésiliennes et Portugaises aiment la danse; les Espagnoles excellent dans les castagnettes; les Anglaises sont masculines; les Italiennes aiment la poésie; les Françaises, la coquetterie; les Allemandes sont entêtées; les négresses orgueilleuses. Nous parcourons les classes, et les élèves, croyant me saluer en français, me disent: Bonjour, Señor; d'autres, plus habiles, disent: Bonjour, Seigneur. Sur toutes ces jeunes figures de toutes les nuances, on lit la joie, la paix, le contentement. Déjà, j'avais visité les établissements des Sœurs sous tous les climats. En Orient, les Arabes les appellent les filles du ciel; et la joie, la paix et le contentement sont en effet des fruits du ciel.

Qui est l'étranger qui nous fait l'honneur de nous visiter? demande la supérieure. C'est Michel, répondis-je. Pressé par le temps, je les laisse à deviner qui peut bien être cet étrange Michel et me sauve à l'hôtel Vista Allegre, où j'arrive après deux heures, bien avant dans la nuit.

Le lendemain fatigué de l'excursion et du soleil de la veille, je reste à l'hôtel pour écrire aux amis et rédiger mon journal de voyage. Le 19 juin, je rends visite à M. Galvao, directeur de l'École polytechnique. Cette école réunit environ 300 élèves, mais l'École de droit en a 700 et celle de médecine 1,000. Clients, sur vos gardes! Il y a une seconde école de droit à San-Paulo. Les pays gouvernés par les avocats en général ont peu prospéré.

Je vais prendre congé de M. Netto, directeur du musée; il veut bien accepter d'envoyer quelques objets à la fête projetée par la Société de géographie de Lyon. Avec beaucoup d'amabilité, il m'offre de m'envoyer quelques-uns de ses écrits que j'échangerai avec mes récits de voyage.

Enfin, je remplis un devoir en allant remercier le vicomte de Buon Ritiro pour toutes les bontés dont il m'a comblé. Il demeure à la campagne, à 2 lieues de la ville; la route est pittoresque, et son gentil pavillon est caché dans un bouquet d'arbres et de bambous, sur un des monticules du quartier Ingenio nuovo. Il est à dîner, mais l'étranger ne fera pas antichambre. À peine annoncé, il est introduit et admis à la table de famille, où il reste le temps nécessaire pour exprimer ses remerciements. Pour ne pas abuser, je me retire, encore une fois charmé de la bonté et de la simplicité des grands de ce pays.

Le soir, à sept heures, je redescends la colline de Santa-Theresa pour assister à une réunion de charité. J'y trouve des professeurs, des conseillers de la Couronne, des avocats, des hommes du monde. On m'apprend l'existence d'une association de dames de charité pour la visite des pauvres. Je leur indique le précieux concours que ces associations, en France, trouvent dans les Sœurs de Charité; j'engage ces messieurs à organiser un cercle de jeunes gens; ils portent au bien l'ardeur de leur âge, et si on néglige de les diriger vers le bon côté, ils plieront vers le mal. Leur activité ne pourrait rester sans emploi. M. Galvao me présente à M. Lopo Denis et Cardeiro: ce monsieur est un des administrateurs du Casino Fluminense, et veut me faire visiter ce magnifique établissement. Il me montre avec enthousiasme les lambris dorés de la grande salle de bal, les nombreuses glaces, les appartements pour la toilette de l'impératrice et de ses dames, et celui destiné à l'empereur. Il me fait remarquer quatre grandes amphores, pour les rafraîchissements, qui ont coûté 15,000 fr. Ce cercle, le plus important de Rio, appartient à une Société d'actionnaires; les actions sont d'un conto de reis ou million de reis, soit 2,500 fr. On est reçu sur présentation et moyennant 120 fr. l'an. L'administration organise quatre bals dans l'année; toute la société distinguée du Brésil y assiste, et la famille impériale ne manque jamais d'y venir. Le 29 nous avons le bal d'hiver, me dit M. Lopo, je serai heureux de vous donner une carte d'invitation; vous pourrez ainsi voir réunie toute notre noblesse. Je remercie M. Lopo, mais obligé de continuer ma route, je ne pourrai profiter de son invitation. L'administration du casino met son superbe local à la disposition des œuvres charitables. Tous les ans, environ douze concerts de charité ont lieu dans ses vastes salons. M. Lopo est président du Jockey-Club et voudrait me voir assister aux prochaines courses; mais j'ai moi-même une course bien longue qui m'empêche de trop m'arrêter dans chaque ville.

Me disposant au départ, je prends des renseignements auprès des diverses compagnies de bateaux à vapeur qui vont à Montevideo. Les Messageries maritimes et le Pacific Steam Co refusent de prendre des passagers pour cette destination: elles pensent ainsi éviter la quarantaine. La Compagnie brésilienne n'a que de petits navires, qui font escale à tous les ports du littoral, et mettent dix jours dans le trajet; mais la Royal-Mail de Southampton a un navire qui doit toucher à Santos le 27, et je me dispose à gagner ce port qui, cette année, a été exempt de la fièvre jaune. Cette combinaison me permettra de visiter en route une fazzenda de sucre et une de café, de parcourir 700 kilomètres dans l'intérieur et de voir la ville de San-Paulo. Je ne veux pas quitter Rio sans voir le marché et l'Hospicio de la Misericordia, et sans essayer d'avoir encore des renseignements plus précis sur la colonisation. J'étais déjà allé au bureau de renseignements das terras sans y avoir appris grand'chose. M. Duvivier me fait observer que je me suis présenté sans lettre de recommandation; il m'en procure une par un de ses amis et me fait espérer meilleure réussite: or, il advint que la lettre était pour un employé et non pour l'inspecteur. Celui-ci déclare que, ne lui étant pas adressée, il ne peut l'ouvrir, se montre un peu étonné de ma nouvelle démarche, et dit qu'il n'a pas d'autre renseignement à me donner. Sur mon insistance et mes interrogations, il m'apprend qu'on vend aux immigrants de 30 à 60 hectares de terre au prix de 2 reis la brasse carrée (un peu plus de 4 mètres carrés) et qu'ils le paient par cinq acomptes égaux dans les cinq ans qui suivent les deux premières années, pendant lesquelles ils ne paient rien. Ils peuvent se libérer avant ce temps, et aussitôt le prix payé, ils sont propriétaires définitifs. Ils peuvent demander la naturalisation. Dans ce cas, ils acquièrent les droits politiques et sont éligibles et électeurs lorsqu'ils possèdent une rente de 200 fr. et qu'ils savent lire et écrire. Ils peuvent aussi garder leur nationalité, et leurs enfants nés ici sont traités sur le pied de la réciprocité de leur nation.

Comme j'insiste pour avoir un manuel ou traité indiquant ces choses, il me fait remettre un opuscule imprimé en 1865, ayant soin d'ajouter que son contenu a subi de nombreuses modifications. Ce bureau serait mieux nommé le bureau de non-renseignement. Aux États-Unis l'immigrant trouve à ce bureau, non seulement les brochures, mais toutes les explications verbales qu'il désire, avec les échantillons des blés, maïs, soie, vins, grains, etc. Lorsqu'il désire aller visiter les terres, les compagnies de chemins de fer lui donnent un billet gratuit pour l'aller et il n'aura que le retour à payer. Rien donc d'étonnant que l'immigration, qui, aux États-Unis, s'élève déjà à 7 ou 800,000 immigrants par an, se chiffre à peine ici par une moyenne annuelle de 27,000 colons, desquels il faut défalquer les départs. Mais aux États-Unis, le plus souvent l'immigration est provoquée par des compagnies qui ont des terres à la suite de concessions de chemins de fer. Pour vendre ces terres et rendre le chemin de fer productif, elles ont intérêt à faire connaître les richesses à exploiter, pendant qu'ici le soin de l'immigration est confié au gouvernement. Celui-ci n'aura jamais l'énergie et l'activité de l'intérêt privé.

M. Duvivier me conduit encore au bureau central d'une seconde compagnie de téléphones dont il est membre. Elle ne fonctionne que depuis trois mois, et déjà elle a plus de 300 abonnés. Quatre employés sont occupés à joindre les fils selon les demandes: ils parlent à voix presque basse, car, obligés de parler du matin au soir, ils ont besoin de ménager leurs poumons.

Au marché je remarque presque tous les fruits et légumes de l'Europe, à côté des fruits et légumes de la zone tropicale. Les légumes sont un peu plus chers que chez nous; la viande fraîche coûte 1 fr. le kilo, la viande salée des pampas 1 fr. 25, mais elle est sans os; en cuisant elle augmente en volume. Un poulet se vend 1 fr. 50, une poule 3 à 4 fr., les œufs 2 fr. la douzaine.

En passant devant le palais de l'empereur, je vois un attroupement de pauvres; on me dit que c'est le jour de la distribution des aumônes. L'empereur, non seulement fait une large distribution chaque mois, mais il fait étudier à ses frais des garçons intelligents appartenant aux familles nombreuses: une personne bien renseignée m'assure qu'il dépense ainsi en bienfaits 500,000 fr. par an: le quart de sa dotation. Puisse l'exemple être suivi par tous les souverains! Il y aurait moins de nihilistes!

Désireux d'emporter une collection de photographies de ce pays, je parcours un grand nombre de magasins, mais elles sont rares, chères et d'une exécution qui laisse à désirer. Les Japonais ont fait plus de chemin dans cet art.

Enfin j'arrive à l'Hospicio de la Misericordia. C'est un riche et vaste palais, à côté duquel ceux de l'empereur disparaissent. Il a 500 pieds de long et quatre ailes parallèles de même longueur, séparées par jardins et cours Il n'a qu'un étage sur rez-de-chaussée, mais la hauteur des plafonds est au moins de 7 mètres: aussi l'aération est parfaite et on ne sent pas l'odeur d'hôpital.

Soixante Sœurs françaises de Saint-Vincent de Paul servent les 1,200 malades de l'établissement et distribuent en outre journellement, sur recette du médecin, des médicaments à environ 600 personnes qui viennent du dehors.

Sous le vaste porche, je remarque la statue des deux Pères jésuites fondateurs de l'œuvre. Je parcours les vastes salles, les cuisines, la pharmacie, les lingeries. Partout propreté et ordre parfait. J'aurais voulu voir les malades de la fièvre jaune, mais ils ne sont pas là. Pour éviter la contagion, on envoie les fiévreux dans un établissement spécial au-delà de la baie. Cette année, les cas ont été nombreux au fort de l'été (décembre et janvier); ils dépassaient cent par jour et presque tous étaient mortels. Les étrangers y sont plus sujets que les autres, spécialement les natures fortes des Portugais et des Italiens. Cette horrible maladie, importée de l'Amérique centrale, est connue ici sous le nom de febbre amarilla, ou vomito negro. Elle consiste en un empoisonnement du sang qui se traduit souvent par des vomissements et des selles noirâtres: on en meurt au bout de quelques jours. Si on traverse le septième jour, on peut en guérir; on la soigne ou par la glace, qui arrête le vomissement, ou par les sudorifiques et les purgatifs.

Je crois que le jour viendra où chez toutes les nations on comprendra la nécessité de ne plus parquer les malades dans les vastes salles d'immenses établissements où ils s'empoisonnent mutuellement.

Le système allemand de les placer à la campagne au milieu des arbres, de séparer les maladies par maisons isolées, et les degrés de la même maladie par des chambres contenant au plus quatre malades, a donné d'excellents résultats: le nombre des guérisons est bien plus considérable que dans les anciens hôpitaux, et déjà il est imité avec succès au Japon et aux Indes orientales.[Table des matières]

CHAPITRE VI

Départ pour l'intérieur. — L'esclavage. — La filature de Macaco. — La plantation de D. Pedro Paes-Leme. — Son usine à sucre. — Une famille heureuse. — J'arrive à Barra do Pirahy. — La fazenda de café du baron de Rio Bonito. — La forêt vierge. — La plantation des caféiers. — Cueillette du café. — Préparation. — Coût de production et prix de vente. — Les 800 esclaves. — Les fauves et le gibier.

Je devais dans l'intérieur visiter les fazendas de M. Pedro Paes-Leme à Bélem et du baron de Rio Bonito à Barra do Pirahy. Après le dîner, je boucle mes malles et recommande au garçon de ne pas manquer de m'éveiller le matin pour que j'arrive à la station pour le train de 7 heures. Au milieu de la nuit, il frappe à ma porte en me disant: «Le coq a chanté et il fait clair.» C'était le clair de lune, et je l'envoie dormir. Je dors moi-même encore quelques heures, et à 7 heures je suis à la gare du chemin de fer D. Pedro II. Le matériel a été construit par les Américains du Nord, et il me semble voyager sur une ligne de New-York.

Je suis heureux de retrouver ici M. Bonjean, qui se rend à son usine de Macaco: il me présente M. Oliveira, un des trois propriétaires de l'usine. Chemin faisant, la conversation tombe sur la question de l'esclavage. La loi de 1871, qui a déclaré libre tout enfant né d'un esclave, en a diminué le nombre de 300,000 jusqu'à ce jour, soit par les décès, soit par l'affranchissement volontaire ou le rachat au moyen des fonds établis par la susdite loi. L'empereur et les communautés ont affranchi 9,000 esclaves; les particuliers, 70,000. Il en reste encore environ 1,300,000, et on voudrait voir la besogne marcher un peu plus vite. Le parti libéral verrait volontiers la mise en liberté immédiate de tous les esclaves avec ou sans indemnité pour les propriétaires. Le parti conservateur désire voir cesser au plus tôt l'esclavage, mais il croit atteindre le but en améliorant simplement la loi de 1871. De par cette loi, tout esclave qui n'a pas été déclaré devient libre. On recherche les omissions de déclaration et on espère arriver ainsi à en délivrer une centaine de mille. Peut-être augmentera-t-on la capitation ou impôt sur chaque tête d'esclave; cela déprécierait la marchandise et faciliterait le rachat. Entre les impatients et les attardés, les sages trouveront le juste milieu pour faire cesser cette plaie hideuse sans causer trop de perturbation et en ménageant une heureuse transition au travail libre.

M. Oliveira me parle aussi d'un essai de colonisation qu'il fait dans la province de Santa-Catharina, sur les terres du comte d'Eu. Les colons, en arrivant, y trouvent leur petite maison et reçoivent assez de terres pour faire de brillantes affaires: ils appellent alors leurs parents et leurs amis, et la propagande se fait d'elle-même. Pour que l'émigrant quitte volontiers son pays natal, il faut: qu'il puisse se dire: un tel que je connais a fait dans tel pays sa fortune, j'y ferai aussi la mienne.

Tout en causant, nous arrivons vers neuf heures et demie à Bélem. Là, un nègre se présente au nom de M. Paes-Leme, pour m'annoncer que la voiture qui doit me conduire chez lui est à la gare; mais MM. Bonjean et Oliveira désirent me faire visiter leur belle usine de Macaco. Je renvoie donc la voiture, déclarant que dans deux heures j'arriverai dans la fazenda, à cheval, à travers champs. À Macaco, M. Bonjean me présente à un ingénieur français qui dirige, dans les environs, une fabrique de dynamite; Cette dangereuse matière est employée, ici pour faire sauter la roche dans la construction des voies ferrées. Deux charmants enfants, arrivés depuis quatre mois de Paris, semblent regretter les boulevards. Des vendeurs nous offrent de beaux poissons; ils sont ici si nombreux, qu'au dire d'un mécanicien, on les tue parfois à coups de bâton, et on en détruit un grand nombre par la dynamite. L'homme abuse des biens qu'il a en abondance. Le chemin de fer de Bélem à Macaco a été construit par les propriétaires de l'usine, et ils l'ont donné ensuite au gouvernement, qui l'exploite. Nous montons sur la locomotive pour franchir le petit trajet entre la gare et l'usine, et bientôt nous sommes en face d'une immense construction en briques, à rez-de-chaussée et 3 étages, ayant une longueur de 130 mètres sur 15 mètres de large. Deux tours coupent gracieusement la façade. Au rez-de-chaussée sont les magasins, les ateliers, les batteuses et les cardeuses; au premier, les fileuses à machine automatique, dernier modèle; aux deuxième et troisième fonctionnent 450 métiers à tisser, dont les plus rapides battent jusqu'à 120 coups à la minute. Les métiers seront bientôt portés au nombre de 600. Le Brésil consomme annuellement pour 125 millions de francs de tissus de coton, et les 40 fabriques du pays en produisent à peine pour 15 millions de francs; il y aura encore, pour de longues années, beaucoup d'argent à gagner sur ce produit protégé par les droits de douane.

L'usine de Macaco, qui est la plus importante du Brésil, produit en ce moment 15,000 mètres de toile par jour, d'une valeur d'environ 8,000 fr. Les 450 ouvriers sont payés partie à la journée, partie à la tâche, et gagnent de 3 à 8 fr. par jour. Les femmes s'acquittent plus délicatement du tissage et filage; aussi tendent-elles peu à peu à remplacer les hommes. Le mouvement est donné à cet ensemble de machines par une chute d'eau de 78 mètres sur des turbines. Deux machines à vapeur fonctionnent comme supplément. Les propriétaires de l'établissement, comprenant leur devoir de paternité sociale, prennent soin de leurs ouvriers et ouvrières. Les sexes, autant que possible, sont séparés, et on donne à l'ouvrier, non loin de l'usine, un petit lot de terrain sur lequel il construit sa case, et où la famille cultive les fruits, les fleurs, les légumes. M. Bonjean veut bien s'inscrire à l'Union de la paix sociale et enverra à la Revue la monographie de l'usine de Macaco.

En sortant de l'usine, je trouve un cheval sellé, bridé, et accompagné d'un cavalier mulâtre: je trotte à travers champs et forêts pour arriver chez M. Paes-Leme. Les collines sont pittoresques, la forêt vierge toujours admirable. Après une heure de marche, nous arrivons dans une plaine couverte d'une espèce de roseau sauvage qu'on appelle matto; il est si élevé dans ce terrain marécageux, que le cheval disparaît littéralement, et c'est à peine si nos têtes surnagent. C'est avec difficulté que nous avançons dans ce fourré, et, après une demi-heure de cette épreuve, nous nous trouvons en pleins champs de cannes à sucre. À midi et demi je descends devant la porte de Don Pedro Paes-Leme.

Ce gentilhomme s'occupe depuis longtemps d'agriculture; il a été délégué du gouvernement à l'exposition universelle de Philadelphie. Il a parcouru en observateur les États-Unis et a tiré de ses voyages grand profit pour lui et pour son pays. Il me reçoit avec bonté, et me présente à sa jeune dame et à sa gentille famille, composée d'un garçon de sept ans et de 3 jeunes filles. Après le déjeuner il me conduit à la visite de la fazenda, c'est le nom qu'on donne ici aux propriétés ou fermes. Celle-ci comprend 800 hectares, la plupart plantés de cannes à sucre. C'est par boutures couchées dans la terre qu'on la propage: après 18 mois elle produit un plumet, elle est mûre; alors on la coupe, mais elle repousse et on la coupe une seconde fois après 8 mois; elle repousse encore et on la coupe une dernière fois après 8 autres mois. Après 3 coupes on laboure la terre avec des charrues américaines et on la plante à nouveau. 70 personnes suffisent à D. Paes-Leme pour cultiver sa terre. Sur ce nombre, 20 seulement sont esclaves, les autres sont des familles de cultivateurs lombards ou vénitiens, ou des Chinois qui cultivent librement aux conditions suivantes: le propriétaire fournit la terre nécessaire; une famille peut cultiver de 4 à 5 hectares: ce qu'elle produit de maïs, fruits, grains, légumes, est sa propriété; la canne à sucre est vendue au propriétaire, qui la paie à raison de 5,000 reis (10 à 12 fr.) la tonne. Un hectare de canne à sucre donne environ 100 tonnes par an. Ainsi une famille peut gagner 4 à 5,000 fr. l'an et vivre bien plus à l'aise que sur les terres d'Italie surchargées d'impôts.

Le prix des terres à cannes est d'environ 600 fr. l'hectare. La canne donne de 6 à 7% de sucre; ainsi, il faut 100 tonnes de cannes pour extraire 6 à 7 tonnes de sucre. M. Paes-Leme produit une moyenne de 150 tonnes de sucre raffiné par an, mais il se propose de construire une nouvelle et grande usine et de multiplier ses plantations avec le travail libre. Il compte bientôt donner la liberté à ses derniers esclaves, qui la désirent de grand cœur et qui la recevront avec reconnaissance.

Nous visitons l'usine actuelle; le mouvement est donné par une roue hydraulique: elle fait tourner des cylindres entre lesquels la canne est broyée et laisse tomber son jus. Celui-ci passe dans des chaudières, où il laisse évaporer la partie aqueuse au moyen de l'ébullition; le sirop se cristallise et se blanchit par le soufre et la chaux, et se sèche à la turbine. Tous les jours, des machines perfectionnées arrivent d'Europe et des États-Unis.

Dans le beau verger qui entoure la maison, M. Paes-Leme cueille des oranges de qualités multiples: il y en a de plus grosses que l'espèce de Jaffa. Il me fait remarquer et goûter des fruits nouveaux pour moi: le cambuca et l'abuticaba, deux fruits noirs et parfumés; le caju, espèce de figue portant au bout une sorte de châtaigne; le caranbola, gousse blanchâtre ayant le goût de l'ananas, et l'abiu, sorte de caki du Japon. Il me fait remarquer deux espèces de manioc: le doux, qui est inoffensif, et l'autre espèce qui, mangé frais, est toxique.

Enfin nous retournons à la maison pour la collation. Des fruits de toute sorte couvrent la table, mais le plus bel ornement sont les personnes. Les enfants viennent d'achever leur leçon de chant et de musique; ils entourent avec amour leurs parents, qui les voient grandir avec bonheur. La vie à la campagne, avec identité de goût dans les époux, le temps partagé entre les travaux de l'esprit et celui des champs, les soins de nombreux enfants, et le dévouement au personnel d'exploitation, telle m'a toujours paru la meilleure condition pour obtenir la plus haute dose de bonheur ici-bas. La famille Paes-Leme a réuni ces conditions.

Mais le temps marche et la voiture est à la porte. C'est une espèce de tarantas russe suspendue sur de longues lattes de bois: le pas du train est très long et les roues posées à grande distance; ces précautions sont nécessaires pour éviter de tourner dans ces chemins qui n'en sont pas. Je prends congé de l'aimable dame et des gracieux enfants, et nous voilà en route avec M. Paes-Leme et le professeur de musique. Après une demi-heure, nous arrivons à l'endroit de la propriété cultivée par les Chinois: ils sont six, venus de Cuba; ils n'ont pas ici, comme en Californie, la queue légendaire et le costume national; ils sont habillés en Brésiliens, et on ne les distingue qu'à leur teint jaune et à leurs yeux en amande. Un d'eux est malade dans sa case. M. Paes-Leme ordonne aussitôt les remèdes nécessaires. Nous quittons là ce bon propriétaire, et la voiture, suivant sa route, nous dépose une heure après à la station de Bélem. Chemin faisant, le professeur de musique me fait remarquer des passants au teint rougeâtre. Ce sont des Indiens ou descendants d'Indiens, aborigènes du pays. À mes questions sur sa profession, il répond qu'il donne environ 10 leçons par jour au prix de 3,000 reis la leçon (10 à 12 fr.), et que la leçon chez M. Paes-Leme lui est payée 35,000 reis, environ 80 fr. Il gagne ainsi de 30 à 40,000 fr. l'an, plus que nos bacheliers de France.

Enfin, à six heures le train arrive, et après deux heures et demie d'ascension dans les montagnes de la Serra, il me dépose à la station de Barra do Pirahy. Là, un jeune monsieur, teneur de livres chez le baron de Rio Bonito m'attendait: il fait charger mes bagages, et trois quarts d'heure après, la voiture nous dépose à la fazenda. Le baron ne s'y trouve pas en ce moment, mais il a télégraphié à son fils, et celui-ci me reçoit à la manière des grands seigneurs. Bientôt un copieux souper est servi, puis on cause de chose, et d'autres avec les quelques visiteurs qui sont déjà à la fazenda, et à onze heures on va au repos.

Le lendemain matin, à sept heures, les chevaux sont sellés. M. de Rio Bonito monte une belle mule de 3,000 fr. Avec une pareille bête, me dit-il, on peut facilement voyager plusieurs jours à 60 kilomètres par jour. Je monte un cheval fringant d'égale valeur; un vaillant piqueur, dompteur d'ânes sauvages, ouvre la marche; un Corse employé à la fazenda forme l'arrière-garde. Durant deux heures nous parcourons le flanc des collines plantées de café, parsemées d'orangers, de limiers, de bananiers, d'ananas et de maïs; puis nous arrivons à la forêt vierge, avec ses inextricables lianes. Les ouvriers viennent d'achever l'abattage d'une partie et sont en train de la planter. Voici comment ils procèdent: les arbres de haute futaie sont coupés, équarris et mis à part pour la construction; le reste est coupé et brûlé sur place; ce que le feu ne peut consumer pourrit lentement et engraisse la terre. Sur le terrain ainsi préparé, un esclave intelligent trace au cordeau et marque par des piquets les points où seront posés les plants: ils sont distancés d'environ 16 pieds. Cinq autres esclaves suivent et enfoncent les jeunes plants enlevés au pied des anciens buissons. Trois ans après, le caféier commence à donner sa première récolte; à 7 ou 8 ans, il atteint sa plus grande vigueur, et ne s'épuise qu'au bout de 20 à 25 ans, selon les terres et les soins. Alors il perd sa feuille et meurt; nos vieillards aussi laissent tomber leur chevelure au déclin de la vie. Lorsqu'une terre est épuisée, on laisse de nouveau repousser la forêt durant 25 ans, ensuite on la coupe et on replante.

Le buisson de café est à feuille verte et persistante, de l'épaisseur et grosseur des feuilles moyennes du mûrier; il atteint ici la hauteur de 2 à 3 mètres, mais, dans la province de San-Paulo, il prend les proportions d'un arbre, et produit le double. Le caféier donne tous les ans quantité de petites billes vertes qui, en mûrissant, deviennent rouges et de la grosseur des cerises. Les esclaves les ramassent durant 6 mois, les mettent en paniers, puis sur des chars qui les portent à l'usine. Par-ci par-là nous voyons des hangars où ils préparent les aliments et s'abritent de la pluie, puis des dortoirs où ils couchent pendant la semaine, afin d'éviter l'aller et le venir, parfois fort éloigné de la maison.

La première chose pour défricher la forêt vierge, c'est d'y construire un chemin de 3 mètres de large, afin de pouvoir l'atteindre avec les chars; la construction de ces chemins est donnée à forfait aux Portugais, qui les font au prix de 2,200 reis le mètre ct (environ 5 fr.). Les mesures de surface sont ici la sesmaria (ou demi-lieue carrée). La lieue, au Brésil, est de 6 kilomètres, ce qui forme un carré ayant 1,500 brasses de côté. La brasse carrée équivaut à 4m85 c. et la brasse linéaire à un peu plus de 2 mètres linéaires. La sesmaria se compose de 225 alqueires ou carrés ayant 100 brasses de côté. Dans la province de San-Paulo les mêmes mesures équivalent à la moitié de celles de Rio-de-Janeiro. La forêt vierge vaut environ 225 contos de reis la sesmaria; le conto de reis, soit 1,000,000 de reis, équivaut à 2,500 fr.

Voici le coût du défrichement de la forêt vierge: un planteur peut aligner 50 pieds de café par jour. L'alqueire contient 3,000 pieds; il faut donc 60 journées pour planter un alqueire à 1,500 reis ou 3 fr. par jour, y compris

la nourriture 90,000 reis.

Pour marquer le terrain qui doit recevoir les plants 20,000

Abattre le bois, brûler le matto (herbe sauvage) 80,000

———

190,000 reis,

soit environ 400 fr. l'alqueire de 4 hectares, ou 100 fr. l'hectare. Plus le coût des chemins.

Les 3 fazendas du baron de Rio Bonito, contiguës l'une à l'autre et actuellement gérées par son fils, comprennent environ 6 sesmarias, soit 60,000 hectares. Le fils vient d'en acheter une d'une sesmaria pour son compte, il l'a payée 500 contos de reis, soit 1,250,000 fr.

On calcule que le coût de production du café est, pour la main-d'œuvre (il faut le labourer à la pioche 3 fois l'année) de 3,000 reis, soit 7 fr. pour chaque aroba de 15 kilog.; le transport à Rio est de 400 reis, et le droit dû au commissionnaire, à Rio, de 3%, soit 300 reis. En tout, 3,700 reis l'aroba, soit 8 à 9 fr. les 15 kilos. On le vend, en ce moment, 10,500 reis, soit environ 22 fr. l'aroba de 1re qualité. Les frais de transport sont plus considérables dans l'intérieur: il faut payer un droit de province lorsqu'on passe d'une province à l'autre, et le prix du café était tombé l'an dernier à 4 ou 5,000 reis, en sorte que les planteurs de la province de Minas Geraes ne purent couvrir leurs frais. Ajoutez à cela que, depuis la guerre du Paraguay, le gouvernement perçoit un droit de douane de 10% sur le café exporté.

Les trois fazendas du baron de Rio Bonito donnent en moyenne 50,000 arobas de café par an. Il a environ 3,000,000 de pieds de caféiers; on calcule que 1,000 pieds de café produisent de 30 à 50 arobas l'an; ils donnent le double dans la province de San-Paulo.

Le Brésil produit le quart du café consommé dans le monde entier, mais les java, les ceylan, les moka ont plus de parfum et un prix supérieur. Après deux ou trois heures de cavalcade, nous rentrons à la maison, où un bon déjeuner nous attendait pour refaire nos forces. M. de Rio Bonito est époux de 4 mois; il me présente à sa jeune et jolie femme, qui dit se plaire à la vie champêtre, mais qui paraît, regretter parfois la vie plus animée de la ville. Plus tard, la distraction des bébés lui fera trouver la campagne plus douce. Dans l'intervalle, le dévouement aux nombreux enfants de la ferme pourra utilement occuper ses loisirs.

Après le déjeuner, on me fait visiter les dortoirs des nègres: ils sont 800 dans les trois fazendas. Hommes et femmes sont séparés: ils couchent comme les soldats au corps de garde et ont la discipline militaire; les moins dociles risquent la salle de police. À l'infirmerie, il y a une vingtaine de malades; ce sont tous des enfants atteints de la rougeole; leurs mamans les soignent: un pharmacien est attaché à la fazenda et un médecin est appelé toutes les fois qu'on en a besoin. Les maladies habituelles au pays sont les maladies de cœur, de foie et de poitrine. On transpire constamment, et les courants d'air établis pour la fraîcheur sont souvent désastreux. Le régime journalier est le suivant: l'esclave se lève à cinq heures, et on lui sert du café; à neuf heures et demie, il a un déjeuner composé de viande salée, de haricots noirs et de légumes; à trois heures et demie, idem. Le soir, polenta ou pâtée de maïs blanc. À neuf heures et demie les portes sont fermées, tout le monde est au logis. Les esclaves ont un jour de repos sur sept. Ce jour, ici, c'est le jeudi. Chaque fazenda prend un jour différent, pour éviter le mélange ou les querelles avec le personnel des fazendas voisines.

L'esclave peut, ce jour-là, se reposer, travailler pour le maître au prix de 1,000 reis, ou pour lui-même en cultivant le morceau de terre qui lui est assigné. Il sème du maïs, plante du café, élève des poules et vend le produit au maître. Avec l'argent ainsi gagné, il peut s'acheter des objets de vêtements, ou autres: il a toujours un compte courant où est marqué son doit et avoir. Le maître le nourrit, le soigne s'il est malade ou infirme, et lui donne 2 vêtements par an. Ce vêtement consiste en une chemise et un pantalon pour les hommes; une chemise et un jupon pour les femmes, le tout en cotonnade blanche et solide. Le prix d'un esclave valide est actuellement de 5 à 6,000 fr.

La famille n'existe pas. Les nègres changent souvent de femmes: quelques-uns pourtant sont fidèles, et M. de Rio Bonito me citait un maçon qui avait eu 7 enfants de la même femme, formant une famille modèle. Les enfants appartenaient au maître de la mère; maintenant ils sont libres, mais ils doivent rester avec la mère jusqu'à un certain âge. J'en ai vu un grand nombre qui jouaient gaiement à la ferme ou grouillaient au soleil. Il est regrettable qu'ils n'aient pas encore d'écoles. Ils sont censés catholiques; le vicaire du village vient leur dire la messe à la chapelle de la fazenda deux fois le mois et baptiser les nouveau-nés; la cloche sonne l'angélus trois fois le jour; et la salutation en usage est: sia lodato Jesu Cristo, auquel on répond sempre sia lodato; c'est ce qui leur reste de l'ancienne évangélisation par les missionnaires.

À la lingerie, je vois bon nombre de jeunes mères. Elles ne vont pas aux champs et raccommodent le linge tout en soignant leur négrillon: celui-ci souvent est mulâtre, parfois presque blanc.

Près des usines, s'étendent par-ci par-là d'immenses glacis en ciment: ce sont les séchoirs pour le café. Nous arrivons au point où les chars laissent tomber leur cargaison de cerises-café dans un bassin d'où l'eau les entraîne dans un canal. De grosses pierres y sont posées de distance en distance. Les cerises se heurtent contre ces obstacles et se dépouillent de la terre qui se perd dans les grillages placés à courts intervalles. Elles arrivent ainsi bien propres à l'usine; mais là, celles qui surnagent s'en vont tomber sur un glacis où elles sèchent au soleil; les plus lourdes au fond de l'eau sont entraînées dans un cylindre qui, par le frottement de chevilles, les dépouille de l'écorce rouge. Les deux graines intérieures se séparent, passent à un tamis, tombent dans un deuxième cylindre qui les roule et les délivre de la gomme, et arrivent ainsi sur les séchoirs. Après 10 jours de soleil, pendant lesquels les esclaves les tournent et les retournent avec des râteaux, elles passent sous des pilons qui les dépouillent de la deuxième écorce; une seconde opération sépare les graines rondes qui sont vendues pour moka, puis le tout est porté sur de grandes tables, où les femmes qui ont des bébés enlèvent les quelques graines défectueuses, et la marchandise est mise en sac pour l'exportation. Le café ainsi préparé s'appelle café despolpado. Il est moins fort, plus délicat et plus cher; il prend le chemin du Havre. Celui qui est séché en graine est séparé des deux peaux par une machine américaine, bruni à un cylindre et envoyé de préférence aux États-Unis. Il s'appelle café terrero; il est plus fort que le premier. Le café s'améliore en vieillissant: on m'a montré des échantillons de dix ans d'un parfait arôme. M. de Rio Bonito plante aussi la canne et prépare le sucre pour son nombreux personnel; il opère à peu près comme M. Paes-Leme, mais il fait aussi de l'eau-de-vie qu'il donne quelquefois à ses travailleurs; ils en consomment une centaine d'hectolitres par an.

Dans la même usine, on pile, pour le blanchir, le riz récolté à la fazenda pour les ouvriers, et une machine égrène les épis de maïs. La qualité blanche sert pour la nourriture des gens, la jaune pour les animaux; le bois de l'épi est passé au moulin, et, mélangé au son et à la farine, sert à engraisser les porcs; les feuilles et le résidu de la canne à sucre sont convertis en fumier; l'écorce de la cerise du café donne un excellent combustible, et de ses cendres on extrait 40% de soude. Un administrateur intelligent sait tirer parti de tout.

Prévoyant la fin prochaine de l'esclavage, le propriétaire se préoccupe de préparer graduellement la transition au travail libre et rétribué. Les esclaves étant bien traités chez lui, il compte qu'ils lui resteront presque tous comme travailleurs à gages.

Le jeune baron me cite l'exemple d'un employé qui est resté cinquante ans dans sa maison; il accumulait ses gages, et avait réuni une somme de 250,000 fr. En mourant, il a légué 5 contos de reis (12,500 fr.), à chacun des enfants de son maître. C'était le vrai serviteur qui est considéré et se considère comme étant de la famille.

Au verger, je remarque encore les fruits nombreux et variés des tropiques; le palmier de Madagascar déploie ses immenses branches et laisse tomber ses longs épis; l'arbre à cannelle donne son écorce de senteur, et l'arbre à girofle ses clous parfumés; le palmito, ou palmier mince et long, fournit un excellent légume dans sa partie supérieure, et le sagou ressemble aux fougères arborescentes. Après le dîner, j'interroge encore sur les conditions auxquelles le gouvernement concède les terres de l'intérieur, et j'apprends qu'il fait des concessions d'une sesmaria (1/2 lieue carrée), à condition qu'on y bâtisse une maison et qu'on y place une famille pour la culture. Le prix demandé est minime: 1/2 reis (1/8 de centime) par brasse carrée, payable à long terme. Ces renseignements ne concordent pas avec ceux fournis par le bureau de la colonisation à Rio-Janeiro; là, en effet, on m'avait indiqué 2 reis pour prix de la brasse carrée; en sorte que je suis en présence d'un mystère, lorsque je cherche à m'expliquer la conduite de ce bureau; voudrait-on éloigner l'étranger capitaliste et intelligent, de l'achat des terres, pour n'avoir que des bras ignorants, afin de remplacer l'esclave? Il n'y a que le cœur grand et l'esprit large qui aboutisse aux choses grandes et profitables!

Enfin la conversation roule sur la chasse. Un pays presque encore vierge doit, nécessairement, abonder en gibier: il y a, en effet, ici, pour les amateurs, 4 espèces de tigres ou oncas, 3 sortes de chats sauvages, 4 qualités de cerfs, 4 qualités de sangliers, une grande quantité de lapins.

La Prighizza ou le paresseux, animal lent qui met un jour à grimper sur un arbre, mais qui serre tout à coup ses ongles allongés, et gare si on est pincé; le paca qui a la face du phoque et le goût du mouton; le capivara, le cutia, plus petit que le paca, et l'anta, qui tient de l'éléphant et du mulet, mais plus petit que celui-ci; s'il est poursuivi, il brise tout avec sa poitrine dans la forêt vierge: son cuir, très épais, est fort recherché.

Le gibier de plume n'est pas moins abondant. On me cite le macuco, espèce de dinde sauvage; le jacu, sorte de coq de bruyère; le jao, poule sans queue; l'uru, un peu plus gros qu'un pigeon; le mutu, espèce de coq; le pavon, sorte de faisan; le jaburo, oiseau piscivore, dont les ailes ont une brasse d'envergure; le pattu silvestre ou canard, le marecu et l'ariri, autres variétés de canards; le curicaca, qui ressemble à un oiseau de proie, etc.[Table des matières]

CHAPITRE VII

Route vers San-Paulo. — Deux musiques de nègres. — La fête de saint Jean et les pétards. — Un étrange garçon. — La ville. — L'hôpital et les Sœurs de Saint-Joseph de Chambéry. — Un vigneron français. — Départ pour Sanctos. — Les entrepôts de café. — La Casa di Misericordia. — Navigation vers la République orientale. — En quarantaine à l'île de Florès.

Il est dix heures lorsqu'on va au repos. À sept heures je prends congé de l'aimable hôte qui m'a comblé d'attentions, et avec son beau-frère, qui revient d'Espagne, nous montons en voiture. À sept heures et demie, nous visitons la belle église de Sainte-Anne, à peine achevée, par les soins et presque entièrement aux frais du baron de Rio Bonito, propriétaire du village; et à huit heures, le train m'emporte vers le sud, dans la direction de San-Paulo. Le soleil est ardent et la poussière envahit les wagons; la voie suit le fleuve Parahyba, qui coule à travers de gracieuses collines, bornées au loin, à droite et à gauche, par deux chaînes de montagnes. Partout le café, la canne et la forêt vierge. À la station de Divisa, une bande composée de noirs joue la marche nationale italienne pour la réception d'un personnage dont j'ignore la qualité. À Cocheira, on change de compagnie et de train; la voie large est remplacée par la voie étroite. Une autre bande de musiciens nègres s'en va à Lorena pour rehausser une fête au profit des pauvres. C'est demain la Saint-Jean, une des fêtes des nègres. Nous quittons le Parahyba pour entrer dans une plaine où paissent les bœufs et les mules. Elle est couverte de petits monticules de terre, maisons des coupis, espèce de guêpe. La voie continue à s'élever jusqu'à atteindre une altitude de 700 mètres. À six heures, nous sommes à San-Paulo. Durant la route, après Cocheira, le conducteur du train prend et arrange à part mes deux valises qui étaient venues jusque-là dans mon wagon. Comme il laisse celle des autres passagers, je pense qu'il veut me faire une politesse, mais à San-Paulo il réclame 12,000 reis pour les rendre et ne me donne pas même une quittance; il y a donc des compagnies qui exploitent plus que d'autres!

À San-Paulo, les pétards, les fusées vont leur train, mon garçon de chambre est Napolitain; ils sont donc bien dévots à saint Jean ici, lui dis-je. Le malicieux garçon me répond: «tutto fumo, poco arrosto» (tout de fumée, peu de rôti). Cette manie de jouer avec la poudre pour la Saint-Jean est si grande, qu'on tire les fusées même en plein midi. À table, je remarque l'air distingué de celui qui me sert; il parle le français, le portugais, l'italien. Je l'interroge et il m'apprend qu'il est le neveu de tel banquier de Milan. Comment êtes-vous donc ici à servir?—En venant dans ce pays, j'étais teneur de livres dans une compagnie de chemins de fer: après un an, elle a fait faillite et j'ai perdu mes gages. Le séjour au milieu des terrassements m'avait donné la fièvre intermittente, et j'ai passé 7 mois à l'hôpital, où les Sœurs de Saint-Joseph de Chambéry m'ont bien soigné; je suis ici pour gagner ma vie, mais peu fait pour ce métier, je soupire après la main secourable qui m'en tirera. Les épreuves sont partout!

Le 24 juin, saint Jean. Mon esprit se reporte au loin à ces belles fêtes de famille qu'en ce jour organisait et présidait le grand-père: il me semblé voir les bouquets et entendre les poésies sur saint Jean-Baptiste que récitaient au vieillard les enfants et les nombreux petits-enfants: il y a des joies à côté des épreuves dans la famille chrétienne! La ville compte 40,000 habitants, ses rues sont étroites, une partie de ses maisons en pisé. À la Casa di Misericordia, les Sœurs de Saint-Joseph soignent une centaine de malades: je remarque un bon vieillard anglais; sa barbe blanche et son air vénérable l'ont fait surnommer par les Sœurs le Père Éternel. Une pauvre Française est brisée par la fièvre tierce. «D'où êtes-vous,» lui dis-je? Elle me répond: «Je suis des Hautes-Pyrénées.» Les nègres sont nombreux, une salle est réservée à la vieillesse. Les Sœurs ont aussi une école gratuite avec 100 élèves. Les Ordres enseignants auraient ici bien à faire. À quelques heures de chemin de fer, à Itu, les Pères jésuites de la Province Romaine ont un collège avec 400 élèves; les riches arrivent encore à faire instruire leurs enfants, mais le peuple, surtout dans les campagnes, manque du nécessaire, sous ce rapport; aussi les neuf dixièmes de la population sont illettrés. Si au moins le clergé pouvait donner l'enseignement religieux; mais il est insuffisant. Douze évêques pour 12 millions d'habitants, sur une surface dix-huit fois grande comme la France, et la plupart sans séminaire! Aussi on compte les personnes qui ont reçu la première communion: heureusement ce peuple est bon, et le Père Céleste demeurera toujours pour tous le Prêtre Éternel!

M. Judalessio me renseigne sur les œuvres charitables du pays.

On m'avait dit qu'à une heure de la ville, un Français, le comte de Milville, plantait la vigne. Belle occasion pour me renseigner. À deux heures, par un soleil de feu, je m'achemine vers l'ouest; je traverse une plaine marécageuse, et, arrivé à un cours d'eau, je demande la propriété du comte de Milville. On m'indique la direction et on ajoute qu'il me faut une demi-heure pour l'atteindre. Après trois quarts d'heure, j'ai traversé toute la plaine, et au pied des collines je demande encore: on me dirige à gauche en m'indiquant d'avoir à traverser, la montagne; on ajoute que j'en ai encore pour une heure. Cette fois, on disait vrai. Enfin, un peu en m'égarant, après deux heures et demie de bonne marche, j'arrive chez M. le comte. La vaste maison de terre rouge couverte en tuiles repose vers le bas d'un mamelon qui domine la plaine. La vue s'étend au loin jusqu'à la ville de San-Paulo. Le comte est heureux de voir un Français, et Mme la comtesse apprête en quelques instants un petit dîner que la course me fait trouver délicieux. Une petite fille de dix-huit mois et un autre à la mamelle sont toute la compagnie des jeunes époux. C'est la vie écossaise.

Nous parcourons la propriété: elle est d'environ 120 hectares et lui a coûté 5 contos de reis, soit de 10 à 12,000 fr.; environ 80 fr. l'hectare. En arrivant dans ce pays, il avait espéré obtenir des terres du gouvernement et planter le café; mais les terres qu'on lui proposait étaient aux confins militaires, à 500 lieues dans l'intérieur, sans communication et sans issue. Il se décida alors à en acheter et à planter la vigne. Il a déjà 6,000 ceps. Ceux qu'il a plantés en septembre dernier ont poussé de beaux sarments. Après trois ans ils produisent: le raisin mûrit en janvier. On plante par boutures dans des trous de 40 centimètres, et à une distance de 2 mètres, parce qu'ici la vigne est très vigoureuse. Un hectare de vigne contient 2,500 pieds donnant par an 50 hectolitres de vin, ce qui, au prix de 80 fr. l'hectolitre, donne un revenu de 4,000 fr. l'hectare.

La plantation revient à peu près à 1,500 fr. l'hectare: on ne laboure pas la vigne; on la nettoye simplement trois fois l'an, ce qui coûte environ 300 fr. l'hectare. Ajoutez à cela les frais de vendange, l'intérêt du capital, l'amortissement du matériel, etc., et tout en calculant largement, on trouvera encore un revenu net de 100%.

C'est ce qu'assurent les autres planteurs, dont quelques-uns récoltent déjà plus de 1,200 hectolitres de vin. L'opération est donc meilleure qu'en Algérie. La vigne employée est l'américaine, et la main-d'œuvre n'est guère plus chère qu'en France, excepté la nourriture en plus; mais ici, avec la viande à 16 sous le kilo, les haricots et le maïs pour peu de chose, elle ne coûte pas beaucoup. Le foin donne un revenu encore supérieur à la vigne.

Je m'étonne alors qu'on ne draine pas la plaine marécageuse dont j'ai parlé, et qui couvre la ville de brouillards chaque matin, d'autant plus que cette plaine appartient à la municipalité. Une administration intelligente le ferait elle-même, ou céderait la terre avec obligation de drainage à une compagnie qui, en transformant le marécage en prairie, réaliserait d'immenses bénéfices.

Les collines que j'avais traversées étaient sans culture, ou terras de pastos, quelques bœufs ou vaches y paissaient, beaucoup de serpents s'y promenaient, et pourtant elles avaient une profonde couche de terre rouge qui semble fort propre à la culture du blé. Avec ces terres qui ne demandent qu'à produire, ce pays va encore demander le blé et la farine à Buenos-Ayres et à New-York. Rien d'étonnant que le pain coûte 0 fr. 75 le kilog., presque aussi cher que la viande.

La formation et la plantation des haies, malgré l'abondance du bois, est assez chère: le bois pourrit vite durant les trois mois de pluies de l'été, de novembre à janvier, et si on le plante en terre, il en sort des arbres.

M. de Mirville m'apprend qu'il y a environ 1,500 Français à San-Paulo, et plus de 9,000 Italiens. En effet, dans les rues, j'entendais parler tous les dialectes de la Péninsule, et j'ai même trouvé un Niçois, pharmacien, dont les fils, naturalisés, sont devenus, l'un, docteur; l'autre, député et journaliste.

Je prends congé de l'excellente famille de Mirville, et, retraversant les collines, j'arrive à la colonie de Santa-Anna, à la nuit close. Je le regrette, car j'aurais voulu interroger sur place les bons Italiens du nord, qui l'occupent; on me dit que leurs terres ne sont ni assez bonnes, ni assez grandes pour les nourrir; mais ils sont industrieux, la famille travaille à la ville et ils arrivent ainsi à l'aisance. Ajoutez à cela que tout individu qui le veut, s'en va, ici, à la montagne, brûle un lot de forêt, plante, sème, récolte, et l'année suivante s'en va renouveler l'opération ailleurs. Le pays n'a point d'impôt foncier. Si un impôt, aussi minime qu'il fût, venait à grever les terres, les accapareurs qui la possèdent s'empresseraient de s'en défaire.

Le lendemain, à sept heures et demie du matin, je monte dans le train qui va à Sanctos. La plupart des voyageurs sont Anglais. Nous traversons des plaines, contournons des collines, et, toujours au milieu de la forêt vierge, nous arrivons à Alto do Serra, à plus de 700 mètres d'altitude: de là, pour atteindre la plaine, on a disposé un immense plan incliné coupé en quatre stations. Le train descend au moyen d'un câble d'acier; à droite, les montagnes; à gauche, de profonds précipices; par-ci, par-là, des vallons franchis sur des ponts métalliques de 50 mètres de haut. C'est grandiose, on ne se lasse d'admirer, mais tout le monde a le mal de mer. Je ne sais comment fonctionnent les machines; elles impriment aux wagons de petits mouvements saccadés qui produisent sur l'estomac l'effet d'un fort tangage. Au Baiz do serra, le baromètre anéroïde me dit que nous sommes à peu près au niveau de la mer. La plaine est marécageuse et couverte de flaques d'eau, sur lesquelles je vois plusieurs canots creusés dans un tronc d'arbre. Enfin, à onze heures, nous sommes à Sanctos. En ville, on manipule le café dans d'immenses entrepôts. La population est de 18,000 âmes, et comprend toutes les nationalités; mais il n'y a qu'une cinquantaine de Français.

La Casa di Misericordia est dirigée par des laïques, et contient une cinquantaine de malades. L'Anglais qui me conduit me fait remarquer une Française. «D'où êtes-vous, lui dis-je?—De la Mayenne; je suis venue ici avec mon mari, il est mort, mes enfants aussi.» Et elle pleure.... Je l'engage à s'adresser à sa famille pour être rapatriée. Je demande quelles sont les curiosités de Sanctos. On me répond: «Il n'y en a pas, mais l'ascension de la colline est fort intéressante; il faut la faire le matin.» Je n'avais pas le choix: je gravis donc sous un soleil ardent les flancs de la montagne, et après une demi-heure de marche et deux litres de transpiration, me voilà au sommet, où s'élève une chapelle. La vue est merveilleusement belle et fait oublier la fatigue: d'une part, la baie qui s'avance dans les terres en contours bizarrement découpés avec îles et presqu'îles; de l'autre côté, l'Océan et son immensité; au pied, la jeune ville; tout autour, les collines et leurs forêts vierges. En descendant, je m'arrête à la prison, dont la façade forme un des côtés du jardin public. Les prisonniers sont bien gardés derrière leurs portes grillées. J'interroge un Américain: «Why are you here?—On m'accuse de vol, mais c'est à tort.» Je demande à un matelot de Brème ce qui l'a conduit au cachot: «J'étais ivre et je me suis battu.» Un Belge m'assure qu'il n'était qu'un peu gris lorsqu'on l'a recueilli et coffré; enfin, plusieurs nègres sont à l'ombre pour des peccadilles diverses.

Je vais moi-même me mettre en prison, en me rendant au Mondego, navire de la Royal-Mail de Southampton, qui doit me conduire à Montevideo.

Je dis prison, car ce navire ne déplace que 2,300 tonnes: il est moitié plus petit que ceux des Messageries. Il devait partir aujourd'hui, mais, d'une part, la douane ferme ici à 4 heures, et il faut arrêter les opérations de déchargement; d'autre part, il sait qu'en arrivant à Montevideo il sera en quarantaine jusqu'à l'expiration de 7 jours depuis son départ de Rio: il préfère donc attendre ici et ne se presse pas. Le capitaine m'assure que nous partirons le matin à 6 heures. Je profite de ce temps pour écrire mon journal et envoyer des nouvelles aux amis.

Le lendemain en effet, à 6 heures, à peine l'aube paraît, on commence à travailler pour tourner le navire; une heure après, il présente la proue vers l'entrée de la baie. Un individu arrive essoufflé et me dit: «Je viens de San-Paulo pour rejoindre un débiteur; il est sur le navire, il se sauve, je veux le faire arrêter par la police.» Je l'adresse à un des officiers, qui lui répond en anglais; mais le Brésilien n'en comprend pas un mot, et pendant qu'il se perd en explications, le navire part, emportant créancier et débiteur. Heureusement que la baie est longue et qu'il faut une heure pour en sortir. Pendant ce temps, on peut faire comprendre la malencontreuse aventure au capitaine, qui fait déposer à l'entrée de la baie le trop empressé créancier. Celui-ci s'en retourna sans argent, trop heureux de ramener sa personne. Le Mondego est surtout disposé pour les marchandises. Les passagers, toujours en petit nombre, sont relégués à l'arrière et presque sur l'hélice; les secousses que celle-ci imprime au navire se communiquent au corps des malheureux voyageurs et redoublent leur mal de mer.

Nous avons à bord, outre les officiers, un Autrichien, inspecteur de la maison Rimmel pour ses fabriques de parfumerie au Brésil et à la Plata; un Canadien anglais avec sa femme, de Chicago; leur fils, âgé de dix ans, est porté au bras depuis qu'il a été mordu à la jambe par un gros chien, à Rio-Janeiro. Nous avons aussi un Romain, qui a inventé une manière de conserver la viande. Il vient d'avoir la fièvre jaune à Rio, et il se sauve. Un docteur italien a aussi perdu de la fièvre jaune à Rio sa jeune femme de 22 ans un mois après son arrivée: il s'en va avec son fils à Buenos-Ayres.

Le 29 juin, nous longeons les montagnes de la province de Santa-Cattarina, le vent est debout: nous ne filons que 9 nœuds 1/2, le tangage rend la promenade impossible.

Les émigrants à bord sont une centaine, Italiens et Espagnols; les Napolitaines vivent un peu trop à la japonaise, et le capitaine soupire après le moment de s'en débarrasser.

La machine, construite depuis 12 ans, manque des derniers perfectionnements. Le 30 juin, navigation tranquille: c'est samedi. Les officiers font la visite réglementaire du navire, et l'équipage, la manœuvre de l'incendie. Je rends encore visite aux émigrants. Je trouve des Espagnols, des Napolitains, des Piémontais, quelques Françaises et une Niçoise. Ils se plaignent du désordre produit par quelques émigrants et surtout émigrantes; ils se réjouissent de voir approcher la fin du voyage. Plusieurs reviennent de Rio-de-Janeiro, où ils ont été malades et ont perdu des parents. Je distribue des gâteaux aux nombreux enfants, toujours heureux quand on pense à eux. À propos de chant et de musique, grande querelle entre un Anglais et un Américain; l'harmonie n'est pas parfaite entre ces deux peuples.

1er juillet.—Mer très calme; mais roulis très fort, probablement à cause des courants à l'approche du grand fleuve de la Plata. Nous avons toujours la côte à droite, mais elle est si basse qu'elle ne peut être vue que de la dunette.

Le 2 juillet.—Durant la nuit, on a ralenti la machine pour arriver à la pointe du jour. À quatre heures, nous sommes en face de Montevideo. Le phare tourne ses feux sur le sommet du Cerro, la ville dort, et les nombreux navires à l'ancre semblent dormir aussi. À sept heures, le soleil dore l'horizon de ses rayons de feu. Nous attendons avec impatience la visite de la Santé pour connaître notre sort. À neuf heures, un steamer accoste et nous envoie en quarantaine pour vingt-quatre heures à l'île de Florès, à douze lieues d'ici. Les passagers alors ressemblent fort à ces clients qui, au sortir de l'audience, où ils ont été condamnés, ont vingt-quatre heures pour maudire leurs juges: ils maudissent la quarantaine, la fièvre, le Brésil, l'Uruguay, et je ne sais quoi encore. Pour se consoler, on va déjeuner, et pendant ce temps, le navire arpente les eaux bourbeuses de la Plata pour nous conduire à l'isola de Florès, ainsi appelée du nom d'un des présidents de la République orientale.

À midi, nous sommes en face de l'île, mais il faut longtemps pour débarquer les émigrants et leurs bagages. Le pursuer (économe), qui fait l'appel des noms italiens et espagnols avec l'accent anglais, ne peut être compris et jette un peu de gaieté parmi ce monde attristé. À deux heures, notre petit canot nous dépose sur la plage, où nous trouvons nos bagages. On nous fait ouvrir nos malles pour que nos effets prennent l'air pendant un certain temps; enfin je puis me dégager et obtenir une chambre au lazaret, au compartiment des premières. Pas de chaise et pas de table; je vole une chaise au voisin et m'empare d'une mauvaise table à la salle à manger. Je puis ainsi rédiger mes correspondances à divers journaux.

Le ciel est pur, le panorama magnifique; l'air frais redonne la vie; je bénis Dieu d'une prison si bénigne. Le garçon qui me sert est Espagnol: il sait un mot anglais: all right, deux de français, trois d'italien; il est fort prévenant et veut que je note son nom: Francisco-Fernandes Martines.

Que de pauvres passagers ayant envie de grogner il voit tous les jours! Dans cette année, cinq seulement ont eu ici la fièvre jaune; trois sont guéris, deux sont morts: un Français et un Allemand.

À cinq heures, on sonne le dîner; il est mauvais, mais l'appétit le rend délicieux. Après le dîner, pendant que mes compagnons jouent au billard, à la clarté du phare, j'inspecte l'île; mais lorsque je me dirige vers le phare, je me heurte à un fil de fer posé à 10 centimètres du sol; immédiatement la porte de la tour s'ouvre et un soldat sort en criant: Qui vive?—Se puede visitar el fanal?—No se puede da nuece, convien tornan a magnana.—Sta bueno.

La nuit était froide, le vent parlait comme notre mistral. À cinq heures et demie, j'allume une bougie et reprends mon travail. À huit heures sonne le café, et peu après on présente la note: deux pesos et demi, environ 14 fr. À onze heures, déjeuner et ensuite départ.[Table des matières]

CHAPITRE VIII

L'Uruguay et la Plata.

Montevideo. — La République orientale ou de l'Uruguay. — Population. — Surface. — Produits. — Exportation. — Importation. — Les Saladeros. — Fray-Bentos et l'extrait de viande Liebig. — Un calcul pour s'établir dans le pays. — Forme de gouvernement. — L'armée. — Rôle de la petite république. — Villa Colon. — Le velario. — Traversée de la Plata. — Buenos-Ayres. — Rues et monuments. — Climat. — Agriculture. — Colonies. — Industrie. — Commerce. — Chemins de fer. — Presse. — Navigation. — Postes et télégraphes. — Budget. — Armée. — Marine. — Main-d'œuvre. — Immigration. — Monnaie. — Dette. — Culte. — Instruction publique. — Assistance publique. — Justice.

C'est le mardi 3 juillet, vers midi, que je quitte l'île de Florès et la quarantaine, et vers trois heures le petit vapeur me dépose sur le quai de la douane, à Montevideo. La visite des effets ne fut pas longue. Je les dépose à l'Hôtel Oriental et parcours la ville dans toutes les directions pour remettre les nombreuses lettres de recommandation aux banquiers, commerçants, missionnaires et hommes de lois.

La ville de Montevideo, sur une presqu'île en colline, est bâtie régulièrement; ses rues sont assez larges et se coupent à angle droit; la partie haute est plate et occupée surtout par les édifices publics: la cathédrale, qu'on appelle ici la Matriz, vaste église en style romain à croix latine avec coupole; le palais du gouvernement local, le théâtre, le palais du gouvernement de la République, etc. Les autres rues descendent à l'est et à l'ouest vers la mer; les maisons ont généralement un étage sur rez-de-chaussée et sont ornées en style italien parfois un peu surchargé. On peut dire que Montevideo figurerait bien parmi les belles villes européennes. Elle est la capitale de la République orientale de l'Uruguay et compte 100,000 habitants. Son nom lui vient de Magellan, qui le premier, découvrant le Cero, mont qui fait face à la ville, dit: Montem video; d'où le nom de Montevideo.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Montevideo.—Boulanger portant le pain.

La majeure partie des habitants sont Européens ou fils d'Européens, principalement Italiens, Basques, Français et Espagnols; les Italiens possèdent environ la moitié des immeubles de la ville.

La République de l'Uruguay est située entre le 30° et le 35° de latitude sud et limitée à l'est par l'Atlantique, à l'ouest par la République argentine, dont elle s'est séparée en 1825 après des guerres sanglantes; au nord par le Brésil, au sud par l'estuaire de la Plata, formé de la jonction des deux fleuves Parana et Uruguay.

La superficie est d'environ 187,000 kilomètres carrés, divisés en 15 départements, et la population d'environ 450,000 habitants, mélange d'Indiens, d'Espagnols et d'autres Européens. Les principales sources de produits sont l'agriculture et l'élevage du bétail. En 1882, l'exportation comprend, pour les produits animaux, 49,180 balles de laine, 456,100 cuirs salés de bœuf, 1,289,900 cuirs secs, 1,615 balles de cornes, 1,285 balles de soies de porc, 5,475 pipes de suif.

Pour les produits agricoles, en 1882, on a exporté 13,500 kilos de millet, 53,664 sacs de son, 41,500 sacs d'avoine, 610 chevaux, 10,660 moutons, 5,000 sacs d'orge, 183,500 sacs de farine, 132,000 sacs de maïs, 2,800 mules, 10,000 sacs de pommes de terre, 9,000 quintaux de foin, 19,500 sacs de blé, 440 quintaux de luzerne.

L'importation pour 1881 s'est élevée à 8,514,000 piastres fortes, soit environ 43,000,000 de francs.

Dans cette somme, la France figure pour 1,371,130 piastres fortes, soit environ 7,000,000 de francs, en huiles, absinthe, sucre, bière, cognac, sardines, vermouth et vins.

Parmi les saladeros de l'Uruguay figure celui de Fray-Bentos, pour la préparation de l'extrait de viande Liebig. En 1882, il a tué 170,300 animaux, avec un profit net d'environ 2,000,000 de francs. Cet établissement est le plus important du pays. Il possède 76,500 acres de terre et en loue 52,000, sur lesquels il nourrit 41,000 têtes de bétail. Il vient d'acheter un nouveau terrain de 10,000 acres pour environ 2,300,000 fr. Pour cette année, qui a été mauvaise à cause de la cherté des animaux et de leur mauvais état, il a pu donner aux actionnaires un intérêt de 10% et mettre environ un demi-million de francs à la réserve. Je comptais visiter cet établissement sur le fleuve Uruguay, à deux jours de navigation de Montevideo, mais un des directeurs, à Buenos-Ayres, m'apprit qu'il venait de prendre son repos d'hiver, et que depuis une semaine tout était fermé: je dus donc renoncer à cette visite et me contenter d'en voir les opérations sur le dernier compte rendu de la Société, dont j'ai extrait les chiffres que je viens d'indiquer.

De la Rivista mercantil de la Republica Oriental, je relève le calcul ci-après, pour une famille composée de père, mère et un enfant, qui voudrait s'établir dans la République pour s'occuper d'agriculture sur un terrain de 15 hectares:

Frais d'établissement.

Une maison avec cuisine 550 fr.

Deux bœufs 230

Une vache à lait 70

Instruments aratoires 100

Deux charrettes 110

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Total 1,060 fr.

Frais de l'année.

10%, intérêt du capital 110 fr.

Loyer de 15 hectares 95

Semences et autres 160

Travaux 140

Nourriture 650

Imprévu 90

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Total 1,245 fr.

Produits de l'année.

5 hectares de blé donnant 60 hectol. à 15 fr. 870 fr.

5 hectares maïs donnant 80 hectolitres à 6 fr. 440

3 hectares produits divers 320

2 hectares herbe pour les animaux »

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Total 1,630 fr.

Déduire les frais de l'année 1,245

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Bénéfice de l'année. 385 fr.

Naturellement je ne garantis pas l'infaillibilité de ces chiffres!

La forme de gouvernement est la République avec un président et deux Chambres électives. Le président actuel est le général Sanctos, porté à cette haute situation par le parti militaire. Tout le monde dans le pays sait qu'il y a quinze ans il était charretier. On voit souvent dans l'histoire des personnes de la plus basse condition élevées au faîte des honneurs et du pouvoir, et on leur pardonne l'obscurité de leur origine si, par une grande droiture et honnêteté et par de vrais talents, ils font le bien public. L'armée compte de 6 à 7,000 hommes, costumés et équipés à la française; mais on dit qu'un trop grand nombre sont officiers.

L'Uruguay, comme la Suisse, la Hollande, la Belgique, en Europe, est un petit État qui sert de tampon entre des États plus forts et jaloux. À ce titre, il rend un véritable service; mais pour conserver son indépendance dans ces conditions, il a besoin d'une grande sagesse et doit donner une sérieuse prospérité à ses habitants. Les troubles prolongés, les souffrances du peuple seront un facile prétexte à l'un ou l'autre de ses voisins pour se l'annexer au nom du rétablissement de l'ordre ou d'un meilleur gouvernement.

Mais revenons à l'emploi de mon temps. Après avoir vu les diverses personnes pour lesquelles j'avais des lettres, je me rends à la station du ferro-carril central, en route pour Villa Colon, chez les Salésiens, enfants de dom Bosco. Dans le train, je rencontre le supérieur du collège, D. Lasagna, que j'avais connu à Nice, et D. Borghino, nommé chef de la maison qui va être ouverte à Nycteroy, dans le Brésil. Après trois quarts d'heure de chemin de fer, nous trouvons une voiture qui nous conduit au collège par une demi-heure de route dans un chemin fangeux. On appelle Villa Colon un vaste terrain acheté par une compagnie dans le but de le lotiser et de le revendre pour villas.

À cet effet, on avait tracé de magnifiques allées plantées d'eucalyptus, construit une église et un collège, dans la pensée d'amener là les familles riches durant l'été. La mode ne s'en étant pas mêlée, la compagnie a fait faillite, mais le collège est resté et on l'a confié aux prêtres Salésiens. La construction est bien disposée, la chapelle gracieuse, les cours vastes. Le bon P. Lasagna me fait visiter les classes et les études; puis, au réfectoire, après le souper, il présente le voyageur aux élèves, et le voyageur leur parle en langue française, comprise par la plupart d'entre eux.

Nous passons une partie de la soirée en causeries. Le Père m'apprend qu'il a dans le collège 70 élèves des meilleures familles, payant une pension qui varie de 50 à 100 fr. par mois; 16 professeurs font tous les cours de l'enseignement secondaire jusqu'à la philosophie inclusivement. Ils dirigent en même temps un Observatoire qui recueille trois fois par jour les données météorologiques et sera un peu plus tard en état de signaler l'approche des tempêtes. Dans un temps où le monde se montre si avide des données de la science, il est fort habile et fort pratique pour une Congrégation religieuse de s'imposer le travail facile mais incessant d'un Observatoire.

Notes in this chapter

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