II
Reading edition
CONTES DE FRANCE
Le jeune Alexis
HISTOIRE LUE DANS UN MANUSCRIT DU XVIIIe SIÈCLE
I
Vers la fin du règne de Louis XIV, un incident tragique excita pendant quelques jours la curiosité de la Cour et de la ville. Un magistrat fort connu, âgé d'environ cinquante-cinq ans, M. de Villebéat, fut trouvé mort, un matin, dans sa chambre. Il s'était pendu. Près du cadavre, un billet contenait ces simples mots:
«Je meurs de ma main.»
On se perdit en conjectures sur les causes de ce suicide. Les gens qui avaient connu le défunt, scrutèrent sa vie pour expliquer sa mort. Il courut sur lui mille bruits plus ou moins bizarres. On parla de pertes au jeu, de chagrins de famille, de désespoir d'amour, de maladie incurable, de scrupules judiciaires, de misanthropie, de fièvre chaude. Bref, le public eut mille explications, mais aucune certitude.
M. de Villebéat avait toujours conservé une tenue strictement respectable, toujours montré un esprit lucide dans un caractère froid. Il s'était marié jeune; sa femme était morte sans enfant, deux ans après le mariage. Plus tard, on lui avait attribué vaguement une ou deux maîtresses; il avait laissé dire, ne s'était jamais compromis, et avait profité de ses loisirs pour faire une traduction recommandable de Virgile, d'Horace et de quelques autres poètes de l'Empire romain. Son passé ne donnait aucune prise, la médisance s'y rompait les dents.
Mme de Maintenon, fort intriguée par cette catastrophe mystérieuse, voulut savoir le mot de l'énigme. Elle fit demander des explications au lieutenant-général de la police du roi.
Après le conseil des ministres, tandis que le vieux roi était entre les mains des docteurs, Mme de Maintenon se retira avec son confesseur dans ses petits appartements et l'on introduisit le lieutenant de police.
II
«Avez-vous, monsieur, les renseignements que je vous ai fait demander?
—Que Votre Grâce me pardonne de ne pas avoir prévenu ses désirs! J'aurais été fort malheureux et fort malavisé si, avec les ressources dont nous disposons, je n'avais eu la clé du mystère.
—Ah! très bien; vous pouvez parler, nous ne serons pas interrompus. Je vous écoute.
—Votre Grâce daignera excuser les longueurs du récit, car il faut reprendre les choses d'assez loin. M. de Villebéat avait à son service, il y a dix ans, un laquais fort adroit, nommé Sylvain Vincru. Ce garçon était dévoré de la passion du jeu. Un jour, il emprunta furtivement à son maître une somme ronde qu'il courut hasarder et perdit net. Le larcin fut découvert. Sylvain se jeta aux pieds de M. de Villebéat, qui fut inexorable, le livra à la justice et le laissa aller aux galères. Là, ce malheureux eut une conduite si exemplaire et montra une si rare intelligence, qu'on lui offrit son pardon et un emploi dans la police. Il accepta, rendit des services et devint un de mes auxiliaires les plus précieux.
«Peut-être espérait-il dès lors trouver ou inventer une occasion de vengeance contre son ancien maître. Quoi qu'il en fût, il lui était réservé de satisfaire pleinement ses rancunes.
«Votre Grâce a-t-elle entendu parler, l'an dernier, de l'assassinat du capitaine de Noisly, au cabaret de la Pomme de Pin? Le capitaine avait incorporé dans sa compagnie un tout jeune homme, un enfant perdu de Paris, admirablement beau, qu'on nommait Alexis. Il l'avait pris en grande affection, et tous deux menaient une existence indiscrètement joyeuse, faisaient ensemble des soupers fins, s'ébattaient à la ville et aux champs, buvaient sans maîtresses et semblaient s'aimer comme jadis Alexandre et Héphestion.
«Un soir d'hiver, ils allèrent au cabaret. Ils prirent une chambre séparée, burent tête à tête force bouteilles, firent du tapage; puis le lieu de l'orgie devint absolument silencieux. La nuit s'avançait; ne les voyant pas sortir, le cabaretier fit enfoncer la porte fermée à clé et trouva le capitaine tué d'un coup de poignard. On s'aperçut que son jeune compagnon était monté, sans être vu, au troisième étage et s'était introduit dans la chambre d'une servante, sous les vêtements de laquelle il avait pu s'échapper sans que personne y prît garde.
«Sylvain fut chargé de retrouver le coupable. Je ne saurais vous dire quelles ruses il employa, mais quatre mois plus tard, il avait découvert Alexis. L'aventure est assez singulière. C'est dans un couvent qu'il arrêta ce jeune criminel. Par des manoeuvres d'une audace et d'une adresse incroyables, Alexis, toujours déguisé en fille, avait réussi à se procurer de l'argent, des papiers lui conférant une individualité féminine, et même des protections influentes, dévouées. Au moment où il fut pris par ce sorcier de Sylvain, il passait pour une orpheline d'une fervente dévotion, portait le costume des novices et allait prononcer des voeux. Je fis comparaître devant moi les deux abbés confesseurs de la communauté et leur épargnai d'autant moins les vertes réprimandes, que je les vis plus rouges et plus embarrassés en ma présence.»
III
Mme de Maintenon, à ces mots, fronça le sourcil.
Le Révérend Père, qui se trouvait en tiers dans l'entretien, sourit finement et lui dit:
«De la patience, madame! Quand on soulève le voile qui cache la vérité, on voit souvent plus de choses qu'on ne voudrait. Ce n'est pas la faute de M. le lieutenant de police. Je désirerais seulement savoir le nom de ce couvent.
—Est-ce bien nécessaire? repartit l'adroit courtisan, en souriant aussi. Ma mémoire, je l'avoue, me fait un peu défaut sur ce point. Pour continuer le récit, je renvoyai les abbés sans les plus inquiéter. Alexis était sous les verrous. La justice fut saisie de l'affaire. C'était fort grave. M. de Villebéat fut désigné pour interroger le prisonnier. Il se transporta par deux fois auprès de lui, et eut avec lui deux longues entrevues sans témoins. Le lendemain Alexis s'évada.
«Sylvain, qui avait fait des prodiges pour opérer la capture, fut tout d'abord exaspéré par cette évasion. Il jura qu'il retrouverait son homme. On soupçonnait un geôlier de corruption; on ne put cependant ni enivrer, ni faire jaser le drôle. Sylvain était devenu méditatif et sombre. Mais, toutes informations prises, il parut avoir enfin conçu une grande espérance. Il m'assura qu'il comptait m'apporter prochainement des nouvelles qui feraient du bruit, me demanda ce que je pensais du juge qui avait interrogé Alexis, me regarda étrangement quand je lui eus répondu que le magistrat était au-dessus des soupçons, me réclama quelques avances et se mit en campagne.
«Depuis l'évasion d'Alexis, rien n'était changé, en apparence, dans les habitudes de M. de Viilebéat. Cependant, Sylvain s'aperçut bientôt que presque tous les soirs, par la petite porte d'une masure donnant sur une ruelle déserte et communiquant avec l'hôtel du magistrat, sortait un homme de haute taille, le manteau sur le nez, le chapeau sur les yeux, qui rapidement s'éloignait et disparaissait comme par enchantement. Cet homme mystérieux, il en eut bientôt la certitude, n'était autre que son ancien maître, lequel, dans l'ombre, se rendait par plusieurs détours à un petit logis de la rue des Tourterelles-Sainte-Ursule. Sylvain interrogea les voisins et apprit d'eux qu'en ce logis habitaient un brave vieil homme et une bonne vieille femme avec leur petite-fille, une ravissante demoiselle de vingt ans, qui ne sortait jamais. Un parent venait les voir dans la soirée, disait-on. Ils étaient riches, d'ailleurs, et ne ménageaient pas la dépense.
«Sylvain pénétra un jour dans la maison, habilement grimé en commis marchand d'étoffes. Il réussit à entrevoir la prétendue jeune fille, et, du premier coup d'oeil, reconnut le trop charmant Alexis. Le lendemain, il prit six hommes armés et alla s'embusquer non loin de la discrète habitation. Le visiteur habituel apparut vers neuf heures du soir; il avait la clé de la porte et entra. Au bout d'une heure, Sylvain crut le moment venu d'entrer à son tour. Il escalada, suivi de ses hommes, le mur d'un petit jardin qui se trouvait derrière les bâtiments. La vieille femme était dans la cuisine, occupée à arranger un plat; elle fut saisie et bâillonnée en un clin d'oeil. Le vieillard, son prétendu mari, descendait l'escalier; il fut également surpris et traité de la même façon. Pas un cri n'avait révélé la présence de mes gens. Ils montèrent avec précaution au premier étage, et Sylvain s'avança sans bruit. Une porte était entr'ouverte; il y glissa ses regards, et voici l'étrange spectacle qu'il aperçut.
IV
«La chambre était décorée à l'antique, de manière à simuler une salle de repas dans une maison romaine. Un ciel étoilé était peint au plafond. Sur les quatre murs, des moulures représentaient une suite de colonnes corinthiennes, entre lesquelles apparaissaient, avec une perspective soigneusement ménagée, de beaux paysages méridionaux. Aux encoignures, se dressaient les statues de Virgile, de Lucain, d'Horace et de Martial. Une table, chargée d'amphores et de mets délicats dans une vaisselle de forme ancienne, occupait le milieu de la pièce. Contre cette table étaient deux lits de festin, disposés à la mode latine. Sur l'un s'accoudait nonchalamment le bel Alexis, en tunique de laine blanche à franges d'or; les admirables boucles de ses cheveux blonds étaient couronnées de roses. Tels les jeunes affranchis du temps des premiers empereurs. Sur l'autre lit se trouvait M. de Villebéat, également travesti, en toge à bande pourprée, en sandales, le col et les bras nus; il se prenait probablement lui-même pour un poète antique, favori d'Apollon et des Muses, de Bacchus et de Jupiter. Ce décor, ces costumes avaient incontestablement plus d'exactitude historique que ceux des théâtres où l'on joue le Britannicus de M. Racine.
«Les convives étaient en train de faire une libation au dieu Pan; ils paraissaient s'abandonner à la plus douce volupté. Sylvain, en s'avançant pour mieux voir, trébucha assez lourdement contre un défaut du parquet. Les deux Romains se dressèrent inquiets. Sylvain appela ses hommes; tous se précipitèrent. Alexis et son hôte, stupéfaits, se rendirent sans même essayer de se défendre. On leur fit revêtir des habits plus modernes, plus décents. M. de Villebéat offrit tout bas à Sylvain une fortune considérable s'il voulait lâcher sa proie. Sylvain ne daigna pas répondre. Un carrosse attendait dans une rue voisine; on y mit les prisonniers. Ils me furent amenés. Quand ils parurent, je demandai au jeune homme s'il avouait être le meurtrier du capitaine de Noisly. Il ne répondit pas. Je le confrontai avec plusieurs témoins qui le reconnurent tous.
«Il était impossible de conserver le moindre doute. Je le fis mettre au secret. M. de Villebéat regardait, écoutait, blême, affaissé, anéanti.
V
«—Pourrez-vous maintenant m'expliquer, monsieur, lui demandai-je, le singulier rôle que vous avez joué dans cette affaire?
«Il fit un effort pour répondre:
«—C'est… c'est une folie… bégaya-t-il.
«—Une folie d'antiquaire, une folie latine! ajoutai-je. Vous êtes libre, du reste, monsieur; je vais vous faire reconduire à votre hôtel, où vous voudrez bien toutefois vous tenir à la disposition de la justice.
«Il ne répliqua rien. Je le fis escorter jusque chez lui, et l'on prit des dispositions pour qu'il ne pût disparaître. Le lendemain, comme vous savez, on le trouva mort dans sa chambre.
«Je ne crois pas, madame, devoir ajouter le moindre commentaire à ce simple exposé des faits. Il est évident que M. de Villebéat avait perdu l'esprit. Le clergé ne s'est pas opposé à ce qu'il fût enterré en lieu saint.»
Le narrateur se tut; il y eut un silence.
«Les hommes les plus graves, fit enfin la marquise, ont souvent d'étranges manies. J'ai vu M. de Villebéat plusieurs fois; il paraissait intelligent, méditatif, presque austère. Il est devenu fou, sans doute, absolument fou, monsieur. Ces décors, ces costumes romains, c'est de la folie pure.
—De la folie pure! c'est beaucoup dire; mais certainement sa raison était troublée. Il avait eu le tort de trop s'adonner à la littérature romaine; elle est parfois très capiteuse, très dangereuse, même pour un magistrat.
—Certes, ajouta le Révérend Père avec toute sa gravité ecclésiastique, il eût mieux fait de chanter: Turris eburnea! que: Formose puer!
—Votre Grâce, reprit le lieutenant de police en s'adressant à la marquise, daignera-t-elle m'indiquer ce qu'il convient de faire du prisonnier qui nous reste?
—Cet Alexis?
—Lui-même.
—Il faut le mettre à la Bastille et étouffer l'affaire; nous n'aimons pas les scandales.»
Alexis fut donc enfermé dans la célèbre prison de la porte Saint-Antoine. On l'y oublia vite. Le manuscrit auquel nous avons emprunté les éléments de ce récit, prétend que bientôt, sous la Régence, il parvint à en sortir. Il se serait même, paraît-il, insinué, à force d'intrigues, dans les bonnes grâces du cardinal Dubois; et, doté d'une grasse abbaye, il serait mort vieux, dans les ordres, en parfaite odeur de sainteté.
Nouvelle Manière de Coller les Timbres-Poste
I
Bien des gens vont chercher bien loin des moeurs extraordinaires et d'originales aventures. Ils ont tort. Si l'imprévu habite quelque part, c'est dans nos murs. De tous les points du globe terrestre très certainement, et très probablement de tous les points de tous les autres globes, Paris est l'endroit le plus étrange, non seulement pour les étrangers, mais pour ses habitants eux-mêmes, pour ses propres fils et ses propres filles.
Je le dis; je le prouve.
II
Voici le fait. La semaine dernière, en plein jour, en pleine capitale de la civilisation, en pleine place de la Bourse, il m'a été donné d'assister à un spectacle inouï, à un spectacle insensé, à un spectacle impossible, à un spectacle abracadabrant, à un spectacle aussi modernement bizarre que bizarrement féodal.
Devant le bureau de poste de la dite place de la Bourse, étaient arrêtées deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, l'une grande et l'autre petite, l'une présentant un profil aquilin accentué en casse-noisette et l'autre offrant une bonne grosse figure moutonnière, l'une portant avec une raideur aristocratique sa toilette riche mais de mauvais goût et l'autre gracieusement habillée d'une humble robe laine et coton, toutes deux facilement reconnaissables, à leur type exotique et à leur tournure spéciale, pour relever d'une nationalité autre que la nationalité française, celle-là devant être de toute évidence une noble dame supérieurement titrée ou rentée, et celle-ci sa femme de chambre ou sa fille de compagnie.
III
La grande vieille se tenait en face de la petite jeune, des timbres-poste dans la main droite et des lettres dans la main gauche. La grande vieille prenait délicatement un timbre entre le pouce et l'index, puis l'élevait à la hauteur des lèvres de la petite jeune. La petite jeune tirait respectueusement la langue. La grande vieille humectait le timbre en le passant sur cette langue, et collait ensuite le timbre, ainsi humecté, à l'angle d'une enveloppe cachetée d'un large cachet de cire rouge.
Je m'arrêtai, ébahi, béant, n'en croyant pas mes yeux, qui s'écarquillaient en larges points d'interrogation.
Le même manège recommença, une fois, deux fois, trois fois. La grande vieille levait chaque fois le timbre exactement à la même hauteur, par un geste exactement pareil. La petite jeune tirait régulièrement une semblable longueur de langue. Puis le timbre redescendait, avec un mouvement identique, de la langue à la lettre.
Les deux travailleuses, la travailleuse active et la travailleuse passive, semblaient faire naturellement la chose la plus naturelle du monde, l'une en salivant, l'autre en collant. Elles opéraient comme chez elles, à huis-clos. Les regards ne les gênaient pas, ne les intimidaient nullement, ne les arrêtaient en aucune façon.
IV
Je m'approchai pour mieux voir.
Il me prit une folle et perverse envie de faire tirer la langue à la grande vieille et de faire humecter un timbre par la petite jeune. Mais elles ne m'honorèrent pas de la moindre attention. Je ne semblais point exister; nul ne semblait exister pour elles. L'opération continua devant moi, à mon nez, à ma barbe, sérieusement, très sérieusement, aussi sérieusement que possible.
On eût dit qu'elles accomplissaient un devoir, qu'elles remplissaient une fonction. Elles étaient imperturbables.
J'aurais bien voulu adresser la parole à madame ou à mademoiselle. Ma curiosité aurait bien eu cette impudence. Mais j'avais peur de les déranger.
Je les aurais bien pincées au-dessus du coude, pour voir si elles étaient réellement des femmes vivantes et non des mirages ou des machines. Mais je craignais d'être alors pincé moi-même en retour par quelque ressort imprévu, ou d'être emporté subitement par ces fées au fond de quelque royaume fantastique.
Et puis, faut-il tout dire?
Oui.
Eh bien! quand l'exercice recommençait, j'espérais toujours que la petite jeune avalerait le timbre ou qu'elle mordrait les doigts de la grande vieille. Et cette espérance impie me clouait au sol; et je restais là, attentif, immuable, de plus en plus ébahi, béant, écarquillé.
V
Je fus déçu. C'est singulier. Mais je dois l'avouer, je fus pleinement déçu. Vous ne le croyez pas? C'est pourtant la vérité. Il n'y eut pas le moindre timbre avalé, pas le moindre doigt mordu.
Quand les sept ou huit lettres eurent été affranchies par le procédé décrit, la grande vieille les donna à la petite jeune, qui les jeta dans la boîte.
Puis, la tête haute, le regard souverainement dédaigneux, le cou tendu, les épaules en arrière, le buste en avant, la taille droite et roide, la démarche automatique, avec un bruit de pas sonnant sec sur le trottoir, la grande vieille s'en alla vers la rue Vivienne, escortée à quatre pas par la petite jeune, qui trottait modestement, les yeux baissés, avec toute la componction d'une première communiante.
VI
Je les suivis des yeux, tant que je pus les suivre, et même au delà.
Chose caractéristique: je n'eus pas l'idée de les suivre autrement, de les suivre pour savoir. Elles me semblaient appartenir à une autre humanité.
Je n'avais pas été le seul témoin de cette scène.
«Est-ce que vous connaissez cette paire de femmes? dit un vieux monsieur décoré.
—Pas précisément, répondit un beau brun.
Mais je sais ce que c'est. C'est une Anglaise de passage avec sa petite bonne irlandaise.
—Pas du tout! interrompit un jeune homme orné de favoris roux. C'est une comtesse allemande et la lectrice polonaise qui l'accompagne en tous lieux.»
Et chacun, tirant de son côté, rentra dans le combat pour l'existence.
Angleterre et Irlande, Allemagne et Pologne? Je ne sais vraiment à laquelle des deux hypothèses m'arrêter. L'une n'est pas plus invraisemblable que l'autre, n'est-ce pas?
Si ça vous amuse, devinez.
Le Beaumarchais. 24 avril 1881[1].
[Note 1: Nous prenons soin de dater cette petite étude, faite exactement d'après nature: on l'a imitée et exploitée avec succès.]
La Veillée
L'été aux yeux bleus, l'été aux cheveux blonds et aux lèvres chanteuses, l'été couronné de rouges coquelicots, s'est envolé bien loin, bien loin, par delà les prés, par delà les monts, par delà les mers, sur son char léger comme un nid et qu'emportent deux fines hirondelles.
Les dahlias se sont fanés; on a rentré le regain; on a cueilli et mis au pressoir les grappes de la vendange. Le chaume a crié sous les guêtres du chasseur. La terre a laissé tomber sa joyeuse robe verte et s'est vêtue de brun. Et l'automne s'est endormi au fond des bois, sur un lit de feuilles mortes.
Sous le ciel gris, sous le ciel sombre, le jour a rapetissé, rapetissé de plus en plus, comme un bûcheron qui, à chaque pas, se courbe plus bas, et plus bas encore, sous la pesanteur de son fardeau.
Les granges sont pleines, les champs sont nus. Dans l'étable chaude, les bestiaux ruminent; et dans l'air froid de la forêt dépouillée, sur la cime des arbres maigres, les corbeaux noirs saluent de leurs croassements l'Hiver, le rude vieillard à la chevelure blanche qui, lentement, paraît à l'horizon, et qui descend vers la plaine en soufflant dans ses doigts.
C'est le temps des longues veillées. La vallée est blanche de neige; la vallée est blanche comme une tombe. La nuit, cette immense chauve-souris, s'en va plus tard et revient plus tôt; elle étend ses ailes sur la campagne, et il semble que ses grandes et lourdes ailes d'ombre soient devenues plus larges et plus épaisses.
La flamme voltige, rit et bavarde sur les fagots secs. C'est la saison du foyer, et voici le soir venu. La lampe s'allume, les ombres dansent sur les murailles.
Quoique la saison soit dure, les hommes se sont levés de bonne heure, et toute la journée ils ont travaillé dans la grange, dans le grenier, dans la petite cour du fond. Ils ont soupé, ils se sont couchés las. Dans la chambre de derrière, les femmes se sont assises en rond; des voisines sont arrivées; on cause à la lueur de la lampe rougeâtre et fumeuse. Les grand'mères racontent des histoires. Les quenouilles sont garnies, les rouets tournent, et le vieil Hiver, qui aime les veillées et les contes, s'arrête au dehors, s'accoude à la croisée, dans le noir et le froid des ténèbres, regarde vaguement la flamme monter et descendre dans l'âtre, sous le grand manteau de la cheminée, et écoute les éternelles histoires d'amour, de fées ou de fantômes, que les aïeules ridées répètent aux filles naïves.
Les histoires sont douces parfois et parfois terribles. On rit et l'on a peur. Et l'on est heureuse de rire, et l'on est contente d'avoir peur. Les fillettes expérimentées écoutent avidement comment il faut faire, à la Noël, pour savoir si on sera mariée dans l'année, et comment il faut faire, à Pâques-Fleuries, pour savoir avec qui l'on sera mariée. Il vient un silence. Le Souvenir tisonne le coeur à moitié refroidi des pauvres vieilles, et l'Espérance chatouille et fait rougir les vierges potelées. La Jeannette ou la Gothon ouvre un vieux paroissien et lit un chapitre de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Puis les histoires reprennent. C'est la Belle-aux-Cheveux-d'Or ou le Bonhomme-Misère; c'est le fantôme blanc du château des Aigues ou la fée Coloquinte. Une voix fraîche demande ce que c'est qu'un gnome, et le grillon chante dans un coin, et une voix chevrotante ajoute que le grillon est fée, que le grillon est peut-être un gnome. Lisa prétend qu'elle aime mieux les sylphes; la mère Miche dit qu'elle a vu jadis des farfadets, quand elle était enceinte de son fils Jean, qui a été amputé et a péri pendant la guerre contre les Prussiens.
La guerre! on parle alors de la guerre, et des trahisons des généraux, et des petits mobiles qui sont morts de froid à Paris ou dans les montagnes de l'Est; on parle de la rançon, de la revanche; on cite des noms, on maudit les méchants et l'on bénit les bonnes gens de Suisse qui ont si bien accueilli et si bien soigné nos pauvres soldats en déroute. La mère Miche dit que les malheurs ont été pires qu'en mil huit cent quatorze, et que si l'on avait encore pareille infortune, le pays ne s'en relèverait pas.
Une bête s'éveille et mugit dans l'étable; une fille sort et va voir. On se tait. Denise fredonne. Lisa lui dit de chanter; et elle chante, tout en filant, un beau cantique de première communion. On lui demande alors une chanson gaie. Elle n'en sait pas, dit-elle.
«Et celles que René t'a apprises?» lui insinue tout bas la petite Aline.
Denise rougit, mais reste muette. C'est sa grand'tante Ursule, une grand'tante de quatre-vingt-dix ans, qui lui souffle:
Il faut de la coquetterie; L'amour, oui, l'amour veut cela. Par ce moyen femme jolie Toujours, oui, toujours règnera.
La chanson en reste là; le vent hurle, la neige tombe; la mère Miche s'endort sur sa quenouille et ronfle. On la réveille, elle se rendort. Les fillettes parlent un instant de l'amoureux infidèle qui trompa sa fiancée pour épouser une veuve et fut transformé en loup blanc la nuit de ses noces. L'une dit que ce n'est pas vrai, et qu'il s'est sauvé en Amérique avec le précieux magot de sa vieille épousée. L'autre soutient la métamorphose. La conversation languit, les yeux s'appesantissent, on ne travaille plus. On se rapproche, on dit du mal de la femme du meunier, qui a jeté un charme à deux garçons du village.
Sur ce, dix heures sonnent.
«Déjà dix heures!—Maman, réveillez-vous et allons nous mettre au lit!»
On se lève, on tourne, on range; les voisines partent. La fermière et ses deux filles restent seules. La cadette ferme soigneusement les rideaux; l'aînée tire les verrous sur la porte de l'allée. La mère va reposer près de l'époux endormi; les deux petites paysannes s'agenouillent sur l'étroit tapis, au pied de leur couchette blanche; elles font tout haut leur prière à l'unisson, s'embrassent et s'endorment.
O sainte simplicité, veillées du soir, refrains naïfs, calme des villages, bonne odeur des fagots, contes toujours les mêmes et toujours amusants, rires francs et honnêtes médisances! Peut-être valez-vous mieux encore que les propos des valseurs bien gantés et que toutes les représentations du grand Opéra.
Ernest, Coiffeur
Cet homme, qui se tient là, sur le pas de sa porte, debout, tête nue, en manches de chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, c'est Ernest, coiffeur, rue de Corinthe, numéro 13 bis.
La rue de Corinthe est une rue montante, qui grimpe, par une pente assez raide, vers la butte Montmartre, et au bout de laquelle, tout là-haut, apparaissait naguère le tronçon de cette tour Malakoff, décapitée après les jours néfastes de 1870-1871.
La rue de Corinthe est une rue presque aussi galante que montante. Pas beaucoup de bruit, point une grande animation dans cette rue. De rares voitures la gravissent au pas. Les hautes maisons noirâtres, à six étages et à quatre ou cinq croisées de façade, s'alignent régulièrement de chaque côté, le long des deux trottoirs. Aux fenêtres des premiers étages, les rideaux sont doublés de transparents en percaline rose ou jaune, ayant pour embrasses des rubans. Plusieurs hôtels garnis, des crémeries, des étalages de fruitières, un marchand de fleurs naturelles, deux herboristes, une revendeuse, un liquoriste et un coiffeur.
Le coiffeur, c'est Ernest, présentement debout, tête nue, en manches de chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, sur le pas de la porte de sa boutique. A la lueur du gaz qui brûle, sans verre, au bec d'un simple appareil à deux branches, se détache, formant trois lignes de caractères jaunes, parmi deux fioritures, dont l'une ressemble à une frisure et l'autre à un accroche-coeur, une enseigne mythologique et suave, composée par Ernest lui-même: Au Boudoir de Vénus. Ernest, coiffeur, a longtemps hésité, à l'origine, entre Hébé, Aspasie, Pompadour et Vénus. Tel que le berger Paris, c'est à Vénus qu'il a donné la pomme, une petite pomme de rainette à poudre de riz et à houppette, se dévissant par le milieu.
Les italiques jaunes, nées du pinceau d'un peintre primitif, brillent à la lueur du gaz, au-dessus des cheveux touffus du coiffeur. Les majuscules sont charmantes. L'A est bouffant comme une crinoline; le B, tel qu'un jeune éléphant, projette en avant sa fine et gracieuse petite trompe; le V, aux ailes ouvertes, semble un oiseau dans le ciel.
Le gaz flambe, rouge et bleu, en dégageant une odeur minérale. Les flacons de brillantine et l'Eau des Sylphes miroitent sur leurs planchettes de verre. Une perruque s'étale en longues boucles sous un globe. Les fausses nattes s'ennuient; la figure de cire semble fondre, tant son sourire est doux!
Sous cette enseigne mythologique à lettres jaunes, entre ces flacons qui luisent et cette figure de cire au sourire fade, rue de Corinthe, numéro 13 bis, à la flamme rouge et bleue du gaz, sur les neuf heures et demie du soir, à quoi songe Ernest, coiffeur, debout sur le pas de sa porte, en manches de chemise et en cheveux noirs touffus?
Il a l'air mélancolique; sa figure osseuse est sombre; sa moustache semble aussi triste que les fausses nattes de sa devanture. Il regarde vaguement dans la rue nocturne. A quoi songe-t-il?
—Ernest, coiffeur, réponds-moi, à quoi songes-tu?
Mais non, ne te dérange pas, ami, tu es bien ainsi; ne réponds rien. Je devine ton âme à ton visage, et ta préoccupation à ton attitude. Je démêle toutes tes pensées avec le peigne de l'imagination.
Ernest, coiffeur, tu penses aux têtes que tu as coiffées ce soir; tu y penses, et c'est ce qui fait ta mélancolie…
Le malheureux! Sous ses cheveux ébouriffés de coiffeur, au fond de sa tête sombre, mille pensées bizarrement provocantes dansent et tourbillonnent; telle, par un soir pluvieux de décembre, la cohue des masques se trémousse sous les arcades d'un bal du boulevard.
Depuis trois ans Ernest est établi; depuis trois ans il est marié, et depuis trois ans mélancolique. Il n'a jamais été beau, quoique vigoureux, et toujours il s'est senti aussi dénué de grâce que dévoré d'ardeurs. Mais jadis il était libre au moins: parfois les nuits d'hiver pour lui se déguisaient en Folies et faisaient sonner à son oreille leur bonnet à grelots; parfois pour lui les nuits de printemps se couronnaient d'étoiles au fond des bois. Il se grisait jadis de bon coeur une ou deux fois par mois, et alors quelles parties de plaisir! Quels quadrilles flamboyants sous les ombrages de la Reine Blanche ou du Château Rouge! On allait, on sautait, on tournait, et l'on faisait aller, sauter, tourner des demoiselles légères, sans préjugés et sans corsets. Quelle bonne bière on buvait avec les danseuses essoufflées, assises devant les petites tables vertes! On revenait en barytonnant du mirliton, bras dessus bras dessous, dix ou quinze ensemble, garçons et filles, sur une seule ligne, tenant toute la chaussée; et vers deux heures du matin, dans une étroite mansarde, Ernest, assis sur le coin d'une malle, jurait à sa danseuse un amour éternel. Le lendemain, il dormait tout debout toute la journée; il travaillait en rêve. Si le patron n'était pas content, il cherchait une autre boutique et l'on recommençait à rire.
Mais un jour, jour néfaste, Ernest a fait connaissance avec une femme de chambre de bonne maison. Elle n'était ni toute jeune, ni bien jolie. Comment a-t-elle ensorcelé Ernest? Mystère! Elle était tenace, elle avait probablement de fortes économies. Elle rendit le pauvre diable ambitieux, le traîna au pied des autels, et l'établit à son compte. Depuis ce temps, Ernest, coiffeur, a perdu son éclat et sa gaîté. Ses yeux sont ternes, ses cheveux se fanent et sa moustache est devenue hargneuse.
Ce soir, il a coiffé toute une noce du quartier. La mariée était d'une fraîcheur vraiment appétissante; elle rougissait et riait; ses yeux avaient des lueurs magnétiques; dans toute sa petite personne blanche couraient des frissons de plaisir et d'espoir. Ernest, coiffeur, arrangea les fleurs d'oranger dans les cheveux de la fraîche créature, et songea, l'air calme, mais l'âme navrée, que jamais sa moitié n'avait été pareille. Puis, avec résignation, il prit son peigne, son fer et son chapeau, quitta la noce et s'en fut à la toilette de Mlle Athalie Gardénia.
Chez Mlle Athalie, Ernest est resté trois quarts d'heure. Il n'en finissait plus. Mlle Athalie a tant de cheveux! Mais ce n'est point cela seulement. Elle ne considère pas les coiffeurs comme des hommes, pas même comme des petits chiens, et ne prend garde à rien devant eux. Elle est belle comme un démon et dédaigneuse comme un ange. Si Mme Ernest était seulement un peu jeune, un peu gracieuse, ou du moins un peu aimable, Ernest, coiffeur, ne serait peut-être pas tourmenté par son imagination. Mais Mme Ernest est maigre, pointue, jaune, avare et jalouse. Elle a mis au monde une petite créature jaune, maigre et vieillotte comme elle. Tous les dimanches, il faut aller voir la petite fille en nourrice. Toute la semaine, la mère reproche au père de n'avoir d'affection ni pour elle, ni pour son enfant. La bourgeoise ne cesse d'être acariâtre, ne cessant de songer qu'Ernest, coiffeur, doit tous les jours coiffer de jolies femmes. Elle en veut même à la figure de cire qui est en montre. Elle a tenté maintes démarches pour faire entrer l'époux dans un bureau. Mais il ne sait pas l'orthographe. Elle en deviendra folle, ou le rendra fou.
Ernest, coiffeur, est revenu ce soir tout pensif et a rasé un client. Puis il s'est mis sur le pas de la porte du Boudoir de Vénus, entre les trois fausses nattes et la figure de cire; il a regardé les belles filles s'en aller où il pouvait jadis aller les retrouver. C'est précisément un jour gras, une fête de carnaval. Des bergères fripées, que pavoisent des rubans fanés, descendent le trottoir; des gamins effrontés, dont la blouse et l'habit dissimulent mal les formes équivoques, semblent reconnaître l'artiste capillaire et le hèlent cavalièrement. O souvenirs d'une folle jeunesse!… Mais Ernest est détourné de ses pensées par un éblouissement. Mlle Athalie Gardénia vient de filer en voiture. En passant, elle a regardé Ernest comme si elle ne le connaissait pas; et Ernest a encore les yeux illuminés par cette vision…
Et il restera là, l'air ahuri, le coeur triste comme les trois fausses nattes pendues à un fil, jusqu'à ce que la voix criarde de Mme Ernest vienne lui rappeler qu'il est temps de fermer la boutique. Alors, après avoir aidé son petit apprenti à mettre les volets de clôture, il demandera la permission d'aller au café du coin faire une partie de billard avec son voisin l'herboriste. Mme Ernest grognera, l'appellera ivrogne, et Ernest, coiffeur, se glissera tout doucement dehors. Car c'est cette partie de billard quotidienne qui le soutient, qui le fait vivre. Sans cela, il n'aurait plus de coeur à l'existence et se laisserait mourir.
Une heure après il rentrera tout doucement, la joue encore chaude du jeu et du grog américain qu'il s'administre régulièrement chaque soir.
Sa seule consolation, à ce coiffeur marié, c'est cette partie de billard et ce grog américain.
Couche-toi, maintenant, Ernest, mon ami, et tâche de ne pas éveiller ta vertueuse moitié, dont un léger ronflement fait trembler les narines. Surtout ne rêve pas, comme la nuit dernière, que Mme Ernest a coupé la tête de Mlle Athalie avec un de tes rasoirs, et qu'elle te force, implacable et sanglante, à tresser en savants échafaudages la chevelure de cette tête coupée, de cette tête aussi belle et aussi épouvantable que celle de la princesse de Lamballe, sur la table du marchand de vin où les Septembriseurs la firent coiffer par un perruquier blême.
Le Péché
A Biarritz, par une belle nuit de septembre, sur cette terrasse du vieux Casino d'où l'on domine si bien la vaste et merveilleuse étendue de la mer et de la plage, une élégante société de dames françaises et espagnoles respiraient indolemment la brise tiède encore. Un vieux monsieur, le visage rose avec la barbe et les cheveux blancs, très correct, mais assez libre d'allure sous l'indispensable «smoking», mêlait un peu de gravité mondaine à ce groupe charmant et léger.
On eut vite épuisé les sujets de conversation fournis par l'actualité. Le vieux monsieur blanc et rose fit venir des glaces panachées. Tout en savourant avec délice la fraîcheur fondante du citron ou de la framboise, les dames se lançaient, entre deux petites cuillerées, entre deux mignonnes dégustations, une question ou une réponse en l'air. La femme du préfet se mit à parler politique, comme une vraie perruche. Une personne mûre, épouse d'un membre de l'Institut, hasarda un brin de philosophie.
Les Espagnoles, qu'ennuyaient ces exercices peu récréatifs, et qui, tout d'abord, avaient longuement discuté le chapitre des chiffons et le chapitre des chapeaux, tournèrent insensiblement la causerie vers les choses de la religion, ou plutôt de la religiosité. Elles racontèrent des légendes, des superstitions, des apparitions. La vision de Bernadette fut passionnément commentée; on attaqua et on défendit ces statuettes de la Vierge qui paradent aux piliers des églises d'Espagne, en vêtements de soie et d'or, en parures de perles et de pierreries, telles que de riches et célestes poupées. Puis la confession fut en jeu; on chercha si telle ou telle liberté est un péché ou non, et comment on peut distinguer un péché véniel d'un péché mortel. On demanda l'avis du vieux monsieur rose et blanc, qui renvoya les dévotes filles d'Ève aux Contes drolatiques de Balzac. Et comme ses interlocutrices, un peu lasses, le laissaient discourir à son aise, comme il aimait à parler aux femmes, surtout à leur parler de lui-même, il finit par leur faire sur le Péché une petite conférence intime:
«Le Péché! ce mot, je l'avoue, n'a plus guère de sens pour moi aujourd'hui, il sonne creux à ma pensée, où il n'évoque aucune idée vive, aucun sentiment direct et actuel, vocable nul, inanimé, aboli, ne répondant à rien de présent, à rien de vrai, mais seulement à des conceptions surannées, à des chimères d'antan, à de vains fantômes nocturnes dès longtemps balayés par la lumière du jour. Il me semble tout à la fois enfantin et vieillot, ecclésiastique et féminin, soit dit sans vous offenser! Cette fleur vénéneuse, fleur de rêve et fleur du mal, que j'ai vu fleurir jadis, avec une vague odeur d'encens, à la lueur mystique des cierges pâles, dans la pénombre des confessionnaux, elle ne m'apparaît plus, maintenant, que fanée, flétrie, comme une vieille fleur artificielle de coquetterie et de dévotion. Elle n'a plus ni couleur, ni parfum; elle n'a plus d'âme.
«Peut-on croire au Péché, sans avoir la foi, la foi des enfants, des femmes, des prêtres?
«Or, je n'ai plus la foi. Il m'arrive de la regretter; mais que faire? Ce souffle céleste, cette essence subtile, s'envole pour toujours, lorsque le coeur se brise et que l'esprit s'ouvre. On a beau rappeler à soi le mirage évanoui, il ne revient pas. La vie, hélas! y perd son élément divin, son charme extatique et ingénu. Heureux le monde privilégié, où l'on peut dire avec conviction, quand on trouve tel plaisir un peu fade:—Quel dommage que ce ne soit pas un Péché!
«Fautes, erreurs, sottises, vilenies et crimes, que de tristesses subsistent et subsisteront toujours autour des vivants! Mais de Péchés, en ce qui me concerne du moins, jamais plus!
«Si le spectre du Péché ne me dit rien, absolument rien, pour le temps présent ni pour le temps futur, il réveille en moi, d'ailleurs, avec une précision et une intensité singulières, certains souvenirs de ma première jeunesse, certains rayons des belles aurores évanouies, certaines sensations printanières du familial Éden que j'ai perdu. Oui, dès que ce mot traverse ma pensée, je crois entendre encore la voix de ma petite amie d'enfance, Josette-Marie; et je retrouve alors jusqu'aux moindres intonations qu'elle mettait à son air favori, à cet air si léger, si finement parisien, dont j'aimais la frivolité inoffensive et gracieuse:
Est-ce un péché d'aimer à rire, A folâtrer un petit brin? Les gens méchants, laissez-les dire! Votre plaisir fait leur chagrin.
«Pauvre chère petite Josette-Marie! Elle ne supposait pas, elle ne pouvait pas supposer, que ce fut un si grand crime d'ouvrir son coeur innocent à toutes les allégresses, à toutes les espérances! Elle ne pécha pas plus que tant de jolies demoiselles devenues de belles dames, à qui la fortune prodigue infatigablement ses plus brillantes faveurs? Pourquoi donc le destin a-t-il mis un tel acharnement à la persécuter? Pourquoi donc lui vinrent, après sa pâle adolescence de Cendrillon parisienne, toutes ces douloureuses épreuves: l'aimé, le fiancé, reconnu indigne d'elle la veille même du jour fixé pour les noces;—un nouveau mariage accepté par désespérance;—et les lendemains sans amour vrai, sans bonheur sincère, entre un mari indifférent et des enfants terribles;—et le vide de l'existence mal dissimulé par les faux plaisirs de la routine mondaine;—et cette mort prématurée, terminant brutalement les longues heures de maladie implacable et de souffrance sinistre;—et cette funèbre messe noire, pendant laquelle je me rappelle avoir été hanté par la claire chanson de l'âge heureux: Est-ce un péché?…
«Parfois il se trouve une autre série de souvenirs, plus lointains et moins tristes, que l'idée du Péché ranime au fond de ma mémoire: rajeuni soudain de quelque quarante ans comme par une baguette magique, tout d'un coup je redeviens l'enfant qui, par un doux soleil matinal d'avril, rêvait jadis sous les grands arbres de Judée fleuris, dans le vert jardin de la pension, en attendant l'heure sacrée où il allait communier pour la première fois. Quelle douceur et quelle angoisse en cette rêverie merveilleuse! Quelle fièvre d'attente, quel émoi farouche, quel trouble mystique! J'allais recevoir le sacrement suprême; le ciel allait s'ouvrir sur ma tête, Dieu même allait descendre en moi. Et je n'osais penser à rien, je n'osais rien regarder, rien écouter, rien désirer, rien faire, de peur que l'ombre d'un Péché ne vînt, entre l'absolution et l'approche de la sainte table, ternir mon âme tremblante, mon âme purifiée, mon âme toute blanche! C'était délicieux et terrible. Tout mon être se divinisait, mais avec une appréhension lancinante de commettre, par distraction, par oubli, par infirmité humaine, le plus épouvantable des sacrilèges. Je me sentais au seuil du paradis; et une minute, une seconde de vertige pouvait me précipiter dans le gouffre de l'enfer béant à mon côté.
«Telle est la sensation poignante du Péché, qui, à certains moments, renaît encore en mon coeur vieilli; et je ne saurais mieux la comparer qu'à cette friandise chinoise qu'on appelle une «glace frite», et qui, tout ensemble, vous gèle et vous incendie, ainsi que les boissons américaines à la mode.
«Mais il a une souveraine puissance de rêve et de béatitude, cet élan de l'âme enfantine vers l'infini! Que les choses raisonnables paraissent froides ensuite! Avec toutes ses philosophies, tous ses enthousiasmes, toutes ses grandeurs, toutes ses généreuses facultés de progrès, la Révolution n'a pas encore remplacé cela. Et, comme Danton se plaisait à le dire, en fait d'institutions humaines ou divines, on n'abolit sans retour que ce qu'on remplace avantageusement.
«—En fait d'amour aussi!» soupira la plus belle des dames espagnoles, la brune Asuncion; puis elle se leva pour le départ, en modulant à mi-voix l'air de la marchande de fleurs:
Tengo dalia, Clavel y rosa…
Un Fantaisiste
Jacques Fère, dont la verve humoristique fit quelque temps sensation dans le journalisme parisien, et qui, tout jeune, disparut si tragiquement, n'a presque rien laissé d'inédit.
Il improvisait au jour le jour ses fantaisies brèves et outrancières; jamais il n'avait eu le loisir ou la patience d'entreprendre et de poursuivre une oeuvre de longue haleine.
Voici un des rares manuscrits qu'on a trouvés dans ses tiroirs. Les circonstances où il mourut donnent à ces pages aventureuses un intérêt particulier.
FANTAISIE AU FULMINATE
J'étais dans mon cabinet de travail, occupé à terminer le onzième chant du grand poème épique que j'intitulerai probablement: La Madone des Capitulations, quand mon secrétaire me remit une carte:
FÉLIBIEN FÉLINANTIER
Homme du monde
Membre de plusieurs Cercles ignorants.
«Faites entrer!» m'écriai-je aussitôt.
Mon secrétaire se hâta d'introduire la personne, et je m'avançai vers le seuil en répétant:
«Entrez donc, mais entrez donc, monsieur Félibien Félinantier; je n'ai pas l'avantage de vous connaître, et je suis curieux d'apprendre ce qui me procure le plaisir et l'honneur de votre visite.»
Il salua, me regarda rapidement, assura ses lunettes, et s'engloutit dans le fauteuil vert que j'avais roulé jusqu'à lui. Je me rétablis moi-même sur mon siège de cuir, où j'attendis, en agitant modestement mon coupe-papier, avec toutes les marques d'une attention qui se dispose à être la plus soutenue.
M. Félinantier était un homme de quarante-cinq ans, à la figure étroite et longue, une figure qui semblait avoir été malicieusement tirée, comme un bâton de pâte de guimauve, par un bâtonnier fantastique. Son crâne était chauve, avec des paquets de gazon d'un châtain foncé, se desséchant, ici et là, au-dessus d'une immense oreille droite et d'une oreille gauche qui me faisait l'effet d'être encore plus immense que la droite. Il portait une cravate noire très haute et très roide, avec un tout petit noeud par devant. Le plastron de sa chemise de toile était à plis larges et peu empesés, sous un diamant d'une monture bizarre à la boutonnière unique. Son vêtement noir tenait le milieu entre la redingote et la lévite. Gilet noir, pantalon noir également. Des deux manches supérieures sortaient deux mains longues, osseuses, poilues, comme les pattes d'un gorille; des deux manches inférieures sortaient deux pieds, d'une taille exactement proportionnelle à celle de l'oreille gauche, et enchâssés dans des souliers de gros cuir, à double élastique, souliers dont l'un, je ne me rappelle plus lequel, semblait avoir été coupé tout exprès vers le bout, par suite d'une infirmité pédestre de la personne.
J'attendais toujours, en agitant modestement mon coupe-papier, et, pour mieux me recueillir, j'avais baissé les yeux. Je les relevai vivement en entendant le son de la voix de M. Félibien Félinantier, voix sèche, gutturale et sifflante comme celle d'une Anglaise sur le retour.
«Monsieur, me dit-il, vous ne devinez point ce qui m'amène?
—J'aurai le plaisir de l'apprendre de votre bouche.
—Monsieur, je suis membre circulant d'une Société qui a pour but la propagation du suicide, et je viens vous demander si vous voulez bien en faire partie.
—Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez pensé à venir me demander cela, à moi indigne?
—Monsieur, vous êtes journaliste et poète. En outre, vous êtes sentimental et nerveux.
—Comment savez-vous cela, monsieur? Êtes-vous sûr de ne point vous tromper?
—Monsieur, nous avons notre police.
—Ah!… Et comment fonctionne votre Société?
—Elle se réunit deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, le jour de Mars et le jour de Vénus. On y étudie les moyens les plus commodes pour passer de vie à trépas; on y fait des expériences sur la pendaison et les phénomènes sensuels qui l'accompagnent; on y commente Werther et les passages intéressants de Jean-Jacques Rousseau; on y récite des vers élégiaques sur le charme du repos éternel, et l'on y fait, en prose académique, l'éloge bien senti du néant. Les partisans de la crémation y apportent quelquefois, en cachette, des sujets sur lesquels on expérimente un nouveau système. On y cherche le moyen de faire descendre le goût du suicide jusque dans l'âme des animaux. Nous avons déjà obtenu plusieurs suicides de singes. Si les boeufs, les veaux, les moutons, les lapins, les chats et les poulets pouvaient se suicider régulièrement, que de crimes épargnés à l'humanité! Nous songeons à envoyer une mission en Prusse, pour y remplacer définitivement l'émigration par le suicide. En Angleterre, pays du spleen, naturellement nous aurons aussi des missionnaires. Les hommes se multiplient et croissent, tandis que la terre semble rapetisser. Que voulez-vous? Le meilleur moyen d'empêcher les gens de se tuer les uns les autres, par persécution, assassinat ou guerre, c'est d'en amener le plus possible à se détruire de leurs propres mains. Mes idées ne sont-elles pas les vôtres, monsieur, et ne trouvez-vous pas que nous sommes dans une voie parfaitement philanthropique?
—J'aurais besoin, monsieur, d'y réfléchir plus mûrement.
—Monsieur, ajouta mon interlocuteur en tirant de sa poche un petit livre à couverture bleue, je suis l'auteur d'un traité sur les perfectionnements apportés aux divers genres de suicides, sur les sensations suprêmes des divers genres de suicidés, sur les progrès de l'humanité par le mépris de l'existence, et sur les vastes horizons que l'avenir ouvre aux morts volontaires.
—Vous êtes un homme précieux.
—Mon Dieu, non! mais j'ai creusé la question. J'aime le suicide, c'est ma partie. Je cours Paris pour assister aux événements; je passe des nuits entières dans une attente fiévreuse, sur les meilleurs ponts; j'applaudis avec frénésie quand un héros se précipite, et si ce n'était l'amour de l'art, j'aurais mille fois déjà succombé à la tentation. Voyez-vous, monsieur, le suicide élève singulièrement l'homme. D'abord, si tout le monde se suicidait, on pourrait croire tout le monde immortel…
—Pardon, je ne comprends pas.
—L'homme aurait l'air de ne pouvoir mourir que par sa volonté personnelle.
—Ce n'est pas la même chose.
—Enfin, le suicide nous dérobe à la honte de la vieillesse, à la douleur de la maladie.
—Mais, monsieur…
—Tenez, je veux vous faire juge d'un nouveau procédé d'une simplicité extrême, que je viens d'imaginer pour en finir avec les ennuis de ce monde. On prend…
—Que faites-vous? m'écriai-je, en le voyant prêt à donner l'exemple.
—Oh! ne craignez rien; j'ai toujours sur moi un papier où j'assume toutes les responsabilités.»
Et avant que j'eusse pu le prévenir, l'arrêter et le mettre à la porte, M. Félibien Félinantier avait avalé un paquet de je ne sais quel fulminate, qui soudain éclata dans sa poitrine, envoya sa tête à travers mes carreaux, son tronc dans une tourte qu'un mitron portait sur le trottoir de la rue, sa jambe gauche dans ma bibliothèque et sa jambe droite dans ma cheminée. Les deux bras retombèrent du plafond sur ma chancelière, et l'oreille gauche me donna un si rude soufflet que j'en perdis connaissance.
Exemple trop frappant d'une monomanie trop frénétique!
Singulier appel à l'esprit d'imitation!
Étrange façon d'endoctriner le monde!
Serait-ce donc là, ô nihilistes, la propagande que nous réserve l'avenir?
* * * * *
Tel est exactement l'article inédit de Jacques Fère.
Pourquoi ne fût-il pas porté, aussitôt fait, à une des feuilles auxquelles collaborait l'auteur?
A cette question répondent probablement les quelques mots ajoutés par lui en travers de la première page:
«Ne plaisantons pas sur ces choses-là! Il ne faut badiner ni avec l'amour ni avec la mort.»
On sait dans quelles circonstances, pour une jeune fille dont il ne put obtenir la main et qui épousa un peintre célèbre, Jacques Fère finit par s'envoyer une balle dans le coeur. Pensa-t-il, en se détruisant, à la fantaisie légère et funèbre qu'il avait écrite, puis écartée naguère?
L'ironie du destin est sévère pour nos badinages.
Soeur Sainte-Ursule
Comment donc, demandai-je, cette charmante jeune femme a-t-elle été amenée à quitter le monde pour se faire soeur de charité?
Voici ce qui me fut répondu:
L'histoire de soeur Sainte-Ursule est aussi simple que triste.
Sa mère, autrefois demoiselle de magasin chez un mercier du faubourg Saint-Germain, avait, pendant dix ans, dix ans de travail et de privations, économisé quelques milliers de francs. Un garçon épicier flaira l'argent et fit la cour à la petite mercière. Il la promena tous les dimanches dans la campagne en fleur, la rendit folle de lui, et, rencontrant en elle une pudeur et une économie attrayantes, l'épousa.
Il prit un fonds de commerce dans une commune de la banlieue, et y mangea en deux ans la dot de sa femme. Ils furent forcés de vendre.
Elle se remit en place; elle venait d'accoucher et il lui restait à peine de quoi payer la nourrice de sa fille. Elle travailla avec acharnement; elle travailla pour deux, car son mari faisait semblant de chercher de l'occupation, mais ne pouvait rester dans aucune maison. Il passait le temps à se plaindre de la mauvaise chance. Ayant été négociant, il eût cru déroger en s'abaissant à reprendre un emploi. Il se laissait donc nourrir par sa femme. Il se mit à boire et devint brutal. La frêle et chère fillette était la seule consolation de la pauvre mère.
Survint un héritage. Que de plans, que de projets!… Ils s'établirent dans une autre commune suburbaine de meilleure exploitation. Le rêve de l'homme avait longtemps été de se revoir patron.
«Quand j'aurai une boutique à moi, disait-il, je ne boirai plus.»
Quand il eut une boutique à lui, il continua de boire. Il rentrait régulièrement gris, passé minuit. Il se levait tard, lisait les journaux, déjeunait, filait avec un client qui lui plaisait, et laissait toute la besogne à un garçon et à un apprenti.
Il s'enfonça de plus en plus dans cette vie de paresse, d'égoïsme, de dépravation et d'abrutissement. Il fut jaloux d'un de ses employés. Il s'imagina que ce jeune homme faisait la cour à sa femme. La patronne n'était, hélas! ni jolie ni coquette. Mais ce fut pour le bourgeois un prétexte à persécutions. Il mit le garçon à la porte, et la pauvre mère eut toutes les peines du monde à faire marcher l'établissement.
Son mari n'avait guère le droit, cependant, d'être rigide. Car, en devenant ivrogne, il était devenu coureur de filles. Et il lui fallait de l'argent, toujours de l'argent!…
Un jour, il faillit tuer sa pâle et courageuse victime. Elle en vint à lui faire une espèce de rente; et, par des prodiges de diplomatie, elle obtint que ce pilier de mauvais lieux restât le moins possible à la maison.
La petite fille grandissait. La mère la croyait belle. Elle voulut lui donner de l'éducation. Elle la mit dans un pensionnat. Elle cachait l'argent pour payer les maîtres. Elle vivait pour et par son enfant; elle rêvait de la marier avec un employé de ministère.
Quand sa chérie eut douze ans, elle trouva moyen de la mettre dans un couvent, à quatre ou cinq lieues de Paris; elle lui fit apprendre le piano et l'anglais. Le père ne demandait jamais de nouvelles de sa fille; il la voyait à peine chez eux, de loin en loin; et elle passait les vacances au couvent. Mais un jour, un client qui avait sa demoiselle au même établissement, s'avisa de le féliciter sur l'éducation que recevait la petite camarade.
«Eh! eh! elle prend des leçons particulières, dit-il; les affaires vont bien, monsieur Vidal. Vous lui donnerez probablement une grosse dot.»
Le père, furieux, fit le soir même une scène épouvantable à sa femme, alla le lendemain arracher lui-même sa fille du couvent, et la ramena avec une ironie hargneuse à la boutique.
Elle avait alors quinze ans; elle était grande, point très belle, mais fraîche, décente et assez gracieuse. Elle avait l'air d'une étrangère; elle était dépaysée, effarouchée. Son père la regardait parfois curieusement. Il fut d'abord un peu gêné par sa présence, mais il se remit bientôt à injurier et même à frapper sa mère devant elle. Elle se jeta tout en pleurs entre eux deux, et fut battue, elle aussi. Les pauvres femmes ne savaient comment faire; il les surveillait avec une tyrannie diabolique et les obsédait de stupides menaces.
La situation devenait chaque jour plus intolérable. Il rouait de coups la mère et la fille; il tenait à celle-ci des propos grossiers, quand il rentrait pris de vin. Un vieux gredin, qui faisait la noce avec lui, lui souffla un jour dans l'oreille cette insinuation:
«Ta femme est embêtante, Vidal, mais ta petite n'est pas mal; elle se fait, elle se forme. Elle est fraîchotte, c'est la beauté du diable. A ta place, je laisserais la vieille se tuer au travail, et je lancerais la petite dans le monde.»
Une mauvaise pensée n'est jamais perdue pour un pareil homme. Un soir, il rentra terriblement ivre et voulut témoigner à sa fille une terrible tendresse. La pauvre enfant, épouvantée, lutta avec l'énergie du désespoir. La mère accourut à ses cris; elles réussirent à se sauver toutes les deux…
Ni l'une ni l'autre ne revinrent à la maison. Mme Vidal mourut de douleur dans l'asile où elle s'était réfugiée; on eut toutes les peines du monde à soustraire Mlle Vidal à la tutelle du père. Enfin, on fit une si belle peur au misérable qu'il ne reparut pas. On l'avait menacé de la justice.
Voilà comment soeur Sainte-Ursule est devenue religieuse. Très bien élevée, très pauvre, ne se sentant pas capable d'être heureuse avec un ouvrier, ni de le rendre heureux, elle s'est retirée au couvent.
Elle avait la vocation!
La Foire de Ménilmontant
I
Avez-vous été à la foire de Ménilmontant? Non, je suppose. Paris est si grand, Ménilmontant est si loin, et tout le monde a tant de choses à faire tous les jours. Eh bien! vraiment, le spectacle vaut le voyage, et si vous n'avez pas été là-bas, ou plutôt là-haut, dépêchez-vous d'y courir.
Jamais je n'ai vu foire aussi vivante, aussi mouvante, aussi grouillante, aussi étourdissante. Qu'on s'imagine les anciens boulevards extérieurs couverts, sur un parcours de plus d'un kilomètre, de baraques, de boutiques et de curieux!
Il tombait une pluie fine, pénétrante et tiède, quand le hasard, sinon la Providence, m'a gracieusement offert la vue de cette kermesse parisienne. Sur les trottoirs, sur la chaussée, on pataugeait dans une boue brune et grasse, particulière aux rues et boulevards de notre chère capitale. Mais le brave peuple de Paris n'avait pas été arrêté par si peu de chose. La foule était compacte, et l'on pouvait à peine avancer. Nous barbotions à qui mieux mieux. Les gens hardis se laissaient mouiller avec vaillance. Les délicats manoeuvraient avec dextérité le pépin bourgeois, et, à perte de vue, c'était une mer houleuse de parapluies de toutes les couleurs. Un rimeur de tragédies eût cru voir une armée antique monter à l'assaut en faisant la tortue.
L'eau tombait donc sans fin. Mais, bah! cela n'empêchait point la parade, et de tous les côtés c'étaient des cris, des fanfares, des roulements de tambours, des carillons de cloches, des sifflements de machines à vapeur. Le public riait de tout; à défaut du soleil, le rire éclairait la fête; et la fête se déroulait gaîment entre les maisons hautes et sombres, sous un ciel gris et bas qui semblait fondre en larmes.
De tous les côtés on se sentait sollicité, attiré, provoqué, accaparé. Par qui, par quoi commencer? Où entrer d'abord? Que de choses pittoresques, que de paillettes dans la boue, que d'oeillades, que de boniments! Des hommes, des bêtes, des femmes, des masques, des enfants, des inventeurs et des automates, des pierrots et des colombines, des forçats et des gendarmes, Marion Delorme et Hernani d'après Hugo et Devéria, des mannequins, des lutteurs, des queues-rouges, des talons-rouges, des peaux-rouges, du blanc, de la poudre et des mouches, des assassinats, des tableaux vivants, des toiles peintes, des charlatans, des marchands de gaufres et de chaussons aux pommes, des Arabes à burnous, des Indiens à plumes, Nana Sahib et Guillaume Tell, Jeanne d'Arc et la Pompadour, des orgues de Barbarie à la vapeur ou à l'électricité, des dompteurs et des flibustiers, les Pirates de la Savane et Rocambole, des chevaux, des chiens, des singes, tous savants! et au milieu de tout cela, sous des banderolles flottantes, entre Hoche et Marceau, non loin du président Lincoln, parmi les enseignes rouges, bleues, vertes, jaunes, violettes, tricolores, multicolores, telle qu'une reine entourée de son cortège, la Fille de Madame Angot, l'éternelle Fille de Madame Angot, avec sa suite de forts de la halle à tresses blanches et de poissardes le poing sur la hanche! Puis, plus loin, ô miracle! une autre Fille de Madame Angot, et une autre encore. Madame Angot fait tous les jours des enfants. Napoléon 1er l'eût décorée. Mais au fait, non; car tous ses enfants sont des filles.
II
Ma foi! je me décide. Me voilà sous une tente où on lutte à main plate. J'entre. A moi les lutteurs! Je fouille dans ma poche. On refuse mon argent. Les spectateurs ne paient qu'en sortant, s'ils sont contents du spectacle. A la bonne heure! Sous la toile basse, à double pente, couvrant un assez vaste parallélogramme, sont assis des curieux, sur les épaules desquels d'autres curieux se penchent. Des blouses bleues partout. Beaucoup de gamins, croquant des choses crues, ricanant, se trémoussant, criant, glapissant. Au milieu, une espèce de rond-point sablé. C'est là qu'a lieu la lutte.
Mais, diable! il pleut encore sous cette tente. Oui, le sol est détrempé; on voit luire vaguement des flaques d'eau boueuse. La toile humide, lourde, saturée d'eau comme une éponge, laisse filtrer sur tous les chapeaux et sur toutes les casquettes de grosses gouttes. A des endroits, on dirait une gouttière. Et pas moyen d'ouvrir le plus petit en-tout-cas! Ce serait d'un mauvais goût suprême. On serait honni, hué, chassé peut-être. Résigne-toi, mon couvre-chef! O mon paletot, résigne-toi! Vous sécherez plus tard.
Un Hercule, en caleçon pailleté et en maillot blanc, interpelle la galerie et crie:
«Qui veut lutter, qui veut lutter contre Marc-Antoine Triceps? La lice est ouverte, engageons les paris.»
Un homme en blouse s'avance et se propose. Affaire entendue. En un clin d'oeil, il ôte blouse et chemise, et le voici qui se produit, nu jusqu'à la ceinture. Un hourra s'élève: «C'est Bibi! Vive Bibi! Bibi vaincra!»
On parie pour ou contre Bibi. Bibi tend la main à Marc-Antoine Triceps. Ils font un tour sans se perdre des yeux. Chacun se campe dans l'attitude du combat. Ils se joignent, ils se tâtent, ils se frottent. Ils se pétrissent les mains et les bras, en guise de prélude. Ils se saisissent, ils s'empoignent à bras-le-corps. Ils se soulèvent l'un l'autre. Ils se prennent à la tête, au cou, à la ceinture. Ils tombent à genoux, ils se relèvent. Ils sautent sur leurs jambes et se remettent en position. L'attaque recommence, plus vive, plus pressante. Les corps en sueur se tordent, se massent sous les étreintes. Ce sont des feintes, des parades, des fausses chutes, des reprises. Bibi tient Marc-Antoine sous lui, par les épaules. Marc-Antoine se retourne et Bibi le repince. La chair glisse, luit, se ramasse, s'étale, se tend.
Bibi recule jusqu'à la galerie. Puis il fait reculer Triceps. Grands cris! Bibi tient Marc-Antoine à la renverse, la tête et les jambes pendantes, la poitrine saillante, sur son genou. Il n'a qu'à retirer le genou, et Triceps est vaincu. Mais il a beau essayer, il ne peut, et Triceps lui glisse entre les bras, comme une couleuvre. Oh! ils y mettent de l'acharnement, à présent. Ils sont plus las, plus lourds, mais plus terribles. Hardi, Triceps! Bravo, Bibi! Hip! hop! Triceps est sur le sable.
Tumulte effroyable, clameurs universelles: «Il a touché! il a touché!»
Bibi se rhabille en deux temps, touche, lui, ses dix francs de mise ou de pari, et file victorieusement. Avale quelque chose de chaud, Bibi! Tu l'as bien mérité.
La lutte est finie; le défilé de la sortie commence; on monte de l'intérieur sur les planches des tréteaux, et on redescend à l'extérieur les marches de bois glissantes.
III
Où aller maintenant? Regardons. Les trois filles Angot se font concurrence. Toute la troupe s'exhibe sur le balcon de chacun des trois théâtres. Ange Pitou, en pèlerine et en bottes à revers, pose pour le torse et le jabot, à côté d'un Jocrisse soufflant dans un petit fifre noir aux sifflements suraigus, qui vous piquent le tympan comme des coups d'aiguille. Les Muscadins en cravate haute, en frac vert-pomme à longues basques tombantes et effilées, s'avancent, la grosse canne torse au poing, le grand chapeau en arcade sur les yeux, et des cheveux plein le visage. Près d'eux caracolent, sans monture, les hussards d'Augereau, coiffés sur l'oreille de leur petit tonneau. Choeur des conspirateurs, valse à l'orchestre. Passons. Entre les trois filles Angot, mon coeur balance. Je ne veux pas faire de jalouses.
Musée d'anatomie!… Passons encore. Je n'aime pas les squelettes; vive la crémation!
Cosmorama historique!… O Joseph II, ô Henri IV, ô tzar Alexandre! Je vous connais trop bien. Pas d'histoire! des histoires, s'il vous plaît.
Ékonoscope moderne! Fi donc, monsieur l'ékonoscope! Pourquoi n'avez-vous qu'un seul K? Faites-vous si peu de cas de vous-même? Vous et vos vues à travers un carreau rond, vous avez l'air trop sages; je cours aux Bayadères d'en face.
Bon! c'est encore une fille Angot. Encore des incroyables et des hussards à tresses et à petit tonneau. Une fille rousse, environnée d'une toison de gazes blanches, chiffonnées, déchirées par-ci par-là, voltige sur la galerie. Elle fait des ronds de jambe, des pointes, tourne, tourbillonne, et se livre à une foule d'exercices gracieux avec une visible satisfaction. En avant, la musique! Le tambour bat, le fifre pique, la trompette sonne; une autre déesse, brune celle-ci, en jupe très courte et très évasée, son maillot rose dessinant une jambe bien cambrée et une cuisse bien arrondie, agite gravement, à toute volée, une cloche aux clairs tintements, et, ce faisant, mord de tout son clavier dentaire dans un large morceau de flan. Je vous envoie un baiser, déesse.
Pénétrons-nous dans la grande ménagerie lozérienne, où règne et gouverne «l'illustre et intrépide dompteur»? Il est un peu tard. Allons plus loin.
Mais qu'est-ce qui siffle comme ça? Sur les planches se lit en grosses lettres cette inscription: «Histoire des bagnes.» Une machine à vapeur est installée sur les tréteaux. Un homme à larges côtelettes noires surveille la vapeur et la foule. La foule regarde et admire. La machine marche, siffle, siffle, siffle, et met en mouvement toute la boutique: l'orgue qui joue la Marche des Contrebandiers de Carmen, les petits forçats vêtus de rouge qui se courbent et se redressent entre les roues gigantesques, tels que des singes travestis, et l'homme à côtelettes noires, sévère comme le gouvernement. La vue du bagne moralise les populations. On l'espère du moins. De grands tableaux représentent des évasions maritimes, des condamnés suspendus à des échelles de corde, ramant dans une barque, nageant au sein des flots, et des soldats les traquant, les tenant en joue, les exterminant. Aimables visions, poétiques idées!
IV
Voilà qui est bien plus joli. Ce n'était que le bagne, c'est l'enfer maintenant. Oh! le beau Diable à sceptre en fourche, à couronne dentée, à large manteau de pourpre brodé de noir! Et comme il porte au front majestueusement, mais avec amabilité, ses petites cornes dorées! La musique des parades fait rage; le tumulte de la cohue augmente. Le Diable ne peut plus se faire entendre. Il se penche, rouge comme une forge, bouche énorme, voix enrouée, sur le public incrédule, étend le bras, ouvre sa main toute grande, replie le pouce dans la paume, et montrant, secouant, promenant en tous sens ses quatre gros doigts velus, avertit les passants que l'entrée en enfer ne coûte que quatre sous, quatre sous, quatre sous, quatre sous!!!!
Après l'enfer, le ciel. Voici la grotte de Lourdes, transformée en tir aux macarons. Quand on tape dans le noir, la boîte du fond s'ouvre, et une petite fille en costume pastoral apparaît. Au fond de la cabane est inscrite cette légende, dont les lettres forment un gracieux arc-en-paradis:
«Ouvrez-moi la porte des macarons, des fleurs et des mirlitons; la bergère vous les apporte.»
Des mirlitons au ciel! je croyais qu'on y était condamné à la harpe à perpétuité.
Mais il pleut de plus en plus fort, comme chez Nicolet! Nous voilà tous trempés. Entrons boire, au premier gîte venu, un bon verre de punch, entre ce Lusignan tout flambant, descendu d'une pendule dorée pour jouer Zaïre, et ce pauvre Pierrot tout blême, qui exprime d'une façon si expressive sa soif immense.
Allons, mes petits enfants, laissez-moi passer. Quittez, jeunes baladins en sevrage, quittez le joli ruisseau où vous vous êtes assis sans façon sur votre derrière pailleté. Voici un sou pour acheter de la consolation. Et dirigeons-nous vers l'odeur du dîner.
Adieu, filles Angot, forçats, héros, femmes rousses qui faites des pointes, femmes brunes qui sonnez la cloche en croquant du flan! Adieu, Hoche; adieu, ékonoscope humanitaire; adieu, ciel et enfer! J'ai hâte de suspendre mon paletot ruisselant à la patère familiale.
Mais vous êtes pittoresques, même et surtout sous la pluie, dans la boue; et je vous aime, ô saltimbanques du boulevard, ô les plus naïfs et les meilleurs des saltimbanques!
La Messe des Anges
I
La Messe des Anges se dit, comme on le sait, devant le cercueil des petits enfants.
Qui de nous n'y a assisté une fois au moins? Quand on est jeune, on y vient d'un coeur distrait; on pense à bien autre chose, en vérité. On s'étonne de ces cérémonies, de ces douleurs, de ces pleurs, de ces sanglots. Tout cela pour un petit être, né d'hier, qui savait à peine parler, et dont le chétif cadavre tient dans une bière à peine plus large qu'une boîte à violon!
Quand on a soi-même un enfant, l'impression est toute différente.
Voici. On rentre chez soi, on trouve une lettre bordée de noir, on lit ces mots si étrangement douloureux: «Vous êtes prié d'assister aux Convoi, Service et Enterrement de mademoiselle Blanche-Marie, décédée dans sa troisième année, chez ses parents. Laudate, pueri, Dominum!» Et ces simples lignes vous émeuvent jusqu'au fond du coeur. Subitement assombri, vous embrassez la chère et tendre fillette qui vous reste, à vous, qui vous sourit, un peu gênée par votre tristesse, et que la mort peut aussi, tout d'un coup, sans motif, irréparablement, arracher de vos bras.
Puis, vous allez à la Messe des Anges.
II
Au milieu du choeur apparaît le cercueil, tout petit sur de larges supports, et drapé de blanc. La flamme pâle des grands cierges tremble aux quatre coins.
A l'autel, le prêtre va et vient, se tourne et se retourne, joint les mains et s'agenouille, psalmodie un latin nasal et se recueille en des silences mesurés.
Sous les cierges, sept ou huit enfants de choeur, la calotte rouge sur le sommet de la tête, les cheveux plaqués au front, chantent, en faisant chacun leur mouvement machinal, autour d'un grand jeune homme barbu qui marque les temps en levant et en abaissant la main, et qui gourmande ses élèves à voix basse. Des diacres et des sous-diacres, enchâssés dans de grands sacs dorés d'étoffe droite et métallique, suivent de l'oeil et copient les mouvements du prêtre.
Un ténor à figure ronde et rasée enfle sa bouche d'harmonie; les deux autres musiciens, près de lui, regardent avec la plus parfaite indifférence, tantôt les notes noires et blanches perchées çà et là dans les cinq fils des cahiers à musique, tantôt les statues de marbre jauni ou les fresques un peu passées, que semble animer un rayon de soleil irisé par les vitraux.
Dans les stalles de bois luisant, qui encadrent le choeur de leurs deux rangées symétriques, s'échelonnent les proches parents de ce petit cercueil. Là, point de dames; deux doubles rangs d'habits noirs. Les dames sont dans la nef, un côté leur en est réservé; elles sont en grand deuil, courbent la tête, et quelques-unes pleurent. De l'autre côté sont les amis.
Par moment, du fond de l'église, une ombre triste et lente vient se joindre à l'assistance. Les nouveaux venus serrent silencieusement la main des premiers arrivés.
On se murmure un mot à l'oreille:
«De quoi est-elle donc morte?
—Oh! ne m'en parles pas. Les médecins n'ont rien pu faire; la maladie a été subite, cruelle. Un coup de vent qui souffle une flamme. Il y a huit jours, j'ai vu la chère petite en parfaite santé. Et comme elle était mignonne dans sa robe blanche brodée, avec ses fins cheveux blonds noués d'un ruban bleu! Sa gaîté rieuse et chantante était pleine d'aurore. Elle disait les mots avec un accent si simple et une si fraîche intensité d'expression, qu'il semblait qu'on les entendît pour la première fois. Les phrases les plus banales, les plus fanées, avaient l'air de refleurir sur ses lèvres; et quand on jasait avec elle, on se sentait au printemps.
—C'était un charme. Quel bon naturel! La dernière fois que je l'ai embrassée, elle m'a dit: Monsieur, vous avez un petit garçon. Amenez-le, je l'aimerai bien et nous jouerons ensemble! Je serai sa maman!
—Regardez le père! Il a l'air brisé!»
III
Le père! il est là, voyez-vous, dans la première stalle du choeur, pâle, les yeux rouges, la figure gonflée. Oui, il a réellement l'air accablé, brisé. Le chapeau à la main, correctement vêtu de noir, se levant et s'asseyant comme les autres au bruit que fait en tombant sur les dalles la hallebarde du suisse, sa douleur est d'autant plus poignante qu'elle est plus correcte et plus éteinte.
Le regard vague, il est tout absorbé par des visions intérieures; il suit un souvenir, un rêve; brusquement éveillé, il tressaille, il se demande si la funèbre réalité qui le ressaisit n'est pas un songe également, s'il est bien là pour son propre compte aujourd'hui, si c'est le deuil de son enfant qu'il mène, et s'il n'est pas venu, comme cela lui est déjà plusieurs fois arrivé, en ami, en étranger, pour un père autre que lui-même, pour un autre enfant que sa petite Marie.
Pendant une semaine, ô la terrible, la longue et lugubre semaine! il a suivi les progrès incessants de l'implacable maladie. Il a vu, jour par jour, l'âme frêle s'enfuir, insaisissable, du pauvre petit corps martyrisé. Il a vu les médecins pencher leurs cheveux blancs sur le berceau, et se retourner silencieusement vers lui en hochant la tête. Il a guetté, des nuits entières, un signe d'espoir et de renouveau, un regard plus clair, un sourire moins souffrant. Rien! L'enfant ne se plaignait seulement pas; elle avait l'expression mystérieusement résignée des innocents qui se sentent emportés du monde et de la vie. En la retrouvant toujours plus faible, toujours plus émaciée, il regardait alors autour de lui, il écoutait, il cherchait qui pouvait maltraiter ainsi sa fille, et ne voyant personne, n'entendant personne, dans le morne apaisement que l'on fait autour des malades, il se sentait frappé de stupeur, il restait là, sur une chaise, au chevet de l'enfant, sans parole, sans mouvement, la tête lourde, les yeux fixes.
Puis, un matin, tandis que le jour blafard, se glissant à travers volets et rideaux, isolait et atténuait la lueur jaune des lampes,—sans un bruit, sans un mouvement, sans un signe, sans un adieu, elle avait expiré.
De tant d'amour et de bonheur, de tant d'espérance, il n'était resté qu'un petit corps froid, inerte, un visage fermé, où le suprême sourire s'était figé, s'était glacé en des pâleurs d'ivoire. Une fleur flétrie, un parfum envolé! Et plus de traces de cette frêle existence, sauf dans la douleur, dans le désespoir, hélas! d'un père et d'une mère.
IV
Toutes ces choses reviennent maintenant, pendant cette Messe des Anges, à l'esprit de cet homme en noir, que vous voyez, le chapeau à la main, debout, dans la première stalle du choeur. Elles reviennent en leurs moindres détails, avec une netteté déchirante, cuisante. Il entend le son d'une voix faible, les sanglots convulsifs des crises, le bruit des pas du médecin qui se rapprochent, le son argentin et mouillé d'une cuiller dans un verre de tisane. Et pourtant, c'est à peine s'il peut admettre que tout cela se soit passé ainsi, que sa fille ait été malade et qu'elle soit morte. Hier, les gens des pompes funèbres sont venus; hier, on a pris mesure du mince cadavre de Marie; hier, on l'a habillée et parée pour la tombe; hier, on l'a déposée dans le cercueil. Mais il doute encore.
Il a dû les commander, les lettres noires! il a dû en donner la rédaction, chercher et compléter la liste de ses parents, de ses amis, des personnes connues par lui; il ne voulait pas faire d'impolitesses. Il a dû conférer avec un homme d'affaires pour le cimetière, avec un prêtre pour le service mortuaire. Mais il doute toujours.
En vain le cercueil est là, devant lui, drapé de blanc, au milieu du choeur; en vain les cierges brûlent, tandis que la musique sourde et pleurante l'enveloppe, le pénètre; vainement l'assistance en deuil, convoquée par lui, le regarde avec une sympathique tristesse, et vainement il se sent lui-même brisé de douleur: il se refuse toujours, toujours, à concevoir que sa fille soit morte, morte pour ne plus revenir.
C'est qu'aussi les bons moments, qui ont précédé cette semaine sinistre, cette semaine fatale, le reprennent tout d'un coup avec tant de caresse! Son mariage, les premières entrevues, la robe blanche de la mariée au jour des noces, les chants et les fleurs de l'église, alors parée et rayonnante, le repas du soir autour de la grande table longue, le rubis des vins vieux qui tremble dans le fin cristal aux doigts mal assurés des vieux parents, et la première valse, et les premiers abandons, tout cela revit, réel, distinct, clair, sur le fond sombre de son désespoir. Puis c'est la jeune femme qui se sent devenir mère; ce sont les soins, les attentions dont chacun l'entoure, l'anxiété et les cris aigus de l'enfantement, le regard apaisé, triomphal, de la faible accouchée sur la chère petite créature qui vient de sortir d'elle, qui, aveugle encore et presque sans organes, déjà pourtant souffre et vagit, et que l'on consolera, et que l'on aura tant de bonheur à consoler, à rendre heureuse et digne d'amour!
Ensuite passent trois années de contentement, de félicité. Elle voit, elle parle, la chère enfant! Elle apprend à jaser, à sourire, à aimer. O les belles toilettes mignonnes, depuis la longue pelisse blanche des premiers jours jusqu'à la fine jupe écossaise, très élégante, qu'elle portait le mois dernier! O les beaux petits souliers bleus, les beaux petits bonnets à ruches! Et les premiers joujoux, le mouton qui bêle, le lapin qui joue du tambour, le chemin de fer minuscule où monte et descend la file des wagons de métal léger, aux étroites fenêtres et aux caisses peintes en vert! Et l'avènement de la poupée, et les joyeux ébats sur le tapis bariolé de la chambre à coucher, et les dînettes sur la chaise haute, à table, entre père et mère! Et les baisers à la ronde, et les recommandations d'être bien sage et de s'endormir bien tranquillement, à neuf heures, avec la poupée rose!
Tout ce bonheur-là n'a-t-il été qu'un rêve, une illusion fugitive?
Le rêve, n'est-ce pas plutôt cet affreux cauchemar de huit jours et cette funèbre cérémonie qui se poursuit, qui s'achève?
V
Elle s'achève, hélas! et le doute n'est pas possible. La réalité, c'est la mort, c'est le désespoir. On conduit le père au catafalque, on lui donne le goupillon, et ses jambes fléchissent quand il jette l'eau bénite sur le coffre étroit où gît inanimé ce qu'il aimait le plus au monde. Le défilé commence; chacun vient serrer la main à l'infortuné qui voudrait être seul. C'est interminable; et les larmes lui montent aux yeux, quand il voit les femmes, l'une après l'autre, le regarder en pleurant.
On emporte la bière. La voilà hissée sur la voiture, il n'a pas fallu grand effort; et voilà cet homme, il y a huit jours le plus heureux des hommes, qui chemine, tête nue sous le ciel gris, le long des rues boueuses, derrière le lent corbillard, dans la pleine conscience de son irrémédiable malheur.
La mère est restée à la maison, affaissée, immobile. Elle pleure, elle prie. On lui parle, mais elle n'écoute pas. Elle a les mains jointes et regarde fixement devant elle. On a peur qu'elle ne meure de cette mort, qu'elle ne suive l'enfant parti. Toutefois, elle se consolera peut-être plus vite et mieux que le père. Elle a la religion. Elle croit à une éternité où l'on retrouve tout ce qu'on a perdu.
Mais lui, lui n'est pas un être de sentiment; il est un être de raison, il sait. Il a compris dès longtemps que toutes nos visions d'immortalité ne sont que de frêles hypothèses, sinon de pures chimères. Il ne croit plus aux mirages. Allez donc lui dire que madame la Vierge attend là-haut, dans une étoile, les petites filles mortes, et les fait jouer avec l'enfant Jésus en blouse d'or! Il sourira tristement. Pour lui, cela n'est pas, cela ne peut pas être.
Sa tête se perd. Le cerveau vide, les yeux vagues, il monte le long chemin pavé qui mène au cimetière. Il se rappelle soudain, dans des lueurs intenses de mémoire, des coïncidences, des réflexions faites jadis; il se rappelle le pressentiment qui lui serra le coeur, un jour, en voyant un pauvre homme, humblement vêtu, suivre tout seul, à pied, un tout petit, tout petit cercueil, que portaient, en se dandinant sous le poids, deux croque-morts à uniforme noir usé et à chapeau luisant, dont le premier mangeait, chemin faisant, une pomme rouge;—un tout petit, tout petit cercueil blanc, sur lequel il y avait deux bouquets de violettes d'un sou. Il s'était demandé, alors, ce qu'éprouvait le pauvre homme qui marchait derrière; et le pauvre homme, aujourd'hui, c'est lui-même. Hélas! le cortège piétine, bourdonne à sa suite, et les passants se découvrent et s'arrêtent pour voir, comme lui jadis, ce deuil et cette douleur.
Et pourtant il n'arrivera que trop tôt au cimetière. Pauvre père! qui donc vous consolera maintenant des amers soucis de la vie ingrate qu'on mène en notre âpre siècle, des luttes acharnées, des fausses amitiés, des calomnies, des vols, des ingratitudes et des banalités écoeurantes? A quoi bon travailler, à quoi bon gagner de l'argent ou de la gloire, maintenant? N'êtes-vous pas ruiné, ruiné dans l'âme?
Il cherche pour quelle fin le destin veut que ces petits enfants, qui nous sont si chers et qui sont si innocents, souffrent et meurent. Et puis, malgré tout, lentement, irrésistiblement, il se prend à penser que pas une parcelle d'amour ne doit se perdre ici-bas,—qu'il vaut mieux avoir aimé et avoir vu fuir ce qu'on aimait, que n'avoir pas aimé du tout,—et que la loi universelle, quelles que soient les apparences contraires, doit être justice, bonté, bonheur.
Autrement, pourquoi l'univers, pourquoi l'existence?
La Renaissance artistique et littéraire. 22 mars 1873.
Les Derniers Jours de Pécuchet
Avril 1883.
I
Vous connaissez tous Pécuchet, l'illustre Pécuchet, l'inséparable ami du non moins illustre Bouvard, le Pécuchet de Gustave Flaubert.
Et vous savez, n'est-il pas vrai, que le grand romancier normand n'a pas fini l'histoire de ces modernes émules d'Oreste et Pylade, par la bonne, ou plutôt par la mauvaise raison, qu'il a rendu le dernier soupir avant d'avoir pu compléter son manuscrit.
Mais ce que vous ne savez peut-être point, c'est que, Flaubert fut-il toujours de ce monde, l'histoire de Pécuchet ne pourrait, aujourd'hui même, être terminée.
Ce que vous ne savez peut-être point, c'est qu'en 1883 Pécuchet vit encore.
«Pécuchet! dites-vous avec une hilarité sceptique. Pécuchet! reprenez-vous en goguenardant. Mais si! nous savons que Pécuchet n'est pas mort. Pécuchet n'est-il pas immortel?»
Immortel, il se peut que notre homme le soit, moralement parlant. Mais il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit ni de vie spirituelle ni d'éternité littéraire. Ce que je veux dire, c'est que vraiment, réellement, authentiquement, Pécuchet n'a pas cessé d'exister; c'est que Pécuchet respire; c'est que Pécuchet va, vient, sent, entend, voit, boit, mange, digère, se mouche, se couche, se lève, et copie, copie toujours, comme toujours il copia, car le bonhomme n'est guère autre chose, vous vous en souvenez assurément, qu'une vivante machine à copier.
Oui, Pécuchet subsiste en chair, en os et en esprit. C'est un fait. C'est une source non tarie de documents humains.
Ah! vous dressez l'oreille. D'incrédule vous devenez curieux. Ça vous intrigue. Il faut vous raconter ça.
Je ne demande pas mieux.
II
Le hasard me conduisit, il y a quelques jours, vers les déclivités de la Montagne Sainte-Geneviève, en ce point où le Paris provincial d'outre-Seine a été récemment éventré par l'ouverture de larges voies nouvelles.
Tout dépaysé, j'errais à l'aventure; et je constatais, avec un étonnement triste, l'aspect violemment transformé des choses et des lieux. Dans les temps déjà si lointains de notre insoucieuse jeunesse, à la place de ce boulevard vide et béant, il y avait là un fouillis inextricable de ruelles antiques, de maisons noires et ridées, à pignons et à tourelles.
Chaque façade avait alors son individualité, son caractère. La vétusté même de ces murs plusieurs fois centenaires offrait un charme mystérieux; ils semblaient imprégnés d'humanité vive, d'humanité pensive, d'humanité militante et souffrante. Ils avaient été dorés et brunis par tant de soleils disparus, par tant d'ombres envolées! Le flux et le reflux des jours et des ans s'y étaient traînés tant de fois! On y évoquait tant de choses et tant de pensées!
A travers la poussière du plâtre et les éclats de pierre des chantiers, j'avançais à pas lents, peiné de voir la froide et rude banalité remplacer partout les libres manifestations de la vie ondoyante et diverse. O les grandes maisons carrées, massives, anonymes, uniformes, alignées sous le paratonnerre comme des Prussiens sous le casque à pointe, vastes et plates comme la Poméranie, bêtes comme les cadavres échoués des moutons de Panurge, roides comme des abstractions géométriques, sans grâce, sans élan, sans vie, sans âme, avec leurs balcons à écriteaux et leurs carreaux barbouillés par les peintres, avec leurs cafés bleus, leurs traiteurs rouges, leurs musées de monstruosités médicales et leurs femmes géantes à jambes éléphantesques, honorées sur le tableau-affiche de la visite de plusieurs têtes couronnées! O la tristesse accablante des grandes maisons neuves, de ces grandes maisons funèbres comme des caveaux, nues et glacées comme la mort!
Navré, je baissai les yeux pour ne plus rien voir de ce désolant spectacle. Pendant quelques minutes, je suivis machinalement la chaussée, livré tout entier aux réflexions amères et aux turbulents souvenirs, qui se disputaient dans une brume mélancolique les cellules sans phosphorescence de mon cerveau désenchanté! Mais bientôt, cette bataille intime ne me réjouissant guère, je relevai le nez pour chercher au dehors quelque diversion.
III
La rue montante tournait brusquement, formant un coude. Ce coude était accentué, d'un côté, par le mur d'un petit jardin plein d'acacias maigres, puis par une palissade fermant un terrain vague; de l'autre côté, par deux hautes bâtisses à porte cochère. Sur la première porte cochère, on lisait en lettres d'or: Institution Tatin; sur la seconde, en lettres noires: Institution Ransure.
A l'endroit où la palissade joignait le mur du petit jardin, en face des portes cochères, s'élevait, établie et calée je ne sais comment, une mince échoppe en planches de diverses couleurs également décolorées. L'échoppe était percée d'une porte basse et d'une fenêtre étroite. Quand je relevai la tête, je me trouvais juste devant la croisée, si bien que l'inscription, collée en dedans, au carreau supérieur, m'entra tout droit dans les yeux et dans le cerveau.
Cette inscription offrait, en capitales manuscrites, ces deux mots:
ÉCRIVAIN ICI
Une seconde inscription, tout à côté, à l'autre carreau, en capitales identiques, portait:
ÉCRIVAIN PUBLIC
Une autre, en plus petits caractères:
LETTRES A PARTIR DE 0 Fr. 50
Une autre, en caractères plus petits encore:
L'écrivain ne fait pas de lettres anonymes.
Une dernière (c'était la bonne, c'était le bouquet!) présentait ces trois lignes étonnantes, ces trois lignes mémorables, ces trois lignes sans pareilles:
PENSUMS.
GRECS, LATINS ET FRANÇAIS
Les rêves, les pensées, les spéculations, les délires, que ces lignes magiques éveillèrent en moi, vous les devinez.
Je restai cloué sur place, la bouche bée, les yeux ronds.
Pensums grecs, latins et français! Je ne pouvais détacher mes regards de ce nouveau Mane, Thecel, Pharès. J'étais en extase.
Puis la réaction se fit. Ma lèvre inférieure devint dédaigneuse. Pourquoi ce prétentieux écrivain avait-il oublié les pensums hébreux? Pourquoi les pensums anglais, russes, chinois, allemands, italiens, hongrois, espagnols, japonais, arabes, algonquins, nègres, patagons, et tous les autres pensums en langues mortes, vivantes, ou à naître, ne figuraient-ils pas sur l'écriteau?
Écriteau vraiment dérisoire.
Et pourquoi pas, en outre, la langue des oiseaux, la langue des chiens et la langue des grenouilles, dont il est parlé en de vieux livres de légendes?
Trois fois dérisoire écriteau!
Un instant de réflexion me rendit tout entier à mon premier enthousiasme; et je me sentis, pour tout de bon, repincé par le pensum latin, contrepincé par le pensum grec.
Un point d'interrogation, un nouveau point d'interrogation, surgit des profondeurs de ma pensée: «Quel peut être ce triple entrepreneur de classiques pensums, ce bachelier public à trois becs de plume, cette trinité en échoppe? D'où sort ce pauvre et savant serviteur des écoliers paresseux et bavards? Après quel inénarrable naufrage est-il venu s'échouer au bord de ce trottoir? Quel cataclysme a réduit cet être bien élevé à prendre l'état de pensummier?
Mystère! je rêvai, rêvai, rêvai. L'inventeur de l'écriteau n'avait-il pas autant d'imagination que d'instruction, autant d'audace que d'imagination? Afficher une entreprise de pensums français à cinquante pas de la Sorbonne, à la barbe ou au menton rasé de tout un monde de proviseurs, recteurs, inspecteurs, professeurs, répétiteurs et pions, c'était déjà joli. Mais y joindre le pensum latin, n'était-ce pas superbe? Et y ajouter le pensum grec, n'était-ce pas majestueux, sublime, beau comme l'antique?
Ce savant inspiré et hardi, ce génie original et serviable, je brûlai du désir immodéré de le voir, de le connaître, de le pénétrer. Il me le fallait. J'ouvris avidement la porte de l'échoppe; et le coeur battant comme à un premier rendez-vous d'amour, j'entrai.
IV
C'était tout petit, mais fort bien aménagé. Ordre et propreté. Des planches, des casiers, deux chaises, une table. Sur la table, tout ce qu'il faut pour tout écrire et effacer tout. Devant la table, un vieux fauteuil en cuir. Dans les bras du fauteuil, un homme, non! un monsieur, grave, bien assis, jeune encore quoique très vieux, armé de lunettes miroitantes, et coiffé d'une calotte noire qui laissait descendre sur chaque tempe une mèche plate de cheveux poivre et sel.
Je le contemplai. D'un geste affable et digne, il m'offrit une des deux chaises. Je la pris, sans cesser de le contempler. Il se sentit vaguement gêné. Muet, je le contemplai toujours. Il rougit. Je le contemplai impitoyablement. Il toussa. Je maintins ma contemplation. Il ôta sa calotte, il semblait avoir envie de pleurer. Mon regard ne le lâchait pas.
Mais, tandis que mes yeux restaient fixés sur lui, mon imagination allait, trottait, courait, galopait, prenait le mors aux dents, m'emportait en pleine fantaisie.
Cet homme transcendant, cet inventeur à calotte noire et à mèches plates, cet être sublime et timide, me disais-je tout bas, à quelle espèce appartient-il?
O Hommes-Athéniens, ô Peuple et Sénat de Rome, ô Quirites, ô Pères-Conscrits, révélez-moi son passé, ouvrez-moi son coeur!
Serait-ce le Juif-Errant, après une commutation de peine? Non! non! car il ferait aussi des pensums juifs et chaldéens.
Serait-ce un espion borusse? Ils savent toutes les langues, ces Allemands. Non! il aurait affiché des pensums sanscrits. Son érudition l'aurait trahi.
Qu'est-ce donc enfin que cet homme?
Un fou? Il n'en a pas l'air. Et puis, sa femme, sa fille, son gendre ou sa belle-mère l'aurait déjà fait enfermer dans un asile.
Est-ce un lord anglais qui tient un pari?
Sort-il d'un conte d'Hoffmann ou d'une nouvelle d'Edgar Poe?
Existe-t-il réellement?
Ou n'est-il qu'un fantôme, une erreur des sens, un mirage, un spectre, une hallucination?
J'avais la tête en feu. Je ne pus me contenir plus longtemps. Pour voir si l'homme existait en réalité, je lui pris le bras brusquement.
Il jeta un cri.
Je ne m'étais pas trompé, il vivait.
Je reconquis sur-le-champ toute ma placidité. J'avançai ma chaise. Il s'était reculé; il me considérait avec défiance, et même avec un peu d'effarement. Je lui fis un sourire. Il fallait le calmer.
Or, j'allais, à cet effet, lui adresser onctueusement la parole, quand, tout d'un coup, un éclair me traversa l'esprit.
«Pécuchet!» m'écriai-je.
De stupéfaction, il laissa tomber sur sa cuisse, et de sa cuisse à terre, sa majestueuse plume d'oie.
«D'où… d'où… d'où me connaissez-vous?» s'écria-t-il.
C'était bien la voix forte, caverneuse, dont parle Flaubert. C'était bien notre homme. C'était Pécuchet.
Tel vous l'avez vu dans le roman, tel il se tenait là, devant moi, sous mes yeux, dans l'échoppe, entre la table à tout écrire et la fenêtre portant l'annonce des pensums classiques et l'annonce des lettres non anonymes.
«Non anonymes! pensai-je. Honnête Pécuchet, je te reconnais-là.»
Et réfléchissant, je lui dis:
«Comment faites-vous pour savoir si les lettres sont anonymes ou ne le sont pas? Le premier venu ne peut-il point vous faire mouler un faux nom au bas de la missive. En ce cas, c'est comme s'il n'y avait aucune signature; c'est l'anonymat avec circonstances aggravantes.
—Je fais mon devoir, répondit héroïquement Pécuchet. Que les autres fassent le leur! Advienne que pourra!
—Et rédigez-vous toutes les lettres signées, même celles dont pourraient s'alarmer la pudeur, le bon goût et la morale?
—La morale, le bon goût et la pudeur n'ont jamais eu à se plaindre de moi, monsieur!
—Et comment discernez-vous, par exemple, les lettres écrites pour le bon motif des lettres écrites pour un motif différent?
—On voit cela à la figure des gens. On est un peu philosophe. On laisse le reste aux dieux.»
V
Vive Pécuchet! Décidément c'était lui, corps et âme. Je reconnus sur sa table et sur ses tablettes l'Encyclopédie Roret, le Manuel du Magnétiseur, le Fénelon, les deux noix de coco. Il avait sur le dos sa vieille camisole en indienne. Ses jambes, prises comme autrefois en des tuyaux de lasting noir, manquaient, comme autrefois, de proportion avec le buste. Il semblait toujours porter perruque, tant ses mèches tombaient plates de son crâne élevé! Son nez descendait plus bas que jamais. Il avait conservé, revu et augmenté, cet air sérieux qui, dès le premier abord, frappa, conquit Bouvard.
«Au fait, qu'est-il devenu, Bouvard? Car vous voilà seul.
—Hélas! ne m'en parlez pas. Pauvre ami!
—Eh quoi?
—Je suis veuf de lui!»
Pécuchet eut une larme.
«Cela a dû être bien triste pour vous. Comment a-t-il succombé?»
Pécuchet eut un sanglot.
«Il était de la Commune. Il a été fusillé au Luxembourg.»
A mon tour, je fus suffoqué par l'étonnement. Bouvard fédéré, Bouvard fusillé! Le bon, le gai, le rond Bouvard, Bouvard le rabelaisien!
Ce n'était que trop vrai. L'optimisme de Bouvard avait tourné à l'aigre. Affolé par le siège de Paris, par Ducrot et Trochu, par les trois Jules, par Champigny et Buzenval, par la viande de cheval et le pain de son, par la poudre et la famine, par l'armistice et la capitulation, Bouvard, réfugié avec Pécuchet dans la capitale, Bouvard était devenu enragé.
Il avait été élu à je ne sais quel grade, à je ne sais quelle fonction.
Il était entré, comme les autres, à l'Hôtel-de-Ville.
Il avait, comme les autres, fait des discours, des motions.
Comme les autres, il avait été mis en prison.
Puis, il avait été mis en liberté.
Il avait été fait général.
Il s'était battu.
Il avait désespéré.
Il avait voulu mourir.
Il était tombé, blessé à l'épaule, derrière une barricade.
On l'avait relevé, pour le juger et le fusiller.
On lui avait tiré le coup de grâce dans l'oreille gauche.
Et il avait rendu l'âme, en criant: «C'est la fin de tout!»
Pécuchet me raconta mélancoliquement ces choses mélancoliques.
«Bouvard, vous le voyez, a renié au dernier jour l'idéal de sa vie entière, fit-il en terminant. Bouvard est mort, la Révolution dans le coeur. Il avait brusquement répudié ses idées pour adopter les miennes. N'est-ce pas étrange?
—Étrange!
—Et comment expliquerez-vous qu'en même temps, moi, Pécuchet, j'ai répudié mes idées pour adopter les siennes? J'ai été subitement envahi par ses convictions comme par un déluge. L'homme antérieur est resté noyé sous le flot torrentiel; il en est sorti un Pécuchet tout nouveau, un Pécuchet bouvardé et bouvardant. Je croyais à l'imminente invasion de l'industrialisme américain, au règne prochain du pignouflisme universel. Et maintenant j'ai foi dans le progrès indéfini, dans l'harmonie des mondes. L'âme de Bouvard a émigré en moi, comme en lui émigra mon âme. Bouvard m'apparaît tous les jours après déjeuner. Je rêve de lui trois nuits sur quatre. J'ai des convictions philanthropiques. Je théorise suavement, je suis tendrement illuminé. L'avenir ne se dresse plus devant moi comme une vaste ribote d'ouvriers. Je me sens devenir dieu, le dieu Pécuchet.»
Cette divinité imprévue me dérida.
«En attendant l'apothéose, reprit l'excellent homme, je fais des pensums. Je copie. Sans cela, la solitude m'aurait tué. Oh! je n'ai pas osé retourner seul en Normandie. A Paris, on se tire toujours d'affaire. Je copie du français, du grec, du latin. Ça me rajeunit. Et, en copiant, je rends service à de pauvres petits diables d'enfants, je mets en fureur d'affreux cuistres; c'est toujours autant de gagné. Je suis aussi heureux que je le puis être. On m'a proposé une place dans les bureaux de la ville. On m'a offert le ruban violet d'officier d'Académie. J'ai refusé.
—C'est beau.
—Je n'aime pas le violet. Couleur épiscopale! Je ne désire plus qu'une chose: devenir membre de la Société des Gens de lettres.
—Ah!
—Oui, pour ne pas crever à l'hôpital et pour avoir un discours sur ma tombe. Je vais publier un volume composé des lettres d'amour que le public des deux sexes m'a dictées depuis que je suis venu m'établir ici. Il sera curieux, ce recueil. Je vous l'offrirai, avec une belle dédicace en ronde. Vous verrez!»