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A quoi tient l'amour?

I (continued 2)

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Pour lui faire entendre raison, le bon marquis avait été obligé de revêtir par deux fois son costume le plus sévère. Encore avait-il par deux fois échoué, car ses jambes courtes, son corps obèse et sa grosse tête, ornée d'une bouche fortement lippue et de deux larges yeux gourmands, n'étaient pas précisément faits pour convertir son neveu. La marquise avait dû s'en mêler.

La marquise demeurait fort belle, et, sous ses cheveux argentés, ses traits, un peu las, étaient encore nobles et gracieux. Elle confessa maternellement Luca, l'enjôla par une exquise indulgence, lui montra la fiancée qu'on lui destinait, et le rendit amoureux de la jeune fille.

La veille du mariage, il voulut pourtant revoir une dernière fois sa maîtresse. La marquise le rencontra, devina où il allait et le dissuada de continuer son chemin. Mais elle dut promettre qu'elle ferait parvenir à cette pauvre Strettina plusieurs milliers d'écus d'or et une lettre d'adieu.

Les noces célébrées et les nouveaux époux partis pour leur villa suburbaine, la marquise, avec sa bonne foi accoutumée, songea à s'acquitter de la mission dont Luca l'avait chargée pour la Vénitienne. Elle ne pouvait évidemment ni aller chez la courtisane, ni faire venir cette fille dans sa maison. D'autre part, elle répugnait à envoyer simplement de l'argent par un valet. Elle songea au marquis, lui expliqua la chose et le pria de faire pour le mieux.

II

Le marquis Michel était un galant homme. Jadis, dans l'effervescence de ses jeunes années, il avait eu, ou avait cru avoir, ou avait fait croire qu'il avait, d'assez fréquentes aventures. Il était resté quelque peu mondain, soignait sa mise, se poudrait minutieusement, portait des nuances presque claires, offrait des bonbons aux dames dans une boîte d'or, et, malgré la gravité officielle que lui conférait son titre de surintendant de l'impôt foncier des Deux-Siciles, ne dédaignait pas de faire, en secouant son jabot et en se dandinant sur la pointe des pieds, des plaisanteries anodines, dans lesquelles il mettait juste autant de sel que les petits enfants sur la queue des oiseaux qu'ils veulent attraper.

Le marquis, ayant charge de consoler la belle fille, se gratta la perruque, et délibéra. Sa première idée, la plus simple et la meilleure, celle à laquelle il ne se tint naturellement point, fut d'envoyer le cadeau d'adieu par Gerolamo, son majordome. Il fit quatre pas, se regarda complaisamment dans un miroir, se trouva bien, introduisit entre les poils noirs qui encombraient ses larges narines quelques grains de tabac parfumé, tapota sur sa tabatière avec ses doigts gras et blancs, et délibéra derechef.

La Strettina était une fille piquante, disait-on. Elle avait fait jaser, elle avait fait sourire, elle avait fait crier. On s'était ruiné, tué pour elle. Elle avait rendu des gens fous. Il devait être intéressant de voir comment cette créature était faite. Eh! eh! il y avait longtemps que le marquis n'avait été chez les filles. Comment vivait ce monde-là à présent? Ce monde-là vit toujours autrement que l'autre; il est toujours drôle à étudier.

Après mûre délibération, le marquis crut ne devoir point perdre une si belle occasion de faire des observations curieuses. N'était-il pas au-dessus de la médisance? Au crépuscule, il se parfuma, s'habilla de frais, s'éplucha longuement devant le miroir, prit sa canne et, suivi du petit page Enrico, se dirigea dans l'ombre vers le logis de la Strettina.

III

Il se fit mystérieusement annoncer. La courtisane était visible. Il traversa plusieurs salles riches et gracieuses, et fut introduit dans un petit salon, discret, coquet, mignon, où tout fleurait la galanterie.

Resté seul, il examina non sans intérêt les tentures et les tableaux. Les tableaux et les tentures représentaient des badinages d'amour. Le marquis Michel se sentit tout ragaillardi dans ce milieu gaillard. Il prit des poses plastiques, se balança le torse, frappa sur sa cuisse du revers de sa main droite, et mit sa main gauche devant ses lèvres pour tousser légèrement.

Une petite porte dissimulée dans la boiserie s'ouvrit, et la Strettina parut. Elle semblait sortir d'une fête de Véronèse. Elle était belle, somptueuse et nonchalamment provocante, comme une sultane d'Orient. Tout respirait en elle l'orgueil de la beauté et l'habitude des plaisirs voluptueux. Le marquis regarda, fut ébloui, baissa les yeux, baissa la tête, salua profondément, resalua plus profondément encore, puis chercha sans succès une formule de compliment.

Elle lui indiqua un siège et s'étendit languissamment sur des coussins de soie rose. Le marquis, un peu encouragé, la contempla, voulut parler, mais resta muet.

«A quelle heureuse fortune dois-je l'honneur d'être visitée ce soir par monsieur le marquis?» soupira-t-elle.

Le bon gentilhomme toussa et s'agita sur son siège; enfin une voix rauque, quasi étranglée, réussit à sortir de son gosier:

«Mon neveu…» bégaya-t-il, et il ne put continuer.

«Ah! j'entends, reprit-elle. Le méchant nous quitte, nous délaisse; il va conquérir la Toison d'Or, comme un autre Jason, et envoie son bon oncle pour consoler l'inconsolable Ariane.»

Un éclair brilla dans les yeux du visiteur, et, sa vieille galanterie lui revenant au coeur et sur les lèvres, il répondit en minaudant de tout son être: «Oh! belle dame, le véritable trésor fabuleux est votre chevelure, et quiconque a un souffle de vie devrait le consacrer à tenter cette conquête. Heureux celui qui vous consolera!»

La Strettina sourit. Le marquis plaisanta plus galamment, plus familièrement, et rapprocha petit à petit son siège et sa personne de l'attrayante créature. L'esprit de ce gros Céladon musqué se mit à voltiger autour d'elle, comme un lourd papillon de nuit autour de la flamme qui le fascine.

Un quart d'heure après, il avait dit à la Strettina que Luca était un débauché, un ingrat, un vaurien, tandis que lui, marquis Michel, était un marquis fou d'amour, un marquis trop gros et trop gras pour être un muguet de ruelle, mais fort bien en point pour être un ami sûr, constant, éternellement dévoué. Il lui offrit des monceaux de perles, des rivières de diamants, des pyramides d'or, un palais d'été, un palais d'hiver, puis se laissa tomber pesamment aux petits pieds de la courtisane, qui ne cessait de rire.

Elle le renvoya sans lui permettre ni lui ôter l'espoir, et alla s'accouder à son balcon, dans la nuit bleue. Là elle s'abandonna aux souvenirs. Elle pensa aux folles parties de plaisir, aux nuits d'ivresse où Luca avait été son joyeux compagnon; elle pensa aux douces rêveries qui succédaient à leurs ardents baisers, comme le clair des étoiles aux incendies du soleil; elle revit ce cavalier fringant, svelte, brave, irascible, insouciant, beau joueur, plein de sève et de jeunesse. Puis l'oncle grotesque lui traversa la mémoire, avec son costume ridicule, ses manières surannées, ses joues tombantes, et ses yeux de crapaud-volant. Une amertume, un dégoût suprême lui vint, à elle qui si rarement était songeuse; sa paupière se mouilla, elle versa presque une larme.

IV

C'est dans ces dispositions que la trouva le page Enrico, qui lui apportait une missive du marquis. Aussitôt rentré chez lui, le vieillard avait voulu, dans sa folie sénile, renouveler par lettre ses offres et ses demandes. Elle lut du bout des cils les lignes tremblées du galant Michel, laissa tomber son front dans ses mains et réfléchit.

«La marquise est une belle et noble dame? dit-elle au page qui attendait.

—Oh! elle est la plus noble et la meilleure des maîtresses, répondit-il, les yeux baissés.

—Et toi, le plus gracieux et le plus fin des pages!» ajouta la courtisane en considérant la jolie figure du jeune garçon.

Puis elle écrivit ces mots:

«Madame la marquise,

«L'oncle de l'ingrat qui m'a quittée, vient de m'offrir son coeur et son coffre. J'en rougis pour lui et pour moi; je voudrais pour vous que cette scène ne se fût jamais jouée. Je suis quelque peu triste et méchante aujourd'hui. Je vous envoie sous ce pli la lettre du marquis, pour que vous puissiez apprécier le style qu'il prend en semblable occasion. Punissez-le comme bon vous semblera; de mon côté, je le châtierai d'importance, si vous pouvez faire en sorte qu'il se trouve dans trois jours à la représentation de San-Carlino.

«Je suis très humblement

«Votre indigne servante.

«STRETTINA.»

Elle donna le pli cacheté à Enrico.

«Page, dit-elle, jure-moi que tu remettras ce pli à la marquise elle-même? Embrasse-moi, et si tu veux revenir, je te prends à mon service. Tu me plais.»

Le page rougit. La Strettina l'embrassa sur les lèvres. Il s'enfuit, et revint bientôt dire qu'il s'était fidèlement acquitté de sa mission.

V

San-Carlino est un petit théâtre de Naples, où jouait alors Pulcinella avec sa troupe. Les comédiens dell'arte brodaient là tous les soirs, pour la joie des spectateurs épris de ces marionnettes vivantes et parlantes, des incidents nouveaux sur les vieux canevas. Les intarissables cascatelles de leur esprit bouffon rafraîchissaient l'antique imbroglio où figurent Diamantine et Cassandre.

La Strettina connaissait fort bien le seigneur Polichinelle, ayant eu pour lui une fantaisie, disait-on. Elle lui livra le marquis Michel. Il le suivit pendant deux jours entiers comme son ombre, et lui déroba complètement sa personnalité.

La marquise prit soin que l'aristocratie napolitaine emplît le théâtre de San-Carlino au jour dit. Elle s'y fit elle-même conduire par son mélancolique époux, qui attendait toujours une réponse de la courtisane.

Le rideau se leva. Pulcinella parut, marcha, gesticula, parla. Un long éclat de rire courut dans l'assemblée. Pulcinella et le marquis Michel semblaient n'être plus qu'un. On eût dit que le premier de ces personnages avait avalé et digéré le second. Ce composé éminemment burlesque faisait pâmer de gaîté les assistants. Le marquis, assis dans le fond de sa loge à côté de la marquise en loup de satin noir, n'y comprenait rien. Hélas! il comprit bientôt, quand il vit se dérouler sur les planches sa petite histoire. Pour comble de douleur, la Strettina avait voulu jouer Colombine sous le masque, ce jour-là. Elle sut dire très délicatement son fait au marquis Polichinelle, lui donna, non pas l'espérance, mais une dégelée de coups de bâton, et finalement partit pour Cythère avec le petit page Enrico, à qui elle avait fait apprendre ad hoc un bout de rôle.

Le marquis fut malade toute une semaine. Il se releva guéri pour toujours des amours séniles. Naples s'amusa un mois à ses dépens. Mais il confessa ses torts de si bonne grâce et s'accusa avec tant de bonhomie, qu'on ne lui en voulut pas longtemps et qu'on oublia bientôt l'aventure.

La marquise fit remettre à la Strettina une merveilleuse parure de diamants, avec ces quelques mots:

«Je suis votre obligée; permettez-moi de vous envoyer ce souvenir. Je vous souhaite d'être toujours belle.»

La Vieille au Chien noir

I

Nous étions venus à vingt ans de Marseille à Paris, Jean, Marius et moi, tous les trois possédés de grands appétits, de grands espoirs et d'immenses résolutions. Nous voulions tout apprendre, jouir de tout et gouverner le monde, d'abord les femmes, ensuite les hommes.

Pendant les premières années de notre puberté, nous avions vécu, dans les livres ou en imagination, une vie plus longue que celle du docteur Faust; et nous nous élancions vers la capitale des plaisirs et des études avec plus de désirs que le héros de Goethe. Car il était las de l'étude quand vint Méphistophélès; et nous, nous étions aussi avides de science que d'amour et de gloire. Nous voulions tout, ne connaissant rien encore.

Nous nous installâmes ensemble dans un coin tranquille du quartier Saint-Germain. La différence de nos caractères nous sépara bientôt. Pourtant, nous étions toujours fraternellement unis; et nous demeurions à cinq minutes l'un de l'autre.

Jean était poète. Marius s'adonnait aux sciences chimiques et chimériques, naturelles et surnaturelles. Pour moi, je m'étais voué éperdument aux mathématiques et à l'astronomie. Oui, à l'astronomie! Ces choses me paraissaient si peu avancées, si enfantines encore, et avaient un horizon si vaste, qu'elles m'attiraient avec une sorte de vertige. Je travaillais ferme; j'étais très timide, surtout à l'égard des femmes, et je vivais comme un reclus, plongé dans la mysticité astrale. Mes deux amis travaillaient beaucoup moins et s'amusaient beaucoup plus. Je finis par les voir seulement de loin en loin. Je savais que Jean, par le charme de la voix, de l'oeil et de la poésie, avait fait la conquête d'une ravissante couturière, et que Marius jouissait d'une véritable célébrité dans les bals publics.

II

Un dimanche que je flânais, pensant à Mars et à la Lune, j'aperçus devant moi, en levant les yeux par une échappée de rêverie, Marius, Jean et la jeune couturière, qui, dans un rayon de soleil, s'en allaient, légers, avec des éclats de rire, je ne sais où.

Je marchais lentement, ils n'allaient pas vite non plus: ils suivaient d'assez près une vieille femme, vêtue d'étranges haillons, qui portait sur le doigt un perroquet de cent ans, et traînait au bout d'une ficelle un horrible petit chien noir.

Je sus bientôt la cause de la grande hilarité de mes amis. Jean donnait le bras à sa Jeanne; et Marius, la canne à la main, voltigeait de l'autre côté de la jolie grisette, car, disons-le, c'était une vraie grisette.

Il y a encore des grisettes; Béranger et Paul de Kock ne les ont pas emportées toutes dans leur tombeau.

Or, voici ce qui provoquait la gaîté de Jeanne. Marius, adroit comme un singe, martyrisait le pauvre chien noir sans que la vieille femme s'en aperçût; toutes les deux minutes, il faisait avec sa canne le geste de lui administrer un lavement. La pauvre bête baissait la queue et s'arrêtait. La vieille tirait la ficelle en maugréant, et Jeanne pouffait de rire, et Jean lui-même avait peine à ne pas éclater. Marius restait grave. La vieille femme se retourna une ou deux fois, elle rencontra les yeux sévères de cette apparente gravité, et, ne sachant pas ce que tout cela voulait dire, continua à traîner sa bête. Marius poursuivit son manège; les rires étouffés recommencèrent de plus belle.

Mais bientôt la sorcière le surprit en flagrant délit, lui jeta un regard courroucé, et s'enfuit de toute la vitesse de ses maigres jambes.

J'étais probablement dans une disposition mélancolique ce jour-là. Ces enfantillages me déplurent, je rebroussai chemin et je rentrai chez moi pour travailler. Je ne travaillais jamais mieux que le dimanche, quand je sentais que tout le monde autour de moi était allé s'amuser.

III

Plusieurs jours s'écoulèrent; et j'avais totalement oublié cette grotesque rencontre, quand un matin je vis arriver chez moi mon ami Jean, très pâle, les yeux battus, la figure à l'envers.

«Qu'y a-t-il? m'écriai-je, en le regardant. Voyons, parle.»

Il eut de la peine à parler. Sa gorge semblait horriblement serrée. Enfin il me dit d'une voix tremblante:

«Écoute, je viens te demander un grand service. Je me bats avec Marius. Il m'a pris Jeanne. Je les ai vus, te dis-je.»

Et il mit sa main sur ses yeux, comme pour retenir ses larmes.

Hélas! la trahison de la petite ne me surprit pas. Les femmes se lassent vite de la poésie. Et puis Marius était si drôle, l'autre jour, avec le petit chien noir de la vieille.

Jean me demanda d'être son témoin. J'épuisai tous les moyens de persuasion pour empêcher le duel. Ce fut en vain. Mais je repoussai fermement sa demande, ne voulant pas l'assister contre un autre ami, et espérant que mon abstention empêcherait peut-être la rencontre projetée.

Il me serra la main et me dit:

«Oui, c'est vrai, je comprends; tu es notre ami à tous les deux. Reste donc en dehors de notre querelle.»

Je courus chez Marius.

«Viens! m'écriai-je. Viens au diable avec moi! Je ne veux pas que vous vous battiez.»

Marius fut de glace.

«Elle l'a aimé; maintenant c'est moi qu'elle aime. Pourquoi ne me la laisse-t-il pas? Chacun son tour. C'est lui qui veut se battre. Eh! bien, je ne puis reculer; ce serait une lâcheté.»

Le duel eut lieu. Attaqué avec furie, Marius se défendit sans trop savoir comment, car son adversaire et lui ignoraient l'escrime; et de ces deux maladroits, l'un tomba pour ne plus se relever: Jean.

IV

Je ne revis pas Marius. Je sus qu'il vivait avec Jeanne. Je lui en voulais profondément, quand je pensais au funeste duel.

Environ un an plus tard, un matin, en me promenant, je lisais le journal. Je suis peu curieux des gazettes quotidiennes; mais la crise politique était alors si aiguë, que j'avais voulu en apprendre ou en deviner le dénouement. J'allais replier la feuille, après l'avoir parcourue, quand le nom de Marius frappa mes yeux. Je pressentis un second malheur. Voilà ce que je lus:

«Marius M… étudiant en médecine, vivait avec une jeune femme, Jeanne Vady, depuis plusieurs mois. Dimanche, vers onze heures du soir, ils rentrèrent. Une discussion s'éleva entre eux. Les voisins entendirent des invectives et le piétinement d'une lutte. On était habitué à ces querelles d'amoureux. On n'y prit pas garde. Marius sortit à minuit. Pendant trois jours la chambre resta muette. Une odeur nauséabonde s'en dégageait. Marius ne revenait pas. On força la serrure. La jeune femme gisait à terre, morte. Elle avait reçu deux coups de couteau dans le coeur. On a retrouvé Marius hier matin, pendu à un arbre du bois de Boulogne. Il avait écrit ces mots sur un bout de papier: «Je me tue, je l'ai tuée. Jean, pardon!» On suppose que la dispute, qui a occasionné cette catastrophe, s'est produite au sujet de Jean R…, ancien amant de la jeune femme et ancien ami du jeune homme. Ce dernier l'avait blessé mortellement en duel, après lui avoir enlevé sa maîtresse. Le père de Marius M… est un honorable magistrat du Midi. Marius était son fils unique.»

Je fus stupéfié. Il me semblait avoir devant les yeux la scène fatale. L'évocation du mort, la dispute, le mauvais coup, la fuite du meurtrier, la course dans l'ombre, le suicide, toutes ces visions atroces se succédaient dans mon esprit. Je suivais d'un pas saccadé, comme emporté par un vertige, cette même rue où, naguère, je les avais rencontrés tous les trois, si bouffonnement allègres.

Je heurtai quelqu'un dans cette course aveugle.

Je m'arrêtai, honteux; j'ôtai mon chapeau, je demandai pardon. Mais quoi! c'était la vieille femme au perroquet et au petit chien noir. C'était elle que je venais de heurter. Elle marchait toujours du même pas, portant le même volatile sur le même doigt. Elle était toujours vêtue du même jupon fantastique et du même fichu verdâtre, frangé par le temps et la misère. Elle traînait toujours son pauvre petit quadrupède efflanqué, avec la même ficelle.

Je crus que c'était une hallucination. Je reculai d'un pas. La vieille me regarda fixement dans les yeux, avec je ne sais quelle expression diabolique, puis continua sa promenade, clopin-clopant. Je restai cloué au sol.

«Cette vieille femme est fée, m'écriai-je; elle s'est vengée, elle les a perdus.»

C'était absurde; et pourtant, vous me direz ce que vous voudrez, je suis encore convaincu que cette vieille femme est fée. Quand je l'aperçois de loin, je l'évite.

Dernièrement, son chien noir est mort; du moins, je le suppose, car elle ne le traîne plus. Il lui reste son perroquet. Je crois que cette bête est fée aussi. Mais non, non, c'est moi qui suis fou. Mon pauvre cerveau d'astronome est si facilement détraqué par les choses de la terre!

La Désespérée

I

Jacquelin avait vingt-quatre ans; il voulait être attaché d'ambassade, et il se trouvait à Londres pour apprendre l'anglais.

Sous les pluies interminables qui, là-bas, pendant les jours ternes, tombent lentement, longuement, tristement, du ciel couleur de plomb, il attendait, en lisant Shakespeare ou Dickens, en écoutant le babil des enfants roses, l'épanouissement tardif d'un pâle rayon d'après-midi.

Enthousiasmé par la franchise cordiale des jeunes filles et par les allures viriles des jeunes hommes, la brutalité native du caractère britannique l'épouvantait bien à l'occasion; mais quand, par une éclaircie, il se promenait dans les parcs verts ou sur la Tamise, regardant filtrer à travers les nuées la fraîche et prismatique lumière du soleil, il ne maudissait guère son exil et acceptait en philosophe son isolement passager. Il s'était composé, d'ailleurs, un bouquet de platoniques amours, et ces fleurs idéales le berçaient de leur léger parfum.

Mais cela ne suffit pas longtemps à un jeune homme qui a du sang gaulois dans les veines.

Vers le soir, Jacquelin parfois sortait machinalement, et marchait jusqu'au coeur de la grande ville, poussé par les instincts profonds. Les cabs, avec leur cocher barbu hissé sur le haut siège de derrière, leurs deux grandes roues ferrées et leurs deux petites lucarnes vitrées, filaient rapidement dans la sonorité des chaussées larges. Les omnibus bariolés cahotaient lourdement, tandis que les conducteurs criaient à tue-tête: «Bank! Bank!» Les voyageurs, leur éternel parapluie au poing, montaient et descendaient, comme des seaux le long d'un puits. Les passants, pressés, affairés, allaient, venaient, se croisaient, s'éloignaient à travers les lueurs rougeâtres, par la brume et les ténèbres. Jacquelin vaguait, prêtait l'oeil et l'oreille à tout sans se fixer à rien, fatiguait sa fièvre, et cherchait dans la lassitude un refuge contre les désirs malsains.

Une nuit, vers onze heures, il s'était arrêté, très las, dans une des rues qui avoisinent Trafalgar-Square. Appuyé contre une grille, il respirait, sans aucune pensée, l'air humide. Personne ne passait; entre les roulements lointains et les rumeurs confuses, un silence relatif régnait autour de lui. Il eut quelques minutes d'anéantissement. Il se redressait déjà et se préparait à rentrer au logis, quand il vit émerger de l'ombre et venir de son côté une forme féminine.

Il attendit et regarda.

C'était une jeune fille, presque une enfant. En un clin d'oeil, il sut qu'elle était simplement mais bien vêtue, souple, gracieuse et belle. Il tressaillit, son regard prit une chaude acuité. La passante le considéra, lui adressa vaguement une muette interrogation, puis laissa aller à lui un sourire tristement amical.

«Vous êtes belle comme l'Espérance», fit-il.

Elle répliqua: «Dites plutôt comme le Désir.»

En causant, il l'accompagna.

«Je ne veux rien de vous, sachez-le bien, ajouta la jeune femme; votre figure me plaît, le son de votre voix aussi; causons, si vous voulez. Je puis même vous offrir le thé chez moi; vous partirez, après une bonne poignée de main; ce sera tout!»

II

Elle demeurait dans un quartier discret et tranquille. Après avoir gravi les quatre ou cinq marches qui donnent accès aux maisons anglaises, il entra dans le petit parloir du rez-de-chaussée. Un guéridon, des meubles de bon goût, quelques tapisseries, des tableaux religieux. Une vieille servante apporta le thé.

La jeune femme regardait Jacquelin avec une curiosité bienveillante, mais sans provocation aucune. Elle lui faisait très doucement des questions sur son passé, sa famille, lui demandant avec insistance mille détails, mille puérilités même, et l'écoutant, avec une sorte de tendre et sérieux intérêt, raconter des histoires, des folies enfantines, les chansons dont sa mère l'avait bercé, les étranges visions qui avaient hanté ses premiers rêves; comment le soir son père le faisait jadis sauter sur ses genoux, le couchait dans un petit lit de fer à pommes d'or, et l'endormait au sein d'une histoire fantastique; puis comment il avait été une fois très gravement malade, et s'était réveillé entre ses parents, qui, tout en lui souriant, pleuraient d'angoisse, pendant que sa petite soeur courait et chantait dans la chambre voisine, comme si elle avait eu les ailes et l'âme d'un oiseau.

«Ainsi vous avez une famille qui vous adore et que vous aimez!» dit la jeune femme, quand il se tut après les mille bavardages sollicités par elle.

Il y eut un silence; elle semblait rêveuse et inquiète.

Elle se leva.

«Adieu! reprit-elle tranquillement; si vous aviez été malheureux, je vous aurais proposé… Mais je vais vous sembler folle. Eh bien oui! je vous aurais proposé, quelque étrange et invraisemblable que cela puisse vous paraître, d'en finir ensemble, ici, ce soir. Nous nous serions aimés là-bas, autre part, je ne sais où, très loin. Mais vous ne comprenez pas, peut-être parce que vous êtes Français. Adieu!»

Et, comme il allait partir, plein d'une stupeur mal dissimulée:

«Voulez-vous que je vous embrasse?» fit-elle.

Elle l'embrassa sur le front, simplement, avec une sérénité grave.

Puis:

«Au fait, dites-moi où vous demeurez; je vous enverrai une fleur ou un livre, un jour que je penserai à vous.»

III

Il s'en alla, songeur; et, en vrai Parisien, il crut avoir été mystifié. Il eut un doute, puis un éclat de rire, rentra accablé de fatigue, dormit sans rêver, et le lendemain pensa à autre chose.

Un mois plus tard, il reçut une belle pensée de velours sombre dans une lettre où il lut ces mots:

«Vous êtes un de ceux que j'aurais pu aimer et dont j'aurais pu être aimée, n'est-ce pas? Vous m'avez donné une heure de votre vie, et, ma folie, vous l'avez excusée. Je vous envoie cette fleur, car je me décide à m'en aller de ce monde, cette nuit, toute seule. C'est ma faute; j'ai mal choisi, je suis abandonnée. Je ne sais pourquoi je voudrais que vous pleuriez en lisant ceci. Adieu, ami! vivez heureux. Si les morts peuvent quelque chose pour les vivants, je vous promets de ne vous point oublier.»

Un quart d'heure après avoir lu ce billet, Jacquelin entrait dans le petit parloir orné de tableaux religieux. Elle était réellement morte. Il se pencha sur elle, baisa ses lèvres décolorées, et pleura.

Une vraie Française

I

Claire était charmante, mais n'était pas facile à marier. Elle ne représentait pas ce que les gens sérieux appellent «un bon parti».

Certes, on appréciait, dès le premier abord, et toujours davantage, sa grâce naturelle et sa gaîté cordiale, la douceur de ses fins cheveux cendrés, la musique légère de sa voix si fraîche, et l'expression profonde de ses yeux, tantôt gris, tantôt bleus, de ses tendres yeux «couleur du temps», comme l'oiseau des contes de fées. Mais ces choses-là ne sont pas ce qu'à Paris, de nos jours, on prise le plus particulièrement dans une fille à marier; et même elles inquiètent les esprits timorés, surtout quand rien de solide ne les fait valoir.

Claire n'avait, pour ainsi dire, pas de dot. Elle ne devait apporter en ménage qu'une modeste rente, dont le chiffre n'était pas certain; et les espérances pécuniaires brillaient par leur absence. Son père, M. Albe, le plus honnête homme du monde et le plus intelligent, n'offrait malheureusement aucune garantie positive. Il mêlait à toutes ses entreprises une telle dose de passion, de chimère et de désintéressement, que, tous comptes faits, il n'en tirait jamais de gros bénéfices. Architecte de talent, il avait eu assez vite une belle clientèle. Cela n'avait pas suffi à son vaste et ardent cerveau. Sollicité tour à tour par toutes les sciences et tous les arts, il s'était lancé éperdument à la recherche de vérités neuves et de trésors inexplorés. Il n'avait pris la peine de conserver pour clients que ses amis. Pour ceux-là, il travaillait avec acharnement, recommençant parfois tel ouvrage dont il n'était pas satisfait, et y perdant alors plus qu'il n'y gagnait.

«C'est un original, c'est un artiste, un inventeur!» disaient, avec un sourire de supériorité, les gens incapables de rien inventer, mais habiles à exploiter tout.

Être le gendre d'un tel beau-père, il n'y avait pas là de quoi tenter les jeunes messieurs à moustaches retroussées ou à barbe pointue, en quête d'une situation avantageuse.

Et cela désolait Mme Albe, petite femme brune aux traits réguliers, à l'esprit net, une Flamande de race castillane, qui mettait tout l'ordre possible dans l'aventureuse existence de son mari.

L'avenir de sa fille était sa préoccupation continuelle.

Son fils Jules, un gamin de onze ans, lui donnait peu d'inquiétude. Il tenait d'elle, et très certainement il saurait se débrouiller plus tard.

Mais Claire tenait du père; et elle venait d'entrer dans sa vingtième année.

Pour la bien marier, il ne fallait pas perdre de temps.

Ce fut donc une grande joie pour cette mère anxieuse, quand elle sut que Philippe Saville pensait à Claire.

Mme Albe le guettait depuis longtemps, l'excellent jeune homme; et pour l'amener à se déclarer, elle avait usé d'une admirable diplomatie féminine, sans compromettre aucunement sa fille, avec qui elle avait cru devoir garder une parfaite discrétion.

II

Philippe Saville avait vingt-huit ans. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, le visage allongé entre de courts favoris châtains, il avait l'air grave sans affectation; et s'il ne visait ni à l'éclat ni à l'élégance, il était absolument correct. Depuis deux ans, depuis la mort de son père, Arthur Saville, un Américain de Philadelphie venu tout jeune à Paris et marié à une Française, il se trouvait à la tête d'une importante maison de commission, dont il avait su maintenir et même augmenter le chiffre d'affaires. Sa fortune était donc fort respectable déjà, sans compter ce que lui laisseraient sa mère et son grand-père maternel. Et puis, selon toute probabilité, il multiplierait rapidement ses capitaux, car il ne se plaisait qu'au travail, n'aimait de la vie que le substantiel, dédaignant les hors-d'oeuvre et les friandises du dessert.

L'hiver précédent, il avait rencontré Claire chez des amis communs, à des bals, à des soirées intimes. Elle fit alors sur lui, sans y prendre garde, une impression profonde. Après un voyage commercial au delà de l'Atlantique, il eut plusieurs occasions de la revoir. Se trouvant assez riche pour deux, il n'hésita plus. Sa mère, qui l'adorait, désirait vivement le marier, et il obtint d'elle un consentement rapide. Le grand-papa Rambour se montra moins accommodant. Il rêvait pour son petit-fils une alliance plus fortunée. Il accepta cependant de faire la demande officielle. Mais d'abord, pour ne point l'exposer à un échec, Mme Saville pressentit prudemment Mme Albe. Elle la trouva fort bien disposée; et toutes deux s'entendirent pour donner aux jeunes gens le loisir de se mieux connaître.

Claire, lorsqu'elle apprit les sentiments du jeune homme, en fut sincèrement surprise. Il s'était toujours tenu à l'écart. Assurément, il ne lui déplaisait pas. Mais pourrait-elle l'aimer? Une fille sans dot est toujours flattée d'être recherchée par un jeune homme riche. Elle éprouva donc pour lui une certaine reconnaissance, qui vraisemblablement se transformerait en affection.

III

Septembre finissait. Tout le monde était revenu de la mer, de la source ou de la montagne.

Avec l'automne, recommençait autour de Paris la vie de château. La belle Mme de Raive, que l'on appelait toujours ainsi malgré ses cheveux gris poudrés à blanc, s'était installée, comme d'habitude, dans son domaine des Cloziers, où elle restait chaque année jusqu'au milieu de décembre. Veuve d'un agent de change et remariée avec un ancien préfet visant à la députation, elle recevait beaucoup. Elle connaissait de longue date et voyait intimement Mme Albe, une amie d'enfance, et aussi Mme Saville. Elle se fit un plaisir de favoriser leurs projets. Dans ce but, elle invita les deux familles à passer en même temps quelques jours aux Cloziers.

Le grand-père Rambour fut du voyage. Il avait tenu à en être, ce vieux Normand de Paris, aux pommettes toujours roses sous ses rides en éventail, aux lèvres minces sur une mâchoire énorme, aux yeux d'eau de mer clairs comme les yeux d'un chien danois. Il ne voulait pas avoir pour belle-petite-fille une écervelée, une gâcheuse, une poupée ne sachant ni le prix du temps ni la valure de l'argent (il prononçait valure pour valeur, sa voix étant aussi aiguë que son regard).

Les voyageurs se rencontrèrent à la gare et montèrent dans le même compartiment. En apercevant le jeune homme, Claire avait eu un moment d'émotion. Elle se remit rapidement, devinant en lui une émotion plus vive encore, et la timidité, l'embarras d'un travailleur peu mondain, peu féministe, qui aimait sans être sûr de plaire. A tort ou à raison, elle se sentit tout de suite une vague supériorité sur son adorateur, si correct et si fortuné qu'il fût. Cette sensation la mit à l'aise, la rendit gaie, aimable, avec une nuance de bienveillance protectrice. En arrivant aux Cloziers, Philippe, plus amoureux que jamais, se berçait des plus riantes espérances.

Le lendemain, après déjeuner, par un temps doux, sous un ciel légèrement voilé, on partit pour la chasse, les dames en break, les hommes à pied. Rendez-vous était fixé à une demi-lieue du château, dans un coin montueux et boisé du parc. On traversa les larges pelouses de frais velours vert et la rivière sinueuse aux flots limpides, qui prenait sa source dans le domaine. Les piqueurs et les gardes attendaient avec les furets et les chiens. M. de Raive plaça ses invités sous bois, de telle façon que chacun d'eux commandât une issue des terriers. Puis on lâcha les furets, et ces petites bêtes au pelage fauve, au museau fouilleur et carnassier, aux ongles durs et crochus, pénétrèrent dans les trous, d'où l'on vit bientôt fuir les lapins effarés. M. Albe, chasseur adroit et passionné, s'en donna à coeur joie. Philippe avait accepté un fusil, pour ne pas être autrement que les autres; mais il restait avec les dames, peu soucieux d'exploits cynégétiques, et faisant discrètement sa cour à Claire.

«C'est fort bien à vous de nous tenir compagnie, lui dit-elle. Il ne faudrait pourtant pas nous sacrifier totalement le plaisir de la chasse.

—Oh! ce n'est guère un plaisir pour moi, mademoiselle.

—Est-ce bien vrai?

—Oui. La chasse, comme on l'entend maintenant, me semble une distraction banale, un peu cruelle et un peu lâche.

—Que mon père ne vous entende pas parler ainsi! Et craignez la vengeance du grand saint Hubert, monsieur Saville!

—Pardon! je n'ai pas encore eu le temps de prendre goût à ces choses-là. Depuis deux ans, mes loisirs sont rares; et je commence seulement à respirer. Mais, en vérité, n'y a-t-il pas, dans un tel massacre, un reste de barbarie féodale, s'accordant mal avec nos idées et nos moeurs?

—Bah! interrompit la belle-soeur de Mme de Raive, la petite Mme Larnac, qui venait de s'arrêter près d'eux, le fusil à la main, en costume de moderne chasseresse: chapeau tyrolien, blouse de drap serrée à la taille, jambières montant jusqu'aux genoux.—Bah! ne sommes-nous pas dans un siècle de féodalité bourgeoise? D'ailleurs, ce sont toujours les lapins qui commencent; et aucune constitution n'a encore proclamé le droit de ces animaux nuisibles, qu'il est méritoire d'exterminer. Abattez-en un, monsieur Saville, ou vous me ferez rougir de ma férocité.»

Philippe consulta Claire du regard.

«Obéissez! dit-elle en riant. Ce ne sera plus de la barbarie, ce sera de la galanterie.»

Bon gré, mal gré, il suivit Mme Larnac, se laissa poster par elle, guetta, tira. Oh! pas trop mal pour un amateur. Le coup avait porté; mais, hélas! au lieu d'un lapin, Philippe avait tué le furet. Il ne savait comment s'excuser. Mme de Raive arrangea les choses: le furet, contrairement à tous ses devoirs, avait chassé pour son propre compte, et s'était attardé à boire le sang d'une victime étranglée, si bien qu'on avait dû le faire débusquer par les chiens. Il avait mérité son sort.

Qu'il soit donc enseveli, Le furet du bois joli!

fredonna Mme Larnac, jouant toujours son rôle de chercheuse d'esprit. Elle ajouta:

«Monsieur Saville, vous avez vengé les lapins! Vous pouvez maintenant aspirer à tout: Chambre, Sénat, ministère.»

Philippe prit le parti de rire avec tout le monde, et répondit qu'il ne voulait même pas être conseiller municipal. Mais il resta inquiet; et le souvenir du malheureux furet le hantait sans trêve, tandis qu'il s'appliquait à prendre des airs dégagés. Claire l'avait-elle trouvé ridicule? Elle n'avait rien dit, rien laissé paraître, et gardait une réserve énigmatique.

IV

Pour faire diversion, on alla d'un autre côté chasser le faisan. On traversait à découvert une petite vallée herbeuse, quand on vit venir au grand trot, entre les hauts châtaigniers, deux cavaliers dont l'un portait l'uniforme d'officier d'artillerie.

«Ah! dit Mme de Raive, voici les deux Ramel, l'oncle et le neveu.

—Quels sont ces messieurs?» demanda le papa Rambour, avec l'âpre curiosité toujours en éveil dans ses yeux.

La châtelaine des Cloziers lui fit en quelques mots leur histoire. M. Gilbert Ramel, l'oncle, était l'avocat bien connu, un avocat artiste, plaidant pour les artistes, assidu aux premières représentations, et qui, avec ses longs favoris flottants, avait l'air d'un capitaine de vaisseau en congé. Ayant perdu coup sur coup sa fille unique et sa femme, il ne s'était pas remarié, quoiqu'il n'eût guère plus de quarante ans. Il vivait en garçon, et avait reporté toute son affection sur son neveu Henri, dont le père et la mère étaient morts complètement ruinés par des spéculations hasardeuses.

«Bravo! soyez les bienvenus! leur dit M. de Raive en s'avançant vers eux. Je vous avais demandé si souvent, et avec si peu de succès, de venir un beau jour nous surprendre, que je n'osais plus compter sur cette aimable surprise.

—Nous en sommes doublement charmés, ajouta Mme de Raive avec un empressement sincère.

—Alors, dit M. Gilbert Ramel, nous avons bien fait de nous inviter! Voilà: Henri est maintenant en garnison à Hautefont; ma journée était libre, le temps propice; j'ai quitté Paris dès le matin, j'ai déjeuné là-bas avec le lieutenant, et je vous l'amène. Nous avons fait nos deux lieues tout d'une traite.

—Nous manquons de grosse artillerie, reprit Mme de Raive en souriant; mais si monsieur l'officier veut bien s'accommoder aujourd'hui d'un simple lefaucheux, il nous fera plaisir.»

Les deux cavaliers mirent pied à terre. Henri prit le fusil d'un garde, et les chasseurs se distribuèrent dans les allées du bois. Les piqueurs rabattaient déjà les faisans, en criant: «Poule! poule!» quand c'était une femelle, afin qu'alors on épargnât la bête. L'oeil vif, le profil ferme et fin, l'allure souple, la physionomie pleine d'assurance et d'énergie, Henri Ramel n'était pas moins bon tireur que beau cavalier. En quelques minutes, il eut abattu ses deux faisans.

«Ne prenez-vous pas votre revanche?» dit Claire à Philippe revenu près d'elle.

Philippe comprit qu'il fallait faire oublier le fâcheux incident du furet. Mais il jouait de malheur. Dans sa hâte, il butta contre une racine saillante, et son arme, partant malgré lui, envoya plusieurs grains de plomb dans les mollets d'un garde qui se trouvait à vingt pas.

«Êtes-vous blessé? dit Mlle Albe à Philippe.

—Non! mais je mériterais une blessure grave. Cela me rendrait peut-être intéressant. Je ne suis que maladroit. Saint Hubert se venge; vous aviez raison, mademoiselle.»

Lorsqu'on n'aime pas, on est sans pitié pour qui vous aime. Claire eut subitement une envie folle de chasser, elle aussi.

Elle demanda à Mme Larnac son fusil, un vrai bijou, et la façon de s'en servir. Un faisan s'enleva devant elle. Pan! le coup parût, le coq tomba. Elle eut un cri de joyeux étonnement.

«Si c'est votre coup d'essai, mademoiselle, on ne saurait trop vous en féliciter,» dit Henri Ramel en lui apportant la bête.

Philippe, très pâle, semblait avoir été frappé au coeur par le contre-coup.

«Que, diable! ce militaire vient-il faire ici? grogna entre ses dents le papa Rambour. Cette chasse est absurde. Nous ne sommes pas des massacreurs, nous! On aurait pu se voir à l'Opéra-Comique ou à la Comédie-Française.»

Le soir, au salon, Philippe, appelant à lui tout son courage, s'approcha de Claire.

«Monsieur Saville, quel est votre grade dans la réserve? lui dit-elle à propos de rien, le regard distrait.

—Mademoiselle, je ne suis pas officier; je ne suis pas même soldat.

—Comment cela se fait-il? A quel titre êtes-vous donc dispensé?

—Mon père était citoyen américain. J'ai gardé sa nationalité, ce qui m'exempte du service militaire en France.

—Pourtant, si nous avions la guerre?…

—M'y enverriez-vous?

—Vous pourriez y aller sans cela.

—Même si j'étais marié et père de famille?

—Monsieur Saville, vous êtes très raisonnable.

—Le serais-je trop, mademoiselle?

—Non, c'est moi qui ne le suis pas assez.»

Henri Ramel, en ce moment, traversait le salon, cherchant une danseuse. Ses regards rencontrèrent ceux de Claire. Elle tressaillit. Attiré vers elle dans une inconsciente et délicieuse émotion, il vint, l'emmena. Philippe se sentit abandonné. Le coeur serré, les yeux voilés par une brume de pleurs, il souffrait cruellement.

«Quelle ravissante jeune personne!» disait à mi-voix M. Gilbert Ramel, qui, debout près de lui, suivait du regard Mlle Albe valsant avec le bel officier.

V

Quand Claire se trouva seule avec ses parents dans l'appartement qui leur avait été réservé, elle sentit s'élever en elle une étrange tristesse. Sa mère était soucieuse.

«Qu'as-tu donc eu toute la journée? dit-elle à Claire. M. Philippe doit prendre de toi une singulière idée.»

Claire, sans pouvoir répondre, tomba sur une chaise et fondit en larmes.

«Voyons! ne pleure pas ainsi,» lui dit son père en la baisant au front.

Elle sanglota plus fort. Mme Albe, n'osant la gronder, la regardait d'un air à la fois anxieux et courroucé.

«Il te plaît donc bien peu, ma pauvre Claire! reprit M. Albe. Parle! As-tu peur? Nous ne voulons que ton bonheur, tu le sais bien.

—Père, père, pardon! je ferai ce que vous me conseillerez de faire.

—Alors, tu ne veux pas de lui? Réponds!»

Elle ne répondit pas.

«Claire, dit alors sa mère avec la plus persuasive onction, M. Saville t'aime de tout son coeur. On ne saurait s'y méprendre. S'il a été un peu gauche aujourd'hui, ne lui en fais pas un crime! Son trouble prouvait son amour. Dieu te garde, ma chère enfant, de ceux qui, en pareil cas, ont toute leur présence d'esprit!»

Claire restait muette. Elle aussi avait été troublée, mais par un autre que Philippe. Elle était de celles qui aiment, non celui qu'elles intimident, mais celui qui réussit à les intimider.

«Demain, tâche d'être plus aimable! continua Mme Albe très doucement.

—Oh! s'écria Claire, que deviendrai-je s'il faut encore passer ici une journée pareille!

—C'est entendu, fit son père. Il n'y a plus qu'à rompre au plus tôt. Nous partirons demain, dès le matin.

—Mais c'est impossible! dit Mme Albe. Nous avons promis de rester ici plusieurs jours.

—Ma chère amie, ce qui est impossible, c'est de tenir notre promesse.

—Mme de Raive…

—Mme de Raive ne nous en voudra pas. Je vais écrire un mot et bien vite le porter moi-même à la station. Demain, nous recevrons de Paris par dépêche un prétexte pour nous en aller.

—Vous ne ferez pas cela. Claire est une enfant sans expérience. Elle n'a pas eu le temps de se rendre compte…»

M. Albe regarda sa fille. Il vit dans ses yeux une si suppliante reconnaissance, que, sans plus tarder, il écrivit, prit son chapeau et sortit.

VI

Pendant que cette scène avait lieu, Philippe et les siens tenaient conseil de leur côté. Le grand-père n'y alla pas par quatre chemins.

«Philippe, cette demoiselle n'est pas la femme qu'il te faut. Elle ne t'aime pas, elle ne t'aimera jamais. Inutile de rester un jour de plus!

—Mais si Philippe l'aime? objecta Mme Saville.

—Raison de plus pour trancher le mal au plus vite! Il en souffrira moins.

—C'est juste, grand-père! dit Philippe en s'efforçant de dominer sa douleur. Mais il faut être poli.

—Parfaitement. Assieds-toi là. Écris. Demande à Paris un télégramme qui nous permette de partir demain, dès la première heure.»

En allant porter la lettre à la gare, Philippe croisa M. Albe qui en revenait: il n'hésita plus.

Le lendemain, les Albe et les Saville prirent le même train. Ils avaient insisté pour que personne ne les reconduisît. Cette fois, ils ne montèrent pas dans le même wagon.

VII

Quand la rupture fut connue, le monde donna tort à Claire. Philippe était convoité par toutes les familles ayant une fille à marier, et Claire était trop jolie pour ne pas avoir soulevé contre elle de nombreuses jalousies. Une respectable matrone, Mme Cauvard, la femme du riche industriel, avait entendu leur courte conversation, le soir, dans le salon des Cloziers. Cette bonne âme répéta, à qui voulut l'entendre, comment Claire, aussi folle que M. Albe lui-même, avait reproché à Philippe Saville de rester fidèle à la nationalité paternelle, et de ne pas quitter tout pour se faire soldat. Ce fut contre les Albe un déchaînement général.

Dans une maison où on les exécutait avec une exquise perfidie, M. Gilbert Ramel, qui avait gardé de Claire un beau souvenir, essaya de les défendre. Alors, on lui conta par le menu tout ce que les mamans se chuchotaient à l'oreille, avec de petites mines ironiques ou de grands airs indignés:

«Étaient-ils assez ridicules, les reproches de cette petite demoiselle à celui qui lui faisait l'honneur de la rechercher! M. Saville avait cent fois raison de rester citoyen américain. N'était-il pas la seule consolation, la seule espérance de sa pauvre mère? Et puis, quelle précieuse garantie pour la famille où il entrerait! Au moins, il ne serait pas obligé, lui, d'aller se faire casser la tête de but en blanc pour le bon plaisir des empereurs ou des républiques! C'était le prétendu par excellence, le gendre idéal. Il fallait vraiment avoir la cervelle à l'envers, pour le repousser d'aussi sotte façon. La petite Albe ne trouverait plus le moindre épouseur; et ce serait pain bénit.»

M. Ramel haussa les épaules, estimant qu'on était fort injuste pour Claire. Il le dit comme il le pensait. Et il ajouta:

«Elle n'est pas de celles qui coiffent sainte Catherine.

—Seriez-vous amoureux d'elle par aventure? riposta Mme Cauvard qui venait d'entrer, suivie de ses deux grandes filles.

—Pourquoi pas?

—Alors demandez vite sa main, si vous ne redoutez le sort de M. Saville; on pourrait vous devancer.»

VIII

Un mot sans importance suffit parfois pour préciser une idée, déterminer un sentiment, transformer une destinée.

Huit jours plus tard, M. Gilbert Ramel demandait Claire en mariage. Il avait vingt ans de plus qu'elle, mais il se croyait capable de rendre heureuse cette belle jeune fille, qui, d'emblée, l'avait charmé par la grâce de son allure et la franchise de son caractère.

Cette fois encore, Claire, au grand désespoir de sa mère, ne voulut pas entendre parler de mariage. M. Ramel implora la faveur de s'expliquer avec elle, directement, à coeur ouvert, affirmant que, même éconduit, il resterait le fidèle ami de la famille; car une réponse négative, tout en le désespérant, lui attesterait de nouveau le désintéressement et la loyauté de la jeune fille. Celle-ci l'écouta avec un intérêt sincère, surtout quand, incidemment, il parla de son neveu; et s'il comprit vite qu'il ne gagnerait pas sa cause, elle mit à le désabuser tant de respectueuse délicatesse, tant de caressante émotion, qu'il la quitta sans amertume, conservant pour elle une pure et profonde sympathie, une gratitude mélancolique et généreuse. Elle lui avait parlé comme elle parlait à son père, avec le même accent de tendresse filiale.

Elle resta triste d'avoir dû désoler un si galant homme, mais à sa tristesse se mêlait une satisfaction singulière. Il lui semblait, malgré l'invraisemblance d'une telle imagination, que la démarche de M. Gilbert Ramel l'avait un peu rapprochée du jeune officier, dont la figure énergique et fine restait toujours présente à sa mémoire. Cette nuit-là, elle rêva qu'elle épousait un beau lieutenant d'artillerie, et que ce beau lieutenant devenait général en chef, gagnait des batailles, faisait des conquêtes, signait des traités, relevait la patrie.

Pour oublier sa déconvenue, M. Gilbert Ramel alla passer une journée à Hautefont, auprès de son neveu. Mais rien ne le déridait, il restait morne.

«Décidément, mon oncle, vous n'avez pas votre air naturel aujourd'hui, lui dit Henri après le déjeuner, en allumant un cigare. Que vous est-il arrivé? Une mésaventure, un malheur?

—J'ai simplement fait une bêtise. J'ai voulu me marier.

—Vous, mon oncle!

—Moi-même, en personne, mon neveu!

—Avec qui?

—Avec Mlle Claire Albe.

—Vous, avec elle!

—Tu en as l'air suffoqué.

—Vous avez demandé sa main?

—Oui.

—Mais vous ne l'avez pas obtenue?

—C'est ce qui me désole.

—Ah! c'était impossible.

—Quel cri du coeur! quel soupir de soulagement! Te voilà enchanté, toi! Et moi qui venais chercher ici des consolations. Mais, parbleu, à quoi pensais-je? Je comprends tout, maintenant. C'est pour toi, bandit, qu'on a refusé Philippe Saville et moi-même, hélas! Comment ne l'ai-je pas deviné plus tôt? On est toujours plus bête qu'on ne croit.

—Je vous jure, mon oncle…

—Et tu ne m'avais rien dit, hypocrite!

—Dame, je ne savais pas…

—Mauvais garnement! Quel regard féroce tu as eu tout à l'heure! Mais tu verras jusqu'où peut aller la magnanimité d'un oncle célibataire. Tâche au moins de mériter ton bonheur! Je ne te pardonne qu'à cette condition-là.»

IX

Claire donna tout droit dans le piège que lui tendit l'oncle Gilbert, dès sa première visite.

«Excepté vous et moi, lui dit-il, tout le monde se marie.»

Et il lui énuméra plusieurs mariages récemment décidés, entre autres celui de Philippe Saville avec l'aînée des demoiselles Cauvard. Claire ne sourcillait pas.

«Mon neveu, reprit-il, mon neveu lui-même renonce à sa liberté.

—Qui donc épouse-t-il? balbutia Claire éperdue.

—Vous, mademoiselle? A moins que vous ne le refusiez comme les autres!» répondit l'excellent homme parfaitement édifié par l'émotion de la jeune fille.

X

Pour sa pénitence, l'oncle dota magnifiquement le neveu.

Le même jour, à la même heure, à Saint-Sulpice et à Saint-Roch, furent célébrés les deux mariages de Claire Albe avec Henri Ramel et d'Adèle Cauvard avec Philippe Saville. Mariage d'amour et mariage de raison.

«Mon ami, avait dit le grand-papa Rambour à son petit-fils, écoute-moi bien! Quand tu auras de beaux enfants, une existence régulière et la sympathie des gens honorables, tu finiras par adorer celle à qui tu devras les plus sûrs éléments du bonheur. Alors, plus de passionnette malsaine! Ce sera l'amour, l'amour vrai, celui qui crée et qui conserve. Écarte les souvenirs irritants et stériles. C'est la sagesse. Mlle Albe voulait du panache. Elle en a. Grand bien lui fasse! Ce n'était pas ton affaire. A quelque chose malheur est bon.»

Philippe se laissa persuader. Il n'en sentait pas moins que, de son séjour aux Cloziers, une ombre lui resterait toujours dans le coeur. Le papa Rambour sentait cela, lui-même. Il en a gardé une forte rancune à Henri Ramel. Et ce vieillard, naguère si pacifique, est devenu subitement belliqueux. Il réclame la guerre, la grande guerre! A-t-il donc perdu tout sentiment humain? Non! Mais si le jeune officier tombait au champ d'honneur, le bon papa pourrait dire béatement à ses amis et connaissances:

«Pauvre petite Mme Ramel! Voilà ce que c'est que d'épouser un artilleur!»

Puisse le destin lui refuser cette satisfaction et réaliser le rêve de Claire!

M. Albe, de son côté, ne se gêne pas pour rire avec l'oncle Gilbert du premier prétendu de sa fille.

«Les femmes sont étonnantes, disait-il encore l'autre jour. La mienne voulait absolument pour gendre M. Philippe Saville. Conçoit-on un mari qui ne sait pas même tirer son coup de fusil?»

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