ACTE IV.
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SCÈNE PREMIÈRE.
MÉLISSE, LYSE.
MÉLISSE. J'en tremble encor de peur, et n'en suis pas remise.1185 LYSE. Aussi bien comme vous je pensois être prise. MÉLISSE. Non, Philiste n'est fait que pour m'incommoder. Voyez ce qu'en ces lieux il venoit demander, S'il est heure si tard de faire une visite. LYSE. Un ami véritable à toute heure s'acquitte;1190 Mais un amant fâcheux, soit de jour, soit de nuit, Toujours à contre-temps à nos yeux se produit[727]; Et depuis qu'une fois il commence à déplaire, Il ne manque jamais d'occasion contraire: Tant son mauvais destin semble prendre de soins1195 A mêler sa présence où l'on la veut le moins! MÉLISSE. Quel désordre eût-ce été, Lyse, s'il m'eût connue! LYSE. Il vous auroit donné fort avant dans la vue[728]. MÉLISSE. Quel bruit et quel éclat n'eût point fait son courroux! LYSE. Il eût été peut-être aussi honteux que vous.1200 Un homme un peu content et qui s'en fait accroire, Se voyant méprisé, rabat bien de sa gloire, Et surpris qu'il en est en telle occasion, Toute sa vanité tourne en confusion. Quand il a de l'esprit, il sait rendre le change;1205 Loin de s'en émouvoir, en raillant il se venge, Affecte des mépris, comme pour reprocher Que la perte qu'il fait ne vaut pas s'en fâcher; Tant qu'il peut, il témoigne une âme indifférente. Quoi qu'il en soit enfin, vous avez vu Dorante,1210 Et fort adroitement je vous ai mise en jeu. MÉLISSE. Et fort adroitement tu m'as fait voir son feu. LYSE. Eh bien! mais que vous semble encor du personnage? Vous en ai-je trop dit? MÉLISSE. J'en ai vu davantage. LYSE. Avez-vous du regret d'avoir trop hasardé?1215 MÉLISSE. Je n'ai qu'un déplaisir, d'avoir si peu tardé. LYSE. Vous l'aimez? MÉLISSE. Je l'adore. LYSE. Et croyez qu'il vous aime? MÉLISSE. Qu'il m'aime, et d'une amour, comme la mienne, extrême. LYSE. Une première vue, un moment d'entretien, Vous fait ainsi tout croire et ne douter de rien[729]!1220 MÉLISSE. Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre[730]: Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir, Sème l'intelligence avant que de se voir; Il prépare si bien l'amant et la maîtresse,1225 Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse. On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment: Tout ce qu'on s'entre-dit persuade aisément; Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles[731], La foi semble courir au-devant des paroles:1230 La langue en peu de mots en explique beaucoup; Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup; Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent, Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent[732]. LYSE. Si, comme dit Sylvandre, une âme en se formant[733],1235 Ou descendant du ciel, prend d'une autre[734] l'aimant, La sienne a pris le vôtre, et vous a rencontrée. MÉLISSE. Quoi? tu lis les romans? LYSE. Je puis bien lire Astrée[735]; Je suis de son village[736], et j'ai de bons garants Qu'elle et son Céladon étoient de nos parents[737].1240 MÉLISSE. Quelle preuve en as-tu? LYSE. Ce vieux saule, Madame, Où chacun d'eux cachoit ses lettres et sa flamme, Quand le jaloux Sémire en fit un faux témoin[738]; Du pré de mon grand-père il fait encor le coin, Et l'on m'a dit que c'est un infaillible signe1245 Que d'un si rare hymen je viens en droite ligne. Vous ne m'en croyez pas? MÉLISSE. De vrai, c'est un grand point. LYSE. Aurois-je tant d'esprit, si cela n'étoit point? D'où viendroit cette adresse à faire vos messages, A jouer avec vous de si bons personnages,1250 Ce trésor de lumière et de vivacité, Que d'un sang amoureux que j'ai d'eux hérité? MÉLISSE. Tu le disois tantôt, chacun a sa folie: Les uns l'ont importune, et la tienne est jolie.
SCÈNE II.
CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE.
CLÉANDRE. Je viens d'avoir querelle avec ce prisonnier[739],1255 Ma sœur.... MÉLISSE. Avec Dorante? avec ce cavalier[740] Dont vous tenez l'honneur, dont vous tenez la vie? Qu'avez-vous fait? CLÉANDRE. Un coup dont tu seras ravie. MÉLISSE. Qu'à cette lâcheté je puisse consentir[741]! CLÉANDRE. Bien plus, tu m'aideras à le faire mentir.1260 MÉLISSE. Ne le présumez pas, quelque espoir qui vous flatte: Si vous êtes ingrat, je ne puis être ingrate. CLÉANDRE. Tu sembles t'en fâcher? MÉLISSE. Je m'en fâche pour vous[742]: D'un mot il peut vous perdre, et je crains son courroux. CLÉANDRE. Il est trop généreux; et d'ailleurs la querelle,1265 Dans les termes qu'elle est, n'est pas si criminelle. Écoute. Nous parlions des dames de Lyon; Elles sont assez mal en son opinion: Il confesse de vrai qu'il a peu vu la ville; Mais il se l'imagine en beautés fort stérile,1270 Et ne peut se résoudre à croire qu'en ces lieux La plus belle ait de quoi captiver de bons yeux[743]. Pour l'honneur du pays j'en nomme trois ou quatre; Mais à moins que de voir, il n'en veut rien rabattre; Et comme il ne le peut étant dans la prison,1275 J'ai cru par un portrait le mettre à la raison; Et sans chercher plus loin ces beautés qu'on admire, Je ne veux que le tien pour le faire dédire: Me le dénieras-tu, ma sœur, pour un moment? MÉLISSE. Vous me jouez, mon frère, assez accortement:1280 La querelle est adroite et bien imaginée. CLÉANDRE. Non, je m'en suis vanté, ma parole est donnée. MÉLISSE. S'il faut ruser ici, j'en sais autant que vous, Et vous serez bien fin si je ne romps vos coups. Vous pensez me surprendre, et je n'en fais que rire: Dites donc tout d'un coup ce que vous voulez dire. CLÉANDRE. Eh bien! je viens de voir ton portrait en ses mains. MÉLISSE. Et c'est ce qui vous fâche? CLÉANDRE. Et c'est dont je me plains. MÉLISSE. J'ai cru vous obliger, et l'ai fait pour vous plaire. Votre ordre étoit exprès. CLÉANDRE. Quoi? je te l'ai fait faire?1290 MÉLISSE. Ne m'avez-vous pas dit: «Sous ces déguisements Ajoute à ton argent perles et diamants?» Ce sont vos propres mots, et vous en êtes cause. CLÉANDRE. Eh quoi! de ce portrait disent-ils quelque chose? MÉLISSE. Puisqu'il est enrichi de quatre diamants,1295 N'est-ce pas obéir à vos commandements? CLÉANDRE. C'est fort bien expliquer le sens de mes prières. Mais, ma sœur, ces faveurs sont un peu singulières: Qui donne le portrait promet l'original. MÉLISSE. C'est encore votre ordre, ou je m'y connois mal[744].1300 Ne m'avez-vous pas dit: «Prends souci de me plaire, Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère?» Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur, Pour vous en revancher dois-je moins que mon cœur? Et doutez-vous encore à quel point je vous aime,1305 Quand pour vous acquitter je me donne moi-même? CLÉANDRE. Certes, pour m'obéir avec plus de chaleur, Vous donnez à mon ordre une étrange couleur, Et prenez un grand soin de bien payer mes dettes: Non que mes volontés en soient mal satisfaites;1310 Loin d'éteindre ce feu, je voudrois l'allumer, Qu'il eût de quoi vous plaire, et voulût vous aimer. Je tiendrois à bonheur de l'avoir pour beau-frère: J'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peut faire; Et c'est à ce dessein qu'au sortir de prison1315 Je viens de l'obliger à prendre la maison[745], Afin que l'entretien produise quelques flammes Qui forment doucement l'union de vos âmes. Mais vous savez trouver des chemins plus aisés: Sans savoir s'il vous plaît, ni si vous lui plaisez,1320 Vous pensez l'engager en lui donnant ces gages[746], Et lui donnez sur vous de trop grands avantages. Que sera-ce, ma sœur, si quand vous le verrez, Vous n'y rencontrez pas ce que vous espérez, Si quelque aversion vous prend pour son visage,1325 Si le vôtre le choque ou qu'un autre l'engage, Et que de ce portrait donné légèrement, Il érige un trophée à quelque objet charmant? MÉLISSE. Sans jamais l'avoir vu, je connois son courage[747]: Qu'importe après cela quel en soit le visage?1330 Tout le reste m'en plaît; si le cœur en est haut, Et si l'âme est parfaite; il n'a point de défaut. Ajoutez que vous-même, après votre aventure, Ne m'en avez pas fait une laide peinture; Et comme vous devez vous y connoître mieux,1335 Je m'en rapporte à vous, et choisis par vos yeux. N'en doutez nullement, je l'aimerai, mon frère; Et si ces foibles traits n'ont point de quoi lui plaire[748], S'il aime en autre lieu, n'en appréhendez rien[749]: Puisqu'il est généreux, il en usera bien.1340 CLÉANDRE. Quoi qu'il en soit, ma sœur, soyez plus retenue Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue. Votre amour me ravit, je veux le couronner[750]; Mais souffrez qu'il se donne avant que vous donner. Il sortira demain, n'en soyez point en peine.1345 Adieu: je vais une heure entretenir Climène.
SCÈNE III.
MÉLISSE, LYSE.
LYSE. Vous en voilà défaite et quitte à bon marché. Encore est-il traitable alors qu'il est fâché. Sa colère a pour vous une douce méthode, Et sur la remontrance il n'est pas incommode.1350 MÉLISSE. Aussi qu'ai-je commis pour en donner sujet? Me ranger à son choix sans savoir son projet, Deviner sa pensée, obéir par avance, Sont-ce, Lyse, envers lui des crimes d'importance? LYSE. Obéir par avance est un jeu délicat,1355 Dont tout autre que lui feroit un mauvais plat. Mais ce nouvel amant dont vous faites votre âme Avec un grand secret ménage votre flamme: Devoit-il exposer ce portrait à ses yeux? Je le tiens indiscret. MÉLISSE. Il n'est que curieux,1360 Et ne montreroit pas si grande impatience, S'il me considéroit avec indifférence; Outre qu'un tel secret peut souffrir un ami. LYSE. Mais un homme qu'à peine il connoît à demi! MÉLISSE. Mon frère lui doit tant, qu'il a lieu d'en attendre1365 Tout ce que d'un ami tout autre peut prétendre. LYSE. L'amour excuse tout dans un cœur enflammé, Et tout crime est léger dont l'auteur est aimé. Je serois plus sévère, et tiens qu'à juste titre Vous lui pouvez tantôt en faire un bon chapitre.1370 MÉLISSE. Ne querellons personne, et puisque tout va bien, De crainte d'avoir pis, ne nous plaignons de rien. LYSE. Que vous avez de peur que le marché n'échappe! MÉLISSE. Avec tant de façons que veux-tu que j'attrape[751]? Je possède son cœur, je ne veux rien de plus,1375 Et je perdrois le temps en débats superflus. Quelquefois en amour trop de finesse abuse. S'excusera-t-il mieux que mon feu ne l'excuse[752]? Allons, allons l'attendre, et sans en murmurer, Ne pensons qu'aux moyens de nous en assurer.1380 LYSE. Vous ferez-vous connoître? MÉLISSE. Oui, s'il sait de mon frère Ce que jusqu'à présent j'avois voulu lui taire: Sinon, quand il viendra prendre son logement, Il se verra surpris plus agréablement.
SCÈNE IV.
DORANTE, PHILISTE, CLITON.
DORANTE. Me reconduire encor! cette cérémonie1385 D'entre les vrais amis devroit être bannie. PHILISTE. Jusques en Bellecour je vous ai reconduit, Pour voir une maîtresse en faveur de[753] la nuit. Le temps est assez doux, et je la vois paroître En de semblables nuits souvent à la fenêtre:1390 J'attendrai le hasard un moment en ce lieu, Et vous laisse aller voir votre lingère. Adieu. DORANTE. Que je vous laisse ici, de nuit, sans compagnie? PHILISTE. C'est faire à votre tour trop de cérémonie. Peut-être qu'à Paris j'aurois besoin de vous;1395 Mais je ne crains ici ni rivaux, ni filous. DORANTE. Ami, pour des rivaux, chaque jour en fait naître; Vous en pouvez avoir, et ne les pas connoître: Ce n'est pas que je veuille entrer dans vos secrets; Mais nous nous tiendrons loin en confidents discrets. J'ai du loisir assez. PHILISTE. Si l'heure ne vous presse, Vous saurez mon secret touchant cette maîtresse: Elle demeure, ami, dans ce grand pavillon. CLITON, bas. Tout se prépare mal à cet échantillon. DORANTE. Est-ce où je pense voir un linge qui voltige?1405 PHILISTE. Justement. DORANTE. Elle est belle? PHILISTE. Assez. DORANTE. Et vous oblige? PHILISTE. Je ne saurois encor, s'il faut tout avouer, Ni m'en plaindre beaucoup, ni beaucoup m'en louer; Son accueil n'est pour moi ni trop doux ni trop rude: Il est et sans faveur et sans ingratitude,1410 Et je la vois toujours dedans un certain point Qui ne me chasse pas et ne l'engage point. Mais je me trompe fort, ou sa fenêtre s'ouvre. DORANTE. Je me trompe moi-même, ou quelqu'un s'y découvre. PHILISTE. J'avance; approchez-vous, mais sans suivre mes pas, Et prenez un détour qui ne vous montre pas: Vous jugerez quel fruit je puis espérer d'elle. Pour Cliton, il peut faire ici la sentinelle. DORANTE, parlant à Cliton, après que Philiste s'est éloigné[754]. Que me vient-il de dire? et qu'est-ce que je voi? Cliton, sans doute il aime en même lieu que moi.1420 O ciel! que mon bonheur est de peu de durée! CLITON. S'il prend l'occasion qui vous est préparée, Vous pouvez disputer avec votre valet A qui mieux de vous deux gardera le mulet[755]. DORANTE. Que de confusion et de trouble en mon âme!1425 CLITON. Allez prêter l'oreille aux discours de la dame; Au bruit que je ferai prenez bien votre temps, Et nous lui donnerons de jolis passe-temps. (Dorante va auprès de Philiste.)
SCÈNE V.
MÉLISSE, LYSE, à la fenêtre[756]; PHILISTE, DORANTE, CLITON.
MÉLISSE. Est-ce vous? PHILISTE. Oui, Madame. MÉLISSE. Ah! que j'en suis ravie[757]! Que mon sort cette nuit devient digne d'envie!1430 Certes, je n'osois plus espérer ce bonheur. PHILISTE. Manquerois-je à venir où j'ai laissé mon cœur? MÉLISSE. Qu'ainsi je sois aimée, et que de vous j'obtienne Une amour si parfaite et pareille à la mienne! PHILISTE. Ah! s'il en est besoin, j'en jure, et par vos yeux.1435 MÉLISSE. Vous revoir en ce lieu m'en persuade mieux[758]; Et sans autre serment, cette seule visite M'assure d'un bonheur qui passe mon mérite. CLITON. A l'aide! MÉLISSE. J'oy du bruit. CLITON. A la force! au secours! PHILISTE. C'est quelqu'un qu'on maltraite: excusez si j'y cours; Madame, je reviens. CLITON, s'éloignant toujours derrière le théâtre. On m'égorge, on me tue. Au meurtre! PHILISTE. Il est déjà dans la prochaine rue. DORANTE. C'est Cliton: retournez, il suffira de moi. PHILISTE. Je ne vous quitte point: allons. (Ils sortent tous deux.) MÉLISSE. Je meurs d'effroi. CLITON, derrière le théâtre. Je suis mort. MÉLISSE. Un rival lui fait cette surprise.1445 LYSE. C'est plutôt quelque ivrogne, ou quelque autre sottise Qui ne méritoit pas rompre votre entretien MÉLISSE. Tu flattes mes désirs.
SCÈNE VI.
DORANTE, MÉLISSE, LYSE.
DORANTE. Madame, ce n'est rien: Des marauds, dont le vin embrouilloit la cervelle, Vidoient à coups de poing une vieille querelle:1450 Ils étoient trois contre un, et le pauvre battu A crier de la sorte exerçoit sa vertu. (Bas.) Si Cliton m'entendoit, il compteroit pour quatre. MÉLISSE. Vous n'avez donc point eu d'ennemis à combattre? DORANTE. Un coup de plat d'épée a tout fait écouler.1455 MÉLISSE. Je mourois de frayeur, vous y voyant aller. DORANTE. Que Philiste est heureux! qu'il doit aimer la vie! MÉLISSE. Vous n'avez pas sujet de lui porter envie. DORANTE. Vous lui parliez naguère en termes assez doux. MÉLISSE. Je pense d'aujourd'hui n'avoir parlé qu'à vous.1460 DORANTE. Vous ne lui parliez pas avant tout ce vacarme? Vous ne lui disiez pas que son amour vous charme, Qu'aucuns feux à vos feux ne peuvent s'égaler? MÉLISSE. J'ai tenu ce discours, mais j'ai cru vous parler. N'êtes-vous pas Dorante? DORANTE. Oui, je le suis, Madame,1465 Le malheureux témoin de votre peu de flamme. Ce qu'un moment fit naître, un autre l'a détruit; Et l'ouvrage d'un jour se perd en une nuit. MÉLISSE. L'erreur n'est pas un crime; et votre aimable idée[759], Régnant sur mon esprit, m'a si bien possédée,1470 Que dans ce cher objet le sien s'est confondu[760], Et lorsqu'il m'a parlé je vous ai répondu; En sa place tout autre eût passé pour vous-même: Vous verrez par la suite à quel point je vous aime. Pardonnez cependant à mes esprits déçus;1475 Daignez prendre pour vous les vœux qu'il a reçus; Ou si, manque d'amour, votre soupçon persiste.... DORANTE. N'en parlons plus, de grâce, et parlons de Philiste: Il vous sert, et la nuit me l'a trop découvert. MÉLISSE. Dites qu'il m'importune, et non pas qu'il me sert;1480 N'en craignez rien. Adieu: j'ai peur qu'il ne revienne. DORANTE. Où voulez-vous demain que je vous entretienne? Je dois être élargi. MÉLISSE. Je vous ferai savoir Dès demain chez Cléandre où vous me pourrez voir. DORANTE. Et qui vous peut sitôt apprendre ces nouvelles?1485 MÉLISSE. Et ne savez-vous pas que l'amour a des ailes? DORANTE. Vous avez habitude avec ce cavalier? MÉLISSE. Non, je sais tout cela d'un esprit familier. Soyez moins curieux, plus secret, plus modeste, Sans ombrage, et demain nous parlerons du reste.1490 DORANTE, seul. Comme elle est ma maîtresse, elle m'a fait leçon, Et d'un soupçon je tombe en un autre soupçon. Lorsque je crains Cléandre, un ami me traverse; Mais nous avons bien fait de rompre le commerce: Je crois l'entendre.
SCÈNE VII.
DORANTE, PHILISTE, CLITON.
PHILISTE. Ami, vous m'avez tôt quitté.1495 DORANTE. Sachant fort peu la ville, et dans l'obscurité, En moins de quatre pas j'ai tout perdu de vue; Et m'étant égaré dès la première rue, Comme je sais un peu ce que c'est que l'amour, J'ai cru qu'il vous falloit attendre en Bellecour;1500 Mais je n'ai plus trouvé personne à la fenêtre. Dites-moi, cependant, qui massacroit ce traître? Qui le faisoit crier? PHILISTE. A quelques[761] mille pas, Je l'ai rencontré seul tombé sur des plâtras. DORANTE. Maraud, ne criois-tu que pour nous mettre en peine? CLITON. Souffrez encore un peu que je reprenne haleine. Comme à Lyon le peuple aime fort les laquais, Et leur donne souvent de dangereux paquets, Deux coquins, me trouvant tantôt en sentinelle, Ont laissé choir sur moi leur haine naturelle;1510 Et sitôt qu'ils ont vu mon habit rouge et vert[762].... DORANTE. Quand il est nuit sans lune, et qu'il fait temps couvert, Connoît-on les couleurs? tu donnes une bourde. CLITON. Ils portoient sous le bras une lanterne sourde. C'étoit fait de ma vie, ils me traînoient à l'eau;1515 Mais sentant du secours, ils ont craint pour leur peau, Et jouant des talons tous deux en gens habiles, Ils m'ont fait trébucher sur un monceau de tuiles[763], Chargé de tant de coups et de poing et de pied, Que je crois tout au moins en être estropié.1520 Puissé-je voir bientôt la canaille noyée! PHILISTE. Si j'eusse pu les joindre, ils me l'eussent payée, L'heureuse occasion dont je n'ai pu jouir[764], Et que cette sottise a fait évanouir. Vous en êtes témoin, cette belle adorable1525 Ne me pourroit jamais être plus favorable: Jamais je n'en reçus d'accueil si gracieux; Mais j'ai bientôt perdu ces moments précieux. Adieu: je prendrai soin demain de votre affaire. Il est saison pour vous de voir votre lingère.1530 Puissiez-vous recevoir dans ce doux entretien[765] Un plaisir plus solide et plus long que le mien!
SCÈNE VIII.
DORANTE, CLITON.
DORANTE. Cliton, si tu le peux, regarde-moi sans rire. CLITON. J'entends à demi-mot, et ne m'en puis dédire: J'ai gagné votre mal. DORANTE. Eh bien! l'occasion?1535 CLITON. Elle fait le menteur, ainsi que le larron. Mais si j'en ai donné, c'est pour votre service. DORANTE. Tu l'as bien fait courir avec cet artifice. CLITON. Si je ne fusse chu, je l'eusse mené loin; Mais surtout j'ai trouvé la lanterne au besoin;1540 Et sans ce prompt secours, votre feinte importune M'eût bien embarrassé de votre nuit sans lune. Sachez une autre fois que ces difficultés Ne se proposent point qu'entre gens concertés. DORANTE. Pour le mieux éblouir, je faisois le sévère.1545 CLITON. C'étoit un jeu tout propre à gâter le mystère. Dites-moi cependant, êtes-vous satisfait? DORANTE. Autant comme on peut l'être. CLITON. En effet? DORANTE. En effet. CLITON. Et Philiste? DORANTE. Il se tient comblé d'heur et de gloire; Mais on l'a pris pour moi dans une nuit si noire:1550 On s'excuse du moins avec cette couleur. CLITON. Ces fenêtres toujours vous ont porté malheur: Vous y prîtes jadis Clarice pour Lucrèce[766]; Aujourd'hui même erreur trompe cette maîtresse[767]; Et vous n'avez point eu de pareils rendez-vous1555 Sans faire une jalouse ou devenir jaloux. DORANTE. Je n'ai pas lieu de l'être, et n'en sors pas fort triste. CLITON. Vous pourrez maintenant savoir tout de Philiste[768]. DORANTE. Cliton, tout au contraire, il me faut l'éviter: Tout est perdu pour moi, s'il me va tout conter.1560 De quel front oserois-je, après sa confidence, Souffrir que mon amour se mît en évidence? Après les soins qu'il prend de rompre ma prison, Aimer en même lieu semble une trahison. Voyant cette chaleur qui pour moi l'intéresse,1565 Je rougis en secret de servir sa maîtresse, Et crois devoir du moins ignorer son amour[769] Jusqu'à ce que le mien ait pu paroître au jour. Déclaré le premier, je l'oblige à se taire; Ou si de cette flamme il ne se peut défaire,1570 Il ne peut refuser de s'en remettre au choix De celle dont tous deux nous adorons les lois. CLITON. Quand il vous préviendra, vous pouvez le défendre Aussi bien contre lui comme contre Cléandre. DORANTE. Contre Cléandre et lui je n'ai pas même droit:1575 Je dois autant à l'un comme l'autre me doit; Et tout homme d'honneur n'est qu'en inquiétude, Pouvant être suspect de quelque ingratitude. Allons nous reposer: la nuit et le sommeil Nous pourront inspirer quelque meilleur conseil.1580
FIN DU QUATRIÈME ACTE.