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Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2)

AVANT-PROPOS

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Écrivain spirituel, élégant et ingénieux, Chamfort a marqué sa place entre Duclos et La Harpe: plus correct que le premier, il a plus de précision que le second. Son éloquence, dans les éloges et les discours académiques, a moins d'abondance, moins de rondeur que celle de La Harpe, mais elle étincelle de traits piquans; on reconnaît dans sa tragédie de Mustapha et Zéangir un poète formé à l'école de Racine; ses comédies offrent un tableau fidèle des opinions et des sentimens de la société à l'époque où il les composa, en même temps qu'elles font connaître et les principes et le caractère que l'auteur manifesta plus tard avec une nouvelle énergie. Il avait porté dans le monde un esprit d'observation qu'on retrouve tout entier dans la partie de ses ouvrages recueillis sous le titre de Maximes et Pensées: c'est là qu'on rencontre à chaque instant ce qu'Hérault de Séchelles, qui fut lui-même un homme de beaucoup d'esprit, appelait les tenailles mordicantes de Chamfort. S'il ne voit dans la société que des ridicules, des défauts et des vices, il faut convenir que nul écrivain ne les a peints de couleurs plus vives. C'était un des caractères de son esprit, de ne voir dans le perfectionnement de la civilisation que l'excessive corruption des mœurs, des vices hideux et ridicules, et les travers de toute espèce.

Chamfort était dans l'usage d'écrire chaque jour, sur de petits carrés de papier, les résultats de ses réflexions rédigées en maximes, les anecdotes qu'il avait apprises, les faits servant à l'histoire des mœurs, dont il avait été témoin dans le monde, enfin les mots piquans et les réparties ingénieuses qu'il avait entendus, et qui lui étaient échappés à lui-même. Il y règne la plus heureuse variété: la cour, la ville, hommes, femmes, gens de lettres, figurent tour-à-tour et presque ensemble dans cette scène mobile, comme ils figuraient dans celle du monde.

Avec une littérature moins étendue que celle de La Harpe, Chamfort sait imprimer à l'examen des ouvrages qu'il analysait pour le Mercure de France, cette raillerie un peu amère qui était le caractère dominant de son esprit; il rendait compte de préférence des mémoires historiques, des voyages et des ouvrages sur les réformes politiques qui se préparaient en France à l'époque où, de concert avec Marmontel et la Harpe qui partageait alors ses opinions, il rédigeait la partie littéraire du Mercure. Il n'est pas rare de le voir se mettre à la place de l'auteur, raconter de la manière la plus piquante les anecdotes que celui-ci n'a pas sues, redresser celles qu'il a défigurées, tirer des faits les plus ingénieuses conséquences, parler des hommes et des choses en philosophe.

S'il entreprend de retracer le tableau des révolutions dont le royaume de Naples a été le théâtre, c'est avec la plume de Saint-Réal qu'il en écrit l'histoire. Il semblait préluder par ce morceau vraiment remarquable, composé pour être placé en tête du voyage pittoresque de Naples et de Sicile par l'abbé de Saint-Non, à une autre composition plus importante, et par le sujet, et par la manière dont il est traité; nous voulons parler des Tableaux de la Révolution française[A] que Chamfort a dessinés d'une main ferme et hardie.

L'ardeur avec laquelle Chamfort s'attacha au char de la révolution, l'espèce d'enthousiasme avec lequel il en professait les principes, il en suivait les événemens, il en exaltait les hommes, il en approuvait les institutions, en même temps qu'il immolait impitoyablement à son opinion tout ce qui ne la partageait pas, qu'il poursuivait de ses sarcasmes quiconque avait le malheur de ne pas penser comme lui, revivent tout entiers dans les tableaux qu'il a tracés des premières époques de nos orages politiques: il dessine à grands traits, et ses portraits ont la physionomie du moment. Aujourd'hui que l'expérience est venue amortir le feu des passions, que la réflexion s'est arrêtée sur l'histoire de nos agitations politiques, qu'elle en a médité les principes et les causes, qu'elle s'est rendue un compte plus exact des hommes et des choses, il nous semble que les Tableaux de la révolution sont peints moins avec les couleurs de l'histoire qu'avec les passions du temps. Cependant, comme ils sont une image fidèle des opinions et des sentimens d'une partie de la nation à l'époque où ils furent faits, ils doivent être considérés comme un des monumens historiques les plus précieux de cette époque. Tout explique, dans un homme qui n'avait voulu voir dans l'ancien ordre de choses que des abus consacrés par d'autres abus, dans la société qu'un outrage fait au plus grand nombre, cette âpreté républicaine, qui a parfois quelque chose de sauvage, avec laquelle il retrace les premiers triomphes de la révolution sur ce qui avait été constamment l'objet de sa haine et de ses bons mots. Il ne semble avoir cultivé les lettres jusques-là, que pour se trouver prêt à écrire l'histoire des événemens qu'il entrevoit dans le lointain. Il n'est pas étonnant que, placé sur le cratère, au milieu des éclairs et des détonations, il porte dans ses récits le feu et la chaleur de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend. Il faut se reporter au temps où cet ouvrage fut composé, se pénétrer des opinions de l'auteur, se rappeler les circonstances de sa vie, ce qu'il pensait de la société telle qu'il la voyait organisée avant la révolution, la haine implacable que dans l'ivresse de l'amour-propre il avait vouée à certaines conditions. Les excès d'une populace effrénée ne sont pour lui que de justes représailles de ce que le peuple a eu à souffrir, pendant tant de siècles, de quelques castes privilégiées. La vengeance est permise à qui a si long-temps gémi dans l'oubli de ses droits. L'incendie qui consume l'édifice social, ne fait qu'éclairer le triomphe de la liberté. La France est en travail d'une régénération politique; Chamfort s'en est promis les plus heureux résultats: cette pensée l'absorbe tout entier; il ne voit dans tous les événemens qui se pressent autour de lui, que le concours de tout un peuple à hâter l'enfantement de la liberté. C'est vainement que le sang innocent a coulé, que le trône est ébranlé jusqu'en ses fondemens, que la couronne chancelle sur le front des rois, que l'anarchie dresse une tête altière, et que les institutions s'écroulant ne laissent après elles que le désordre: tranquille au milieu de leurs ruines, il ressemble aux filles d'Œson, qui attendent des maléfices de Médée le rajeunissement de leur vieux père. On assure que c'est Chamfort qui dit, après le massacre de Foulon et de Berthier: la révolution fera le tour du globe; phrase tant répétée depuis. C'est encore lui qui donna à M. Sieyes le titre et l'idée de la brochure intitulée: Qu'est-ce que le Tiers-État? brochure qui fit la fortune politique et littéraire de son auteur. Chamfort avait coutume de dire: «Qu'est-ce que le tiers-état? rien et tout.» C'est sur ce mot que Sieyes bâtit la pensée qui sert de fondement à sa brochure[1]; aussi le comte, aujourd'hui duc de Lauragais, disait à Chamfort, en lui parlant de l'abbé Sieyes et de cette brochure: «Vous lui avez donné le peuple à vendre au tiers-état.»

Tour-à-tour poète et orateur, Chamfort n'avait pas été pour La Harpe un rival moins redoutable dans la lice poétique que dans la carrière de l'éloquence. Couronné d'un double laurier, il occupe sur le Parnasse une double place; assis, comme prosateur, à côté de Fontanelle, dont il a l'esprit avec plus de goût et de force, il récite ses contes à Voltaire, qui sourit aux traits malins d'une muse caustique formée à son école, et qu'il aime à reconnaître comme une de celles qui ont le mieux profité de la lecture de ses ouvrages.

La littérature dramatique avait été pour lui l'objet d'une étude particulière; il avait même entrepris d'en écrire la poétique. Les principaux articles de l'ouvrage, publié en 1807 par Lacombe, sous le titre d'Art théâtral, sont de Chamfort; on y retrouve cette justesse d'esprit, cette finesse d'observation, cette précision claire et piquante, qui sont autant de caractères distinctifs de son talent. On lira surtout avec intérêt ce qu'il a écrit sur la tragédie et sur la comédie chez les anciens; sur le théâtre français; des observations générales sur l'art dramatique, sur les parties constitutives d'une pièce de théâtre; sur l'intérêt qui doit animer le tout et chacune de ses parties; sur les différens genres d'intérêt; sur les caractères dans la tragédie, dans la comédie; sur l'amour dans les pièces de théâtre; sur les divers sentimens que l'auteur peut y développer avec avantage; sur le style dramatique, sujet délicat et difficile à traiter; sur la terreur, comme moyen puissant d'émouvoir le spectateur; sur l'horreur, comme source de crainte et de pitié; sur le genre comique; sur l'opéra ou poème lyrique, etc.

Le coup-d'œil rapide que nous venons de jeter sur les principaux ouvrages de Chamfort, indique assez que ce n'est point une réimpression de ses œuvres, telles qu'elles ont été publiées, que nous avons voulu donner. Nous les avons complétées de tout ce que n'avaient pas recueilli les éditeurs précédens. De ce nombre sont le Précis historique des révolutions de Naples et de Sicile; les Notes sur les Fables de la Fontaine, qui n'avaient été imprimées que dans un recueil étranger à Chamfort et de la manière la plus fautive; les vingt-six premiers Tableaux de la Révolution française, ouvrage d'un grand intérêt; les articles qui faisaient rechercher, avec un si juste empressement, les numéros du Mercure qui les contenaient, et qui, à l'exception de trois, n'avaient point été retirés de l'énorme collection où ils étaient oubliés; les ébauches de la Poétique du Théâtre qu'il avait commencée; vingt-deux Contes inédits faisant partie du recueil plus considérable que Chamfort avait composé, et qu'on ne retrouva pas parmi ses papiers après sa mort; les opéras de Zénis et Almasie et de Palmire; et quelques Poésies légères pleines d'esprit; quelques Lettres écrites par Chamfort, dénoncé à la société des Jacobins, et menacé de porter sa tête à l'échafaud; sa Défense qu'il fit placarder sur les murs de Paris, pièce dans laquelle il présente une récapitulation rapide de ce qu'il a fait pour fonder la liberté en France; quelques-unes des lettres que lui écrivait Mirabeau, et dans lesquelles il se plaît à reconnaître tout ce qu'il doit à la plume éloquente et fière de Chamfort, dans la composition des meilleurs ouvrages publiés avec son nom, mais qui étaient presque toujours composés par ses amis; enfin nous n'avons rien négligé pour que cette édition de Chamfort présentât réunis tous ceux de ses ouvrages qui rendront sa mémoire durable.

FIN DE L'AVANT-PROPOS.

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