ŒUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT. (continued 3)
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—La marquise de Saint-Pierre était dans une société où on disait que M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé une. «Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle: moi, je sais une femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues.» Ici elle raconte l'histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration: «Il la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y sommes restés trois jours.»
—On faisait une question épineuse à M..., qui répondit: «Ce sont de ces choses que je sais à merveille quand on ne m'en parle pas, et que j'oublie quand on me les demande.»
—Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu de l'évêque de Châlons, dévot et grand janséniste, étant très-jeune, devint triste tout-à-coup. Son oncle l'évêque lui en demanda la raison: il lui dit qu'il avait vu une cafetière qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en désespérait.—«Elle est donc bien chère?—Oui, mon oncle: vingt-cinq louis.»—L'oncle les donna à condition qu'il verrait cette cafetière. Quelques jours après, il en demanda des nouvelles à son neveu.—«Je l'ai, mon oncle, et la journée de demain ne se passera pas sans que vous ne l'ayez vue.» Il la lui montra en effet au sortir de la grand'messe. Ce n'était point un vase à verser du café, c'était une jolie cafetière, c'est-à-dire, limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit la colère du vieil évêque janséniste.
—Voltaire disait du poète Roi, qui avait été souvent repris de justice, et qui sortait de Saint-Lazare: «C'est un homme qui a de l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez châtié.»
—Je ne vois jamais jouer les pièces de ***, et le peu de monde qu'il y a, sans me rappeler le mot d'un major de place qui avait indiqué l'exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un trompette: «Parlez donc, messieurs les b..., d'où vient donc est-ce que vous n'êtes qu'un?»
—Le marquis de Villette appelait la banqueroute de M. de Guémenée, la sérénissime banqueroute.
—Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carosses au sortir de la comédie, disait, lorsqu'elle fut transportée au Carrousel: «La comédie sera mal ici, il n'y a point d'écho.»
—On demandait à un homme qui faisait profession d'estimer beaucoup les femmes, s'il en avait eu beaucoup. Il répondit: «Pas autant que si je les méprisais.»
—On faisait entendre à un homme d'esprit, qu'il ne connaissait pas bien la cour. Il répondit: «On peut être très-bon géographe, sans être sorti de chez soi.» Danville n'avait jamais quitté sa chambre.
—Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes, qui flétrissent la famille du coupable, M.... dit: «C'est bien assez de voir des honneurs et des récompenses où il n'y a pas de vertu, sans qu'il faille voir encore un châtiment où il n'y a pas de crime.»
—M. de L...., pour détourner madame de B...., veuve depuis quelque temps, de l'idée du mariage, lui dit: «Savez-vous que c'est une bien belle chose de porter le nom d'un homme qui ne peut plus faire de sottises!»
—Milord Tirauley disait qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il avait de bon, ce qu'il en restait était un Portugais. Il disait cela étant ambassadeur en Portugal.
—Le vicomte de S.... aborda un jour M. de Vaines, en lui disant: «Est-il vrai, monsieur, que, dans une maison où l'on avait eu la bonté de me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en avais pas du tout?» M. de Vaines lui répondit: «Monsieur, il n'y a pas un seul mot de vrai dans tout cela; je n'ai jamais été dans une maison où l'on vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit que vous n'en aviez pas.»
—M.... me disait que ceux qui entrent par écrit dans de longues justifications devant le public, lui paraissaient ressembler aux chiens qui courent et jappent après une chaise de poste.
—L'homme arrive novice à chaque âge de la vie.
—M.... disait à un jeune homme qui ne s'apercevait pas qu'il était aimé d'une femme: «Vous êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que les gros caractères.»
—«Pourquoi donc, disait mademoiselle de...., âgée de douze ans, pourquoi cette phrase: «Apprendre à mourir?» Je vois qu'on y réussit très-bien dès la première fois.»
—On disait à M...., qui n'était plus jeune: «Vous n'êtes plus capable d'aimer.—Je ne l'ose plus, dit-il, mais je me dis encore quelquefois en voyant une jolie femme: «Combien je l'aimerais, si j'étais plus aimable!»
—Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage, dans lequel M. de Calonne est très-maltraité, on disait pourtant, à cause d'un passage contre M. Necker, que le livre était payé par M. de Calonne, et que le mal qu'on y disait de lui n'avait d'autre objet que de masquer la collusion. Sur quoi, M. de.... dit que cela ressemblerait trop à l'histoire du régent qui avait dit au bal à l'abbé Dubois: «Sois bien familier avec moi, pour qu'on ne me soupçonne pas.» Sur quoi l'abbé lui donna des coups de pied au c.., et le dernier étant un peu fort, le régent, passant sa main sur son derrière, lui dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»
—Je n'aime point, disait M....., ces femmes impeccables, au-dessous de toute faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du Dante sur la porte de l'enfer:
«Voi che intrate lasciate ogni speranza. »Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.»
C'est la devise des damnés.
—«J'estime le plus que je peux, disait M..., et cependant j'estime peu: je ne sais comment cela se fait.»
—Un homme d'une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux qui avait été inutilement recommandé à la bienfaisance d'un grand seigneur et d'un fermier-général. Je lui appris ces deux circonstances chargées de détails qui aggravaient la faute de ces derniers. Il me répondit tranquillement: «Comment voudriez-vous que le monde subsistât, si les pauvres n'étaient pas continuellement occupés à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal qu'ils font?»
—On disait à un jeune homme de redemander ses lettres à une femme d'environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux. «Vraisemblablement elle ne les a plus.—Si fait, lui répondit quelqu'un; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres d'amour.»
—M... disait, à propos de l'utilité de la retraite et de la force que l'esprit y acquiert: «Malheur au poète qui se fait friser tous les jours? Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit, et pouvoir faire le tour de sa tête avec sa main.»
—Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits.
—C'est une chose curieuse que l'histoire de Port-Royal écrite par Racine. Il est plaisant de voir l'auteur de Phèdre parler des grands desseins de Dieu sur la mère Agnès.
—D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. «Ah! Monsieur, dit-il, voilà vraiment des cheveux de génie.—Vous trouvez, dit le comte? Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une perruque.»
—Il n'y a pas maintenant en France un plus grand objet de politique étrangère, que la connaissance parfaite de ce qui regarde l'Inde. C'est à cet objet que Brissot de Warville a consacré des années entières; et je lui ai entendu dire que M. de Vergennes était celui qui lui avait suscité le plus d'obstacles, pour le détourner de cette étude.
—On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné plusieurs parties d'échecs au prince de Conti, qu'il ne lui avait pas fait sa cour, et qu'il fallait lui en laisser gagner quelques-unes: «Comment! dit-il, je lui donne la tour.»
—M... me disait que madame de Coislin, qui tâche d'être dévote, n'y parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il fallait, pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent; «et c'est ce fonds, ajoutait-il, qu'on appelle la grâce.»
—Madame de Talmont, voyant M. de Richelieu, au lieu de s'occuper d'elle, faire sa cour à madame de Brionne, fort belle femme, mais qui n'avait pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, lui dit: «M. le maréchal, vous n'êtes point aveugle; mais je vous crois un peu sourd.»
—L'abbé Delaville voulait engager à entrer dans la carrière politique M. de....., homme modeste et honnête, qui doutait de sa capacité et qui se refusait à ses invitations. «Eh! monsieur, lui dit l'abbé, ouvrez l'Almanach royal.»
—Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à propos des travers de chaque sexe, que nous serions tous parfaits, si nous n'étions ni hommes ni femmes.
—Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Milan, et le tança comme mauvais administrateur de sa maison, en lui rappelant une certaine somme d'argent qu'il avait prêtée quinze ans au paravant à un certain cordelier. Le coupable dit: «Cela est vrai, c'était un mauvais sujet qui m'a escroqué.—C'est moi, dit le pape, qui suis ce cordelier: voilà votre argent; mais n'y retombez plus, et ne prêtez jamais à des gens de cette robe.»
—La finesse et la mesure sont peut-être les qualités les plus usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le monde. Elles font dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait excessivement dans une société le ministère de M. Necker; quelqu'un, qui apparemment ne l'aimait pas, demanda: «Monsieur, combien de temps est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay?» Ce mot, en rappelant que M. Necker était l'ouvrage de ce dernier, fit tomber à l'instant tout cet enthousiasme.
—Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui dit: «Dans quel cabaret t'a-t-on équipé de la sorte?—Dans un cabaret où vous avez payé votre écot, à Colinn, dit le soldat.» Le roi, qui avait été battu à Colinn, trouva cependant le mot excellent.
—Christine, reine de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre Naudé, qui avait composé un livre très-savant sur les différentes danses grecques, et Meibomius, érudit allemand, auteur du recueil et de la traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique. Bourdelot, son premier médecin, espèce de favori et plaisant de profession, donna à la reine l'idée d'engager ces deux savans, l'un à chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y réussit; et cette farce couvrit de ridicule les deux savans qui en avaient été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience; mais le savant en us s'emporta et poussa la colère jusqu'à meurtrir de coups de poing le visage de Bourdelot; et après cette équipée, il se sauva de la cour, et même quitta la Suède.
—M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilége pour l'impression d'aucun roman nouveau, et n'accordait même de permission tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les premiers volumes de Cléveland, que sous la condition que Cléveland se ferait catholique au dernier volume.
—Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut, se confessa de la façon de je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui demanda sa façon de penser. «J'en suis très-content, dit-il; il parle de l'enfer comme un ange.»
—M.... disait de madame la princesse de....: «C'est une femme qu'il faut absolument tromper; car elle n'est pas de la classe de celles qu'on quitte.»
—On demandait à la Calprenède quelle était l'étoffe de ce bel habit qu'il portait. «C'est du Sylvandre, dit-il, un de ses romans qui avait réussi.»
—L'abbé de Vertot changea d'état très-souvent. On appelait cela les révolutions de l'abbé de Vertot.
—M.... disait: «Je ne me soucierais pas d'être chrétien; mais je ne serais pas fâché de croire en Dieu.»
—Il est extraordinaire que M. de Voltaire n'ait pas mis dans la Pucelle un fou comme nos rois en avaient alors. Cela pouvait fournir quelques traits heureux pris dans les mœurs du temps.
—M. de...., homme violent, à qui on reprochait quelques torts, entra en fureur et dit qu'il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis lui répondit tranquillement: «Je vois que vous aimez mieux garder vos défauts que vos amis.»
—Louis XIV, après la bataille de Ramillies dont il venait d'apprendre le détail, dit: «Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui. (Anecdote contée à M. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)»
—Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison et sûrs d'être condamnés vendent tout ce qu'ils possèdent, pour en faire bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on est le plus empressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart excellens. Un d'eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord pour quelqu'un qui voulait faire le métier, lui dit: «Je ne veux pas vous tromper; mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand défaut, c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière.»
—On ne distingue pas aisément l'intention de l'auteur dans le Temple de Gnide, et il y a même quelqu'obscurité dans les détails; c'est pour cela que madame du Deffant l'appelait l'Apocalypse de la galanterie.
—On disait d'un certain homme qui répétait à différentes personnes le bien qu'elles disaient l'une de l'autre, qu'il était tracassier en bien.
—Fox avait emprunté des sommes immenses à différens Juifs, et se flattait que la succession d'un de ses oncles paierait toutes ces dettes. Cet oncle se maria et eut un fils; à la naissance de l'enfant, Fox dit: «C'est le Messie que cet enfant; il vient au monde pour la destruction des Juifs.»
—Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu'il n'y a même plus d'hommes à bonnes fortunes.
—Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait du travail et du café, et qu'il se tuait. «Je suis né tué, répondit-il.»
—Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur ad honores vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme très-bien mis. «Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu, si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, vous m'auriez trouvée les yeux baignés de larmes; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur, et je l'ai perdue.»
—On disait de l'avant-dernier évêque d'Autun, monstrueusement gros, qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où peut aller la peau humaine.
—M.... disait, à propos de la manière dont on vit dans le monde: «La société serait une chose charmante, si on s'intéressait les uns aux autres.»
—Il paraît certain que l'homme au masque de fer est un frère de Louis XIV: sans cette explication, c'est un mystère absurde. Il paraît certain non seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce qui est plus inconcevable) qu'il était marié avec elle; sans cela, comment expliquer la lettre qu'il écrivit de Cologne, lorsqu'apprenant qu'elle avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande: «Il vous convenait bien, madame, etc.?» Les vieux courtisans racontent d'ailleurs que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une scène de tendresse, de larmes, d'explication entre la reine et son fils; et l'on est fondé à croire que c'est dans cette scène que fut faite la confidence de la mère au fils.
—Le baron de la Houze, ayant rendu quelques services au pape Ganganelli, ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui lui fût agréable. Le baron de la Houze, rusé gascon, le pria de lui faire donner un corps saint. Le pape fut très-surpris de cette demande, de la part d'un Français. Il lui fit donner ce qu'il demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées, d'un revenu très-mince, sans débouché pour les denrées, y fit porter son saint, le fit accréditer. Les chalans accoururent, les miracles arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les denrées augmentèrent de prix, et les revenus du baron triplèrent.
—Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et vivant des libéralités de Louis XIV, venait à Paris pour guérir les écrouelles, qu'il ne touchait qu'en qualité de roi de France.
—M. Cérutti avait fait une pièce de vers où il y avait ce vers:
Le vieillard de Ferney, celui de Pont-Chartrain.
D'Alembert, en lui renvoyant le manuscrit, changea le vers ainsi:
Le vieillard de Ferney, le vieux de Pont-Chartrain.
—M. de B...., âgé de cinquante ans, venait d'épouser mademoiselle de C...., âgée de treize ans. On disait de lui, pendant qu'il sollicitait ce mariage, qu'il demandait la survivance de la poupée de cette demoiselle.
—Un sot disait au milieu d'une conversation: «Il me vient une idée.» Un plaisant dit: «J'en suis bien surpris.»
—Milord Hamilton, personnage très-singulier, étant ivre dans une hôtellerie d'Angleterre, avait tué un garçon d'auberge et était rentré sans savoir ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et lui dit: «Milord, savez-vous que vous avez tué ce garçon?—Mettez-le sur la carte.»
—Le chevalier de Narbonne, accosté par un importun dont la familiarité lui déplaisait, et qui lui dit, en l'abordant: «Bon jour, mon ami, comment te portes-tu?» répondit: «Bon jour, mon ami, comment t'appelles-tu?»
—Un avare souffrait beaucoup d'un mal de dent; on lui conseillait de la faire arracher: «Ah! dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en fasse la dépense.»
—On dit d'un homme tout-à-fait malheureux: Il tombe sur le dos et se casse le nez.
—Je venais de raconter une histoire galante de madame la présidente de...., et je ne l'avais pas nommée. M.... reprit naïvement: «Cette présidente de Bernière dont vous venez de parler....» Toute la société partit d'un éclat de rire.
—Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l'heure de son dîner. M. de la Galaisière lui dit à ce sujet: «Sire, si vous continuez, vous finirez par dîner la veille.»
—M.... disait, à son retour d'Allemagne: «Je ne sache pas de chose à quoi j'eusse été moins propre qu'à être un Allemand.»
—M.... me disait, à propos des fautes de régime qu'il commet sans cesse, des plaisirs qu'il se permet et qui l'empêchent seuls de recouvrer sa santé: «Sans moi, je me porterais à merveille.»
—Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion, des petits cœurs d'or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit qu'il les tient de la vierge. On le condamne. La sentence est envoyée au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une assemblée de théologiens pour décider s'il est rigoureusement impossible que la vierge fasse à un dévot catholique de petits présens. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés, décident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable: «Je fais grâce au nommé N....; mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir désormais aucune espèce de cadeau de la vierge ni des saints.»
—M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut la visite des députés de l'académie de Soissons, qui disaient que cette académie était la fille aînée de l'académie française. «Oui, messieurs, répondit-il, la fille aînée, fille sage, fille honnête, qui n'a jamais fait parler d'elle.»
—M. l'évêque de L...., étant à déjeûner, il lui vint en visite l'abbé de....; l'évêque le prie de déjeûner, l'abbé refuse. Le prélat insiste: «Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeûné deux fois; et d'ailleurs, c'est aujourd'hui jeûne.»
—L'évêque d'Arras, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal de Levi, dit, en mettant la main sur le cercueil: «Je le possède enfin cet homme vertueux.»
—Madame la princesse de Conti, fille de Louis XIV, ayant vu madame la dauphine de Bavière qui dormait, ou faisait semblant de dormir, dit, après l'avoir considérée: «Madame la dauphine est encore plus laide en dormant que lorsqu'elle veille.» Madame la dauphine, prenant la parole sans faire le moindre mouvement, lui répondit: «Madame, tout le monde n'est pas enfant de l'amour.»
—Un Américain, ayant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut l'audace inconcevable de leur courir sus, d'en blesser deux, de désarmer les autres, et de les amener au général Washington. Le général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de six hommes. «Aussitôt que je les ai vus, dit-il, j'ai couru sur eux, et je les ai environnés.»
—Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts qui portaient sur les riches, un millionnaire se trouvant parmi des gens riches qui se plaignaient du malheur des temps, dit: «Qui est-ce qui est heureux dans ces temps-ci?... quelques misérables.»
—Ce fut l'abbé S..... qui administra le viatique à l'abbé Pétiot, dans une maladie très-dangereuse, et il raconte qu'en voyant la manière très-prononcée dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se dit à lui-même: «S'il en revient, ce sera mon ami.»
—Un poète consultait Chamfort sur un distique: «Excellent, répondit-il, sauf les longueurs.»
—Rulhière lui disait un jour: «Je n'ai jamais fait qu'une méchanceté dans ma vie.—Quand finira-t-elle? demanda Chamfort.»
—M. de Vaudreuil se plaignait à Chamfort de son peu de confiance en ses amis. «Vous n'êtes point riche, lui disait-il, et vous oubliez notre amitié.—Je vous promets, répondit Chamfort, de vous emprunter vingt-cinq louis, quand vous aurez payé vos dettes.»
FIN DES CARACTÈRES ET ANECDOTES.