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Œuvres de Voltaire Tome XX, Tome II

SIÈCLE DE LOUIS XIV.

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CHAPITRE XVIII. Guerre mémorable pour la succession à la monarchie d’Espagne. Conduite des ministres et des généraux jusqu’en 1703.

A Guillaume III succéda la princesse Anne, fille du roi Jacques et de la fille d’Hyde, avocat devenu chancelier, et l’un des grands hommes de l’Angleterre[1]. Elle était mariée au prince de Danemark, qui ne fut que son premier sujet. Dès qu’elle fut sur le trône, elle entra dans toutes les mesures du roi Guillaume, quoiqu’elle eût été ouvertement brouillée avec lui. Ces mesures étaient les vœux de la nation. Un roi fait ailleurs entrer aveuglément ses peuples dans toutes ses vues; mais à Londres un roi doit entrer dans celles de son peuple.

Ces dispositions de l’Angleterre et de la Hollande pour mettre, s’il se pouvait, sur le trône d’Espagne l’archiduc Charles, fils de l’empereur, ou du moins pour résister aux Bourbons, méritent peut-être l’attention de tous les siècles. La Hollande devait, pour sa part, entretenir cent deux mille hommes de troupes, soit dans les garnisons, soit en campagne. Il s’en fallait beaucoup que la vaste monarchie espagnole pût en fournir autant dans cette conjoncture. Une province de marchands presque toute subjuguée en deux mois, trente ans auparavant, pouvait plus alors que les maîtres de l’Espagne, de Naples, de la Flandre, du Pérou, et du Mexique. L’Angleterre promettait quarante mille hommes, sans compter ses flottes. Il arrive dans toutes les alliances que l’on fournit à la longue beaucoup moins qu’on n’avait promis. L’Angleterre, au contraire, donna cinquante mille hommes dans la seconde année, au lieu de quarante; et vers la fin de la guerre, elle entretint, tant de ses troupes que de celles des alliés, sur les frontières de France, en Espagne, en Italie, en Irlande, en Amérique, et sur ses flottes, près de deux cent mille soldats et matelots combattants; dépense presque incroyable pour qui considérera que l’Angleterre, proprement dite, n’est que le tiers de la France, et qu’elle n’avait pas la moitié tant d’argent monnayé; mais dépense vraisemblable aux yeux de ceux qui savent ce que peuvent le commerce et le crédit. Les Anglais ont porté toujours le plus grand fardeau de cette alliance. Les Hollandais ont insensiblement diminué le leur; car, après tout, la république des États-Généraux n’est qu’une illustre compagnie de commerce; et l’Angleterre est un pays fertile, rempli de négociants et de guerriers.

L’empereur devait fournir quatre-vingt-dix mille hommes, sans compter les secours de l’empire et des alliés qu’il espérait détacher de la maison de Bourbon; et cependant le petit-fils de Louis XIV régnait déjà paisiblement dans Madrid; et Louis, au commencement du siècle, était au comble de sa puissance et de sa gloire; mais ceux qui pénétraient dans les ressorts des cours de l’Europe, et surtout de celle de France, commençaient à craindre quelques revers. L’Espagne, affaiblie sous les derniers rois du sang de Charles-Quint, l’était encore davantage dans les premiers jours du règne d’un Bourbon. La maison d’Autriche avait des partisans dans plus d’une province de cette monarchie. La Catalogne semblait prête à secouer le nouveau joug, et à se donner à l’archiduc Charles. Il était impossible que le Portugal ne se rangeât tôt ou tard du côté de la maison d’Autriche. Son intérêt visible était de nourrir chez les Espagnols, ses ennemis naturels, une guerre civile dont Lisbonne ne pouvait que profiter. Le duc de Savoie, à peine beau-père du nouveau roi d’Espagne, et lié aux Bourbons par le sang et par les traités, paraissait déjà mécontent de ses gendres. Cinquante mille écus par mois, poussés depuis jusqu’à deux cent mille francs, ne paraissaient pas un avantage assez grand pour le retenir dans leur parti. Il lui fallait au moins le Monferrat-Mantouan et une partie du Milanais. Les hauteurs qu’il essuyait des généraux français et du ministère de Versailles lui fesaient craindre avec raison d’être bientôt compté pour rien par ses deux gendres, qui tenaient resserrés ses états de tous côtés[2]. Il avait déjà quitté brusquement le parti de l’empire pour la France. Il était vraisemblable qu’étant si peu ménagé par la France, il s’en détacherait à la première occasion.

Quant à la cour de Louis XIV et à son royaume, les esprits fins y apercevaient déjà un changement que les grossiers ne voient que quand la décadence est arrivée. Le roi, âgé de plus de soixante ans, devenu plus retiré, ne pouvait plus si bien connaître les hommes; il voyait les choses dans un trop grand éloignement, avec des yeux moins appliqués, et fascinés par une longue prospérité. Madame de Maintenon, avec toutes les qualités estimables qu’elle possédait, n’avait ni la force, ni le courage, ni la grandeur d’esprit nécessaires pour soutenir la gloire d’un état. Elle contribua à faire donner le ministère des finances en 1699, et celui de la guerre en 1701, à sa créature Chamillart, plus honnête homme que ministre, et qui avait plu au roi par la modestie de sa conduite, lorsqu’il était chargé de Saint-Cyr. Malgré cette modestie extérieure, il eut le malheur de se croire la force de supporter ces deux fardeaux, que Colbert et Louvois avaient à peine soutenus. Le roi, comptant sur sa propre expérience, croyait pouvoir diriger heureusement ses ministres. Il avait dit, après la mort de Louvois, au roi Jacques: «J’ai perdu un bon ministre; mais vos affaires et les miennes n’en iront pas plus mal.» Lorsqu’il choisit Barbesieux pour succéder à Louvois dans le ministère de la guerre: «J’ai formé votre père, lui dit-il, je vous formerai de même[3].» Il en dit à peu près autant à Chamillart. Un roi qui avait travaillé si long-temps et si heureusement semblait avoir droit de parler ainsi; mais sa confiance en ses lumières le trompait.

A l’égard des généraux qu’il employait, ils étaient souvent gênés par des ordres précis, comme des ambassadeurs qui ne devaient pas s’écarter de leurs instructions. Il dirigeait avec Chamillart, dans le cabinet de madame de Maintenon, les opérations de la campagne. Si le général voulait faire quelque grande entreprise, il fallait souvent qu’il en demandât la permission par un courrier qui trouvait, à son retour, ou l’occasion manquée ou le général battu[4].

Les dignités et les récompenses militaires furent prodiguées sous le ministère de Chamillart. On donna la permission à trop de jeunes gens d’acheter des régiments presque au sortir de l’enfance; tandis que, chez les ennemis, un régiment était le prix de vingt ans de service. Cette différence ne fut ensuite que trop sensible dans plus d’une occasion, où un colonel expérimenté eût pu empêcher une déroute. Les croix de chevaliers de Saint-Louis, récompense inventée par le roi en 1693, et qui étaient l’objet de l’émulation des officiers, se vendirent dès le commencement du ministère de Chamillart. On les achetait cinquante écus dans les bureaux de la guerre. La discipline militaire, l’ame du service, si rigidement soutenue par Louvois, tomba dans un relâchement funeste: ni le nombre des soldats ne fut complet dans les compagnies, ni même celui des officiers dans les régiments. La facilité de s’entendre avec les commissaires, et l’inattention du ministre, produisaient ce désordre. De là naissait un inconvénient qui devait, toutes choses égales d’ailleurs, faire perdre nécessairement des batailles. Car, pour avoir un front aussi étendu que celui de l’ennemi, on était obligé d’opposer des bataillons faibles à des bataillons nombreux. Les magasins ne furent plus ni assez grands ni assez tôt prêts. Les armes ne furent plus d’une assez bonne trempe. Ceux donc qui voyaient ces défauts du gouvernement, et qui savaient à quels généraux la France aurait affaire, craignirent pour elle, même au milieu des premiers avantages qui promettaient à la France de plus grandes prospérités que jamais[5].

Le premier général qui balança la supériorité de la France fut un Français; car on doit appeler de ce nom le prince Eugène, quoiqu’il fût petit-fils de Charles-Emmanuel, duc de Savoie. Son père, le comte de Soissons, établi en France, lieutenant-général des armées et gouverneur de Champagne, avait épousé Olimpe Mancini, l’une des nièces du cardinal Mazarin. (18 octobre 1663) De ce mariage, d’ailleurs malheureux, naquit à Paris ce prince si dangereux depuis à Louis XIV, et si peu connu de lui dans sa jeunesse. On le nomma d’abord en France le chevalier de Carignan. Il prit ensuite le petit collet. On l’appelait l’abbé de Savoie. On prétend qu’il demanda un régiment au roi, et qu’il essuya la mortification d’un refus accompagné de reproches. Ne pouvant réussir auprès de Louis XIV, il était allé servir l’empereur contre les Turcs dès l’an 1683. Les deux princes de Conti allèrent le joindre en 1685. Le roi fit ordonner aux princes de Conti, et à tous ceux qui fesaient avec eux le voyage, de revenir. L’abbé de Savoie fut le seul qui n’obéit point[6]. Il avait déjà déclaré qu’il renonçait à la France. Le roi, quand il l’apprit, dit à ses courtisans: «Ne trouvez-vous pas que j’ai fait là une grande perte?» et les courtisans assurèrent que l’abbé de Savoie serait toujours un esprit dérangé, un homme incapable de tout. On en jugeait par quelques emportements de jeunesse, sur lesquels il ne faut jamais juger les hommes. Ce prince, trop méprisé à la cour de France, était né avec les qualités qui font un héros dans la guerre et un grand homme dans la paix; un esprit plein de justesse et de hauteur, ayant le courage nécessaire et dans les armées et dans le cabinet. Il a fait des fautes comme tous les généraux; mais elles ont été cachées sous le nombre de ses grandes actions. Il a ébranlé la grandeur de Louis XIV et la puissance ottomane; il a gouverné l’empire; et dans le cours de ses victoires et de son ministère, il a méprisé également le faste et les richesses. Il a même cultivé les lettres, et les a protégées autant qu’on le pouvait à la cour de Vienne. Agé alors de trente-sept ans, il avait l’expérience de ses victoires remportées sur les Turcs, et des fautes commises par les Impériaux dans les dernières guerres, où il avait servi contre la France.

Il descendit en Italie par le Trentin sur les terres de Venise avec trente mille hommes, et la liberté entière de s’en servir comme il le voudrait. Le roi de France défendit d’abord au maréchal de Catinat de s’opposer au passage du prince Eugène, soit pour ne point commettre le premier acte d’hostilité, ce qui est une mauvaise politique quand on a les armes à la main; soit pour ménager les Vénitiens, qui étaient pourtant moins dangereux que l’armée allemande.

Cette faute de la cour en fit commettre d’autres à Catinat. Rarement réussit-on quand on suit un plan qui n’est pas le sien. On sait d’ailleurs combien il est difficile dans ce pays, tout coupé de rivières et de ruisseaux, d’empêcher un ennemi habile de les passer. Le prince Eugène joignait à une grande profondeur de desseins une vivacité prompte d’exécution. La nature du terrain aux bords de l’Adige fesait encore que l’armée ennemie était plus ramassée, et la française plus étendue. Catinat voulait aller à l’ennemi; mais quelques lieutenants-généraux firent des difficultés, et formèrent des cabales contre lui. Il eut la faiblesse de ne se pas faire obéir. La modération de son esprit lui fit commettre cette grande faute. Eugène força d’abord le poste de Carpi, auprès du canal Blanc, défendu par Saint-Fremont, qui ne suivit pas en tout les ordres du général, et qui se fit battre. Après ce succès, l’armée allemande fut maîtresse du pays entre l’Adige et l’Adda; elle pénétra dans le Bressan, et Catinat recula jusque derrière l’Oglio. Beaucoup de bons officiers approuvaient cette retraite qui leur paraissait sage, et il faut encore ajouter que le défaut des munitions promises par le ministre la rendait nécessaire. Les courtisans, et surtout ceux qui espéraient de commander à la place de Catinat, firent regarder sa conduite comme l’opprobre du nom français. Le maréchal de Villeroi persuada qu’il réparerait l’honneur de la nation. La confiance avec laquelle il parla, et le goût que le roi avait pour lui, obtinrent à ce général le commandement en Italie. Le maréchal de Catinat, malgré les victoires de Staffarde et de la Marsaille, fut obligé de servir sous lui.

Le maréchal duc de Villeroi, fils du gouverneur du roi, élevé avec lui, avait eu toujours sa faveur: il avait été de toutes ses campagnes et de tous ses plaisirs: c’était un homme d’une figure agréable et imposante, très brave, très honnête homme, bon ami, vrai dans la société, magnifique en tout[7]. Mais ses ennemis disaient qu’il était plus occupé, étant général d’armée, de l’honneur et du plaisir de commander, que des desseins d’un grand capitaine. Ils lui reprochaient un attachement à ses opinions qui ne déférait aux avis de personne.

Il vint en Italie donner des ordres au maréchal de Catinat, et des dégoûts au duc de Savoie. Il fesait sentir qu’il pensait en effet qu’un favori de Louis XIV, à la tête d’une puissante armée, était fort au-dessus d’un prince: il ne l’appelait que Mons de Savoie: il le traitait comme un général à la solde de France, et non comme un souverain, maître des barrières que la nature a mises entre la France et l’Italie. L’amitié de ce souverain ne fut pas aussi ménagée qu’elle était nécessaire. La cour pensa que la crainte serait le seul nœud qui le retiendrait, et qu’une armée française, dont environ six à sept mille soldats piémontais étaient sans cesse environnés, répondrait de sa fidélité. Le maréchal de Villeroi agit avec lui comme son égal dans le commerce ordinaire, et comme son supérieur dans le commandement. Le duc de Savoie avait le vain titre de généralissime; mais le maréchal de Villeroi l’était. Il ordonna d’abord que l’on attaquât le prince Eugène au poste de Chiari, près de l’Oglio. (11 septembre 1701) Les officiers généraux jugeaient qu’il était contre toutes les règles de la guerre d’attaquer ce poste, pour des raisons décisives: c’est qu’il n’était d’aucune conséquence, et que les retranchements en étaient inabordables; qu’on ne gagnait rien en le prenant, et que, si on le manquait, on perdait la réputation de la campagne. Villeroi dit au duc de Savoie qu’il fallait marcher, et envoya un aide-de-camp ordonner de sa part au maréchal de Catinat d’attaquer. Catinat se fit répéter l’ordre trois fois, puis se tournant vers les officiers qu’il commandait: «Allons donc, dit-il, messieurs, il faut obéir.» On marcha aux retranchements. Le duc de Savoie, à la tête de ses troupes, combattit comme un homme qui aurait été content de la France. Catinat chercha à se faire tuer. Il fut blessé; mais, tout blessé qu’il était, voyant les troupes du roi rebutées, et le maréchal de Villeroi ne donnant point d’ordre, il fit la retraite; après quoi il quitta l’armée, et vint à Versailles rendre compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne.

(2 février 1702) Le prince Eugène conserva toujours sa supériorité sur le maréchal de Villeroi. Enfin, au cœur de l’hiver, un jour que ce maréchal dormait avec sécurité dans Crémone, ville assez forte, et munie d’une très grande garnison, il est réveillé au bruit des décharges de mousqueterie. Il se lève en hâte, monte à cheval; la première chose qu’il rencontre, c’est un escadron ennemi. Le maréchal aussitôt est fait prisonnier, et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s’y passait, et sans pouvoir imaginer la cause d’un événement si étrange. Le prince Eugène était déjà dans Crémone. Un prêtre, nommé Bozzoli, prévôt de Sainte-Marie-la-Neuve, avait introduit les troupes allemandes par un égout. Quatre cents soldats, entrés par cet égout dans la maison du prêtre, avaient sur-le-champ égorgé la garde des deux portes; les deux portes ouvertes, le prince Eugène entre avec quatre mille hommes. Tout cela s’était fait avant que le gouverneur, qui était Espagnol, s’en fût douté, et avant que le maréchal de Villeroi fût éveillé. Le secret, l’ordre, la diligence, toutes les précautions possibles, avaient préparé l’entreprise. Le gouverneur espagnol se montre d’abord dans les rues avec quelques soldats; il est tué d’un coup de fusil: tous les officiers généraux sont ou tués ou pris, à la réserve du comte de Revel, lieutenant-général, et du marquis de Praslin. Le hasard confondit la prudence du prince Eugène.

Le chevalier d’Entragues devait faire ce jour-là, dans la ville, une revue du régiment des vaisseaux, dont il était colonel; et déjà les soldats s’assemblaient à quatre heures du matin, à une extrémité de la ville, précisément dans le temps que le prince Eugène entrait par l’autre. D’Entragues commence à courir par les rues avec ses soldats. Il résiste aux Allemands qu’il rencontre. Il donne le temps au reste de la garnison d’accourir. Les officiers, les soldats, pêle-mêle, les uns mal armés, les autres presque nus, sans commandement, sans ordre, remplissent les rues, les places publiques. On combat en confusion; on se retranche de rue en rue, de place en place. Deux régiments irlandais, qui fesaient partie de la garnison, arrêtent les efforts des Impériaux. Jamais ville n’avait été surprise avec plus de sagesse, ni défendue avec tant de valeur. La garnison était d’environ cinq mille hommes. Le prince Eugène n’en avait pas encore introduit plus de quatre mille. Un gros détachement de son armée devait arriver par le pont du Pô: les mesures étaient bien prises. Un autre hasard les dérangea toutes. Ce pont du Pô, mal gardé par environ cent soldats français, devait d’abord être saisi par les cuirassiers allemands, qui, dans l’instant que le prince Eugène entra dans la ville, furent commandés pour aller s’en emparer. Il fallait, pour cet effet, qu’étant entrés par la porte du midi, voisine de l’égout, ils sortissent sur-le-champ de Crémone, du côté du nord, par la porte du Pô, et qu’ils courussent au pont. Ils y allaient; le guide qui les conduisait est tué d’un coup de fusil tiré d’une fenêtre; les cuirassiers prennent une rue pour une autre; ils alongent leur chemin. Dans ce petit intervalle de temps, les Irlandais se jettent à la porte du Pô; ils combattent et repoussent les cuirassiers: le marquis de Praslin profite du moment; il fait couper le pont: alors le secours que l’ennemi attendait ne peut arriver, et la ville est sauvée.

Le prince Eugène, après avoir combattu tout le jour, toujours maître de la porte par laquelle il était entré, se retire enfin, emmenant le maréchal de Villeroi et plusieurs officiers généraux prisonniers, mais ayant manqué Crémone, que son activité et sa prudence, jointes à la négligence du gouverneur, lui avaient donnée, et que le hasard et la valeur des Français et des Irlandais lui ôtèrent.

Le maréchal de Villeroi, extrêmement malheureux en cette occasion, fut condamné à Versailles par les courtisans avec toute la rigueur et l’amertume qu’inspiraient sa faveur et son caractère, dont l’élévation leur paraissait trop approcher de la vanité. Le roi, qui le plaignait sans le condamner, irrité qu’on blâmât si hautement son choix, s’échappa à dire[8]: «On se déchaîne contre lui, parcequ’il est mon favori»: terme dont il ne se servit jamais pour personne que cette seule fois en sa vie. Le duc de Vendôme fut aussitôt nommé pour aller commander en Italie.

Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, était intrépide comme lui, doux, bienfesant, sans faste, ne connaissant ni la haine, ni l’envie, ni la vengeance. Il n’était fier qu’avec des princes; il se rendait l’égal de tout le reste. C’était le seul général sous lequel le devoir du service, et cet instinct de fureur purement animal et mécanique qui obéit à la voix des officiers, ne menassent point des soldats au combat: ils combattaient pour le duc de Vendôme; ils auraient donné leur vie pour le tirer d’un mauvais pas, où la précipitation de son génie l’engageait quelquefois. Il ne passait pas pour méditer ses desseins avec la même profondeur que le prince Eugène, et pour entendre comme lui l’art de faire subsister les armées. Il négligeait trop les détails; il laissait périr la discipline militaire; la table et le sommeil lui dérobaient trop de temps, aussi bien qu’à son frère. Cette mollesse le mit plus d’une fois en danger d’être enlevé; mais un jour d’action, il réparait tout par une présence d’esprit et par des lumières que le péril rendait plus vives, et ces jours d’action, il les cherchait toujours; moins fait, à ce qu’on disait, pour une guerre défensive, et aussi propre à l’offensive que le prince Eugène.

Ce désordre et cette négligence qu’il portait dans les armées, il l’avait à un excès surprenant dans sa maison, et même sur sa personne: à force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n’y a point d’exemple; et son désintéressement, la plus noble des vertus, devint en lui un défaut qui lui fit perdre, par son dérangement, beaucoup plus qu’il n’eût dépensé en bienfaits. On l’a vu manquer souvent du nécessaire. Son frère le grand prieur, qui commanda sous lui en Italie, avait tous ces mêmes défauts, qu’il poussait encore plus loin, et qu’il ne rachetait que par la même valeur. Il était étonnant de voir deux généraux ne sortir souvent de leur lit qu’à quatre heures après midi, et deux princes, petits-fils de Henri IV, plongés dans une négligence de leurs personnes, dont les plus vils des hommes auraient eu honte.

Ce qui est plus surprenant encore, c’est ce mélange d’activité et d’indolence, avec lequel Vendôme fit contre Eugène une guerre vive d’artifice, de surprises, de marches, de passages de rivières, de petits combats souvent aussi inutiles que meurtriers, de batailles sanglantes où les deux partis s’attribuaient la victoire: (15 auguste 1702) telle fut celle de Luzara, pour laquelle les Te Deum furent chantés à Vienne et à Paris. Vendôme était vainqueur toutes les fois qu’il n’avait pas affaire au prince Eugène en personne; mais, dès qu’il le retrouvait en tête, la France n’avait plus aucun avantage.

(Janvier 1703) Au milieu de ces combats, et des siéges de tant de châteaux et de petites villes, des nouvelles secrètes arrivent à Versailles que le duc de Savoie, petit-fils d’une sœur de Louis XIII, beau-père du duc de Bourgogne, beau-père de Philippe V, va quitter les Bourbons, et marchande l’appui de l’empereur. Tout le monde est surpris qu’il abandonne à-la-fois ses deux gendres, et même, à ce qu’on croit, ses véritables intérêts. Mais l’empereur lui promettait tout ce que ses gendres lui avaient refusé, le Montferrat-Mantouan, Alexandrie, Valence, les pays entre le Pô et le Tanaro, et plus d’argent que la France ne lui en donnait. Cet argent devait être fourni par l’Angleterre; car l’empereur en avait à peine pour soudoyer ses armées. L’Angleterre, la plus riche des alliés, contribuait plus qu’eux tous pour la cause commune. Si le duc de Savoie consulta peu les lois des nations et celles de la nature, c’est une question de morale, laquelle se mêle peu de la conduite des souverains. L’événement seul a fait voir à la fin qu’il ne manqua pas, au moins dans son traité, aux lois de la politique: mais il y manqua dans un autre point bien essentiel; ce fut en laissant ses troupes à la merci des Français, tandis qu’il traitait avec l’empereur. (19 août 1703) Le duc de Vendôme les fit désarmer. Elles n’étaient à la vérité que de cinq mille hommes; mais ce n’était pas un petit objet pour le duc de Savoie.

A peine la maison de Bourbon a-t-elle perdu cet allié, qu’elle apprend que le Portugal est déclaré contre elle. Pierre, roi de Portugal, reconnaît l’archiduc Charles pour roi d’Espagne. Le conseil impérial, au nom de cet archiduc, démembrait, en faveur de Pierre II, une monarchie dans laquelle il n’avait pas encore une ville: il lui cédait, par un de ces traités qui n’ont point eu d’exécution, Vigo, Bayonne, Alcantara, Badajoz, une partie de l’Estramadoure, tous les pays situés à l’occident de la rivière de la Plata en Amérique; en un mot, il partageait ce qu’il n’avait pas, pour acquérir ce qu’il pourrait en Espagne.

Le roi de Portugal, le prince de Darmstadt, ministre de l’archiduc, l’amirante de Castille, son partisan, implorèrent même le secours du roi de Maroc. Non seulement ils firent des traités avec ce barbare pour avoir des chevaux et du blé, mais ils demandèrent des troupes. L’empereur de Maroc, Muley Ismaël, le tyran le plus guerrier et le plus politique qui fût alors chez les nations mahométanes, ne voulut envoyer ses troupes qu’à des conditions dangereuses pour la chrétienté; et honteuses pour le roi de Portugal: il demandait en otage un fils de ce roi, et des villes. Le traité n’eut point lieu. Les chrétiens se déchirèrent de leurs propres mains, sans y joindre celles des barbares. Ce secours d’Afrique ne valait pas, pour la maison d’Autriche, celui d’Angleterre et de Hollande.

Churchill, comte et ensuite duc de Marlborough, déclaré général des troupes anglaises et hollandaises dès l’an 1702, fut l’homme le plus fatal à la grandeur de la France qu’on eût vu depuis plusieurs siècles. Il n’était pas comme ces généraux auxquels un ministre donne par écrit le projet d’une campagne, et qui, après avoir suivi à la tête d’une armée les ordres du cabinet, reviennent briguer l’honneur de servir encore. Il gouvernait alors la reine d’Angleterre, et par le besoin qu’on avait de lui, et par l’autorité que sa femme avait sur l’esprit de cette reine. Il menait le parlement par son crédit et par celui de Godolphin, grand trésorier, dont le fils épousa sa fille. Ainsi, maître de la cour, du parlement, de la guerre, et des finances, plus roi que n’avait été Guillaume, aussi politique que lui, et beaucoup plus grand capitaine, il fit plus que les alliés n’osaient espérer. Il avait, par-dessus tous les généraux de son temps, cette tranquillité de courage au milieu du tumulte, et cette sérénité d’ame dans le péril, que les Anglais appellent cold head, tête froide. C’est peut-être cette qualité, le premier don de la nature pour le commandement, qui a donné autrefois tant d’avantages aux Anglais sur les Français dans les plaines de Poitiers, de Créci, et d’Azincourt[9].

Marlborough, guerrier infatigable pendant la campagne, devenait un négociateur aussi agissant pendant l’hiver. Il allait à La Haye et dans toutes les cours d’Allemagne. Il persuadait les Hollandais de s’épuiser pour abaisser la France. Il excitait les ressentiments de l’électeur palatin. Il allait flatter la fierté de l’électeur de Brandebourg, lorsque ce prince voulut être roi. Il lui présentait la serviette à table, pour en tirer un secours de sept à huit mille soldats. Le prince Eugène, de son côté, ne finissait une campagne que pour aller faire lui-même à Vienne les préparatifs de l’autre. On sait si les armées en sont mieux pourvues quand le général est le ministre. Ces deux hommes, tantôt commandant ensemble, tantôt séparément, furent toujours d’intelligence; ils conféraient souvent à La Haye avec le grand pensionnaire Heinsius et le greffier Fagel, qui gouvernaient les Provinces-Unies avec autant de lumières que les Barnevelt et les de Witt, et avec plus de bonheur. Ils fesaient toujours de concert mouvoir les ressorts de la moitié de l’Europe contre la maison de Bourbon; et le ministère de France était alors bien faible pour résister long-temps à ces forces réunies. Le secret de leur projet de campagne fut toujours gardé entre eux. Ils arrangeaient eux-mêmes leurs desseins, et ne les confiaient à ceux qui devaient les seconder qu’au point de l’exécution. Chamillart, au contraire, n’étant ni politique, ni guerrier, ni même homme de finance, et jouant cependant le rôle d’un premier ministre, dans l’impuissance où il était de faire des arrangements par lui-même, les recevait de plusieurs mains subalternes. Son secret était quelquefois divulgué, avant même qu’il sût précisément ce qu’on devait faire. C’est ce que le marquis de Feuquières lui reproche avec raison: et madame de Maintenon avoue dans ses lettres que cet homme qu’elle avait choisi était un ministre incapable. Ce fut là une des principales causes du malheur de la France.

Dès que Marlborough eut le commandement des armées confédérées en Flandre, il fit voir qu’il avait appris l’art de la guerre sous Turenne. Il avait fait autrefois ses premières campagnes, volontaire sous ce général. On ne l’appelait dans l’armée que le bel Anglais; mais le vicomte de Turenne avait jugé que le bel Anglais serait un jour un grand homme. Il commença par élever des officiers subalternes et jusqu’alors inconnus, dont il démêlait le mérite, sans s’assujettir à l’ordre du grade militaire, que nous appelons en France l’ordre du tableau. Il savait que quand les grades ne sont que la suite de l’ancienneté, l’émulation périt; et qu’un officier, pour être plus ancien, n’est pas toujours meilleur. (1702) Il forma d’abord des hommes. Il gagna du terrain sur les Français sans combattre. Le premier mois, le comte d’Athlone, général hollandais, lui disputait le commandement; et dès le second, il fut obligé de lui déférer en tout. Le roi de France avait envoyé contre lui son petit-fils le duc de Bourgogne, prince sage et juste, né pour rendre les hommes heureux. Le maréchal de Boufflers, homme d’un courage infatigable, commandait l’armée sous ce jeune prince. Mais le duc de Bourgogne, après avoir vu prendre plusieurs places, après avoir été forcé de reculer par les marches savantes de l’Anglais, revint à Versailles au milieu de la campagne. (Septembre et octobre 1702) Boufflers resta seul témoin des succès de Marlborough, qui prit Venloo, Ruremonde, Liége, avançant toujours, et ne perdant pas un moment la supériorité.

Marlborough, de retour à Londres après cette campagne, reçut les honneurs dont on peut jouir dans une monarchie et dans une république; créé duc par la reine et, ce qui est plus flatteur, remercié par les deux chambres du parlement dont les députés vinrent le complimenter dans sa maison.

Il s’élevait cependant un homme qui semblait devoir rassurer la fortune de la France: c’était le maréchal duc de Villars, alors lieutenant-général, et que nous avons vu depuis généralissime des armées de France, d’Espagne, et de Sardaigne, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, officier plein d’audace et de confiance. Il avait été l’artisan de sa fortune par son opiniâtreté à faire au-delà de son devoir. Il déplut quelquefois à Louis XIV, et, ce qui était plus dangereux, à Louvois, parcequ’il leur parlait avec la même hardiesse qu’il servait. On lui reprochait de n’avoir pas une modestie digne de sa valeur: mais enfin on s’était aperçu qu’il avait un génie fait pour la guerre, et fait pour conduire des Français. On l’avait avancé en peu d’années, après l’avoir laissé languir long-temps.

Il n’y a guère eu d’hommes dont la fortune ait fait plus de jaloux, et qui ait dû moins en faire. Il a été maréchal de France, duc et pair, gouverneur de province; mais aussi il a sauvé l’état: et d’autres, qui l’ont perdu, ou qui n’ont été que courtisans, ont eu à peu près les mêmes récompenses. On lui a reproché jusqu’à ses richesses, quoique médiocres, acquises par des contributions dans le pays ennemi, prix légitime de sa valeur et de sa conduite; pendant que ceux qui ont élevé des fortunes dix fois plus considérables par des voies honteuses les ont possédées avec l’approbation universelle. Il n’a guère commencé à jouir de sa renommée que vers l’âge de quatre-vingts ans. Il fallait qu’il survécût à toute la cour pour goûter pleinement sa gloire.

Il n’est pas inutile qu’on sache quelle a été la raison de cette injustice dans les hommes: c’est que le maréchal de Villars n’avait point d’art. Il n’avait ni celui de se faire des amis avec de la probité et de l’esprit, ni celui de se faire valoir, quoiqu’il parlât de lui-même comme il méritait que les autres en parlassent.

Il dit un jour au roi devant toute la cour, lorsqu’il prenait congé pour aller commander l’armée: «Sire, je vais combattre les ennemis de votre majesté, et je vous laisse au milieu des miens[10].» Il dit aux courtisans du duc d’Orléans, régent du royaume, devenus riches par ce bouleversement de l’état appelé système: «Pour moi, je n’ai jamais rien gagné que sur les ennemis.» Ces discours, où il mettait le même courage que dans ses actions, rabaissaient trop les autres hommes, déjà assez irrités par son bonheur.

Il était, en ces commencements de la guerre, l’un des lieutenants-généraux qui commandaient des détachements dans l’Alsace. Le prince de Bade, à la tête de l’armée impériale, venait de prendre Landau, défendue par Mélac pendant quatre mois. Ce prince fesait des progrès. Il avait les avantages du nombre, du terrain, et d’un commencement de campagne heureux. Son armée était dans ces montagnes du Brisgaw qui touchent à la forêt Noire: et cette forêt immense séparait les troupes bavaroises des françaises. Catinat commandait dans Strasbourg. Sa circonspection l’empêcha d’entreprendre d’aller attaquer le prince de Bade avec tant de désavantages. L’armée de France eût été perdue sans ressource, et l’Alsace eût été ouverte par un mauvais succès. Villars, qui avait résolu d’être maréchal de France ou de périr, hasarda ce que Catinat n’osait faire. Il en obtint permission de la cour. Il marcha aux Impériaux avec une armée inférieure, vers Fridlingen, et donna la bataille qui porte ce nom.

(14 octobre 1702) La cavalerie se battait dans la plaine: l’infanterie française gravit au haut de la montagne, et attaqua l’infanterie allemande retranchée dans des bois. J’ai entendu dire plus d’une fois au maréchal de Villars que la bataille étant gagnée, comme il marchait à la tête de son infanterie, une voix cria: Nous sommes coupés. A ce mot, tous ses régiments s’enfuirent. Il court à eux, et leur crie: Allons, mes amis, la victoire est à nous! vive le roi! Les soldats répondent: vive le roi! en tremblant, et recommencent à fuir. La plus grande peine qu’eut le général, ce fut de rallier les vainqueurs. Si deux régiments ennemis avaient paru dans le moment de cette terreur panique, les Français étaient battus: tant la fortune décide souvent du gain des batailles.

Le prince de Bade, après avoir perdu trois mille hommes, son canon, son champ de bataille, après avoir été poursuivi deux lieues à travers les bois et les défilés, tandis que, pour preuve de sa défaite, le fort de Fridlingen capitulait, manda cependant à Vienne qu’il avait remporté la victoire, et fit chanter un Te Deum, plus honteux pour lui que la bataille perdue.

Les Français, remis de leur terreur panique, proclamèrent Villars maréchal de France sur le champ de bataille; et le roi, quinze jours après, confirma ce que la voix des soldats lui avait donné.

(Avril 1703) Le maréchal de Villars joint enfin l’électeur de Bavière avec ses troupes victorieuses: il le trouve vainqueur de son côté, gagnant du terrain, et maître de la ville impériale de Ratisbonne, où l’empire assemblé venait de conjurer sa perte.

Villars était plus fait pour bien servir l’état en ne suivant que son génie, que pour agir de concert avec un prince. Il mena, ou plutôt il entraîna l’électeur au-delà du Danube; et quand le fleuve fut passé, l’électeur se repentit, voyant que le moindre échec laisserait ses états à la merci de l’empereur. Le comte de Styrum, à la tête d’un corps d’environ vingt mille hommes, allait se joindre à la grande armée du prince de Bade, auprès de Donavert. Il faut les prévenir, dit le maréchal au prince; il faut tomber sur Styrum, et marcher tout-à-l’heure. L’électeur temporisait: il répondait qu’il en devait conférer avec ses généraux et ses ministres. «C’est moi qui suis votre ministre et votre général, lui répliquait Villars. Vous faut-il d’autre conseil que moi, quand il s’agit de donner bataille?» Le prince, occupé du danger de ses états, reculait encore; il se fâchait contre le général: «Hé bien! lui dit Villars, si votre altesse électorale ne veut pas saisir l’occasion avec ses Bavarois, je vais combattre avec les Français;» et aussitôt il donne ordre pour l’attaque. Le prince, indigné[11], et ne voyant dans ce Français qu’un téméraire, fut obligé de combattre malgré lui. C’était dans les plaines d’Hochstedt, auprès de Donavert.

(20 septembre 1703) Après la première charge on vit encore un effet de ce que peut la fortune dans les combats. L’armée ennemie et la française, saisies d’une terreur panique, prirent la fuite toutes deux en même temps, et le maréchal de Villars se vit presque seul quelques minutes sur le champ de bataille: il rallia les troupes, les ramena au combat, et remporta la victoire. On tua trois mille Impériaux: on en prit quatre mille: ils perdirent leur canon et leur bagage. L’électeur se rendit maître d’Augsbourg. Le chemin de Vienne était ouvert. Il fut agité dans le conseil de l’empereur s’il sortirait de sa capitale.

La terreur de l’empereur était excusable: il était alors battu partout. (6 septembre) Le duc de Bourgogne, ayant sous lui les maréchaux de Tallard et de Vauban, venait de prendre le vieux Brisach. (14 novembre 1703) Tallard venait non seulement de reprendre Landau, mais il avait encore défait auprès de Spire le prince de Hesse, depuis roi de Suède, qui voulait secourir la ville. Si l’on en croit le marquis de Feuquières, cet officier et ce juge si instruit dans l’art militaire, mais si sévère dans ses jugements, le maréchal de Tallard ne gagna cette bataille que par une faute et par une méprise. Mais enfin il écrivit du champ de bataille au roi: «Sire, votre armée a pris plus d’étendards et de drapeaux qu’elle n’a perdu de simples soldats.»

Cette action fut celle de toute la guerre où la baïonnette fit le plus de carnage. Les Français, par leur impétuosité, avaient un grand avantage en se servant de cette arme. Elle est devenue depuis plus menaçante que meurtrière. Le feu soutenu et roulant a prévalu. Les Allemands et les Anglais s’accoutumèrent à tirer par divisions avec plus d’ordre et de promptitude que les Français. Les Prussiens furent les premiers qui chargèrent leurs fusils avec des baguettes de fer. Le second roi de Prusse les disciplina, de sorte qu’ils pouvaient tirer six coups par minute très aisément. Trois rangs tirant à-la-fois, et avançant ensuite rapidement, décident aujourd’hui du sort des batailles. Les canons de campagne font un effet non moins redoutable. Les bataillons que ce feu ébranle n’attendent pas l’attaque des baïonnettes, et la cavalerie achève de les rompre. Ainsi la baïonnette effraie plus qu’elle ne tue, et l’épée est devenue absolument inutile à l’infanterie. La force du corps, l’adresse, le courage d’un combattant ne lui servent plus de rien. Les bataillons sont devenus de grandes machines, dont la mieux montée dérange nécessairement celle qui lui est opposée. C’est précisément par cette raison que le prince Eugène a gagné contre les Turcs les célèbres batailles de Témesvar et de Belgrade, où les Turcs auraient eu probablement l’avantage par leur nombre supérieur, s’il y avait eu ce qu’on appelle une mêlée. Ainsi l’art de se détruire est non seulement tout autre de ce qu’il était avant l’invention de la poudre, mais de ce qu’il était il y a cent ans.

Cependant la fortune de la France se soutenant d’abord si heureusement du côté de l’Allemagne, on présumait que le maréchal de Villars la pousserait encore plus loin avec cette impétuosité qui déconcertait la lenteur allemande: mais ce même caractère qui en fesait un chef redoutable, le rendait incompatible avec l’électeur de Bavière. Le roi voulait qu’un général ne fût fier qu’avec l’ennemi; et l’électeur de Bavière fut assez malheureux pour demander un autre maréchal de France.

Villars lui-même, fatigué des petites intrigues d’une cour orageuse et intéressée, des irrésolutions de l’électeur, et plus encore des lettres du ministre d’état Chamillart, plein de prévention contre lui comme d’ignorance, demanda au roi sa retraite. Ce fut la seule récompense qu’il eut des opérations de guerre les plus savantes, et d’une bataille gagnée. Chamillart, pour le malheur de la France, l’envoya dans le fond des Cévennes réprimer des paysans fanatiques, et il ôta aux armées françaises le seul général qui pût alors, ainsi que le duc de Vendôme, leur inspirer un courage invincible. On parlera de ces fanatiques dans le chapitre de la religion[12]. Louis XIV avait alors des ennemis plus terribles, plus heureux, et plus irréconciliables que ces habitants des Cévennes.

CHAPITRE XIX. Perte de la bataille de Bleinheim, ou d’Hochstedt, et ses suites.

Le duc de Marlborough était revenu vers les Pays-Bas, au commencement de 1703, avec la même conduite et la même fortune. Il avait pris Bonn, résidence de l’électeur de Cologne. De là il avait repris Huy, Limbourg, et s’était rendu maître de tout le Bas-Rhin. Le maréchal de Villeroi, au sortir de sa prison, commandait en Flandre, et n’était pas plus heureux contre Marlborough qu’il l’avait été contre le prince Eugène. En vain le maréchal de Boufflers venait de remporter, avec un détachement de l’armée, un petit avantage au combat d’Eckeren, contre Obdam, général hollandais. Un succès qui n’a point de suite n’est rien.

Cependant, si le général anglais ne marchait pas au secours de l’empereur, la maison d’Autriche semblait perdue. L’électeur de Bavière était maître de Passau. Trente mille Français, sous les ordres du maréchal de Marsin, qui avait succédé à Villars, inondaient le pays au-delà du Danube. Des partis couraient dans l’Autriche. Vienne était menacée d’un côté par les Français et les Bavarois, de l’autre par le prince Ragotski, à la tête des Hongrois combattant pour leur liberté, et secourus de l’argent de la France et de celui des Turcs. Alors le prince Eugène accourt d’Italie; il vient prendre le commandement des armées d’Allemagne: il voit à Heilbron le duc de Marlborough. Ce général anglais, que rien ne gênait dans sa conduite, et que sa reine et les Hollandais laissaient maître de ses desseins, marche au secours du centre de l’empire. Il prend d’abord avec lui dix mille Anglais d’infanterie et vingt-trois escadrons. Il hâte sa marche: il arrive vers le Danube, auprès de Donavert, vis-à-vis les lignes de l’électeur de Bavière, dans lesquelles environ huit mille Français et autant de Bavarois retranchés gardaient les pays conquis par eux. Après deux heures de combat (2 juillet 1704), Marlborough perce à la tête de trois bataillons anglais, renverse les Bavarois et les Français. On dit qu’il tua six mille hommes, et qu’il en perdit presque autant. Peu importe à un général le nombre des morts quand il vient à bout de son entreprise. Il prend Donavert: il passe le Danube: il met la Bavière à contribution.

Le maréchal de Villeroi, qui l’avait voulu suivre dans ses premières marches, l’avait tout d’un coup perdu de vue, et n’apprit où il était qu’en apprenant cette victoire de Donavert.

Le maréchal de Tallard, avec un corps d’environ trente mille hommes, vient pour s’opposer à Marlborough par un autre chemin, et se joint à l’électeur; dans le même temps le prince Eugène arrive, et se joint à Marlborough.

Enfin les deux armées se rencontrent assez près de ce même Donavert, et dans les mêmes campagnes où le maréchal de Villars avait remporté une victoire un an auparavant. Il était alors dans les Cévennes. Je sais qu’ayant reçu une lettre de l’armée de Tallard, écrite la veille de la bataille, par laquelle on lui mandait la disposition des deux armées, et la manière dont le maréchal de Tallard voulait combattre, il écrivit au président de Maisons son beau-frère, que si le maréchal de Tallard donnait bataille en gardant cette position, il serait infailliblement défait. On montra la lettre à Louis XIV; elle a été publique.

(13 août 1704) L’armée de France, en comptant les Bavarois, était de quatre-vingt-deux bataillons et de cent soixante escadrons, ce qui fesait à peu près soixante mille combattants, parceque les corps n’étaient pas complets. Soixante-quatre bataillons et cent cinquante-deux escadrons composaient l’armée ennemie, qui n’était forte que d’environ cinquante-deux mille hommes, car on fait toujours les armées plus nombreuses qu’elles ne le sont. Cette journée si sanglante et si décisive mérite une attention particulière. On a reproché bien des fautes aux généraux français: la première était de s’être mis dans la nécessité de recevoir la bataille, au lieu de laisser l’armée ennemie se consumer faute de fourrage, et de donner au maréchal de Villeroi le temps de tomber sur les Pays-Bas dégarnis, ou de s’avancer en Allemagne. Mais il faut considérer, pour réponse à ce reproche, que l’armée française, étant un peu plus forte que celle des alliés, pouvait espérer de la défaire, et que la victoire eût détrôné l’empereur. Le marquis de Feuquières compte douze fautes capitales que firent l’électeur, Marsin, et Tallard, avant et après la bataille. Une des plus considérables était de n’avoir point un gros corps d’infanterie à leur centre, et d’avoir séparé leurs deux corps d’armée. J’ai entendu souvent de la bouche du maréchal de Villars que cette disposition était inexcusable.

Le maréchal de Tallard était à l’aile droite, l’électeur avec Marsin à la gauche. Le maréchal de Tallard avait dans le courage toute l’ardeur et la vivacité française, un esprit actif, perçant, fécond en expédients et en ressources. C’était lui qui avait conclu les traités de partage. Il était allé à la gloire et à la fortune par toutes les voies d’un homme d’esprit et de cœur. La bataille de Spire lui avait fait un très grand honneur, malgré les critiques de Feuquières; car un général victorieux n’a point fait de fautes aux yeux du public; de même que le général battu a toujours tort, quelque sage conduite qu’il ait eue.

Mais le maréchal de Tallard avait un malheur bien dangereux pour un général; sa vue était si faible qu’il ne distinguait pas les objets à vingt pas de lui. Ceux qui l’ont bien connu m’ont dit encore que son courage ardent, tout contraire à celui de Marlborough, s’enflammant dans la chaleur de l’action, ne laissait pas à son esprit une liberté assez entière. Ce défaut lui venait d’un sang sec et allumé. On sait assez que notre tempérament fait toutes les qualités de notre ame.

Le maréchal de Marsin n’avait jusque-là jamais commandé en chef; et, avec beaucoup d’esprit et un sens droit, il avait, disait-on, l’expérience d’un bon officier, plus que d’un général.

Pour l’électeur de Bavière, on le regardait moins comme un grand capitaine que comme un prince vaillant, aimable, chéri de ses sujets, ayant dans l’esprit plus de magnanimité que d’application.

Enfin la bataille commença entre midi et une heure. Marlborough et ses Anglais, ayant passé un ruisseau, chargeaient déjà la cavalerie de Tallard. Ce général, un peu avant ce temps-là, venait de passer à la gauche pour voir comment elle était disposée. C’était déjà un assez grand désavantage que l’armée de Tallard combattît sans que son général fût à sa tête. L’armée de l’électeur et de Marsin n’était point encore attaquée par le prince Eugène. Marlborough entama l’aile droite française près d’une heure avant qu’Eugène eût pu arriver vers l’électeur à la gauche.

Sitôt que le maréchal de Tallard apprend que Marlborough attaque son aile, il y court: il trouve une action furieuse engagée; la cavalerie française trois fois ralliée et trois fois poussée. Il va vers le village de Bleinheim, où il avait posté vingt-sept bataillons et douze escadrons. C’était une petite armée séparée: elle fesait un feu continuel sur celle de Marlborough. De ce village, où il donne ses ordres, il revole à l’endroit où Marlborough, avec de la cavalerie et des bataillons entre les escadrons, poussait la cavalerie française.

M. de Feuquières se trompe assurément, quand il dit que le maréchal de Tallard n’y était pas, et qu’il fut pris prisonnier en revenant de l’aile de Marsin à la sienne. Toutes les relations conviennent, et il ne fut que trop vrai pour lui, qu’il y était présent. Il y fut blessé; son fils y reçut un coup mortel auprès de lui. Toute sa cavalerie est mise en déroute en sa présence. Marlborough vainqueur perce d’un côté entre les deux armées françaises; de l’autre, ses officiers généraux percent aussi entre ce village de Bleinheim et l’armée de Tallard, séparée encore de la petite armée qui est dans Bleinheim.

Le maréchal de Tallard, dans cette cruelle situation, court pour rallier quelques escadrons. La faiblesse de sa vue lui fait prendre un escadron ennemi pour un français. Il est fait prisonnier par les troupes de Hesse, qui étaient à la solde de l’Angleterre. Au moment que le général était pris, le prince Eugène, trois fois repoussé, gagnait enfin l’avantage. La déroute était déjà totale et la fuite précipitée dans le corps d’armée du maréchal de Tallard. La consternation et l’aveuglement de toute cette droite étaient au point qu’officiers et soldats se jetaient dans le Danube, sans savoir où ils allaient. Aucun officier général ne donnait d’ordre pour la retraite; aucun ne pensait ou à sauver ces vingt-sept bataillons et ces douze escadrons des meilleures troupes de France, enfermés si malheureusement dans Bleinheim, ou à les faire combattre. Le maréchal de Marsin fit alors la retraite. Le comte du Bourg, depuis maréchal de France, sauva une petite partie de l’infanterie, en se retirant par les marais d’Hochstedt; mais ni lui, ni Marsin, ni personne ne songea à cette armée qui restait encore dans Bleinheim, attendant des ordres, et n’en recevant point. Elle était de onze mille hommes effectifs; c’étaient les plus anciens corps. Il y a plusieurs exemples de moindres armées qui ont battu des armées de cinquante mille hommes, ou qui ont fait des retraites glorieuses; mais l’endroit où on se trouve posté décide de tout. Ils ne pouvaient sortir des rues étroites d’un village, pour se mettre d’eux-mêmes en ordre de bataille devant une armée victorieuse, qui les eût à chaque instant accablés par un plus grand front, par son artillerie, et par les canons mêmes de l’armée vaincue, qui étaient déjà au pouvoir du vainqueur. L’officier général qui devait les commander, le marquis de Clérembault, fils du maréchal de Clérembault, courut pour demander les ordres au maréchal de Tallard; il apprend qu’il est pris: il ne voit que des fuyards: il fuit avec eux, et va se noyer dans le Danube.

Sivières, brigadier, qui était posté dans ce village, tente alors un coup hardi: il crie aux officiers d’Artois et de Provence de marcher avec lui: plusieurs officiers même des autres régiments y accourent; ils fondent sur l’ennemi, comme on fait une sortie d’une place assiégée; mais après la sortie, il faut rentrer dans la place. Un de ces officiers, nommé Des-Nonvilles, revint à cheval un moment après dans le village avec milord Orkney du nom d’Hamilton. «Est-ce un Anglais prisonnier que vous nous amenez?» lui dirent les officiers en l’entourant. «Non, messieurs, je suis prisonnier moi-même, et je viens vous dire qu’il n’y a d’autre parti pour vous que de vous rendre prisonniers de guerre. Voilà le comte d’Orkney qui vous offre la capitulation.» Toutes ces vieilles bandes frémirent; Navarre déchira et enterra ses drapeaux, mais enfin il fallut plier sous la nécessité; et cette armée se rendit sans combattre. Milord Orkney m’a dit que ce corps de troupes ne pouvait faire autrement dans sa situation gênée. L’Europe fut étonnée que les meilleures troupes françaises eussent subi en corps cette ignominie. On imputait leur malheur à lâcheté: mais quelques années après, quatorze mille Suédois se rendant à discrétion aux Russes en rase campagne ont justifié les Français.

Telle fut la célèbre bataille qui en France a le nom d’Hochstedt, en Allemagne de Pleintheim, et en Angleterre de Bleinheim. Les vainqueurs y eurent près de cinq mille morts, et près de huit mille blessés, et le plus grand nombre du côté du prince Eugène. L’armée française y fut presque entièrement détruite. De soixante mille hommes, si long-temps victorieux, on n’en rassembla pas plus de vingt mille effectifs.

Environ douze mille morts, quatorze mille prisonniers, tout le canon, un nombre prodigieux d’étendards et de drapeaux, les tentes, les équipages, le général de l’armée, et douze cents officiers de marque, au pouvoir du vainqueur, signalèrent cette journée. Les fuyards se dispersèrent; près de cent lieues de pays furent perdues en moins d’un mois. La Bavière entière, passée sous le joug de l’empereur, éprouva tout ce que le gouvernement autrichien irrité avait de rigueur, et ce que le soldat vainqueur a de rapacité et de barbarie. L’électeur, se réfugiant à Bruxelles, rencontra sur le chemin son frère l’électeur de Cologne, chassé comme lui de ses états; ils s’embrassèrent en versant des larmes. L’étonnement et la consternation saisirent la cour de Versailles, accoutumée à la prospérité. La nouvelle de la défaite vint au milieu des réjouissances pour la naissance d’un arrière-petit-fils de Louis XIV. Personne n’osait apprendre au roi une vérité si cruelle. Il fallut que madame de Maintenon se chargeât de lui dire qu’il n’était plus invincible.

On a dit, et on a écrit, et toutes les histoires ont répété que l’empereur fit ériger dans les plaines de Bleinheim un monument de cette défaite, avec une inscription flétrissante[13] pour le roi de France: mais ce monument n’exista jamais. Il n’y a eu que l’Angleterre qui en ait érigé un à la gloire du duc de Marlborough. La reine et le parlement lui ont fait bâtir dans sa principale terre un palais immense qui porte le nom de Bleinheim. Cette bataille y est représentée dans les tableaux et sur les tapisseries. Les remercîments des chambres du parlement, ceux des villes et des bourgades, les acclamations de l’Angleterre, furent le premier prix qu’il reçut de sa victoire. Le poëme du célèbre Addison, monument plus durable que le palais de Bleinheim, est compté par cette nation guerrière et savante parmi les récompenses les plus honorables du duc de Marlborough. L’empereur le fit prince de l’empire, en lui donnant la principauté de Mindelheim, qui fut depuis échangée contre une autre; mais il n’a jamais été connu sous ce titre, le nom de Marlborough étant devenu le plus beau qu’il pût porter.

L’armée de France dispersée laisse aux alliés une carrière ouverte du Danube au Rhin. Ils passent le Rhin: ils entrent en Alsace. Le prince Louis de Bade, général célèbre pour les campements et pour les marches, investit Landau, que les Français avaient repris. Le roi des Romains, Joseph, fils aîné de l’empereur Léopold, vient à ce siége. On prend Landau; on prend Trarbach (19 et 23 novembre 1704).

Cent lieues de pays perdues n’empêchent pas que les frontières de la France ne fussent encore reculées. Louis XIV soutenait son petit-fils en Espagne, et était victorieux en Italie. Il fallait de grands efforts en Allemagne pour résister à Marlborough; et on les fit. On rassembla les débris de l’armée; on épuisa les garnisons, on fit marcher des milices. Le ministère emprunta de l’argent de tous côtés. Enfin on eut une armée; et on rappela du fond des Cévennes le maréchal de Villars pour la commander. Il vint, et se trouva près de Trèves, avec des forces inférieures, vis-à-vis le général anglais. Tous deux voulaient donner une nouvelle bataille. Mais le prince de Bade n’étant pas venu assez tôt joindre ses troupes aux Anglais, Villars eut au moins l’honneur de faire décamper Marlborough (mai 1705). C’était beaucoup alors. Le duc de Marlborough, qui estimait assez le maréchal de Villars pour vouloir en être estimé, lui écrivit en décampant: «Rendez-moi la justice de croire que ma retraite est la faute du prince de Bade, et que je vous estime encore plus que je ne suis fâché contre lui.»

Les Français avaient donc encore des barrières en Allemagne. La Flandre, où commandait le maréchal de Villeroi délivré de sa prison, n’était pas entamée. En Espagne, le roi Philippe V et l’archiduc Charles attendaient tous deux la couronne: le premier, de la puissance de son grand-père, et de la bonne volonté de la plupart des Espagnols; le second, du secours des Anglais, et des partisans qu’il avait en Catalogne et en Aragon. Cet archiduc, depuis empereur, et alors second fils de l’empereur Léopold, n’ayant rien que ce titre, était allé sur la fin de 1703, presque sans suite, à Londres, implorer l’appui de la reine Anne.

Alors parut toute la puissance des Anglais. Cette nation, si étrangère dans cette querelle, fournit au prince autrichien deux cents vaisseaux de transport, trente vaisseaux de guerre joints à dix vaisseaux hollandais, neuf mille hommes de troupes, et de l’argent pour aller conquérir un royaume. Mais cette supériorité que donnent le pouvoir et les bienfaits n’empêchait pas que l’empereur, dans sa lettre à la reine Anne, présentée par l’archiduc, ne refusât à cette souveraine sa bienfaitrice le titre de Majesté: on ne la traitait que de Sérénité[14], selon le style de la cour de Vienne, que l’usage seul pouvait justifier, et que la raison a fait changer depuis, quand la fierté a plié sous la nécessité.

CHAPITRE XX. Pertes en Espagne: pertes des batailles de Ramillies et de Turin, et leurs suites.

Un des premiers exploits de ces troupes anglaises fut de prendre Gibraltar, qui passait avec raison pour imprenable. Une longue chaîne de rochers escarpés en défendent toute approche du côté de terre: il n’y a point de port. Une baie longue, mal sûre et orageuse, y laisse les vaisseaux exposés aux tempêtes et à l’artillerie de la forteresse et du môle: les bourgeois seuls de cette ville la défendraient contre mille vaisseaux et cent mille hommes; mais cette force même fut la cause de la prise. Il n’y avait que cent hommes de garnison: c’en était assez; mais ils négligeaient un service qu’ils croyaient inutile. Le prince de Hesse avait débarqué avec dix-huit cents soldats dans l’isthme qui est au nord derrière la ville: mais, de ce côté-là, un rocher escarpé rend la ville inattaquable. La flotte tira en vain quinze mille coups de canon. Enfin, des matelots, dans une de leurs réjouissances, s’approchèrent dans des barques, sous le môle, dont l’artillerie devait les foudroyer; elle ne joua point. Ils montent sur le môle; ils s’en rendent maîtres; les troupes y accourent; il fallut que cette ville imprenable se rendît (4 août 1704). Elle est encore aux Anglais dans le temps que j’écris[15]. L’Espagne, redevenue une puissance sous le gouvernement de la princesse de Parme, seconde femme de Philippe V, et victorieuse depuis, en Afrique et en Italie, voit encore, avec une douleur impuissante, Gibraltar aux mains d’une nation septentrionale, dont les vaisseaux fréquentaient à peine, il y a deux siècles, la mer Méditerranée.

Immédiatement après la prise de Gibraltar, la flotte anglaise, maîtresse de la mer, attaqua, à la vue de Malaga, le comte de Toulouse, amiral de France: bataille indécise à la vérité, mais dernière époque de la puissance de Louis XIV. Son fils naturel, le comte de Toulouse, amiral du royaume, y commandait cinquante vaisseaux de ligne et vingt-quatre galères. Il se retira avec gloire et sans perte. (Mars 1705) Mais depuis, le roi ayant envoyé treize vaisseaux pour attaquer Gibraltar, tandis que le maréchal de Tessé l’assiégeait par terre, cette double témérité perdit à-la-fois et l’armée et la flotte. Une partie des vaisseaux fut brisée par la tempête; une autre, prise par les Anglais à l’abordage, après une résistance admirable; une autre, brûlée sur les côtes d’Espagne. Depuis ce jour, on ne vit plus de grandes flottes françaises, ni sur l’Océan, ni sur la Méditerranée. La marine rentra presque dans l’état dont Louis XIV l’avait tirée, ainsi que tant d’autres choses éclatantes, qui ont eu sous lui leur orient et leur couchant.

Ces mêmes Anglais, qui avaient pris pour eux Gibraltar, conquirent en six semaines le royaume de Valence et de Catalogne pour l’archiduc Charles. Ils prirent Barcelone, par un hasard qui fut l’effet de la témérité des assiégeants.

Les Anglais étaient sous les ordres d’un des plus singuliers hommes qu’ait jamais porté ce pays si fertile en esprits fiers, courageux, et bizarres. C’était le comte Péterborough, homme qui ressemblait en tout à ces héros dont l’imagination des Espagnols a rempli tant de livres. A quinze ans, il était parti de Londres pour aller faire la guerre aux Maures en Afrique: il avait à vingt ans commencé la révolution d’Angleterre, et s’était rendu le premier en Hollande, auprès du prince d’Orange: mais, de peur qu’on ne soupçonnât la raison de son voyage, il s’était embarqué pour l’Amérique, et de là il était allé à La Haye sur un vaisseau hollandais. Il perdit, il donna tout son bien, et rétablit sa fortune plus d’une fois. Il fesait alors la guerre en Espagne, presque à ses dépens, et nourrissait l’archiduc et toute sa maison. C’était lui qui assiégeait Barcelone avec le prince de Darmstadt[16]. Il lui propose une attaque soudaine aux retranchements qui couvrent le fort Mont-Joui et la ville. Ces retranchements, où le prince de Darmstadt périt, sont emportés l’épée à la main. Une bombe crève dans le fort sur le magasin des poudres, et le fait sauter; le fort est pris; la ville capitule. Le vice-roi parle à Péterborough, à la porte de cette ville. Les articles n’étaient pas encore signés, quand on entend tout-à-coup des cris et des hurlements. «Vous nous trahissez, dit le vice-roi à Péterborough: nous capitulons avec bonne foi, et voilà vos Anglais qui sont entrés dans la ville par les remparts. Ils égorgent, ils pillent, ils violent.» «Vous vous méprenez, répondit le comte Péterborough: il faut que ce soit des troupes du prince de Darmstadt. Il n’y a qu’un moyen de sauver votre ville: c’est de me laisser entrer sur-le-champ avec mes Anglais: j’apaiserai tout, et je reviendrai à la porte achever la capitulation.» Il parlait d’un ton de vérité et de grandeur qui, joint au danger présent, persuada le gouverneur: on le laissa entrer. Il court avec ses officiers; il trouve des Allemands et des Catalans, qui, joints à la populace de la ville, saccageaient les maisons des principaux citoyens; il les chasse; il leur fait quitter le butin qu’ils enlevaient; il rencontre la duchesse de Popoli entre les mains des soldats, prête à être déshonorée; il la rend à son mari. Enfin, ayant tout apaisé, il retourne à cette porte et signe la capitulation. Les Espagnols étaient confondus de voir tant de magnanimité dans les Anglais, que la populace avait pris pour des barbares impitoyables, parcequ’ils étaient hérétiques.

A la perte de Barcelone se joignit encore l’humiliation de vouloir inutilement la reprendre. Philippe V, qui avait pour lui la plus grande partie de l’Espagne, n’avait ni généraux, ni ingénieurs, ni presque de soldats. La France fournissait tout. Le comte de Toulouse revient bloquer le port avec vingt-cinq vaisseaux qui restaient à la France. Le maréchal de Tessé forme le siége, avec trente et un escadrons et trente-sept bataillons: mais la flotte anglaise arrive; la française se retire; le maréchal de Tessé lève le siége avec précipitation. Il laisse dans son camp des provisions immenses: il fuit, et abandonne quinze cents blessés à l’humanité du comte Péterborough. Toutes ces pertes étaient grandes: on ne savait s’il en avait plus coûté auparavant à la France pour vaincre l’Espagne qu’il lui en coûtait alors pour la secourir. Toutefois, le petit-fils de Louis XIV se soutenait par l’affection de la nation castillane, qui met son orgueil à être fidèle, et qui persistait dans son choix.

Les affaires allaient bien en Italie. Louis XIV était vengé du duc de Savoie. Le duc de Vendôme avait d’abord repoussé avec gloire le prince Eugène, à la journée de Cassano, près de l’Adda (16 août 1705): journée sanglante, et l’une de ces batailles indécises pour lesquelles on chante des deux côtés des Te Deum, mais qui ne servent qu’à la destruction des hommes, sans avancer les affaires d’aucun parti. (19 avril 1706) Après la bataille de Cassano, il avait gagné pleinement celle de Calcinato[17], en l’absence du prince Eugène; et ce prince étant arrivé le lendemain de la bataille, avait vu encore un détachement de ses troupes entièrement défait. Enfin les alliés étaient obligés de céder tout le terrain au duc de Vendôme. Il ne restait plus guère que Turin à prendre. On allait l’investir: il ne paraissait pas possible qu’on le secourût. Le maréchal de Villars, vers l’Allemagne, poussait le prince de Bade. Villeroi commandait en Flandre une armée de quatre-vingt mille hommes, et il se flattait de réparer contre Marlborough le malheur qu’il avait essuyé en combattant le prince Eugène. Son trop de confiance en ses propres lumières fut plus que jamais funeste à la France.

Près de la Méhaigne, et vers les sources de la petite Ghette, le maréchal de Villeroi avait campé son armée. Le centre était à Ramillies, village devenu aussi fameux qu’Hochstedt. Il eût pu éviter la bataille. Les officiers-généraux lui conseillaient ce parti; mais le désir aveugle de la gloire l’emporta. (23 mai 1706) Il fit, à ce qu’on prétend, la disposition de manière qu’il n’y avait pas un homme d’expérience qui ne prévît le mauvais succès. Des troupes de recrue, ni disciplinées, ni complètes, étaient au centre: il laissa des bagages entre les lignes de son armée; il posta sa gauche derrière un marais, comme s’il eût voulu l’empêcher d’aller à l’ennemi[18].

Marlborough, qui remarquait toutes ces fautes, arrange son armée pour en profiter. Il voit que la gauche de l’armée française ne peut aller attaquer sa droite; il dégarnit aussitôt cette droite pour fondre vers Ramillies avec un nombre supérieur. M. de Gassion, lieutenant-général, qui voit ce mouvement des ennemis, crie au maréchal: «Vous êtes perdu, si vous ne changez votre ordre de bataille. Dégarnissez votre gauche, pour vous opposer à l’ennemi à nombre égal. Faites rapprocher vos lignes davantage. Si vous tardez un moment, il n’y a plus de ressource.» Plusieurs officiers appuyèrent ce conseil salutaire. Le maréchal ne les crut pas. Marlborough attaque. Il avait affaire à des ennemis rangés en bataille, comme il les eût voulu poster lui-même pour les vaincre. Voilà ce que toute la France a dit; et l’histoire est en partie le récit des opinions des hommes: mais ne devait-on pas dire aussi que les troupes des alliés étaient mieux disciplinées, que leur confiance en leurs chefs et en leurs succès passés leur inspirait plus d’audace? N’y eut-il pas des régiments français qui firent mal leur devoir? Et les bataillons les plus inébranlables au feu ne font-ils pas la destinée des états? L’armée française ne résista pas une demi-heure. On s’était battu près de huit heures à Hochstedt, et on avait tué près de huit mille hommes aux vainqueurs; mais à la journée de Ramillies, on ne leur en tua pas deux mille cinq cents: ce fut une déroute totale: les Français y perdirent vingt mille hommes, la gloire de la nation, et l’espérance de reprendre l’avantage. La Bavière, Cologne, avaient été perdues par la bataille d’Hochstedt; toute la Flandre espagnole le fut par celle de Ramillies. Marlborough entra victorieux dans Anvers, dans Bruxelles: il prit Ostende: Menin se rendit à lui.

Le maréchal de Villeroi, au désespoir, n’osait écrire au roi cette défaite. Il resta cinq jours sans envoyer de courriers. Enfin il écrivit la confirmation de cette nouvelle qui consternait déjà la cour de France. Et quand il reparut devant le roi, ce monarque, au lieu de lui faire des reproches, lui dit: «Monsieur le maréchal, on n’est pas heureux à notre âge.»

Le roi tire aussitôt le duc de Vendôme d’Italie, où il ne le croyait pas nécessaire, pour l’envoyer en Flandre réparer, s’il est possible, ce malheur. Il espérait du moins, avec apparence de raison, que la prise de Turin le consolerait de tant de pertes. Le prince Eugène n’était pas à portée de paraître pour secourir cette ville. Il était au-delà de l’Adige; et ce fleuve, bordé en-deçà d’une longue chaîne de retranchements, semblait rendre le passage impraticable. Cette grande ville était assiégée par quarante-six escadrons et cent bataillons.

Le duc de La Feuillade, qui les commandait, était l’homme le plus brillant et le plus aimable du royaume; et quoique gendre du ministre, il avait pour lui la faveur publique. Il était fils de ce maréchal de La Feuillade qui érigea la statue de Louis XIV dans la place des Victoires. On voyait en lui le courage de son père, la même ambition, le même éclat, avec plus d’esprit. Il attendait, pour récompense de la conquête de Turin, le bâton de maréchal de France. Chamillart, son beau-père, qui l’aimait tendrement, avait tout prodigué pour lui assurer le succès. L’imagination est effrayée du détail des préparatifs de ce siége. Les lecteurs qui ne sont point à portée d’entrer dans ces discussions, seront peut-être bien aises de trouver ici quel fut cet immense et inutile appareil.

On avait fait venir cent quarante pièces de canon; et il est à remarquer que chaque gros canon monté revient à environ deux mille écus. Il y avait cent dix mille boulets, cent six mille cartouches d’une façon et trois cent mille d’une autre, vingt et un mille bombes, vingt-sept mille sept cents grenades, quinze mille sacs à terre, trente mille instruments pour le pionnage, douze cent mille livres de poudre. Ajoutez à ces munitions, le plomb, le fer, et le fer-blanc, les cordages, tout ce qui sert aux mineurs, le soufre, le salpêtre, les outils de toute espèce. Il est certain que les frais de tous ces préparatifs de destruction suffiraient pour fonder et pour faire fleurir la plus nombreuse colonie. Tout siége de grande ville exige ces frais immenses; et quand il faut réparer chez soi un village ruiné, on le néglige.

Le duc de La Feuillade, plein d’ardeur et d’activité, plus capable que personne des entreprises qui ne demandaient que du courage, mais incapable de celles qui exigeaient de l’art, de la méditation, et du temps, pressait ce siége contre toutes les règles. Le maréchal de Vauban, le seul général peut-être qui aimât mieux l’état que soi-même, avait proposé au duc de La Feuillade de venir diriger le siége comme ingénieur, et de servir dans son armée comme volontaire; mais la fierté de La Feuillade prit les offres de Vauban pour de l’orgueil caché sous de la modestie. Il fut piqué que le meilleur ingénieur de l’Europe lui voulût donner des avis. Il manda, dans une lettre que j’ai vue: J’espère prendre Turin à la Cohorn. Ce Cohorn était le Vauban des alliés, bon ingénieur, bon général, et qui avait pris plus d’une fois des places fortifiées par Vauban. Après une telle lettre, il fallait prendre Turin: mais l’ayant attaqué par la citadelle, qui était le côté le plus fort, et n’ayant pas même entouré toute la ville, des secours, des vivres, pouvaient y entrer; le duc de Savoie pouvait en sortir: et plus le duc de La Feuillade mettait d’impétuosité dans des attaques réitérées et infructueuses, plus le siége traînait en longueur.

Le duc de Savoie sortit de la ville avec quelques troupes de cavalerie, pour donner le change au duc de La Feuillade. Celui-ci se détache du siége pour courir après le prince, qui, connaissant mieux le terrain, échappe à ses poursuites. La Feuillade manque le duc de Savoie, et la conduite du siége en souffre.

Presque tous les historiens ont assuré que le duc de La Feuillade ne voulait point prendre Turin: ils prétendent qu’il avait juré à madame la duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père; ils débitent que cette princesse engagea madame de Maintenon à faire prendre toutes les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque tous les officiers de cette armée en ont été long-temps persuadés: mais c’était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des nouvellistes, et qui déshonorent les histoires. Il eût été d’ailleurs bien contradictoire que le même général eût voulu manquer Turin et prendre le duc de Savoie.

Depuis le 13 mai jusqu’au 20 juin, le duc de Vendôme, au bord de l’Adige, favorisait ce siége; et il comptait, avec soixante-dix bataillons et soixante escadrons, fermer tous les passages au prince Eugène.

Le général des Impériaux manquait d’hommes et d’argent. Les merciers de Londres lui prêtèrent environ six millions de nos livres: il fit enfin venir des troupes des cercles de l’empire. La lenteur de ces secours eût pu perdre l’Italie; mais la lenteur du siége de Turin était encore plus grande.

Vendôme était déjà nommé pour aller réparer les pertes de la Flandre. Mais avant de quitter l’Italie, il souffre que le prince Eugène passe l’Adige: il lui laisse traverser le canal Blanc, enfin le Pô même, fleuve plus large et en quelques endroits plus difficile que le Rhône. Le général français ne quitta les bords du Pô qu’après avoir vu le prince Eugène en état de pénétrer jusqu’auprès de Turin. Ainsi il laissa les affaires dans une grande crise en Italie, tandis qu’elles paraissaient désespérées en Flandre, en Allemagne, et en Espagne.

Le duc de Vendôme va donc rassembler vers Mons les débris de l’armée de Villeroi; et le duc d’Orléans, neveu de Louis XIV, vient commander vers le Pô les troupes du duc de Vendôme. Ces troupes étaient en désordre, comme si elles avaient été battues. Eugène avait passé le Pô à la vue de Vendôme; il passe le Tanaro aux yeux du duc d’Orléans; il prend Carpi, Correggio, Reggio; il dérobe une marche aux Français; enfin il joint le duc de Savoie auprès d’Asti. Tout ce que put faire le duc d’Orléans, ce fut de venir joindre le duc de La Feuillade au camp devant Turin. Le prince Eugène le suit en diligence. Il y avait alors deux partis à prendre: celui d’attendre le prince Eugène dans les lignes de circonvallation, ou celui de marcher à lui, lorsqu’il était encore auprès de Veillane. Le duc d’Orléans assemble un conseil de guerre: ceux qui le composaient étaient le maréchal de Marsin, celui-là même qui avait perdu la bataille d’Hochstedt, le duc de La Feuillade, Albergotti, Saint-Fremont, et d’autres lieutenants-généraux. «Messieurs, leur dit le duc d’Orléans, si nous restons dans nos lignes, nous perdons la bataille. Notre circonvallation est de cinq lieues d’étendue: nous ne pouvons border tous ces retranchements. Vous voyez ici le régiment de la marine qui n’est que sur deux hommes de hauteur: là vous voyez des endroits entièrement dégarnis. La Doire, qui passe dans notre camp, empêchera nos troupes de se porter mutuellement de prompts secours. Quand le Français attend qu’on l’attaque, il perd le plus grand de ses avantages, cette impétuosité et ces premiers moments d’ardeur qui décident si souvent du gain des batailles. Croyez-moi, il faut marcher à l’ennemi.» Tous les lieutenants-généraux répondirent: Il faut marcher. Alors le maréchal de Marsin tire de sa poche un ordre du roi, par lequel on devait déférer à son avis en cas d’action: et son avis fut de rester dans les lignes.

Le duc d’Orléans, indigné, vit qu’on ne l’avait envoyé à l’armée que comme un prince du sang, et non comme un général; et, forcé de suivre le conseil du maréchal de Marsin, il se prépara à ce combat si désavantageux.

Les ennemis paraissaient vouloir former à-la-fois plusieurs attaques. Leurs mouvements jetaient l’incertitude dans le camp des Français. Le duc d’Orléans voulait une chose, Marsin et La Feuillade une autre: on disputait, on ne concluait rien. Enfin on laisse les ennemis passer la Doire. Ils avancent sur huit colonnes de vingt-cinq hommes de profondeur. Il faut dans l’instant leur opposer des bataillons d’une épaisseur assez forte.

Albergotti, placé loin de l’armée sur la montagne des Capucins, avait avec lui vingt mille hommes, et n’avait en tête que des milices qui n’osaient l’attaquer. On lui envoie demander douze mille hommes. Il répond qu’il ne peut se dégarnir: il donne des raisons spécieuses; on les écoute: le temps se perd. (7 septembre 1706) Le prince Eugène attaque les retranchements, et au bout de deux heures il les force. Le duc d’Orléans blessé s’était retiré pour se faire panser. A peine était-il entre les mains des chirurgiens qu’on lui apprend que tout est perdu, que les ennemis sont maîtres du camp, et que la déroute est générale. Aussitôt il faut fuir; les lignes, les tranchées, sont abandonnées, l’armée dispersée. Tous les bagages, les provisions, les munitions, la caisse militaire, tombent dans les mains du vainqueur.

Le maréchal de Marsin, blessé à la cuisse, est fait prisonnier. Un chirurgien du duc de Savoie lui coupa la cuisse, et le maréchal mourut quelques moments après l’opération. Le chevalier Méthuin, ambassadeur d’Angleterre auprès du duc de Savoie, le plus généreux, le plus franc, et le plus brave homme de son pays qu’on ait jamais employé dans les ambassades, avait toujours combattu à côté de ce souverain. Il avait vu prendre le maréchal de Marsin, et il fut témoin de ses derniers moments. Il m’a raconté que Marsin lui dit ces propres mots: «Croyez au moins, Monsieur, que ç’a été contre mon avis que nous vous avons attendu dans nos lignes.» Ces paroles semblaient contredire formellement ce qui s’était passé dans le conseil de guerre, et elles étaient pourtant vraies; c’est que le maréchal de Marsin, en prenant congé à Versailles, avait représenté au roi qu’il fallait aller aux ennemis, en cas qu’ils parussent pour secourir Turin; mais Chamillart, intimidé par les défaites précédentes, avait fait décider qu’on devait attendre, et non présenter la bataille; et cet ordre, donné dans Versailles, fut cause que soixante mille hommes furent dispersés. Les Français n’avaient pas eu plus de deux mille hommes tués dans cette bataille: mais on a déjà vu que le carnage fait moins que la consternation. L’impossibilité de subsister, qui ferait retirer une armée après la victoire, ramena vers le Dauphiné les troupes après la défaite. Tout était si en désordre que le comte de Médavi-Grancei, qui était alors dans le Mantouan avec un corps de troupes (9 septembre 1706), et qui battit à Castiglione les Impériaux commandés par le landgrave de Hesse, depuis roi de Suède[19], ne remporta qu’une victoire inutile, quoique complète. On perdit en peu de temps le Milanais, le Mantouan, le Piémont, et enfin le royaume de Naples.

CHAPITRE XXI. Suite des disgraces de la France et de l’Espagne. Louis XIV envoie son principal ministre demander en vain la paix. Bataille de Malplaquet perdue, etc.

La bataille d’Hochstedt avait coûté à Louis XIV la plus florissante armée, et tout le pays du Danube au Rhin; elle avait coûté à la maison de Bavière tous ses états. La journée de Ramillies avait fait perdre toute la Flandre jusqu’aux portes de Lille. La déroute de Turin avait chassé les Français d’Italie, ainsi qu’ils l’ont toujours été dans toutes les guerres depuis Charlemagne. Il restait des troupes dans le Milanais, et cette petite armée victorieuse sous le comte de Médavi. On occupait encore quelques places. On proposa de céder tout à l’empereur pourvu qu’il laissât retirer ces troupes, qui montaient à près de quinze mille hommes. L’empereur accepta cette capitulation. Le duc de Savoie y consentit. Ainsi l’empereur, d’un trait de plume, devint le maître paisible en Italie. La conquête du royaume de Naples et de Sicile lui fut assurée. Tout ce qu’on avait regardé en Italie comme feudataire fut traité comme sujet. Il taxa la Toscane à cent cinquante mille pistoles, Mantoue à quarante mille. Parme, Modène, Lucques, Gênes, malgré leur liberté, furent comprises dans ces impositions.

L’empereur qui jouit de tous ces avantages n’était pas ce Léopold, ancien rival de Louis XIV, qui, sous les apparences de la modération, avait nourri sans éclat une ambition profonde. C’était son fils aîné Joseph, vif, fier, emporté, et qui cependant ne fut pas plus grand guerrier que son père. Si jamais empereur parut fait pour asservir l’Allemagne et l’Italie, c’était Joseph Iᵉʳ. Il domina delà les monts: il rançonna le pape: il fit mettre de sa seule autorité, en 1706, les électeur de Bavière et de Cologne au ban de l’empire: il les dépouilla de leur électorat: il retint en prison les enfants du Bavarois, et leur ôta jusqu’à leur nom[20]. Leur père n’eut d’autre ressource que d’aller traîner sa disgrace en France et dans les Pays-Bas. Philippe V lui céda depuis toute la Flandre espagnole en 1712[21]. S’il avait gardé cette province, c’était un établissement qui valait mieux que la Bavière, et qui le délivrait de l’assujettissement à la maison d’Autriche: mais il ne put jouir que des villes de Luxembourg, de Namur, et de Charleroi; le reste était aux vainqueurs.

Tout semblait déjà menacer ce Louis XIV qui avait auparavant menacé l’Europe. Le duc de Savoie pouvait entrer en France. L’Angleterre et l’Écosse se réunissaient pour ne plus composer qu’un seul royaume; ou plutôt l’Écosse, devenue province de l’Angleterre, contribuait à la puissance de son ancienne rivale. Tous les ennemis de la France semblaient, vers la fin de 1706 et au commencement de 1707, acquérir des forces nouvelles, et la France toucher à sa ruine. Elle était pressée de tous côtés, et sur mer et sur terre. De ces flottes formidables que Louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. En Allemagne, Strasbourg était encore frontière; mais Landau perdu laissait toujours l’Alsace exposée. La Provence était menacée d’une invasion par terre et par mer. Ce qu’on avait perdu en Flandre fesait craindre pour le reste. Cependant, malgré tant de désastres, le corps de la France n’était point encore entamé; et, dans une guerre si malheureuse, elle n’avait encore perdu que des conquêtes.

Louis XIV fit face partout. Quoique partout affaibli, il résistait, ou protégeait, ou attaquait encore de tous côtés. Mais on fut aussi malheureux en Espagne qu’en Italie, en Allemagne, et en Flandre. On prétend que le siége de Barcelone avait été encore plus mal conduit que celui de Turin.

Le comte de Toulouse n’avait paru que pour ramener sa flotte à Toulon. Barcelone secourue, le siége abandonné, l’armée française diminuée de moitié s’était retirée sans munitions dans la Navarre, petit royaume qu’on conservait aux Espagnols, et dont nos rois ajoutent encore le titre à celui de France, par un usage qui semble au-dessous de leur grandeur.

A ces désastres s’en joignait un autre, qui parut décisif. Les Portugais, avec quelques Anglais, prirent toutes les places devant lesquelles ils se présentèrent, et s’avancèrent jusque dans l’Estramadoure espagnole, différente de celle du Portugal. C’était un Français devenu pair d’Angleterre qui les commandait, milord Galloway, autrefois comte de Ruvigny; tandis que le duc de Berwick, Anglais et neveu de Marlborough, était à la tête des troupes de France et d’Espagne, qui ne pouvaient plus arrêter les victorieux.

Philippe V, incertain de sa destinée, était dans Pampelune. Charles, son compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne: il était maître de l’Aragon, de la province de Valence, de Carthagène, d’une partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar pour eux, et lui avaient donné Minorque, Iviça, et Alicante. Les chemins d’ailleurs lui étaient ouverts jusqu’à Madrid. (26 juin 1706) Galloway y entra sans résistance, et fit proclamer roi l’archiduc Charles. Un simple détachement le fit aussi proclamer à Tolède[22].

Tout parut alors si désespéré pour Philippe V, que le maréchal de Vauban, le premier des ingénieurs, le meilleur des citoyens, homme toujours occupé de projets, les uns utiles, les autres peu praticables, et tous singuliers, proposa à la cour de France d’envoyer Philippe V régner en Amérique; ce prince y consentit. On l’eût fait embarquer avec les Espagnols attachés à son parti. L’Espagne eût été abandonnée aux factions civiles. Le commerce du Pérou et du Mexique n’eût plus été que pour les Français; et dans ce revers de la famille de Louis XIV, la France eût encore trouvé sa grandeur. On délibéra sur ce projet à Versailles: mais la constance des Castillans et les fautes des ennemis conservèrent la couronne à Philippe V. Les peuples aimaient dans Philippe le choix qu’ils avaient fait, et dans sa femme, fille du duc de Savoie, le soin qu’elle prenait de leur plaire, une intrépidité au-dessus de son sexe, et une constance agissante dans le malheur. Elle allait elle-même de ville en ville animer les cœurs, exciter le zèle, et recevoir les dons que lui apportaient les peuples. Elle fournit ainsi à son mari plus de deux cent mille écus en trois semaines. Aucun des grands, qui avaient juré d’être fidèles, ne fut traître. Quand Galloway fit proclamer l’archiduc dans Madrid, on cria: Vive Philippe! et à Tolède, le peuple ému chassa ceux qui avaient proclamé l’archiduc.

Les Espagnols avaient jusque-là fait peu d’efforts pour soutenir leur roi; ils en firent de prodigieux quand ils le virent abattu, et montrèrent en cette occasion une espèce de courage contraire à celui des autres peuples, qui commencent par de grands efforts, et qui se rebutent. Il est difficile de donner un roi à une nation malgré elle. Les Portugais, les Anglais, les Autrichiens, qui étaient en Espagne, furent harcelés partout, manquèrent de vivres, firent des fautes presque toujours inévitables dans un pays étranger, et furent battus en détail. (22 septembre 1706) Enfin Philippe V, trois mois après être sorti de Madrid en fugitif, y rentra triomphant, et fut reçu avec autant d’acclamations que son rival avait éprouvé de froideur et de répugnance.

Louis XIV redoubla ses efforts quand il vit que les Espagnols en fesaient; et tandis qu’il veillait à la sûreté de toutes les côtes sur l’Océan et sur la Méditerranée, en y plaçant des milices; tandis qu’il avait une armée en Flandre, une auprès de Strasbourg, un corps dans la Navarre, un dans le Roussillon, il envoyait encore de nouvelles troupes au maréchal de Berwick dans la Castille.

(25 avril 1707) Ce fut avec ces troupes, secondées des Espagnols, que Berwick gagna la bataille importante d’Almanza sur Galloway[23]. Almanza, ville bâtie par les Maures, est sur la frontière de Valence: cette belle province fut le prix de la victoire[24]. Ni Philippe V ni l’archiduc ne furent présents à cette journée; et c’est sur quoi le fameux comte Péterborough, singulier en tout, s’écria «qu’on était bien bon de se battre pour eux.» C’est ce qu’il manda au maréchal de Tessé, et c’est ce que je tiens de sa bouche. Il ajoutait qu’il n’y avait que des esclaves qui combattissent pour un homme, et qu’il fallait combattre pour une nation. Le duc d’Orléans, qui voulait être à cette action, et qui devait commander en Espagne, n’arriva que le lendemain; mais il profita de la victoire; il prit plusieurs places, et entre autres Lérida, l’écueil du grand Condé[25].

(22 mai 1707) D’un autre côté, le maréchal de Villars, remis en France à la tête des armées, uniquement parcequ’on avait besoin de lui, réparait en Allemagne le malheur de la journée d’Hochstedt. Il avait forcé les lignes de Stolhoffen au-delà du Rhin, dissipé toutes les troupes ennemies, étendu les contributions à cinquante lieues à la ronde, pénétré jusqu’au Danube. Ce succès passager fesait respirer sur les frontières de l’Allemagne; mais en Italie tout était perdu. Le royaume de Naples sans défense, et accoutumé à changer de maître, était sous le joug des victorieux; et le pape, qui n’avait pu empêcher que les troupes allemandes passassent par son territoire, voyait, sans oser murmurer, que l’empereur se fît son vassal malgré lui. C’est un grand exemple de la force des opinions reçues, et du pouvoir de la coutume, qu’on puisse toujours s’emparer de Naples sans consulter le pape, et qu’on n’ose jamais lui en refuser l’hommage.

Pendant que le petit-fils de Louis XIV perdait Naples, l’aïeul était sur le point de perdre la Provence et Le Dauphiné. Déjà le duc de Savoie et le prince Eugène y étaient entrés par le Col de Tende. Ces frontières n’étaient pas défendues comme le sont la Flandre et l’Alsace, théâtre éternel de la guerre, hérissé de citadelles que le danger avait averti d’élever. Point de pareilles précautions vers le Var, point de ces fortes places qui arrêtent l’ennemi, et qui donnent le temps d’assembler des armées. Cette frontière a été négligée jusqu’à nos jours, sans que peut-être on puisse en alléguer d’autre raison, sinon que les hommes étendent rarement leurs soins de tous les cotés. Le roi de France voyait, avec une indignation douloureuse, que ce même duc de Savoie, qui un an auparavant n’avait presque plus que sa capitale, et le prince Eugène, qui avait été élevé dans sa cour, fussent prêts de lui enlever Toulon et Marseille.

(Août 1707) Toulon était assiégé et pressé: une flotte anglaise, maîtresse de la mer, était devant le port, et le bombardait. Un peu plus de diligence, de précautions, et de concert, auraient fait tomber Toulon. Marseille sans défense n’aurait pas tenu; et il était vraisemblable que la France allait perdre deux provinces. Mais le vraisemblable n’arrive pas toujours. On eut le temps d’envoyer des secours. On avait détaché des troupes de l’armée du maréchal de Villars, dès que ces provinces avaient été menacées; et on sacrifia les avantages qu’on avait en Allemagne pour sauver une partie de la France. Le pays par où les ennemis pénétraient est sec, stérile, hérissé de montagnes; les vivres rares; la retraite difficile. Les maladies, qui désolèrent l’armée ennemie, combattirent encore pour Louis XIV. (22 août 1707) Le siége de Toulon fut levé, et bientôt la Provence délivrée, et le Dauphiné hors de danger: tant le succès d’une invasion est rare, quand on n’a pas de grandes intelligences dans le pays. Charles-Quint y avait échoué; et, de nos jours, les troupes de la reine de Hongrie y échouèrent encore[26].

Cependant cette irruption, qui avait coûté beaucoup aux alliés, ne coûtait pas moins aux Français: elle avait ravagé une grande étendue de terrain, et divisé les forces.

L’Europe ne s’attendait pas que dans un temps d’épuisement, et lorsque la France comptait pour un grand succès d’être échappée à une invasion, Louis XIV aurait assez de grandeur et de ressources pour tenter lui-même une invasion dans la Grande-Bretagne, malgré le dépérissement de ses forces maritimes, et malgré les flottes des Anglais, qui couvraient la mer. Ce projet fut proposé par des Écossais attachés au fils de Jacques II. Le succès était douteux; mais Louis XIV envisagea une gloire certaine dans la seule entreprise. Il a dit lui-même que ce motif l’avait déterminé autant que l’intérêt politique.

Porter la guerre, dans la Grande-Bretagne; tandis qu’on en soutenait le fardeau si difficilement en tant d’autres endroits, et tenter de rétablir du moins sur le trône d’Écosse le fils de Jacques II, pendant qu’on pouvait à peine maintenir Philippe V sur celui d’Espagne, c’était une idée pleine de grandeur, et qui, après tout, n’était pas destituée de vraisemblance.

Parmi les Écossais, tous ceux qui ne s’étaient pas vendus à la cour de Londres gémissaient d’être dans la dépendance des Anglais. Leurs vœux secrets appelaient unanimement le descendant de leurs anciens rois, chassé, au berceau, des trônes d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande, et à qui on avait disputé jusqu’à sa naissance. On lui promit qu’il trouverait trente mille hommes en armes qui combattraient pour lui, s’il pouvait seulement débarquer vers Édimbourg avec quelque secours de la France.

Louis XIV, qui dans ses prospérités passées avait fait tant d’efforts pour le père, en fit autant pour le fils dans le temps même de ses revers. Huit vaisseaux de guerre, soixante et dix bâtiments de transport, furent préparés à Dunkerque. (Mars 1708) Six mille hommes furent embarqués. Le comte de Gacé, depuis maréchal de Matignon, commandait les troupes. Le chevalier de Forbin Janson, l’un des plus grands hommes de mer, conduisait la flotte. La conjoncture paraissait favorable; il n’y avait en Écosse que trois mille hommes de troupes réglées. L’Angleterre était dégarnie. Ses soldats étaient occupés en Flandre sous le duc de Marlborough. Mais il fallait arriver; et les Anglais avaient en mer une flotte de près de cinquante vaisseaux de guerre. Cette entreprise fut entièrement semblable à celle que nous avons vue, en 1744, en faveur du petit-fils de Jacques II. Elle fut prévenue par les Anglais. Des contre-temps la dérangèrent. Le ministère de Londres eut même le temps de faire revenir douze bataillons de Flandre. On se saisit dans Édimbourg des hommes les plus suspects. Enfin le prétendant s’étant présenté aux côtes d’Écosse, et n’ayant point vu les signaux convenus, tout ce que put faire le chevalier de Forbin, ce fut de le ramener à Dunkerque. Il sauva la flotte; mais tout le fruit de l’entreprise fut perdu. Il n’y eut que Matignon qui y gagna. Ayant ouvert les ordres de la cour en pleine mer, il y vit les provisions de maréchal de France; récompense de ce qu’il voulut et qu’il ne put faire.

Quelques historiens[27] ont supposé que la reine Anne était d’intelligence avec son frère. C’est une trop grande simplicité de penser qu’elle invitât son compétiteur à la venir détrôner. On a confondu les temps: on a cru qu’elle le favorisait alors, parceque depuis elle le regarda en secret comme son héritier. Mais qui peut jamais vouloir être chassé par son successeur?

Tandis que les affaires de la France devenaient de jour en jour plus mauvaises, le roi crut qu’en fesant paraître le duc de Bourgogne, son petit-fils, à la tête des armées de Flandre, la présence de l’héritier présomptif de la couronne ranimerait l’émulation, qui commençait trop à se perdre. Ce prince, d’un esprit ferme et intrépide, était pieux, juste, et philosophe. Il était fait pour commander à des sages. Élève de Fénélon, archevêque de Cambrai, il aimait ses devoirs: il aimait les hommes; il voulait les rendre heureux. Instruit dans l’art de la guerre, il regardait cet art plutôt comme le fléau du genre humain et comme une nécessité malheureuse, que comme une source de véritable gloire. On opposa ce prince philosophe au duc de Marlborough: on lui donna pour l’aider le duc de Vendôme. Il arriva ce qu’on ne voit que trop souvent: le grand capitaine ne fut pas assez écouté, et le conseil du prince balança souvent les raisons du général. Il se forma deux partis; et dans l’armée des alliés il n’y en avait qu’un, celui de la cause commune. Le prince Eugène était alors sur le Rhin; mais toutes les fois qu’il fut avec Marlborough, ils n’eurent jamais qu’un sentiment.

Le duc de Bourgogne était supérieur en forces: la France, que l’Europe croyait épuisée, lui avait fourni une armée de près de cent mille hommes, et les alliés n’en avaient alors que quatre-vingt mille. Il avait encore l’avantage des négociations dans un pays si long-temps espagnol, fatigué de garnisons hollandaises, et où beaucoup de citoyens penchaient pour Philippe V. Des intelligences lui ouvrirent les portes de Gand et d’Ypres: mais les manœuvres de guerre firent évanouir le fruit des manœuvres de politique. La division, qui mettait de l’incertitude dans le conseil de guerre, fit que d’abord on marcha vers la Dandre, et que deux heures après on rebroussa vers l’Escaut, à Oudenarde: ainsi on perdit du temps. On trouva le prince Eugène et Marlborough qui n’en perdaient point, et qui étaient unis. (11 juillet 1708) On fut mis en déroute vers Oudenarde: ce n’était pas une grande bataille, mais ce fut une fatale retraite. Les fautes se multiplièrent. Les régiments allaient où ils pouvaient, sans recevoir aucun ordre. Il y eut même plus de quatre mille hommes qui furent pris en chemin, par l’armée ennemie, à quelques milles du champ de bataille.

L’armée, découragée, se retira sans ordre sous Gand, sous Tournai, sous Ypres, et laissa tranquillement le prince Eugène, maître du terrain, assiéger Lille avec une armée moins nombreuse.

Mettre le siége devant une ville aussi grande et aussi fortifiée que Lille, sans être maître de Gand, sans pouvoir tirer ses convois que d’Ostende, sans les pouvoir conduire que par une chaussée étroite, au hasard d’être à tout moment surpris, c’est ce que l’Europe appela une action téméraire, mais que la mésintelligence et l’esprit d’incertitude qui régnaient dans l’armée française rendirent excusable; c’est enfin ce que le succès justifia. Leurs grands convois, qui pouvaient être enlevés, ne le furent point. Les troupes qui les escortaient, et qui devaient être battues par un nombre supérieur, furent victorieuses. L’armée du duc de Bourgogne, qui pouvait attaquer les retranchements de l’armée ennemie, encore imparfaits, ne les attaqua pas. (23 octobre 1708) Lille fut prise, au grand étonnement de toute l’Europe, qui croyait le duc de Bourgogne plus en état d’assiéger Eugène et Marlborough, que ces généraux en état d’assiéger Lille. Le maréchal de Boufflers la défendit pendant près de quatre mois.

Notes in this chapter

Note 1 · Plus connu comme homme d’état sous le nom de Clarendon: il a laissé une Histoire des guerres civiles d’Angleterre sous Charles Iᵉʳ, et plusiNote 2 · On lui déclara, lorsqu’il se proposait d’aller voir à Milan son gendre Philippe V, qu’il ne serait reçu que comme un de ses courtisans, et qNote 3 · Voyez les Mémoires manuscrits de Dangeau; on les cite ici parceque ce fait rapporté par eux a été souvent confirmé par le maréchal de La FeuNote 4 · Le maréchal de Berwick rapporte, dans ses Mémoires, que Louis XIV l’ayant consulté sur un plan imaginé par Chamillart, pour la campagne de 1Note 5 · Le compilateur des Mémoires de madame de Maintenon dit que, vers la fin de la guerre précédente, le marquis de Nangis, colonel du régiment dNote 6 · Par les instructions à moi envoyées, et puisées dans le dépôt des affaires étrangères, il est évident que le prince Eugène était déjà parti Note 7 · L’auteur, qui dans sa jeunesse eut l’honneur de le voir souvent, a droit d’assurer que c’était là son caractère. La Beaumelle, qui insulte lNote 8 · Voyez les Mémoires de Dangeau. On chantait à la cour, à Paris, et dans l’armée: Français, rendez grace à Bellone. Votre bonheur est sans égaNote 9 · Voyez tome XVI, pages 372, 362, 397. B.Note 10 · Voltaire a mis en vers ces paroles: voyez, tome XII, le troisième de ses Discours sur l’homme. B.Note 11 · Tout ceci doit se trouver dans les Mémoires du maréchal de Villars, manuscrits; j’y ai lu ces détails. Le premier tome imprimé de ces MémoirNote 12 · Voyez chap. XXXVI. B.Note 13 · Reboulet assure que l’empereur Léopold fit ériger cette pyramide: on le crut en effet en France; le maréchal de Villars, en 1707, envoya cinNote 14 · Reboulet dit que la chancellerie allemande donnait aux rois le titre de Dilection; mais c’est celui des électeurs.Note 15 · En 1740.—Cette place est restée aux Anglais à la paix de 1748, à celle de 1763, et enfin à celle de 1783, après avoir essuyé un long blocus.Note 16 · L’histoire de Reboulet appelle ce prince chef des factieux, comme s’il eût été un Espagnol révolté contre Philippe V.Note 17 · C’était, à la vérité, un comte de Revontlau, né en Danemark, qui commandait au combat de Calcinato; mais il n’y avait que des troupes impériNote 18 · Voyez les Mémoires de Feuquières.Note 19 · Sous le nom de Frédéric: voyez ma note, tome XXIV, page 358. B.Note 20 · Le duc de Bavière était père de ce jeune prince, appelé par Charles II au trône d’Espagne, et mort à Bruxelles. L’électeur, dans son manifesNote 21 · Dans l’histoire de Reboulet, il est dit qu’il eut cette souveraineté dès l’an 1700; mais alors il n’avait que la vice-royauté.Note 22 · On tint à Madrid, au nom de l’archiduc, plusieurs conseils où furent appelés les hommes les plus distingués de son parti. Le marquis de RibaNote 23 · Berwick avait commandé avec succès en Espagne pendant l’année 1704. Des intrigues de cour le firent rappeler. Le maréchal de Tessé demandaitNote 24 · Voltaire a rapporté ailleurs (voyez tome XXXIX, page 247) une lettre écrite à Berwick, sur la victoire d’Almanza. B.Note 25 · L’armée du duc d’Orléans prit aussi Saragosse; lorsque les troupes françaises parurent à la vue de la ville, on fit accroire au peuple que cNote 26 · Le respect pour la vérité dans les plus petites choses oblige encore de relever le discours que le compilateur des Mémoires de madame de MaiNote 27 · Entre autres Reboulet, page 233 du tome VIII. Il fonde ses soupçons sur ceux du chevalier de Forbin. Celui qui a donné au public tant de men
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