ACTE V.
Reading edition
SCÈNE PREMIÈRE.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
XÉNOCLÈS. Je remets en vos mains et l'une et l'autre lettre Que l'esclave Damis aux miennes vient de mettre. 1705 Vous y verrez, Seigneur, quels sont les attentats.... (Il lui donne deux lettres, dont il lit l'inscription.) AGÉSILAS. Au sénateur Cratès, a l'éphore Arsidas. Spitridate et Cotys sont de l'intelligence? XÉNOCLÈS. Non; il s'est caché d'eux en cette conférence; Il a plaint leur malheur, et de tout son pouvoir;1710 Mais sa prudence enfin tous deux vous les renvoie, Sans leur donner aucun espoir D'obtenir que de vous ce qui feroit leur joie. AGÉSILAS. Par cette déférence il croit les mieux aigrir; Et rejetant sur moi ce qu'ils ont à souffrir.... 1715 XÉNOCLÈS. Vous avez mandé Spitridate, Il entre ici. AGÉSILAS. Gardons qu'à ses yeux rien n'éclate.
SCÈNE II.
AGÉSILAS, SPITRIDATE, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS. Aglatide, Seigneur, a-t-elle encor vos vœux? SPITRIDATE. Non, Seigneur; mais enfin ils ne vont pas loin d'elle, Et sa sœur a fait naître une flamme nouvelle 1720 En la place des premiers feux. AGÉSILAS. Elpinice? SPITRIDATE. Elle-même. AGÉSILAS. Ainsi toujours pour gendre Vous vous donnez à Lysander? SPITRIDATE. Seigneur, contre l'amour peut-on bien se défendre? A peine attaque-t-il qu'on brûle de se rendre: 1725 Le plus ferme courage est ravi de céder; Et j'ai trouvé ma foi plus facile à reprendre Que mon cœur à redemander. AGÉSILAS. Si vous considériez.... SPITRIDATE. Seigneur, que considère Un cœur d'un vrai mérite heureusement charmé? 1730 L'amour n'est plus amour sitôt qu'il délibère, Et vous le sauriez trop si vous aviez aimé. AGÉSILAS. Seigneur, j'aimois à Sparte et j'aime dans Éphèse. L'un et l'autre objet est charmant; Mais bien que l'un m'ait plu, bien que l'autre me plaise, 1735 Ma raison m'en a su défendre également. SPITRIDATE. La mienne suivroit mieux un plus commun exemple. Si vous aimez, Seigneur, ne vous refusez rien, Ou souffrez que je vous contemple Comme un cœur au-dessus du mien. 1740 Des climats différents la nature est diverse: La Grèce a des vertus qu'on ne voit point en Perse. Permettez qu'un Persan n'ose vous imiter, Que sur votre partage il craigne d'attenter, Qu'il se contente à moins de gloire, 1745 Et trouve en sa foiblesse un destin assez doux Pour ne point envier cette haute victoire, Que vous seul avez droit de remporter sur vous. AGÉSILAS. Mais de mon ennemi rechercher l'alliance! SPITRIDATE. De votre ennemi! AGÉSILAS. Non, Lysander ne l'est pas; 1750 Mais s'il faut vous le dire, il y court à grands pas. SPITRIDATE. C'en est assez: je dois me faire violence Et renonce à plus croire ou mes yeux, ou mon cœur. Ne m'ordonnez-vous rien sur l'hymen de ma sœur? Cotys l'aime. AGÉSILAS. Il est roi, je ne suis pas son maître;1755 Et Mandane ni vous n'êtes pas mes sujets. L'aime-t-elle? SPITRIDATE. Il se peut. Lui ferai-je connoître Que vous auriez d'autres projets? AGÉSILAS. C'est me connoître mal; je ne contrains personne. SPITRIDATE. Peut-être qu'elle n'aime encor que sa couronne; 1760 Et je ne sais pas bien où pencheroit son choix, Si le ciel lui donnoit à choisir de deux rois. Vous l'avez jusqu'ici de tant d'honneurs comblée, De tant de faveurs accablée, Qu'à vos ordres ses vœux sans peine assujettis.... 1765 AGÉSILAS. L'ingrate! SPITRIDATE. Je réponds de sa reconnoissance, Et qu'elle ne consent à l'espoir de Cotys Que pour le maintenir dans votre dépendance. Pourroit-elle, Seigneur, davantage pour vous [66]? AGÉSILAS. Non; mais qui la pressoit de choisir un époux? 1770 SPITRIDATE. L'occasion d'un roi, Seigneur, est bien pressante. Les plus dignes objets ne l'ont pas chaque jour; Elle échappe à la moindre attente Dont on veut éprouver l'amour. A moins que de la prendre au moment qu'elle arrive, 1775 On s'expose aux périls de l'accepter trop tard, Et l'asile est si beau pour une fugitive, Qu'elle ne peut sans crime en rien mettre au hasard. AGÉSILAS. Elle eût peu hasardé peut-être pour attendre. SPITRIDATE. Voyoit-elle en ces lieux un plus illustre espoir?1780 AGÉSILAS. Comme l'amour n'entend que ce qu'il veut entendre, Il ne voit que ce qu'il veut voir. Si je l'ai jusqu'ici de tant d'honneurs comblée, De tant de faveurs accablée, Ces faveurs, ces honneurs ne lui disoient-ils rien?1785 Elle les entendoit [67] trop bien en dépit d'elle: Mais l'ingrate! mais la cruelle!... Seigneur, à votre tour vous m'entendez trop bien. Qu'elle aille chez Cotys partager sa couronne; Je n'y mets point d'obstacle, et n'en veux rien savoir:1790 Soit que l'ambition, soit que l'amour la donne, Vous avez tous deux tout pouvoir. Si pourtant vous m'aimiez.... SPITRIDATE. Soyez sûr de mon zèle. Ma parole à Cotys est encore à donner. Mais si cet hyménée a de quoi vous gêner, 1795 Mandane que deviendra-t-elle? AGÉSILAS. Allez, encore un coup, allez en d'autres lieux Épargner par pitié cette gêne à mes yeux; Sauvez-moi du chagrin de montrer que je l'aime. SPITRIDATE. Elle vient recevoir vos ordres elle-même. 1800
SCÈNE III.
AGÉSILAS, SPITRIDATE, MANDANE, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS. O vue! ô sur mon cœur regards trop absolus! Que vous allez troubler mes vœux irrésolus! Ne partez pas, Madame. O ciel! j'en vais trop dire. MANDANE. Je conçois mal, Seigneur, de quoi vous me parlez. Moi partir? AGÉSILAS. Oui, partez, encor que j'en soupire. 1805 Que ce mot ne peut-il suffire! MANDANE. Je conçois encor moins pourquoi vous m'exilez. AGÉSILAS. J'aime trop à vous voir et je vous ai trop vue: C'est, Madame, ce qui me tue. Partez, partez, de grâce. MANDANE. Où me bannissez-vous? 1810 AGÉSILAS. Nommez-vous un exil le trône d'un époux? MANDANE. Quel trône, et quel époux? AGÉSILAS. Cotys.... MANDANE. Je crois qu'il m'aime; Mais si je vous regarde ici comme mon roi Et comme un protecteur que j'ai choisi moi-même, Puis-je sans votre aveu l'assurer de ma foi? 1815 Après tant de bontés et de marques d'estime, A vous moins déférer je croirois faire un crime; Et mon âme.... AGÉSILAS. Ah! c'est trop déférer, et trop peu. Quoi? pour cet hyménée exiger mon aveu! MANDANE. Jusque-là mon bonheur n'aura qu'incertitude; 1820 Et bien qu'une couronne éblouisse aisément.... SPITRIDATE. Ma sœur, il faut parler un peu plus clairement: Le Roi s'est plaint à moi de votre ingratitude. MANDANE. Et je me plains à lui des inégalités Qu'il me force de voir lui-même en ses bontés.1825 Tout ce que pour un autre a voulu ma prière, Vous me l'avez, Seigneur, et sur l'heure accordé [68]; Et pour mes intérêts ce qu'on a demandé Prête à de prompts refus une digne matière! AGÉSILAS. Si vous vouliez avoir des yeux1830 Pour voir de ces refus la véritable cause.... SPITRIDATE. N'est-ce pas assez dire, et faut-il autre chose? Voyez mieux sa pensée, ou répondez-y mieux. Ces refus obligeants veulent qu'on les entende: Ils sont de ses faveurs le comble, et la plus grande. 1835 Tout roi qu'est votre amant, perdez-le sans ennui, Lorsqu'on vous en destine un plus puissant que lui. M'en désavouerez-vous, Seigneur? AGÉSILAS. Non, Spitridate. C'est inutilement que ma raison me flatte: Comme vous j'ai mon foible; et j'avoue à mon tour 1840 Qu'un si triste secours défend mal de l'amour. Je vois par mon épreuve avec quelle injustice Je vous refusois Elpinice: Je cesse de vous faire une si dure loi. Allez; elle est à vous, si Mandane est à moi. 1845 Ce que pour Lysander je semble avoir de haine Fera place aux douceurs de cette double chaîne, Dont vous serez le nœud commun; Et cet heureux hymen, accompagné du vôtre, Nous rendant entre nous garant de l'un vers l'autre,1850 Réduira nos trois cœurs en un. Madame, parlez donc. SPITRIDATE. Seigneur, l'obéissance S'exprime assez par le silence. Trouvez bon que je puisse apprendre à Lysander La grâce qu'à ma flamme il vous plaît d'accorder.1855
SCÈNE IV.
AGÉSILAS, MANDANE, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS. En puis-je pour la mienne espérer une égale, Madame? ou ne sera-ce en effet qu'obéir? MANDANE. Seigneur, je croirois vous trahir Et n'avoir pas pour vous une âme assez royale, Si je vous cachois rien des justes sentiments1860 Que m'inspire le ciel pour deux rois mes amants. J'ai vu que vous m'aimiez; et sans autre interprète J'en ai cru vos faveurs qui m'ont si peu coûté; J'en ai cru vos bontés, et l'assiduité Qu'apporte à me chercher votre ardeur inquiète. 1865 Ma gloire y vouloit consentir; Mais ma reconnoissance a pris soin de la vôtre. Vos feux la hasardoient, et pour les amortir J'ai réduit mes desirs à pencher vers un autre. Pour m'épouser, vous le pouvez, 1870 Je ne saurois former de vœux plus élevés; Mais avant que juger ma conquête assez haute, De l'œil dont il faut voir ce que vous vous devez, Voyez ce qu'elle donne, ou plutôt ce qu'elle ôte. Votre Sparte si haut porte sa royauté, 1875 Que tout sang étranger la souille et la profane: Jalouse de ce trône où vous êtes monté, Y faire seoir une Persane, C'est pour elle une étrange et dure nouveauté; Et tout votre pouvoir ne peut m'y donner place, 1880 Que vous n'y renonciez pour toute votre race. Vos éphores peut-être oseront encor plus; Et si votre sénat avec eux se soulève, Si de me voir leur reine indignés et confus, Ils m'arrachent d'un trône où votre choix m'élève.... 1885 Pensez bien à la suite avant que d'achever, Et si ce sont périls que vous deviez braver. Vous les voyez si bien que j'ai mauvaise grâce De vous en faire souvenir; Mais mon zèle a voulu cette indiscrète audace, 1890 Et moi je n'ai pas cru devoir la retenir. Que la suite, après tout, vous flatte ou vous traverse, Ma gloire est sans pareille aux yeux de l'univers, S'il voit qu'une Persane au vainqueur de la Perse Donne à son tour des lois, et l'arrête en ses fers. 1895 Comme votre intérêt m'est plus considérable, Je tâche de vous rendre à des destins meilleurs. Mon amour peut vous perdre, et je m'attache ailleurs, Pour être pour vous moins aimable. Voilà ce que devoit un cœur reconnoissant. 1900 Quant au reste, parlez en maître, Vous êtes ici tout-puissant. AGÉSILAS. Quand peut-on être ingrat, si c'est là reconnoître? Et que puis-je sur vous si le cœur n'y consent? MANDANE. Seigneur, il est donné; la main n'est pas donnée; 1905 Et l'inclination ne fait pas l'hyménée. Au défaut de ce cœur, je vous offre une foi Sincère, inviolable, et digne enfin de moi. Voyez si ce partage aura pour vous des charmes. Contre l'amour d'un roi c'est assez raisonner. 1910 J'aime, et vais toutefois attendre sans alarmes Ce qu'il lui plaira m'ordonner. Je fais un sacrifice assez noble, assez ample, S'il en veut un en ce grand jour; Et s'il peut se résoudre à vaincre son amour,1915 J'en donne à son grand cœur un assez haut exemple. Qu'il écoute sa gloire ou suive son desir, Qu'il se fasse grâce ou justice, Je me tiens prête à tout, et lui laisse à choisir De l'exemple ou du sacrifice. 1920
SCÈNE V.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS. Qu'une Persane m'ose offrir un si grand choix! Parmi nous qui traitons la Perse de barbare, Et méprisons jusqu'à ses rois, Est-il plus haut mérite? est-il vertu plus rare? Cependant mon destin à ce point est amer, 1925 Que plus elle mérite, et moins je dois l'aimer; Et que plus ses vertus sont dignes de l'hommage Que rend toute mon âme à cet illustre objet, Plus je la dois fermer à tout autre projet Qu'à celui d'égaler sa grandeur de courage. 1930 XÉNOCLÈS. Du moins vous rendre heureux, ce n'est plus hasarder. Puisqu'un si digne amour fait grâce à Lysander, Il n'a plus lieu de se contraindre: Vous devenez par là maître de tout l'État; Et ce grand homme à vous, vous n'avez plus à craindre1935 Ni d'éphores ni de sénat. AGÉSILAS. Je n'en suis pas encor d'accord avec moi-même. J'aime; mais, après tout, je hais autant que j'aime; Et ces deux passions qui règnent tour à tour Ont au fond de mon cœur si peu d'intelligence, 1940 Qu'à peine immole-t-il la vengeance à l'amour, Qu'il voudroit immoler l'amour à la vengeance. Entre ce digne objet et ce digne ennemi, Mon âme incertaine et flottante, Quoi que l'un me promette, et quoi que l'autre attente, 1945 Ne se peut ni dompter, ni croire qu'à demi: Et plus des deux côtés je la sens balancée, Plus je vois clairement que si je veux régner, Moi qui de Lysander vois toute la pensée, Il le faut tout à fait ou perdre ou regagner;1950 Qu'il est temps de choisir. XÉNOCLÈS. Qu'il seroit magnanime De vaincre et la vengeance et l'amour à la fois! AGÉSILAS. Il faudroit, Xénoclès, une âme plus sublime. XÉNOCLÈS. Il ne faut que vouloir: tout est possible aux rois. AGÉSILAS. Ah! si je pouvois tout, dans l'ardeur qui me presse1955 Pour ces deux passions qui partagent mes vœux, Peut-être aurois-je la foiblesse D'obéir à toutes les deux.
SCÈNE VI.
AGÉSILAS, LYSANDER, XÉNOCLÈS.
LYSANDER. Seigneur, il vous a plu disposer d'Elpinice; Nous devons, elle et moi, beaucoup à vos bontés;1960 Et je serai ravi qu'elle vous obéisse, Pourvu que de Cotys les vœux soient acceptés. J'en ai donné parole, il y va de ma gloire. Spitridate, sans lui, ne sauroit être heureux; Et donner mon aveu, s'ils ne le sont tous deux,1965 C'est faire à mon honneur une tache trop noire. Vous pouvez nous parler en roi. Ma fille vous doit plus qu'à moi: Commandez, elle est prête, et je saurai me taire. N'exigez rien de plus d'un père. 1970 Il a tenu toujours vos ordres à bonheur; Mais rendez-lui cette justice De souffrir qu'il emporte au tombeau cet honneur, Qui fait l'unique prix de trente ans de service. AGÉSILAS. Oui, vous l'y porterez, et du moins de ma part 1975 Ce précieux honneur ne court aucun hasard. On a votre parole, et j'ai donné la mienne; Et pour faire aujourd'hui que l'une et l'autre tienne, Il faut vaincre un amour qui m'étoit aussi doux Que votre gloire l'est pour vous, 1980 Un amour dont l'espoir ne voyoit plus d'obstacle. Mais enfin il est beau de triompher de soi, Et de s'accorder ce miracle, Quand on peut hautement donner à tous la loi, Et que le juste soin de combler notre [69] gloire 1985 Demande notre cœur pour dernière victoire. Un roi né pour l'éclat des grandes actions Dompte jusqu'à ses passions, Et ne se croit point roi, s'il ne fait sur lui-même Le plus illustre essai de son pouvoir suprême. 1990 (A Xénoclès.) Allez dire à Cotys que Mandane est à lui; Que si mes feux aux siens ne l'ont pas accordée, Pour venger son amour de ce moment d'ennui, Je veux la lui céder comme il me l'a cédée. Oyez de plus. (Il parle à l'oreille à Xénoclès, qui s'en va [70].)
SCÈNE VII.
AGÉSILAS, LYSANDER.
AGÉSILAS. Eh bien! vos mécontentements 1995 Me seront-ils encore à craindre? Et vous souviendrez-vous des mauvais traitements Qui vous avoient donné tant de lieu de vous plaindre? LYSANDER. Je vous ai dit, Seigneur, que j'étois tout à vous; Et j'y suis d'autant plus, que malgré l'apparence, 2000 Je trouve des bontés qui passent l'espérance, Où je n'avois cru voir que des soupçons jaloux. AGÉSILAS. Et que va devenir cette docte harangue Qui du fameux Cléon doit ennoblir la langue [71]? LYSANDER. Seigneur.... AGÉSILAS. Nous sommes seuls, j'ai chassé Xénoclès:2005 Parlons confidemment. Que venez-vous d'écrire A l'éphore Arsidas, au sénateur Cratès? Je vous défère assez pour n'en vouloir rien lire [72]; Tout est encor fermé. Voyez. LYSANDER. Je suis coupable, Parce qu'on me trahit, que l'on vous sert trop bien, 2010 Et que par un effort de prudence admirable, Vous avez su prévoir de quoi seroit capable, Après tant de mépris, un cœur comme le mien. Ce dessein toutefois ne passera pour crime Que parce qu'il est sans effet; 2015 Et ce qu'on va nommer forfait N'a rien qu'un plein succès n'eût rendu légitime. Tout devient glorieux pour qui peut l'obtenir, Et qui le manque est à punir. AGÉSILAS. Non, non; j'aurois plus fait peut-être en votre place: 2020 Il est naturel aux grands cœurs De sentir vivement de pareilles rigueurs; Et vous m'offenseriez de douter de ma grâce. Comme roi, je la donne, et comme ami discret Je vous assure du secret. 2025 Je remets en vos mains tout ce qui vous peut nuire. Vous m'avez trop servi pour m'en trouver ingrat; Et d'un trop grand soutien je priverois l'État Pour des ressentiments où j'ai su vous réduire. Ma puissance établie et mes droits conservés 2030 Ne me laissent point d'yeux pour voir votre entreprise. Dites-moi seulement avec même franchise, Vous dois-je encor bien plus que vous ne me devez? LYSANDER. Avez-vous pu, Seigneur, me devoir quelque chose? Qui sert le mieux son roi ne fait que son devoir. 2035 En vous de tout l'État j'ai défendu la cause, Quand je l'ai fait tomber dessous votre pouvoir. Le zèle est tout de feu quand ce grand devoir presse; Et comme à le moins suivre on s'en acquitte mal, Le mien vous servit moins qu'il ne servit la Grèce,2040 Quand j'en sus ménager les cœurs avec adresse Pour vous en faire général. Je vous dois cependant et la vie et ma gloire; Et lorsqu'un dessein malheureux Peut me coûter le jour et souiller ma mémoire, 2045 La magnanimité de ce cœur généreux.... AGÉSILAS. Reprochez-moi plutôt toutes mes injustices, Que de plus ravaler de si rares services. Elles ont fait le crime, et j'en tire ce bien, Que j'ai pu m'acquitter et ne vous dois plus rien.2050 A présent que la gratitude Ne peut passer pour dette en qui s'est acquitté [73], Vos services, payés d'un traitement si rude, Vont recevoir de moi ce qu'ils ont mérité. S'ils ont su conserver un trône en ma famille,2055 J'y veux par mon hymen faire seoir votre fille: C'est ainsi qu'avec vous je puis le partager. LYSANDER. Seigneur, à ces bontés, que je n'osois attendre, Que puis-je.... AGÉSILAS. Jugez-en comme il en faut juger, Et surtout commencez d'apprendre2060 Que les rois sont jaloux du souverain pouvoir, Qu'ils aiment qu'on leur doive, et ne peuvent devoir, Que rien à leurs sujets n'acquiert l'indépendance, Qu'ils règlent à leur choix l'emploi des plus grands cœurs; Qu'ils ont pour qui les sert des grâces, des faveurs, Et qu'on n'a jamais droit sur leur reconnoissance. Prenons dorénavant, vous et moi, pour objet, Les devoirs qu'il faudra l'un à l'autre nous rendre: N'oubliez pas ceux d'un sujet [74], Et j'aurai soin de ceux d'un gendre. 2070
SCÈNE VIII.
AGÉSILAS, LYSANDER, AGLATIDE conduite par XÉNOCLÈS.
AGLATIDE. Sur un ordre, Seigneur, reçu de votre part, Je viens, étonnée et surprise De voir que tout d'un coup un roi m'en favorise, Qui me daignoit à peine honorer d'un regard. AGÉSILAS. Sortez d'étonnement. Les temps changent, Madame, 2075 Et l'on n'a pas toujours mêmes yeux ni même âme. Pourriez-vous de ma main accepter un époux? AGLATIDE. Si mon père y consent, mon devoir me l'ordonne; Ce me sera trop d'heur de le tenir de vous. Mais avant que savoir quelle en est la personne,2080 Pourrois-je vous parler avec la liberté Que me souffroit à Sparte un feu trop écouté, Alors qu'il vous plaisoit, ou m'aimer, ou me dire Qu'en votre cœur mes yeux s'étoient fait un empire? Non que j'y pense encor; j'apprends de vous, Seigneur, 2085 Qu'on change avec le temps, d'âme, d'yeux et de cœur. AGÉSILAS. Rappelez ces beaux jours pour me parler sans feindre; Mais si vous le pouvez, Madame, épargnez-moi. AGLATIDE. Ce seroit sans raison que j'oserois m'en plaindre: L'amour doit être libre, et vous êtes mon roi. 2090 Mais puisque jusqu'à vous vous m'avez fait prétendre, N'obligez point, Seigneur, cet espoir à descendre, Et ne me faites point de lois Qui profanent l'honneur de votre premier choix. J'y trouvois pour moi tant de gloire, 2095 J'en chéris à tel point la flatteuse mémoire, Que je regarderois comme un indigne époux Quiconque m'offriroit un moindre rang que vous. Si cet orgueil a quelque crime, Il n'en faut accuser que votre trop d'estime:2100 Ce sont des sentiments que je ne puis trahir. Après cela, parlez; c'est à moi d'obéir. AGÉSILAS. Je parlerai, Madame, avec même franchise. J'aime à voir cet orgueil que mon choix autorise A dédaigner les vœux de tout autre qu'un roi: 2105 J'aime cette hauteur en un jeune courage; Et vous n'aurez point lieu de vous plaindre de moi, Si votre heureux destin dépend de mon suffrage.
SCÈNE IX.
AGÉSILAS, LYSANDER, COTYS, SPITRIDATE, MANDANE, ELPINICE, AGLATIDE, XÉNOCLÈS.
COTYS. Seigneur, à vos bontés nous venons consacrer, Et Mandane et moi, notre vie. 2110 SPITRIDATE. De pareilles faveurs, Seigneur, nous font rentrer Pour vous faire voir même envie. AGÉSILAS. Je vous ai fait justice à tous, Et je crois que ce jour vous doit être assez doux, Qui de tous vos souhaits à votre gré décide;2115 Mais pour le rendre encor plus doux et plus charmant, Sachez que Sparte voit sa reine en Aglatide, A qui le ciel en moi rend son premier amant. AGLATIDE. C'est me faire, Seigneur, des surprises nouvelles. AGÉSILAS. Rendons nos cœurs, Madame, à des flammes si belles; 2120 Et tous ensemble allons préparer ce beau jour Qui par un triple hymen couronnera l'amour!
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
ATTILA ROI DES HUNS TRAGÉDIE 1667
NOTICE.
«Attila, dit Voltaire au commencement de la Préface qu'il a placée en tête de cette pièce, parut malheureusement la même année qu'Andromaque. La comparaison ne contribua pas à faire remonter Corneille à ce haut point de gloire où il s'était élevé: il baissait, et Racine s'élevait.» Tout en reconnaissant la justesse de ces réflexions un peu banales, on ne doit pas oublier qu'Andromaque ne fut jouée que huit mois après Attila, et ne put par conséquent entraver en rien le succès de cet ouvrage. Ce fut à la troupe de Molière, établie au Palais-Royal, que Corneille le confia. On lit dans le registre de Lagrange, sous la date du 4 mars 1667: «Attila, pièce nouvelle de M. Corneille l'aîné, pour laquelle on lui donna deux mille livres, prix fait.»
Robinet racontant dans une Lettre en vers à Madame, du 13 mars 1667, une noce somptueuse, ajoute:
Mais parlons un peu d'Attila; Car ce fut cette pièce-là Qui servit à ce grand régale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cette dernière des merveilles De l'aîné des fameux Corneilles Est un poëme sérieux, Où cet auteur si glorieux, Avecque son style énergique, Des plus propres pour le tragique, Nous peint, en peignant Attila, Tout à fait bien ce règne-là, Et de telle façon s'explique En matière de politique, Qu'il semble avoir, en bonne foi, Été grand ministre ou grand roi. Tel enfin est ce grand ouvrage Qu'il ne se sent point de son âge, Et que d'un roi des plus mal né D'un héros qui saigne du nez, Il a fait, malgré les critiques, Le plus beau de ses dramatiques. Mais on peut dire aussi cela Qu'après lui le même Attila Est, par le sieur la Thorillère, Représenté d'une manière Qu'il donne l'âme à ce tableau Qu'en a fait son parlant pinceau. Toute la compagnie au reste (La troupe du Roi, au Palais-Royal.) Ses beaux talents y manifeste, Et chacun selon son emploi Se montre digne d'être au Roi. Bref les acteurs et les actrices De plus d'un sens font les délices Par leurs attraits, et leurs habits, Qui ne sont pas d'un petit prix; Et mêmes une confidente (Mlle Molière [75].) N'y paroît pas la moins charmante, Et maint, le cas est évident, Voudroit en être confident. Sur cet avis, qui vaut l'affiche, Voyez demain si je vous triche.
La Thorillière père, d'après ce qu'on sait de son genre de talent [76], était loin de posséder l'énergie sauvage qui eût été nécessaire pour remplir dignement le rôle d'Attila; toutefois, un des plus grands admirateurs de Corneille, Saint-Évremont, raisonnant à ce sujet de la façon la plus surprenante, s'applaudissait de ce que son poëte de prédilection avait rencontré un aussi médiocre interprète. Il écrivait à M. de Lyonne: «A peine ai-je eu le loisir de jeter les yeux sur Andromaque et sur Attila; cependant il me paraît qu'Andromaque a bien l'air des belles choses.... Vous avez raison de dire que cette pièce est déchue par la mort de Montfleury; car elle avoit besoin de grands comédiens pour remplir, par l'action, ce qui lui manque. Attila, au contraire, a dû gagner quelque chose à la mort de cet acteur; un grand comédien eût trop poussé un rôle assez plein de lui-même, et eût fait faire trop d'impression à sa férocité sur les âmes tendres.»
Le registre de Lagrange constate que la pièce eut vingt représentations consécutives et trois autres encore dans la même année: c'était, pour le temps, un véritable succès. Cela n'empêcha point Boileau de faire cette épigramme si connue, si facile à retenir:
Après l'Agésilas, Hélas! Mais après l'Attila, Holà!
qui est devenue dans la bouche de bien des amateurs, et même de beaucoup de critiques, une réponse sans réplique, une de ces fins de non-recevoir aussi décisives que le Tarte à la Crème du marquis dans la Critique de l'École des femmes.
Les faiseurs d'ana, qui aiment à exagérer les distractions et la naïveté des hommes de génie, prétendent que ces vers ne blessèrent nullement l'amour-propre, pourtant fort susceptible, du poëte contre lequel ils étaient dirigés. «Corneille s'y méprit lui-même, dit Monchesnay [77], et les tourna à son avantage, comme si l'auteur avoit voulu dire que la première de ces pièces excitoit parfaitement la pitié, et que l'autre étoit le non plus ultra de la tragédie.»
On comprendrait mieux que Corneille eût effectivement pris le change sur le passage suivant de la neuvième satire, où la critique est plus indirecte et mieux déguisée:
Tous les jours à la cour un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité; A Malherbe, à Racan, préférer Théophile, Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile. Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, Peut aller au parterre attaquer Attila, Et si le roi des Huns ne lui charme l'oreille, Traiter de Visigoths tous les vers de Corneille.
Ce dernier vers nous indique, si je ne me trompe, un point qui choquait tout particulièrement Boileau dans Attila: je veux dire le choix des noms propres, choix si important à ses yeux et au sujet duquel il disait quelque temps après dans l'Art poétique (chant III, vers 243 et 244):
D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre Rend un poëme entier ou burlesque ou barbare;
et Voltaire était bien du même avis lorsqu'il écrivait dans la Préface que nous avons déjà citée: «Corneille, dans sa tragédie d'Attila, fait paraître Hildione, une princesse sœur d'un prétendu roi de France; elle s'appelait Hildecone à la première représentation; on changea ensuite ce nom ridicule [78].» Qu'eût-ce été si Corneille, au lieu d'adopter à peu près, en le francisant, le nom d'Ildico, qui lui était donné par Priscus et Jornandès [79], eût connu les traditions du Nord et choisi les formes plus pures de Hiltgund, Hiltegunt, «Hildegonde,» qu'elles nous ont conservées [80]?
Le privilége d'Attila avait été accordé à Guillaume de Luyne «le 25e jour de novembre 1666,» ce qui fait penser qu'à cette époque cette pièce était déjà composée. L'Achevé d'imprimer est du «vingtième novembre 1667,» et néanmoins, suivant un usage aujourd'hui général dans la librairie, et qui, on le voit, était déjà suivi dès cette époque, le frontispice de l'édition originale porte la date de 1668.
Le titre de l'ouvrage est ainsi conçu: Attila, roy des Hvns, tragedie par P. Corneille, A Paris, Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais. M.DC.LXVIII. Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 78 pages. Le libraire de Luyne avait fait part de son privilége à Thomas Jolly et à Billaine. Nous avons sous les yeux un exemplaire dont le titre, à l'adresse de Jolly, porte T. (au lieu de P.) Corneille.
AU LECTEUR [81].
Le nom d'Attila [82] est assez connu; mais tout le monde n'en connoît pas tout le caractère. Il étoit plus homme de tête que de main [83], tâchoit à diviser ses ennemis, ravageoit les peuples indéfendus, pour donner de la terreur aux autres, et tirer tribut de leur épouvante, et s'étoit fait un tel empire sur les rois qui l'accompagnoient, que quand même il leur eût commandé des parricides, ils n'eussent osé lui désobéir. Il est malaisé de savoir quelle étoit sa religion: le surnom de Fléau de Dieu [84], qu'il prenoit lui-même, montre qu'il n'en croyoit pas plusieurs. Je l'estimerois arien, comme les Ostrogoths et les Gépides [85] de son armée, n'étoit la pluralité des femmes, que je lui ai retranchée ici. Il croyoit fort aux devins, et c'étoit peut-être tout ce qu'il croyoit. Il envoya demander par deux fois à l'empereur Valentinian [86] sa sœur Honorie [87] avec grandes menaces, et en attendant [88], il épousa Ildione, dont tous les historiens marquent la beauté [89], sans parler de sa naissance. C'est ce qui m'a enhardi à la faire sœur d'un de nos premiers rois [90], afin d'opposer la France naissante au déclin de l'Empire. Il est constant qu'il mourut la première nuit de son mariage avec elle. Marcellin dit qu'elle le tua elle-même [91], et je lui en ai voulu donner l'idée, quoique sans effet [92]. Tous les autres rapportent qu'il avoit accoutumé de saigner du nez, et que les vapeurs du vin et des viandes dont il se chargea fermèrent le passage à ce sang, qui, après l'avoir étouffé, sortit avec violence par tous les conduits [93]. Je les ai suivis sur la manière de sa mort; mais j'ai cru plus à propos d'en attribuer la cause à un excès de colère qu'à un excès d'intempérance.
Au reste, on m'a pressé de répondre ici par occasion aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la comédie [94]; mais je me contenterai d'en dire deux choses, pour fermer la bouche à ces ennemis d'un divertissement si honnête et si utile: l'un [95], que je soumets tout ce que j'ai fait et ferai à l'avenir à la censure des puissances, tant ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait vivre: je ne sais s'ils en voudroient faire autant; l'autre, que la comédie est assez justifiée par cette célèbre traduction de la moitié de celles de Térence, que des personnes d'une piété exemplaire et rigide ont donnée au public, et ne l'auroient jamais fait [96], si elles n'eussent jugé qu'on peut innocemment mettre sur la scène des filles engrossées par leurs amants, et des marchands d'esclaves à prostituer [97]. La nôtre ne souffre point de tels ornements. L'amour en est l'âme pour l'ordinaire; mais l'amour dans le malheur n'excite que la pitié, et est plus capable de purger en nous cette passion que de nous en faire envie.
Il n'y a point d'homme, au sortir de la représentation du Cid, qui voulût avoir tué, comme lui, le père de sa maîtresse, pour en recevoir de pareilles douceurs, ni de fille qui souhaitât que son amant eût tué son père, pour avoir la joie de l'aimer en poursuivant sa mort [98]. Les tendresses de l'amour content sont d'une autre nature, et c'est ce qui m'oblige à les éviter. J'espère un jour traiter cette matière plus au long, et faire voir quelle erreur c'est de dire qu'on peut faire parler sur le théâtre toutes sortes de gens, selon toute l'étendue de leurs caractères.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'ATTILA.
ÉDITION SÉPARÉE. 1668 in-12. RECUEILS. 1668 in-12; | 1682 in-12.
ACTEURS [99].
ATTILA, roi des Huns.
ARDARIC, roi des Gépides.
VALAMIR, roi des Ostrogoths.
HONORIE, sœur de l'empereur Valentinian.
ILDIONE, sœur de Mérouée [100], roi de France.
OCTAR, capitaine des gardes d'Attila.
FLAVIE, dame d'honneur d'Honorie.
La scène est au camp d'Attila, dans la Norique [101].
ATTILA. TRAGÉDIE.