ŒDIPE. TRAGÉDIE.
Reading edition
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
THÉSÉE, DIRCÉ.
THÉSÉE. N'écoutez plus, Madame, une pitié cruelle, Qui d'un fidèle amant vous feroit un rebelle: La gloire d'obéir n'a rien qui me soit doux, Lorsque vous m'ordonnez de m'éloigner de vous. Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste,5 L'absence aux vrais amants est encor plus funeste; Et d'un si grand péril l'image s'offre en vain, Quand ce péril douteux épargne un mal certain. DIRCÉ. Le trouvez-vous douteux quand toute votre suite Par cet affreux ravage à Phædime est réduite,10 De qui même le front, déjà pâle et glacé, Porte empreint le trépas dont il est menacé? Seigneur, toutes ces morts dont il vous environne Sont des avis pressants que de grâce il vous donne, Et tant lever le bras avant que de frapper, 15 C'est vous dire assez haut qu'il est tant d'échapper. THÉSÉE. Je le vois comme vous; mais alors qu'il m'assiége, Vous laisse-t-il, Madame, un plus grand privilége? Ce palais par la peste est-il plus respecté? Et l'air auprès du trône est-il moins infecté?20 DIRCÉ. Ah! Seigneur, quand l'amour tient une âme alarmée, Il l'attache aux périls de la personne aimée. Je vois aux pieds du Roi chaque jour des mourants; J'y vois tomber du ciel les oiseaux expirants [229]; Je me vois exposée à ces vastes misères; 25 J'y vois mes sœurs, la Reine, et les princes mes frères: Je sais qu'en ce moment je puis les perdre tous; Et mon cœur toutefois ne tremble que pour vous, Tant de cette frayeur les profondes atteintes Repoussent fortement toutes les autres craintes!30 THÉSÉE. Souffrez donc que l'amour me fasse même loi, Que je tremble pour vous quand vous tremblez pour moi, Et ne m'imposez pas cette indigne foiblesse De craindre autres périls que ceux de ma princesse: J'aurois en ma faveur le courage bien bas,35 Si je fuyois des maux que vous ne fuyez pas. Votre exemple est pour moi la seule règle à suivre; Éviter vos périls, c'est vouloir vous survivre: Je n'ai que cette honte à craindre sous les cieux. Ici je puis mourir, mais mourir à vos yeux;40 Et si malgré la mort de tous côtés errante, Le destin me réserve à vous y voir mourante, Mon bras sur moi du moins enfoncera les coups Qu'aura son insolence élevés jusqu'à vous, Et saura me soustraire à cette ignominie 45 De souffrir après vous quelques moments de vie, Qui dans le triste état où le ciel nous réduit, Seroient de mon départ l'infâme et le seul fruit. DIRCÉ. Quoi? Dircé par sa mort deviendroit criminelle Jusqu'à forcer Thésée à mourir après elle, 50 Et ce cœur, intrépide au milieu du danger, Se défendroit si mal d'un malheur si léger! M'immoler une vie à tous si précieuse, Ce seroit rendre à tous ma mémoire odieuse, Et par toute la Grèce animer trop d'horreur55 Contre une ombre chérie avec tant de fureur. Ces infâmes brigands dont vous l'avez purgée, Ces ennemis publics dont vous l'avez vengée, Après votre trépas à l'envi renaissants, Pilleroient sans frayeur les peuples impuissants;60 Et chacun maudiroit, en les voyant paroître, La cause d'une mort qui les feroit renaître. Oserai-je, Seigneur, vous dire hautement Qu'un tel excès d'amour n'est pas d'un tel amant? S'il est vertu pour nous, que le ciel n'a formées 65 Que pour le doux emploi d'aimer et d'être aimées, Il faut qu'en vos pareils les belles passions Ne soient que l'ornement des grandes actions. Ces hauts emportements qu'un beau feu leur inspire Doivent les élever, et non pas les détruire; 70 Et quelque désespoir que leur cause un trépas, Leur vertu seule a droit de faire agir leurs bras. Ces bras, que craint le crime à l'égal du tonnerre, Sont des dons que le ciel fait à toute la terre; Et l'univers en eux perd un trop grand secours, 75 Pour souffrir que l'amour soit maître de leurs jours. Faites voir, si je meurs, une entière tendresse; Mais vivez après moi pour toute notre Grèce, Et laissez à l'amour conserver par pitié De ce tout désuni la plus digne moitié. 80 Vivez pour faire vivre en tous lieux ma mémoire, Pour porter en tous lieux vos soupirs et ma gloire, Et faire partout dire: «Un si vaillant héros Au malheur de Dircé donne encor des sanglots; Il en garde en son âme encor toute l'image,85 Et rend à sa chère ombre encor ce triste hommage.» Cet espoir est le seul dont j'aime à me flatter, Et l'unique douceur que je veux emporter. THÉSÉE. Ah! Madame, vos yeux combattent vos maximes: Si j'en crois leur pouvoir, vos conseils sont des crimes. Je ne vous ferai point ce reproche odieux, Que si vous aimiez bien, vous conseilleriez mieux: Je dirai seulement qu'auprès de ma princesse Aux seuls devoirs d'amant un héros s'intéresse, Et que de l'univers fût-il le seul appui,95 Aimant un tel objet, il ne doit rien qu'à lui. Mais ne contestons point et sauvons l'un et l'autre: L'hymen justifiera ma retraite et la vôtre. Le Roi me pourroit-il en refuser l'aveu, Si vous en avouez l'audace de mon feu?100 Pourroit-il s'opposer à cette illustre envie D'assurer sur un trône une si belle vie, Et ne point consentir que des destins meilleurs Vous exilent d'ici pour commander ailleurs? DIRCÉ. Le Roi, tout roi qu'il est, Seigneur, n'est pas mon maître; Et le sang de Laïus, dont j'eus l'honneur de naître, Dispense trop mon cœur de recevoir la loi D'un trône que sa mort n'a dû laisser qu'à moi. Mais comme enfin le peuple et l'hymen de ma mère Ont mis entre ses mains le sceptre de mon père,110 Et qu'en ayant ici toute l'autorité, Je ne puis rien pour vous contre sa volonté, Pourra-t-il trouver bon qu'on parle d'hyménée Au milieu d'une ville à périr condamnée, Où le courroux du ciel, changeant l'air en poison,115 Donne lieu de trembler pour toute sa maison? MÉGARE. Madame. (Elle lui parle à l'oreille.) DIRCÉ. Adieu, Seigneur: la Reine, qui m'appelle, M'oblige à vous quitter pour me rendre auprès d'elle; Et d'ailleurs le Roi vient. THÉSÉE. Que ferai-je? DIRCÉ. Parlez. Je ne puis plus vouloir que ce que vous voulez.120
SCÈNE II.
ŒDIPE, THÉSÉE, CLÉANTE.
ŒDIPE. Au milieu des malheurs que le ciel nous envoie, Prince, nous croiriez-vous capables d'une joie, Et que nous voyant tous sur les bords du tombeau, Nous pussions d'un hymen allumer le flambeau? C'est choquer la raison peut-être et la nature;125 Mais mon âme en secret s'en forme un doux augure Que Delphes, dont j'attends réponse en ce moment, M'envoira de nos maux le plein soulagement. THÉSÉE. Seigneur, si j'avois cru que parmi tant de larmes La douceur d'un hymen pût avoir quelques charmes, Que vous en eussiez pu supporter le dessein, Je vous aurois fait voir un beau feu dans mon sein, Et tâché d'obtenir cet aveu favorable Qui peut faire un heureux d'un amant misérable. ŒDIPE. Je l'avois bien jugé, qu'un intérêt d'amour135 Fermoit ici vos yeux aux périls de ma cour; Mais je croirois me faire à moi-même un outrage Si je vous obligeois d'y tarder davantage, Et si trop de lenteur à seconder vos feux Hasardoit plus longtemps un cœur si généreux.140 Le mien sera ravi que de si nobles chaînes Unissent les États de Thèbes et d'Athènes. Vous n'avez qu'à parler, vos vœux sont exaucés: Nommez ce cher objet, grand prince, et c'est assez. Un gendre tel que vous m'est plus qu'un nouveau trône, Et vous pouvez choisir d'Ismène ou d'Antigone; Car je n'ose penser que le fils d'un grand roi, Un si fameux héros, aime ailleurs que chez moi, Et qu'il veuille en ma cour, au mépris de mes filles, Honorer de sa main de communes familles.150 THÉSÉE. Seigneur, il est tout vrai: j'aime en votre palais; Chez vous est la beauté qui fait tous mes souhaits. Vous l'aimez à l'égal d'Antigone et d'Ismène; Elle tient même rang chez vous et chez la Reine; En un mot, c'est leur sœur, la princesse Dircé,155 Dont les yeux.... ŒDIPE. Quoi? ses yeux, Prince, vous ont blessé? Je suis fâché pour vous que la Reine sa mère Ait su vous prévenir pour un fils de son frère [230]. Ma parole est donnée, et je n'y puis plus rien; Mais je crois qu'après tout ses sœurs la valent bien.160 THÉSÉE. Antigone est parfaite, Ismène est admirable; Dircé, si vous voulez, n'a rien de comparable: Elles sont l'une et l'autre un chef-d'œuvre des cieux; Mais où le cœur est pris on charme en vain les yeux. Si vous avez aimé, vous avez su connoître165 Que l'amour de son choix veut être le seul maître; Que s'il ne choisit pas toujours le plus parfait, Il attache du moins les cœurs au choix qu'il fait; Et qu'entre cent beautés dignes de notre hommage, Celle qu'il nous choisit plaît toujours davantage. 170 Ce n'est pas offenser deux si charmantes sœurs, Que voir en leur aînée aussi quelques douceurs. J'avouerai, s'il le faut, que c'est un pur caprice, Un pur aveuglement qui leur fait injustice; Mais ce seroit trahir tout ce que je leur doi, 175 Que leur promettre un cœur quand il n'est plus à moi. ŒDIPE. Mais c'est m'offenser, moi, Prince, que de prétendre A des honneurs plus hauts que le nom de mon gendre. Je veux toutefois être encor de vos amis; Mais ne demandez plus un bien que j'ai promis.180 Je vous l'ai déjà dit que pour cet hyménée Aux vœux du prince Æmon ma parole est donnée. Vous avez attendu trop tard à m'en parler, Et je vous offre assez de quoi vous consoler. La parole des rois doit être inviolable [231].185 THÉSÉE. Elle est toujours sacrée et toujours adorable; Mais ils ne sont jamais esclaves de leur voix [232], Et le plus puissant roi doit quelque chose aux rois. Retirer sa parole à leur juste prière, C'est honorer en eux son propre caractère;190 Et si le prince Æmon ose encor vous parler, Vous lui pouvez offrir de quoi se consoler. ŒDIPE. Quoi? Prince, quand les Dieux tiennent en main leur foudre, Qu'ils ont le bras levé pour nous réduire en poudre, J'oserai violer un serment solennel,195 Dont j'ai pris à témoin leur pouvoir éternel? THÉSÉE. C'est pour un grand monarque un peu bien du scrupule [233]. ŒDIPE. C'est en votre faveur être un peu bien crédule De présumer qu'un roi, pour contenter vos yeux, Veuille pour ennemis les hommes et les Dieux.200 THÉSÉE. Je n'ai qu'un mot à dire après un si grand zèle: Quand vous donnez Dircé, Dircé se donne-t-elle? ŒDIPE. Elle sait son devoir. THÉSÉE. Savez-vous quel il est? ŒDIPE. L'auroit-elle réglé suivant votre intérêt? A me désobéir l'auriez-vous résolue?205 THÉSÉE. Non, je respecte trop la puissance absolue; Mais lorsque vous voudrez sans elle en disposer, N'aura-t-elle aucun droit, Seigneur, de s'excuser? ŒDIPE. Le temps vous fera voir ce que c'est qu'une excuse. THÉSÉE. Le temps me fera voir jusques où je m'abuse;210 Et ce sera lui seul qui saura m'éclaircir De ce que pour Æmon vous ferez réussir. Je porte peu d'envie à sa bonne fortune; Mais je commence à voir que je vous importune. Adieu: faites, Seigneur, de grâce un juste choix;215 Et si vous êtes roi, considérez les rois.
SCÈNE III.
ŒDIPE, CLÉANTE.
ŒDIPE. Si je suis roi, Cléante! et que me croit-il être? Cet amant de Dircé déjà me parle en maître! Vois, vois ce qu'il feroit s'il étoit son époux. CLÉANTE. Seigneur, vous avez lieu d'en être un peu jaloux.220 Cette princesse est fière; et comme sa naissance Croit avoir quelque droit à la toute-puissance, Tout est au-dessous d'elle, à moins que de régner, Et sans doute qu'Æmon s'en verra dédaigner. ŒDIPE. Le sang a peu de droits dans le sexe imbécile [234];225 Mais c'est un grand prétexte à troubler une ville; Et lorsqu'un tel orgueil se fait un fort appui, Le roi le plus puissant doit tout craindre de lui. Toi qui, né dans Argos et nourri dans Mycènes, Peux être mal instruit de nos secrètes haines,230 Vois-les jusqu'en leur source, et juge entre elle et moi Si je règne sans titre, et si j'agis en roi. On t'a parlé du Sphinx [235], dont l'énigme funeste Ouvrit plus de tombeaux que n'en ouvre la peste, Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion [236],235 Se campoit fièrement sur le mont Cythéron. D'où chaque jour ici devoit fondre sa rage [237], A moins qu'on éclaircît un si sombre nuage. Ne porter qu'un faux jour dans son obscurité, C'étoit de ce prodige enfler la cruauté;240 Et les membres épars des mauvais interprètes Ne laissoient dans ces murs que des bouches muettes. Mais comme aux grands périls le salaire enhardit, Le peuple offre le sceptre, et la Reine son lit; De cent cruelles morts cette offre est tôt suivie:245 J'arrive, je l'apprends, j'y hasarde ma vie. Au pied du roc affreux semé d'os blanchissants [238], Je demande l'énigme et j'en cherche le sens; Et ce qu'aucun mortel n'avoit encor pu faire, J'en dévoile l'image et perce le mystère [239].250 Le monstre, furieux de se voir entendu, Venge aussitôt sur lui tant de sang répandu, Du roc s'élance en bas, et s'écrase lui-même. La Reine tint parole, et j'eus le diadème. Dircé fournissoit lors à peine un lustre entier,255 Et me vit sur le trône avec un œil altier. J'en vis frémir son cœur, j'en vis couler ses larmes; J'en pris pour l'avenir dès lors quelques alarmes; Et si l'âge en secret a pu la révolter, Vois ce que mon départ n'en doit point redouter.260 La mort du roi mon père [240] à Corinthe m'appelle; J'en attends aujourd'hui la funeste nouvelle, Et je hasarde tout à quitter les Thébains, Sans mettre ce dépôt en de fidèles mains. Æmon seroit pour moi digne de la Princesse:265 S'il a de la naissance, il a quelque foiblesse; Et le peuple du moins pourroit se partager, Si dans quelque attentat il osoit l'engager; Mais un prince voisin, tel que tu vois Thésée, Feroit de ma couronne une conquête aisée,270 Si d'un pareil hymen le dangereux lien Armoit pour lui son peuple et soulevoit le mien. Athènes est trop proche, et durant une abscence L'occasion qui flatte anime l'espérance; Et quand tous mes sujets me garderoient leur foi,275 Désolés comme ils sont, que pourroient-ils pour moi? La Reine a pris le soin d'en parler à sa fille. Æmon est de son sang, et chef de sa famille; Et l'amour d'une mère a souvent plus d'effet Que n'ont.... Mais la voici; sachons ce qu'elle a fait.280
SCÈNE IV.
ŒDIPE, JOCASTE, CLÉANTE, NÉRINE.
JOCASTE. J'ai perdu temps, Seigneur; et cette âme embrasée Met trop de différence entre Æmon et Thésée. Aussi je l'avouerai, bien que l'un soit mon sang, Leur mérite diffère encor plus que leur rang; Et l'on a peu d'éclat auprès d'une personne285 Qui joint à de hauts faits celui d'une couronne. ŒDIPE. Thésée est donc, Madame, un dangereux rival? JOCASTE. Æmon est fort à plaindre, ou je devine mal. J'ai tout mis en usage auprès de la Princesse: Conseil, autorité, reproche, amour, tendresse;290 J'en ai tiré des pleurs, arraché des soupirs, Et n'ai pu de son cœur ébranler les desirs. J'ai poussé le dépit de m'en voir séparée Jusques à la nommer fille dénaturée. «Le sang royal n'a point ces bas attachements295 Qui font les déplaisirs de ces éloignements, Et les âmes, dit-elle, au trône destinées Ne doivent aux parents que les jeunes années.» ŒDIPE. Et ces mots ont soudain calmé votre courroux? JOCASTE. Pour les justifier elle ne veut que vous:300 Votre exemple lui prête une preuve assez claire Que le trône est plus doux que le sein d'une mère. Pour régner en ces lieux vous avez tout quitté. ŒDIPE. Mon exemple et sa faute ont peu d'égalité. C'est loin de ses parents qu'un homme apprend à vivre.305 Hercule n'a donné ce grand exemple à suivre, Et c'est pour l'imiter que par tous nos climats J'ai cherché comme lui la gloire et les combats. Mais bien que la pudeur par des ordres contraires Attache de plus près les filles à leurs mères,310 La vôtre aime une audace où vous la soutenez. JOCASTE. Je la condamnerai, si vous la condamnez; Mais à parler sans fard, si j'étois en sa place, J'en userois comme elle et j'aurois même audace; Et vous-même, Seigneur, après tout, dites-moi,315 La condamneriez-vous si vous n'étiez son roi? ŒDIPE. Si je condamne en roi son amour ou sa haine Vous devez comme moi les condamner en reine. JOCASTE. Je suis reine, Seigneur, mais je suis mère aussi: Aux miens, comme à l'État, je dois quelque souci.320 Je sépare Dircé de la cause publique; Je vois qu'ainsi que vous elle a sa politique: Comme vous agissez en monarque prudent, Elle agit de sa part en cœur indépendant, En amante à bon titre, en princesse avisée,325 Qui mérite ce trône où l'appelle Thésée. Je ne puis vous flatter, et croirois vous trahir, Si je vous promettois qu'elle pût obéir. ŒDIPE. Pourroit-on mieux défendre un esprit si rebelle? JOCASTE. Parlons-en comme il faut: nous nous aimons plus qu'elle; Et c'est trop nous aimer que voir d'un œil jaloux Qu'elle nous rend le change, et s'aime plus que nous. Un peu trop de lumière à nos desirs s'oppose. Peut-être avec le temps nous pourrions quelque chose; Mais n'espérons jamais qu'on change en moins d'un jour, Quand la raison soutient le parti de l'amour. ŒDIPE. Souscrivons donc, Madame, à tout ce qu'elle ordonne: Couronnons cet amour de ma propre couronne; Cédons de bonne grâce, et d'un esprit content [241] Remettons à Dircé tout ce qu'elle prétend.340 A mon ambition Corinthe peut suffire, Et pour les plus grands cœurs c'est assez d'un empire. Mais vous souvenez-vous que vous avez deux fils [242] Que le courroux du ciel a fait naître ennemis, Et qu'il vous en faut craindre un exemple barbare,345 A moins que pour régner leur destin les sépare? JOCASTE. Je ne vois rien encor fort à craindre pour eux: Dircé les aime en sœur, Thésée est généreux; Et si pour un grand cœur c'est assez d'un empire, A son ambition Athènes doit suffire.350 ŒDIPE. Vous mettez une borne à cette ambition! JOCASTE. J'en prends, quoi qu'il en soit, peu d'appréhension; Et Thèbes et Corinthe ont des bras comme Athènes. Mais nous touchons peut-être à la fin de nos peines: Dymas est de retour, et Delphes a parlé.355 ŒDIPE. Que son visage montre un esprit désolé!
SCÈNE V.
ŒDIPE, JOCASTE, DYMAS, CLÉANTE, NÉRINE.
ŒDIPE. Eh bien! quand verrons-nous finir notre infortune? Qu'apportez-vous, Dymas? quelle réponse? DYMAS. Aucune. ŒDIPE. Quoi? les Dieux sont muets? DYMAS. Ils sont muets et sourds. Nous avons par trois fois imploré leur secours,360 Par trois fois redoublé nos vœux et nos offrandes: Ils n'ont pas daigné même écouter nos demandes. A peine parlions-nous, qu'un murmure confus Sortant du fond de l'antre expliquoit leur refus; Et cent voix tout à coup, sans être articulées, 365 Dans une nuit subite à nos soupirs mêlées, Faisoient avec horreur soudain connoître à tous Qu'ils n'avoient plus ni d'yeux ni d'oreilles pour nous. ŒDIPE. Ah! Madame. JOCASTE. Ah! Seigneur, que marque un tel silence? ŒDIPE. Que pourroit-il marquer qu'une juste vengeance? 370 Les Dieux, qui tôt ou tard savent se ressentir, Dédaignent de répondre à qui les fait mentir. Ce fils dont ils avoient prédit les aventures, Exposé par votre ordre, a trompé leurs augures [243], Et ce sang innocent, et ces Dieux irrités, 375 Se vengent maintenant de vos impiétés. JOCASTE. Devions-nous l'exposer à son destin funeste, Pour le voir parricide et pour le voir inceste? Et des crimes si noirs étouffés au berceau Auroient-ils su pour moi faire un crime nouveau?380 Non, non: de tant de maux Thèbes n'est assiégée Que pour la mort du Roi, que l'on n'a pas vengée; Son ombre incessamment me frappe encor les yeux; Je l'entends murmurer à toute heure, en tous lieux, Et se plaindre en mon cœur de cette ignominie 385 Qu'imprime à son grand nom cette mort impunie. ŒDIPE. Pourrions-nous en punir des brigands inconnus, Que peut-être jamais en ces lieux on n'a vus? Si vous m'avez dit vrai, peut-être ai-je moi-même Sur trois de ces brigands vengé le diadème; 390 Au lieu même, au temps même, attaqué seul par trois, J'en laissai deux sans vie, et mis l'autre aux abois. Mais ne négligeons rien, et du royaume sombre Faisons par Tirésie évoquer sa grande ombre. Puisque le ciel se tait, consultons les enfers: 395 Sachons à qui de nous sont dus les maux soufferts; Sachons-en, s'il se peut, la cause et le remède: Allons tout de ce pas réclamer tous son aide. J'irai revoir Corinthe avec moins de souci, Si je laisse plein calme et pleine joie ici. 400
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ŒDIPE, DIRCÉ, CLÉANTE, MÉGARE.
ŒDIPE. Je ne le cèle point, cette hauteur m'étonne. Æmon a du mérite, on chérit sa personne; Il est prince, et de plus étant offert par moi.... DIRCÉ. Je vous ai déjà dit, Seigneur, qu'il n'est pas roi. ŒDIPE. Son hymen toutefois ne vous fait point descendre:405 S'il n'est pas dans le trône, il a droit d'y prétendre; Et comme il est sorti de même sang que vous, Je crois vous faire honneur d'en faire votre époux. DIRCÉ. Vous pouvez donc sans honte en faire votre gendre: Mes sœurs en l'épousant n'auront point à descendre;410 Mais pour moi, vous savez qu'il est ailleurs des rois, Et même en votre cour, dont je puis faire choix. ŒDIPE. Vous le pouvez, Madame, et n'en voudrez pas faire Sans en prendre mon ordre et celui d'une mère. DIRCÉ. Pour la Reine, il est vrai qu'en cette qualité 415 Le sang peut lui devoir quelque civilité: Je m'en suis acquittée, et ne puis bien comprendre, Étant ce que je suis, quel ordre je dois prendre. ŒDIPE. Celui qu'un vrai devoir prend des fronts couronnés, Lorsqu'on tient auprès d'eux le rang que vous tenez.420 Je pense être ici roi. DIRCÉ. Je sais ce que vous êtes; Mais si vous me comptez au rang de vos sujettes, Je ne sais si celui qu'on vous a pu donner Vous asservit un front qu'on a dû couronner. Seigneur, quoi qu'il en soit, j'ai fait choix de Thésée; Je me suis à ce choix moi-même autorisée. J'ai pris l'occasion que m'ont faite les Dieux De fuir l'aspect d'un trône où vous blessez mes yeux, Et de vous épargner cet importun ombrage Qu'à des rois comme vous peut donner mon visage. 430 ŒDIPE. Le choix d'un si grand prince est bien digne de vous, Et je l'estime trop pour en être jaloux; Mais le peuple au milieu des colères célestes Aime encor de Laïus les adorables restes, Et ne pourra souffrir qu'on lui vienne arracher 435 Ces gages d'un grand roi qu'il tint jadis si cher. DIRCÉ. De l'air dont jusqu'ici ce peuple m'a traitée, Je dois craindre fort peu de m'en voir regrettée. S'il eût eu pour son roi quelque ombre d'amitié. Si mon sexe ou mon âge eût ému sa pitié, 440 Il n'auroit jamais eu cette lâche foiblesse De livrer en vos mains l'État et sa princesse, Et me verra toujours éloigner sans regret, Puisque c'est l'affranchir d'un reproche secret. ŒDIPE. Quel reproche secret lui fait votre présence? 445 Et quel crime a commis cette reconnoissance Qui par un sentiment et juste et relevé L'a consacré lui-même à qui l'a conservé? Si vous aviez du Sphinx vu le sanglant ravage.... DIRCÉ. Je puis dire, Seigneur, que j'ai vu davantage:450 J'ai vu ce peuple ingrat que l'énigme surprit Vous payer assez bien d'avoir eu de l'esprit. Il pouvoit toutefois avec quelque justice Prendre sur lui le prix d'un si rare service; Mais quoiqu'il ait osé vous payer de mon bien, 455 En vous faisant son roi, vous a-t-il fait le mien? En se donnant à vous, eut-il droit de me vendre? ŒDIPE. Ah! c'est trop me forcer, Madame, à vous entendre. La jalouse fierté qui vous enfle le cœur Me regarde toujours comme un usurpateur: 460 Vous voulez ignorer cette juste maxime, Que le dernier besoin peut faire un roi sans crime, Qu'un peuple sans défense et réduit aux abois.... DIRCÉ. Le peuple est trop heureux quand il meurt pour ses rois [244]. Mais, Seigneur, la matière est un peu délicate; 465 Vous pouvez vous flatter, peut-être je me flatte. Sans rien approfondir, parlons à cœur ouvert. Vous régnez en ma place, et les Dieux l'ont souffert: Je dis plus, ils vous ont saisi de ma couronne. Je n'en murmure point, comme eux je vous la donne;470 J'oublierai qu'à moi seule ils devoient la garder; Mais si vous attentez jusqu'à me commander, Jusqu'à prendre sur moi quelque pouvoir de maître, Je me souviendrai lors de ce que je dois être, Et si je ne le suis pour vous faire la loi,475 Je le serai du moins pour me choisir un roi. Après cela, Seigneur, je n'ai rien à vous dire: J'ai fait choix de Thésée, et ce mot doit suffire. ŒDIPE. Et je veux à mon tour, Madame, à cœur ouvert, Vous apprendre en deux mots que ce grand choix vous perd, Qu'il vous remplit le cœur d'une attente frivole, Qu'au prince Æmon pour vous j'ai donné ma parole, Que je perdrai le sceptre, ou saurai la tenir. Puissent, si je la romps, tous les Dieux m'en punir! Puisse de plus de maux m'accabler leur colère485 Qu'Apollon n'en prédit jadis pour votre frère! DIRCÉ. N'insultez point au sort d'un enfant malheureux, Et faites des serments qui soient plus généreux. On ne sait pas toujours ce qu'un serment hasarde; Et vous ne voyez pas ce que le ciel vous garde.490 ŒDIPE. On se hasarde à tout quand un serment est fait. DIRCÉ. Ce n'est pas de vous seul que dépend son effet. ŒDIPE. Je suis roi, je puis tout. DIRCÉ. Je puis fort peu de chose; Mais enfin de mon cœur moi seule je dispose, Et jamais sur ce cœur on n'avancera rien 495 Qu'en me donnant un sceptre, ou me rendant le mien. ŒDIPE. Il est quelques moyens de vous faire dédire. DIRCÉ. Il en est de braver le plus injuste empire; Et de quoi qu'on menace en de tels différends, Qui ne craint point la mort ne craint point les tyrans.500 Ce mot m'est échappé, je n'en fais point d'excuse; J'en ferai, si le temps m'apprend que je m'abuse. Rendez-vous cependant maître de tout mon sort; Mais n'offrez à mon choix que Thésée ou la mort. ŒDIPE. On pourra vous guérir de cette frénésie. 505 Mais il faut aller voir ce qu'a fait Tirésie: Nous saurons au retour encor vos volontés. DIRCÉ. Allez savoir de lui ce que vous méritez.
SCÈNE II.
DIRCÉ, MÉGARE.
DIRCÉ. Mégare, que dis-tu de cette violence? Après s'être emparé des droits de ma naissance, 510 Sa haine opiniâtre à croître mes malheurs M'ose encore envier ce qui me vient d'ailleurs. Elle empêche le ciel de m'être enfin propice, De réparer vers moi ce qu'il eut d'injustice, Et veut lier les mains au destin adouci 515 Qui m'offre en d'autres lieux ce qu'on me vole ici. MÉGARE. Madame, je ne sais ce que je dois vous dire: La raison vous anime, et l'amour vous inspire; Mais je crains qu'il n'éclate un peu plus qu'il ne faut, Et que cette raison ne parle un peu trop haut. 520 Je crains qu'elle n'irrite un peu trop la colère D'un roi qui jusqu'ici vous a traitée en père, Et qui vous a rendu tant de preuves d'amour, Qu'il espère de vous quelque chose à son tour. DIRCÉ. S'il a cru m'éblouir par de fausses caresses,525 J'ai vu sa politique en former les tendresses; Et ces amusements de ma captivité Ne me font rien devoir à qui m'a tout ôté. MÉGARE. Vous voyez que d'Æmon il a pris la querelle, Qu'il l'estime, chérit. DIRCÉ. Politique nouvelle. 530 MÉGARE. Mais comment pour Thésée en viendrez-vous à bout? Il le méprise, hait. DIRCÉ. Politique partout. Si la flamme d'Æmon en est favorisée, Ce n'est pas qu'il l'estime, ou méprise Thésée; C'est qu'il craint dans son cœur que le droit souverain (Car enfin il m'est dû) ne tombe en bonne main. Comme il connoît le mien, sa peur de me voir reine Dispense à mes amants sa faveur ou sa haine, Et traiteroit ce prince ainsi que ce héros, S'il portoit la couronne ou de Sparte ou d'Argos.540 MÉGARE. Si vous en jugez bien, que vous êtes à plaindre! DIRCÉ. Il fera de l'éclat, il voudra me contraindre; Mais quoi qu'il me prépare à souffrir dans sa cour, Il éteindra ma vie avant que mon amour. MÉGARE Espérons que le ciel vous rendra plus heureuse.545 Cependant je vous trouve assez peu curieuse: Tout le peuple, accablé de mortelles douleurs, Court voir ce que Laïus dira de nos malheurs; Et vous ne suivez point le Roi chez Tirésie, Pour savoir ce qu'en juge une ombre si chérie?550 DIRCÉ. J'ai tant d'autres sujets de me plaindre de lui, Que je fermois les yeux à ce nouvel ennui. Il auroit fait trop peu de menacer la fille, Il faut qu'il soit tyran de toute la famille, Qu'il porte sa fureur jusqu'aux âmes sans corps,555 Et trouble insolemment jusqu'aux cendres des morts. Mais ces mânes sacrés qu'il arrache au silence Se vengeront sur lui de cette violence; Et les Dieux des enfers, justement irrités, Puniront l'attentat de ses impiétés. 560 MÉGARE. Nous ne savons pas bien comme agit l'autre monde; Il n'est point d'œil perçant dans cette nuit profonde; Et quand les Dieux vengeurs laissent tomber leur bras, Il tombe assez souvent sur qui n'y pense pas. DIRCÉ. Dût leur décret fatal me choisir pour victime,565 Si j'ai part au courroux, je n'en veux point au crime: Je veux m'offrir sans tache à leur bras tout-puissant, Et n'avoir à verser que du sang innocent.
SCÈNE III.
DIRCÉ, NÉRINE, MÉGARE.
NÉRINE. Ah! Madame, il en faut de la même innocence Pour apaiser du ciel l'implacable vengeance;570 Il faut une victime et pure et d'un tel rang, Que chacun la voudroit racheter de son sang. DIRCÉ. Nérine, que dis-tu? seroit-ce bien la Reine? Le ciel feroit-il choix d'Antigone, ou d'Ismène? Voudroit-il Étéocle, ou Polynice, ou moi? 575 Car tu me dis assez que ce n'est pas le Roi; Et si le ciel demande une victime pure, Appréhender pour lui, c'est lui faire une injure. Seroit-ce enfin Thésée? Hélas! si c'étoit lui.... Mais nomme, et dis quel sang le ciel veut aujourd'hui.580 NÉRINE. L'ombre du grand Laïus, qui lui sert d'interprète, De honte ou de dépit sur ce nom est muette; Je n'ose vous nommer ce qu'elle nous a tu; Mais, préparez, Madame, une haute vertu: Prêtez à ce récit une âme généreuse,585 Et vous-même jugez si la chose est douteuse. DIRCÉ. Ah! ce sera Thésée, ou la Reine. NÉRINE. Écoutez, Et tâchez d'y trouver quelques obscurités. Tirésie a longtemps perdu ses sacrifices Sans trouver ni les Dieux ni les ombres propices; 590 Et celle de Laïus évoqué par son nom [245] S'obstinoit au silence aussi bien qu'Apollon. Mais la Reine en la place à peine est arrivée, Qu'une épaisse vapeur s'est du temple élevée, D'où cette ombre aussitôt sortant jusqu'en plein jour595 A surpris tous les yeux du peuple et de la cour. L'impérieux orgueil de son regard sévère Sur son visage pâle avoit peint la colère; Tout menaçoit en elle, et des restes de sang Par un prodige affreux lui dégouttoient du flanc [246]. 600 A ce terrible aspect la Reine s'est troublée, La frayeur a couru dans toute l'assemblée, Et de vos deux amants j'ai vu les cœurs glacés [247] A ces funestes mots que l'ombre a prononcés: «Un grand crime impuni cause votre misère;605 Par le sang de ma race il se doit effacer [248]; Mais à moins que de le verser, Le ciel ne se peut satisfaire; Et la fin de vos maux ne se fera point voir Que mon sang n'ait fait son devoir.» 610 Ces mots dans tous les cœurs redoublent les alarmes; L'ombre, qui disparoît, laisse la Reine en larmes, Thésée au désespoir, Æmon tout hors de lui; Le Roi même arrivant partage leur ennui; Et d'une voix commune ils refusent une aide615 Qui fait trouver le mal plus doux que le remède. DIRCÉ. Peut-être craignent-ils que mon cœur révolté Ne leur refuse un sang qu'ils n'ont pas mérité; Mais ma flamme à la mort m'avoit trop résolue, Pour ne pas y courir quand les Dieux l'ont voulue.620 Tu m'as fait sans raison concevoir de l'effroi; Je n'ai point dû trembler, s'ils ne veulent que moi. Ils m'ouvrent une porte à sortir d'esclavage, Que tient trop précieuse un généreux courage: Mourir pour sa patrie est un sort plein d'appas625 Pour quiconque à des fers préfère le trépas. Admire, peuple ingrat, qui m'as déshéritée, Quelle vengeance en prend ta princesse irritée, Et connois dans la fin de tes longs déplaisirs Ta véritable reine à ses derniers soupirs. 630 Vois comme à tes malheurs je suis toute asservie [249]: L'un m'a coûté mon trône, et l'autre veut ma vie. Tu t'es sauvé du Sphinx aux dépens de mon rang; Sauve-toi de la peste aux dépens de mon sang. Mais après avoir vu dans la fin de ta peine 635 Que pour toi le trépas semble doux à ta reine, Fais-toi de son exemple une adorable loi: Il est encor plus doux de mourir pour son roi. MÉGARE. Madame, auroit-on cru que cette ombre d'un père, D'un roi dont vous tenez la mémoire si chère,640 Dans votre injuste perte eût pris tant d'intérêt Qu'elle vînt elle-même en prononcer l'arrêt? DIRCÉ. N'appelle point injuste un trépas légitime: Si j'ai causé sa mort, puis-je vivre sans crime? NÉRINE. Vous, Madame? DIRCÉ. Oui, Nérine; et tu l'as pu savoir.645 L'amour qu'il me portoit eut sur lui tel pouvoir, Qu'il voulut sur mon sort faire parler l'oracle; Mais comme à ce dessein la Reine mit obstacle, De peur que cette voix des destins ennemis Ne fût aussi funeste à la fille qu'au fils, 650 Il se déroba d'elle, ou plutôt prit la fuite, Sans vouloir que Phorbas et Nicandre pour suite. Hélas! sur le chemin il fut assassiné. Ainsi se vit pour moi son destin terminé; Ainsi j'en fus la cause. MÉGARE. Oui, mais trop innocente655 Pour vous faire un supplice où la raison consente; Et jamais des tyrans les plus barbares lois.... DIRCÉ. Mégare, tu sais mal ce que l'on doit aux rois. Un sang si précieux ne sauroit se répandre Qu'à l'innocente cause on n'ait droit de s'en prendre;660 Et de quelque façon que finisse leur sort, On n'est point innocent quand on cause leur mort. C'est ce crime impuni qui demande un supplice; C'est par là que mon père a part au sacrifice; C'est ainsi qu'un trépas qui me comble d'honneur665 Assure sa vengeance et fait votre bonheur, Et que tout l'avenir chérira la mémoire D'un châtiment si juste où brille tant de gloire.
SCÈNE IV.
THÉSÉE, DIRCÉ, MÉGARE, NÉRINE.
DIRCÉ. Mais que vois-je? Ah! Seigneur, quels que soient vos ennuis, Que venez-vous me dire en l'état où je suis? THÉSÉE. Je viens prendre de vous l'ordre qu'il me faut suivre; Mourir, s'il faut mourir, et vivre, s'il faut vivre. DIRCÉ. Ne perdez point d'efforts à m'arrêter au jour: Laissez faire l'honneur. THÉSÉE. Laissez agir l'amour. DIRCÉ. Vivez, Prince; vivez. THÉSÉE. Vivez donc, ma princesse. 675 DIRCÉ. Ne me ravalez point jusqu'à cette bassesse [250]. Retarder mon trépas, c'est faire tout périr: Tout meurt, si je ne meurs. THÉSÉE. Laissez-moi donc mourir. DIRCÉ. Hélas! qu'osez-vous dire? THÉSÉE. Hélas! qu'allez-vous faire? DIRCÉ. Finir les maux publics, obéir à mon père, 680 Sauver tous mes sujets. THÉSÉE. Par quelle injuste loi Faut-il les sauver tous pour ne perdre que moi? Eux dont le cœur ingrat porte les justes peines D'un rebelle mépris qu'ils ont fait de vos chaînes [251], Qui dans les mains d'un autre ont mis tout votre bien!685 DIRCÉ. Leur devoir violé doit-il rompre le mien? Les exemples abjets de ces petites âmes Règlent-ils de leurs rois les glorieuses trames? Et quel fruit un grand cœur pourroit-il recueillir A recevoir du peuple un exemple à faillir?690 Non, non: s'il m'en faut un, je ne veux que le vôtre; L'amour que j'ai pour vous n'en reçoit aucun autre. Pour le bonheur public n'avez-vous pas toujours Prodigué votre sang et hasardé vos jours? Quand vous avez défait le Minotaure en Crète,695 Quand vous avez puni Damaste et Périphète, Sinnis, Phæa, Sciron [252], que faisiez-vous, Seigneur, Que chercher à périr pour le commun bonheur? Souffrez que pour la gloire une chaleur égale D'une amante aujourd'hui vous fasse une rivale.700 Le ciel offre à mon bras par où me signaler: S'il ne sait pas combattre, il saura m'immoler; Et si cette chaleur ne m'a point abusée, Je deviendrai par là digne du grand Thésée. Mon sort en ce point seul du vôtre est différent,705 Que je ne puis sauver mon peuple qu'en mourant, Et qu'au salut du vôtre un bras si nécessaire A chaque jour pour lui d'autres combats à faire. THÉSÉE. J'en ai fait et beaucoup, et d'assez généreux; Mais celui-ci, Madame, est le plus dangereux.710 J'ai fait trembler partout, et devant vous je tremble. L'amant et le héros s'accordent mal ensemble; Mais enfin après vous tous deux veulent courir: Le héros ne peut vivre où l'amant doit mourir; La fermeté de l'un par l'autre est épuisée;715 Et si Dircé n'es plus, il n'est plus de Thésée. DIRCÉ. Hélas! c'est maintenant, c'est lorsque je vous voi Que ce même combat est dangereux pour moi. Ma vertu la plus forte à votre aspect chancelle: Tout mon cœur applaudit à sa flamme rebelle;720 Et l'honneur, qui charmoit ses plus noirs déplaisirs, N'est plus que le tyran de mes plus chers desirs. Allez, Prince; et du moins par pitié de ma gloire Gardez-vous d'achever une indigne victoire; Et si jamais l'honneur a su vous animer.... 725 THÉSÉE. Hélas! à votre aspect je ne sais plus qu'aimer. DIRCÉ. Par un pressentiment j'ai déjà su vous dire Ce que ma mort sur vous se réserve d'empire. Votre bras de la Grèce est le plus ferme appui [253]: Vivez pour le public, comme je meurs pour lui.730 THÉSÉE. Périsse l'univers, pourvu que Dircé vive! Périsse le jour même avant qu'elle s'en prive! Que m'importe la perte ou le salut de tous? Ai-je rien à sauver, rien à perdre que vous? Si votre amour, Madame, étoit encor le même,735 Si vous saviez encore aimer comme on vous aime.... DIRCÉ. Ah! faites moins d'outrage à ce cœur affligé Que pressent les douleurs où vous l'avez plongé. Laissez vivre du peuple un pitoyable reste Aux dépens d'un moment que m'a laissé la peste,740 Qui peut-être à vos yeux viendra trancher mes jours, Si mon sang répandu ne lui tranche le cours. Laissez-moi me flatter de cette triste joie Que si je ne mourois vous en seriez la proie, Et que ce sang aimé que répandront mes mains,745 Sera versé pour vous plus que pour les Thébains. Des Dieux mal obéis la majesté suprême Pourroit en ce moment s'en venger sur vous-même; Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort, D'avoir prêté mon crime à faire votre mort.750 THÉSÉE. Et ce cœur généreux me condamne à la honte De voir que ma princesse en amour me surmonte, Et de n'obéir pas à cette aimable loi De mourir avec vous quand vous mourez pour moi! Pour moi, comme pour vous, soyez plus magnanime:755 Voyez mieux qu'il y va même de votre estime, Que le choix d'un amant si peu digne de vous Souilleroit cet honneur qui vous semble si doux, Et que de ma princesse on diroit d'âge en âge Qu'elle eut de mauvais yeux pour un si grand courage. 760 DIRCÉ. Mais, Seigneur, je vous sauve en courant au trépas; Et mourant avec moi vous ne me sauvez pas. THÉSÉE. La gloire de ma mort n'en deviendra pas moindre; Si ce n'est vous sauver, ce sera vous rejoindre: Séparer deux amants, c'est tous deux les punir;765 Et dans le tombeau même il est doux de s'unir. DIRCÉ. Que vous m'êtes cruel de jeter dans mon âme Un si honteux désordre avec des traits de flamme! Adieu, Prince: vivez, je vous l'ordonne ainsi; La gloire de ma mort est trop douteuse ici;770 Et je hasarde trop une si noble envie A voir l'unique objet pour qui j'aime la vie. THÉSÉE. Vous fuyez, ma princesse, et votre adieu fatal.... DIRCÉ. Prince, il est temps de fuir quand on se défend mal. Vivez, encore un coup: c'est moi qui vous l'ordonne. 775 THÉSÉE. Le véritable amour ne prend loi de personne; Et si ce fier honneur s'obstine à nous trahir, Je renonce, Madame, à vous plus obéir.
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
DIRCÉ. Impitoyable soif de gloire, Dont l'aveugle et noble transport 780 Me fait précipiter ma mort Pour faire vivre ma mémoire, Arrête pour quelques moments Les impétueux sentiments De cette inexorable envie, 785 Et souffre qu'en ce triste et favorable jour, Avant que te donner ma vie, Je donne un soupir à l'amour. Ne crains pas qu'une ardeur si belle Ose te disputer un cœur 790 Qui de ton illustre rigueur Est l'esclave le plus fidèle. Ce regard tremblant et confus, Qu'attire un bien qu'il n'attend plus, N'empêche pas qu'il ne se dompte. 795 Il est vrai qu'il murmure, et se dompte à regret; Mais s'il m'en faut rougir de honte, Je n'en rougirai qu'en secret. L'éclat de cette renommée Qu'assure un si brillant trépas 800 Perd la moitié de ses appas Quand on aime et qu'on est aimée. L'honneur, en monarque absolu, Soutient ce qu'il a résolu Contre les assauts qu'on te livre. 805 Il est beau de mourir pour en suivre les lois; Mais il est assez doux de vivre Quand l'amour a fait un beau choix. Toi qui faisois toute la joie Dont sa flamme osoit me flatter,810 Prince que j'ai peine à quitter, A quelques honneurs qu'on m'envoie, Accepte ce foible retour Que vers toi d'un si juste amour fait la douloureuse tendresse.815 Sur les bords de la tombe où tu me vois courir, Je crains les maux que je te laisse, Quand je fais gloire de mourir. J'en fais gloire, mais je me cache Un comble affreux de déplaisirs;820 Je fais taire tous mes desirs, Mon cœur à soi-même s'arrache [254]. Cher Prince, dans un tel aveu, Si tu peux voir quel est mon feu, Vois combien il se violente. 825 Je meurs l'esprit content, l'honneur m'en fait la loi; Mais j'aurois vécu plus contente, Si j'avois pu vivre pour toi.
SCÈNE II.
JOCASTE, DIRCÉ.
DIRCÉ. Tout est-il prêt, Madame, et votre Tirésie Attend-il aux autels la victime choisie?830 JOCASTE. Non, ma fille; et du moins nous aurons quelques jours A demander au ciel un plus heureux secours. On prépare à demain exprès d'autres victimes. Le peuple ne vaut pas [255] que vous payiez ses crimes: Il aime mieux périr qu'être ainsi conservé;835 Et le Roi même, encor que vous l'ayez bravé, Sensible à vos malheurs autant qu'à ma prière, Vous offre sur ce point liberté toute entière. DIRCÉ. C'est assez vainement qu'il m'offre un si grand bien, Quand le ciel ne veut pas que je lui doive rien;840 Et ce n'est pas à lui de mettre des obstacles Aux ordres souverains que donnent ses oracles. JOCASTE. L'oracle n'a rien dit. DIRCÉ. Mais mon père a parlé; L'ordre de nos destins par lui s'est révélé; Et des morts de son rang les ombres immortelles 845 Servent souvent aux Dieux de truchements fidèles. JOCASTE. Laissez la chose en doute, et du moins hésitez Tant qu'on ait par leur bouche appris leurs volontés. DIRCÉ. Exiger qu'avec nous ils s'expliquent eux-mêmes, C'est trop nous asservir ces majestés suprêmes.850 JOCASTE. Ma fille, il est toujours assez tôt de mourir. DIRCÉ. Madame, il n'est jamais trop tôt de secourir; Et pour un mal si grand qui réclame notre aide, Il n'est point de trop sûr ni de trop prompt remède. Plus nous le différons, plus ce mal devient grand [256].855 J'assassine tous ceux que la peste surprend; Aucun n'en peut mourir qui ne me laisse un crime: Je viens d'étouffer seule et Sostrate et Phædime; Et durant ce refus des remèdes offerts, La Parque se prévaut des moments que je perds. 860 Hélas! si sa fureur dans ces pertes [257] publiques Enveloppoit Thésée après ses domestiques! Si nos retardements.... JOCASTE. Vivez pour lui, Dircé: Ne lui dérobez point un cœur si bien placé. Avec tant de courage ayez quelque tendresse; 865 Agissez en amante aussi bien qu'en princesse. Vous avez liberté toute entière en ces lieux: Le Roi n'y prend pas garde, et je ferme les yeux. C'est vous en dire assez: l'amour est un doux maître; Et quand son choix est beau, son ardeur doit paroître [258]. DIRCÉ. Je n'ose demander si de pareils avis Portent des sentiments que vous ayez suivis. Votre second hymen put avoir d'autres causes; Mais j'oserai vous dire, à bien juger des choses, Que pour avoir reçu la vie en votre flanc, 875 J'y dois avoir sucé [259] fort peu de votre sang. Celui du grand Laïus, dont je m'y suis formée, Trouve bien qu'il est doux d'aimer et d'être aimée; Mais il ne peut trouver qu'on soit digne du jour Quand aux soins de sa gloire on préfère l'amour. 880 Je sais sur les grands cœurs ce qu'il se fait d'empire: J'avoue, et hautement, que le mien en soupire; Mais quoi qu'un si beau choix puisse avoir de douceurs, Je garde un autre exemple aux princesses mes sœurs. JOCASTE. Je souffre tout de vous en l'état où vous êtes. 885 Si vous ne savez pas même ce que vous faites, Le chagrin inquiet du trouble où je vous vois Vous peut faire oublier que vous parlez à moi; Mais quittez ces dehors d'une vertu sévère, Et souvenez-vous mieux que je suis votre mère. 890 DIRCÉ. Ce chagrin inquiet, pour se justifier, N'a qu'à prendre chez vous l'exemple d'oublier. Quand vous mîtes le sceptre en une autre famille, Vous souvint-il assez que j'étois votre fille? JOCASTE. Vous n'étiez qu'un enfant. DIRCÉ. J'avois déjà des yeux, 895 Et sentois dans mon cœur le sang de mes aïeux; C'étoit ce même sang dont vous m'avez fait naître Qui s'indignoit dès lors qu'on lui donnât un maître, Et que vers soi Laïus aime mieux rappeler Que de voir qu'à vos yeux on l'ose ravaler. 900 Il oppose ma mort à l'indigne hyménée Où par raison d'État il me voit destinée; Il la fait glorieuse, et je meurs plus pour moi Que pour ces malheureux qui se sont fait un roi. Le ciel en ma faveur prend ce cher interprète, 905 Pour m'épargner l'affront de vivre encor sujette; Et s'il a quelque foudre, il saura le garder Pour qui m'a fait des lois où j'ai dû commander. JOCASTE. Souffrez qu'à ses éclairs votre orgueil se dissipe: Ce foudre vous menace un peu plus tôt qu'Œdipe; 910 Et le Roi n'a pas lieu d'en redouter les coups, Quand parmi tout son peuple ils n'ont choisi que vous. DIRCÉ. Madame, il se peut faire encor qu'il me prévienne: S'il sait ma destinée, il ignore la sienne; Le ciel pourra venger ses ordres retardés. 915 Craignez ce changement que vous lui demandez. Souvent on l'entend mal quand on le croit entendre: L'oracle le plus clair se fait le moins comprendre. Moi-même je le dis sans comprendre pourquoi; Et ce discours en l'air m'échappe malgré moi.920 Pardonnez cependant à cette humeur hautaine: Je veux parler en fille, et je m'explique en reine. Vous qui l'êtes encor, vous savez ce que c'est, Et jusqu'où nous emporte un si haut intérêt. Si je n'en ai le rang, j'en garde la teinture. 925 Le trône a d'autres droits que ceux de la nature. J'en parle trop peut-être alors qu'il faut mourir. Hâtons-nous d'empêcher ce peuple de périr; Et sans considérer quel fut vers moi son crime, Puisque le ciel le veut, donnons-lui sa victime. 930 JOCASTE. Demain ce juste ciel pourra s'expliquer mieux [260]. Cependant vous laissez bien du trouble en ces lieux; Et si votre vertu pouvoit croire mes larmes, Vous nous épargneriez cent mortelles alarmes. DIRCÉ. Dussent avec vos pleurs tous vos Thébains s'unir, 935 Ce que n'a pu l'amour, rien ne doit l'obtenir.
SCÈNE III.
ŒDIPE, JOCASTE, DIRCÉ.
DIRCÉ. A quel propos, Seigneur, voulez-vous qu'on diffère, Qu'on dédaigne un remède à tous si salutaire? Chaque instant que je vis vous enlève un sujet, Et l'État s'affoiblit par l'affront qu'on me fait.940 Cette ombre de pitié n'est qu'un comble d'envie: Vous m'avez envié le bonheur de ma vie; Et je vous vois par là jaloux de tout mon sort, Jusques à m'envier la gloire de ma mort. ŒDIPE. Qu'on perd de temps, Madame, alors qu'on vous fait grâce! DIRCÉ. Le ciel m'en a trop fait pour souffrir qu'on m'en fasse. JOCASTE. Faut-il voir votre esprit obstinément aigri, Quand ce qu'on fait pour vous doit l'avoir attendri? DIRCÉ. Faut-il voir son envie à mes vœux opposée, Quand il ne s'agit plus d'Æmon ni de Thésée? 950 ŒDIPE. Il s'agit de répandre un sang si précieux, Qu'il faut un second ordre et plus exprès des Dieux. DIRCÉ. Doutez-vous qu'à mourir je ne sois toute prête, Quand les Dieux par mon père ont demandé ma tête? ŒDIPE. Je vous connois, Madame, et je n'ai point douté 955 De cet illustre excès de générosité; Mais la chose après tout n'est pas encor si claire, Que cet ordre nouveau ne nous soit nécessaire. DIRCÉ. Quoi? mon père tantôt parloit obscurément? ŒDIPE. Je n'en ai rien connu que depuis un moment. 960 C'est un autre que vous peut-être qu'il menace. DIRCÉ. Si l'on ne m'a trompée, il n'en veut qu'à sa race. ŒDIPE. Je sais qu'on vous a fait un fidèle rapport; Mais vous pourriez mourir et perdre votre mort; Et la Reine sans doute étoit bien inspirée, 965 Alors que par ses pleurs elle l'a différée. JOCASTE. Je ne reçois qu'en trouble un si confus espoir. ŒDIPE. Ce trouble augmentera peut-être avant ce soir. JOCASTE. Vous avancez des mots que je ne puis comprendre. ŒDIPE. Vous vous plaindrez fort peu de ne les point entendre: Nous devons bientôt voir le mystère éclairci. Madame, cependant vous êtes libre ici; La Reine vous l'a dit, on vous a dû le dire; Et si vous m'entendez, ce mot doit vous suffire. DIRCÉ. Quelque secret motif qui vous aye excité 975 A ce tardif excès de générosité, Je n'emporterai point de Thèbes dans Athènes La colère des Dieux et l'amas de leurs haines, Qui pour premier objet pourroient choisir l'époux Pour qui j'aurois osé mériter leur courroux. 980 Vous leur faites demain offrir un sacrifice? ŒDIPE. J'en espère pour vous un destin plus propice. DIRCÉ. J'y trouverai ma place et ferai mon devoir. Quant au reste, Seigneur, je n'en veux rien savoir: J'y prends si peu de part, que sans m'en mettre en peine, Je vous laisse expliquer votre énigme à la Reine. Mon cœur doit être las d'avoir tant combattu, Et fuit un piége adroit qu'on tend à sa vertu.
SCÈNE IV.
JOCASTE, ŒDIPE, SUITE [261].
ŒDIPE. Madame, quand des Dieux la réponse funeste, De peur d'un parricide et de peur d'un inceste,990 Sur le mont Cythéron fit exposer ce fils Pour qui tant de forfaits avoient été prédits, Sûtes-vous faire choix d'un ministre fidèle? JOCASTE. Aucun pour le feu Roi n'a montré plus de zèle, Et quand par des voleurs il fut assassiné,995 Ce digne favori l'avoit accompagné. Par lui seul on a su cette noire aventure; On le trouva percé d'une large blessure, Si baigné dans son sang, et si près de mourir, Qu'il fallut une année et plus pour l'en guérir. 1000 ŒDIPE. Est-il mort? JOCASTE. Non, Seigneur: la perte de son maître Fut cause qu'en la cour il cessa de paroître; Mais il respire encore, assez vieil et cassé; Et Mégare, sa fille, est auprès de Dircé. ŒDIPE. Où fait-il sa demeure? JOCASTE. Au pied de cette roche 1005 Que de ces tristes murs nous voyons la plus proche. ŒDIPE. Tâchez de lui parler. JOCASTE. J'y vais tout de ce pas. Qu'on me prépare un char pour aller chez Phorbas [262]. Son dégoût de la cour pourroit sur un message S'excuser par caprice et prétexter son âge. 1010 Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir. Mais que dois-je lui dire, et qu'en faut-il savoir? ŒDIPE. Un bruit court depuis peu qu'il vous a mal servie, Que ce fils qu'on croit mort est encor plein de vie. L'oracle de Laïus par là devient douteux, 1015 Et tout ce qu'il a dit peut s'étendre sur deux. JOCASTE. Seigneur, ou sur ce bruit je suis fort abusée, Ou ce n'est qu'un effet de l'amour de Thésée: Pour sauver ce qu'il aime et vous embarrasser, Jusques à votre oreille il l'aura fait passer;1020 Mais Phorbas aisément convaincra d'imposture Quiconque ose à sa foi faire une telle injure. ŒDIPE. L'innocence de l'âge aura pu l'émouvoir. JOCASTE. Je l'ai toujours connu ferme dans son devoir; Mais si déjà ce bruit vous met en jalousie, 1025 Vous pouvez consulter le devin Tirésie [263], Publier sa réponse, et traiter d'imposteur De cette illusion le téméraire auteur. ŒDIPE. Je viens de le quitter, et de là vient ce trouble Qu'en mon cœur alarmé chaque moment redouble. 1030 «Ce prince, m'a-t-il dit, respire en votre cour: Vous pourrez le connoître avant la fin du jour; Mais il pourra vous perdre en se faisant connoître. Puisse-t-il ignorer quel sang lui donne l'être!» Voilà ce qu'il m'a dit d'un ton si plein d'effroi, 1035 Qu'il l'a fait rejaillir [264] jusqu'en l'âme d'un roi. Ce fils, qui devoit être inceste et parricide, Doit avoir un cœur lâche, un courage perfide; Et par un sentiment facile à deviner, Il ne se cache ici que pour m'assassiner: 1040 C'est par là qu'il aspire à devenir monarque, Et vous le connoîtrez bientôt à cette marque. Quoi qu'il en soit, Madame, allez trouver Phorbas: Tirez-en, s'il se peut, les clartés qu'on n'a pas. Tâchez en même temps de voir aussi Thésée: 1045 Dites-lui qu'il peut faire une conquête aisée, Qu'il ose pour Dircé, que je n'en verrai rien. J'admire un changement si confus que le mien: Tantôt dans leur hymen je croyois voir ma perte, J'allois pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte;1050 Et sans savoir pourquoi, je voudrois que tous deux Fussent, loin de ma vue, au comble de leurs vœux, Que les emportements d'une ardeur mutuelle M'eussent débarrassé de son amant et d'elle. Bien que de leur vertu rien ne me soit suspect,1055 Je ne sais quelle horreur me trouble à leur aspect; Ma raison la repousse, et ne m'en peut défendre; Moi-même en cet état je ne puis me comprendre; Et l'énigme du Sphinx fut moins obscur [265] pour moi Que le fond de mon cœur ne l'est dans cet effroi: 1060 Plus je le considère, et plus je m'en irrite. Mais ce prince paroît, souffrez que je l'évite; Et si vous vous sentez l'esprit moins interdit, Agissez avec lui comme je vous ai dit.
SCÈNE V.
JOCASTE, THÉSÉE.
JOCASTE. Prince, que faites-vous? quelle pitié craintive, 1065 Quel faux respect des Dieux tient votre flamme oisive? Avez-vous oublié comme il faut secourir? THÉSÉE. Dircé n'est plus, Madame, en état de périr: Le ciel vous rend un fils, et ce n'est qu'à ce prince Qu'est dû le triste honneur de sauver sa province.1070 JOCASTE. C'est trop vous assurer sur l'éclat d'un faux bruit. THÉSÉE. C'est une vérité dont je suis mieux instruit. JOCASTE. Vous le connoissez donc? THÉSÉE. A l'égal de moi-même. JOCASTE. De quand? THÉSÉE. De ce moment. JOCASTE. Et vous l'aimez? THÉSÉE. Je l'aime Jusqu'à mourir du coup dont il sera percé. 1075 JOCASTE. Mais cette amitié cède à l'amour de Dircé? THÉSÉE. Hélas! cette princesse à mes desirs si chère En un fidèle amant trouve un malheureux frère, Qui mourroit de douleur d'avoir changé de sort, N'étoit le prompt secours d'une plus digne mort,1080 Et qu'assez tôt connu pour mourir au lieu d'elle Ce frère malheureux meurt en amant fidèle. JOCASTE. Quoi? vous seriez mon fils [266]? THÉSÉE. Et celui de Laïus. JOCASTE. Qui vous a pu le dire? THÉSÉE. Un témoin qui n'est plus. Phædime, qu'à mes yeux vient de ravir la peste:1085 Non qu'il m'en ait donné la preuve manifeste; Mais Phorbas, ce vieillard qui m'exposa jadis, Répondra mieux que lui de ce que je vous dis, Et vous éclaircira touchant une aventure Dont je n'ai pu tirer qu'une lumière obscure.1090 Ce peu qu'en ont pour moi les soupirs d'un mourant Du grand droit de régner seroit mauvais garant. Mais ne permettez pas que le Roi me soupçonne, Comme si ma naissance ébranloit sa couronne, Quelque honneur, quelques droits qu'elle ait pu m'acquérir, Je ne viens disputer que celui de mourir. JOCASTE. Je ne sais si Phorbas avouera votre histoire; Mais qu'il l'avoue ou non, j'aurai peine à vous croire. Avec votre mourant Tirésie est d'accord, A ce que dit le Roi, que mon fils n'est point mort. 1100 C'est déjà quelque chose; et toutefois mon âme Aime à tenir suspecte une si belle flamme. Je ne sens point pour vous l'émotion du sang, Je vous trouve en mon cœur toujours en même rang [267]; J'ai peine à voir un fils où j'ai cru voir un gendre;1105 La nature avec vous refuse de s'entendre, Et me dit en secret, sur votre emportement, Qu'il a bien peu d'un frère, et beaucoup d'un amant; Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise, A moins que sous ce titre un amant se déguise,1110 Et qu'il cherche en mourant la gloire et la douceur D'arracher à la mort ce qu'il nomme sa sœur. THÉSÉE. Que vous connoissez mal ce que peut la nature! Quand d'un parfait amour elle a pris la teinture, Et que le désespoir d'un illustre projet1115 Se joint aux déplaisirs d'en voir périr l'objet, Il est doux de mourir pour une sœur si chère. Je l'aimois en amant, je l'aime encore en frère; C'est sous un autre nom le même empressement: Je ne l'aime pas moins, mais je l'aime autrement.1120 L'ardeur sur la vertu fortement établie Par ces retours du sang ne peut être affoiblie; Et ce sang qui prêtoit sa tendresse à l'amour A droit d'en emprunter les forces à son tour. JOCASTE. Eh bien! soyez mon fils, puisque vous voulez l'être;1125 Mais donnez-moi la marque où je le dois connoître. Vous n'êtes point ce fils, si vous n'êtes méchant: Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant; J'en vois quelque partie en ce desir inceste; Mais pour ne plus douter, vous chargez-vous du reste? Êtes-vous l'assassin et d'un père et d'un roi? THÉSÉE. Ah! Madame, ce mot me fait pâlir d'effroi. JOCASTE. C'étoit là de mon fils la noire destinée; Sa vie à ces forfaits par le ciel condamnée N'a pu se dégager de cet astre ennemi, 1135 Ni de son ascendant s'échapper à demi. Si ce fils vit encore, il a tué son père: C'en est l'indubitable et le seul caractère; Et le ciel, qui prit soin de nous en avertir, L'a dit trop hautement pour se voir démentir. 1140 Sa mort seule pouvoit le dérober au crime. Prince, renoncez donc à toute votre estime: Dites que vos vertus sont crimes déguisés; Recevez tout le sort que vous vous imposez; Et pour remplir un nom dont vous êtes avide, 1145 Acceptez ceux d'inceste et de fils parricide. J'en croirai ces témoins que le ciel m'a prescrits, Et ne vous puis donner mon aveu qu'à ce prix. THÉSÉE. Quoi? la nécessité des vertus et des vices [268] D'un astre impérieux doit suivre les caprices,1150 Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions [269] Au plus bizarre effet de ses prédictions? L'âme est donc toute esclave: une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne; Et nous ne recevons ni crainte ni desir1155 De cette liberté qui n'a rien à choisir, Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime. Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, C'est la faute des Dieux, et non pas des mortels.1160 De toute la vertu sur la terre épandue, Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due; Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir; Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite,1165 Que suivant que d'en haut leur bras la précipite. D'un tel aveuglement daignez me dispenser. Le ciel, juste à punir, juste à récompenser, Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire, Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire.1170 N'enfonçons toutefois ni votre œil ni le mien Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien: Delphes a pu vous faire une fausse réponse; L'argent put inspirer la voix qui les prononce; Cet organe des Dieux put se laisser gagner1175 A ceux que ma naissance éloignoit de régner; Et par tous les climats on n'a que trop d'exemples Qu'il est ainsi qu'ailleurs des méchants dans les temples. Du moins puis-je assurer que dans tous mes combats Je n'ai jamais souffert de seconds que mon bras;1180 Que je n'ai jamais vu ces lieux de la Phocide Où fut par des brigands commis ce parricide; Que la fatalité des plus pressants malheurs Ne m'auroit pu réduire à suivre des voleurs; Que j'en ai trop puni pour en croître le nombre....1185 JOCASTE. Mais Laïus a parlé, vous en avez vu l'ombre: De l'oracle avec elle on voit tant de rapport, Qu'on ne peut qu'à ce fils en imputer la mort; Et c'est le dire assez qu'ordonner qu'on efface Un grand crime impuni par le sang de sa race.1190 Attendons toutefois ce qu'en dira Phorbas: Autre que lui n'a vu ce malheureux trépas; Et de ce témoin seul dépend la connoissance Et de ce parricide et de votre naissance. Si vous êtes coupable, évitez-en les yeux;1195 Et de peur d'en rougir, prenez d'autres aïeux. THÉSÉE. Je le verrai, Madame, et sans inquiétude. Ma naissance confuse a quelque incertitude; Mais pour ce parricide, il est plus que certain Que ce ne fut jamais un crime de ma main. 1200
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
THÉSÉE, DIRCÉ, MÉGARE.
DIRCÉ. Oui, déjà sur ce bruit l'amour m'avoit flattée: Mon âme avec plaisir s'étoit inquiétée; Et ce jaloux honneur qui ne consentoit pas Qu'un frère me ravît un glorieux trépas, Après cette douceur fièrement refusée,1205 Ne me refusoit point de vivre pour Thésée, Et laissoit doucement corrompre sa fierté A l'espoir renaissant de ma perplexité. Mais si je vois en vous ce déplorable frère, Quelle faveur du ciel voulez-vous que j'espère,1210 S'il n'est pas en sa main de m'arrêter au jour Sans faire soulever et l'honneur et l'amour? S'il dédaigne mon sang, il accepte le vôtre; Et si quelque miracle épargne l'un et l'autre, Pourra-t-il détacher de mon sort le plus doux1215 L'amertume de vivre, et n'être point à vous? THÉSÉE. Le ciel choisit souvent de secrètes conduites Qu'on ne peut démêler qu'après de longues suites; Et de mon sort douteux l'obscur événement Ne défend pas l'espoir d'un second changement.1220 Je chéris ce premier qui vous est salutaire. Je ne puis en amant ce que je puis en frère; J'en garderai le nom tant qu'il faudra mourir; Mais si jamais d'ailleurs on peut vous secourir, Peut-être que le ciel me faisant mieux connoître,1225 Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être; Car je n'aspire point à calmer son courroux, Et ne veux ni mourir ni vivre que pour vous. DIRCÉ. Cet amour mal éteint sied mal au cœur d'un frère: Où le sang doit parler, c'est à lui de se taire;1230 Et sitôt que sans crime il ne peut plus durer, Pour ses feux les plus vifs il est temps d'expirer. THÉSÉE. Laissez-lui conserver ces ardeurs empressées Qui vous faisoient l'objet de toutes mes pensées. J'ai mêmes yeux encore, et vous mêmes appas:1235 Si mon sort est douteux, mon souhait ne l'est pas. Mon cœur n'écoute point ce que le sang veut dire: C'est d'amour qu'il gémit, c'est d'amour qu'il soupire Et pour pouvoir sans crime en goûter la douceur, Il se révolte exprès contre le nom de sœur.1240 De mes plus chers desirs ce partisan sincère En faveur de l'amant tyrannise le frère, Et partage à tous deux le digne empressement De mourir comme frère et vivre comme amant. DIRCÉ. O du sang de Laïus preuves trop manifestes!1245 Le ciel, vous destinant à des flammes incestes, A su de votre esprit déraciner l'horreur Que doit faire à l'amour le sacré nom de sœur; Mais si sa flamme y garde une place usurpée, Dircé dans votre erreur n'est point enveloppée:1250 Elle se défend mieux de ce trouble intestin, Et si c'est votre sort, ce n'est pas son destin. Non qu'enfin sa vertu vous regarde en coupable: Puisque le ciel vous force, il vous rend excusable; Et l'amour pour les sens est un si doux poison,1255 Qu'on ne peut pas toujours écouter la raison. Moi-même en qui l'honneur n'accepte aucune grâce, J'aime en ce douteux sort tout ce qui m'embarrasse, Je ne sais quoi m'y plaît qui n'ose s'exprimer, Et ce confus mélange a de quoi me charmer.1260 Je n'aime plus qu'en sœur, et malgré moi j'espère. Ah! Prince, s'il se peut, ne soyez point mon frère, Et laissez-moi mourir avec les sentiments Que la gloire permet aux illustres amants. THÉSÉE. Je vous ai déjà dit, Princesse, que peut-être,1265 Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être: Faut-il que je m'explique? et toute votre ardeur Ne peut-elle sans moi lire au fond de mon cœur? Puisqu'il est tout à vous, pénétrez-y, Madame: Vous verrez que sans crime il conserve sa flamme.1270 Si je suis descendu jusqu'à vous abuser, Un juste désespoir m'auroit fait plus oser; Et l'amour, pour défendre une si chère vie, Peut faire vanité d'un peu de tromperie. J'en ai tiré ce fruit, que ce nom décevant1275 A fait connoître ici que ce prince est vivant. Phorbas l'a confessé; Tirésie a lui-même Appuyé de sa voix cet heureux stratagème: C'est par lui qu'on a su qu'il respire en ces lieux. Souffrez donc qu'un moment je trompe encor leurs yeux; Et puisque dans ce jour ce frère doit paroître, Jusqu'à ce qu'on l'ait vu permettez-moi de l'être. DIRCÉ. Je pardonne un abus que l'amour a formé, Et rien ne peut déplaire alors qu'on est aimé. Mais hasardiez-vous tant sans aucune lumière?1285 THÉSÉE. Mégare m'avoit dit le secret de son père; Il m'a valu l'honneur de m'exposer pour tous; Mais je n'en abusois que pour mourir pour vous. Le succès a passé cette triste espérance: Ma flamme en vos périls ne voit plus d'apparence.1290 Si l'on peut à l'oracle ajouter quelque foi, Ce fils a de sa main versé le sang du Roi; Et son ombre, en parlant de punir un grand crime, Dit assez que c'est lui qu'elle veut pour victime. DIRCÉ. Prince, quoi qu'il en soit, n'empêchez plus ma mort. Si par le sacrifice on n'éclaircit mon sort. La Reine, qui paroît, fait que je me retire: Sachant ce que je sais, j'aurois peur d'en trop dire; Et comme enfin ma gloire a d'autres intérêts, Vous saurez mieux sans moi ménager vos secrets:1300 Mais puisque vous voulez que mon esprit revive, Ne tenez pas longtemps la vérité captive.
SCÈNE II.
JOCASTE, THÉSÉE, NÉRINE.
JOCASTE. Prince, j'ai vu Phorbas; et tout ce qu'il m'a dit A ce que vous croyez peut donner du crédit. Un passant inconnu, touché de cette enfance1305 Dont un astre envieux condamnoit la naissance, Sur le mont Cythéron reçut de lui mon fils, Sans qu'il lui demandât son nom ni son pays, De crainte qu'à son tour il ne conçût l'envie D'apprendre dans quel sang il conservoit la vie.1310 Il l'a revu depuis, et presque tous les ans, Dans le temple d'Élide offrir quelques présents. Ainsi chacun des deux connoît l'autre au visage, Sans s'être l'un à l'autre expliqués davantage. Il a bien su de lui que ce fils conservé1315 Respire encor le jour dans un rang élevé; Mais je demande en vain qu'à mes yeux il le montre, A moins que ce vieillard avec lui se rencontre. Si Phædime après lui vous eut en son pouvoir, De cet inconnu même il put vous recevoir,1320 Et voyant à Trézène une mère affligée De la perte du fils qu'elle avoit eu d'Ægée, Vous offrir en sa place, elle vous accepter. Tout ce qui sur ce point pourroit faire douter, C'est qu'il vous a souffert dans une flamme inceste,1325 Et n'a parlé de rien qu'en mourant de la peste. Mais d'ailleurs Tirésie a dit que dans ce jour Nous pourrons voir ce prince, et qu'il vit dans la cour [270]; Quelques moments après on vous a vu paroître: Ainsi vous pouvez l'être, et pouvez ne pas l'être.1330 Passons outre. A Phorbas ajouteriez-vous foi? S'il n'a pas vu mon fils, il vit la mort du Roi, Il connoît l'assassin: voulez-vous qu'il vous voie? THÉSÉE. Je le verrai, Madame, et l'attends avec joie, Sûr, comme je l'ai dit, qu'il n'est point de malheurs [271] Qui m'eussent pu réduire à suivre des voleurs. JOCASTE. Ne vous assurez point sur cette conjecture, Et souffrez qu'elle cède à la vérité pure. Honteux qu'un homme seul eût triomphé de trois, Qu'il en eût tué deux et mis l'autre aux abois,1340 Phorbas nous supposa ce qu'il nous en fit croire, Et parla de brigands pour sauver quelque gloire. Il me vient d'avouer sa foiblesse à genoux. «D'un bras seul, m'a-t-il dit, partirent tous les coups; Un bras seul à tous trois nous ferma le passage,1345 Et d'une seule main ce grand crime est l'ouvrage.» THÉSÉE. Le crime n'est pas grand s'il fut seul contre trois; Mais jamais sans forfait on ne se prend aux rois; Et fussent-ils cachés sous un habit champêtre, Leur propre majesté les doit faire connoître.1350 L'assassin de Laïus est digne du trépas, Bien que seul contre trois, il ne le connût pas. Pour moi, je l'avouerai, que jamais ma vaillance A mon bras contre trois n'a commis ma défense. L'œil de votre Phorbas aura beau me chercher,1355 Jamais dans la Phocide on ne m'a vu marcher. Qu'il vienne: à ses regards sans crainte je m'expose; Et c'est un imposteur s'il vous dit autre chose. JOCASTE. Faites entrer Phorbas. Prince, pensez-y bien. THÉSÉE. S'il est homme d'honneur, je n'en dois craindre rien. JOCASTE. Vous voudrez, mais trop tard, en éviter la vue. THÉSÉE. Qu'il vienne; il tarde trop, cette lenteur me tue; Et si je le pouvois sans perdre le respect, Je me plaindrois un peu de me voir trop suspect.
SCÈNE III.
JOCASTE, THÉSÉE, PHORBAS, NÉRINE.
JOCASTE. Laissez-moi lui parler, et prêtez-nous silence.1365 Phorbas, envisagez ce prince en ma présence: Le reconnoissez-vous [272]? PHORBAS. Je crois vous avoir dit Que je ne l'ai point vu depuis qu'on le perdit, Madame: un si long temps laisse mal reconnoître Un prince qui pour lors ne faisoit que de naître;1370 Et si je vois en lui l'effet de mon secours, Je n'y puis voir les traits d'un enfant de deux jours. JOCASTE. Je sais, ainsi que vous, que les traits de l'enfance N'ont avec ceux d'un homme aucune ressemblance; Mais comme ce héros, s'il est sorti de moi,1375 Doit avoir de sa main versé le sang du Roi, Seize ans n'ont pas changé tellement son visage Que vous n'en conserviez quelque imparfaite image. PHORBAS. Hélas! j'en garde encor si bien le souvenir, Que je l'aurai présent durant tout l'avenir.1380 Si pour connoître un fils il vous faut cette marque, Ce prince n'est point né de notre grand monarque. Mais désabusez-vous, et sachez que sa mort Ne fut jamais d'un fils le parricide effort. JOCASTE. Et de qui donc, Phorbas? Avez-vous connoissance1385 Du nom du meurtrier? Savez-vous sa naissance? PHORBAS. Et de plus sa demeure et son rang. Est-ce assez? JOCASTE. Je saurai le punir si vous le connoissez. Pourrez-vous le convaincre? PHORBAS. Et par sa propre bouche. JOCASTE. A nos yeux? PHORBAS. A vos yeux. Mais peut-être il vous touche; Peut-être y prendrez-vous un peu trop d'intérêt, Pour m'en croire aisément quand j'aurai dit qui c'est. THÉSÉE. Ne nous déguisez rien, parlez en assurance, Que le fils de Laïus en hâte la vengeance. JOCASTE. Il n'est pas assuré, Prince, que ce soit vous,1395 Comme il l'est que Laïus fut jadis mon époux; Et d'ailleurs si le ciel vous choisit pour victime, Vous me devez laisser à punir ce grand crime. THÉSÉE. Avant que de mourir, un fils peut le venger. PHORBAS. Si vous l'êtes ou non, je ne le puis juger;1400 Mais je sais que Thésée est si digne de l'être, Qu'au seul nom qu'il en prend je l'accepte pour maître. Seigneur, vengez un père, ou ne soutenez plus Que nous voyons en vous le vrai sang de Laïus. JOCASTE. Phorbas, nommez ce traître, et nous tirez de doute; Et j'atteste à vos yeux le ciel, qui nous écoute, Que pour cet assassin il n'est point de tourments Qui puissent satisfaire à mes ressentiments. PHORBAS. Mais si je vous nommois quelque personne chère, Æmon votre neveu, Créon votre seul frère,1410 Ou le prince Lycus [273], ou le Roi votre époux, Me pourriez-vous en croire, ou garder ce courroux? JOCASTE. De ceux que vous nommez je sais trop l'innocence. PHORBAS. Peut-être qu'un des quatre a fait plus qu'il ne pense; Et j'ai lieu de juger qu'un trop cuisant ennui....1415 JOCASTE. Voici le Roi qui vient: dites tout devant lui.
SCÈNE IV.
ŒDIPE, JOCASTE, THÉSÉE, PHORBAS, SUITE.
ŒDIPE. Si vous trouvez un fils dans le prince Thésée, Mon âme en son effroi s'étoit bien abusée: Il ne choisira point de chemin criminel, Quand il voudra rentrer au trône paternel,1420 Madame; et ce sera du moins à force ouverte Qu'un si vaillant guerrier entreprendra ma perte. Mais dessus ce vieillard plus je porte les yeux, Plus je crois l'avoir vu jadis en d'autres lieux: Ses rides me font peine à le bien reconnoître.1425 Ne m'as-tu jamais vu? PHORBAS. Seigneur, cela peut être. ŒDIPE. Il y pourroit avoir entre quinze et vingt ans. PHORBAS. J'ai de confus rapports d'environ même temps. ŒDIPE. Environ ce temps-là fis-tu quelque voyage? PHORBAS. Oui, Seigneur, en Phocide; et là, dans un passage.... ŒDIPE. Ah! je te reconnois, ou je suis fort trompé: C'est un de mes brigands à la mort échappé, Madame, et vous pouvez lui choisir des supplices; S'il n'a tué Laïus, il fut un des complices. JOCASTE. C'est un de vos brigands! Ah! que me dites-vous?1435 ŒDIPE. Je le laissai pour mort, et tout percé de coups. PHORBAS. Quoi? vous m'auriez blessé? moi, Seigneur? ŒDIPE. Oui, perfide: Tu fis, pour ton malheur, ma rencontre en Phocide, Et tu fus un des trois que je sus arrêter Dans ce passage étroit qu'il fallut disputer;1440 Tu marchois le troisième: en faut-il davantage? PHORBAS. Si de mes compagnons vous peigniez le visage, Je n'aurois rien à dire, et ne pourrois nier. ŒDIPE. Seize ans, à ton avis, m'ont fait les oublier! Ne le présume pas: une action si belle1445 En laisse au fond de l'âme une idée immortelle; Et si dans un combat on ne perd point de temps A bien examiner les traits des combattants, Après que celui-ci m'eut tout couvert de gloire, Je sus tout à loisir contempler ma victoire.1450 Mais tu nieras encore, et n'y connoîtras rien. PHORBAS. Je serai convaincu, si vous les peignez bien: Les deux que je suivis sont connus de la Reine. ŒDIPE. Madame, jugez donc si sa défense est vaine. Le premier de ces trois que mon bras sut punir1455 A peine méritoit un léger souvenir: Petit de taille, noir, le regard un peu louche, Le front cicatrisé, la mine assez farouche; Mais homme, à dire vrai, de si peu de vertu, Que dès le premier coup je le vis abattu.1460 Le second, je l'avoue, avoit un grand courage, Bien qu'il parût déjà dans le penchant de l'âge: Le front assez ouvert, l'œil perçant, le teint frais (On en peut voir en moi la taille et quelques traits); Chauve sur le devant, mêlé sur le derrière,1465 Le port majestueux, et la démarche fière. Il se défendit bien, et me blessa deux fois; Et tout mon cœur s'émut de le voir aux abois. Vous pâlissez, Madame! JOCASTE. Ah! Seigneur, puis-je apprendre Que vous ayez tué Laïus après Nicandre,1470 Que vous ayez blessé Phorbas de votre main, Sans en frémir d'horreur, sans en pâlir soudain? ŒDIPE. Quoi? c'est là ce Phorbas qui vit tuer son maître? JOCASTE. Vos yeux, après seize ans, l'ont trop su reconnoître; Et ses deux compagnons que vous avez dépeints1475 De Nicandre et du Roi portent les traits empreints. ŒDIPE. Mais ce furent brigands, dont le bras [274].... JOCASTE. C'est un conte Dont Phorbas au retour voulut cacher sa honte. Une main seule, hélas! fit ces funestes coups, Et par votre rapport, ils partirent de vous.1480 PHORBAS. J'en fus presque sans vie un peu plus d'une année. Avant ma guérison on vit votre hyménée. Je guéris; et mon cœur, en secret mutiné De connoître quel roi vous nous aviez donné, S'imposa cet exil dans un séjour champêtre,1485 Attendant que le ciel me fît un autre maître. THÉSÉE. Seigneur, je suis le frère ou l'amant de Dircé; Et son père ou le mien, de votre main percé.... ŒDIPE. Prince, je vous entends, il faut venger ce père, Et ma perte à l'État semble être nécessaire,1490 Puisque de nos malheurs la fin ne se peut voir, Si le sang de Laïus ne remplit son devoir. C'est ce que Tirésie avoit voulu me dire. Mais ce reste du jour souffrez que je respire: Le plus sévère honneur ne saurait murmurer1495 De ce peu de moments que j'ose différer; Et ce coup surprenant permet à votre haine De faire cette grâce aux larmes de la Reine. THÉSÉE. Nous nous verrons demain, Seigneur, et résoudrons.... ŒDIPE. Quand il en sera temps, Prince, nous répondrons;1500 Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface Par le sang que Laïus a transmis à sa race, Peut-être aurez vous peine à reprendre son rang, Qu'il ne vous ait coûté quelque peu de ce sang. THÉSÉE. Demain chacun de nous fera sa destinée.1505
SCÈNE V.
ŒDIPE, JOCASTE, SUITE.
JOCASTE. Que de maux nous promet cette triste journée! J'y dois voir ou ma fille ou mon fils s'immoler, Tout le sang de ce fils de votre main couler, Ou de la sienne enfin le vôtre se répandre; Et ce qu'oracle aucun n'a fait encore attendre,1510 Rien ne m'affranchira de voir sans cesse en vous, Sans cesse en un mari, l'assassin d'un époux. Puis-je plaindre à ce mort la lumière ravie, Sans haïr le vivant, sans détester ma vie? Puis-je de ce vivant plaindre l'aveugle sort,1515 Sans détester ma vie et sans trahir le mort? ŒDIPE. Madame, votre haine est pour moi légitime; Et cet aveugle sort m'a fait vers vous un crime, Dont ce prince demain me punira pour vous, Ou mon bras vengera ce fils et cet époux;1520 Et m'offrant pour victime à votre inquiétude, Il vous affranchira de toute ingratitude. Alors sans balancer vous plaindrez tous les deux, Vous verrez sans rougir alors vos derniers feux, Et permettrez sans honte à vos douleurs pressantes1525 Pour Laïus et pour moi des larmes innocentes. JOCASTE. Ah! Seigneur, quelque bras qui puisse vous punir, Il n'effacera rien dedans mon souvenir: Je vous verrai toujours, sa couronne à la tête, De sa place en mon lit faire votre conquête;1530 Je me verrai toujours vous placer en son rang, Et baiser votre main fumante de son sang. Mon ombre même un jour dans les royaumes sombres Ne recevra des Dieux pour bourreaux que vos ombres; Et sa confusion l'offrant à toutes deux,1535 Elle aura pour tourments tout ce qui fit mes feux. Oracles décevants, qu'osiez-vous me prédire? Si sur notre avenir vos dieux ont quelque empire, Quelle indigne pitié divise leur courroux? Ce qu'elle épargne au fils retombe sur l'époux;1540 Et comme si leur haine, impuissante ou timide, N'osoit le faire ensemble inceste et parricide, Elle partage à deux un sort si peu commun, Afin de me donner deux coupables pour un. ŒDIPE. O partage inégal de ce courroux céleste!1545 Je suis le parricide, et ce fils est l'inceste. Mais mon crime est entier, et le sien imparfait; Le sien n'est qu'en desirs, et le mien en effet. Ainsi, quelques raisons qui puissent me défendre, La veuve de Laïus ne sauroit les entendre;1550 Et les plus beaux exploits passent pour trahisons, Alors qu'il faut du sang, et non pas des raisons. JOCASTE. Ah! je n'en vois que trop qui me déchirent l'âme. La veuve de Laïus est toujours votre femme, Et n'oppose que trop, pour vous justifier,1555 A la moitié du mort celle du meurtrier. Pour toute autre que moi votre erreur est sans crime, Toute autre admireroit votre bras magnanime, Et toute autre, réduite à punir votre erreur, La puniroit du moins sans trouble et sans horreur.1560 Mais, hélas! mon devoir aux deux partis m'attache: Nul espoir d'aucun d'eux, nul effort ne m'arrache; Et je trouve toujours dans mon esprit confus Et tout ce que je suis et tout ce que je fus. Je vous dois de l'amour, je vous dois de la haine:1565 L'un et l'autre me plaît, l'un et l'autre me gêne; Et mon cœur, qui doit tout, et ne voit rien permis, Souffre tout à la fois deux tyrans ennemis. La haine auroit l'appui d'un serment qui me lie; Mais je le romps exprès pour en être punie;1570 Et pour finir des maux qu'on ne peut soulager, J'aime à donner aux Dieux un parjure à venger. C'est votre foudre, ô ciel, qu'à mon secours j'appelle: Œdipe est innocent, je me fais criminelle; Par un juste supplice osez me désunir1575 De la nécessité d'aimer et de punir. ŒDIPE. Quoi? vous ne voyez pas que sa fausse justice Ne sait plus ce que c'est que d'un juste supplice, Et que par un désordre à confondre nos sens Son injuste rigueur n'en veut qu'aux innocents?1580 Après avoir choisi ma main pour ce grand crime, C'est le sang de Laïus qu'il choisit pour victime, Et le bizarre éclat de son discernement Sépare le forfait d'avec le châtiment. C'est un sujet nouveau d'une haine implacable,1585 De voir sur votre sang la peine du coupable; Et les Dieux vous en font une éternelle loi, S'ils punissent en lui ce qu'ils ont fait par moi. Voyez comme les fils de Jocaste et d'Œdipe D'une si juste haine ont tous deux le principe:1590 A voir leurs actions, à voir leur entretien, L'un n'est que votre sang, l'autre n'est que le mien, Et leur antipathie inspire à leur colère Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire. JOCASTE. Pourrez-vous me haïr jusqu'à cette rigueur1595 De souhaiter pour vous même haine en mon cœur? ŒDIPE. Toujours de vos vertus j'adorerai les charmes, Pour ne haïr qu'en moi la source de vos larmes. JOCASTE. Et je me forcerai toujours à vous blâmer, Pour ne haïr qu'en moi ce qui vous fit m'aimer.1600 Mais finissons, de grâce, un discours qui me tue: L'assassin de Laïus doit me blesser la vue; Et malgré ce courroux par sa mort allumé, Je sens qu'Œdipe enfin sera toujours aimé. ŒDIPE. Que fera cet amour? JOCASTE. Ce qu'il doit à la haine.1605 ŒDIPE. Qu'osera ce devoir? JOCASTE. Croître toujours ma peine. ŒDIPE. Faudra-t-il pour jamais me bannir de vos yeux? JOCASTE. Peut-être que demain nous le saurons des Dieux.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
ŒDIPE, DYMAS.
DYMAS. Seigneur, il est trop vrai que le peuple murmure, Qu'il rejette sur vous sa funeste aventure,1610 Et que de tous côtés on n'entend que mutins Qui vous nomment l'auteur de leurs mauvais destins. D'un devin suborné les infâmes prestiges De l'ombre, disent-ils, ont fait tous les prodiges: L'or mouvoit ce fantôme; et pour perdre Dircé,1615 Vos présents lui dictoient ce qu'il a prononcé: Tant ils conçoivent mal qu'un si grand roi consente A venger son trépas sur sa race innocente, Qu'il assure son sceptre, aux dépens de son sang, A ce bras impuni qui lui perça le flanc,1620 Et que par cet injuste et cruel sacrifice, Lui-même de sa mort il se fasse justice! ŒDIPE. Ils ont quelque raison de tenir pour suspect Tout ce qui s'est montré tantôt à leur aspect; Et je n'ose blâmer cette horreur que leur donne1625 L'assassin de leur roi qui porte sa couronne. Moi-même, au fond du cœur, de même horreur frappé, Je veux fuir le remords de son trône occupé; Et je dois cette grâce à l'amour de la Reine, D'épargner ma présence aux devoirs de sa haine,1630 Puisque de notre hymen les liens mal tissus Par ces mêmes devoirs semblent être rompus. Je vais donc à Corinthe [275] achever mon supplice. Mais ce n'est pas au peuple à se faire justice: L'ordre que tient le ciel à lui choisir des rois1635 Ne lui permet jamais d'examiner son choix; Et le devoir aveugle y doit toujours souscrire, Jusqu'à ce que d'en haut on veuille s'en dédire. Pour chercher mon repos, je veux bien me bannir; Mais s'il me bannissoit, je saurois l'en punir;1640 Ou si je succombois sous sa troupe mutine, Je saurois l'accabler du moins sous ma ruine. DYMAS. Seigneur, jusques ici ses plus grands déplaisirs Pour armes contre vous n'ont pris que des soupirs; Et cet abattement que lui cause la peste1645 Ne souffre à son murmure aucun dessein funeste. Mais il faut redouter que Thésée et Dircé N'osent pousser plus loin ce qu'il a commencé. Phorbas même est à craindre, et pourroit le réduire Jusqu'à se vouloir mettre en état de vous nuire.1650 ŒDIPE. Thésée a trop de cœur pour une trahison; Et d'ailleurs j'ai promis de lui faire raison. Pour Dircé, son orgueil dédaignera sans doute L'appui tumultueux que ton zèle redoute. Phorbas est plus à craindre, étant moins généreux;1655 Mais il nous est aisé de nous assurer d'eux. Fais-les venir tous trois, que je lise en leur âme S'il prêteroient la main à quelque sourde trame. Commence par Phorbas: je saurai démêler Quels desseins.... PAGE [276]. Un vieillard demande à vous parler. Il se dit de Corinthe, et presse. ŒDIPE. Il vient me faire Le funeste rapport du trépas de mon père: Préparons nos soupirs à ce triste récit. Qu'il entre.... Cependant fais ce que je t'ai dit.
SCÈNE II.
ŒDIPE, IPHICRATE, SUITE.
ŒDIPE. Eh bien! Polybe est mort [277]? IPHICRATE. Oui, Seigneur. ŒDIPE. Mais vous-même Venir me consoler de ce malheur suprême! Vous qui, chef du conseil, devriez maintenant, Attendant mon retour, être mon lieutenant! Vous, à qui tant de soins d'élever mon enfance Ont acquis justement toute ma confiance!1670 Ce voyage me trouble autant qu'il me surprend. IPHICRATE. Le roi Polybe est mort; ce malheur est bien grand; Mais comme enfin, Seigneur, il est suivi d'un pire, Pour l'apprendre de moi faites qu'on se retire. (Œdipe fait un signe de tête à sa suite, qui l'oblige à se retirer.) ŒDIPE. Ce jour est donc pour moi le grand jour des malheurs, Puisque vous apportez un comble à mes douleurs. J'ai tué le feu Roi jadis sans le connoître; Son fils, qu'on croyoit mort, vient ici de renaître; Son peuple mutiné me voit avec horreur; Sa veuve mon épouse en est dans la fureur.1680 Le chagrin accablant qui me dévore l'âme Me fait abandonner et peuple, et sceptre, et femme, Pour remettre à Corinthe un esprit éperdu; Et par d'autres malheurs je m'y vois attendu! IPHICRATE. Seigneur, il faut ici faire tête à l'orage;1685 Il faut faire ici ferme et montrer du courage. Le repos à Corinthe en effet seroit doux; Mais il n'est plus de sceptre à Corinthe pour vous. ŒDIPE. Quoi? l'on s'est emparé de celui de mon père? IPHICRATE. Seigneur, on n'a rien fait que ce qu'on a dû faire;1690 Et votre amour en moi ne voit plus qu'un banni, De son amour pour vous trop doucement puni. ŒDIPE. Quel énigme [278]! IPHICRATE. Apprenez avec quelle justice Ce roi vous a dû rendre un si mauvais office: Vous n'étiez point son fils. ŒDIPE. Dieux! qu'entends-je? IPHICRATE. A regret Ses remords en mourant ont rompu le secret. Il vous gardoit encore une amitié fort tendre; Mais le compte qu'aux Dieux la mort force de rendre A porté dans son cœur un si pressant effroi, Qu'il a remis Corinthe aux mains de son vrai roi.1700 ŒDIPE. Je ne suis point son fils! et qui suis-je, Iphicrate? IPHICRATE. Un enfant exposé, dont le mérite éclate, Et de qui par pitié j'ai dérobé les jours Aux ongles des lions, aux griffes des vautours. ŒDIPE. Et qui m'a fait passer pour le fils de ce prince?1705 IPHICRATE. Le manque d'héritiers ébranloit sa province. Les trois que lui donna le conjugal amour Perdirent en naissant la lumière du jour; Et la mort du dernier me fit prendre l'audace De vous offrir au Roi, qui vous mit en sa place.1710 Ce que l'on se promit de ce fils supposé Réunit sous ses lois son État divisé; Mais comme cet abus finit avec sa vie, Sa mort de mon supplice auroit été suivie, S'il n'eût donné cet ordre à son dernier moment [279],1715 Qu'un juste et prompt exil fût mon seul châtiment. ŒDIPE. Ce revers seroit dur pour quelque âme commune; Mais je me fis toujours maître de ma fortune; Et puisqu'elle a repris l'avantage du sang, Je ne dois plus qu'à moi tout ce que j'eus de rang.1720 Mais n'as-tu point appris de qui j'ai reçu l'être? IPHICRATE. Seigneur, je ne puis seul vous le faire connoître. Vous fûtes exposé jadis par un Thébain, Dont la compassion vous remit en ma main, Et qui, sans m'éclaircir touchant votre naissance,1725 Me chargea seulement d'éloigner votre enfance. J'en connois le visage, et l'ai revu souvent, Sans nous être tous deux expliqués plus avant: Je lui dis qu'en éclat j'avois mis votre vie, Et lui cachai toujours mon nom et ma patrie,1730 De crainte, en les sachant, que son zèle indiscret Ne vînt mal à propos troubler notre secret. Mais comme de sa part il connoît mon visage, Si je le trouve ici, nous saurons davantage. ŒDIPE. Je serois donc Thébain à ce compte? IPHICRATE. Oui, Seigneur.1735 ŒDIPE. Je ne sais si je dois le tenir à bonheur: Mon cœur, qui se soulève, en forme un noir augure Sur l'éclaircissement de ma triste aventure. Où me reçûtes-vous? IPHICRATE. Sur le mont Cythéron. ŒDIPE. Ah! que vous me frappez par ce funeste nom!1740 Le temps, le lieu, l'oracle, et l'âge de la Reine, Tout semble concerté pour me mettre à la gêne. Dieux! seroit-il possible? Approchez-vous, Phorbas.
SCÈNE III.
ŒDIPE, IPHICRATE, PHORBAS [280].
IPHICRATE. Seigneur, voilà celui qui vous mit en mes bras; Permettez qu'à vos yeux je montre un peu de joie.1745 Se peut-il faire, ami, qu'encor je te revoie? PHORBAS. Que j'ai lieu de bénir ton retour fortuné! Qu'as-tu fait de l'enfant que je t'avois donné? Le généreux Thésée a fait gloire de l'être; Mais sa preuve est obscure, et tu dois le connoître.1750 Parle. IPHICRATE. Ce n'est point lui, mais il vit en ces lieux. PHORBAS. Nomme-le donc, de grâce. IPHICRATE. Il est devant tes yeux. PHORBAS. Je ne vois que le Roi. IPHICRATE. C'est lui-même. PHORBAS. Lui-même! IPHICRATE. Oui: le secret n'est plus d'une importance extrême; Tout Corinthe le sait. Nomme-lui ses parents.1755 PHORBAS. En fussions-nous tous trois à jamais ignorants! IPHICRATE. Seigneur, lui seul enfin peut dire qui vous êtes. ŒDIPE. Hélas! je le vois trop; et vos craintes secrètes, Qui vous ont empêchés de vous entr'éclaircir, Loin de tromper l'oracle, ont fait tout réussir.1760 Voyez où m'a plongé votre fausse prudence: Vous cachiez ma retraite, il cachoit ma naissance; Vos dangereux secrets, par un commun accord, M'ont livré tout entier aux rigueurs de mon sort: Ce sont eux qui m'ont fait l'assassin de mon père;1765 Ce sont eux qui m'ont fait le mari de ma mère. D'une indigne pitié le fatal contre-temps Confond dans mes vertus ces forfaits éclatants: Elle fait voir en moi, par un mélange infâme, Le frère de mes fils et le fils de ma femme.1770 Le ciel l'avoit prédit: vous avez achevé; Et vous avez tout fait quand vous m'avez sauvé. PHORBAS. Oui, Seigneur, j'ai tout fait, sauvant votre personne: M'en punissent les Dieux si je me le pardonne!
SCÈNE IV.
ŒDIPE, IPHICRATE.
ŒDIPE. Que n'obéissois-tu, perfide, à mes parents,1775 Qui se faisoient pour moi d'équitables tyrans? Que ne lui disois-tu ma naissance et l'oracle, Afin qu'à mes destins il pût mettre un obstacle? Car, Iphicrate, en vain j'accuserois ta foi: Tu fus dans ces destins aveugle comme moi;1780 Et tu ne m'abusois que pour ceindre ma tête D'un bandeau dont par là tu faisois ma conquête. IPHICRATE. Seigneur, comme Phorbas avoit mal obéi, Que l'ordre de son roi par là se vit trahi, Il avoit lieu de craindre, en me disant le reste,1785 Que son crime par moi devenu manifeste [281].... ŒDIPE. Cesse de l'excuser. Que m'importe, en effet, S'il est coupable ou non de tout ce que j'ai fait? En ai-je moins de trouble, ou moins d'horreur en l'âme?
SCÈNE V.
ŒDIPE, DIRCÉ, IPHICRATE.
ŒDIPE. Votre frère est connu; le savez-vous, Madame?1790 DIRCÉ. Oui, Seigneur, et Phorbas m'a tout dit en deux mots. ŒDIPE. Votre amour pour Thésée est dans un plein repos. Vous n'appréhendez plus que le titre de frère S'oppose à cette ardeur qui vous étoit si chère: Cette assurance entière a de quoi vous ravir,1795 Ou plutôt votre haine a de quoi s'assouvir. Quand le ciel de mon sort l'auroit faite l'arbitre, Elle ne m'eût choisi rien de pis que ce titre. DIRCÉ. Ah! Seigneur, pour Æmon j'ai su mal obéir; Mais je n'ai point été jusques à vous haïr.1800 La fierté de mon cœur, qui me traitoit de reine, Vous cédoit en ces lieux la couronne sans peine; Et cette ambition que me prêtoit l'amour Ne cherchoit qu'à régner dans un autre séjour. Cent fois de mon orgueil l'éclat le plus farouche1805 Aux termes odieux a refusé ma bouche: Pour vous nommer tyran il falloit cent efforts; Ce mot ne m'a jamais échappé sans remords. D'un sang respectueux la puissance inconnue A mes soulèvements mêloit la retenue;1810 Et cet usurpateur dont j'abhorrois la loi, S'il m'eût donné Thésée, eût eu le nom de roi. ŒDIPE. C'étoit ce même sang dont la pitié secrète De l'ombre de Laïus me faisoit l'interprète. Il ne pouvoit souffrir qu'un mot mal entendu1815 Détournât sur ma sœur un sort qui m'étoit dû, Et que votre innocence immolée à mon crime Se fît de nos malheurs l'inutile victime. DIRCÉ. Quel crime avez-vous fait que d'être malheureux? ŒDIPE. Mon souvenir n'est plein que d'exploits généreux;1820 Cependant je me trouve inceste et parricide, Sans avoir fait un pas que sur les pas d'Alcide, Ni recherché partout que lois à maintenir, Que monstres à détruire et méchants à punir. Aux crimes malgré moi l'ordre du ciel m'attache:1825 Pour m'y faire tomber à moi-même il me cache [282]; Il offre, en m'aveuglant sur ce qu'il a prédit, Mon père à mon épée, et ma mère à mon lit. Hélas! qu'il est bien vrai qu'en vain on s'imagine Dérober notre vie à ce qu'il nous destine!1830 Les soins de l'éviter font courir au-devant, Et l'adresse à le fuir y plonge plus avant. Mais si les Dieux m'ont fait la vie abominable, Ils m'en font par pitié la sortie honorable, Puisqu'enfin leur faveur mêlée à leur courroux 1835 Me condamne à mourir pour le salut de tous, Et qu'en ce même temps qu'il faudroit que ma vie Des crimes qu'il m'ont faits [283] traînât l'ignominie, L'éclat de ces vertus que je ne tiens pas d'eux Reçoit pour récompense un trépas glorieux.1840 DIRCÉ. Ce trépas glorieux comme vous me regarde: Le juste choix du ciel peut-être me le garde; Il fit tout votre crime; et le malheur du Roi Ne vous rend pas, Seigneur, plus coupable que moi. D'un voyage fatal qui seul causa sa perte1845 Je fus l'occasion [284]; elle vous fut offerte: Votre bras contre trois disputa le chemin; Mais ce n'étoit qu'un bras qu'empruntoit le destin, Puisque votre vertu qui servit sa colère Ne put voir en Laïus ni de roi ni de père.1850 Ainsi j'espère encor que demain, par son choix, Le ciel épargnera le plus grand de nos rois. L'intérêt des Thébains et de votre famille Tournera son courroux sur l'orgueil d'une fille Qui n'a rien que l'État doive considérer,1855 Et qui contre son roi n'a fait que murmurer. ŒDIPE. Vous voulez que le ciel, pour montrer à la terre Qu'on peut innocemment mériter le tonnerre, Me laisse de sa haine étaler en ces lieux L'exemple le plus noir et le plus odieux!1860 Non, non: vous le verrez demain au sacrifice Par le choix que j'attends couvrir son injustice, Et par la peine due à son propre forfait, Désavouer ma main de tout ce qu'elle a fait.