CINNA TRAGÉDIE 1640
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NOTICE.
« .... Par les envieux un génie excité Au comble de son art est mille fois monté; Plus on veut l'affoiblir, plus il croît et s'élance: Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance,»
dit Boileau dans son Épître à Racine (vers 49-52). L'effort que fit le génie de Corneille pour répondre dignement à ses détracteurs, est peut-être en effet une des causes de la perfection de Cinna; mais quel motif a porté le poëte à choisir ce sujet, à le développer avec un soin si curieux, à conseiller avec tant d'autorité la clémence au souverain et l'oubli aux conjurés?... C'est ce qu'aucun contemporain ne nous a dit; on en est donc réduit sur ce point aux conjectures, et, le premier, M. Édouard Fournier en a présenté tout récemment qui ont le double mérite, assez rare, d'être à la fois fort ingénieuses et très-plausibles.
«C'est en 1640 que Cinna fut joué d'abord, et c'est par conséquent en 1639 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette année-là dans la ville de Rouen, où Corneille menait la vie laborieuse et retirée que vous connaissez déjà[850]? De sinistres événements l'avaient agitée, ainsi que toute la province dont elle était la tête et le cœur. Les habitants des campagnes, surchargés des taxes mises sur le sel, sur le cuir, et même jusque sur le pain, avaient refusé de payer.
«On avait arrêté les plus mutins; ils en avaient appelé devant le parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement les avait fait mettre en liberté, et par suite la révolte se croyant ainsi autorisée et se trouvant avoir un point d'appui, s'était étendue dans toute la province. On avait couru sus aux commis, démoli leurs maisons, et pendu même ceux qu'on avait pu trouver. Un chef mystérieux, que personne n'avait vu, mais que tout le monde nommait et chantait, conduisait cette jacquerie normande. C'était Jean-va-nu-pieds, descendant direct du Jacques Bonhomme des temps féodaux, et comme lui personnification terrible de la misère furieuse[851].
«Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout, l'était là plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais toujours prompt à profiter de nos troubles, et en raison aussi de certain désir mal déguisé que les pays normands avaient toujours eu de se donner à un duc[852].
«Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le Cardinal n'était pas homme à le faire attendre ni à l'employer mollement, une fois qu'il l'aurait trouvé. Comme la première cause de cette révolte venait d'une rébellion du parlement de Rouen, il voulut que cette magistrature insubordonnée fût punie par la main d'un magistrat. Le chancelier Seguier fut chargé de ses ordres. Il partit avec une armée, et quelques jours après, Rouen était occupé militairement.
«Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la colère d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé deux de ses principaux magistrats pour supplier et demander pardon. Ils ne purent rien obtenir. Rouen fut traité comme une ville prise d'assaut. On la frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq mille livres; son conseil municipal fut dissous; le parlement, la cour des aides, le lieutenant général du bailliage furent interdits. Ce n'est pas tout. Il fallait du sang dans toutes les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un grand nombre d'habitants furent arrêtés; on leur fit leur procès, et quarante-six furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au gibet, vingt-deux au bannissement perpétuel.
«Le chancelier, qui réglait toutes ces représailles sur la connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir décimé la population, il voulait décapiter la ville elle-même, et rêvait pour cela la démolition de sa maison commune. C'était trop de zèle. Le Cardinal, à qui il envoya le menu de ses rigueurs, fit écrire en marge: «Bon, à l'exception du rasement de l'hôtel de ville[853].»
En sa qualité d'avocat aux siéges généraux de l'amirauté, Corneille faisait partie du parlement; il comptait parmi les proscrits, des amis, des parents peut-être, et devait avoir à cœur de calmer les ressentiments de Richelieu. Est-ce à dire que nous ne voyions dans Cinna qu'un éloquent plaidoyer? Dieu nous en garde! A coup sûr, Corneille voulait avant tout faire une belle tragédie; mais rencontrant dans Sénèque le magnifique exemple de clémence qu'il a si bien mis en scène, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur son temps, avoir souhaité pour sa ville natale un souverain aussi magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette idée, la Rome antique s'est tout à coup animée à ses yeux, et l'émotion que lui avaient causée les troubles dont il venait d'être le témoin fut la source de cette inspiration passionnée avec laquelle il peignit, en contemporain, en spectateur fidèle, les agitations qui accompagnèrent l'établissement de l'empire.
Le public était du reste admirablement préparé à goûter une œuvre de ce genre: «Les premiers spectateurs, dit Voltaire, furent ceux qui combattirent à la Marfée, et qui firent la guerre de la Fronde. Il y a d'ailleurs dans cette pièce un vrai continuel, un développement de la constitution de l'empire romain qui plaît extrêmement aux hommes d'État, et alors chacun voulait l'être[854].»
La tragédie eut donc un grand succès; mais l'éloquente et indirecte supplique qui, suivant l'hypothèse que nous avons adoptée, s'y trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun des Rouennais proscrits ne fut rappelé, et les rigueurs ordonnées suivirent leur cours. Le destin de cette pièce, comme de presque tous les chefs-d'œuvre dramatiques, fut de causer une vive impression, mais sans changer les cœurs, sans fléchir les volontés. D'après une anecdote fort douteuse, Louis XIV, après avoir constamment refusé la grâce du chevalier de Rohan, aurait été si ému en assistant à une représentation de Cinna la veille du jour où le chevalier de Rohan devait être exécuté, que si on lui avait alors parlé de nouveau en faveur du condamné, il n'eût pu, aurait-il dit lui-même, s'empêcher d'accorder en ce moment la grâce qu'il avait jusqu'alors constamment refusée[855]. Quoi qu'il en soit de cette émotion attribuée à Louis XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste ne tenta pas un instant Richelieu.
Suivant les frères Parfait[856], Cinna aurait été joué pour la première fois vers la fin de 1639. Mais cette pièce succéda à Horace, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus haut[857], venait à peine d'être joué; la première représentation de Cinna est donc sans contredit postérieure à cette date.
L'auteur d'une Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur les comédiens de son temps, publiée au mois de mai 1740[858], s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose: «On croit que c'est lui qui a joué d'original le rôle de Cinna dans la tragédie de ce nom;» et ce qui est avancé ici d'une manière dubitative est établi par un témoignage formel de Chapuzeau, qui dit dans son Théâtre françois[859]: «Comme les talents sont divers, l'un n'est propre que pour le sérieux, l'autre que pour le comique; et Jodelet auroit aussi mal réussi dans le rôle de Cinna, que Bellerose dans celui de don Japhet d'Arménie[860].»
Ce renseignement est d'autant plus précieux que Bellerose étant alors chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, nous apprenons ainsi à quel théâtre Cinna fut représenté.
Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchâteau alternaient dans ce même rôle[861]. Quant aux autres, nous ignorons par qui ils étaient remplis. M. Aimé Martin affirme, mais sans en apporter de preuves, que Baron père jouait Auguste, et la Beaupré Émilie.
Cinna, pendant fort longtemps, a subi à la représentation des mutilations analogues à celles qui ont encore lieu aujourd'hui pour le Cid. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue qui ouvre la pièce; c'est à Voltaire qu'on en doit le rétablissement[862]. D'autres altérations, encore plus graves, ont subsisté jusqu'à nos jours. En 1746 les frères Parfait nous disent que d'ordinaire on retranche au théâtre le rôle de Livie[863]. Dans son édition de Corneille de 1764, Voltaire fait observer que cette suppression remonte à plus de trente ans.
Corneille cependant avait insisté à bon droit, dans le Discours du poëme dramatique, sur l'importance de ce rôle: «La consultation d'Auguste au second de Cinna, les remords de cet ingrat, ce qu'il en découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de Livie, sont de l'action principale[864].»
Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais amenaient des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux vers:
Vous ne connoissez pas encor tous les complices; Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici[865],
Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés de retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par Émilie, mais ils lui sont peu convenables.»
Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, voulut qu'on représentât à Saint-Cloud Cinna, avec Livie, le 29 mai 1806, et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle; mais cette heureuse tentative, ainsi que celle qui fut également faite à Saint-Cloud, à quelques jours de là, pour rétablir le personnage de l'Infante dans le Cid[866], n'eut aucune influence sur les représentations ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre 1860, sous la direction de M. Édouard Thierry, que le rôle de Livie fut définitivement remis au théâtre. A cette époque, l'habile directeur fit pratiquer dans Cinna des changements de décors analogues à ceux que le public avait déjà accueillis favorablement dans le Cid[867]. L'Examen de Cinna renferme sur ce point d'excellentes indications[868], un peu contredites il est vrai par un passage d'un des Discours[869] qui montre que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les décorations pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et l'Odéon, qui deux jours après représentait Cinna pour le début de Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui de Livie et ne changeait rien à la décoration.
Cinna est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce privilége, daté de Fontainebleau, le 1er août 1642, est ainsi conçu: «Il est permis à notre amé et féal Pierre Corneille, notre conseiller et avocat général à la table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer une tragédie de sa composition intitulée: Cinna ou la Clémence d'Auguste....» Il est suivi d'une mention de «la cession et transport» fait par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans les Mémoires de Mathieu Molé[870] l'arrêt du 16 juin qui autorise Quinet à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son profit par Corneille.
L'édition originale a pour titre: Cinna ov la clemence d'Avgvste, tragedie. Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur et se vendent à Paris chez Toussainct Quinet.... M.DC.XLIII. Auec priuilege du Roy. Sur le titre se trouvent comme épigraphe les vers 40 et 41 de l'Art poétique d'Horace:
.... Cui lecta potenter erit res, Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo.
Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste sur un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds; cette dernière lui baise la main. Le volume, de format in-4o, se compose de 7 feuillets et 110 pages. L'achevé d'imprimer est du 18 janvier; la cession à Quinet, seulement du 27, comme on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce qui explique la présence sur le titre de la formule: Imprimé aux despens de l'Autheur.
En tête de Cinna se trouve le passage de Sénèque qui a donné à Corneille l'idée de sa tragédie[871], et la traduction libre de ce passage par Montaigne[872]. Cette coutume de rapprocher ainsi des poëmes dramatiques nouveaux leurs origines historiques, fut imitée par quelques poëtes et blâmée par d'autres, qui sans doute ne s'astreignaient pas à une exactitude bien rigoureuse dans le récit des événements et la peinture des caractères. C'est ce que nous apprend un auteur fort inconnu et fort digne de l'être, qui cependant, si nous l'en croyons, a eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui se nomme le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un poëte dramatique, d'appartenir à la Normandie[873], a fait imprimer trois pièces: le Docteur amoureux, comédie, en 1638; Aristotime, tragédie, en 1642; Aricidie, ou le Mariage de Tite, tragi-comédie, en 1646. Dans l'avis au Lecteur de ce dernier ouvrage, le Vert s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime quand elles ne sont pas trop longues, ne me semblent point absolument inutiles, particulièrement dans les histoires peu connues, où le moindre avertissement donne quelquefois beaucoup de lumière et d'intelligence. Je n'ignore pas que cette mienne opinion ne puisse être condamnée de quelques-uns; mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup d'autres, et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand maître de l'art qui dans le Cinna et le Polyeucte n'a pas jugé hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements semblables.»
Après le Cid, Cinna est de toutes les pièces de Corneille celle qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même à plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle a obtenus[874]. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon, dans sa Comédie de la comédie, faisait rire aux dépens d'un sot qui, pour trancher de l'entendu, vantait la prose de Cinna.
Nous avons dit à combien de parodies le Cid avait donné lieu, et à quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries de ce genre[875]. Pour Cinna, nous n'en trouvons aucune qui ait été représentée. Seulement, à une époque bien postérieure à celle de la représentation, l'abbé de Pure fit, ou du moins distribua une brochure intitulée: Boileau, ou la Clémence de M. Colbert; c'est une imitation burlesque de la scène où Auguste déclare à Cinna qu'il connaît tous les détails du complot tramé contre lui. Gilles Boileau y est convaincu par le ministre Colbert d'avoir composé des libelles. Si ombrageux que fût Corneille, cette plaisanterie fort médiocre, qui n'était d'ailleurs nullement dirigée contre son œuvre, ne dut lui causer aucun chagrin.
ÉPÎTRE. A MONSIEUR DE MONTORON[876].
Monsieur,
Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étoient si naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entre-produites dans son âme. Il avoit été si libéral envers Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit qui n'avoit pu être gagné par les premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été moins libéral s'il eût été moins clément. Cela étant[877], à qui pourrois-je plus justement donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout ensemble et la cause[878] et l'effet l'une de l'autre? Vous avez des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive assez rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si dignement soutenue dans la profession des armes[879], à qui vous avez donné vos premières années: ce sont des choses trop connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles, ruinées par les désordres de nos guerres: ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste: c'est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances; c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d'une louange stérile[880]. Et certes[881], vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu'il n'en est point[882] qui ne vous en doive un remercîment. Trouvez donc bon[883], Monsieur, que je m'acquitte de celui que je reconnois vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce poëme, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle[884], s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles, que je m'en dirai toute ma vie,
MONSIEUR, Votre très-humble et très-obligé serviteur[885], Corneille.
SENECA.
Lib. I, De Clementia, cap. IX.
Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo æstimare incipiat. In communi quidem republica[886], duodevicesimum egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn. Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum M. Antonio proscriptionis edictum inler cœnam dictarat. Gemens subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: «Quid ergo? ego percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit pœnas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, tot pedestribus prœliis incolume, postquam terra marique pax parta est, non occidere constituat, sed immolare?» Nam sacrificantem placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam multorum interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.» Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit, muliebre consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt, tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum[887] Lepidus secutus est, Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius, ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignosce L. Cinnæ; deprehensus est; jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest[888].» Gavisus sibi quod advocatum invenerat, uxori quidem gratias egit: renuntiari autem extemplo amicis quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti.» Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras.» Adjecit locum, socios, diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat. Domum tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Cæsarem advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio[889], Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum hanc pœnam qua sola erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.» Post hæc detulit ultro consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum, fidelissimumque habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius insidiis ab ullo petitus est.
MONTAGNE[890].
Livre I de ses Essais, chapitre XXIII.
L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude, considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours: «Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver?» Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: «Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu n'as iusques à cette heure rien proufité: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena, Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et proufitera à ta gloire.» Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: «En premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais, Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu: l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant refusé à d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si meschante pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que ie ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en telle compaignie, et de telle façon.» Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il, le fais tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d'un simple libertin[891]. Quoy! n'as tu pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Cesar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): «Or va, luy dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu l'ayes receue.» Et se despartit d'avesques luy en cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut une iuste recompense de cette sienne clemence[892].
EXAMEN.
Ce poëme a tant d'illustres suffrages[893] qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si j'en disois du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire[894]. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.
Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier[895]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il quitteroit l'empire ou non, précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne faisoit que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise[896] et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme ensemble, il n'aye son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à Émilie qui soit éloigné du sien.
Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs[897], que, pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute ayent l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d'apprendre[898] de la bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu à la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la conclure en six vers, et Émilie n'en eût pu supporter davantage.
Comme[899] les vers d'Horace[900] ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[901] que ceux d'Horace, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme implexes, par un mot emprunté du latin, telles que sont Rodogune et Héraclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de sentiments[902] pour les soutenir.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE CINNA.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1643 in-4o;
1643 in-12.
RECUEILS.
1648 in-12;
1652 in-12;
1654 in-12;
1655 in-12;
1656 in-12;
1660 in-8o;
1663 in-fol.;
1664 in-8o;
1668 in-12;
1682 in-12.
ACTEURS.
OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome. LIVIE, impératrice. CINNA, fils d'une fille de Pompée[903], chef de la conjuration contre Auguste. MAXIME, autre chef de la conjuration. ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par lui durant le triumvirat[904]. FULVIE, confidente d'Émilie. POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste. ÉVANDRE, affranchi de Cinna. EUPHORBE, affranchi de Maxime.
La scène est à Rome[905]. CINNA[906]. TRAGÉDIE. ACTE I. SCÈNE PREMIÈRE. ÉMILIE[907]. Impatients desirs d'une illustre vengeance Dont la mort de mon père a formé la naissance[908], Enfants impétueux de mon ressentiment, Que ma douleur séduite embrasse aveuglément, Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[909]:5 Durant quelques moments souffrez que je respire, Et que je considère, en l'état où je suis, Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis. Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[910], Et que vous reprochez à ma triste mémoire10 Que par sa propre main mon père massacré Du trône où je le vois fait le premier degré; Quand vous me présentez cette sanglante image, La cause de ma haine, et l'effet de sa rage, Je m'abandonne toute à vos ardents transports,15 Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts. Au milieu toutefois d'une fureur si juste, J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste, Et je sens refroidir ce bouillant mouvement Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[911].20 Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite Quand je songe aux dangers où je te précipite. Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien, Te demander du sang, c'est exposer le tien[912]: D'une si haute place on n'abat point de têtes25 Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes; L'issue en est douteuse, et le péril certain: Un ami déloyal peut trahir ton dessein; L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise, Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise[913],30 Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper; Dans sa ruine même il peut t'envelopper; Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute[914]. Ah! cesse de courir à ce mortel danger:35 Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger. Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes; Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[915] La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs.40 Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père? Est-il perte à ce prix qui ne semble légère? Et quand son assassin tombe sous notre effort, Doit-on considérer ce que coûte sa mort? Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses,45 De jeter dans mon cœur vos indignes foiblesses; Et toi qui les produis par tes soins superflus, Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus: Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte: Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte;50 Plus tu lui donneras, plus il te va donner, Et ne triomphera que pour te couronner. SCÈNE II ÉMILIE, FULVIE. ÉMILIE. Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore, Quoique j'aime Cinna, quoique mon cœur l'adore, S'il me veut posséder, Auguste doit périr:55 Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir. Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose. FULVIE. Elle a pour la blâmer une trop juste cause: Par un si grand dessein vous vous faites juger Digne sang de celui que vous voulez venger;60 Mais encore une fois souffrez que je vous die Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie[916]. Auguste chaque jour, à force de bienfaits, Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits; Sa faveur envers vous paroît si déclarée,65 Que vous êtes chez lui la plus considérée; Et de ses courtisans souvent les plus heureux Vous pressent à genoux de lui parler pour eux[917]. ÉMILIE. Toute cette faveur ne me rend pas mon père; Et de quelque façon que l'on me considère,70 Abondante en richesse, ou puissante en crédit, Je demeure toujours la fille d'un proscrit. Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses; D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses: Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,75 Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir. Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage; Je suis ce que j'étois, et je puis davantage, Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains J'achète contre lui les esprits des Romains;80 Je recevrois de lui la place de Livie Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie. Pour qui venge son père il n'est point de forfaits, Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits. FULVIE. Quel besoin toutefois de passer pour ingrate?85 Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate? Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli Par quelles cruautés son trône est établi: Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes Qu'à son ambition ont immolé ses crimes,90 Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre: Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre. Remettez à leurs bras les communs intérêts,95 Et n'aidez leurs desseins que par des vœux secrets. ÉMILIE. Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire? J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure et des vœux impuissants?100 Sa perte, que je veux, me deviendroit amère, Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père; Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas, Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas[918]. C'est une lâcheté que de remettre à d'autres105 Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents, La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie: «La liberté de Rome est l'œuvre d'Émilie;110 On a touché son âme, et son cœur s'est épris; Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.» FULVIE. Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste Qui porte à votre amant sa perte manifeste. Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez,115 Combien à cet écueil se sont déjà brisés; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible. ÉMILIE. Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible. Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[919], La crainte de sa mort me fait déjà mourir;120 Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose: Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose; Et mon devoir confus, languissant, étonné, Cède aux rébellions de mon cœur mutiné. Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte; Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe: Cinna n'est pas perdu pour être hasardé. De quelques légions qu'Auguste soit gardé, Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne, Qui méprise sa vie est maître de la sienne[920].130 Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit; La vertu nous y jette, et la gloire le suit. Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse, Aux mânes paternels je dois ce sacrifice; Cinna me l'a promis en recevant ma foi,135 Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire. Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire; L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui; Et c'est à faire enfin à mourir après lui.140 SCÈNE CINNA, ÉMILIE, FULVIE. ÉMILIE. Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée[921]? Et reconnoissez-vous au front de vos amis Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis? CINNA. Jamais contre un tyran entreprise conçue145 Ne permit d'espérer une si belle issue; Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort[922], Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord; Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse, Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse[923];150 Et tous font éclater un si puissant courroux, Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous. ÉMILIE. Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage Cinna sauroit choisir des hommes de courage, Et ne remettroit pas en de mauvaises mains155 L'intérêt d'Émilie et celui des Romains. CINNA. Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle Cette troupe entreprend une action si belle! Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur, Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur[924],160 Et dans un même instant, par un effet contraire, Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère[925]. «Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux Qui doit conclure enfin nos desseins généreux: Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,165 Et son salut dépend de la perte d'un homme, Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain, A ce tigre altéré de tout le sang romain. Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues! Combien de fois changé de partis et de ligues,170 Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi, Et jamais insolent ni cruel à demi!» Là, par un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères, Renouvelant leur haine avec leur souvenir,175 Je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles, Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armoient contre leur liberté;180 Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves[926] Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers; Et l'exécrable honneur de lui donner un maître185 Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, Romains contre Romains, parents contre parents, Combattoient seulement pour le choix des tyrans. J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable[927];190 Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat, Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat; Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires. Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants,195 Rome entière noyée au sang de ses enfants: Les uns assassinés dans les places publiques, Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques; Le méchant par le prix au crime encouragé; Le mari par sa femme en son lit égorgé;200 Le fils tout dégouttant du meurtre de son père, Et sa tête à la main demandant son salaire[928], Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits[929] Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix. Vous dirai-je les noms de ces grands personnages205 Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages, De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels[930], Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience, A quels frémissements, à quelle violence,210 Ces indignes trépas, quoique mal figurés, Ont porté les esprits de tous nos conjurés? Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère Au point de ne rien craindre, en état de tout faire, J'ajoute en peu de mots: «Toutes ces cruautés,215 La perte de nos biens et de nos libertés, Le ravage des champs, le pillage des villes, Et les proscriptions, et les guerres civiles, Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix Pour monter dans le trône[931] et nous donner des lois.220 Mais nous pouvons changer un destin si funeste[932], Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste, Et que juste une fois, il s'est privé d'appui, Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui[933]. Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître; Avec la liberté Rome s'en va renaître; Et nous mériterons le nom de vrais Romains, Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice: Demain au Capitole il fait un sacrifice;230 Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux Justice à tout le monde, à la face des Dieux: Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe; C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe[934]; Et je veux pour signal que cette même main235 Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein. Ainsi d'un coup mortel la victime frappée Fera voir si je suis du sang du grand Pompée; Faites voir après moi si vous vous souvenez Des illustres aïeux[935] de qui vous êtes nés.»240 A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle, Par un noble serment, le vœu d'être fidèle: L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi. La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte:245 Maxime et la moitié s'assurent de la porte; L'autre moitié me suit, et doit l'environner, Prête au moindre signal que je voudrai donner. Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes. Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes,250 Le nom de parricide ou de libérateur, César celui de prince ou d'un usurpateur[936]. Du succès qu'on obtient contre la tyrannie Dépend ou notre gloire ou notre ignominie; Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans,255 S'il les déteste morts, les adore vivants. Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice, Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice, Que Rome se déclare ou pour ou contre nous, Mourant pour vous servir, tout me semblera doux.260 ÉMILIE. Ne crains point de succès qui souille ta mémoire: Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire; Et dans un tel dessein, le manque de bonheur Met en péril ta vie, et non pas ton honneur. Regarde le malheur de Brute et de Cassie:265 La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie? Sont-ils morts tous entiers[937] avec leurs grands desseins[938]? Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains? Leur mémoire dans Rome est encor précieuse, Autant que de César la vie est odieuse;270 Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés, Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités. Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie: Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie; Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris,275 Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix, Que tu me dois ton cœur, que mes faveurs t'attendent, Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent. Mais quelle occasion mène Évandre vers nous[939]? SCÈNE IV. CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE. ÉVANDRE. Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous.280 CINNA. Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien Évandre? ÉVANDRE. Polyclète est encor chez vous à vous attendre, Et fût venu lui-même avec moi vous chercher, Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher; Je vous en donne avis, de peur d'une surprise.285 Il presse fort. ÉMILIE. Mander les chefs de l'entreprise! Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts. CINNA. Espérons mieux, de grâce. ÉMILIE. Ah! Cinna, je te perds! Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître, Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître.290 Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris. Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris! CINNA. Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne; Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne; Maxime est comme moi de ses plus confidents,295 Et nous nous alarmons peut-être en imprudents. ÉMILIE. Sois moins ingénieux à te tromper toi-même, Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême; Et puisque désormais tu ne peux me venger[940], Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger;300 Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère. Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père; N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment, Et ne me réduis point à pleurer mon amant[941]. CINNA. Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique,305 Trahir vos intérêts et la cause publique! Par cette lâcheté moi-même m'accuser, Et tout abandonner quand il faut tout oser! Que feront nos amis si vous êtes déçue? ÉMILIE. Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue?310 CINNA. S'il est pour me trahir des esprits assez bas, Ma vertu pour le moins ne me trahira pas: Vous la verrez, brillante au bord des précipices, Se couronner de gloire en bravant les supplices, Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra,315 Et le faire trembler alors qu'il me perdra. Je deviendrois suspect à tarder davantage. Adieu, raffermissez ce généreux courage. S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux, Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux:320 Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie[942], Malheureux de mourir sans vous avoir servie. ÉMILIE. Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient: Mon trouble se dissipe, et ma raison revient. Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse.325 Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir. Porte, porte chez lui cette mâle assurance, Digne de notre amour, digne de ta naissance;330 Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain, Et par un beau trépas couronne un beau dessein. Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne: Ta mort emportera mon âme vers la tienne; Et mon cœur, aussitôt percé des mêmes coups....335 CINNA. Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous; Et du moins en mourant permettez que j'espère Que vous saurez venger l'amant avec le père. Rien n'est pour vous à craindre: aucun de nos amis[943] Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis;340 Et leur parlant tantôt des misères romaines, Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines[944], De peur que mon ardeur touchant vos intérêts[945] D'un si parfait amour ne trahît les secrets: Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie.345 ÉMILIE. Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie, Puisque dans ton péril il me reste un moyen De faire agir pour toi son crédit et le mien; Mais si mon amitié par là ne te délivre, N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre.350 Je fais de ton destin des règles à mon sort, Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort. CINNA. Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même. ÉMILIE. Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime. FIN DU PREMIER ACTE. ACTE II. SCÈNE PREMIÈRE. AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans. AUGUSTE. Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.355 Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi. (Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime[946].) Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde[947], Cette grandeur sans borne et cet illustre rang[948], Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang,360 Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune D'un courtisan flatteur la présence importune, N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit, Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. L'ambition déplaît quand elle est assouvie,365 D'une contraire ardeur son ardeur est suivie; Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque desir, Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, Et monté sur le faîte, il aspire à descendre[949].370 J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu: Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,375 Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême; Le grand César mon père en a joui de même: D'un œil si différent tous deux l'ont regardé[950], Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé;380 Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville; L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire,385 Si par l'exemple seul on se devoit conduire: L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur; Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur, Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées N'est pas toujours écrit dans les choses passées:390 Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où l'un périt un autre est conservé. Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[951], Pour résoudre ce point avec eux débattu,395 Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu. Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même; Traitez-moi comme ami, non comme souverain; Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main:400 Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen. CINNA. Malgré notre surprise, et mon insuffisance,405 Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance, Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher De combattre un avis où vous semblez pencher, Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire, Que vous allez souiller d'une tache trop noire,410 Si vous ouvrez votre âme à ces impressions[952] Jusques à condamner toutes vos actions. On ne renonce point aux grandeurs légitimes; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes; Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis,415 Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque; Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat Que vous avez changé la forme de l'État.420 Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre, Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre; Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans; Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces[953],425 Gouvernant justement, ils s'en font justes princes: C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, César fut un tyran, et son trépas fut juste,430 Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées[954]; Un plus puissant démon veille sur vos années: On a dix fois sur vous attenté sans effet,435 Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait. On entreprend assez, mais aucun n'exécute; Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute: Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, Il est beau de mourir maître de l'univers.440 C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime. MAXIME. Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver[955], Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,445 Il a fait de l'État une juste conquête; Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter Le fardeau que sa main est lasse de porter, Qu'il accuse par là César de tyrannie, Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.450 Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien; Chacun en liberté peut disposer du sien: Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire; Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire, Et seriez devenu, pour avoir tout dompté,455 Esclave des grandeurs où vous êtes monté! Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent. Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent; Et faites hautement connoître enfin à tous Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.460 Votre Rome autrefois vous donna la naissance; Vous lui voulez donner votre toute-puissance; Et Cinna vous impute à crime capital La libéralité vers le pays natal! Il appelle remords l'amour de la patrie!465 Par la haute vertu la gloire est donc flétrie[956], Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris, Si de ses pleins effets l'infamie est le prix[957]! Je veux bien avouer qu'une action si belle Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle;470 Mais commet-on un crime indigne de pardon[958], Quand la reconnoissance est au-dessus du don? Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire: Votre gloire redouble à mépriser l'empire; Et vous serez fameux chez la postérité,475 Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême; Mais pour y renoncer il faut la vertu même; Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner, Après un sceptre acquis, la douceur de régner.480 Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, Où, de quelque façon que votre cour vous nomme, On hait la monarchie; et le nom d'empereur, Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. Ils passent[959] pour tyran quiconque s'y fait maître;485 Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître; Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu, Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines: On a fait contre vous dix entreprises vaines;490 Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, Et que ce mouvement qui vous vient agiter N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. Ne vous exposez plus à ces fameux revers.495 Il est beau de mourir maître de l'univers; Mais la plus belle mort souille notre mémoire, Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire[960]. CINNA. Si l'amour du pays doit ici prévaloir, C'est son bien seulement que vous devez vouloir;500 Et cette liberté, qui lui semble si chère, N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire, Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas De celui qu'un bon prince apporte à ses États. Avec ordre et raison les honneurs il dispense,505 Avec discernement punit et récompense[961], Et dispose de tout en juste possesseur, Sans rien précipiter de peur d'un successeur. Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte: La voix de la raison jamais ne se consulte;510 Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux, L'autorité livrée aux plus séditieux[962]. Ces petits souverains qu'il fait pour une année, Voyant d'un temps si court leur puissance bornée, Des plus heureux desseins font avorter le fruit,515 De peur de le laisser à celui qui les suit. Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent, Dans le champ du public largement ils moissonnent[963], Assurés que chacun leur pardonne aisément, Espérant à son tour un pareil traitement:520 Le pire des États, c'est l'État populaire[964]. AUGUSTE. Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire. Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans Avec le premier lait sucent tous ses enfants, Pour l'arracher des cœurs, est trop enracinée.525 MAXIME. Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée; Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison: Sa coutume l'emporte, et non pas la raison; Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre, Est une heureuse erreur dont il est idolâtre[965],530 Par qui le monde entier, asservi sous ses lois, L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois, Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces. Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes? J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats535 Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États; Chaque peuple a le sien conforme à sa nature, Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure: Telle est la loi du ciel, dont la sage équité Sème dans l'univers cette diversité.540 Les Macédoniens aiment le monarchique[966], Et le reste des Grecs la liberté publique; Les Parthes, les Persans veulent des souverains, Et le seul consulat est bon pour les Romains. CINNA. Il est vrai que du ciel la prudence infinie[967]545 Départ à chaque peuple un différent génie; Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux[968] Change selon les temps comme selon les lieux. Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance; Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,550 Et reçoit maintenant de vos rares bontés Le comble souverain de ses prospérités. Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées; Les portes de Janus par vos mains sont fermées, Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois[969],555 Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois. MAXIME. Les changements d'État que fait l'ordre céleste Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste. CINNA. C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt, De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font[970]. L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres, Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres. MAXIME. Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté Quand il a combattu pour notre liberté? CINNA. Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue,565 Par les mains de Pompée il l'auroit défendue[971]: Il a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement, Et devoit cette gloire aux mânes d'un tel homme[972], D'emporter avec eux la liberté de Rome.570 Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir. Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, Depuis que la richesse entre ses murs abonde, Et que son sein, fécond en glorieux exploits,575 Produit des citoyens plus puissants que des rois, Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages, Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages, Qui par des fers dorés se laissant enchaîner, Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.580 Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. Ainsi de Marius Sylla devint jaloux; César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous; Ainsi la liberté ne peut plus être utile585 Qu'à former les fureurs d'une guerre civile, Lorsque par un désordre à l'univers fatal, L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal[973]. Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse[974].590 Si vous aimez encore à la favoriser[975], Otez-lui les moyens de se plus diviser. Sylla, quittant la place enfin bien usurpée, N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée, Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir[976],595 S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir. Qu'a fait du grand César le cruel parricide, Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, Si César eût laissé l'empire entre vos mains?600 Vous la replongerez, en quittant cet empire, Dans les maux dont à peine encore elle respire, Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang Une guerre nouvelle épuisera son flanc. Que l'amour du pays, que la pitié vous touche;605 Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. Considérez le prix que vous avez coûté: Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté; Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée[977]; Mais une juste peur tient son âme effrayée:610 Si jaloux de son heur, et las de commander, Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder, S'il lui faut à ce prix en acheter un autre, Si vous ne préférez son intérêt au vôtre, Si ce funeste don la met au désespoir,615 Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître[978] Sous qui son vrai bonheur commence de renaître; Et pour mieux assurer le bien commun de tous[979], Donnez un successeur qui soit digne de vous.620 AUGUSTE. N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte. Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte; Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver, Je consens à me perdre afin de la sauver. Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire:625 Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire; Mais je le retiendrai pour vous en faire part. Je vois trop que vos cœurs n'ont point pour moi de fard[980], Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne, Regarde seulement l'État et ma personne.630 Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits[981], Et vous allez tous deux en recevoir le prix[982]. Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile: Allez donner mes lois à ce terroir fertile; Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez,635 Et que je répondrai de ce que vous ferez. Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie: Vous savez qu'elle tient la place de Julie, Et que si nos malheurs et la nécessité M'ont fait traiter son père avec sévérité,640 Mon épargne depuis en sa faveur ouverte Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte. Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner: Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner[983]; De l'offre de vos vœux elle sera ravie[984].645 Adieu: j'en veux porter la nouvelle à Livie[985]. SCÈNE II. CINNA, MAXIME. MAXIME. Quel est votre dessein après ces beaux discours? CINNA. Le même que j'avois, et que j'aurai toujours. MAXIME. Un chef de conjurés flatte la tyrannie! CINNA. Un chef de conjurés la veut voir impunie!650 MAXIME. Je veux voir Rome libre. CINNA. Et vous pouvez juger Que je veux l'affranchir ensemble et la venger. Octave aura donc vu ses fureurs assouvies[986], Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies, Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts, Et sera quitte après pour l'effet d'un remords! Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête, Un lâche repentir garantira sa tête! C'est trop semer d'appas[987], et c'est trop inviter Par son impunité quelque autre à l'imiter.660 Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne Quiconque après sa mort aspire à la couronne. Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé: S'il eût puni Sylla, César eût moins osé. MAXIME. Mais la mort de César, que vous trouvez si juste,665 A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé: S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé. CINNA. La faute de Cassie, et ses terreurs paniques, Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques[988];670 Mais nous ne verrons point de pareils accidents, Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents. MAXIME. Nous sommes encor loin de mettre en évidence Si nous nous conduirons avec plus de prudence; Cependant c'en est peu que de n'accepter pas675 Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas. CINNA. C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine Guérir un mal si grand sans couper la racine; Employer la douceur à cette guérison, C'est, en fermant la plaie, y verser du poison.680 MAXIME. Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse. CINNA. Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse. MAXIME. Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit. CINNA. On en sort lâchement, si la vertu n'agit. MAXIME. Jamais la liberté ne cesse d'être aimable;685 Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable. CINNA. Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer, Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer: Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie Le rebut du tyran dont elle fut la proie;690 Et tout ce que la gloire a de vrais partisans Le hait trop puissamment pour aimer ses présents. MAXIME. Donc pour vous Émilie est un objet de haine[989]? CINNA. La recevoir de lui me seroit une gêne. Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts,695 Je saurai le braver jusque dans les enfers. Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée, Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée, L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort Les présents du tyran soient le prix de sa mort.700 MAXIME. Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire, Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père? Car vous n'êtes pas homme à la violenter. CINNA. Ami, dans ce palais on peut nous écouter, Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence705 Dans un lieu si mal propre à notre confidence: Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous, Pour en venir à bout, les moyens les plus doux. FIN DU SECOND ACTE. ACTE III. SCÈNE PREMIÈRE. MAXIME, EUPHORBE. MAXIME. Lui-même il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle; Il adore Émilie, il est adoré d'elle;710 Mais sans venger son père il n'y peut aspirer; Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer. EUPHORBE. Je ne m'étonne plus de cette violence Dont il contraint Auguste à garder sa puissance: La ligue se romproit s'il s'en étoit démis[990],715 Et tous vos conjurés deviendroient ses amis. MAXIME. Ils servent à l'envi la passion d'un homme[991] Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome; Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'égal, Je pense servir Rome, et je sers mon rival.720 EUPHORBE. Vous êtes son rival? MAXIME. Oui, j'aime sa maîtresse, Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse; Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater[992], Par quelque grand exploit la vouloit mériter: Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève;725 Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève; J'avance des succès dont j'attends le trépas, Et pour m'assassiner je lui prête mon bras. Que l'amitié me plonge en un malheur extrême! EUPHORBE. L'issue en est aisée: agissez pour vous-même;730 D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal; Gagnez une maîtresse, accusant un rival. Auguste, à qui par là vous sauverez la vie, Ne vous pourra jamais refuser Émilie. MAXIME. Quoi? trahir mon ami! EUPHORBE. L'amour rend tout permis;735 Un véritable amant ne connoît point d'amis, Et même avec justice on peut trahir un traître Qui pour une maîtresse ose trahir son maître: Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits. MAXIME. C'est un exemple à fuir que celui des forfaits[993].740 EUPHORBE. Contre un si noir dessein tout devient légitime: On n'est point criminel quand on punit un crime. MAXIME. Un crime par qui Rome obtient sa liberté! EUPHORBE. Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté. L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage;745 Le sien, et non la gloire, anime son courage. Il aimeroit César, s'il n'étoit amoureux, Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux. Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme? Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme,750 Et peut cacher encor sous cette passion Les détestables feux de son ambition. Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave, Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave, Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets,755 Ou que sur votre perte il fonde ses projets. MAXIME. Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste? A tous nos conjurés l'avis seroit funeste, Et par là nous verrions indignement trahis Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays.760 D'un si lâche dessein mon âme est incapable: Il perd trop d'innocents pour punir un coupable. J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux. EUPHORBE. Auguste s'est lassé d'être si rigoureux; En ces occasions, ennuyé de supplices,765 Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices. Si toutefois pour eux vous craignez son courroux, Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous. MAXIME. Nous disputons en vain, et ce n'est que folie De vouloir par sa perte acquérir Émilie:770 Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux. Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne: Je veux gagner son cœur plutôt que sa personne, Et ne fais point d'état de sa possession,775 Si je n'ai point de part à son affection. Puis-je la mériter par une triple offense? Je trahis son amant, je détruis sa vengeance, Je conserve le sang qu'elle veut voir périr; Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pût chérir?780 EUPHORBE. C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile. L'artifice pourtant vous y peut être utile; Il en faut trouver un qui la puisse abuser, Et du reste le temps en pourra disposer. MAXIME. Mais si pour s'excuser il nomme sa complice,785 S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse, Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport, Celle qui nous oblige à conspirer sa mort? EUPHORBE. Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles Que pour les surmonter il faudroit des miracles;790 J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver.... MAXIME. Éloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver[994]: Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose, Pour mieux résoudre après ce que je me propose[995]. SCÈNE II CINNA, MAXIME. MAXIME. Vous me semblez pensif. CINNA. Ce n'est pas sans sujet.795 MAXIME. Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet[996]? CINNA. Émilie et César l'un et l'autre me gêne: L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine. Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins[997], Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins;800 Que sa bonté touchât la beauté qui me charme, Et la pût adoucir comme elle me désarme! Je sens au fond du cœur mille remords cuisants[998], Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents; Cette faveur si pleine, et si mal reconnue,805 Par un mortel reproche à tous moments me tue. Il me semble surtout incessamment le voir Déposer en nos mains son absolu pouvoir, Écouter nos avis, m'applaudir, et me dire: «Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;810 Mais je le retiendrai pour vous en faire part;» Et je puis dans son sein enfoncer un poignard! Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre Émilie; Un serment exécrable à sa haine me lie; L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux:815 Des deux côtés j'offense et ma gloire et les Dieux; Je deviens sacrilége, ou je suis parricide, Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide. MAXIME. Vous n'aviez point tantôt ces agitations; Vous paroissiez plus ferme en vos intentions;820 Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche. CINNA. On ne les sent aussi que quand le coup approche, Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits Que quand la main s'apprête à venir aux effets. L'âme, de son dessein jusque-là possédée,825 S'attache aveuglément à sa première idée; Mais alors quel esprit n'en devient point troublé? Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé? Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise[999], Voulut plus d'une fois rompre son entreprise,830 Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir[1000] Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir. MAXIME. Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude; Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude, Et fut contre un tyran d'autant plus animé835 Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé. Comme vous l'imitez, faites la même chose, Et formez vos remords d'une plus juste cause, De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté Le bonheur renaissant de notre liberté.840 C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée; De la main de César Brute l'eût acceptée, Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger. N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime,845 Et vous veut faire part de son pouvoir suprême; Mais entendez crier Rome à votre côté: «Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté; Et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse, Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse.»850 CINNA. Ami, n'accable plus un esprit malheureux Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux[1001]. Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute, Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte; Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié,855 Qui ne peut expirer sans me faire pitié, Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie, Donner un libre cours à ma mélancolie. Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.860 MAXIME. Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse De la bonté d'Octave et de votre foiblesse; L'entretien des amants veut un entier secret. Adieu: je me retire en confident discret. SCÈNE III. CINNA. Donne un plus digne nom au glorieux empire[1002]865 Du noble sentiment que la vertu m'inspire, Et que l'honneur oppose au coup précipité De mon ingratitude et de ma lâcheté; Mais plutôt continue à le nommer foiblesse[1003], Puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse,870 Qu'il respecte un amour qu'il devroit étouffer, Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher[1004]. En ces extrémités quel conseil dois-je prendre? De quel côté pencher? à quel parti me rendre? Qu'une âme généreuse a de peine à faillir!875 Quelque fruit que par là j'espère de cueillir, Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance, La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance, N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison, S'il les faut acquérir par une trahison,880 S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime Qui du peu que je suis fait une telle estime, Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens, Qui ne prend pour régner de conseils que les miens. O coup! ô trahison trop indigne d'un homme!885 Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome! Périsse mon amour, périsse mon espoir, Plutôt que de ma main parte un crime si noir! Quoi? ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite, Et qu'au prix de son sang ma passion achète?890 Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner? Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner? Mais je dépends de vous, ô serment téméraire, O haine d'Émilie, ô souvenir d'un père! Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé,895 Et je ne puis plus rien que par votre congé: C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse; C'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce; Vos seules volontés président à son sort, Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort.900 O Dieux, qui comme vous la rendez adorable, Rendez-la, comme vous, à mes vœux exorable; Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir, Faites qu'à mes desirs je la puisse fléchir. Mais voici de retour cette aimable inhumaine[1005].905 SCÈNE IV. ÉMILIE, CINNA, FULVIE. ÉMILIE. Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine: Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi[1006], Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi. Octave en ma présence a tout dit à Livie, Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.910 CINNA. Le désavouerez-vous, et du don qu'il me fait Voudrez-vous retarder le bienheureux effet? ÉMILIE. L'effet est en ta main. CINNA. Mais plutôt en la vôtre. ÉMILIE. Je suis toujours moi-même, et mon cœur n'est point autre: Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien,915 C'est seulement lui faire un présent de son bien. CINNA. Vous pouvez toutefois.... ô ciel! l'osé-je dire? ÉMILIE. Que puis-je? et que crains-tu? CINNA. Je tremble, je soupire, Et vois que si nos cœurs avoient mêmes desirs[1007], Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs.920 Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire; Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire[1008]. ÉMILIE. C'est trop me gêner, parle. CINNA. Il faut vous obéir: Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie925 Si cette passion ne fait toute ma joie, Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur Que peut un digne objet attendre d'un grand cœur[1009]! Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme: En me rendant heureux vous me rendez infâme;930 Cette bonté d'Auguste.... ÉMILIE. Il suffit, je t'entends; Je vois ton repentir et tes vœux inconstants: Les faveurs du tyran emportent tes promesses; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses; Et ton esprit crédule ose s'imaginer935 Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner. Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne; Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne: Il peut faire trembler la terre sous ses pas, Mettre un roi hors du trône, et donner ses États[1010],940 De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, Et changer à son gré l'ordre de tout le monde; Mais le cœur d'Émilie est hors de son pouvoir[1011]. CINNA. Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir[1012]. Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure:945 La pitié que je sens ne me rend point parjure; J'obéis sans réserve à tous vos sentiments[1013], Et prends vos intérêts par delà mes serments. J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, Vous laisser échapper cette illustre victime.950 César se dépouillant du pouvoir souverain Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein; La conjuration s'en alloit dissipée, Vos desseins avortés, votre haine trompée: Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné,955 Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné. ÉMILIE. Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime! Que je sois le butin de qui l'ose épargner, Et le prix du conseil qui le force à régner!960 CINNA. Ne me condamnez point quand je vous ai servie: Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie; Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour, Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour. Avec les premiers vœux de mon obéissance965 Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance, Que je tâche de vaincre un indigne courroux, Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. Une âme généreuse, et que la vertu guide, Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide;970 Elle en hait l'infamie attachée au bonheur, Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur. ÉMILIE. Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie: La perfidie est noble envers la tyrannie; Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux[1014],975 Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux. CINNA. Vous faites des vertus au gré de votre haine. ÉMILIE. Je me fais des vertus dignes d'une Romaine. CINNA. Un cœur vraiment romain.... ÉMILIE. Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir[1015]:980 Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave. CINNA. C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave; Et nous voyons souvent des rois à nos genoux Demander pour appui tels esclaves que nous[1016]. Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes,985 Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes; Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit, Et leur impose un joug dont il nous affranchit. ÉMILIE. L'indigne ambition que ton cœur se propose! Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose!990 Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain[1017] Qu'il prétende égaler un citoyen romain? Antoine sur sa tête attira notre haine En se déshonorant par l'amour d'une reine; Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi,995 Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi, Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre, Eût encor moins prisé son trône que ce titre. Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité; Et prenant d'un Romain la générosité,1000 Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître. CINNA. Le ciel a trop fait voir en de tels attentats Qu'il hait les assassins et punit les ingrats; Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,1005 Quand il élève un trône, il en venge la chute; Il se met du parti de ceux qu'il fait régner; Le coup dont on les tue est longtemps à saigner; Et quand à les punir il a pu se résoudre, De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.1010 ÉMILIE. Dis que de leur parti toi-même tu te rends, De te remettre au foudre à punir les tyrans. Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie; Abandonne ton âme à son lâche génie; Et pour rendre le calme à ton esprit flottant,1015 Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère[1018], Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras:1020 C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie, M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie. Seule contre un tyran, en le faisant périr, Par les mains de sa garde il me falloit mourir: Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive;1025 Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive, J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, Et te donner moyen d'être digne de moi. Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée,1030 Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé A fait choix d'un esclave en son lieu supposé. Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être[1019]; Et si pour me gagner il faut trahir ton maître[1020], Mille autres à l'envi recevroient cette loi,1035 S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi[1021]. Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne. Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne: Mes jours avec les siens se vont précipiter, Puisque ta lâcheté n'ose me mériter.1040 Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée, De ma seule vertu mourir accompagnée, Et te dire en mourant d'un esprit satisfait: «N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait; Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée,1045 Où la gloire me suit qui t'étoit destinée: Je meurs en détruisant un pouvoir absolu; Mais je vivrois à toi, si tu l'avois voulu.» CINNA. Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire, Il faut affranchir Rome, il faut venger un père,1050 Il faut sur un tyran porter de justes coups; Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous: S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes, Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes; Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés1055 Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. Vous me faites priser ce qui me déshonore; Vous me faites haïr ce que mon âme adore; Vous me faites répandre un sang pour qui je dois Exposer tout le mien et mille et mille fois:1060 Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée[1022]; Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée, Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant, A mon crime forcé joindra mon châtiment[1023], Et par cette action dans l'autre confondue,1065 Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue[1024]. Adieu. SCÈNE V. ÉMILIE, FULVIE. FULVIE. Vous avez mis son âme au désespoir. ÉMILIE. Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir. FULVIE. Il va vous obéir aux dépens de sa vie: Vous en pleurez! ÉMILIE. Hélas! cours après lui, Fulvie,1070 Et si ton amitié daigne me secourir, Arrache-lui du cœur ce dessein de mourir: Dis-lui.... FULVIE. Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste? ÉMILIE. Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste. FULVIE. Et quoi donc? ÉMILIE. Qu'il achève, et dégage sa foi,1075 Et qu'il choisisse après de la mort, ou de moi. FIN DU TROISIÈME ACTE. ACTE IV. SCÈNE PREMIÈRE. AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, Gardes[1025]. AUGUSTE. Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable. EUPHORBE. Seigneur, le récit même en paroît effroyable: On ne conçoit qu'à peine une telle fureur[1026], Et la seule pensée en fait frémir d'horreur.1080 AUGUSTE. Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime! Les deux que j'honorois d'une si haute estime, A qui j'ouvrois mon cœur, et dont j'avois fait choix Pour les plus importants et plus nobles emplois! Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire,1085 Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire! Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir[1027], Et montre un cœur touché d'un juste repentir; Mais Cinna! EUPHORBE. Cinna seul dans sa rage s'obstine, Et contre vos bontés d'autant plus se mutine;1090 Lui seul combat encor les vertueux efforts Que sur les conjurés fait ce juste remords[1028], Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées, Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées. AUGUSTE. Lui seul les encourage, et lui seul les séduit!1095 O le plus déloyal que la terre ait produit[1029]! O trahison conçue au sein d'une furie! O trop sensible coup d'une main si chérie! Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez. (Il lui parle à l'oreille[1030].) POLYCLÈTE. Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés.1100 AUGUSTE. Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime. (Polyclète rentre[1031].) EUPHORBE. Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir[1032]: A peine du palais il a pu revenir, Que les yeux égarés et le regard farouche[1033],1105 Le cœur gros de soupirs, les sanglots à la bouche, Il déteste sa vie et ce complot maudit, M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit, Et m'ayant commandé que je vous avertisse, Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice,1110 Que je n'ignore point ce que j'ai mérité[1034].» Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité; Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire[1035], M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire. AUGUSTE. Sous ce pressant remords il a trop succombé[1036],1115 Et s'est à mes bontés lui-même dérobé; Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface. Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce, Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin.1120 SCÈNE II. AUGUSTE[1037]. Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis, Si donnant des sujets il ôte les amis, Si tel est le destin des grandeurs souveraines1125 Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines, Et si votre rigueur les condamne à chérir Ceux que vous animez à les faire périr. Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre. Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, De combien ont rougi les champs de Macédoine, Combien en a versé la défaite d'Antoine, Combien celle de Sexte[1038], et revois tout d'un temps1135 Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants[1039]; Remets dans ton esprit, après tant de carnages, De tes proscriptions les sanglantes images, Où toi-même, des tiens devenu le bourreau, Au sein de ton tuteur enfonças le couteau[1040]:1140 Et puis ose accuser le destin d'injustice[1041], Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, Et que par ton exemple à ta perte guidés, Ils violent des droits que tu n'as pas gardés[1042]! Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise:1145 Quitte ta dignité comme tu l'as acquise; Rends un sang infidèle à l'infidélité[1043], Et souffre des ingrats après l'avoir été. Mais que mon jugement au besoin m'abandonne! Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne?1150 Toi, dont la trahison me force à retenir Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir, Me traite en criminel, et fait seule mon crime, Relève pour l'abattre un trône illégitime, Et d'un zèle effronté couvrant son attentat,1155 S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État! Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre! Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre[1044]! Non, non, je me trahis moi-même d'y penser: Qui pardonne aisément invite à l'offenser;1160 Punissons l'assassin, proscrivons les complices. Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices[1045]! Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter; Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter. Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile[1046]:1165 Une tête coupée en fait renaître mille, Et le sang répandu de mille conjurés Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés. Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute; Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute;1170 Meurs: tu ferois pour vivre un lâche et vain effort, Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort, Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse Pour te faire périr tour à tour s'intéresse[1047]; Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir;1175 Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir. La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste[1048]. Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat; Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat[1049];1180 A toi-même en mourant immole ce perfide; Contentant ses desirs, punis son parricide; Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas. Mais jouissons plutôt nous-même[1050] de sa peine,1185 Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine. O Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu, O rigoureux combat d'un cœur irrésolu Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose! D'un prince malheureux ordonnez quelque chose.1190 Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner? Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner. SCÈNE III. AUGUSTE, LIVIE[1051]. AUGUSTE. Madame, on me trahit, et la main qui me tue Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue. Cinna, Cinna, le traître.... LIVIE. Euphorbe m'a tout dit,1195 Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit. Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme[1052]? AUGUSTE. Hélas! de quel conseil est capable mon âme? LIVIE. Votre sévérité, sans produire aucun fruit[1053], Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit. Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide: Salvidien à bas a soulevé Lépide; Murène a succédé, Cépion l'a suivi; Le jour à tous les deux dans les tourments ravi N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace[1054],1205 Dont Cinna maintenant ose prendre la place; Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets[1055] Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets. Après avoir en vain puni leur insolence, Essayez sur Cinna ce que peut la clémence[1056];1210 Faites son châtiment de sa confusion; Cherchez le plus utile en cette occasion: Sa peine peut aigrir une ville animée, Son pardon peut servir à votre renommée[1057]; Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher1215 Peut-être à vos bontés se laisseront toucher. AUGUSTE. Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire. J'ai trop par vos avis consulté là-dessus; Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus.1220 Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise: Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise, Et te rends ton État, après l'avoir conquis, Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris; Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre;1225 Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre: De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur, Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur. LIVIE. Assez et trop longtemps son exemple vous flatte; Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate:1230 Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours. AUGUSTE. Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre[1058], J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre. Après un long orage il faut trouver un port;1235 Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort. LIVIE. Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines? AUGUSTE. Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines? LIVIE. Seigneur, vous emporter à cette extrémité, C'est plutôt désespoir que générosité.1240 AUGUSTE. Régner et caresser une main si traîtresse, Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse. LIVIE. C'est régner sur vous-même, et par un noble choix, Pratiquer la vertu la plus digne des rois. AUGUSTE. Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme:1245 Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame. Après tant d'ennemis à mes pieds abattus, Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus; Je sais leur divers ordre, et de quelle nature[1059] Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture[1060].1250 Tout son peuple est blessé par un tel attentat, Et la seule pensée est un crime d'État, Une offense qu'on fait à toute sa province, Dont il faut[1061] qu'il la venge, ou cesse d'être prince. LIVIE. Donnez moins de croyance à votre passion.1255 AUGUSTE. Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition. LIVIE. Ne traitez plus si mal un conseil salutaire. AUGUSTE. Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire. Adieu: nous perdons temps. LIVIE. Je ne vous quitte point, Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point.1260 AUGUSTE. C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune. LIVIE. J'aime votre personne, et non votre fortune. (Elle est seule[1062].) Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir[1063] Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir, Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque1265 Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque. SCÈNE IV. ÉMILIE, FULVIE. ÉMILIE. D'où me vient cette joie? et que mal à propos Mon esprit malgré moi goûte un entier repos! César mande Cinna sans me donner d'alarmes! Mon cœur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes, Comme si j'apprenois d'un secret mouvement Que tout doit succéder à mon contentement! Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie? FULVIE. J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie, Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux,1275 Faire un second effort contre votre courroux[1064]; Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclète, Des volontés d'Auguste ordinaire interprète, Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit, Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit.1280 Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause; Chacun diversement soupçonne quelque chose: Tous présument qu'il aye un grand sujet d'ennui, Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui. Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre[1065], C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre, Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi, Que même de son maître on dit je ne sais quoi: On lui veut imputer un désespoir funeste; On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste.1290 ÉMILIE. Que de sujets de craindre et de désespérer, Sans que mon triste cœur en daigne murmurer! A chaque occasion le ciel y fait descendre Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre: Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler[1066],1295 Et je suis insensible alors qu'il faut trembler. Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore Ne peuvent consentir que je me déshonore; Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs, Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs.1300 Vous voulez que je meure avec ce grand courage Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage; Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez, Et dans la même assiette où vous me retenez. O liberté de Rome! ô mânes de mon père!1305 J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire: Contre votre tyran j'ai ligué ses amis, Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis. Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre; N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre,1310 Mais si fumante encor d'un généreux courroux, Par un trépas si noble et si digne de vous, Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître[1067] Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître. SCÈNE V. MAXIME, ÉMILIE, FULVIE. ÉMILIE. Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort! MAXIME. Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport: Se voyant arrêté, la trame découverte, Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte. ÉMILIE. Que dit-on de Cinna? MAXIME. Que son plus grand regret C'est de voir que César sait tout votre secret[1068];1320 En vain il le dénie et le veut méconnoître, Évandre a tout conté pour excuser son maître, Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter. ÉMILIE. Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter: Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre.1325 MAXIME. Il vous attend chez moi. ÉMILIE. Chez vous! MAXIME. C'est vous surprendre; Mais apprenez le soin que le ciel a de vous: C'est un des conjurés qui va fuir avec nous. Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive; Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive[1069].1330 ÉMILIE. Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis? MAXIME. En faveur de Cinna je fais ce que je puis, Et tâche à garantir de ce malheur extrême La plus belle moitié qui reste de lui-même. Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour,1335 Afin de le venger par un heureux retour. ÉMILIE. Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre: Quiconque après sa perte aspire à se sauver Est indigne du jour qu'il tâche à conserver.1340 MAXIME. Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte? O Dieux! que de foiblesse en une âme si forte! Ce cœur si généreux rend si peu de combat, Et du premier revers la fortune[1070] l'abat! Rappelez, rappelez cette vertu sublime;1345 Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime: C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez; Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez; Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une âme, Aimez en cet ami l'objet de votre flamme;1350 Avec la même ardeur il saura vous chérir, Que.... ÉMILIE. Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir! Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes, Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes: Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas,1355 Ou de m'offrir un cœur que tu fais voir si bas; Fais que je porte envie à ta vertu parfaite; Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette; Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur, Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur.1360 Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse[1071], Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse[1072]? Apprends, apprends de moi quel en est le devoir, Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir. MAXIME. Votre juste douleur est trop impétueuse.1365 ÉMILIE. La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour! MAXIME. Cet amour en naissant est toutefois extrême: C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime,1370 Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé.... ÉMILIE. Maxime, en voilà trop pour un homme avisé. Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée; Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée. Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir,1375 Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir. MAXIME. Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie? ÉMILIE. Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die; L'ordre de notre fuite est trop bien concerté Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté:1380 Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles, S'ils en avoient sans toi[1073] levé tous les obstacles. Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus. MAXIME. Ah! vous m'en dites trop. ÉMILIE. J'en présume encor plus. Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures;1385 Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures. Si c'est te faire tort que de m'en défier[1074], Viens mourir avec moi pour te justifier. MAXIME. Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave.... ÉMILIE. Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave.1390 Allons, Fulvie, allons. SCÈNE VI. MAXIME. Désespéré, confus, Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus, Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice Que ta vertu prépare à ton vain artifice? Aucune illusion ne te doit plus flatter:1395 Émilie en mourant va tout faire éclater; Sur un même échafaud la perte de sa vie Étalera sa gloire et ton ignominie, Et sa mort va laisser à la postérité[1075] L'infâme souvenir de ta déloyauté.1400 Un même jour t'a vu, par une fausse adresse, Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse, Sans que de tant de droits en un jour violés, Sans que de deux amants au tyran immolés, Il te reste aucun fruit que la honte et la rage[1076]1405 Qu'un remords inutile allume en ton courage. Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils; Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils[1077]? Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme; Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme[1078];1410 La tienne, encor servile, avec la liberté N'a pu prendre un rayon de générosité[1079]: Tu m'as fait relever une injuste puissance; Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance; Mon cœur te résistoit, et tu l'as combattu1415 Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu. Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire, Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire; Mais les Dieux permettront à mes ressentiments De te sacrifier aux yeux des deux amants,1420 Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime Mon sang leur servira d'assez pure victime, Si dans le tien mon bras, justement irrité, Peut laver le forfait de t'avoir écouté. FIN DU QUATRIÈME ACTE. ACTE V. SCÈNE PREMIÈRE. AUGUSTE, CINNA. AUGUSTE. Prends un siége, Cinna, prends, et sur toute chose1425 Observe exactement la loi que je t'impose: Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive; et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence,1430 Tu pourras me répondre après tout à loisir[1080]: Sur ce point seulement contente mon desir. CINNA. Je vous obéirai, Seigneur. AUGUSTE. Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens1435 Furent les ennemis de mon père, et les miens: Au milieu de leur camp tu reçus la naissance[1081]; Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance, Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avoit mis contre moi les armes à la main;1440 Tu fus mon ennemi même avant que de naître[1082], Et tu le fus encor quand tu me pus connoître, Et l'inclination jamais n'a démenti[1083] Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti: Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.1445 Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie; Je te fis prisonnier pour te combler de biens: Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens; Je te restituai d'abord ton patrimoine[1084]; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine,1450 Et tu sais que depuis, à chaque occasion, Je suis tombé pour toi dans la profusion. Toutes les dignités que tu m'as demandées, Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents1455 Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs[1085], A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire[1086], Et qui m'ont conservé le jour que je respire. De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu[1087].1460 Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveur montrer un peu de haine[1088], Je te donnai sa place en ce triste accident, Et te fis, après lui, mon plus cher confident. Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue1465 Me pressant de quitter ma puissance absolue, De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis. Bien plus, ce même jour je te donne Émilie, Le digne objet des vœux de toute l'Italie,1470 Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins. Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire; Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer,1475 Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner[1089]. CINNA. Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse; Qu'un si lâche dessein.... AUGUSTE. Tu tiens mal ta promesse: Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux; Tu te justifieras après, si tu le peux.1480 Écoute cependant, et tiens mieux ta parole. Tu veux m'assassiner[1090] demain, au Capitole, Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal; La moitié de tes gens doit occuper la porte,1485 L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons[1091]? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile,1490 Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé[1092]; Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé: Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui désespérant de les plus éviter,1495 Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister. Tu te tais maintenant, et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance. Quel étoit ton dessein[1093], et que prétendois-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu?1500 Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique! Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, Son salut désormais dépend d'un souverain Qui pour tout conserver tienne tout en sa main; Et si sa liberté te faisoit entreprendre,1505 Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre; Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'État, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place? D'un étrange malheur son destin le menace,1510 Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi[1094], Si jusques à ce point son sort est déplorable, Que tu sois après moi le plus considérable, Et que ce grand fardeau de l'empire romain1515 Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. Apprends à te connoître, et descends en toi-même: On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux;1520 Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite[1095], Si je t'abandonnois à ton peu de mérite[1096]. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, Les rares qualités par où tu m'as dû plaire,1525 Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient: Elle seule t'élève, et seule te soutient; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne: Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne,1530 Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie: Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie; Mais oses-tu penser que les Serviliens,1535 Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux[1097]?1540 Parle, parle, il est temps. CINNA. Je demeure stupide; Non que votre colère ou la mort m'intimide: Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver, Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver. Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé[1098]:1545 Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; Le père et les deux fils, lâchement égorgés, Par la mort de César étoient trop peu vengés. C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause; Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose,1550 N'attendez point de moi d'infâmes repentirs, D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs. Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire; Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire: Vous devez un exemple à la postérité,1555 Et mon trépas importe à votre sûreté. AUGUSTE. Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime. Voyons si ta constance ira jusques au bout. Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout:1560 Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices. SCÈNE II. AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE. LIVIE. Vous ne connoissez pas encor tous les complices: Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici. CINNA. C'est elle-même, ô Dieux! AUGUSTE. Et toi, ma fille, aussi! ÉMILIE. Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire[1099],1565 Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire. AUGUSTE. Quoi? l'amour qu'en ton cœur j'ai fait naître aujourd'hui T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui? Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne, Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne.1570 ÉMILIE. Cet amour qui m'expose à vos ressentiments N'est point le prompt effet de vos commandements; Ces flammes dans nos cœurs sans votre ordre étoient nées[1100], Et ce sont des secrets de plus de quatre années; Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi,1575 Une haine plus forte à tous deux fit la loi; Je ne voulus jamais lui donner d'espérance, Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance; Je la lui fis jurer; il chercha des amis: Le ciel rompt le succès que je m'étois promis,1580 Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime, Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime: Son trépas est trop juste après son attentat, Et toute excuse est vaine en un crime d'État: Mourir en sa présence, et rejoindre mon père,1585 C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère. AUGUSTE. Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison? Pour ses débordements j'en ai chassé Julie; Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie,1590 Et je la vois comme elle indigne de ce rang. L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang; Et prenant toutes deux leur passion pour guide, L'une fut impudique, et l'autre est parricide. O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits?1595 ÉMILIE. Ceux de mon père en vous firent mêmes effets[1101]. AUGUSTE. Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse. ÉMILIE. Il éleva la vôtre avec même tendresse; Il fut votre tuteur, et vous son assassin; Et vous m'avez au crime enseigné le chemin:1600 Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère, Que votre ambition s'est immolé mon père, Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler, A son sang innocent vouloit vous immoler. LIVIE. C'en est trop, Émilie: arrête, et considère1605 Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père: Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur, Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur, Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne, Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne,1610 Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis, Le passé devient juste et l'avenir permis. Qui peut y parvenir ne peut être coupable; Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable: Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,1615 Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain. ÉMILIE. Aussi dans le discours que vous venez d'entendre, Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre. Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres ingrats;1620 Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres[1102]; Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger[1103]. CINNA. Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore1625 D'être déshonoré par celle que j'adore! Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer: J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer. A mes plus saints desirs la trouvant inflexible[1104], Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible:1630 Je parlai de son père et de votre rigueur, Et l'offre de mon bras suivit celle du cœur. Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme! Je l'attaquai par là, par là je pris son âme; Dans mon peu de mérite elle me négligeoit,1635 Et ne put négliger le bras qui la vengeoit: Elle n'a conspiré que par mon artifice; J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice. ÉMILIE. Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir, Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir?1640 CINNA. Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire. ÉMILIE. La mienne se flétrit, si César te veut croire. CINNA. Et la mienne se perd, si vous tirez à vous Toute celle qui suit de si généreux coups. ÉMILIE. Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne;1645 Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne: La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, Tout doit être commun entre de vrais amants. Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines; Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines;1650 De nos parents perdus le vif ressentiment Nous apprit nos devoirs en un même moment; En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent; Nos esprits généreux ensemble le formèrent; Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas: Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas. AUGUSTE. Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide, Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide; Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez: Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez,1660 Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime, S'étonne du supplice aussi bien que du crime. SCÈNE III. AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE. AUGUSTE. Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105] Ont enlevé[1106] Maxime à la fureur des eaux. Approche, seul ami que j'éprouve fidèle.1665 MAXIME. Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle. AUGUSTE. Ne parlons plus de crime après ton repentir, Après que du péril tu m'as su garantir: C'est à toi que je dois et le jour et l'empire. MAXIME. De tous vos ennemis connoissez mieux le pire:1670 Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez, C'est ma jalouse rage à qui vous le devez. Un vertueux remords n'a point touché mon âme; Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame. Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé,1675 De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé: Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie, Effrayer son esprit, la tirer d'Italie, Et pensois la résoudre à cet enlèvement Sous l'espoir du retour pour venger son amant;1680 Mais au lieu de goûter ces grossières amorces, Sa vertu combattue a redoublé ses forces. Elle a lu dans mon cœur; vous savez le surplus, Et je vous en ferois des récits superflus. Vous voyez le succès de mon lâche artifice.1685 Si pourtant quelque grâce est due à mon indice, Faites périr Euphorbe au milieu des tourments[1107], Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants. J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître, Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître,1690 Et croirai toutefois mon bonheur infini, Si je puis m'en punir après l'avoir puni. AUGUSTE. En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire, A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers:1695 Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire, Conservez à jamais ma dernière victoire! Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.1700 Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie: Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, Et malgré la fureur de ton lâche destin[1108], Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue1705 Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue[1109]. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler: Avec cette beauté que je t'avois donnée, Reçois le consulat pour la prochaine année[1110].1710 Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang, Préfères-en la pourpre à celle de mon sang; Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère[1111]: Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père. ÉMILIE. Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés;1715 Je recouvre la vue auprès de leurs clartés: Je connois mon forfait, qui me sembloit justice; Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice, Je sens naître en mon âme un repentir puissant, Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent.1720 Le ciel a résolu votre grandeur suprême; Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même[1112]: J'ose avec vanité me donner cet éclat, Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'État. Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle;1725 Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle; Et prenant désormais cette haine en horreur, L'ardeur de vous servir succède à sa fureur. CINNA. Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses Au lieu de châtiments trouvent des récompenses?1730 O vertu sans exemple! ô clémence qui rend Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand! AUGUSTE. Cesse d'en retarder un oubli magnanime; Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime: Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis1735 Vous conserve innocents, et me rend mes amis. (A Maxime[1113].) Reprends auprès de moi ta place accoutumée; Rentre dans ton crédit et dans ta renommée; Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour; Et que demain l'hymen couronne leur amour.1740 Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice. MAXIME. Je n'en murmure point, il a trop de justice; Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez. CINNA. Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée1745 Vous consacre une foi lâchement violée, Mais si ferme à présent, si loin de chanceler, Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler. Puisse le grand moteur des belles destinées, Pour prolonger vos jours, retrancher nos années;1750 Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux, Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous! LIVIE. Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme D'un rayon prophétique illumine mon âme. Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi;1755 De votre heureux destin c'est l'immuable loi. Après cette action vous n'avez rien à craindre: On portera le joug désormais sans se plaindre; Et les plus indomptés, renversant leurs projets, Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets;1760 Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie N'attaquera le cours d'une si belle vie; Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]: Vous avez trouvé l'art d'être maître des cœurs. Rome, avec une joie et sensible et profonde,1765 Se démet en vos mains de l'empire du monde; Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner Que son bonheur consiste à vous faire régner: D'une si longue erreur pleinement affranchie, Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie,1770 Vous prépare déjà des temples, des autels, Et le ciel une place entre les immortels; Et la postérité, dans toutes les provinces, Donnera votre exemple aux plus généreux princes. AUGUSTE. J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer:1775 Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer! Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices; Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.1780