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Œuvres de jeunesse inédites. II

SMARH[2]. (continued 2)

Reading edition

La scène VI est toute remplie par un rire de Yuk, qui termina ici la comédie bourgeoise, en ajoutant qu’on eut beaucoup de peine à enterrer le mari, à cause de deux cornes effroyables qui s’élevaient en spirales. Comment diable les avait-il gagnées, avec une petite femme si vertueuse?

Ils continuèrent ainsi à marcher de droite et de gauche, furetant dans chaque ruisseau pour y trouver une vertu, dans chaque tas de boue pour y découvrir de l’or; ils regardaient dans toutes les maisons, il en sortait des cris de deuil, des chants de joie, là c’était une bière, ici un tonneau défoncé.

Le jour vint et la ville commença à s’éveiller; les hommes allaient par les rues, les uns revenaient d’une orgie, d’autres pleuraient, affamés; il y en avait qui tombaient d’épuisement et d’autres, pleins de vin, qu’écrasaient les roues des chars.

On entendit le cheval qui piaffait sur les pavés, et les pas d’hommes pressés qui couraient sur les dalles; déjà l’or roulait sur les tables, le fouet claquait sur les épaules de l’esclave, la prostitution ouvrait sa porte vénale, le vice se réveillait, le crime aiguisait son poignard et montait ses machines, la journée allait recommencer.

Il y avait un homme en haillons; le souffle du matin refroidissait sa peau, et quand le soleil vint à paraître il grelotta de plaisir, remua les épaules et sourit bêtement, on eût dit qu’il eût voulu faire entrer en lui la chaleur du soleil. Son teint était jaune, ses cheveux et sa barbe noire étaient couverts de poussière et de brins de paille, son grand œil bleu était vide et avait faim, sa bouche, entr’ouverte, avait un froid rire de bête fauve affamée.

YUK, SATAN, SMARH, en ouvriers.

YUK.

Qu’as-tu, mon camarade?

LE PAUVRE.

Ce que j’ai? mais qu’êtes-vous, vous-même? Personne jusqu’ici ne m’avait adressé une pareille question, ils passaient tous en me regardant. Mais n’êtes-vous pas du pays? Oui, je le vois à vos vêtements. Oh! si vous venez du beau pays d’Allemagne, dites-moi si le Rhin coule toujours, si la cathédrale de Cologne, avec ses saints de pierre, est toujours debout; dites-moi si les arbres ont toujours des feuilles, car, pour moi, je crois que la nature est changée depuis que je suis dans cette ville hideuse.

YUK.

Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de votre état, de votre pays.

LE PAUVRE.

Mon état? je n’en ai pas. Mon pays? je n’en ai plus. Est-ce qu’il y en a pour le malheureux? Celui qui a un pays, c’est celui qui est heureux, mais le malheureux n’a pour patrie que son cœur plein d’angoisse. Que voulez-vous que je vous dise? je ne sais rien, si ce n’est que je hais les riches et que j’ai faim. Je suis parti de mon pays parce qu’on m’en a chassé avec des huées et des pierres, car mes guenilles étaient sanglantes, il y avait une infamie dans notre famille. Ah! l’infamie, c’est de vivre comme je vis. J’ai donc été sans savoir où, à l’aventure, marchant dans les routes et les campagnes, vivant en volant une pomme, un fruit, un morceau de pain; on me repoussait toujours, on disait que j’étais laid.

YUK, riant.

Ah! ah! ah!

LE PAUVRE.

Je n’avais appris aucun métier, je ne savais que manger et je n’avais rien à manger; parfois, j’étais pris d’une fureur immense, et il me semblait que j’aurais broyé le monde d’un coup de pied. Il me fallait, le soir, aller disputer aux chiens les immondices du coin de la borne et les haillons jetés dans la boue; il y en avait pourtant qui sont heureux, qui font de larges repas, et quand je me demande pourquoi cela, il y a là un abîme que je ne peux combler.

YUK, riant.

Ah! ah! ah!

LE PAUVRE.

Ne ris pas, par Dieu! mais écoute donc. Personne ne m’a aimé, ni homme, ni femme, ni chien, car, un jour, il y en a un qui est venu vers moi, mais, comme je ne pouvais le nourrir, il m’a mordu, et s’en est allé. Cependant, une fois, je ne sais dans quel village, j’étais parvenu à ramasser un sac d’argent en travaillant à la charpente de l’église, j’allais me marier, Marthe m’aimait; elle vint deux fois seule, le soir, sur le rivage, me dire qu’elle m’aimerait toujours, elle avait des fleurs dans ses cheveux, elle chantait; puis, je ne sais comment, elle n’a plus voulu de moi, un plus riche l’a prise.

YUK.

C’est ça, compère, les jeunes filles aiment les beaux cavaliers riches et les pourpoints de velours.

LE PAUVRE.

Ne me parlez pas des riches, encore une fois,—je les hais! Moi qui meurs de faim à la porte de leurs palais, j’ai dans le cœur des trésors de haine pour eux, et quand il fait froid, que j’ai faim, que je suis malheureux et misérable, je me nourris de cette haine, et cela me fait du bien.

SATAN, se logeant dans l’oreille du pauvre.

Celui-là (désignant Yuk) a une bourse sur lui;—tue-le, tu l’auras; on ne te verra pas, et, d’ailleurs, quand on te verrait... Tue-le, c’est un homme méchant. Pourquoi, quand tu lui contais tes maux, s’est-il mis à rire? C’est un riche au cœur dur.

Yuk se découvre et laisse voir un magnifique costume; une bourse garnie de diamants pend à sa ceinture.

LE PAUVRE, en lui-même.

Ô mon Dieu! voilà des pensées que je n’avais jamais eues. En effet, si j’allais être riche à mon tour, heureux, avoir des laquais, des chevaux, des tables somptueuses, me faire servir comme un prince?... Mais tuer un homme!

SATAN, en lui-même.

Bah! un homme! on ne le saura pas. Dépêche-toi, personne ne passe dans la rue maintenant.

Il lui glisse un poignard dans la main; le pauvre, fasciné, se rue sur Yuk qui tombe par terre percé de coups.

SATAN.

Voilà la police!... Un homme d’assassiné! prenez-moi ce gueux-là!

Le corps de l’ouvrier reste par terre, percé de coups, mais Yuk se relève.

YUK.

Vous croyiez vraiment que j’étais mort? oh! par Dieu, il n’y aurait plus de monde, ni de création, du jour où je cesserais de vivre. Moi, mourir! ce serait drôle. Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que l’éternité? Moi, mourir! mais je renais de la mort même, je renais avec la vie, car je vis même dans les tombeaux, dans la poussière; cela est impossible.

Celui qui dira que je ne suis plus mentira comme l’évangile. Mourir? mais il n’y aurait plus ni gouvernement, ni religion, ni vertu, ni morale, ni lois. Qui donc alors tiendrait la couronne, l’épée, revêtirait la robe? qui donc serait médecin, poète, avocat, prêtre? est-ce qu’il y aurait quelque chose à faire? La vie deviendrait ennuyeuse et bête comme une vieille femme. Mourir? mais où en seraient les ménages qui sont garants de la foi conjugale?

Ah! je me fâche à cette horrible idée d’anarchie sociale, la morale publique; la morale publique, les mœurs, les institutions philanthropiques, les vertus, les systèmes, les théories, songez-y, si je mourais, tout cela mourrait aussi. Comment serait-on alors? comment concevez-vous l’idée d’un monde sans moi, sans que j’en occupe les trois quarts, sans que je le fasse vivre en entier?

Les gens du guet prennent le pauvre.

SATAN.

Tant mieux! ce drôle-là m’assommait. Mais, au reste, il serait fâcheux de le faire mourir sitôt, réservons-le. Il faudra qu’il brûle sa prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes avant de rendre l’âme.

Le pauvre s’échappe des mains des soldats.

Yuk se frotte les mains, s’étend au soleil, crache au nez d’un magistrat, et pisse sur l’église.

C’était une haute église, avec son porche noirci, ses aiguilles et ses pyramides de pierre. Elle était vénérable tant elle était vieille; ils y entrèrent.

La nef était haute, vide, solitaire; les minces et sveltes colonnes projetaient leurs ombres sur les dalles usées. Le jour se mourait, et cependant le soleil, passant à travers les vitraux rouges, jetait une lueur qui semblait s’étendre comme celle des lampes suspendues. Il y avait quelque chose de grand et de triste dans cette église; elle était haute, si haute que les hommes paraissaient petits en bas, il n’y avait plus ni encens aux pieds de la Vierge ni fleurs sur l’autel, l’orgue avait tu sa grande voix;—seulement, tout au fond, un drap noir, un cercueil, la messe des morts.

Celui qui était étendu dans la bière n’avait jamais tué, ni pillé, ni violé; il n’avait point été aux galères, ni repris de justice; c’était un honnête homme. Quand il sortit de l’église et qu’il passa, traîné dans les rues, chacun se découvrit,—on salua la charogne.

Mais le prêtre s’était dépêché, il a vite renvoyé le mort en terre. Pauvre prêtre! il avait déjà, dans la journée, béni six unions, fait trois baptêmes, enterré quatre chrétiens, et, quant aux communions, elles sont innombrables. Il se dépêcha, sa concubine l’attendait, elle était dans le bain chaud depuis longtemps, elle s’ennuyait. Il partit, il jeta vite la robe blanche, et rêva l’adultère.

L’église vide... oh! vide comme vous savez; il n’y avait plus ni chants du peuple, ni voix du prêtre, ni prière de l’orgue.

Qu’elle devait être belle, pourtant, les jours d’hiver, avec ses mille cierges allumés, son peuple chantant en se promenant dans les galeries, quand tout chantait et vibrait d’amour, quand, depuis la voûte jusqu’aux tombeaux, depuis le vitrail jusqu’à la pierre, tout ne formait qu’un chant, qu’une allégresse! Qu’elle était belle, pourtant, les jours d’été, quand les moissonneurs couverts de sueur entraient et faisaient bénir les gerbes de blé; quand les dames de haut parage, avec leurs cours de pages, de chevaliers, rois, empereurs et papes, quand tous venaient là prier, pleurer, aimer; quand les chevaliers, avant de partir pour le pays de Palestine, venaient prendre leur épée et qu’ils disaient un éternel adieu au grand portique noir où le soleil rayonne, au clocher d’ardoises où la voix d’airain chante, et prie dans sa cage de pierre!... Plus rien! vide comme un squelette!

Quand des pas d’homme se font entendre, il semble que l’on entend un gémissement, comme un soupir. On y voit, assis sur leurs tombeaux de pierre, les évêques, les cardinaux, les ducs drapés dans leurs manteaux de granit, étendus la bouche béante; ils semblent dormir comme des morts. Au bas de l’église circule une pluie ruisselante, froide et grasse, une pluie verte qui suinte des murs; le sol usé est bourré de cadavres, la terre résonne, les morts sont tassés, et la génération vivante marche sur les générations éteintes. A mesure qu’elle avance, elle s’enfonce dans la terre des tombeaux, et la suivante lui marche sur la tête.

Tout est usé, flétri, fatigué; le plâtre est tombé d’entre les pierres, les figures de saints sont grises et mangées par le temps; la rosace, avec ses gerbes, se décolore; la voûte elle-même s’éventre, surchargée et effrayée de l’abîme qu’elle a sous elle.

Alors Smarh se mit à pleurer amèrement et il dit:

—Hélas! hélas! est-ce qu’il est venu quelque conquérant qui a emporté les vases d’or pour en ferrer ses chevaux? est-ce qu’on a enlevé les reliques des saints! les hosties sacrées? pourquoi donc les chants ont-ils cessé? pourquoi l’encensoir est-il vide? pourquoi y a-t-il tant de vers qui se traînent sur les tombeaux? pourquoi tant d’herbes et de mousses sur les murs? les cierges sont éteints, les fleurs sont fanées.

Autrefois, les dimanches, les enfants venaient tout joyeux s’agenouiller aux pieds de la Vierge, et ils chantaient en regardant la flamme remuer sur la robe étoilée de Marie; mais il n’y a plus d’enfants ici, j’en ai vu qui détournaient la tête en passant.

Quand la neige couvrait la terre, quand la pluie tombait, quand la grêle battait les vitraux, tous venaient se réfugier sous la voûte, qui s’étendait sur eux comme l’aile d’une colombe. Quand le malheur avait frappé quelqu’un, il venait là, auprès du drap de l’autel, sécher ses pleurs, guérir ses maux. J’en ai vu qui frappaient la terre de leur front et qui mouillaient de leurs larmes les pavés de marbre, et quand ils se relevaient, il y avait un sourire d’espérance dans leurs âmes! ils avaient entrevu le ciel dans le malheur, le bonheur dans la foi!

L’ÉGLISE.

On ne veut plus de moi; demain, les maçons m’attaqueront par ma base, me renverseront, me démoliront pierre à pierre.

LE BÉNITIER.

Ils sont venus prendre mon eau, ils se sont lavé les mains. En vain j’ai écumé, bouillonné, ils ont craché dans mon onde et se sont amusés à voir les cercles que cela faisait.

LA NEF.

Tout a passé sous moi: noces, funérailles, morts et vivants. J’étais l’écho des chants, je renvoyais les soupirs et les cris de douleurs; c’était vers moi que volait l’encens, que montaient le parfum des fleurs, et la voix des prières, la fumée des cierges. Que de fois j’ai resplendi, j’ai vibré! mais je suis triste, j’ai envie de me coucher sur les dalles qui sont à mes pieds.

LES COLONNES.

Autrefois on nous entourait de guirlandes, maintenant nous sommes nues. Nous sommes, depuis six cents ans, séparées les unes des autres, nous nous enfonçons sous terre; je crois que l’église tout entière s’affaisse dans un bourbier, on dirait d’un démon qui pèse sur son toit et l’écrase.

LES VITRAUX.

Que de fois le soleil a illuminé nos couleurs, maintenant nos reflets n’éclairent plus rien. Les pierres de la rue viennent nous casser chaque jour, les vents nous jettent par terre; il faudra remporter toutes nos fleurs, toutes nos couleurs aux pieds du bon Dieu.

LES DALLES.

On nous a usées, nous sommes trouées en maints endroits, nous sommes lasses d’être foulées par des pieds impurs, les morts qui sont sous nous semblent nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on tirées des flancs de la montagne, où nous étions si paisibles, au sein de la terre?

LA CLOCHE.

Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient plus prendre mon bourdon et faire aller ma bascule; est-ce que les hommes sont tous morts?

Autrefois ma voix d’airain chantait à tue-tête, je faisais trembler mon clocher tout frêle, la tour remuait, ivre, et frémissait sous mon poids. Je chantais bien haut dans les airs, et je voyais arriver des campagnes hommes, femmes, vieillards et enfants, accourant, accourant vite et se pressant sous mon portail. Du jour où on me monta ici, j’ai toujours été fêtée, honorée comme la reine de l’édifice, comme la tête de la cathédrale. N’était-ce pas moi, en effet, qui portais la prière de tous dans mes spirales d’harmonie? Aujourd’hui seulement je me tais, je m’ennuie toute seule, et, si haut, le vertige me prend; je crois que je vais m’écrouler avec mon clocher, j’ai plutôt envie de me faire fondre en boulets et de courir dans la plaine.

LES GARGOUILLES.

Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites, hérissées, suspendues; on nous regarde en bas sans terreur. Autrefois nous crachions l’eau de l’orage, en grimaçant si bien qu’on avait peur; maintenant ils nous regardent d’en bas en ricanant. Oh! j’ai envie de m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter; je m’allonge tant que je peux, mais j’ai les pieds pris dans la cathédrale. En nous efforçant toutes à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner, ou l’entraîner derrière nous; faisons tous nos efforts, poussons en avant, tendons nos jarrets de granit, hérissons nos crinières de pierre. Nous avons envie de nous mettre à marcher sur la terre avec les serpents et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues dans l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les hiboux battre des ailes autour de nos flancs.

Et Satan aussitôt dit à l’église:

—Non, je ne veux plus de toi! Il y a longtemps que tu me gênes dans ma marche et que tes aiguilles embarrassent mes pas; je t’abattrai, car tu es belle quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle; je t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront mieux quand tu n’y seras plus.

Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du croyant ni celui de l’artiste, mon esprit s’est infiltré dans tes veines depuis la base de ton plus profond pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute aiguille, le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la face et te mange la figure. Que veux-tu faire? tu vas retomber sur la terre, où l’herbe te couvrira pour toujours.

Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et solide, tu seras ma coupe où je bois du sang, ton eau servira à laver les pieds de quelque cheval de guerre.

La nef va tomber par terre, la voûte va s’éventrer comme un ventre trop plein et qui crève.

Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau sous le poids de leur cathédrale, qui s’abaissera tout à l’heure comme un flot de la mer qui s’est monté bien haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et vide.

Et vous, mes dalles, comme vous êtes vieilles, on pavera les rues avec vos faces plates et carrées; et le pied de la courtisane, le pas du mulet, les roues des chars vous useront si bien que vous ne serez plus que de la poussière qu’enlèveront les vents.

Et toi, ma grosse cloche, on va encore te fondre et te ronger; tu vas hurler et bondir dans la plaine; chaque fois que tu chanteras, ta voix tuera des hommes sur son passage.

Et mes vitraux bigarrés, vous allez tous vous casser, vous aurez le plaisir de vous voir sauter et rebondir, en vous brisant de nouveau sur la terre.

Les gargouilles vont tomber pierre à pierre, vous assommerez toutes quelqu’un dans votre chute; mais on vous ramassera avec soin, on vous grattera, on vous blanchira pour en bâtir quelque entrepôt, quelque lupanar immonde où je vous reverrai souvent.

Il dit, et aussitôt l’église s’écroula tout entière, depuis son sommet jusqu’à sa base; elle s’écroula d’un seul coup, ce fut un fracas horrible. Mais il y eut un immense rire qui accueillit cette chute, les philosophes battaient des mains; mais un autre rire les domina tellement qu’ils disparurent tout à fait. Celui-là, vous le connaissez, c’était celui de Yuk.

Et Smarh se trouva seul dans une plaine aride, avec de la cendre jusqu’au ventre; il s’y enfonçait à mesure qu’il tâchait de s’élever. Tout était morne, mort et détruit autour de lui.

Il disait:

—Où suis-je? où suis-je? J’ai monté dans l’infini, et j’ai eu vite un dégoût de l’infini; je suis redescendu sur la terre, et j’ai assez de la terre. Aussi que faire? la nature et les hommes me sont odieux. Oh! quelle pitoyable création!

Et il se mettait à rire aussi.

—Je suis las de tout; il faut donc mourir. Quels sont ces esprits qui m’ont conduit où j’ai été?

Satan se présente à lui et lui dit:

—C’est moi, c’est moi, je suis le Diable!

Smarh fut tout épouvanté et faillit mourir.

SATAN.

D’où te vient cette horreur? pourquoi me craindre? Si je voulais, je t’emmènerais déjà dans mon enfer, où ta chair repousserait toujours pour brûler toujours, car tu t’es donné à moi depuis longtemps. N’as-tu pas maudit la vie? n’as-tu pas ri de la création? n’es-tu pas plein de doute et d’ennui? Il n’y a de bonheur que pour ceux qui espèrent dans la joie de leur foi.

As-tu compris une seule des choses que tu as vues? As-tu senti tout ce dont tu dis que tu as dégoût? Que sais-tu de la vie?

SMARH.

Je croyais l’avoir connue et, en effet, je vois qu’à peine je l’ai vue; je crois toujours voir la lumière, et puis tu me replonges dans l’ombre. Non! je ne vois plus qu’un horizon noir, obscur et vague.

Tiens, regarde! La cendre me vient jusqu’au ventre, le soleil s’est couché, il n’y a plus sur la plaine qu’une teinte morne et rouge, comme le reflet d’un incendie éteint. Dis-moi donc si l’horizon ne s’éclairera pas et si le soleil dormira toujours dans les ténèbres? Où veux-tu que j’aille? et pour quoi faire? Me donneras-tu des prairies pures, des océans sans tempête, une vie sans amertume et sans vanité?

SATAN.

Non! je veux au contraire que les tempêtes et les vanités soufflent dans ton existence comme le vent dans la voile, t’entraînent vers quelque chose d’immense, d’inconnu, et que moi seul je sais.

SMARH.

Mais ne suis-je pas déjà assez ployé comme un roseau? Tu veux donc que l’orage aille toujours jusqu’à ce qu’il m’ait brisé tout à fait?

SATAN.

Oui! pour te laisser sur quelque grève déserte, où le désespoir, comme un vautour, viendra manger ton âme.

SMARH.

J’irai donc ainsi de dégoûts en dégoûts, repu et toujours traîné aux festins! tu vas me conduire ainsi par les mondes! Oh! j’en ai assez. Grâce! toujours de l’ennui morne et sombre! toujours le doute aux entrailles! pitié! pitié!

SATAN.

Non! non! je veux que tu n’aies plus de doute, et que ta pensée s’arrête et ne tournoie plus sur elle-même comme la terre dans sa course ivre et chancelante.

SMARH.

Et que vas-tu me faire? Vas-tu me changer, me donner une autre corps? car le mien est déjà vieux; j’ai en moi le souvenir de dix existences passées, et déjà je me suis heurté à tant de choses que si je vais ainsi je tomberai en poussière.

SATAN.

Ton sang est vieux, dis-tu? j’y ferai couler du poison dedans, qui nourrira ta chair flétrie; je te soutiendrai jusqu’au jour où tu pourras aller seul, jusqu’au jour où je te lâcherai de ma griffe.

Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les crimes et les passions. Oh! je vais animer ton existence, je vais te gonfler le cœur jusqu’à ce qu’il crève percé; je vais t’en donner, t’en donner jusqu’à ce que tu n’en puisses plus; tu vas courir sous un soleil de plomb, tu vas traverser des mares de sang et des océans de boue, tu vas vivre. N’as-tu pas un but? N’es-tu pas destiné à accomplir une mission? mission de souffrance et d’angoisses! Quand tes membres seront usés, que tes pieds eux-mêmes seront réduits en poudre, je te pousserai toujours, et tu iras ainsi dans cet infini des douleurs jusqu’à ce que tu ne sois plus rien, rien. Entends-tu cela?

Tu croyais donc que tu pouvais regarder la vie, t’approcher du bord et puis t’en éloigner pour toujours? Non! non! je vais t’y plonger longtemps, et tu vas en sonder toutes les fanges, en boire toute l’amertume.

Dis-moi, que veux-tu? forme un rêve, creuse une idée, désire quelque chose, et ton rêve aussitôt va devenir une réalité que tu palperas des mains; je te ferai descendre jusqu’au fond du gouffre de ta pensée, j’accomplirai ton désir.

SMARH.

Que sais-je? car j’ai mille passions sans but, mille instincts confus; j’ai comme, dans mon âme, les débris de vingt mondes, et je ne sens pas un souffle qui puisse ranimer toutes ces fleurs flétries de croyance et d’amour, d’illusions perdues; mon cœur est sec comme un roc brûlé du soleil et battu de la tempête, je suis lassé comme si j’avais marché depuis des siècles sur une route de fer.

Et pourtant j’ai encore besoin de vivre! je sens, tout au fond de mon âme, quelque chose qui remue encore, et qui palpite, et qui veut vivre, quelque chose qui demande et qui appelle comme une voix d’enfant dans la nuit, cherchant sa mère. Parfois mon sang bouillonne comme si mes veines étaient d’airain rouge.

Oh! si quelque rosée du ciel, toute humide et toute fumeuse de parfums, venait baigner mon cœur et l’endormir! Si le vent frais des nuits d’été pouvait ranimer mes yeux usés et fatigués de veilles et de fatigues!

SATAN.

Viens, viens, mon maître, ta course n’est pas finie; tu te plaindras quand tu seras vieux; sois ferme, aie le cœur dur pour vivre longtemps et ne désespère pas de l’avenir, si tu veux être heureux. Regarde le monde, il y a bien quelque six mille ans qu’il sue et qu’il travaille dans le cercle de l’infini, et il croit avancer parce qu’il tourne.

Allons! allons! tout est à toi, l’enfer va te servir; le monde, pour te plaire, s’étale comme une nappe. Que veux-tu manger? de quoi veux-tu te nourrir? De gloire? des voluptés? des crimes? Tout, tout est à toi!

Satan siffla, et deux chevaux ailés se présentèrent, leur dos était long et se pliait comme un serpent, leur large queue noire battait la terre, leur crinière flottait et sifflait au vent, leurs ailes se déployaient comme des ailes de chauves-souris, et, quand ils furent emportés par eux, on n’entendait que le bruit des vagues d’air que remuait leur vol, et celui de leurs naseaux qui lançaient la fumée. Ils couraient à pas de géant sur le monde; sous eux étaient perdus les villes, les campagnes, les tours, les clochers, les mers; ils allaient traversant les empires, et ce vol de l’enfer passait aussi vite que la poudre, ils semblaient eux-mêmes emportés par la tempête avec le sable du rivage. Satan se tenait immobile, droit, plein de majesté et d’orgueil, il regardait tout disparaître derrière lui, tout apparaître devant; Smarh se tenait couché sur la crinière, à laquelle il se cramponnait pour se soutenir.

Ils allaient côte à côte, dans cette course effrénée du monde. Emportés par leurs chevaux, tout passait devant eux: pyramides, armées, tombeaux, ruisseaux, manteaux de pourpre, empires, tout cela passait comme l’espace qu’ils franchissaient. Leurs coursiers faisaient battre leurs ailes et baissaient la tête pour mieux bondir, mais Satan les pressait du flanc:

—Allons, disait-il, allons plus vite, ou je vous attacherai à la queue de quelque comète qui, dans sa course éternelle, vous fera mourir de fatigue. Plus vite! mangez donc l’air! Êtes-vous fatigués déjà pour quelques mille lieues que vous avez été toute une heure à faire? Allons! plus vite, ou je vous casse la tête d’un coup de pied. Les nuages roulent, la neige tombe sur les montagnes, la mer se tord et mugit, l’air siffle, étendez-vous plus long, d’un bond franchissez-moi cette montagne, d’un coup d’aile passez-moi cet océan. Quand vous serez fatigués, vous irez vous reposer sur le coin de quelque nuée, et quand vous aurez faim, je vous donnerai à manger le marbre de quelque sépulcre.

Et la course recommençait, plus vive, plus longue, plus silencieuse, plus terrible. On les voyait de loin, dans les airs, marcher sur le vide et courir dans l’infini.

Quand les chevaux furent bien las, que leur crinière eut bien battu leur croupe, et que leurs flancs pressés furent couverts d’écume et de sang, ils finirent par tournoyer en planant dans les airs et s’abattirent sur la terre.

C’était le soir, le soleil se couchait, et ses teintes cuivrées illuminaient les coteaux; c’était dans un cimetière de village, parmi les tombes grasses et les herbes. Les coursiers se traînaient sur le sol jonché de pierres brisées étendues, et leurs ailes raclaient sur la terre; ils étaient haletants et se traînaient comme des lézards, couchés sur le ventre.

L’église était vieille, toute ridée, toute grise; on voyait, à travers ses vitraux, quelques lampes s’allumer et s’éteindre; des paysans jouaient et couraient devant le porche.

Smarh et Satan s’étaient assis au pied de l’if dont les rameaux allaient tout alentour, comme une large rose verte. Il se fit un silence, les hommes se turent, le vent cessa de souffler; la nuit vint, Satan et Smarh se regardèrent longtemps l’un l’autre sans rien dire.

Satan était étendu sur l’herbe, il promenait son regard fauve sur l’horizon, et sa griffe entrait machinalement dans une fente de tombeau et remuait sa cendre. Smarh le regardait, plein d’effroi, il tremblait comme la feuille, jamais il ne s’était senti si faible.

La nuit vint, une nuit toute splendide, pleine de clartés; les feux rouges et bleus sortaient et rentraient de terre, la terre remuait et semblait s’agiter comme les vagues; les hommes se mirent à fuir, mais la terre du cimetière montait sur les corps et les engloutissait. Les vitraux de l’église parurent s’agiter eux-mêmes et prendre vie, les lampes, allumées et vacillantes, les frappaient par derrière et semblaient les faire remuer, comme si les fleurs peintes eussent été des fleurs vertes et que quelque vent d’enfer les eût agitées.

Les personnages se mirent à marcher d’eux-mêmes, et Smarh vit le Christ dans le désert. Il était seul. Tout à coup le Diable se présentait à lui, il avait une tête monstrueuse et ricanait horriblement, le Christ avait peur, Satan ouvrait la bouche, étendait les mains et faisait claquer ses ongles.

Smarh se détourna vivement vers lui, il lui semblait le voir ainsi, mais plus horrible; il marchait dans le feu, et une sueur de sang coulait sur son corps. Les tombeaux semblaient s’agiter comme des débris de navire, sur les vagues vertes du gazon, qui ondulait mollement et laissait voir des quartiers de squelettes et de cadavres, qu’allaient déterrer les coursiers ailés, et ils les mâchaient lentement.

Puis tout disparut, les ténèbres reparurent et l’on n’entendit qu’une pluie éternelle d’un sang bouillant et plein d’écume, qui brûlait la terre en tombant.

Smarh tout à coup vit Yuk se berçant, en riant et en se tordant dans les convulsions d’un rire immense, à une longue corde qui partait du ciel et descendait jusqu’à l’enfer.

Ils reprirent leur route, et ils allaient par la nuit obscure, si loin qu’ils changèrent de monde et qu’ils arrivèrent au bord d’un beau fleuve.

On entendait le bruit de l’eau dans les bambous, dont les têtes ployaient sous le souffle du vent; les ondes bleues roulaient, éclairées par la lune qui se reflétait sur elles; au ciel les nuages l’entouraient et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du fleuve aussi s’en allaient lentement, entre les prairies toutes pleines de silence, de fleurs.

Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller mordre au loin l’Océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages; souvent aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs verts.

La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de parfums, toute humide de la rosée des fleurs; elle était transparente et bleue, comme si un grand feu d’étoiles l’eût éclairée par derrière. C’était un horizon large et grand, qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de volupté.

Smarh se sentit revivre; je ne sais quelle perception, jusque-là inconnue, de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle, comme une jouissance intime et transparente, au dedans de laquelle il voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres, vagues, indécises. Il resta longtemps plongé dans la béatitude de l’extase et se laissant enivrer par tout cela, laissant son âme humer par tous ses pores l’harmonie et les délices de ce ciel diaphane, si large et si pur; de cette campagne, avec ses herbes courbées par la brise embaumante, avec les fleurs balançant leurs calices et laissant échapper le parfum qui s’envole; de cette onde de lait murmurante et douce dans les roseaux, avec ces cygnes dont le pied bat mollement les flots endormis, qui viennent mouiller d’un baiser tout fumant le sable doré et jonché de coquilles blanches.

Son âme se déployait et nageait à l’aise, elle étendait ses ailes et planait au milieu de cette création, toute ivre de parfums, toute dormeuse et nonchalante, comme une sultane sur des lits de roses. On sentait que la terre toute tiède grandissait en beauté dans son sommeil.

Voilà que les ondes s’arrêtent et semblent une lame d’argent qui est demeurée sur l’herbe, les joncs se taisent, les fleurs s’ouvrent, la nuit devient encore plus transparente, plus longue, plus voluptueuse; et tandis que Smarh restait là, on voit s’élever, sortir, apparaître et s’enfuir, parmi la clarté douteuse, comme des ombres qui passent. De vagues formes de femmes nues, blanches, venaient autour de lui, marchant avec leurs pieds nus sur le tapis vert et frais; elles l’entouraient, le regardaient, l’appelaient, puis elles s’en allaient bien vite, bien vite, en courant; les unes se courbaient jusqu’à terre, et l’on voyait leur dos blanc, tout couvert de cheveux noirs, se plier avec un mouvement de fleur sous la brise; les autres s’étendaient sur ses genoux, et leur tête retombait par terre et laissait voir leur gorge palpitante et brune; elles étaient vives, folâtres, errantes, douteuses comme une suite d’images dans un songe d’amour.

Elles venaient lui jeter des fleurs à la figure, en dansant autour de lui; elles s’entrelaçaient avec leurs bras ronds et blancs sur leurs hanches de marbre, on voyait leur cou de cygne se ployer en arrière et leur gorge remuer comme si elles eussent chanté. Car elles chantaient, mais si bas, si confusément que Smarh n’entendait que des sons doux et faibles, comme ceux d’une flûte au dernier soupir d’une vibration mourante. Elles allaient dans le fleuve, et en ressortaient avec leurs beaux corps tout humides et leurs cheveux mouillés sur leurs seins; souvent le flot d’azur les apportait devant lui, comme dans des bras invisibles et embaumés.

Smarh alors sentit en lui quelque chose qui montait comme une vague géante; il avait devant lui je ne sais quelles illusions, qui éclairaient son cœur et le menaient déjà dans un avenir tout plein de délices, il voulait courir après, mais il lui échappait toujours et il courait toujours.

Elles étaient si belles! il y en avait qui descendaient de la nue grise, d’autres qu’apportaient les flots, d’autres qui sortaient de dessous terre, d’entre les herbes, les fleurs, et qui semblaient venir soit d’un rayon de la lune, soit du parfum d’une rose, oh! belles! belles! et si fines, si transparentes, qu’on les aurait prises pour les plus beaux rêves d’un poète! Il y en avait de blanches avec des cheveux d’or, d’autres qui étaient brunes, ardentes, et qui avaient des yeux noirs qui semblaient lancer des jets de flammes.

C’était si beau de voir cette guirlande de femmes nues, entrelacées et remuant toutes, que Smarh courait dévoré par la rage. Elles lui échappaient des mains, et puis elles revenaient devant lui. Il avait un désir, un désir immense; son âme était une chaudière rouge où se brûlait, toute torturée, une passion gigantesque; il y avait un démon en lui, qui le poussait en avant, lui disait cent choses infinies et lui chantait des chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais quelque chose d’ardent, de dévorant, de large et de plein de colère, de frénésie, de plus rapide que la poudre, plus brûlant que le feu. Il allait, courait, venait; tout son sang bouillonnait; sa chair remuait et semblait se repétrir dans cette passion, ses os étaient broyés, sa pensée malade courait dans un cercle de fer et se brisait la tête en voulant le franchir.

Enfin Satan en eut pitié, il frappa la terre avec son pied et il en sortit un palais.

Smarh se trouva dans une large salle, assis à une table toute couverte de mets ignorés; il se précipitait dessus en savourant avec délices les premières bouchées, et buvait quelques gouttes des liqueurs les plus parfumées. Les lambris de marbre blanc, les pavés d’or étaient sculptés, ciselés; il y avait de place en place des femmes nues et belles comme des statues, elles se confondaient avec elles; des clartés ruisselantes illuminaient tout cela.

C’étaient des chants sans fin, doux et purs comme celui de l’alouette dans les blés, comme la voix qui dit: je t’aime, dans un baiser; c’était partout formes de rose, seins d’albâtre, beautés sans nombre, ivresses infinies.

Enfin, imaginez quelque chose de plus suave qu’un regard, de plus embaumant que les roses, de plus beau, de plus resplendissant que la nuit étoilée, la volupté sous toutes ses formes, sous toutes ses faces, avec ses ravissements, ses transports, ses battements de cœur, ses ivresses, son délire; rêvez tout ce que vous voudrez de plus beau, de plus délirant; songez aux formes les plus belles, aux mots les plus amoureux; formez-vous dans votre esprit, avec l’imagination la plus délirante d’un poète et les souvenirs les plus superbes et les plus titaniques de Rome, une fête de nuit, une orgie toute pleine de femmes nues, belles comme les Vénus, avec des chœurs de voix, avec des coupes d’or, avec les mets les plus exquis, les boissons les plus fumeuses; dites-vous, si vous voulez: il y avait un palais fait avec du marbre et de l’or, des clartés sortaient des murs, les arbres portaient un feuillage rose, la mer roulait des flots de lait d’où sortaient des nymphes avec des couronnes et des guirlandes, il y avait des danses et des voluptés sans fin, des frénésies, des femmes sur des piédestaux, dans les poses les plus lubriques, les plus exquises; croyez-vous donc qu’avec vos misérables mots, votre style qui boite et votre imagination qui bégaie, vous parviendrez à rendre une parcelle de ce qui arriva cette nuit-là?

Avec votre langue châtrée par les grammairiens et déjà si pauvre, si châtrée d’elle-même, pouvez-vous exprimer tout le parfum d’une fleur, tout le verdoyant d’un pré d’herbe? me peindrez-vous seulement un tas de fumier ou une goutte d’eau? est-ce que le mot rend la pensée entière? est-ce que l’expression ne l’étreint pas dans elle-même? Auparavant elle était libre, immense, impalpable, et vous la fixez, vous la collez, vous la clouez sur une misérable feuille de papier avec un mot bien pâle et bien sec. Voyons donc! avec des mots, des phrases et du style, faites-moi la description bien exacte d’un de vos souvenirs, d’un paysage, d’une masure quelconque!

C’est là ce qui me désole. Savez-vous que j’ai rêvé longtemps à cette superbe orgie, et que je suis lassé de voir que je n’ai avancé à rien, et que je ne peux pas vous dire le moindre mot de cette pensée ou de cette chose qu’on nomme volupté, chose si transparente, si fine, si légère, une vapeur insaisissable et rose dans laquelle flottille l’âme toute oppressée et toute confuse.

Un jour que j’aurai de l’imagination, que j’aurai été penser à Néron sur les ruines de Rome, ou aux bayadères sur les bords du Gange, j’intercalerai la plus belle page qu’on ait faite; mais je vous avertis d’avance qu’elle sera superbe, monstrueuse, épouvantablement impudique, qu’elle fera sur vous l’effet d’une tartine de cantharides, et que, si vous êtes vierge, vous apprendrez de drôles de choses, et que, si vous êtes vieillard, elle vous fera redevenir jeune; ce sera une page qui passera en prodigalité la poésie de M. Delille, en intérêt les tragédies de M. Delavigne, en exubérance le style de J. Janin, et en fioritures celles de P. de Kock; une page enfin, qui, si elle était affichée sur les murs, mettrait les murs en chaleur eux-mêmes, et ferait courir les populations dans les lupanars devenus désormais trop petits, et forcerait hommes et femmes à s’accoupler dans la rue, à la façon des chiens, des porcs, race fort inférieure à la race humaine, j’en conviens, qui est la plus douce et la plus inoffensive de toutes.

En attendant, je m’arrête, car tout ce que j’ai de plus poétique à vous dire est de ne rien dire.

Mais voilà Smarh qui s’est levé de dessus son lit de rose, les roses le fatiguaient, et il s’est assis par terre, sur le pavé de marbre blanc incrusté de diamant; il est essoufflé, la sueur coule de son front, son grand œil, morne et vide, tout sec de larmes, se promène lentement et va se fermer; sa paupière est de plomb, ses membres sont brisés de fatigue, son âme est navrée d’amertume et de dégoût. Pourquoi donc?

Les femmes viennent devant lui, elles l’appellent, elles retournent leurs croupes vermeilles et blanches, leurs hanches de satin se présentent à lui, leurs cheveux ondoient sur leurs épaules d’albâtre, leur sein palpite, leurs dents de perles laissent passer le sourire, leurs yeux, d’où découle une expression toute tendre, toute ardente, noyés dans une amoureuse langueur, le regardent en face.

Tout à l’heure il courait après, il sautait, il bondissait, il rugissait de plaisir, il se pâmait, il se mourait; et voilà qu’il les repousse, qu’il n’en veut plus, qu’il détourne la tête et veut dormir.

On lui apporte, dans des plats d’or, un mets pour lequel ont travaillé pendant trois jours vingt esclaves; des flottes sont parties dans tous les sens pour en rapporter ce qu’il faut; ce n’est ni un fruit, ni une viande, ni un poisson, c’est de l’inouï, de l’inventé, quelque chose à mourir de plaisir; à peine s’il l’a mis sous son palais qu’il l’a recraché. On lui présente, dans une coupe de diamant ciselé, un vin d’azur pilé avec des grappes du raisin d’Asie, tout embaumé des parfums les plus doux, un vin si délicieux qu’on n’en boira jamais de pareil; à peine s’il en a mouillé sa lèvre que la nausée lui est venue et qu’il l’a jeté par terre.

Tout à l’heure il aimait les mots d’amour, l’alcôve fermée, la femme frémissante et évanouie la gorge étendue; il aimait les soupirs, les baisers, les longues pâmoisons, les yeux noyés de larmes; il aimait la danse ivre, folâtre, longue chaîne amoureuse; il aimait les resplendissantes clartés, la lune argentant les pelouses vertes, il aimait le mystère des bois, le parfum des fleurs; il aimait toutes ces choses qui navrent l’âme et la font fondre en délices. Qu’a-t-il donc?

Tout cela était pourtant bien beau! et avec quelle ardeur il l’avait convoité! que de fois il avait appelé dans ses rêves ce quelque chose de surhumain et d’impossible!

Il s’ennuie, il a l’âme pleine et vide comme un ballon rempli d’air.

Non! tout cela, toutes ces beautés sans nombre, toutes ces délices inventées, il n’en veut plus; il reste là sur le flanc, ivre mort, le dégoût plein le cœur, le corps fatigué, l’œil morne et béant; la volupté le lasse, elle l’a remué, chatouillé, irrité, puis elle l’a pris, l’a brisé comme un roseau, et l’a jeté ensuite dans la satiété et l’ennui, l’ennui brut et mort comme une chape de plomb qui couvre l’âme et l’écrase.

Et Yuk est encore là avec son ignoble figure; il bave sur la pourpre, il casse le marbre et fond l’or; il brise les statues, il boit les vins et crache sur les mets; il prend les femmes, les épuise depuis la tête jusqu’aux pieds, depuis les larmes jusqu’au rire, le corps et l’âme; il fait tout vil et laid, il vieillit la jeunesse, enlaidit la beauté, abaisse ce qui est grand, rend amer ce qui est doux, il dégrade la noblesse; le voilà qui s’établit comme un roi dans la volupté et qui la rend vénale, ignoble, crapuleuse et vraie.

Smarh se met à rire lui-même et à mépriser la chair; il se relève, dresse la tête et s’écrie:

—Satan! Satan! je ne veux pas de tes joies; autre chose! Allons, un cheval! une armée! des batailles! du sang! j’en veux à y noyer des peuples! Crois-tu donc que je suis fait pour m’endormir dans la mollesse et m’abrutir dans les voluptés? Arrière tout cela! te dis-je, je veux être grand, immense; je veux être un des souvenirs du monde, et le manier dans mes deux mains, et le battre longtemps avec les quatre pieds de mon cheval.

Et le voilà parti comme la flèche que l’arc tendu a lancée en avant, il traîne derrière lui toute une armée qui court pour le suivre, il passe les Alpes, l’Hymalaya, traverse les océans, les déserts, il va.

Un vautour plane sur sa tête et étend ses ailes noires; quelquefois il vient s’abattre sur sa couronne et pousse des cris rauques, en voyant le sang rejaillir et la plaine, toute couverte d’hommes, se couvrir de cadavres comme des épis fauchés; il va toujours.

Il va, et partout derrière lui il se fait une grande ruine, la terre est calcinée, l’herbe ne repousse plus, la cendre vole aux vents, les fleuves sont encombrés de morts, le sang rougit la neige des montagnes.

Les hommes meurent à ses côtés et tendent des bras suppliants vers lui, mais le poitrail de son cheval renverse les pyramides, et ses pas broient les villes; il va.

Et l’on n’entend plus derrière lui qu’un grand soupir, qu’un dernier râle, on palpite encore, l’incendie n’a plus que sa fumée, les cadavres pourrissent, les os sont blanchis par les pluies d’orage; il va.

En vain il a rencontré le hameau où il naquit, la cabane où sa mère le mit au jour; il a brûlé la moisson, il a renversé le toit de son père; il a passé et l’on n’a plus vu qu’une longue trace de sang. Il a mis des chaînes aux peuples qu’il a vaincus! puis il a dit: «Je reviendrai», et il est parti, et ils sont tous morts dans la servitude, voilà les fers qui sont rouillés et les squelettes qui craquent aux vents.

Il a tout détruit, est-ce qu’il ne veut faire de la terre qu’un vaste tombeau pour y enfermer son nom? Ne s’arrêtera-t-il jamais? Il a usé vingt générations à le suivre, et il va toujours, il va si vite que les aigles ne le peuvent suivre et que les vautours n’ont pas le temps de finir leur large festin; son manteau flotte au vent, son épée est cassée, il bat son cheval avec son sceptre, et il lui enfonce les talons dans le ventre; la crinière de son coursier est hérissée, l’écume blanchit sa bouche, son sabot est tout usé, il lève la tête pour humer la vapeur du sang.

Jamais il ne s’arrête, jamais un regard vers le passé, car la tête en avant et fronçant le sourcil, son œil dévore l’horizon, il marche à grands pas dans l’avenir et rêve les conquêtes d’un autre monde; il a un démon ailé qui vole devant lui et lui crie, avec la voix des armes qui s’entrechoquent: «Encore, encore cela! il y a un océan que tu n’as pas traversé, un empire de plus! Est-ce assez? marche donc!» Il se sent poussé lui-même avec le vent qui remue ses drapeaux, il désire que le monde soit plus grand pour que sa conquête soit plus grande, il voudrait courir avec le canon pour porter plus vite la mort et le néant.

Son lit de lauriers est trop petit, il jette des flottes sur les océans et des armées sur les empires, il va toujours cassant, broyant, emportant dans ses deux bras les peuples éplorés et traînant le monde esclave à la croupe de son cheval.

Quand son navire fend les ondes, la carène remue les cadavres balancés par la vague et les débris des flottes. Quand son cheval galope, souvent le sang lui vient jusqu’au poitrail, souvent son pied entre dans le ventre des morts. S’il lève la tête, il voit un ciel rougi par la lueur de l’incendie.

Il marcha ainsi longtemps, si longtemps que la terre était déserte du Sud au Nord. Il passa par l’Asie et l’Europe, l’ancien et le nouveau monde; il traversa les océans de la glace et les mers du Sud où l’eau brûle et fume sur un sable de feu; les déserts, les forêts, tout garda l’empreinte sanglante du talon du vainqueur qui avait broyé quelque chose à chacun de ses pas.

Il alla toujours. Il vit bien des frais ruisseaux, bien des bois pleins de mousse, de larges feuillages et des belles roses, et il ne désaltéra pas au ruisseau sa gorge séchée par la poussière, il n’y lava pas ses mains, il ne s’assit pas sous les feuilles vertes pour regarder les nues s’en aller et venir dans le ciel.

Il n’aimait rien; son âme était vide comme le désert et insatiable comme lui. A mesure qu’il avançait, son ambition se grossissait aussi, la montagne montait toujours plus vite que le voyageur.

Enfin il arriva que tout fut fini, et qu’un jour son cheval s’abattit au bout du monde, devant l’infini Océan que l’homme ne peut franchir, au bord duquel il reste toujours, regardant s’il ne verra pas apparaître quelque cavale pour partir, quelque étoile pour l’éclairer; il est là, s’amusant à ramasser des débris de coquilles et parcelles de grains de sable.

Il avait donc tout fini. Que faire? où aller? la terre était déserte, vide d’esclaves et d’armées. Il leva les yeux vers le ciel et fut pris d’une ardeur sans bornes:

—Qu’est-ce que le monde? qu’il est petit! j’y étouffe, s’écria-t-il, élargis-moi cette terre! étends ses océans, recule-moi ces bornes-là, élargis-moi l’atmosphère où je vis. Est-ce tout? est-ce que la vie se bornera là? j’ai dévoré le monde, je veux autre chose: l’éternité! l’éternité!

Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière qu’il avait faite, il fit une pyramide de têtes de morts séchées par les vents, il balaya avec des drapeaux déchirés tout le sang versé, et il le mit dans une fosse et répéta: gloire! gloire! Mais tout croula vite, la poussière même s’envola, les ossements l’engloutirent, la terre but le sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui:

—L’éternité, la gloire, l’immortalité, c’est moi!

Mais il se leva lentement, comme une ombre qui sort d’un tombeau, avec un long linceul tout pourri, qui enveloppait un squelette avec des lambeaux de chair aussi verts que l’herbe des cimetières. Il avait une tête toute jaunie, avec un vieux sourire froid de courtisane; son bâton, c’était un sceptre doré qui portait un soc de charrue.

Il se leva plein de colère:

—Qui ose dire qu’il y a de l’immortalité?

YUK.

C’est moi qui l’ose.

—Sais-tu qui je suis? vois donc mes pieds tout pleins de la poussière des empires, et la frange de mon manteau toute mouillée par les larmes des générations.

Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière rougie.

—C’est l’histoire, ajouta le spectre; ose dire qu’il y a immortalité sinon pour moi?

YUK.

Pour moi.

—Qui donc es-tu?

YUK.

Et toi?

LA MORT.

La mort! et toi?

YUK.

Vois donc! Ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds remuent la cendre des tombeaux; quand je parle, c’est le monde qui dit quelque chose, c’est le créateur qui crée, c’est la création qui agit; je suis le passé, le présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et l’autre, le corps et l’âme; tu peux abattre des pyramides et faire mourir des insectes, mais tu ne m’arracheras pas la moindre parcelle de quelque chose.

Je me moque de ton linceul et de tes joies de sépulcre, je me ris de ta face qui a toujours glissé sur moi comme l’eau sur le marbre. Ta tête jaune, ton ventre en lambeaux, toute la poussière qui t’entoure, les pleurs de sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te fais gloire, les ruines, le passé, l’histoire, tous ces grains de sable qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu tournes dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges jusqu’aux larmes d’un chien, l’Atlas jusqu’à un tas de fumier, depuis un tronc jusqu’à un brin d’herbe, tout cela qui est ton domaine, ta gloire, ton royaume, que sais-je enfin? tout ce que tu manges, tout ce que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est commencé pour finir, tout cela me fait pitié, tu entends? tout cela me fait rire, moi, et d’un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il broiera le monde d’un seul coup!

LA MORT.

Qui donc es-tu?

YUK.

Eh quoi! ne m’as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs, n’était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais les chevaux? n’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre et les charognes de loups sous les feuilles des bois?

Quand tu es entrée dans l’église, et que tu t’es mise à faucher comme ailleurs, vieille vorace que tu es, toi qui manges de la terre et du bronze, n’as-tu pas vu ma main éternelle qui cassait le christ et souillait l’autel?

Eh quoi! quand l’aurore blanchit les vitres au sortir de quelque orgie, quand tu viens boire le vin dans les coupes d’or et essuyer ta bouche aux dents usées avec la nappe de pourpre, n’as-tu pas entendu ma chanson, qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et les mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres bleues des morts?

Quand tu te baisses jusqu’à terre et que tu te penches pour mieux faucher, n’as-tu rien entrevu à travers l’écroulement des monarchies? au milieu des ruines qui tombent, n’as-tu pas entendu le fracas des pyramides qui s’écroulent, une autre ruine au milieu de ces ruines, une voix au milieu de ces voix, une grimace parmi ces figures?

N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose qui le mène, qui le pousse, le remplit et qui le soûle? n’as-tu pas vu une autre éternité dans l’éternité?

Tu crois que tout est fini quand tu as passé? tu te crois l’infini, et que tu donnes des bornes où ton pied se met? partout où ta charrue laboure, tu crois y semer le néant? comme si, après l’incendie, il n’y avait pas les cendres! après le cadavre, n’y a-t-il pas la pourriture? après le temps, n’y a-t-il pas l’éternité?

LA MORT.

Qui donc es-tu? parle! parle!

YUK.

Ah! qui je suis? je suis le vrai, je suis l’éternel, je suis le bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je; je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera; je suis toute l’éternité à moi seul. Pardieu! tu me connais bien, plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu tes os, nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton linceul troué.

LA MORT.

C’est vrai! je t’avais oublié, ou du moins je voulais t’oublier, car tu me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises, tu m’accables, tu veux avoir, à toi seul, tout ce que j’ai, et je crois qu’il ne me resterait plus qu’un seul fil de mon manteau que tu me l’arracherais.

YUK.

C’est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t’apporte chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre.

LA MORT.

C’est vrai! faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l’un sans l’autre. Après tout, tu manges encore les miettes qui tombent de ma bouche et la poussière que font mes pieds.

Alors tout le passé de sa vie apparut à Smarh, rapidement, d’un seul jet, comme dans un éclair. Il revit passer d’abord sa chaumière d’ermite, avec son crucifix de bois, avec sa vie sainte, avec ses jours purs, avec ses nuits tranquilles; il se rappela que quelqu’un était venu lui parler, qu’il y avait eu alors dans son âme une immense confusion, tout un chaos de pensées; et qu’il était parti avec cet être, qu’il était monté, monté, il ne savait où ni comment, mais à des hauteurs si hautes, si immenses, que la pensée même ne peut y atteindre; et il avait une grande peur, son âme s’était pliée comme un roseau et s’était brisée sous l’ouragan de l’infini.

Puis il y avait eu une tempête, et il avait été, devant la nature, plus faible que l’aile d’une mouche; il avait encore là senti quelque chose qui pesait sur lui, comme si on avait mis un plomb sur cette aile, et il était resté, tombé, attaché à cette lourde chaîne invisible.

Il avait vu aussi la vie barbare s’acheminant vers les cités, et les cités elles-mêmes, mais en dedans, avec toutes ces choses qui tombent, le roi, l’église, la vertu, tout cela se fanant et se pourrissant.

Il y avait là un vide dans son souvenir.

Puis tout à coup il vit repasser, comme par une illumination magique, toutes les femmes l’appelant, lui souriant; il se rappela ses voluptés et ses dégoûts, toute la vie! et ses courses effrénées à cheval, tout écumeuses et toutes sanglantes du sang des morts, des cris, des bruits d’armes; et puis une grande plaine toute vide, avec de la cendre, et il tomba mourant, abîmé par ces souvenirs, comme s’il était dans une arène et que sa pensée fût sortie de lui et qu’elle fût là le combattant avec des griffes de fer, secouant son corps, le déchirant, le faisant tourner, courir; elle le harcèle, le poursuit sans qu’il puisse l’éviter. Cela dura jusqu’à ce qu’il fût tombé, étourdi, épuisé de fatigue.

Cette agonie-là dura longtemps, et plus longue et plus cruelle que celle du Christ, car elle était sans espoir, sans aucun horizon qui apparût au bout de ce long chemin vide et plein de douleurs, sans soleil qui perçât les nuages, sans aurore après cette nuit. Lui aussi sua une sueur de sang et de larmes, et on les entendait tomber sur la terre.

Ah! ce fut pire, car sa croix, c’était son âme qu’il avait peine à porter et qui le brisait. Il l’avait portée dans la vie, et arrivé au haut du calvaire, il la laissa tomber de lassitude.

Le séjour du tombeau pour lui ne fut pas de trois jours, et son tombeau n’était point un couvercle de pierre, mais c’était le cadavre vivant de la pensée qui se remuait et se tordait sous le sépulcre de la vie et du fini.

Mais dans sa lassitude, au milieu de ses larmes silencieuses, quand tout pesait si durement sur lui, il s’éleva cependant comme un dernier soupir, un dernier baiser, quelque chose d’immense, d’amoureux, d’impalpable. Il se ranima, ouvrit les yeux, chercha ce qu’il n’avait jamais vu, désira ce qui n’existait pas; il tendit les bras vers un infini sans bornes, et il se prit à rêver de belles choses inconnues. Son âme, toute usée, comme une vieille voile que les ouragans ont crevée et qui est retombée sans souffle, commença à palpiter, comme si une brise du soir, courant sur une mer du Sud et apportant des parfums et de doux et vagues échos, l’eût enflée; il reprit à la vie, et son cœur se rouvrit à l’espérance comme les fleurs au soleil.

Quelle journée devait l’attendre? Quel ouragan allait la casser sur sa tige? Pauvre fleur! pauvre âme!

C’était un enfant, tout jeune, tout rose encore, l’âme imprégnée d’amour, de rêveries, d’extases.

Le matin, il partait, mais il n’allait ni vers les champs où son père labourait, ni sur le rivage où la barque de ses frères aînés était attachée, car il aimait à contempler les nues fugitives, les moissons qui se ploient et s’ondulent aux vents comme une mer; il allait dans les bois et il écoutait la pluie tomber sur le feuillage, les oiseaux qui roucoulent sur la haie fleurie, et les insectes qui bourdonnent dans les airs et qui se jouent dans les rayons du soleil; il regardait la neige tomber, il écoutait le vent mugir.

Il allait toujours vers la mer, c’étaient là tous ses amours. Il courait jusqu’à ce que ses pieds eussent touché le sable et que le vent des vagues vînt sécher ses cheveux blonds tout mouillés de sueur. Le soleil brûlait sa peau blanche, les rochers déchiraient ses pieds; que lui faisait cela? lui qui écoutait les flots mourir sur la grève et qui regardait le soleil qui se baigne sous l’écume.

Il se mettait dans un antre de rocher, comme l’aigle dans son aire, et là, comme lui, il contemplait le soleil et l’Océan. Il regardait au loin toute la verte plaine sillonnée d’écume et parsemée des écorchures de la brise, il suivait l’ombre des rochers, qui s’allongeait et diminuait sur le rivage; immobile, il contemplait la même vague pendant longtemps, le même brin d’herbe, le même rocher avec son varech d’où l’eau ruisselle en perles, le même flocon d’écume que roulait le vent sur le rivage.

Souvent il prenait du sable plein ses mains, il ouvrait les doigts, et il prenait plaisir à voir les rayons de sable partir de différents côtés et disparaître en tourbillonnant, en s’élevant. Le soir, il regardait le soleil s’abaisser dans l’horizon, et ses gerbes de feu s’élancer des vagues et former un immense réseau lumineux; les mouettes rasaient les flots, le sable, emporté par la brise qui s’élève, roulait et courait sur le rivage. La nuit, c’étaient les étoiles, la lune, les rayons argentés sur les vagues vertes.

Et toujours ainsi il vécut ses plus belles années, il grandit sans faire autre chose que de mener une vie contemplative, une vie de pleurs, d’extases, de rêveries, une vie molle et paresseuse; il vécut comme les fleurs elles-mêmes, vivant au soleil et regardant le ciel. Tout ce qui chantait, volait, palpitait, rayonnait, les oiseaux dans les bois, les feuilles qui tremblent au vent, les fleuves qui coulent dans les prairies émaillées, rochers arides, tempêtes, orages, vagues écumeuses, sable embaumant, feuilles d’automne qui tombent, neiges sur les tombeaux, rayons de soleil, clairs de lune, tous les chants, toutes les voix, tous les parfums, toutes ces choses qui forment la vaste harmonie qu’on nomme nature, poésie, Dieu, résonnaient dans son âme, y vibraient en longs chants intérieurs qui s’exhalaient par des mots épars, arrachés. Mais ce qu’il y a de plus sublime, de meilleur, de plus beau, ne s’en échappe jamais; cela, au fond, c’est la musique intérieure, celle des pensées; les vers mêmes ne sont que l’écho affaibli qui vient de l’autre monde.

Un soir, en revenant, c’était un crépuscule d’été, le soleil était rouge, et des fils blancs s’attachaient aux cheveux; et ce jour-là il avait regardé, comme les autres jours, la mer se rouler sur son sable, les herbes frémir au vent, les nuages se déployer, partir et s’en aller, comme des pensées, dans l’infini du ciel bleu. Mais il avait regardé tout cela sans le voir, il y avait dans son âme bien d’autres tempêtes que celles de l’Océan, bien d’autres nuages que ceux du ciel.

Pourquoi donc s’ennuyait-il déjà, le pauvre enfant?

Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui s’étendait sous ses yeux, quelque chose de plus resplendissant que le soleil. Lorsqu’il voyait, dans les belles nuits d’été, les bouquets de roses et les jasmins secouer aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que la brise agitait les feuilles vertes et qu’elle remuait, dans ses plis invisibles, des échos lointains d’amour et des parfums de fleur, que la lune brillait toute pure et toute sereine, avec ses lumières qui montent et brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les nuages qui s’étendent comme des montagnes mouvantes ou les vagues géantes d’un autre Océan, il avait senti qu’il y avait encore dans son âme quelque chose de plus doux que tous ces parfums, de plus suave que toutes ces clartés, comme s’il y avait en lui des sources intarissables de volupté et des mondes de lumières qui rayonnaient au dedans.

Ce n’était plus assez de rester dans le fond de la vieille barque grêle, de se laisser bercer par la marée montante, couché sur les filets aux mailles rompues, alors que le soleil brillait sur les flots et que la quille venait battre le sable et les cailloux qui erraient sous elle, ni de voir au crépuscule les flots s’avancer et les sauterelles de mer rebondir comme la pluie sur le rivage, ni de sentir dans ses cheveux le vent de l’automne qui roule les feuilles jaunies et les plumes de la colombe, et qui semble murmurer des pleurs dans les rameaux morts; rien de tout cela!

Eh quoi! ni les baisers de cette belle fille brune, qui l’attend chaque soir à la chapelle de la Vierge et qui est là chaque nuit dans les bruyères, regardant à travers la brume si elle ne verra pas apparaître son ombre, si elle n’entendra pas le souffle de sa voix? ni sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri, couvert de neige dans l’hiver, mais tout blanc de fleurs dans l’été? Sa mère file sous l’âtre de la cheminée, un banc de gazon est là devant; tout jeune, il y dormait au soleil; enfant, c’est sur le sabre de son grand-père qu’il montait à cheval, c’est son vieux casque qu’il roulait sur l’herbe, c’est dans son bouclier qu’il dormait; c’est dans ce vieux lit-là qu’il naquit.

De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là, derrière cette colline; mais on entend le bruit des flots et, dans l’hiver, elle déborde à droite dans le marais.

Il s’en retournait ainsi, bercé par sa marche et écoutant lui-même le bruit de ses pas dans les herbes, regardant le soleil qui se retirait à l’horizon, et les bœufs couchés à l’ombre et remuant la tête pour chasser les moucherons.

Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui, comme si une bouche eût effleuré sa joue; et une fée lui apparut avec un diadème d’or, elle répandit devant lui des fleurs, des diamants, et je ne sais quels lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut dans un tourbillon de poussière.

Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé d’espérance, joyeux, ivre de lui-même, marchant à grands pas dans la vie future qu’il comblait de félicités sans bornes et d’enthousiasmes immenses. Agité depuis longtemps par son âme, remué par toutes les choses qui y bourdonnaient, il avait voulu être poète.

Poète, c’est-à-dire avoir des cheveux blancs avant l’âge, marcher de dégoût en dégoût, s’avancer dans le monde et voir l’illusion vers laquelle on avance, fuir toujours sans la saisir, être là comme ce géant de la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge, et sentir échapper toujours ces fruits qu’on a rêvés, qu’on a sentis, et dont la saveur prématurée est venue jusqu’à nous. Être là, présent, avec sa jalousie, sa rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid, si railleur; s’épuiser, donner son sang, ce qui est plus que son sang, son cœur; le verser à plein bord dans des vers qu’on a ciselés comme du marbre, et tout cela pour être mis sous les pieds de la foule, pour qu’on le casse, pour qu’on le broie, pour qu’on le pétrisse dans le dédain, pour qu’on jette de la boue sur les ailes blanches de ces pauvres anges qui sont partis de votre cœur.

Poète, s’était-il dit, oh! poète! poète! Il répétait ce mot-là comme une mélodie aimée qu’on a dans le souvenir et qui chante toujours dans notre oreille ses notes amoureuses.

Oh! poète! se sentir plus grand que les autres, avoir une âme si vaste qu’on y fait tout entrer, tout tourner, tout parler, comme la créature dans la main de Dieu; exprimer toute l’échelle immense et continue qui va depuis le brin d’herbe jusqu’à l’éternité, depuis le grain de sable jusqu’au cœur de l’homme; avoir tout ce qu’il y a de plus beau, de plus doux, de plus suave, les plus larges amours, les plus longs baisers, les longues rêveries la nuit, les triomphes, les bravos, l’or, le monde, l’immortalité! N’est-ce pas pour lui, la mousse des bois fleuris, le battement d’ailes de la colombe, le sable embaumant de la rive, la brise toute parfumée des mers du Sud, tous les concerts de l’âme, toutes les voix de la nature, les paroles de Dieu, à lui, le poète?

Fais-moi des vers, dis-moi quelque chose, chante-moi un rayon de soleil ou un soupir de femme, mais que ta voix soit douce, qu’elle m’endorme comme sous des roses, qu’elle me navre, qu’elle me fasse mourir de volupté, d’extases.

Quand je te verrai, ô poète, quand tu m’auras dit toutes les choses de l’âme, que j’aurai recouvré tes accents, je me mettrai à tes genoux, tu seras mon Dieu, je n’en ai point; j’étalerai tous les manteaux royaux sous tes pieds, je fondrai toutes les couronnes pour te faire un marchepied.

Et il s’était mis un jour à prendre une plume, il l’avait saisie avec frénésie, il l’avait écrasée, en pleurant de joie et d’orgueil, sur un morceau de papier; il était là, haletant, l’œil en feu, saisissant au vol les idées qui passaient dans son âme, épiant chaque chose de son cœur pour l’attirer au dehors, pour la déshabiller, pour la donner toute nue à la foule.

Son âme tournait en lui comme un gouffre vivant, il voulait l’arrêter, mais ce gouffre-là l’entraînait lui-même; il commençait à se sentir faiblir et il se disait:

—Malheur! malheur! qu’ai-je donc? le feu brûle mon âme, mais ma tête est de glace; autrefois j’avais des pensées, plus une seule! je sens seulement des passions sans but, qui roulent en moi, comme des vagues qui s’entrechoquent par une nuit sombre. Que dire? que faire? Cela même.

Oh! la misère! je ne pourrai donc pas pousser un seul soupir que tout craque, s’écroule, se brise en moi! Mon âme se gonfle, elle m’étouffe, elle va crever le corps qui la recouvre comme une main gonflée qui déchire le gant. Pourquoi donc? Quelle malédiction!

Écris, écris donc, malheureux, puisque le démon t’y pousse!

Oui! la pensée est en moi, je la sens qui se meut comme un immense serpent, je la vois comme un large horizon qui se déploie à l’aurore, le soleil brille, la brume s’envole, la voilà qui monte, elle grandit, elle approche, je la tiens... Tu es à moi, à moi!

Comme cela est beau, sublime! J’ai donc du génie, moi? Non, non, hélas!

Voilà que tu t’envoles donc, chère illusion? et toi aussi, orgueil, tu me quittes? Qu’aurai-je?

Et cependant... tout n’a pas été dit! Voyons, creusons, remuons mon âme, dût-elle ensuite me tomber en poussière dans les mains.

L’amour! l’amour! eh bien? ah! quelle misérable vanité! Est-ce que jamais des vers diront tous les miracles d’un sourire ou toutes les voluptés d’un regard? l’amour! quand j’aurai bien répété cela des fois, est-ce que j’aurai dit quelque chose de plus? Non!

La gloire, par exemple? Voyons: des conquérants, Alexandre, César, Napoléon... Eh bien! des chars, de la poudre, du sang. Ah! quelle stupidité! De la gloire? la convoitise me brûle, et je ne peux pas dire la meilleure partie de la rage que j’ai dans le cœur.

Si je parlais de la mort plutôt? c’est du néant, cela, c’est du vrai; mais ma pensée s’y perd, et plus je pense moins je parle. Si j’étais un cadavre ressuscité, je dirais bien quelque chose, et si les vers qui nous déchirent le ventre c’est une joie ou un supplice; et si la tombe est si noire qu’on le dit. Mais que dire? Est-ce que c’est là la limite de l’art? est-ce que la poésie est un monde tout aussi mensonger que l’autre? n’ira-t-on jamais plus loin?

Et cependant j’ai du génie, je le sens, j’en suis plein, il me semble qu’il déborde... Non, c’est de l’orgueil! l’orgueil, le sang des poètes!

Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde idiot qui vous regarde avec sa mine béante, paillasse déguenillé qui pleure et qui veut rire, et qui demande encore quelque chose de beau pour l’amuser!

Mais l’amour, la gloire, la mort, l’orgueil, tous ces néants-là qui m’entourent et m’assiègent, pas une lettre de tout cela à écrire!

Dieu? autrefois j’y croyais. Que je me reporte par la pensée au temps où je priais la Vierge à genoux, et où ma mère m’apprenait des prières. Si j’allais redevenir dévot, j’aurais au moins quelque chaleur, quelque conviction, je pourrais remuer les autres; mais je suis trop fier pour mentir, et puis je ne le pourrais pas, moi qui rit en passant devant l’église et qui ai craché sur la croix, un jour où j’avais faim.

Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire, puisque tout est si horrible ici, puisque le doute est là, à chaque mot, puisque chaque croyance est tombée sous le coup de dent du malheur et du désespoir? Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans l’infini, en dehors, dans mon âme, tout me ment, tout me trompe, tout fuit et tout se met à rire, et voilà que je suis resté dans un océan de fange où je tournoie, où je m’engloutis. Je ferais mieux de rire de tout cela, et d’aller me soûler à la taverne ou bien de courir chez la fille de joie me vautrer dans quelque ignoble et vénale volupté.

Tant mieux! je n’ai plus à descendre. Il y a encore peu, je craignais que mon malheur n’augmentât, que ma chute ne fût plus profonde, mais me voilà au fond du gouffre..., à moins qu’il n’y ait des enfers sous l’enfer et un désespoir encore après le désespoir.

Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi toujours? mais je ne suffirais pas aux malheurs qui me dévorent, et il faudrait que mon cœur se double pour que tout le dégoût que j’ai pût y contenir longtemps.

Et quand je pense, hélas! qu’autrefois je me contentais d’un rayon de soleil, d’une moisson dorée, d’un beau clair de lune dans les bois, et que j’en avais assez, et que cela m’emplissait, et que j’étais heureux quand j’avais mis tous ces échos dans mes strophes sonores et arrondies! Oh! qu’il y a loin déjà de ce temps-là à maintenant! j’étais si jeune! si enfant! si heureux!

Mais, après avoir pris la nature, j’ai voulu prendre le cœur, après le monde, l’infini, et je me suis perdu dans ces abîmes sans fond, voilà que j’y roule. J’ai voulu sonder les passions, les disséquer, en faire de superbes squelettes, mais c’est mon âme que la mort a prise, et ces passions, que je voudrais courber sous mon genou et les montrer façonnées de mes mains, ce sont elles qui m’ont entraîné dans leurs courants, dans leurs tempêtes. J’ai cru que rien n’était trop haut pour moi, rien de trop fort, et je suis au fond du néant, plus faible qu’un roseau brisé.

Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées que l’aurore menteur m’annonçait si resplendissantes et si pures; j’aurai donc entrevu un monde d’enthousiasme, de transports; l’éclair aura brillé devant mes yeux et m’a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce paradis de pensées dont le large glaive froid de la réalité me sépare pour l’éternité.

Ah! prison de chair, je te maudis! Pourquoi es-tu là? Voyons! que fais-tu, misérable charogne vivante, qui traînes ta pourriture par les rues, qui bois, qui manges, qui dors et qui jouis? pourquoi suis-je attaché à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi qui veux voler dans les cieux et partir dans l’infini?

Qu’avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là, dans la prison de ce corps, où tu bats en vain des ailes que tu brises aux parois qui t’entourent? Je sens bien que tu veux partir, que tu y pleures, et lorsque je vois les étoiles tu t’élances vers elles, quand la mer est devant moi tu veux courir dessus plus vite que le regard; et quand je vois les tombes, n’est-ce pas toi qui tends les bras vers elles tandis que le corps veut vivre?

Tu es un chant, une note, un soupir... Non, non, rien de tout cela! tu es le cœur gonflé, tu es cette voix qui parle et qui prie, qui sanglote et se tord en moi, tandis que mes lèvres sourient.

Ô pauvre aigle, tu es là dans une cage; à travers tes barreaux tu vois encore les hautes cimes perdues dans les nuages où tu naquis, tu vois le large ciel où tu planais; mais tes barreaux te resserrent, tu n’as plus qu’à mettre ta tête sous ton aile et à mourir; tu étouffes déjà, et bientôt tu ne seras plus qu’un cadavre encore tiède qu’on appelle désespoir.

Alors Smarh s’éloigna, il sortit de la ville à l’heure où tout brille et crie, c’était le soir, la brume l’emplissait, il faisait froid, il marchait pieds nus dans la boue, tandis que derrière lui, à ses côtés, la matière resplendissait dans sa force, qu’elle agissait, qu’elle siégeait sur des trônes, qu’elle avait ses philosophes, ses sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé, honni; on ne voulait pas de lui, on le renvoya. Il partit donc, mais derrière lui tout s’écroula et il y eut un grand rire.

Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne, au milieu des ténèbres, il se prit à pleurer; un désespoir immense vint s’abattre sur lui comme un vautour sur un cadavre, il étendit ses larges ailes noires, se mit à manger et poussa des cris féroces.

Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune de ses larmes était une malédiction pour la terre, c’était quelque chose du cœur qui tombait et s’en allait dans le néant; c’était l’agonie de l’espérance, de la foi, de l’amour, du beau, tout cela mourait, fuyait, s’envolait pour l’éternité; toute la sève, toute la vie, toutes les fraîcheurs, tous les parfums, toutes les lumières, tout ce qui navre, ce qui enchante, tout ce qui est volupté, croyances, ardeurs, avait été arraché par le vent d’éternité qui venait de la terre, rasait le sol, emportait les fleurs.

Tout allait donc finir; le monde, épuisé, craquait en dedans, il se mourait, et l’âme, rendue folle par tant de douleurs, tournait encore, dans son agonie, au milieu d’un cercle de feu qu’elle ne pouvait franchir.

La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans astres, sans clarté; Satan déjà s’étendait sur le monde palpitant, pour lui arracher son dernier mot.

Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête était dans ses mains, sa chevelure, couverte de poussière, venait battre sur ses yeux en pleurs.

On n’entendait rien que le bruit de l’immense tempête du temps qui allait finir et jetait alors ses plus horribles sanglots. La terre déviait de sa course circulaire; elle oscillait, ivre de fatigue et d’ennui, comme si un ouragan l’avait poussée pour la faire tomber. Le soleil s’était abaissé lentement et avait dit un éternel adieu, un dernier et long baiser, à ce qu’il avait éclairé, aux bois, aux prairies, aux forêts, aux vallons déserts, à l’Océan sur lequel il courait dans les longues journées; il était parti, les astres n’étaient point venus, et ils étaient allés éclairer d’autres mondes, plus haut.

Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête? Voilà une femme à ses côtés... Non, c’est un ange, elle lui a essuyé ses larmes, avec le bout de ses ailes blanches; elle l’a relevé, l’a porté sur son cœur, elle pleure aussi, elle a les pieds en sang, elle lui dit: «Ô mon bien-aimé, viens à moi, ils m’ont chassée, ils m’ont bannie, aime-moi, je suis si belle.»

Et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la branche de salut d’où l’ouragan l’avait entraîné. Il s’écria tout à coup:

—Oui, je t’aime! je t’aime! tu vois bien que je renais, que je vis, tu vois que le soleil reparaît, que l’herbe pousse sur les coteaux, que les fleuves coulent encore; oui, je t’aime! Ô mon Dieu, mon Dieu, j’avais douté, j’avais pleuré, j’avais maudit, j’avais vu le monde passer comme une chaîne de squelettes dans une danse de l’enfer, et je n’avais pas compris! Mais la providence se déroule à mes yeux, voilà l’aurore qui vient, l’horizon se déroule, s’avance, et laisse voir au fond quelque chose de resplendissant et d’éternel; oui, je t’aime! Si tu savais! écoute donc! Est-ce que c’est moi qui ai vécu si longtemps, qui ai marché sur tant de poussières, heurté tant de ruines? Non, voilà la poussière qui monte au ciel, voilà les ruines qui se lèvent et se placent. Qu’étais-je donc? Poète? Oh! oui! je chanterai toujours, je chanterai encore. Oh! je t’aime!

Tout à l’heure j’étais dans le tombeau, je sentais un marbre lourd sur ma tête, et je me heurtais aux planches du cercueil, mais je suis au ciel! Oh! je t’aime pour l’éternité; pour l’éternité tu es à moi!

Il allait étendre les bras vers elle, il allait la saisir, déjà leurs regards s’étaient confondus, leurs larmes s’étaient séchées, il y avait eu un immense espoir dans la création. Le monde s’était retourné sur son vieux lit de douleurs, il avait entr’ouvert son œil morne pour voir la dernière étoile, il avait aspiré la brise du ciel; mais il se rendormit bientôt dans ses cendres.

Un éclair parut, Satan était là.

—Arrête, dit-il, elle est à moi! Smarh! arrête, te dis-je!

SMARH.

A toi? esprit de ténèbres, arrière!

SATAN.

Je te brise du pied, vermisseau plein d’orgueil, bulle de savon que mon souffle seul soutient.

SMARH.

Car tu es à moi? A toi mon cœur!

SATAN.

Non! à toi tout.

La terre, usant ses dernières forces, s’écria: «Aime-le, aime-le».

L’enfer, se levant sur ses charbons, s’écria plein de rage: «Aime-le, aime-le».

Mais un rire perça l’air, Yuk parut et lui dit:

—C’est pour moi, à toi l’éternité!

L’éternité en effet répéta: «C’est lui, c’est lui!»

Smarh tournoya dans le néant, il y roule encore.

Satan versa une larme.

Yuk se mit à rire et sauta sur elle, et l’étreignit d’un baiser si fort, si terrible, qu’elle étouffa dans les bras du monstre éternel.

G. F.

14 avril 1839.

Réflexion d’un homme désintéressé à l’affaire et qui a relu ça après un an de façon.

Il est permis de faire des choses pitoyables, mais pas de cette trempe. Ce que tu admirais il y a un an est aujourd’hui fort mauvais; j’en suis bien fâché, car je t’avais décerné le nom de grand homme futur, et tu te regardais comme un petit Gœthe. L’illusion n’est pas mince, il faut commencer par avoir des idées, et ton fameux mystère en est veuf. Pauvre ami! tu iras ainsi enthousiasmé de ce que tu rêves, dégoûté de ce que tu as fait. Tout est ainsi, il ne faut pas s’en plaindre. Sais-tu ce qui me semble le mieux de ton œuvre? C’est cette page qui, dans un an, me paraîtra aussi bête que le reste et qui suggérera encore une suite d’amères réflexions. Dans un an peut-être serai-je crevé, tant mieux! et pourtant tu as peur, pauvre brute, mon ami. Adieu, le meilleur conseil que je puisse te donner, c’est de ne plus écrire.

Jasmin.

NOTE.

Un fragment de Smarh parut pour la première fois dans Par les Champs et par les Grèves. Charpentier, éditeur. Paris, 1886.

Smarh et Rêves d’Enfer peuvent être considérés comme l’idée première de la Tentation de Saint-Antoine.

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