NOTICE. (continued 2)
Reading edition
Dans ce volume, les poésies de Regnier étaient disposées suivant un ordre méthodique : satires, épîtres, élégies, poésies mêlées, épigrammes & poésies spirituelles. Le texte, corrigé à l’aide de l’édition de 1608, était accompagné d’éclaircissements historiques & de notes où les variantes & les imitations étaient indiquées avec soin. Sur certains points cependant, Brossette se contente trop facilement[85]. Il paraît n’avoir point connu l’édition de 1609, & il recueille des leçons de peu de valeur dans des réimpressions qui ne méritent aucun crédit[86].
Malgré ces imperfections, le commentaire de Brossette a été souvent reproduit[87] & il servit de modèle à M. Viollet-le-Duc[88] & à M. Ed. de Barthélemy[89]. L’édition même de 1729 a donné lieu à deux contrefaçons en 1730 & en 1733. La première, in-4o de 400 pages, plus deux feuillets de table, n’est qu’une simple réimpression donnée à Amsterdam, chez Pierre Humbert. Le frontispice & la vignette dessinés par Humblot pour le titre de l’ouvrage & l’en-tête des satires ont été grossièrement copiés, & ils portent pour unique signature celle du graveur Seiller Schafthus[90]. La fidélité de l’ornementation n’est pas allée au delà, mais l’obéissance typographique s’est étendue fort loin, car de la page XIII à la page 383, la contrefaçon ne diffère point de l’original. Il en est tout autrement de la réimpression de 1733, qui est une œuvre d’insigne tromperie[91]. L’anonyme auteur de ce livre s’est approprié l’avertissement de Brossette. Il y a intercalé un paragraphe où il s’excuse des lacunes de sa première édition & manifeste l’espoir que son nouvel ouvrage sera favorablement accueilli du public.
En dépit de cette supercherie, l’édition de 1733 fut rapidement reconnue pour l’œuvre d’un faussaire. Les pièces que l’auteur regrettait de n’avoir pas connues en 1729 étaient celles-là mêmes que les Elzeviers avaient éliminées de leurs réimpressions & d’autres poésies du même genre qui avaient été recueillies par les éditeurs du Cabinet satyrique. La trouvaille ne valait guère qu’on lui fît tant d’honneur. Elle était du nombre des conquêtes qui doivent être réalisées sans grand bruit. L’indiscrétion seule du nouvel éditeur dévoilait en lui des tendances étrangères à Brossette.
En conséquence, grâce au Cabinet satyrique[92] & à l’engouement de l’éditeur de 1733 pour ce recueil, la réimpression des œuvres de Regnier comprit de plus que la précédente : l’Ode sur une vieille maquerelle, p. 299 ; les Stances sur la Ch. P., p. 307 ; l’Ode sur le même sujet, p. 308 ; le Discours d’une vieille maquerelle, p. 315, & sept épigrammes : le Dieu d’amour, l’Amour est une affection, Magdelon n’est point difficile, Hier la langue me fourcha, Lorsque i’estois comme inutile, Dans un chemin & Lizette à qui l’on faisoit tort.
Le manque de goût de l’éditeur se révéla d’une manière encore plus marquée dans le commentaire dont il crut devoir accompagner le texte de Regnier. Au lieu de compléter les remarques existantes à l’aide d’observations précises & véritablement neuves, il y ajouta des réflexions à double sens & hors de propos. Il s’abandonna sur le texte de l’auteur à des critiques dérisoires, & dans les notes de Brossette il intercala des digressions bouffonnes. Quelques exemples pris au hasard édifieront le lecteur sur cet ouvrage qui est par excellence un livre de mauvaise foi.
L’expression trousser les bras (S. I) ne paraît pas noble. Cette appréciation délicate est suivie d’une remarque moins relevée : « on trousse autre chose que les bras. »
Le mot semence (S. II) semble bien autrement répugnant. Voici l’arrêt qui frappe ce malheureux : « Expression qui ne doit pas entrer dans un discours qui peut être lu par des gens d’honneur. Tout au plus un médecin & un chirurgien en doivent-ils parler entre eux. »
Regnier s’était un jour plaint, dans sa deuxième satire,
Que la fidélité n’est pas grand reuenu ;
mais il avait gardé sa foi à son maître, attendant avec patience, non la fortune, mais la récompense de ses services. Tant de désintéressement irrite le commentateur. Il s’emporte : « Regnier, écrit-il, avait tort d’être fidèle à outrance : ce n’est pas toujours le moyen sûr de s’avancer auprès des grands. Les voici donc, ces moyens : les servir dans des ministères agréables, mais secrets ; demander avec importunité ; se faire craindre de ceux que l’on approche, & les obliger par là d’acheter votre silence. J’ai connu des ministres…, il falloit leur montrer les dents pour les obliger à faire ce qu’on leur demandoit. Ainsi trêve de zèle avec les grands[93]. »
L’auteur de ces belles maximes, de ces remarques de bon goût était un intrigant de lettres & de cabinet, également porté pour vivre vers les travaux littéraires & les missions diplomatiques, l’abbé Lenglet du Fresnoy[94]. Ce qu’il fit pour Regnier, il le répéta neuf ans après pour le Journal de Henri IV qui avait été publié en 1732 par l’abbé d’Olivet. Enfin, il le renouvela plus tard encore dans sa réédition du Journal de Henri III.
Lenglet du Fresnoy ne se borna pas à s’approprier le travail de Brossette. Il voulut faire servir le nom du commentateur de Regnier à une odieuse vengeance. Ennemi de Jean-Baptiste Rousseau qu’il soupçonnait de l’avoir calomnié auprès du prince Eugène, il écrivit, pour la placer en tête de son édition de Regnier, une épître diffamatoire contre Rousseau. Celui-ci, averti à temps, obtint du marquis de Fénelon, ambassadeur en Hollande, la suppression de cette œuvre d’infamie. De son côté Brossette, par l’intervention du lieutenant général de police, reçut de l’abbé Lenglet une lettre d’excuses[95]. En conséquence, un carton fut placé en tête du Regnier, pp. III & IV, & l’imprimeur substitua à l’épître scandaleuse la dédicace au Roy qui, faisant suite à l’ode de Motin, ne fut pourtant point supprimée. Ainsi s’explique le double emploi que l’on remarque aujourd’hui dans tous les exemplaires de 1733.
Nous venons de passer en revue les diverses phases de l’histoire des éditions de Regnier. Nous nous sommes appliqué à délimiter exactement les périodes de publications. Il nous reste à faire connaître celles des poésies attribuées à Regnier qui ne peuvent trouver place dans une édition de ses œuvres parce qu’elles sont, les unes trop licencieuses & les autres manifestement apocryphes, la plupart enfin dépourvues d’une authenticité évidente.
Ces pièces se trouvent dans divers recueils imprimés & dans deux manuscrits de la Bibliothèque nationale.
Le premier de ces ouvrages est le Recueil des plus excellens vers satyriques de ce temps, trouvés dans les cabinets des sieurs de Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres des plus signalés poëtes de ce siècle. A Paris, chez Anthoine Estoc, MDCXVII. In-12 de 222 pages. Ce volume contient de Regnier : le Dialogue de l’âme de Villebroche parlant à deux courtisanes, une des Marets du Temple & l’autre de l’Isle du Palais, & le Dialogue de Perrette parlant à la divine Macette[96].
D’autres pièces se rencontrent avec le nom de Regnier dans un recueil non moins rare que le précédent : les Délices satyriques ou suite du Cabinet des vers satyriques de ce temps, &c.[97] Paris, Anthoine de Sommaville, 1620. En dehors des épigrammes connues : l’Argent tes beaux jours, Quelque moine de par le monde & le Tombeau d’un Courtisan, ce sont des stances commençant par ce vers :
Je ne suis pas prest de me rendre ;
une satire contre une vieille courtisane :
Encor que ton teint soit desteint ;
& une épigramme nouvelle :
Jeanne, vous deguisez en vain[98].
Le dernier recueil imprimé où l’on rencontre des poésies sous le nom de Regnier est le Parnasse satyrique du sieur Théophile[99]. Il a fourni à M. Viollet-le-Duc les pièces dont il a grossi son édition des œuvres du poëte chartrain : les stances Si vostre œil tout ardant d’amour & de lumière, celles qui sont adressées à la belle Cloris & enfin la complainte Vous qui violentez. On peut encore y prendre ou du moins y lire les stances
Femmes qui aimez mieux[100],
& deux sonnets[101] commençant ainsi :
Et bien mon doux amy comment vous portez-vous. Sod… enragés ennemis de nature.
Après avoir signalé les poésies attribuées à Regnier dans les recueils dont il a été fait mention plus haut, notre devoir est d’indiquer les manuscrits où de semblables pièces peuvent se trouver. Il y en a trois, l’un est à l’Arsenal & les deux autres à la Bibliothèque Richelieu.
Le premier (Ars., manus. de Conrart, XVIIIe vol. in-4o, pp. 323 & 324) offre des attributions plus importantes qu’étendues. Elles éclaircissent un passage des satires en nous révélant la jalousie de Regnier contre du Perron[102] :
Ce pedant de nouueau baptisé Et qui par ses larcins se rend authorisé.
Desportes, protecteur de Regnier, avait été bien plus efficacement celui de du Perron. Après l’avoir converti au catholicisme, il en avait fait le lecteur, puis le confesseur d’Henri III. Peu à peu, l’abbé était devenu évêque d’Évreux & cardinal. Pendant cette brillante fortune, due à beaucoup d’audace dans la poésie & dans la politique, car du Perron, qui grossoyait des in-folio sur des questions diplomatiques, écrivait des sonnets & de petits vers pour les dames de la cour, Regnier attendait vainement un peu de bien. Aussi, quoiqu’il se soit rarement montré accessible à l’envie, n’a-t-il pu résister à la tentation qui poussait un satirique à se moquer d’un bel esprit gâté par le succès. Les trois épigrammes recueillies par Conrart ont pour objet un livre du cardinal : du Leger & du Pesant, ses traductions de Virgile & enfin ses infidélités amoureuses. La fantaisie scientifique de du Perron ne nous est point parvenue ; mais ses imitations des poëtes latins sont dans toutes les anthologies des premières années du XVIIe siècle, &, dans ces volumes mêmes, un lecteur attentif peut noter les évolutions galantes de l’abbé, digne élève de Desportes.
Les manuscrits de la Bibliothèque nationale diffèrent essentiellement de ceux qui viennent d’être cités. Le premier (no 884, fonds fr.)[103] a fait partie de la collection de Mesmes où il portait le no 163. C’est un in-folio de 347 ff., comprenant, avec un Sommaire discours de la Poésie, des odes, des stances, des sonnets & des épigrammes satiriques de toute provenance. Malgré l’excentricité libertine des pièces qui composent ce volume, il est facile de reconnaître qu’un copiste intelligent a été chargé de grouper tous ces poëmes. L’écriture élégante & nette est des premières années du XVIIe siècle. Les mesures du vers, les formes des mots sont exactement observées. Enfin, pour le critique le plus sévère, ce sottisier a la valeur d’un document. Les nudités de langage qu’il recèle ne sont pas seulement des esquisses de chronique littéraire, ce sont aussi des tableaux secrets de l’histoire de nos mœurs. Dans ce manuscrit, dont l’auteur s’est montré fort ménager d’attributions, le nom de Regnier figure (pp. 307 & 318) sous une pièce que nous connaissons déjà, l’épigramme
Quand il dine il tient porte close
reproduite par P. Jannet dans son édition de 1867 (Paris, Picart), & les stances
Encor que ton teint soit desteint.
Il se lit enfin (p. 105) au pied d’une ode satirique de dix-neuf strophes commençant par ce vers :
Cette noire & vieille corneille[104].
D’autres poésies de Regnier se rencontrent dans le même volume, mais elles ne sont pas signées. On trouve ainsi, ffos 251, 285 & 336, les épigrammes :
Le violet tant estimé. Hier la langue me fourcha. Un homme gist sous ce tombeau,
& de plus, fo 316, les stances
Le tout puissant Jupiter[105].
Le manuscrit 12491 (ancien no 4725 du supplt français) ne peut être comparé au précédent. Il a une origine incertaine, &, ce qui lui ôte encore plus de valeur, il est l’œuvre d’un scribe négligent & illettré. Les omissions, les non-sens & les fautes de langue sont accumulés dans ce grand in-folio[106]. Il semble que ce recueil ait été formé vers 1640 par quelque habitant du Blaisois. La plupart des pièces classées dans l’ordre de leur date embrassent une période de seize ans, de 1630 à 1656. Elles ont trait aux événements du jour, aux réjouissances locales. Il s’y trouve des vaudevilles contre les gens en vue, des stances contre le tabac & plusieurs ballets[107]. Parmi ces poésies, l’auteur du manuscrit a fait entrer un assez grand nombre de pièces intéressant la famille Hurault, notamment l’évêque de Chartres, le comte de Limours, le marquis de Rostaing, M. d’Esclimont & Mlle de Cheverny.
Le prélat tient naturellement une grande place, & d’après les pièces recueillies en son honneur & le nom des poëtes qui les ont signées, on pourrait conclure que l’abbaye de Royaumont était une retraite ouverte aux poëtes maltraités par la fortune. Baïf le fils, Dameron paraissent avoir été les familiers de l’évêque. D’autres moins favorisés, Jourdain & Regnesson, attestent en leurs vers la bienveillance de leur Mécène.
Regnier occupe un rang à part dans le manuscrit[108]. Les poésies qui lui sont attribuées consistent surtout en lettres rimées pour l’évêque dans le genre de la dix-neuvième satire :
Perclus d’vne jambe & des bras.
Elles sont au nombre de douze & commencent à partir de 1606[109], bien qu’il soit constant que l’auteur n’ait pas été admis dans l’intimité de Philippe Hurault avant la fin de 1609. Au Surplus, les questions de date n’ont pas d’utilité pour repousser les attributions du manuscrit. Le texte des pièces suffit à montrer qu’elles ne sont pas de Regnier. A la fin de la première épître, l’auteur déclare qu’il n’a jamais voyagé en Italie. Plus loin, lettre V, de 1610, il est question du garde des sceaux qui succéda au marquis de Sillery, disgracié en mai 1616. Les anachronismes ne se bornent pas là. Dans une apostrophe satirique de 1612, contre le maréchal d’Ancre & sa femme, le poëte s’exprime ainsi :
… Vous espuisez nos finances Et pour vous vacquent les Etats Des maréchaux de notre France.
Cette pièce, mal datée, ne peut être de Regnier, puisque le marquis d’Ancre est devenu maréchal le 20 novembre 1613, un mois après la mort du poëte chartrain.
L’élégie de 1613 : Amy, pourquoy me veux-tu tant reprendre, nous jette en d’autres particularités. Elle nous montre Regnier marié, s’excusant d’avoir caché son union, & par de plats badinages se consolant à l’avance des infortunes conjugales qui lui pourraient advenir.
L’épigramme J’ai l’esprit lourd comme vne souche, de 1612, se termine plus méchamment encore. Le poëte insulte les maîtres que Regnier a constamment vénérés, Desportes & Ronsard.
Lorsque les erreurs matérielles sont moins évidentes, la niaiserie de la pensée & la bassesse du style déparent cruellement les vers en tête desquels une main d’ignorant a mis le nom d’un véritable poëte, celui-là même qui a adressé à l’évêque de Chartres sa quinzième satire :
Ouy i’escry rarement & me plais de le faire.
Quelque répugnante que soit l’analyse des pauvretés poétiques attribuées à Regnier par le manuscrit 12491, un exemple nous paraît nécessaire pour montrer sur quelles misères le goût est appelé à se prononcer. Une ode de 1613, Sur la naissance de saint Jean, contient la strophe suivante :
Quelques saincts le jour de leur feste Ont trente bouquets sur la teste ; Les autres qui meritent mieux De six fois dix bouquets on pare : Mais ta valeur beaucoup plus rare T’en faict avoir trente plus qu’eux.
Devant un tel abaissement de toute poésie, l’esprit le plus scrupuleux peut sans hésitation décider que ces platitudes ne sont pas de l’auteur de Macette. En ses plus mauvais moments, Regnier n’est point tombé si bas, & c’est lui faire injure que de chercher sérieusement dans cet amas de rimes la part du poëte.
Il semble plus juste & plus conforme à la vérité de signaler, dans le manuscrit en question, les pièces recueillies déjà dans d’autres ouvrages. On en comptera quatre :
Le Combat de Regnier & de Berthelot, sous la date de 1607, les stances Encor que ton œil soit esteint, l’épigramme Lisette à qui l’on faisoit tort, & enfin le sonnet incomplet, Delos flotant sur l’onde[110].
Au delà de ces constatations, l’incertitude commence. Des pièces matériellement apocryphes se mêlent à des poésies que leur facture rend suspectes. La défiance naît de tous côtés & n’épargne même pas des morceaux qui ont quelque apparence d’authenticité, comme la lettre de 1609, Après avoir fort estriué, & l’épigramme de Margot[111].
Une dernière infidélité du manuscrit 12491, & la plus grave parce qu’elle dénote chez son auteur une ignorance inexplicable, vient discréditer encore les attributions qui portent le nom de Regnier. On lit en effet sous la date de 1613, à la fin des prétendues œuvres du poëte chartrain, une pièce qui n’est autre que la célèbre paraphrase de Malherbe sur le psaume Lauda anima mea Dominum.
Ne croyons plus mon ame aux promesses du monde.
Ces stances ont été publiées pour la première fois en 1626, dans le Recueil des plus beaux vers de messieurs Malherbe, Racan, &c. On les retrouve dans l’édition originale des poésies de Malherbe[112].
Ces investigations à toute extrémité, au delà même de l’œuvre de Regnier, ont été entreprises pour satisfaire les lecteurs curieux de tout ce qui concerne notre premier satirique. Après avoir cherché la vérité sur l’existence si peu connue du poëte chartrain, après avoir tenté une histoire des diverses éditions des satires, il nous restait encore à faire connaître les recueils imprimés & manuscrits où se trouve le nom de Regnier. En ceci surtout un redoublement de prudence nous était imposé. La restitution d’un texte a pour complément la suppression de tout ce qui peut paraître d’une authenticité suspecte, d’après les données de l’histoire ou suivant les règles du goût.

