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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07

ACTE IV.

Paulin Paris translation

SCÈNE PREMIÈRE.

(Le théâtre représente une salle gothique, dans le château de Siegendorf, auprès de Prague.)

Entrent ERIC et HENRICK, attachés à la maison du comte.

ERIC.

Ainsi, de meilleurs jours ont enfin lui; voici, dans ces murs, deux choses depuis long-tems désirées: des maîtres nouveaux, des accens d'une vive allégresse.

HENRICK.

Oui, quant à des maîtres. Ceux qui n'aspirent qu'après la nouveauté pouvaient bien désirer un changement, même au prix d'une tombe; mais quant aux fêtes, il me semble que le vieux comte Siegendorf savait exercer son hospitalité féodale aussi noblement que tout autre prince de l'empire.

ERIC.

Quant au service de la table et à l'offre de la coupe vermeille, nous l'avouons, il s'en acquittait fort bien; mais pour ce qui est des plaisirs et des joyeux exercices, sans lesquels les meilleures sauces semblent privées d'assaisonnement, nous en éprouvions la disette, ou du moins une très-modeste jouissance.

HENRICK.

Le vieux comte redoutait le tumulte des fêtes; êtes-vous sûr que celui-ci l'aime?

ERIC.

Jusqu'ici il a fait aussi bien preuve de courtoisie que de bonté; il a su capter l'amour de tout le monde.

HENRICK.

Mais à peine si son règne a dépassé la lune de miel, car la première année de souveraineté est comme celle du mariage; plus tard nous pourrons juger de ses dispositions réelles et de son caractère.

ERIC.

Puisse le ciel nous le conserver! Puis, après lui, nous aurons son brave fils, le comte Ulric.--Voilà un chevalier!--Quel malheur que la guerre ait cessé.

HENRICK.

Et pourquoi?

ERIC.

Regardez-le, et vous vous répondrez vous-même.

HENRICK.

Il est bien jeune, il est beau et vigoureux comme un jeune tigre.

ERIC.

Je ne reconnais pas, dans cette comparaison, le vassal fidèle.

HENRICK.

Mais le vassal sincère, peut-être.

ERIC.

Je l'ai dit: c'est un malheur que la guerre ait cessé. Dans les fêtes, qui peut-on comparer au comte Ulric, pour la noble fierté et cette dignité qui, sans offenser personne, en impose à tout le monde? Dans les violens exercices, qui sait comme lui manier l'épieu, attendre le sanglier mortellement blessé et frappant à droite et à gauche la meute des chiens? Qui sait monter à cheval, porter sur le poing un faucon, ou tenir l'épée comme lui? Quel panache a plus de nobles grâces que le sien?

HENRICK.

Aucun, je l'avoue. Mais ne craignez pas que la guerre se fasse trop long-tems attendre: il est capable de la faire pour lui-même, si déjà il ne l'a faite.

ERIC.

Que voulez-vous dire?

HENRICK.

Vous ne pouvez nier que les gens dont il s'entoure (et peu d'entre eux sont nés dans ses domaines) ne soient de ce genre de valets qui--(Il s'arrête.)

ERIC.

Eh bien?

HENRICK.

Qui ont échappé aux dangers de la guerre que vous aimez tant; car, semblable à bien d'autres mères, ses plus mauvais enfans sont ceux qu'elle gâte le plus.

ERIC.

Ce n'est pas le cas ici. Ils ont tous l'air de braves compagnons, tels que les aimait le vieux Tilly.

HENRICK.

Et qui aimait Tilly? Demandez-le aux bourgeois de Magdebourg;--ou qui aimait Wallenstein?--Ils sont allés--

ERIC.

Reposer; mais pour combien de tems? c'est ce que l'on ne pourrait dire.

HENRICK.

Je souhaite qu'ils nous fassent partager quelque chose de leur repos. La contrée, qui n'a de la paix que les apparences, est désolée par je ne sais quels brigands:--ils font des courses la nuit, et disparaissent avec le soleil; mais ils laissent après eux une désolation comparable aux effets de la plus ouverte guerre.

ERIC.

Mais le comte Ulric,--qu'a tout cela de commun avec lui?

HENRICK.

Avec lui! mais il--pourrait les prévenir. Vous le représentez comme amant de la guerre; que ne la fait-il donc à ces maraudeurs?

ERIC.

Vous pourriez le lui demander vous-même.

HENRICK.

J'aimerais autant demander au lion pourquoi il ne se nourrit pas de lait.

ERIC.

Mais le voici qui vient.

HENRICK.

Diable! au moins gardez-vous de parler.

ERIC.

Pourquoi devenez-vous si pâle?

HENRICK.

Ce n'est rien;--mais, je vous en conjure, silence!

ERIC.

Je le garderai sur ce que vous m'avez dit.

HENRICK.

Je vous assure que je ne voulais rien dire: c'était une plaisanterie, et voilà tout. Et s'il en eût été autrement, l'on sait qu'il va épouser l'aimable baronne Ida de Stralenheim, l'héritière du dernier baron; et l'on ne peut douter qu'elle n'adoucisse la dureté que les dernières guerres intestines ont jetée dans tous les caractères, surtout dans ceux qui naquirent au milieu d'elles, furent bercés, pour ainsi dire, sur les genoux de l'homicide, et arrosés d'un baptême de sang. Silence, je t'en prie, sur tout ce que je t'ai dit.

(Entrent Ulric et Rodolph.)

HENRICK.

Bonjour, comte!

ULRIC.

Bonjour, mon brave Henrick. Eric, tout est-il prêt pour la chasse?

ERIC.

Les chiens sont accouplés à l'entrée de la forêt; les vassaux déjà battent les buissons, et le tems est de bon augure. Faut-il donner le signal à la suite de votre excellence? Quel coursier voulez-vous monter?

ULRIC.

Le brun, Walstein.

ERIC.

Je crains qu'il ne soit pas encore remis des courses de lundi. La noble chasse, monseigneur! vous en avez frappé quatre de votre main.

ULRIC.

En effet, bon Eric; j'oubliais.--Je prendrai donc le gris, le vieux Ziska; il n'est pas sorti depuis quinze jours.

ERIC.

On va sur-le-champ le garnir. De combien de vassaux immédiats serez-vous escorté?

ULRIC.

Sur cela, je m'en rapporte à Weinbourg, notre écuyer.

(Eric sort.)

ULRIC.

Rodolph!

RODOLPH.

Monseigneur.

ULRIC.

Nous avons de mauvaises nouvelles de--(Rodolph montre du doigt Henrick.) Eh bien, Henrick, que faites-vous-là?

HENRICK.

J'attends vos ordres, monseigneur.

ULRIC.

Allez donc vers mon père, présentez-lui mes devoirs, et informez-vous s'il aurait quelque chose à me dire avant mon départ.

(Henrick sort.)

ULRIC.

Rodolph, nos amis ont éprouvé un échec sur les frontières de Franconie, et le bruit court que l'on doit fortifier la colonne envoyée contre eux. Je ne puis tarder à les rejoindre.

RODOLPH.

Attendez de nouveaux et de plus sûrs avis.

ULRIC.

Telle est mon intention.--En vérité, ce malheur ne pouvait tomber dans un tems plus inopportun pour tous mes projets.

RODOLPH.

Vous aurez de la peine à donner une excuse suffisante de votre départ au comte votre père.

ULRIC.

Oui; mais la situation précaire de notre domaine, dans la Haute-Silésie, justifiera et pourra dissimuler mon voyage. En attendant, pendant que nous serons à la chasse, vous réunirez les quatre-vingts hommes qui ont Wolff pour chef;--vous les ferez marcher par les forêts, vous savez?

RODOLPH.

Aussi bien que la nuit où nous--

ULRIC.

Nous en reparlerons après avoir couru une seconde fois les mêmes hasards, et avec le même succès. Quand vous serez arrivés, vous donnerez cette lettre à Rosenberg. (Il lui donne une lettre.) Ajoutez de vive voix, que je lui envoie ce faible renfort, sous votre conduite et celle de Wolff, comme l'avant-coureur de mon arrivée: parlez-lui de la peine que j'ai eue à les éloigner, dans un moment où mon père aime à s'entourer d'un bon nombre de vassaux, et quand la cloche va donner le signal de mon mariage, de ses fêtes, en un mot, de toutes les sottises qui accompagnent ordinairement l'absurde sottise conjugale.

RODOLPH.

Je pensais que vous aimiez la jeune et noble Ida.

ULRIC.

Je ne m'en défends pas; mais il n'en faut pas conclure que je prétende lier mes jeunes et glorieuses années, si fugitives, si impatientes de contrainte, avec la ceinture d'une dame, fût-ce même de Vénus.--Je l'aime comme doivent être aimées les femmes, sincèrement et sans partage.

RODOLPH.

Et pour toujours?

ULRIC.

Je le pense; car je n'aime rien qu'elle.--Mais je n'ai pas le tems de m'arrêter à ces hochets de tendresse: nous avons à faire de grandes choses avant peu. Éloigne-toi rapidement, cher Rodolph!

RODOLPH.

À mon retour, cependant, je trouverai la baronne Ida transformée en comtesse Siegendorf.

ULRIC.

Peut-être. Mon père le désire, et sérieusement cela est d'une bonne politique; cette union avec le dernier rejeton de la branche rivale, d'un seul coup, réconcilie l'avenir et jette un voile sur le passé.

RODOLPH.

Adieu!

ULRIC.

Arrête encore:--il vaut mieux demeurer ensemble jusqu'à l'ouverture de la chasse. Nous nous quitterons ensuite, toi, pour suivre mes instructions.

RODOLPH.

Fort bien; mais pour revenir--ce fut un trait de véritable bonté, chez le comte votre père, d'envoyer chercher, à Kœnigsberg, cette belle orpheline, et de la recevoir comme sa fille.

ULRIC.

Bonté surprenante; en égard surtout à l'ancienne haine qui, jusqu'alors, divisait les deux familles.

RODOLPH.

Le dernier baron mourut d'une fièvre, n'est-ce pas?

ULRIC.

Et comment pourrais-je le savoir?

RODOLPH.

J'ai entendu murmurer qu'il y avait eu dans sa mort quelque chose d'étrange, et que même on savait à peine le lieu où elle était arrivée.

ULRIC.

C'était quelque village obscur sur la frontière de Saxe ou de Silésie.

RODOLPH.

N'a-t-il donc pas laissé de testament,--quelques mots d'adieux?

ULRIC.

Je n'étais ni son notaire, ni son confesseur: je ne saurais donc le dire.

RODOLPH.

Ah! voici madame Ida.

(Entre Ida Stralenheim.)

ULRIC.

Vous êtes matinale, mon aimable cousine!

IDA.

Je le suis trop, cher Ulric, si je vous interromps. Pourquoi m'appelez-vous donc cousine?

ULRIC, souriant.

Ne l'êtes-vous pas?

IDA.

Oui; mais je n'en aime pas le nom: il semble qu'il me glace, comme si vous ne songiez, en le prononçant, qu'à notre généalogie, et que vous pesiez notre sang.

ULRIC, interdit.

Votre sang!

IDA.

Pourquoi le vôtre a-t-il cessé d'animer vos joues?

ULRIC.

Oui?--Je suis pâle?

IDA.

Sans doute; mais non! il revient comme un torrent, et colore jusqu'à votre front.

ULRIC, se remettant.

Et s'il avait fui, c'est que votre présence seule l'avait refoulé vers mon cœur, qui ne bat que pour vous, chère cousine!

IDA.

Cousine? encore!

ULRIC.

Eh bien, je vous donnerai le nom de sœur.

IDA.

J'aime encore moins ce nom.--Je voudrais qu'il n'y eût entre nous aucun lien de parenté.

ULRIC, d'une voix sombre.

Oui, plût à Dieu!

IDA.

Ah ciel! et vous aussi; vous souhaitez cela?

ULRIC.

Adorable Ida! puis-je autre chose que répéter chacun de vos vœux?

IDA.

Oui, Ulric; mais les miens n'étaient pas accompagnés des mêmes regards; à peine connaissais-je ce que je disais: soyez mon frère, mon cousin, ce que vous voudrez, pourvu que vous soyez pour moi quelque chose.

ULRIC.

Vous serez tout,--tout pour moi.

IDA.

C'est déjà ce que vous êtes à mes yeux; mais je puis attendre.

ULRIC.

Chère Ida!

IDA.

Oui; appelez-moi Ida, votre Ida; car je veux être à vous, à vous seul.--Il est vrai que je n'ai personne au monde que vous, depuis que mon pauvre père--(Elle s'arrête.)

ULRIC.

Vous avez le mien,--et moi-même.

IDA.

Cher Ulric! combien je regrette que mon père ne puisse être témoin de notre bonheur! Il n'y manque que sa présence.

ULRIC.

Vous dites vrai!

IDA.

Vous l'auriez aimé, et lui-même vous eût chéri; car les braves se recherchent mutuellement. Son extérieur était bien un peu froid, et son ame fière (comme le lui permettait sa haute naissance); mais sous cette enveloppe sévère...--Ah! si vous vous étiez connus, si vous aviez pu être à ses côtés dans son dernier voyage, il ne serait pas mort sans que la voix d'un seul ami ait adouci ses derniers momens.

ULRIC.

Qui dit cela?

IDA.

Quoi!

ULRIC.

Qu'il soit mort seul?

IDA.

La commune rumeur, et la disparition de ses valets. Il fallait que la fièvre dont mon père mourut victime fût bien cruelle, pour n'en avoir épargné aucun.

ULRIC.

S'ils étaient près de lui, il n'a pu mourir seul et délaissé.

IDA.

Hélas! qu'est-ce qu'un valet près d'un lit de mort, quand les yeux se lèvent une dernière fois, dans le vain espoir de rencontrer ceux d'un ami?--On dit qu'il est mort d'une fièvre.

ULRIC.

On dit! rien n'est plus sûr.

IDA.

J'ai quelquefois rêvé qu'il n'en était rien.

ULRIC.

Les songes sont autant de chimères.

IDA.

Et, cependant, je le vois--comme je vous vois.

ULRIC.

Où le voyez-vous?

IDA.

Dans le sommeil.--Je le vois étendu, pâle, ensanglanté, et derrière lui un homme avec un couteau levé.

ULRIC.

Un homme! Vous ne voyez pas ses traits?

IDA, jetant les yeux sur lui.

Non! mais, grand Dieu!--et vous?

ULRIC.

Que voulez-vous dire?

IDA.

C'est que vos regards semblaient désigner un meurtrier.

ULRIC, avec agitation.

Ida, ceci est un pur enfantillage. À ma honte, je sens que vos faiblesses me gagnent; j'y deviens sensible, sans doute parce que tout doit être commun entre nous. Je t'en prie, chère enfant, changeons--

IDA.

Enfant! J'ai plus de quinze ans, l'avez-vous oublié? (Le cor retentit.)

RODOLPH.

Entendez-vous, monseigneur, le cor!

IDA, avec dépit à Rodolph.

Qu'aviez-vous besoin de le lui dire? Croyez-vous qu'il ne l'entendrait pas sans écho?

RODOLPH.

Pardonnez-moi, noble dame!

IDA.

J'y consens; mais à une condition: c'est que vous m'aiderez à détourner le comte Ulric de la chasse de ce jour.

RODOLPH.

Madame, vous n'avez pas besoin de mon secours.

ULRIC.

Je ne puis, en ce moment, m'en dispenser.

IDA.

Mais vous vous en dispenserez.

ULRIC.

Moi!

IDA.

Oui, ou vous n'êtes pas un chevalier loyal.--Allons, cher Ulric! cédez-moi en cela, et pour un seul jour; aussi bien, le tems est lourd, et vous êtes devenu tout-à-coup si pâle...

ULRIC.

Vous plaisantez.

IDA.

Non, vraiment: demandez à Rodolph.

RODOLPH.

En effet, monseigneur, vous avez, en un quart-d'heure, changé plus que je ne vous ai vu changer en plusieurs années.

ULRIC.

Ce n'est rien; mais si vous disiez vrai, l'air me remettrait bien vite. Je suis un véritable caméléon: je ne vis qu'en pleine campagne. Vos fêtes, dans l'intérieur des: châteaux, vos nombreux banquets n'ont aucun attrait pour moi:--je suis un amant des forêts; j'aime à respirer sur les sommets des montagnes; en un mot, j'aime tout ce qu'aiment les aigles.

IDA.

Vous n'avez pas, j'espère ses goûts carnassiers?

ULRIC.

Chère Ida, souhaite-moi une bonne chasse; et je rapporterai six hures de sangliers pour trophée.

IDA.

Ainsi, vous ne voulez pas rester? Non, vous n'irez pas! Venez; pour vous plaire, je chanterai.

ULRIC.

Ida, vous serez difficilement l'épouse d'un soldat.

IDA.

Je ne souhaite pas non plus de l'être; la guerre est pour long-tems terminée, et vous pourrez demeurer en paix dans vos domaines.

(Entre Werner, comte Siegendorf.)

ULRIC.

Bon jour, mon père; désolé de ne vous voir qu'un instant.--Mais vous avez entendu le cor, les vassaux attendent.

SIEGENDORF.

Eh bien! qu'ils attendent.--Vous oubliez que c'est demain, dans Prague, un grand jour de fête; on y doit célébrer le retour de la paix. L'ardeur avec laquelle vous vous laissez entraîner à la chasse ne vous permettrait pas de revenir aujourd'hui; et, dans le cas contraire même, vous reviendriez trop fatigué pour être demain en état de tenir votre rang parmi la noblesse.

ULRIC.

Vous pourrez bien vous-même, comte, nous représenter tous les deux.--Je ne suis pas curieux, vous le savez, de toutes ces réunions.

SIEGENDORF.

Non, Ulric; il serait peu convenable que, seul de toute notre jeune noblesse,--

IDA.

Et le plus noble de tous par son maintien et ses habitudes.

SIEGENDORF, à Ida.

Oui, ma chère enfant, bien que votre franchise soit un peu singulière dans une belle demoiselle.--Ulric, souviens-toi de notre position; nous avons bien tard reconquis nos droits. Crois-moi, on remarquerait dans chaque maison, et surtout dans la nôtre, que l'un de nous a négligé de se rendre à pareille fête et dans un pareil moment. D'ailleurs, le ciel qui nous a rendu le repos au même instant qu'il le répand sur tout l'univers, a pour nous un double droit aux actions de grâce: pour notre pays d'abord, ensuite pour nous avoir fait partager ses bénédictions.

ULRIC, à part.

Quoi! dévot.--Eh bien, monsieur, j'obéirai.--(À l'un des valets.) Ludwig, renvoyez la suite.

IDA.

Ainsi, vous lui accordez ce que je vous ai vainement demandé pendant une heure.

SIEGENDORF, souriant.

Ma belle révoltée, vous n'êtes pas jalouse de moi, j'espère? Quel autre que vous justifierait ainsi la désobéissance? Mais ne craignez rien; vous saurez bientôt lui faire reconnaître une autorité plus tendre et mieux assurée.

IDA.

C'est maintenant que je voudrais le régler.

SIEGENDORF.

Vous devriez, en attendant, régler votre harpe qui soupire après vous dans l'appartement de la comtesse. Cette dernière se plaint que vous négligiez votre musique: elle vous attend.

IDA.

Adieu donc, mon cher parent! Ulric, vous me suivez, vous venez m'entendre?

ULRIC.

Dans un instant.

IDA.

Soyez-en sûr, ma voix sera plus agréable que celle de vos cors; je désire que vous ayez la précision de ma harpe: je jouerai la marche du roi Gustave.

ULRIC.

Et pourquoi pas celle du vieux Tilly?

IDA.

De ce monstre! non, certainement. J'imaginerais que mes cordes expriment des hurlemens plutôt que des sons harmonieux. Comment, d'ailleurs, rappeler sur mon instrument quelque chose de lui?--Mais hâtez-vous de me joindre; votre mère sera ravie de vous recevoir.

(Ida sort.)

SIEGENDORF.

Ulric, je désire vous parler seul.

ULRIC.

Mon tems est tout à vous.--(À part à Rodolph.) Rodolph, partez! faites ce que je vous ai recommandé; et que Rosemberg ait soin de me répondre avec toute la promptitude possible.

RODOLPH.

Comte Siegendorf, avez-vous quelques ordres à me donner? je pars en ce moment pour la frontière.

SIEGENDORF, en tressaillant.

Ah!--Où? Et quelle frontière?

RODOLPH.

Celle de Silésie, en allant--(À part à Ulric.) Où dirais-je?

ULRIC, à part, à Rodolph.

Hambourg.--Ce mot, je l'espère, va couper court à ses questions.

RODOLPH.

Comte, à Hambourg.

SIEGENDORF, agité.

Hambourg! Non, je n'ai rien à y faire; je n'ai aucune connaissance dans cette ville. Le ciel donc vous conduise.

RODOLPH.

Et vous conserve, comte Siegendorf.

(Rodolph sort.)

SIEGENDORF.

Ulric, cet homme, qui vient de sortir, est l'un de ces étranges compagnons dont je désire vous entretenir en ce moment.

ULRIC.

Monseigneur, c'est un noble de race, et des premières familles de Saxe.

SIEGENDORF.

Je ne dis rien de sa naissance, mais de lui personnellement. On en parle assez légèrement.

ULRIC.

Comme de la plupart des hommes. Le roi, lui-même, n'est pas à l'abri des calomnies de son chambellan, ou des sarcasmes du dernier courtisan qui lui aura dû sa fortune ou sa grandeur.

SIEGENDORF.

Franchement, le monde parle plus que légèrement de ce Rodolph: il fait, dit-on, cause commune avec les bandes noires qui désolent encore en ce moment la frontière.

ULRIC.

Et vous ajoutez foi au monde?

SIEGENDORF.

Dans le cas présent,--oui.

ULRIC.

Je croyais que vous le connaissiez assez bien pour ne prendre, dans aucun cas, son accusation pour une sentence.

SIEGENDORF.

Mon fils! je comprends; vous faites allusion à--Mais la destinée m'avait pris dans ses toiles d'araignée, et comme tous les misérables, je ne pouvais que m'y débattre, sans parvenir à les rompre. Que mon exemple vous serve, Ulric! Vous avez vu l'abîme où les passions m'avaient précipité; vingt années de misère et de faim ne l'ont pas fermé;--vingt mille d'une autre vie (ou même de celle-ci, car le remords transforme pour moi chaque moment en autant d'années); vingt mille années ne pourraient effacer et expier la honte d'un seul instant. Ulric, écoutez les avis d'un père!--Je n'ai rien appris du mien, et vous voyez ce que je suis.

ULRIC.

Je vois l'heureux, le bien-aimé Siegendorf, maître d'un apanage de prince, honoré de ceux qu'il gouverne et de ceux qui partagent son rang.

SIEGENDORF.

Ah! peux-tu parler de mon bonheur, quand tu m'inspires tant de craintes? de l'affection dont je suis l'objet, quand toi tu ne m'aimes pas! Oui, tous les cœurs, excepté un seul, sont portés à me chérir;--mais qu'importe, si celui de mon enfant est de glace?--

ULRIC.

Qui ose dire cela?

SIEGENDORF.

Personne encore que moi-même. Je le vois,--je le sens,--plus douloureusement que ne le ferait un ennemi mortel, qui, votre épée dans le cœur, prononcerait les mêmes paroles. Chez moi, la douleur survit à la blessure.

ULRIC.

Vous vous trompez: seulement, mon naturel ne comporte pas les démonstrations sentimentales. Et comment en serait-il autrement, après être resté douze ans loin de mes parens?

SIEGENDORF.

Mais ces douze années d'absence ne couraient-elles pas également pour moi?--Au reste, je te fais de vaines remontrances;--jamais elles n'ont pu mettre le moindre frein au naturel.--Je change de sujet. Je reviens à ces jeunes nobles, d'un nom distingué, mais d'une conduite équivoque (oui, fort équivoque, si l'on en croit les bruits publics); ces nobles, dis-je, que tu aimes à fréquenter, te conduiront--

ULRIC, avec impatience.

Je ne serai conduit par personne.

SIEGENDORF.

Je désirerais du moins te voir dédaigner de conduire les autres. Quoi qu'il en soit, pour t'arracher aux écueils de la jeunesse et d'un caractère trop impérieux, j'ai jugé à propos de te proposer d'épouser la jeune Ida,--tu sembles ressentir de l'amour pour elle.

ULRIC.

Je vous ai dit que je suivrais vos ordres, quand il faudrait prendre pour femme Hécate.--Un fils peut-il faire davantage?

SIEGENDORF.

C'est trop parler que de parler ainsi. Il n'est pas de ton âge et de ton caractère de témoigner tant de froideur, et d'adopter avec tant d'insouciance un nouvel état qui, d'ordinaire, flétrit ou ranime le bonheur des hommes; car l'oreiller de la gloire n'invite pas au repos, quand l'amour refuse d'y incliner ses joues. Pour toi, mon fils, tu sembles dominé par une force invincible, par je ne sais quel démon qui jette son fiel sur chacune de tes pensées. Tu aurais dû me dire: «J'aime la jeune Ida, et je l'épouserai;» ou bien: «Je ne l'aime pas, et toutes les puissances de la terre ne pourront jamais me rapprocher d'elle.» Voilà la réponse que j'aurais voulue.

ULRIC.

Vous vous êtes marié par amour?

SIEGENDORF.

Oui, et ta mère fut ma seule consolation dans mes nombreuses infortunes.

ULRIC.

Et sans ce mariage d'inclination, combien d'infortunes de moins?

SIEGENDORF.

Toujours des réflexions qui ne conviennent ni à votre âge ni à votre naturel! Qui jamais, à vingt ans, a pu parler ainsi?

ULRIC.

N'avez-vous pas toujours cherché à me mettre en garde contre votre exemple?

SIEGENDORF.

Vous êtes un sophiste bien jeune! En un mot, aimez-vous, ou n'aimez-vous pas Ida?

ULRIC.

Il importe peu, si je suis également prêt à vous obéir en l'épousant.

SIEGENDORF.

Peu! pour vous, sans doute; mais il s'agit, pour elle, de toute la vie. Elle est jeune;--ravissante de beauté;--elle vous adore; elle possède toutes les qualités qui peuvent donner le bonheur, tel que nous l'entrevoyons quelquefois dans nos rêves, tel que ne peuvent le dépeindre les poètes; en un mot, capable de faire oublier la sagesse, si ce n'était déjà être sage que d'aimer la beauté vertueuse. Or, le don d'un pareil bonheur mérite bien un peu de retour. Je ne voudrais pas que son cœur pût être brisé par un homme dont le cœur est insensible, ou la voir se flétrir sur sa tige, comme la rose que les contes orientaux nous peignent abandonnée par l'oiseau qu'elle avait pris pour un rossignol. Elle est--

ULRIC.

Elle est la fille de Stralenheim, mort votre ennemi. Néanmoins je l'épouserai; bien qu'à dire vrai, je sois loin en ce moment d'éprouver un vif entraînement vers les unions de ce genre.

SIEGENDORF.

Mais, enfin, elle vous aime.

ULRIC.

Je l'aime également; c'est pourquoi je voudrais y songer encore.

SIEGENDORF.

Hélas! ce n'est pas ainsi qu'a jamais parlé l'amour.

ULRIC.

Il est donc tems qu'il commence; qu'arrachant le bandeau de ses yeux, il considère les liens dans lesquels il se jette. Jusqu'à présent il a toujours joué à colin-maillard.

SIEGENDORF.

Consentez-vous?

ULRIC.

J'ai consenti, et je consens encore.

SIEGENDORF.

Fixez donc le jour.

ULRIC.

Il est d'usage, et sans doute plus convenable, d'en laisser le soin à la dame.

SIEGENDORF.

Je m'en chargerai donc pour elle.

ULRIC.

Je n'oserais en tant faire pour aucune femme; et comme je ne voudrais pas subir un refus, quand elle aura prononcé ses intentions je prononcerai les miennes.

SIEGENDORF.

Mais il est de votre devoir de lui faire la cour.

ULRIC.

Comte, c'est un mariage de votre façon, qu'elle se contente de votre cour; mais, pour mieux vous plaire, je vais aller rendre mes devoirs à ma mère, qui, dans ce moment, vous le savez, est avec Ida.--Que voulez-vous de plus? Vous m'avez empêché de me livrer à de généreux exercices, loin des murailles d'un château, j'ai obéi; vous m'ordonnez de me transformer en courtisan, de relever des gants, des éventails, des aiguilles, que sais-je? d'écouter, en extase, des chants et des instrumens; de mendier des sourires, de murmurer de gracieuses niaiseries, de m'arrêter sur des yeux de femme, comme s'ils étaient les étoiles de nos destinées.--Que peut-on exiger de plus d'un fils ou d'un homme?

(Il sort.)

SIEGENDORF, seul.

Beaucoup trop!--Trop de respect et trop peu d'amour; il me paie en une monnaie à laquelle je ne puis prétendre: car telle est ma cruelle destinée, qu'il m'a, jusqu'à présent, été défendu de remplir les devoirs de père. Mais il me refuse l'amour auquel j'aurais des droits, pour la sollicitude constante que m'inspirait son absence, pour les larmes que son retour me fit répandre; et maintenant, je l'ai retrouvé: mais comment! soumis, mais glacial; respectueux à mon égard, mais sans abandon; distrait, mystérieux;--toujours éloigné de ma personne, souvent emporté dans de longues courses: dans quels lieux?--nul ne le sait,--dans la société des jeunes nobles les plus désordonnés; bien que, pour lui rendre justice, il ne soit jamais descendu jusqu'à leurs grossiers plaisirs: et cependant il existe entre eux un lien que je ne puis démêler. Ils ont les yeux fixés sur lui,--ils le consultent,--l'environnent comme un chef; mais avec moi, il est sans confiance! Pourrais-je donc espérer autre chose après...--Eh quoi! la malédiction de mon père descendrait-elle jusque sur mon fils? ou bien le Hongrois, reviendrait-il verser un nouveau sang? ou bien--l'ombre de Stralenheim, pénétrant dans ces murs, y viendrait-elle punir et l'assassin et celui--qui, sans le frapper, ouvrit pour lui la porte de la mort? Ce n'était pas notre crime; tu étais notre ennemi, et cependant je t'épargnai quand ma perte n'était retardée que par ton sommeil, quand ton réveil devait la consommer! Je ne pris...--or maudit! mes mains t'ont saisi comme un poison; je n'ose ni me servir ni me séparer de toi; il me semble que tu dois souiller toutes les mains comme la mienne. Et cependant, que n'ai-je pas fait pour expier cette bassesse et le malheur de ton maître!... Bien qu'il ne soit pas mort par moi, ou par les miens, j'ai montré pour sa mémoire le respect d'un frère; j'ai recueilli sa fille orpheline; je chéris son Ida comme l'un de mes propres enfans.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.

Si votre excellence le permet, l'abbé que vous avez demandé attend qu'il vous plaise de le voir.

(Le domestique sort.--Entre le Prieur Albert.)

LE PRIEUR ALBERT.

Paix dans ces murs, et à tout ce qu'ils renferment!

SIEGENDORF.

Soyez le bien venu, mon père. Puissent vos prières être exaucées!--Tous les hommes en ont besoin, et moi--

LE PRIEUR ALBERT.

Vous avez les premiers droits à toutes les prières de notre communauté. Érigé par vos ancêtres, notre couvent est encore protégé par leurs enfans.

SIEGENDORF.

Oui, bon père; continuez-nous chaque jour vos prières, dans ces malheureux tems d'hérésie et de carnage, bien que le schismatique Gustave de Suède soit parti--

LE PRIEUR ALBERT.

Pour l'éternel séjour des mécréans, où sont à jamais les tourmens et les supplices, les grincemens de dents, les pleurs de sang, les feux éternels, et les vers qui ne meurent pas.

SIEGENDORF.

Je le crains, mon père, et pour détourner ces angoisses de la tête d'un homme qui, bien que l'un de nos plus irréprochables chrétiens, est cependant mort sans recevoir les derniers et précieux secours de l'église, pour un homme dont l'ame subit les expiations du purgatoire, voici un don que je vous prie d'employer à dire des messes pour son ame.

(Siegendorf lui présente l'or qu'il avait pris à Stralenheim.)

LE PRIEUR ALBERT.

Comte, si je l'accepte, c'est parce que je sais qu'un refus vous offenserait. Croyez-moi, cette nouvelle largesse ne sera employée qu'en aumônes, et chaque messe n'en sera pas moins chantée en l'honneur du défunt. Notre maison n'a plus besoin de dons, grâce à vos ancêtres, qui l'ont jadis convenablement dotée; mais en toutes choses, notre devoir est d'obéir à tous ceux de votre famille. Pour qui faudra-t-il dire ces messes?

SIEGENDORF, hésitant.

Pour--pour--le défunt.

LE PRIEUR ALBERT.

Son nom?

SIEGENDORF.

C'est une ame, et non pas un nom, que je voudrais sauver de la perdition.

LE PRIEUR ALBERT.

Je ne prétends pas pénétrer votre secret. Nous prierons donc pour un inconnu, comme nous l'eussions fait pour le plus fameux héros.

SIEGENDORF.

Mes secrets! je n'en ai pas; mais, mon père, celui qui n'est plus pouvait en avoir un; ou du moins, il a légué--non, il n'a rien légué;--c'est moi qui ai destiné cette somme à des œuvres pieuses.

LE PRIEUR ALBERT.

C'est une œuvre méritoire, à l'intention des amis dont la mort nous a séparés.

SIEGENDORF.

Mais celui auquel je la destine, loin d'être mon ami, était mon ennemi mortel, et le plus acharné.

LE PRIEUR ALBERT.

Mieux encore! Employer notre fortune pour ouvrir le ciel aux ames de nos ennemis trépassés, c'est une action digne de ceux qui pouvaient leur pardonner de vivre.

SIEGENDORF.

Mais, cet homme, je ne lui ai pas pardonné: je lui ai, jusqu'à la fin, rendu la haine qu'il me portait. En ce moment encore, je ne l'aime pas; mais--

LE PRIEUR ALBERT.

Plus admirable encore! c'est pure religion! Vous avez l'espoir d'arracher à l'enfer celui que vous haïssez.--Charité tout-à-fait évangélique;--et bien plus, avec l'or qui vous appartient!

SIEGENDORF.

Mon père, ce n'est pas mon or.

LE PRIEUR ALBERT.

L'or de qui donc? Vous dites qu'il n'a pas fait de legs.

SIEGENDORF.

Il importe peu.--Soyez seulement persuadé que celui auquel il appartenait n'en a plus besoin, sinon pour obtenir vos prières: cet or est à vous ou à Dieu.

LE PRIEUR ALBERT.

N'y a-t-il pas sur lui du sang?

SIEGENDORF.

Non; mais quelque chose de pire encore:--une honte éternelle!

LE PRIEUR ALBERT.

Celui auquel il appartenait est-il mort dans son lit?

SIEGENDORF.

Dans son lit?--hélas! oui.

LE PRIEUR ALBERT.

Mon fils, vous retombez dans le péché de la haine, si vous regrettez que votre ennemi ne soit pas mort ensanglanté.

SIEGENDORF.

Il n'a perdu la vie qu'avec son sang.

LE PRIEUR ALBERT.

Vous disiez qu'il était mort, non pas dans un combat, mais dans son lit.

SIEGENDORF.

Il est mort, à peine sais-je comment;--mais--il fut poignardé dans les ténèbres, tué sur son oreiller par un assassin.--Oh! regardez-moi, vous le pouvez! je ne suis pas cet homme; et, sur ce point, je puis soutenir vos yeux, comme un jour je soutiendrai ceux de Dieu.

LE PRIEUR ALBERT.

Mais n'est-il pas mort par votre entremise, vos hommes, ou quelqu'un de vos instrumens?

SIEGENDORF.

Non, par le Dieu qui voit et punit tout.

LE PRIEUR ALBERT.

Ne connaissez-vous pas celui qui l'a frappé?

SIEGENDORF.

Je pourrais bien le désigner, mais il m'est étranger; jamais il n'eut avec moi le plus faible rapport: je ne l'ai vu qu'une seule fois.

LE PRIEUR ALBERT.

Ainsi, vous êtes entièrement innocent?

SIEGENDORF, avec vivacité.

Est-il bien vrai que je le sois?--répétez-le!

LE PRIEUR ALBERT.

Vous l'avez dit, et vous le savez mieux que personne.

SIEGENDORF.

Mon père! je n'ai rien déguisé; je n'ai dit que la vérité, sinon toute la vérité. Cependant, puis-je dire que je suis innocent, quand le sang de cet homme pèse sur mon cœur, comme si je l'avais répandu, bien que je ne l'aie pas fait, au nom du Dieu qui abhorre le sang.--Bien plus, je l'ai épargné dans un tem où je pouvais,--ou peut-être je devais le verser (si l'intérêt de notre conservation peut jamais nous absoudre d'employer de tels moyens de défense contre un ennemi tout-puissant). Mais priez pour lui, pour moi, pour toute ma famille; car bien que je sois innocent, j'éprouve, j'ignore pourquoi, une sorte de remords, comme s'il avait cessé de vivre par mon crime ou celui des miens. Priez pour moi, mon père! Jusqu'à présent, mes prières ont été vaines.

LE PRIEUR ALBERT.

Je le ferai. Reprenez courage! vous êtes innocent, vous devez retrouver le calme de l'innocence.

SIEGENDORF.

Mais le calme n'est pas toujours accordé à l'innocence: je le sens par moi-même.

LE PRIEUR ALBERT.

Il ne manque pas de l'être dès que l'ame est rassurée sur elle-même. Souvenez-vous de la solennité qui doit demain vous appeler au milieu de nos plus illustres seigneurs, vous et votre intrépide fils. Reprenez votre sérénité; et, dans l'instant où s'élèveront vers le ciel de générales actions de grâces, pour le terme d'une guerre sanguinaire, sachez détourner vos pensées du souvenir d'un meurtre que vous n'avez pas commis: ce serait témoigner trop de scrupule. Prenez confiance, oubliez ces tristes tableaux, et n'usurpez pas sur les criminels des remords qui ne conviennent qu'à eux.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

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