Note (retour) — PRÉFACE.
Paulin Paris translation
Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur le papier leurs inspirations, et peut-être sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils aimèrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées à des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans leur sein, et rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint leur front du terrestre laurier; mais cent fois plus heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des passions et par les faiblesses attachées à la gloire, ne conquièrent une haute renommée qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs poètes qui n'en portent pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon dans ce génie créateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire; qui tend à vivre par delà sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible supplice est le salaire des plaisirs donnés aux hommes? Les vautours dévorent les entrailles de celui qui a vainement rendu à la terre un sublime bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans cesse battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur qui se dégage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme presque en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que revêtent leurs créations, sont tous de véritables bardes. Le buste de marbre que le ciseau anima peut, sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau peut douer de la vie, ou déifier cette toile qui brille d'une beauté tellement surhumaine que ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine ne violent pas le sacré commandement; car le ciel même est là transporté, transfiguré. Les accens de poésie qui ne peuplent que l'air de notre pensée et des êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus. Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le péril, et, consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas! le désespoir et le génie sont trop souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grèce. Vous serez instruits par les ruines à ressusciter du moins les formes grecques du sein de leur décadence; enfin, les ames des Romains revivront dans des statues romaines taillées par les mains italiennes. Des temples, plus élevés que les temples antiques, donneront de nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère Panthéon est encore debout, un dôme 91, son image, s'élancera jusqu'aux cieux 92; dôme dont la base est une église immense qui surpasse tout ce qui fut auparavant, et où les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, où toutes les nations viennent déposer et racheter leurs péchés comme à la vaste entrée du ciel; et cet architecte hardi à qui sera confié le soin téméraire d'élever ce monument, cet homme, que tous les arts reconnaîtront comme leur maître, soit que du chaos de marbre où il plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu 93 dont la voix entraîne Israël hors d'Égypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que son pinceau étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant le trône du suprême juge 94, et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il bâtisse des temples de grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le germe de ses grandes pensées, oui, de moi, le Gibelin 95, qui ai traversé les trois royaumes de l'empire de l'éternité. Au milieu du cliquetis des épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge que je prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux arts; et, tandis que les nations gémissent sous le faix du malheur, le génie de ma patrie s'élèvera, tel qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les yeux par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, répand dans les airs son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se sévreront de sang une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur la pierre; et ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés à l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent. L'art, abusé dans sa reconnaissance, élèvera des emblèmes et des monumens en l'honneur des tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux pontifes orgueilleux 96 qui n'emploient l'homme de génie que comme la plus vile brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir nos besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui travaille pour les nations sera pauvre, peut-être, mais libre; celui qui fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui, habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa porte, une posture humble et servile. Oh! puissance suprême qui règles toute chose et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur la terre se manifeste de la manière la plus semblable au tien dans le ciel, soient eux-mêmes si loin de tes divers attributs, foulent aux pieds les têtes humiliées devant eux, et nous assurent ensuite que leurs droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renommée, ceux à qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples répètent le nom, doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans la peine, ou bien marcher à la grandeur par les chemins de la honte, porter un stigmate plus profond, une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou, en les y laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations, soutenir au fond de leurs ames une plus rude épreuve, le combat intérieur de passions profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colère de mes vers, et la haine de tes injustices, grossie, d'année en année, par de nouvelles malédictions, survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à ton orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même, au plus infernal de tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'état; car le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le cèdent à ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt; d'ailleurs, dans tout ce qui force les hommes à se haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en discorde, en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs nées de l'incestueux commerce de la mort et du péché 97, dans l'art de l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le frère du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupiré, comme le captif qui travaille à son évasion, pour te revoir en dépit de tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les mers, les montagnes, ou plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que fût son destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir où il naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras à honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait; mon peuple 98?» Tous tes châtimens sont sévères; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine; car tout ce qu'un citoyen peut être, je le fus: élevé par ta volonté, tout à toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu as dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir l'éternelle barrière élevée entre nous; je mourrai seul, regardant, avec l'œil sombre d'un prophète, ces jours de malheur révélés aux ames privilégiées, et prédisant ces jours à des hommes qui n'entendront pas plus que dans les anciens âges, jusqu'à ce que l'heure soit venue où la vérité frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche à reconnaître le prophète dans sa tombe.