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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04

Note (retour) — PRÉFACE.

Paulin Paris translation

Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal? pestes, princes, étrangers et glaives, vases de colère ne se vidant que pour se remplir et déborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule à mon œil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez d'espace pour écrire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui, tout a été gravé, mais non par le burin de l'homme, là où prennent naissance les soleils et les astres les plus lointains. Déployée comme une bannière, à la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos mille années de misère; et l'écho de nos gémissemens se prolonge à travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent frappe les cordes de la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'élèvera sur les voix des séraphins, et ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble de tes enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité au sentiment et à la souffrance; oui, quelles que puissent être les railleries des superbes, et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est à toi, ma patrie, terre jadis aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que j'ai de lire dans l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je ne peux que prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, après un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et de parler, et m'accorde pour récompense de ne pas y survivre: mon cœur sera brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je déroule de nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les éclairs qui étincellent dans tes ténèbres, saisir un rayon de douce lumière; dans ta nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores; sur ta tombe se penche une statue dont la beauté défie la mort; de tes cendres s'élèvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans, généreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont de l'été. Tes fils font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur les mers lointaines 83; découvrent des mondes nouveaux qui prennent leur nom 84; c'est pour toi seule que leur bras est impuissant; et toute ta récompense est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux, mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la même? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand homme--qui peut-être est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra libre, qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé par les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant éclairer tout ton horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être respirées que par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison. Cependant, au milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité, quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera l'oreille; maints poètes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large; ce même ciel dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera leur verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux; harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns la liberté; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrépidité du roi des airs: leur vol sera plus près de la terre. Combien de phrases sublimes seront prodiguées à quelque petit prince avec une profusion adulatrice! Le langage, éloquemment faux, trahira l'avilissement du génie, qui, comme la beauté, oublie trop souvent le respect qu'il se doit à lui-même, et regarde la prostitution comme un devoir. Celui qui entre comme hôte dans le palais d'un tyran 85, devient aussitôt un esclave; ses pensées sont la proie d'autrui; et le jour qui voit le captif attaché à la chaîne 86, le voit soudain moitié moins homme;--la castration de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin du trône, perd sa verve, obligée à plaire.--Quelle tâche servile, que de ne travailler qu'à plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre trop long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince; trouver et saisir, par force ou ruse 87, quelque sujet heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux accens de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours de faillir: comme il craint qu'une noble pensée, par une rébellion céleste, ne s'élève dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme parlait l'orateur athénien, avec des cailloux dans la bouche, afin que la vérité ne puisse bégayer dans son style. Mais dans la longue file des faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un d'eux 88, prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalité de larmes; l'Italie le saluera comme le chef des poètes-amans, et le chant de liberté, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspiré, lui vaudra encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard naîtront, sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands que lui: le monde lui avait souri; mais eux, ils seront persécutés jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que poussière, et qu'ils soient venus reposer avec moi. Le premier 89 créera une époque avec sa lyre, et remplira l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble à l'arc-en-ciel; le feu de son génie est immortel comme celui du ciel; sa pensée est emportée d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le poème ses charmantes ailes; et l'art lui-même semblera devenir nature, tant le rêve brillant du poète aura de transparence!--Le second 90, sur un ton plus tendre et plus triste, épanchera son ame sur Jérusalem; lui aussi, il chantera les armes, et le sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le sien pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion près des saules du Jourdain: combats opiniâtres, triomphe complet des guerriers braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner ces héros de leur grand dessein, bannières à croix rouge flottant enfin où la première croix fut rouge du sang des veines de notre sauveur, voilà l'argument sacré du poète. La perte de ses années, de sa faveur, de sa liberté, même de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le langage poli des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa captivité un bienfait qui le protège contre la folie ou la honte; voilà quel sera son salaire, à lui qui fut envoyé pour être le poète-lauréat du Christ!--Les hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne qu'à la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne à la ration et au cachot du criminel, sort plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué les factions que je m'efforçai de dompter: mais cet homme doux, qui regardera la terre et le ciel avec l'œil d'un amant, qui daignera immortaliser de sa céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais été mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour mériter un tel sort? Peut-être il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une torture suffisante? Faut-il donc encore être enseveli vivant dans une tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son émule le barde de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses années dans la pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir, ils légueront au monde entier, qui leur accordera à peine une larme, un héritage fait pour enrichir tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un vrai poète,--et à leur patrie une double couronne, sans égale dans le cours des âges: non, la Grèce même ne peut, dans les annales de ses olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée de tels hommes ici-bas! Les plus belles pensées, l'esprit le plus vif, le sang électrique qui coule dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce qui devrait être, tout cela doit-il donc conduire à une telle récompense? Leur brillant plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage cruel? Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile matière, ces oiseaux du paradis ne songent qu'à retourner à leur séjour natal; ils trouvent bientôt que les brouillards de la terre ne conviennent pas à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent, car l'esprit succombe à une longue infection et au désespoir; mille passions ennemies suivent de près leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile fatiguée les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie; c'est alors que les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux écrasés au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques esprits ont été hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent à supporter la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent résister à eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus toutes! Mais enfin, quelques esprits ont eu ce privilége; et si mon nom était inscrit parmi eux, il serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins sereine que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratère du redoutable volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la montagne brûlée, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme éphémère, ne luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours dans ses entrailles.

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