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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04

Note (retour) — PRÉFACE.

Paulin Paris translation

L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole était chose révérée, et que, l'avenir se dévoilant à la pensée, elle commandait aux hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert du tems qui doit être, et de contempler le chaos des événemens, où gisent, à demi formés, les êtres qui subiront un jour l'humaine condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Israël portaient dans leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne n'entend ou n'écoute cette voix qui crie du désert, la faute en soit à eux! et que ma conscience me donne la seule récompense que j'aie jamais connue! N'as-tu pas versé ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie? Ah! un tel avenir, que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale, m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui te frappent, ceux qui m'ont frappé moi-même. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton langage, qui régna jadis avec notre vieil empire romain dans toute l'étendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du héros, où les soupirs de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le plus beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe entière; ainsi, toute parole, comparée à la tienne, semblera ce qu'est à la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras à celui que tu as tant outragé, à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur! malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille années, qui restent encore immobiles, comme les vagues de l'Océan, tant que les vents ne se lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et morne ondulation, du fond de l'éternité jusques à mon regard; les orages dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le volcan souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, le sanglant chaos attend encore la création; mais tout est disposé pour l'exécution de ta sentence, les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que les ténèbres soient 78!» et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi, contrée si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant, paradis ressuscité, où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! les fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure? Italie! dont les plaines fécondes pourraient, sans la charrue, et par le seul bienfait du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel se dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu plus foncé; toi, où l'été bâtit son palais en maint endroit délicieux; berceau de cet empire, qui orna la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus par les hommes libres: patrie des héros, asile des saints, où d'abord la gloire terrestre, puis la gloire céleste a fixé son séjour; toi, qui nous reproduis tout ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en étions figuré, aussitôt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend avec complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur à son aide la vue de tes campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes qui, devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chères, et le deviendraient encore davantage si elles étaient libres; c'est donc toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous les tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore à venir,--et du haut de l'impériale colline, la destruction, déjà fière des œuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des âges nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trône, elle voit, à ses pieds, Rome, vaincue et prisonnière, nager dans le sang de ses enfans; tant de victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent une teinte sanglante dans l'air naguère si bleu, et colorent en rouge les eaux safranées du Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la vierge, encore plus faible et non moins sainte, qui avaient voué leur vie à Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cessé leur ministère; les nations saisissent leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, Lombards; voici venir aussi bêtes féroces et oiseaux dévorans, loups, vautours, plus humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages à face humaine épuisent tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment à leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se lèvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scènes 79; l'armée; qui se rassembla sous la bannière d'un prince félon; a perdu son chef, et en a laissé les restes inanimés aux portes de la ville; si le royal rebelle eût vécu, tu aurais peut-être été épargnée; mais sa destinée a entraîné la tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou fus pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon 80; jamais, non jamais l'étendard étranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne devienne une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent les Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! et vous, flots, abîmez-les, et pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? Pourquoi l'Éridan 81 ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble proie? Le désert répandit son océan de sable sur l'armée de Cambyse; l'empire des ondes amères ensevelit Pharaon et ses mille et mille soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivières, ne faites-vous point ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conquérans qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages plus propices à l'invasion? N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte à toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix à travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-même arrête le char du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela est possible: car la terre, toute seule, ne se défendra pas 82, mais elle aide le guerrier digne d'être né sur un sol où les mères donnent le jour à des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont les ames n'ont que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du pauvre reptile qui conserve son dard est plus sûre que des murailles de diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des cœurs tremblans. N'êtes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des cœurs, des bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; mais tout effort sera vain, tant que la dissension sèmera les germes du malheur et de la faiblesse; et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. O ma belle patrie! si long-tems humiliée, si long-tems le tombeau des espérances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul coup pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le doute et la discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force (à) qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la liberté, et pour montrer ta beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les Alpes impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant un seul devoir:--celui de nous unir.

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