Note (retour) — PRÉFACE.
Paulin Paris translation
Me voici encore une fois dans le frêle monde de l'homme! j'en avais été si long-tems absent, que je l'avais oublié: mais je sens de nouveau le poids de mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, qui, guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au céleste séjour de Dieu, du fond même de cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance, où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits à jamais damnés:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'où les hommes peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre à la race angélique, parmi laquelle la brillante lumière de ma Béatrix 70 éclaira mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, mystérieux, triple, unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'étoile en étoile le voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trône de la toute-puissance. O Béatrix! dont le beau corps est si long-tems demeuré sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui s'empara de mon cœur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne fit dès-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'était rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable à la colombe de l'arche, qui ne reposa son aile qu'après avoir trouvé le rameau d'heureux présage;--oui, Béatrix, sans ta lumière, mon paradis eût toujours été incomplet 71. Dès que le soleil eut réjoui ma vue de mon dixième été, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pensée; je t'aimai avant de connaître le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, par les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi versées, et que d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature de fléchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de la multitude. Après une lutte longue et vaine, je fus chassé: jamais, si ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière de moi; non, jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, même pour y mourir: n'importe, ils n'ont pas encore dompté l'ame sévère et haute du vieil exilé. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en méditations; j'ai rencontré la destruction face à face dans toutes les voies. Le monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si je n'en ai pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherchées à l'aide de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera peut-être un monument entouré de quelque clarté: et certes, ce n'eût point été le but, la fin suprême de mon ambition, que de grossir la vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renommée, et font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que d'obtenir la fausse gloire d'être classé, avec les conquérans et les autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des âges passés. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre 72: ô Florence! Florence! Tu fus pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le Tout-Puissant a pleuré; mais tu ne voulus pas: comme l'oiseau cache sa tendre couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu avais écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas ton venin contre le sein qui te chérissait; tu confisquas mes biens, et condamnas au feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères les imprécations de la patrie, à celui qui pour elle aurait expiré, mais ne méritait pas d'expirer par elle; à celui qui l'aime, oui, l'aime encore malgré son injuste colère. Le jour viendra peut-être, où elle cessera de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra peut-être, où elle serait fière de posséder la poussière qu'elle condamne à être le jouet des vents 73, et de transférer dans son enceinte le tombeau de celui à qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera point accordé; il faut que ma poussière dorme où je serai tombé; non, le pays où je respirai pour la première fois, mais qui, dans un accès de furie, m'envoya respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra pas mes ossemens indignés, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et révoque sa sentence; non,--il m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit; il n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop long-tems ses armes irritées ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait saigné, le cœur qui pour lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour récompense, les artifices triomphans des Guelfes 74 faire passer sa proscription en loi. Ces choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt oubliée. Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la durée d'une telle misère trop prolongée, pour que j'accorde un pardon plus complet, pour que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: et pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi aussi, ma Béatrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile de tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protégeraient la ville meurtrière, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon cœur solitaire, comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes; 75 ou sur les ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions brûlantes et terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi se débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'épanouit dans l'espoir du triomphe:--arrière, telles pensées! Voilà les dernières faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont de repos que sur la couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que de sang, et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et souvent déçu, d'un changement qui nous remonte sur le faîte, qui mette sous nos pieds ceux dont les pas nous foulaient, après que la Mort et Até 76 auront couru sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets dans tes mains mes injures nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me frappèrent:--sois mon égide! comme tu l'as été dans les périls, dans les peines, dans les cités turbulentes, et au milieu des tentes guerrières,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai supportés en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle à toi! à toi, que j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu'à ce jour il n'avait point été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tête le sentiment de la terre et des choses terrestres: passions dévorantes, affections tristes et basses, rapides palpitations du cœur répondant aux tortures de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, souvenirs d'un demi-siècle sanglant et sombre, et le peu d'années que je peux encore attendre, brisées par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré mon horrible naufrage sur le roc solitaire du morne désespoir, pour que je porte dorénavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si affreux et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc ferait attention à ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet âge: et cependant, mes chants dérouleront un tableau qui éternisera la mémoire de ces tems, lorsque pas une page de leurs annales semées de troubles n'attirerait un regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions aussi indignes que ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que d'être tourmentés dans la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les générations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille pélerins arrivent des climats divers, où ils ont appris le nom de cet homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la pierre funèbre, ils répandent au loin la renommée de qui n'entend plus ce bruit, de qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a coûté cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer l'ardeur immense de mon esprit,--vivre à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, lorsque les loups eux-mêmes trouvent une tanière; sans famille, sans foyers, sans rien de ce qui rend la société douce et allège la peine;--me sentir dans la même solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où l'Apennin voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son perchoir qu'il choisit peut-être dans l'enceinte de mon inexorable patrie, où sont encore mes enfans, et cette femme funeste 77, leur mère, froide compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir et sentir tous ces maux, à les savoir irréparables, j'ai reçu une amère leçon; mais je suis resté libre: j'ai subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non un esclave.