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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 25

DEUXIÈME PARTIE. (continued 2)

Reading edition

Il comprit d’abord qu’il était jaloux, non plus seulement comme un amoureux exalté, mais comme un mâle qui possède. Tant qu’il ne l’avait pas revue au milieu des hommes, de ses hommes, il avait ignoré cette sensation, tout en la prévoyant un peu, mais en la supposant différente, très différente de ce qu’elle allait devenir. En retrouvant la maîtresse qu’il supposait occupée de lui seul pendant ces jours de rendez-vous secrets et fréquents, pendant cette période des premières étreintes qui aurait dû être toute d’isolement et d’émotion ardente, en la retrouvant, autant et plus même qu’avant de se donner, amusée et passionnée par toutes ses anciennes et futiles coquetteries, par ce gaspillage de sa personne à tout venant, qui ne devait pas laisser grand’chose d’elle-même au préféré, il se sentit jaloux encore plus par la chair que par l’âme, non pas d’une façon vague, comme d’une fièvre qui couve, mais d’une façon précise, car il douta d’elle.

Il douta d’abord par l’instinct, par une sensation de méfiance glissée en ses veines plus qu’en sa pensée, par ce mécontentement presque physique de l’homme qui n’est pas sûr de sa compagne. Après avoir douté ainsi, il soupçonna.

Qu’était-il pour elle, après tout? Un premier amant, ou le dixième? Le successeur direct du mari, M. de Burne, ou le successeur de Lamarthe, de Massival, de Georges de Maltry, et le prédécesseur du comte de Bernhaus, peut-être? Que savait-il d’elle? Qu’elle était jolie à ravir, élégante plus qu’aucune autre, intelligente, fine, spirituelle, mais changeante, vite lassée, fatiguée, dégoûtée, éprise d’elle-même avant tout et insatiablement coquette. Avait-elle eu un amant—ou des amants avant lui? Si elle n’en avait pas eu, se serait-elle donnée avec cette crânerie? Où aurait-elle pris l’audace d’ouvrir la porte de sa chambre, la nuit, dans une auberge? Serait-elle venue ensuite avec cette facilité dans la maison d’Auteuil? Avant de s’y rendre, elle avait posé seulement quelques questions de femme expérimentée et prudente. Il avait répondu en homme circonspect, accoutumé à ces rencontres; et aussitôt elle avait dit «oui», confiante, rassurée, renseignée probablement par des aventures précédentes.

Comme elle avait frappé avec une autorité discrète, à cette petite porte derrière laquelle il attendait, lui, défaillant, le cœur battant! Comme elle était entrée sans émotion visible, préoccupée uniquement de constater si on ne pouvait pas la reconnaître des maisons voisines! Comme elle s’était sentie chez elle, tout de suite, en ce logis suspect, loué et meublé pour ses abandons! Une femme, même hardie, supérieure aux morales, dédaigneuse des préjugés, aurait-elle gardé cette tranquillité en pénétrant, novice, dans tout l’inconnu du premier rendez-vous?

Le trouble mental, les hésitations physiques, la crainte instinctive des pieds qui ne savent pas où ils vont, n’aurait-elle pas senti tout cela si elle n’était point un peu experte en ces excursions d’amour, et si la pratique de ces choses n’avait usé déjà sa native pudeur?

Enfiévré de cette fièvre irritante, intolérable, que les peines de l’âme éveillent dans la chaleur du lit, Mariolle s’agitait, entraîné comme un homme qui glisse sur une pente par l’enchaînement de ses suppositions. Parfois il essayait d’en arrêter la marche et d’en briser la suite; il cherchait, il trouvait, il savourait des réflexions justes et rassurantes; mais un germe de peur était en lui dont il ne pouvait entraver l’accroît.

Pourtant qu’avait-il à lui reprocher? Rien autre chose que de n’être pas toute pareille à lui, de ne pas comprendre la vie comme lui, et de n’avoir pas dans le cœur un instrument de sensibilité tout à fait d’accord avec le sien.

Dès son réveil le lendemain, le désir de la revoir, de fortifier près d’elle sa confiance en elle grandit en lui comme une faim, et il attendit le moment convenable pour lui faire sa première visite officielle.

En le voyant entrer dans le salon des intimes, où, seule, elle écrivait quelques lettres, elle vint à lui les deux mains tendues:

—Ah! bonjour, cher ami, dit-elle, avec un air de joie si vive et si sincère que tout ce qu’il avait pensé d’odieux, dont l’ombre flottait encore en son esprit, s’évapora sous cet accueil.

Il s’assit près d’elle, et il lui parla tout de suite de la façon dont il l’aimait, car ce n’était plus la même chose qu’avant. Il lui fit comprendre avec tendresse qu’il y a sur la terre deux races d’amoureux: ceux qui désirent comme des fous et dont l’ardeur s’affaiblit au lendemain du triomphe, et ceux que la possession asservit et capture, en qui l’amour sensuel, se mêlant aux immatériels et inexprimables appels que le cœur de l’homme jette parfois vers une femme, fait éclore la grande servitude de l’amour complet et torturant.

Torturant, certes, et toujours, quelque heureux qu’il soit, car rien ne rassasie, même aux heures les plus intimes, le besoin d’Elle que nous portons en nous.

Mme de Burne l’écoutait charmée, reconnaissante, et s’exaltant à l’entendre, s’exaltant comme au théâtre lorsqu’un acteur joue puissamment son rôle, et que ce rôle nous émeut par l’éveil d’un écho dans notre propre vie. C’était bien un écho, l’écho troublant d’une passion sincère; mais ce n’était pas en elle que criait cette passion. Pourtant elle se sentait si contente d’avoir fait naître ce sentiment-là, si contente que ce fût dans un homme capable de l’exprimer ainsi, dans un homme qui lui plaisait décidément beaucoup, à qui elle s’attachait vraiment, dont elle avait de plus en plus besoin, non pour son corps, non pour sa chair, mais pour son mystérieux être féminin si avide de tendresse, d’hommages, d’asservissement, si contente, qu’elle avait envie de l’embrasser, de lui donner sa bouche, de se donner toute, pour qu’il continuât à l’adorer ainsi.

Elle lui répondit sans feinte et sans pruderie, avec l’adresse profonde dont certaines femmes sont douées, en lui montrant qu’il avait fait aussi, en son cœur à elle, de grands progrès. Et, dans le salon, où par hasard, ce jour-là, personne ne vint jusqu’au crépuscule, ils demeurèrent en tête-à-tête à se parler de la même chose, en se caressant avec des mots qui n’avaient pas le même sens pour leurs âmes.

On avait apporté les lampes quand Mme de Bratiane parut. Mariolle se retira, et, comme Mme de Burne l’accompagnait dans le premier salon, il lui demanda:

—Quand vous verrai-je là-bas?

—Voulez-vous vendredi?

—Mais oui. Quelle heure?

—La même. Trois heures.

—A vendredi. Adieu. Je vous adore!

Pendant les deux jours d’attente qui le séparaient de ce rendez-vous, il découvrit, il sentit l’impression du vide qu’il n’avait jamais éprouvée ainsi. Une femme lui manquait, et rien qu’elle n’existait plus. Et, comme cette femme n’était pas loin, était trouvable, que de simples conventions sociales l’empêchaient de la rejoindre à tout instant, même de vivre près d’elle, il s’exaspérait dans sa solitude, dans l’interminable écoulement des moments qui passent parfois si lentement, de cette impossibilité absolue d’une chose si facile.

Il arriva au rendez-vous le vendredi, trois heures trop tôt; mais attendre là où elle viendrait lui plaisait, soulageait son énervement, après avoir tant souffert déjà de l’attendre mentalement en des lieux où elle ne viendrait point.

Il s’installa près de la porte longtemps avant qu’eussent tinté les trois coups tant désirés, et, lorsqu’il les eut entendus, il commença à frémir d’impatience. Le quart sonna. Il regarda dans la ruelle, prudemment, en glissant sa tête entre le battant et le portant. Elle était déserte d’un bout à l’autre. Les minutes devenaient pour lui d’une lenteur torturante. Il tirait sans répit sa montre, et, lorsque l’aiguille eut atteint la demie, il avait dans l’âme l’impression d’être debout à cette place depuis un temps incalculable. Il perçut soudain un bruit léger sur les pavés, et les petits coups frappés par le doigt ganté sur le bois, lui faisant oublier son angoisse, l’émurent de reconnaissance pour elle.

Un peu essoufflée, elle demanda:

—Je suis bien en retard?

—Non, pas trop.

—Figurez-vous que j’ai failli ne pas pouvoir venir. Ma maison était pleine, et je ne savais comment m’y prendre pour mettre tout ce monde à la porte. Dites-moi, êtes-vous sous votre nom ici?

—Non. Pourquoi cette question?

—Afin de pouvoir vous envoyer une dépêche si j’avais un empêchement invincible.

—Je m’appelle M. Nicolle.

—Très bien. Je ne l’oublierai pas. Dieu! qu’il fait bon dans ce jardin!

Les fleurs, entretenues, renouvelées, multipliées par le jardinier qui voyait son client payer très cher sans résistance, bariolaient le gazon de cinq grandes taches parfumées.

S’arrêtant devant un banc, contre une corbeille d’héliotropes:

—Asseyons-nous un peu ici, dit-elle; je vais vous raconter une histoire très drôle.

Et elle raconta un potin tout chaud dont elle était encore émue. On disait que Mme Massival, l’ancienne maîtresse épousée par l’artiste, exaspérée de jalousie, avait pénétré chez Mme de Bratiane au milieu d’une soirée, pendant que la marquise chantait, accompagnée par le compositeur, et avait fait une scène épouvantable: d’où fureur de l’Italienne, surprise et joie des invités.

Massival, affolé, essaya d’emmener, d’entraîner sa femme qui le frappait au visage, lui arrachait la barbe et les cheveux, le mordait et déchirait ses vêtements. Cramponnée à lui, elle l’immobilisait, tandis que Lamarthe et deux domestiques survenus au bruit s’efforçaient de l’arracher aux griffes et aux dents de cette furie.

Le calme ne se rétablit qu’après le départ du ménage. Depuis ce moment, le musicien était demeuré invisible, tandis que le romancier témoin de cette scène la racontait partout avec une fantaisie très spirituelle et amusante.

Mme de Burne en était fort agitée, tellement préoccupée que rien ne l’en pouvait distraire. Les noms de Massival et de Lamarthe, revenus sans cesse sur ses lèvres, agaçaient Mariolle.

—C’est tout à l’heure que vous avez appris cela? dit-il.

—Mais oui, il y a une heure à peine.

Il pensa avec amertume: «Et voilà pourquoi elle est en retard.»

Puis il demanda:

—Entrons-nous?

Docile et distraite, elle murmura encore:

—Mais oui.

Quand elle l’eut quitté, une heure plus tard, car elle était fort pressée, il retourna seul dans la petite maison solitaire et s’assit sur une chaise basse, dans leur chambre. En tout son être, en toute son âme, l’impression de ne l’avoir pas plus possédée que si elle n’était point venue laissait une sorte de trou noir au fond duquel il regardait. Il n’y voyait rien: il ne comprenait pas; il ne comprenait plus. Si elle n’avait point échappé à son baiser, elle venait du moins d’échapper à l’embrassement de sa tendresse par une absence mystérieuse de la volonté d’être à lui. Elle ne s’était pas refusée, elle ne s’était pas dérobée. Mais il semblait que son cœur ne fût point entré avec elle. Il était resté quelque part, très loin, flânant, distrait par de petites choses.

Il s’aperçut alors clairement qu’il l’aimait déjà avec ses sens autant qu’avec son âme, plus peut-être. La déception de ses caresses inutiles l’agitait d’une frénétique envie de courir derrière elle, de la ramener, de la reprendre. Mais pourquoi? à quoi bon? puisque le souci de cette mobile pensée était ailleurs ce jour-là? Il devrait donc attendre les jours et les heures où viendrait à cette fuyante maîtresse, ainsi que ses autres caprices, le caprice d’être amoureuse.

Il rentra chez lui lentement, très las, à pas pesants, les yeux sur le trottoir, fatigué de vivre. Et il songea qu’ils n’avaient pris aucun rendez-vous prochain, ni chez elle, ni ailleurs.

V

Jusqu’au commencement de l’hiver elle fut à peu près fidèle aux rendez-vous. Fidèle, non pas exacte.

Pendant les trois premiers mois, elle y vint avec des retards variant entre trois quarts d’heure et deux heures. Comme les averses d’automne forçaient Mariolle à attendre sous un parapluie, derrière la porte du jardin, les pieds dans la boue, en grelottant, il fit édifier une sorte de petit kiosque de bois, de vestibule couvert et fermé, derrière cette porte, afin de ne point s’enrhumer à chacune de leurs rencontres. Les arbres ne portaient plus de verdure. A la place des roses et de toutes les autres plantes, s’étalaient, maintenant, de hautes et larges plates-bandes de chrysanthèmes blancs, roses, violets, pourpres, jaunes, qui répandaient dans l’air humide, chargé de l’odeur mélancolique de la pluie sur les feuilles mortes, leur senteur un peu âcre et balsamique, un peu triste aussi, de grandes fleurs nobles d’arrière-saison. Devant la porte du petit logis, les espèces rares, aux nuances combinées, hypertrophiées par l’Art, formaient une grande croix de Malte aux tons délicats et changeants, invention du jardinier, et Mariolle ne pouvait plus passer devant cette plate-bande, où s’épanouissaient de nouvelles et surprenantes variétés, sans avoir le cœur étreint par la pensée que cette croix fleurie semblait indiquer une tombe.

Il les connaissait à présent les longs séjours dans le petit kiosque, derrière la porte. La pluie tombait sur le chaume dont il l’avait fait couvrir, puis s’égouttait le long de la cloison de planches; et, à chaque station dans cette chapelle de l’Attente, il refaisait les mêmes réflexions, recommençait les mêmes raisonnements, repassait par les mêmes espérances, les mêmes inquiétudes et les mêmes découragements.

C’était pour lui une lutte imprévue, incessante, une lutte morale, acharnée, épuisante, avec une chose insaisissable, avec une chose qui peut-être n’existait pas: la tendresse de cœur de cette femme. Comme ils étaient bizarres, leurs rendez-vous!

Tantôt elle arrivait rieuse, animée d’envie de causer, et s’asseyait sans ôter son chapeau, sans ôter ses gants, sans lever son voile, sans même l’embrasser. Elle n’y pensait pas souvent, ces jours-là, à l’embrasser. Elle avait en tête un tas de préoccupations captivantes, plus captivantes que le désir de tendre ses lèvres au baiser d’un amoureux que rongeait une ardeur désespérée. Il s’asseyait à côté d’elle, le cœur et la bouche pleins de paroles brûlantes qui ne sortaient point; il l’écoutait, il répondait, et, tout en paraissant s’intéresser beaucoup à ce qu’elle lui racontait, il essayait parfois de lui prendre une main, qu’elle abandonnait sans y songer, amicale et le sang calme.

Tantôt elle paraissait plus tendre, plus à lui; mais lui, qui la regardait avec des yeux inquiets, avec des yeux perspicaces, avec des yeux d’amant impuissant à la conquérir tout entière, comprenait, devinait que cette affectuosité relative tenait à ce que sa pensée n’avait été agitée et détournée par personne et par rien, ces jours-là.

Ses constants retards d’ailleurs prouvaient à Mariolle combien peu d’empressement la poussait à ces rencontres. On se hâte vers ce qu’on aime, vers ce qui plaît, vers ce qui attire; mais on arrive toujours trop tôt à ce qui ne séduit guère, et tout sert de prétexte alors pour ralentir et interrompre la marche, retarder l’heure vaguement pénible. Une singulière comparaison avec lui-même lui revenait sans cesse. Pendant l’été, le désir de l’eau froide lui faisait accélérer sa toilette quotidienne et sa sortie matinale vers la douche, tandis que, pendant les grandes gelées, il trouvait tant de petites choses à faire chez lui avant de partir, qu’il arrivait toujours à l’établissement une heure plus tard que d’habitude. Les rendez-vous d’Auteuil ressemblaient pour elle à des douches d’hiver.

Depuis quelque temps d’ailleurs elle espaçait souvent ces rendez-vous, les remettait au lendemain, envoyait des dépêches de la dernière heure, semblait à la recherche de prétextes d’impossibilité, qu’elle découvrait toujours acceptables, mais qui le jetaient en des agitations morales et dans un énervement physique intolérables.

Si elle avait laissé apparaître quelque refroidissement, quelque ennui de cette passion qu’elle voyait, qu’elle sentait toujours s’accroître, il se serait peut-être irrité, puis froissé, puis découragé, puis apaisé. Mais elle se montrait au contraire plus attachée à lui que jamais, plus flattée de son amour, plus désireuse de le conserver, sans y répondre autrement que par des préférences amicales qui commençaient à rendre jaloux tous ses autres admirateurs.

Chez elle, elle ne le voyait jamais assez, et le même télégramme qui annonçait à André un empêchement pour Auteuil le priait toujours avec instance de venir dîner ou passer une heure dans la soirée. Il avait pris d’abord ces invitations-là pour des dédommagements, puis il avait dû comprendre qu’elle aimait beaucoup le voir, plus que tous les autres, qu’elle avait vraiment besoin de lui, de sa parole adoratrice, de son regard amoureux, de son affection enveloppante et proche, de la caresse discrète de sa présence. Elle en avait besoin, comme une idole, pour devenir vrai dieu, a besoin de prière et de foi. Dans la chapelle vide, elle n’est qu’un bois sculpté. Mais si seulement un croyant entre dans le sanctuaire, adore, implore, prosterné, et gémit de ferveur, ivre de sa religion, elle devient l’égale de Brahma, d’Allah ou de Jésus, car tout être aimé est une espèce de dieu.

Plus qu’aucune Mme de Burne se sentait née pour le rôle de fétiche, pour cette mission donnée aux femmes par la nature d’être adorées et poursuivies, de triompher des hommes par la beauté, la grâce, le charme et la coquetterie.

Elle était bien cette sorte de déesse humaine, délicate, dédaigneuse, exigeante et hautaine, que le culte amoureux des mâles enorgueillit et divinise comme un encens.

Cependant son affection pour Mariolle et sa vive prédilection, elle les lui témoignait presque ouvertement, sans souci du qu’en dira-t-on, et peut-être avec le secret désir d’exaspérer et d’enflammer les autres. On ne pouvait plus guère venir chez elle sans l’y trouver, installé presque toujours dans un grand fauteuil que Lamarthe appelait «la stalle du desservant»; et elle ressentait un sincère plaisir à demeurer seule avec lui pendant des soirées entières, causant et l’écoutant parler.

Elle prenait goût à cette vie intime qu’il lui révélait, à ce contact incessant avec un esprit agréable, éclairé, instruit, et qui lui appartenait, dont elle était aussi bien la maîtresse que des petits bibelots qui traînaient sur sa table. Elle lui abandonnait également peu à peu beaucoup d’elle-même, de sa pensée, de sa secrète personne, en ces confidences affectueuses qui sont aussi douces à faire qu’à recevoir. Elle se sentait avec lui plus libre, plus sincère, plus découverte, plus familière qu’avec les autres, et l’en aimait davantage. Elle éprouvait aussi cette impression chère aux femmes de donner vraiment quelque chose, de confier à quelqu’un tout le disponible d’elle, ce qu’elle n’avait jamais fait.

Pour elle c’était beaucoup, mais pour lui c’était peu. Il attendait, il espérait toujours la grande débâcle définitive de l’être qui livre son âme dans ses caresses.

Les caresses, elle semblait les considérer comme inutiles, gênantes, plutôt pénibles. Elle s’y soumettait, non pas insensible, mais vite lassée; et cette lassitude sans doute éveillait en elle de l’ennui.

Les plus légères, les plus insignifiantes, semblaient même la fatiguer et l’énerver. Quand, tout en causant, il s’emparait d’une de ses mains pour baiser ses doigts, qu’il gardait un peu, l’un après l’autre, entre ses lèvres, les attirant, par une petite aspiration, comme des bonbons, elle semblait toujours désireuse de les ôter de là, et dans tout son bras il sentait un effort secret de retraite.

Quand, à la fin de ses visites, il déposait sur son cou, entre le col de la robe et les cheveux d’or de la nuque, un long baiser qui cherchait l’arome de son corps sous les plis des étoffes adhérentes à la chair, elle avait toujours un léger mouvement en arrière, puis une imperceptible fuite de sa peau sous cette bouche étrangère.

Il percevait cela comme des coups de couteau, et il s’en allait avec des plaies qui saignaient sans cesse dans la solitude de sa tendresse. Comment n’avait-elle pas eu au moins cette période d’entraînement qui succède chez presque toutes les femmes à l’abandon volontaire et désintéressé de leur corps? Elle est courte souvent, suivie par la fatigue et puis par le dégoût. Mais il est si rare qu’elle n’existe pas du tout, pas une heure, pas un jour! Cette maîtresse avait fait de lui non pas un amant, mais une sorte d’associé intelligent de sa vie.

De quoi se plaignait-il? Celles qui se donnent tout entières ne donnent pas tant peut-être?

Il ne se plaignait pas: il avait peur. Il avait peur de l’autre, de celui qui viendrait tout à coup, rencontré demain ou après-demain, quelconque, artiste, mondain, officier, cabotin, n’importe qui, né pour plaire à ses yeux de femme, et qui plairait sans autre raison, parce qu’il était celui-là, celui qui ferait pénétrer pour la première fois en elle l’impérieuse envie d’ouvrir les bras.

Il était déjà jaloux de l’avenir, comme il avait été, par moments, jaloux du passé inconnu; et tous les intimes de la jeune femme commençaient à devenir jaloux de lui. Ils en jasaient entre eux, et faisaient même devant elle de très discrètes et obscures allusions. Pour les uns, il était son amant. Les autres, suivant l’opinion de Lamarthe, prétendaient qu’elle s’amusait, comme toujours, à l’affoler, lui, pour les énerver et les exaspérer, eux, et rien de plus. Son père s’émut, et lui fit des observations qu’elle reçut avec hauteur; et plus elle voyait la rumeur croître autour d’elle, plus elle s’obstina à témoigner ouvertement ses préférences à Mariolle, par une bizarre contradiction avec toute la prudence de sa vie.

Mais lui s’inquiétait un peu de ces murmures de suspicion. Il lui en parla.

—Que m’importe! dit-elle.

—Au moins si vous m’aimiez d’amour!

—Est-ce que je ne vous aime pas, mon ami?

—Oui, et non. Vous m’aimez bien chez vous, et mal ailleurs. Je préférerais le contraire pour moi, et même aussi pour vous.

Elle se mit à rire, en murmurant:

—On fait ce qu’on peut.

Il reprit:

—Si vous saviez dans quelle agitation me jettent les efforts que je tente pour vous animer. J’ai l’impression tantôt de vouloir enlacer de l’insaisissable, tantôt d’étreindre de la glace, qui me gèle en fondant dans mes bras.

Elle ne répondit point, n’aimant guère ce sujet, et elle prit cet air distrait qu’elle avait souvent à Auteuil.

Il n’osa pas insister. Il la regardait comme on regarde les objets précieux des musées qui tentent si fort les amateurs et qu’on ne peut pas emporter chez soi.

Ses jours, ses nuits, n’avaient plus pour lui que des heures de souffrance, car il vivait avec cette idée fixe, encore plus avec le sentiment qu’avec l’idée qu’elle était à lui sans être à lui, conquise et libre, prise et imprenable. Il vivait autour d’elle, tout près d’elle, sans arriver jusqu’à elle, et il l’aimait avec toutes les convoitises non rassasiées de son âme et de son corps. Comme il avait fait au début de leur liaison, il se remit à lui écrire. Une fois il avait vaincu avec de l’encre la première défense de sa vertu; avec de l’encre il pourrait peut-être emporter encore cette dernière intime et secrète résistance. Espaçant un peu ses visites, il lui répéta en des lettres presque quotidiennes l’inanité de son effort d’amour. De temps en temps, quand il avait été fort éloquent, passionné, douloureux, elle lui répondait. Ses lettres à elle, datées, par chic, de minuit, une heure, deux heures ou trois heures du matin, étaient claires, nettes, bien pensées, dévouées, encourageantes et désolantes. Elle y raisonnait fort bien, y mettait de l’esprit, même de la fantaisie. Mais il avait beau les relire, il avait beau les trouver justes, intelligentes, bien tournées, gracieuses, satisfaisantes pour sa vanité d’homme, elles ne contentaient pas son cœur. Elles ne le contentaient pas plus que les baisers donnés dans la maison d’Auteuil.

Il cherchait pourquoi. Et, à force de les apprendre par cœur, il finit par les si bien connaître qu’il en trouva la raison, car c’est par l’écriture toujours qu’on pénètre le mieux les gens. La parole éblouit et trompe, parce qu’elle est mimée par le visage, parce qu’on la voit sortir des lèvres, et que les lèvres plaisent et que les yeux séduisent. Mais les mots noirs sur le papier blanc, c’est l’âme toute nue.

L’homme, par des artifices de rhétorique, par des habiletés professionnelles, par l’habitude d’employer la plume pour traiter toutes les affaires de la vie, parvient souvent à déguiser sa nature propre dans sa prose impersonnelle, utilitaire ou littéraire. Mais la femme n’écrit guère que pour parler d’elle, et elle met un peu d’elle en chaque mot. Elle ne sait point les ruses du style, et elle se livre tout entière dans l’innocence des expressions. Il se rappela les correspondances et les mémoires des femmes célèbres qu’il avait lus. Comme elles apparaissaient nettement, les précieuses, les spirituelles, et les sensibles! Ce qui le frappait le plus dans les lettres de Mme de Burne, c’est qu’aucune sensibilité ne s’y révélait jamais. Cette femme pensait et ne sentait pas. Il se rappela d’autres lettres. Il en avait reçu beaucoup. Une petite bourgeoise rencontrée en voyage, et qui l’aima trois mois, lui avait écrit des billets délicieux et vibrants, pleins de trouvailles et d’imprévu. Il s’était même étonné de la souplesse, de l’élégance colorée et de la variété de sa phrase. D’où lui venait ce don? De ce qu’elle était très sensible, pas autre chose. La femme ne travaille point ses termes: c’est l’émotion directe qui les jette à son esprit; elle ne fouille pas les dictionnaires. Quand elle sent très fort, elle exprime très juste, sans peine et sans recherche, dans la sincérité mobile de sa nature.

C’est la sincérité de la nature de sa maîtresse qu’il s’efforçait de pénétrer à travers les lignes qu’elle lui écrivait. C’était aimable et fin. Mais comment ne trouvait-elle pas autre chose pour lui? Ah! il en avait trouvé pour elle, des mots vrais et brûlants comme des charbons, lui!

Quand son valet de chambre apportait son courrier, il cherchait d’un coup d’œil l’écriture désirée sur une enveloppe, et, lorsqu’il l’avait reconnue, une involontaire émotion surgissait en lui, suivie par un battement de cœur. Il avançait la main et prenait le papier. De nouveau il regardait l’adresse, puis déchirait. Qu’allait-elle lui dire? Le mot «aimer» y serait-il? Jamais elle ne l’avait écrit, jamais elle ne l’avait prononcé sans le faire suivre du mot «bien».—«Je vous aime bien».—«Je vous aime beaucoup».—«Est-ce que je ne vous aime pas?» Il les connaissait, ces formules qui ne disent rien par ce qu’elles ajoutent. Peut-il exister des proportions quand on subit l’amour? Peut-on juger si on aime bien ou mal? Aimer beaucoup, comme c’est aimer peu! On aime, rien de plus, rien de moins. On ne peut pas compléter cela. On ne peut rien imaginer, on ne peut rien dire au delà de ce mot. Il est court, il est tout. Il devient le corps, l’âme, la vie, l’être entier. On le sent comme la chaleur du sang, on le respire comme l’air, on le porte en soi comme la Pensée, car il se fait l’unique Pensée. Rien n’existe plus que lui. Ce n’est pas un mot, c’est un inexprimable état, figuré par quelques lettres. Quoi qu’on fasse, on ne fait rien, on ne voit rien, on n’éprouve rien, on ne goûte rien, on ne souffre de rien comme avant. Mariolle était devenu la proie de ce petit verbe; et son œil courait sur les lignes, y cherchant la révélation d’une tendresse pareille à la sienne. Il y trouvait en effet de quoi se dire: «Elle m’aime bien», jamais de quoi s’écrier: «Elle m’aime!» Elle continuait dans sa correspondance le joli et poétique roman commencé au Mont Saint-Michel. C’était de la littérature d’amour, pas de l’amour.

Quand il avait fini de lire et de relire, il enfermait dans un tiroir ces papiers chéris et désespérants, et il s’asseyait dans son fauteuil. Il y avait déjà passé des heures bien dures.

Au bout de quelque temps elle répondit moins, un peu fatiguée sans doute de faire des phrases et de redire les mêmes choses. Elle traversait d’ailleurs une période d’agitation mondaine, qu’André avait sentie venir avec ce surcroît de souffrance qu’apportent aux cœurs en peine les plus petits incidents désagréables.

C’était un hiver à fêtes. Une griserie de plaisir avait envahi Paris, secouait la ville, où les fiacres et les coupés roulaient tout le long des nuits, voiturant à travers les rues, derrière leurs glaces relevées, des apparitions blanches de femmes en toilette. On s’amusait; on ne parlait que de comédies et de bals, de matinées et de soirées. La contagion, comme une épidémie de divertissements, avait gagné subitement toutes les classes de la société et Mme de Burne aussi en fut atteinte.

Cela commença par un succès de beauté qu’elle obtint au ballet dansé à l’ambassade d’Autriche. Le comte de Bernhaus avait établi des relations entre elle et l’ambassadrice, la princesse de Malten, que Mme de Burne séduisit tout à coup et tout à fait. Elle devint donc en peu de temps une amie intime de la princesse, et par là elle étendit ses relations avec une grande rapidité dans le monde diplomatique et dans l’aristocratie la plus choisie. Sa grâce, sa séduction, son élégance, son intelligence, son esprit rare la firent triompher bien vite, la mirent à la mode, au premier rang, et les femmes les plus titrées de France se firent présenter chez elle.

Tous les lundis une file de coupés armoriés stationna le long des trottoirs de la rue du Général-Foy, et les domestiques perdaient la tête, confondaient les duchesses avec les marquises, les comtesses avec les baronnes, en jetant les grands noms sonores à la porte des salons.

Elle en fut enivrée. Les compliments, les invitations, les hommages, le sentiment d’être devenue une de ces préférées, une de ces élues que Paris acclame, adule, adore tant que dure son entraînement, la joie d’être ainsi choyée, admirée, d’être appelée, attirée, recherchée partout, firent éclater dans son âme une crise aiguë de snobisme.

Son clan artiste essaya de lutter; et cette révolution amena une alliance intime entre ses anciens amis. Fresnel lui-même fut accepté par eux, enrégimenté, devint une force dans cette ligue, et Mariolle en fut la tête, car on n’ignorait pas son ascendant sur elle et l’amitié qu’elle avait pour lui.

Mais lui la regardait s’envoler dans cette popularité flatteuse et mondaine, comme un enfant regarde disparaître son ballon rouge dont il a lâché le fil.

Il lui semblait qu’elle fuyait au milieu d’une foule élégante, bariolée, dansante, loin, bien loin de ce puissant bonheur secret qu’il avait tant espéré, et il fut jaloux de tout le monde et de tout, des hommes, des femmes et des choses. Il détesta toute la vie qu’elle menait, tous les gens qu’elle voyait, toutes les fêtes où elle allait, les bals, la musique, les théâtres, car tout cela la prenait par parcelles, absorbait ses jours et ses soirs; et leur intimité n’avait plus que de rares heures de liberté. A force de souffrir de cette féroce rancune, il faillit tomber malade, et il apportait chez elle une figure si ravagée qu’elle lui demanda:

—Qu’avez-vous donc? Vous changez et vous maigrissez beaucoup en ce moment.

—J’ai que je vous aime trop, dit-il.

Elle lui jeta un regard reconnaissant:

—On n’aime jamais trop, mon ami.

—C’est vous qui dites cela?

—Mais oui.

—Et vous ne comprenez pas que je meurs de vous aimer vainement?

—D’abord vous ne m’aimez pas vainement. Et puis on ne meurt pas de ça. Enfin tous nos amis sont jaloux de vous, ce qui prouve que je ne vous traite pas trop mal en somme.

Il prit sa main:

—Vous ne me comprenez pas!

—Si, je vous comprends très bien.

—Vous entendez l’appel désespéré que je jette incessamment à votre cœur?

—Oui, je l’entends.

—Et?...

—Et... cela me fait beaucoup de peine, parce que je vous aime énormément.

—Alors?

—Alors vous me criez: «Soyez pareille à moi; pensez, sentez et exprimez comme moi.» Mais je ne peux pas, mon pauvre ami. Je suis ce que je suis. Il faut m’accepter telle que Dieu m’a faite, puisque je me suis donnée ainsi à vous, que je ne le regrette pas, que je n’ai pas envie de me reprendre, que vous m’êtes le plus cher de tous les êtres que je connais.

—Vous ne m’aimez pas.

—Je vous aime avec toute la force d’aimer qui se trouve en moi. Si elle n’est pas différente ou plus grande, est-ce ma faute?

—Si j’étais sûr de cela, je m’en contenterais peut-être.

—Qu’entendez-vous par ces mots?

—J’entends que je vous crois capable d’aimer autrement, mais que je ne me crois plus capable, moi, de vous inspirer un véritable amour.

—Non, mon ami, vous vous trompez. Vous êtes pour moi plus que personne n’a jamais été et plus que personne ne sera jamais, je le pense du moins absolument. J’ai avec vous ce grand mérite de ne pas mentir, de ne pas simuler ce que vous désirez, alors que bien des femmes agiraient d’autre façon. Sachez-m’en gré, ne vous agitez pas, ne vous énervez point, ayez confiance en mon affection, qui vous est acquise entière et sincère.

Il murmura, comprenant combien ils étaient loin l’un de l’autre:

—Ah! quelle bizarre manière de comprendre l’amour et d’en parler! Je suis pour vous quelqu’un que vous désirez, en effet, avoir souvent, sur une chaise, à votre côté. Mais pour moi vous emplissez le monde; je n’y connais que vous, je n’y sens que vous, je n’y ai besoin que de vous.

Elle eut un sourire bienveillant, et répondit:

—Je le sais, je le devine, je le comprends. J’en suis ravie, et vous dis: Aimez-moi toujours autant, si c’est possible, car cela m’est un vrai bonheur; mais ne me forcez pas à vous jouer une comédie qui me ferait de la peine, qui ne serait pas digne de nous. Depuis quelque temps je sentais venir cette crise; elle m’est très cruelle parce que je vous suis profondément attachée, mais je ne puis plier ma nature jusqu’à la rendre semblable à la vôtre. Prenez-moi comme je suis.

Il demanda tout à coup:

—Avez-vous pensé, avez-vous cru, rien qu’un jour, rien qu’une heure, soit avant, soit après, que vous pourriez m’aimer autrement?

Elle fut embarrassée pour répondre et réfléchit quelques instants.

Il attendait avec angoisse, et reprit:

—Vous voyez bien, vous voyez bien que vous avez aussi rêvé autre chose.

Elle murmura lentement:

—J’ai pu me tromper un instant sur moi-même.

Il s’écria:

—Oh! que de finesse et de psychologie! On ne raisonne pas ainsi les élans du cœur.

Elle songeait encore, intéressée par sa propre pensée, par cette recherche, par ce retour sur elle, et elle ajouta:

—Avant de vous aimer comme je vous aime, j’ai pu croire un moment, en effet, que j’aurais pour vous plus de... plus de... plus d’emballement... mais alors j’aurais été certainement moins simple, moins franche... peut-être moins sincère, plus tard.

—Pourquoi moins sincère, plus tard?

—Parce que vous enfermez l’amour dans cette formule: «Tout ou rien», et ce «tout ou rien» signifie, à mon sens: «Tout d’abord, puis Rien ensuite». C’est quand le rien commence que la femme se met à mentir.

Il répliqua, très énervé:

—Mais vous ne comprenez pas ma misère et la torture de penser que vous auriez pu m’aimer autrement? Vous l’avez senti; donc c’est un autre que vous aimerez ainsi.

Elle répondit sans hésiter:

—Je ne crois pas.

—Et pourquoi? oui pourquoi? Du moment que vous avez eu le pressentiment de l’amour, que vous avez été effleurée par le soupçon de cet irréalisable et torturant espoir de mêler sa vie, son âme et sa chair avec celles d’un autre être, de disparaître en lui et de le prendre en soi, que vous avez senti la possibilité de cette inexprimable émotion, vous subirez cela un jour ou l’autre.

—Non. C’est mon imagination qui m’a trompée, et qui s’est trompée sur moi. Je vous donne tout ce que je peux donner. J’y ai beaucoup réfléchi depuis que je suis votre maîtresse. Remarquez que je n’ai peur de rien, pas même des mots. Vraiment je suis tout à fait convaincue que je ne peux pas aimer davantage ni mieux que je ne le fais en ce moment. Vous voyez que je vous parle comme je me parle à moi-même. Je fais cela parce que vous êtes très intelligent, que vous comprenez tout, que vous pénétrez tout, et que ne vous rien cacher est le meilleur, le seul moyen de nous lier étroitement et pour longtemps. Voilà ce que j’espère, mon ami.

Il l’écoutait comme on boit quand on meurt de soif, et il tomba à genoux, le front sur sa robe. Il tenait les deux petites mains sous sa bouche, en répétant: «Merci! merci!»—Quand il eut relevé la tête pour la contempler, elle avait deux larmes dans les yeux; puis, croisant à son tour ses bras sur le cou d’André, elle l’attira doucement, se pencha, et le baisa sur les paupières.

—Asseyez-vous, dit-elle; ça n’est pas très prudent de vous agenouiller ici devant moi.

Il s’assit, et, après un silence de quelques instants pendant lequel ils se regardèrent, elle lui demanda s’il voulait la conduire un jour ou l’autre à l’exposition du sculpteur Prédolé, dont on parlait avec enthousiasme. Elle avait de lui, dans son cabinet de toilette, un Amour de bronze, figurine charmante qui versait l’eau dans la baignoire, et elle désirait voir, assemblée dans la galerie Varin, l’œuvre complète de ce délicieux artiste, qui depuis huit jours passionnait Paris.

Ils prirent date, puis Mariolle se leva pour se retirer.

—Voulez-vous venir demain à Auteuil? dit-elle tout bas.

—Oh! je crois bien!

Et il s’en alla étourdi de joie, enivré de ce—«peut-être»—qui ne meurt jamais dans les cœurs épris.

VI

Le coupé de Mme de Burne roulait au grand trot des deux chevaux sur le pavé de la rue de Grenelle. La grêle d’une dernière giboulée, car on était aux premiers jours d’avril, battait avec bruit la vitre de la voiture et rebondissait sur la chaussée déjà sablée de grains blancs. Les passants, sous leurs parapluies, se hâtaient, la nuque cachée dans le col relevé des pardessus. Après deux semaines de beau temps un odieux froid de fin d’hiver glaçait de nouveau et gerçait la peau.

Les pieds sur une boule d’eau brûlante, le corps enveloppé en une fourrure dont la caresse velue et fine, immobile et douce, la réchauffait à travers sa robe, et plaisait délicieusement à sa peau craintive des contacts, la jeune femme songeait péniblement que, dans une heure au plus, il lui faudrait prendre un fiacre pour rejoindre Mariolle à Auteuil.

Un vif désir d’envoyer un télégramme l’obsédait, mais elle s’était promis depuis plus de deux mois déjà d’agir ainsi avec lui le plus rarement possible, car elle venait de faire un grand effort pour l’aimer de la même façon qu’elle était aimée.

En le voyant souffrir tant, elle s’était apitoyée, et, après la conversation où elle lui baisa les yeux dans un élan vrai d’attendrissement, sa sincère affection pour lui devint en effet pendant quelque temps plus chaude et plus expansive.

Elle s’était demandé, surprise de sa froideur involontaire, pourquoi elle ne l’aimerait pas à la fin comme tant de femmes aiment leurs amants, puisqu’elle se sentait profondément attachée à lui, puisqu’il lui plaisait plus que tous les autres hommes.

Cette nonchalance de sa tendresse ne pouvait provenir que d’une paresse de cœur, qu’on pouvait peut-être dompter, comme toutes les paresses.

Elle essaya. Elle tenta de s’exalter en pensant à lui, de s’émouvoir aux jours de rendez-vous. Elle y parvint en vérité quelquefois, comme on se fait peur, la nuit, en songeant aux voleurs et aux apparitions.

Elle s’efforça même, s’animant un peu à ce jeu de la passion, d’être plus caressante, plus enlaçante. Elle y réussit d’abord assez bien, et l’affola d’ivresse.

Alors elle crut à l’éclosion en elle d’une fièvre un peu semblable à celle dont elle le sentait brûlé. Son ancien espoir intermittent d’amour, entrevu réalisable le soir où elle s’était décidée à se donner, en rêvant sous les brumes laiteuses de la nuit devant la baie du Mont Saint-Michel, renaquit, moins séduisant, moins enveloppé de nuées poétiques et d’idéal, mais plus précis, plus humain, dégagé d’illusions après l’épreuve de la liaison.

Elle avait appelé alors et épié en vain ces grands élans de l’être entier vers un autre être, nés, dit-on, lorsque les corps entraînés par l’émotion des âmes se sont unis. Ces élans n’étaient point venus.

Elle s’obstina cependant à simuler de l’entraînement, à multiplier les rendez-vous, à lui dire: «Je sens que je vous aime de plus en plus». Mais une fatigue l’envahissait, et une impuissance de se tromper et de le tromper plus longtemps. Elle constatait avec étonnement que les baisers reçus de lui l’importunaient à la longue, bien qu’elle n’y fût point tout à fait insensible. Elle constatait cela par la vague lassitude répandue en elle dès le matin des jours où elle devait le rejoindre. Pourquoi donc, ces matins-là, ne sentait-elle pas au contraire, comme tant d’autres femmes, sa chair émue par l’attente troublante et désirée des étreintes? Elle les subissait, les acceptait tendrement résignée, puis vaincue, brutalement conquise, et vibrante malgré elle, mais jamais entraînée. Est-ce que sa chair si fine, si délicate, si exceptionnellement aristocrate et raffinée, gardait des pudeurs inconnues, des pudeurs d’animal supérieur et sacré, ignorées encore de son âme si moderne?

Mariolle comprit peu à peu. Il vit décroître cette ardeur factice. Il devina cette tentative dévouée, et un mortel, un inconsolable chagrin se glissa dans son âme.

Elle savait maintenant, comme lui, que l’épreuve était faite, et tout espoir perdu. Voilà même qu’aujourd’hui, chaudement serrée en sa fourrure, les pieds sur la bouillotte, frissonnante de bien-être en regardant la grêle fouetter les vitres du coupé, elle ne trouvait plus en elle le courage de sortir de cette tiédeur et de monter dans un fiacre glacé pour aller rejoindre le pauvre garçon.

Certes l’idée de se reprendre, de rompre, de se dérober aux caresses, ne l’effleura pas un moment. Elle savait bien que, pour captiver entièrement un homme épris et le garder pour soi seule, au milieu des rivalités féminines, il faut se donner à lui, il faut le tenir par cette chaîne que le corps attache au corps. Elle savait cela, car cela est fatal, logique, indiscutable. Il est même loyal d’agir ainsi, et elle voulait rester loyale avec lui en toute sa probité de maîtresse. Donc elle se donnerait encore, elle se donnerait toujours; mais pourquoi si souvent? Leurs rendez-vous mêmes ne prendraient-ils pas pour lui un charme plus grand, un attrait de renouveau à être espacés comme d’inappréciables et rares bonheurs offerts par elle et qu’il ne fallait point prodiguer?

En chacune de ses courses à Auteuil, elle avait l’impression de lui porter la plus précieuse des offrandes, un inestimable cadeau. Quand on donne ainsi, la joie de donner est inséparable d’une certaine sensation de sacrifice; ce n’est point l’ivresse d’être prise, c’est l’orgueil d’être généreuse et le contentement de rendre heureux.

Elle calcula même que l’amour d’André avait plus de chances d’être durable si elle se refusait un peu plus à lui, car toute faim augmente par le jeûne, et le désir sensuel n’est qu’un appétit. Dès que cette résolution fut prise, elle décida qu’elle irait à Auteuil le jour même, mais simulerait un malaise. Ce voyage, qui lui semblait, une minute plus tôt, si pénible par ce temps de giboulées, lui parut aisé tout à coup; et elle comprit, souriant d’elle-même et de cette évolution subite, pourquoi elle avait tant de peine à supporter une chose pourtant si normale. Tout à l’heure, elle ne voulait point, maintenant elle voulait bien. Elle ne voulait point tout à l’heure, car elle passait à l’avance par les mille petits détails énervants du rendez-vous! Elle se piquait les doigts aux épingles d’acier, qu’elle maniait mal; elle ne retrouvait plus rien de ce qu’elle avait jeté à travers la chambre en se dévêtant hâtivement, préoccupée déjà par cette corvée odieuse de se rhabiller toute seule.

Elle s’arrêta sur cette pensée, la fouillant, la pénétrant bien pour la première fois. N’était-ce pas un peu vulgaire, un peu répugnant tout de même, cet amour à heure fixe, prévu la veille ou l’avant-veille, comme un rendez-vous d’affaires ou une consultation de médecin. Après un long tête-à-tête inattendu, libre et grisant, rien de plus naturel que le baiser jailli des lèvres, unissant deux bouches qui se sont charmées, qui se sont appelées, qui se sont séduites par de tendres et chaudes paroles. Mais comme cela était différent du baiser sans surprise, annoncé d’avance, qu’elle allait recevoir une fois par semaine, sa montre à la main. C’était si vrai que, par moments, elle avait senti s’éveiller en elle, aux jours où elle ne devait pas voir André, de vagues envies de le rejoindre, tandis que ce désir n’apparaissait qu’à peine quand elle allait à lui avec des ruses de voleur traqué, des contremarches suspectes, des fiacres malpropres, le cœur distrait de lui par toutes ces choses.

Ah! l’heure d’Auteuil! elle l’avait calculée sur toutes les pendules de toutes ses amies; elle l’avait vue approcher, minute par minute, chez Mme de Frémines, chez la marquise de Bratiane, chez la belle Mme Le Prieur, quand elle usait ses après-midi d’attente à travers Paris, pour ne pas rester chez elle, où une visite imprévue, un obstacle inattendu aurait pu l’immobiliser.

Elle se dit tout à coup: «Aujourd’hui, jour de chômage, j’irai très tard pour ne pas trop l’énerver». Alors elle ouvrit, sur le devant du coupé, une sorte de petit placard invisible, caché sous la soie noire, dont la voiture, vrai boudoir de jeune femme, était capitonnée. Dès que les deux portes mignonnes de cette cachette se furent rabattues sur les côtés, apparut une glace à charnières qu’elle fit glisser, en l’élevant à la hauteur de son visage. Derrière cette glace s’alignaient en des niches de satin quelques petits objets en argent: une boîte pour la poudre de riz, un crayon pour les lèvres, deux flacons à parfums, un encrier, un porte-plume, des ciseaux, un mignon couteau à papier pour couper le livre, le dernier roman, qu’on lisait en route. Une exquise pendule, grande et ronde comme une noix d’or, était fixée dans l’étoffe: elle marquait quatre heures.

Mme de Burne pensa: «J’ai encore une heure au moins», et elle toucha un ressort, qui fit prendre au valet de pied, assis à côté du cocher, le tube acoustique pour recevoir l’ordre.

Elle attira l’autre bout, dissimulé dans la tenture, et, approchant ses lèvres du petit porte-voix taillé dans un cristal de roche:

—A l’Ambassade d’Autriche, dit-elle.

Puis elle se regarda dans la glace. Elle se regarda, comme elle se regardait toujours, avec ce contentement qu’on éprouve en rencontrant la personne la plus aimée; puis elle entr’ouvrit sa fourrure pour juger de nouveau le corsage de sa robe. C’était une toilette frileuse de fin d’hiver. Le col était garni d’un cordon de très fines plumes blanches, luisantes à force d’être claires. Elles s’étendaient un peu sur les épaules, en passant au gris léger comme sur une aile. Toute la taille aussi était enlacée par une bordure de ce duvet qui donnait à la jeune femme un air bizarre d’oiseau sauvage. Sur son chapeau, une espèce de toque, d’autres plumes se dressaient, aigrette hardie de couleurs plus vives, et sa si jolie figure blonde semblait parée ainsi pour s’envoler avec les sarcelles, par le ciel gris, sous la grêle.

Elle se contemplait encore quand la voiture tourna brusquement sous la grande porte de l’Ambassade. Alors elle recroisa sa fourrure, abaissa la glace, referma les petites portes du placard, et, quand le coupé se fut arrêté, elle dit d’abord à son cocher:

—Retournez à la maison; je n’ai plus besoin de vous.

Puis elle demanda au valet de pied qui s’avançait sur les marches du perron:

—La princesse est-elle chez elle?

—Oui, madame.

Elle entra, monta l’escalier, et pénétra dans un tout petit salon où la princesse de Malten écrivait des lettres.

En apercevant son amie, l’ambassadrice se leva avec un air de grande joie, les yeux rayonnants; et elles s’embrassèrent deux fois de suite, sur les joues, au coin des lèvres.

Puis elles s’assirent près l’une de l’autre, sur deux petits sièges, devant le feu. Elles s’aimaient beaucoup, se plaisaient infiniment, se comprenaient sur tous les points, car elles étaient presque pareilles, de la même race féminine, écloses dans la même atmosphère, douées des mêmes sensations, bien que Mme de Malten fût une Suédoise épousée par un Autrichien. Elles exerçaient l’une sur l’autre une attraction mystérieuse et singulière, d’où naissait un vrai sentiment de bien-être et de contentement profond quand elles se trouvaient ensemble. Leur bavardage durait sans discontinuer pendant des demi-journées entières, futile et intéressant pour toutes les deux, par le simple attrait des mêmes goûts révélés.

—Vous voyez comme je vous aime! disait Mme de Burne. Vous dînez chez moi ce soir, et je n’ai pu cependant m’abstenir de venir vous voir. C’est une passion, ma chère.

—Je la partage, répondit en souriant la Suédoise.

Et, par habitude professionnelle, elles faisaient des frais l’une pour l’autre, coquettes comme en face d’un homme, mais différemment coquettes, livrées à une autre lutte, n’ayant plus devant elles l’adversaire, mais la rivale.

Mme de Burne, tout en causant, regardait par moments la pendule. Cinq heures allaient sonner. Il était là-bas depuis une heure. «C’est assez», pensa-t-elle, en se levant.

—Déjà? dit la princesse.

L’autre répondit hardiment:

—Oui, je suis pressée, je suis attendue. J’aimerais beaucoup mieux rester avec vous.

Elles s’embrassèrent de nouveau, et Mme de Burne, ayant prié qu’on fît venir un fiacre, s’en alla.

Le cheval boitait, traînait avec une peine infinie la vieille voiture; et cette boiterie, cette fatigue de l’animal, la jeune femme les sentait aussi en elle. Comme la bête poussive, elle trouvait le trajet long et dur. Puis le plaisir de voir André la consolait, puis le souci de ce qu’elle allait faire l’affligeait.

Elle le trouva gelé derrière la porte. Les fortes giboulées tournoyaient dans les arbres. La grêle sonnait sur leur parapluie pendant qu’ils allaient vers le chalet. Leurs pieds enfonçaient dans la boue.

Le jardin était triste, lamentable, mort, fangeux. Et André était pâle. Il souffrait beaucoup.

Quand ils furent entrés:

—Dieu! qu’il fait froid! dit-elle.

Un grand feu pourtant flambait dans les deux pièces. Mais, allumé seulement depuis midi, il n’avait pu sécher les murs imprégnés d’humidité; et des frissons couraient sur la peau.

Elle ajouta:

—J’ai envie de ne pas quitter tout de suite ma fourrure.

Elle l’entr’ouvrit seulement, et elle apparut dessous, frileuse dans son corsage garni de plumes, pareille aux oiseaux émigrants qui ne restent jamais au même endroit.

Il s’assit à côté d’elle.

Elle reprit:

—Ce soir, chez moi, dîner charmant, dont je me réjouis d’avance.

—Qui avez-vous donc?

—Mais... vous d’abord; puis Prédolé, que j’ai tant envie de connaître.

—Ah! vous avez Prédolé?

—Oui, Lamarthe me l’amène.

—Mais ce n’est pas du tout un homme pour vous, Prédolé! Les sculpteurs, en général, ne sont pas faits pour plaire aux jolies femmes, et celui-là moins qu’aucun autre.

—Oh! mon cher, c’est impossible. Je l’admire tant.

Depuis deux mois, à la suite de son exposition de la galerie Varin, le sculpteur Prédolé avait conquis et dompté Paris. On l’estimait déjà, on l’appréciait; on disait de lui: «Il fait des figurines délicieuses». Mais lorsque le public artiste et connaisseur fut appelé à juger son œuvre entière réunie dans les salles de la rue Varin, ce fut une explosion d’enthousiasme.

Il y avait là, semblait-il, la révélation d’un charme imprévu, un don si particulier pour traduire l’élégance et la grâce, qu’on croyait assister à la naissance d’une séduction nouvelle de la forme.

Il avait adopté la spécialité des statuettes un peu, très peu vêtues, dont il exprimait les modelés délicats et voilés avec une perfection inimaginable. Ses danseuses surtout, dont il avait fait de nombreuses études, montraient en leurs gestes, en leurs poses, par l’harmonie des attitudes et des mouvements, tout ce que le corps féminin recèle de beauté souple et rare.

Depuis un mois Mme de Burne faisait des efforts incessants afin de l’attirer chez elle. Mais l’artiste était sauvage, même un peu ours, disait-on. Elle venait enfin de réussir, par l’intermédiaire de Lamarthe, qui avait fait une réclame sincère et frénétique au sculpteur reconnaissant.

Mariolle demanda:

—Qui avez-vous encore?

—La princesse de Malten.

Il fut ennuyé. Cette femme lui déplaisait.

—Et encore?

—Massival, Bernhaus et Georges de Maltry. C’est tout, rien que mon élite. Vous connaissez Prédolé, vous?

—Oui, un peu.

—Comment le trouvez-vous?

—Délicieux, c’est l’homme le plus amoureux de son art que j’aie rencontré et le plus intéressant quand il en parle.

Elle était ravie et répéta:

—Ce sera charmant.

Il avait pris sa main sous la fourrure. Il la serrait un peu, puis il la baisa. Alors elle s’aperçut tout à coup qu’elle avait oublié de se dire souffrante, et, cherchant soudain une autre raison, elle murmura:

—Dieu! qu’il fait froid!

—Vous trouvez?

—Je suis glacée jusqu’aux os.

Il se leva pour voir le thermomètre qui était assez bas en effet.

Alors il se rassit près d’elle.

Elle venait de dire: «Dieu! qu’il fait froid!» et il avait cru comprendre. Depuis trois semaines il notait à chacune de leurs rencontres l’invincible apaisement de sa tentative de tendresse. Il la devinait lasse de ce simulacre à ne pas pouvoir le continuer, et il était lui-même tellement exaspéré de son impuissance, tellement mordu par un désir vain et enragé de cette femme, qu’il se disait en ses heures de solitude désespérée: «J’aime mieux rompre que de continuer à vivre ainsi».

Il lui demanda, pour bien pénétrer sa pensée:

—Vous ne quittez même pas votre fourrure aujourd’hui?

—Oh! non, dit-elle, je tousse un peu depuis ce matin. Ce temps affreux m’a irrité la gorge. J’ai peur d’attraper du mal.

Après un silence, elle ajouta:

—Si je n’avais pas tenu absolument à vous voir, je ne serais pas venue.

Comme il ne répondait point, déchiré de chagrin et crispé de rage, elle reprit:

—Après les si beaux jours des deux dernières semaines, ce retour de froid est très dangereux.

Elle regardait le jardin, où les arbres étaient déjà presque verts sous la poussière de neige fondue qui tournoyait dans les branches.

Lui, il la regardait, et il pensait: «Voilà donc l’amour qu’elle a pour moi!» Pour la première fois, une espèce de haine de mâle déçu le soulevait contre elle, contre ce visage, contre cette âme insaisissable, contre ce corps de femme si fuyant et tant poursuivi.

«Elle prétend qu’elle a froid, se disait-il. Elle a froid seulement parce que je suis là. S’il s’agissait d’une partie de plaisir, d’un de ces imbéciles caprices qui agitent l’inutile existence de ces futiles créatures, elle braverait tout, et risquerait sa vie. Est-ce que pour montrer ses toilettes elle ne sort pas en voiture découverte par les plus grands froids? Ah! c’est ainsi qu’elles sont toutes, à présent.»

Il la regardait, si calme en face de lui. Et il savait que dans ce front, dans ce petit front adoré, il y avait une envie, l’envie de ne pas prolonger ce tête-à-tête qui devenait trop pénible.

Était-il vrai qu’il eût existé, qu’il existait encore des femmes passionnées, que l’émotion secoue, qui souffrent, pleurent, se donnent avec transport, enlacent, étreignent et gémissent, qui aiment avec leur chair autant qu’avec leur âme, avec la bouche qui parle et les yeux qui regardent, avec le cœur qui palpite et la main qui caresse, des femmes qui bravent tout parce qu’elles aiment, et vont, le jour ou la nuit, surveillées et menacées, intrépides et palpitantes, vers celui qui les prend en ses bras, folles de bonheur et défaillantes.

Oh! l’horrible amour celui auquel il est maintenant enchaîné: amour sans issue, sans fin, sans joie et sans triomphe, qui énerve, exaspère et ronge de souci; amour sans douceur et sans ivresses, faisant seulement pressentir et regretter, souffrir et pleurer, et ne révélant l’extase des caresses partagées, que par l’intolérable regret des baisers impossibles à éveiller sur des lèvres froides, stériles et sèches comme des arbres morts.

Il la regardait, emprisonnée et charmante en cette robe emplumée. N’étaient-ce point les grandes ennemies qu’il fallait vaincre plus encore que la femme, ses robes, gardiennes jalouses, barrières coquettes et précieuses qui enfermaient et défendaient contre lui sa maîtresse?

—Votre toilette est ravissante, dit-il, car il ne voulait point parler de ce qui le torturait.

Elle répondit en souriant:

—Vous verrez celle que j’aurai ce soir.

Puis elle toussa plusieurs fois de suite et reprit:

—Je m’enrhume tout à fait. Laissez-moi partir, mon ami. Le soleil reviendra bien vite, et je ferai comme lui.

Il n’insista pas, découragé, comprenant qu’aucun effort ne pourrait vaincre à présent l’inertie de cet être sans élan, que c’était fini, fini pour toujours d’espérer, d’attendre des mots balbutiés dans cette bouche tranquille, un éclair dans ces yeux calmes. Et soudain il sentit surgir en lui la résolution violente d’échapper à cette suppliciante domination. Elle l’avait cloué sur une croix; il y saignait de tous ses membres, et elle le regardait agoniser sans comprendre sa souffrance, contente même d’avoir fait ça. Mais il s’arracherait de ce poteau mortel, en y laissant des morceaux de son corps, des lambeaux de sa chair et tout son cœur déchiqueté. Il se sauverait comme une bête que des chasseurs ont presque tuée, il irait se cacher dans une solitude où il finirait peut-être par cicatriser ses plaies et ne plus sentir que les sourdes douleurs dont tressaillent jusqu’à leur mort les mutilés.

—Adieu donc, lui dit-il.

Elle fut saisie par la tristesse de sa voix et reprit:

—A ce soir, mon ami.

Il répéta:

—A ce soir... adieu.

Puis il la reconduisit à la porte du jardin, et revint s’asseoir, seul, devant le foyer.

Seul! Qu’il faisait froid en effet! Et qu’il était triste! C’était fini! Ah! quelle horrible pensée! Fini d’espérer, d’attendre, de rêver d’elle avec cette brûlure au cœur qui nous fait vivre par moments, sur cette sombre terre, à la façon des feux de joie allumés dans les soirs obscurs. Adieu les nuits d’émotion solitaire où presque jusqu’au jour il marchait à travers sa chambre en pensant à elle, et les réveils où il se disait en ouvrant les yeux: «Je la verrai tantôt à notre petite maison».

Comme il l’aimait! comme il l’aimait! comme ce serait dur et long de se guérir d’elle! Elle était partie parce qu’il faisait froid! Il la voyait, comme tout à l’heure, le regardant et l’ensorcelant, l’ensorcelant pour mieux crever son cœur. Ah! comme elle l’avait bien crevé! de part en part, d’un seul et dernier coup. Il sentait le trou: une blessure ancienne déjà, entr’ouverte puis pansée par elle, et qu’elle venait de rendre inguérissable en y plongeant comme un couteau sa mortelle indifférence. Il sentait même que de ce cœur crevé quelque chose coulait en lui qui emplissait son corps, montait à sa gorge et l’étouffait. Alors, posant ses deux mains sur ses yeux, comme pour se cacher à lui-même cette faiblesse, il se mit à pleurer. Elle était partie parce qu’il faisait froid! Il aurait marché nu, dans la neige, pour la rejoindre n’importe où. Il se serait jeté du haut d’un toit, rien que pour tomber à ses pieds. Le souvenir d’une vieille histoire lui vint, dont on a fait une légende: celle de la Côte des deux Amants, qu’on voit en allant à Rouen. Une jeune fille, obéissant au caprice cruel de son père, qui lui défendait d’épouser son amant si elle ne parvenait à le porter elle-même au sommet de la rude montagne, l’y traîna, marchant sur les mains et les genoux, et mourut en arrivant. L’amour n’est donc plus qu’une légende, faite pour être chantée en vers ou contée en des romans trompeurs.

Sa maîtresse ne lui avait-elle pas dit elle-même, dans une de leurs premières entrevues, une phrase qu’il n’avait jamais oubliée: «Les hommes d’à présent n’aiment pas les femmes d’aujourd’hui jusqu’à s’en faire vraiment du mal. Croyez-moi, je connais les uns et les autres.» Elle s’était trompée pour lui, mais non pour elle, car elle avait dit encore: «En tous cas, je vous préviens que, moi, je suis incapable de m’éprendre vraiment de n’importe qui...»

De n’importe qui? Était-ce bien sûr? De lui, non. Il en demeurait certain maintenant, mais d’un autre?

De lui?... Elle ne pouvait pas l’aimer! Pourquoi?

Alors la sensation d’avoir tout manqué dans sa vie, sensation dont il était depuis longtemps obsédé, s’abattit sur lui et l’anéantit. Il n’avait rien fait, rien réussi, rien obtenu, rien vaincu. Les arts l’ayant tenté, il ne trouva pas en lui le courage nécessaire pour se donner tout à fait à l’un d’eux, ni l’obstination persévérante qu’il faut pour y triompher. Aucun succès ne l’avait réjoui, aucun goût exalté pour une belle chose ne l’avait anobli et grandi. Son seul effort énergique pour conquérir un cœur de femme venait d’avorter comme le reste. Il n’était au fond qu’un raté.

Il pleurait toujours sous ses mains appuyées sur ses yeux. Les larmes, glissant contre la peau, mouillaient sa moustache et salaient ses lèvres.

Leur amertume ainsi goûtée augmentait sa misère et sa désespérance.

Quand il releva la tête, il s’aperçut qu’il faisait nuit. Il n’avait que le temps de rentrer chez lui et de s’habiller pour dîner chez elle.

VII

André Mariolle entra le premier chez Mme Michèle de Burne. Il s’assit, et il contempla autour de lui ces murs, ces objets, ces tentures, ces bibelots, ces meubles qu’il chérissait à cause d’elle, tout cet appartement familier où il l’avait connue, trouvée et si souvent retrouvée, où il avait appris à aimer, où il avait découvert en lui et senti croître, de jour en jour, cette passion, jusqu’à l’heure de l’inutile victoire. Avec quelle ardeur il l’avait attendue quelquefois en ce lieu coquet, fait pour elle, cadre délicieux de cet être exquis! Et comme il connaissait l’odeur de ce salon, de ces étoffes, une douce odeur d’iris, aristocrate et simple! Là il avait tressailli de toutes les attentes, tremblé à toutes les espérances, exploré toutes les émotions, et, pour finir, toutes les détresses. Il serrait, comme les mains d’un ami qu’on abandonne, les bras du large fauteuil où il avait si souvent causé avec elle en la regardant sourire et parler. Il aurait voulu qu’elle ne vînt pas, que personne ne vînt, et rester là, seul, toute la nuit, rêvant à son amour, comme on veille près d’un mort. Puis il serait parti, dès l’aurore, pour longtemps, peut-être pour toujours.

La porte de la chambre s’ouvrit. Elle parut et vint à lui, la main tendue. Il se maîtrisa et ne laissa rien voir. Ce n’était pas une femme, mais un bouquet vivant, un inimaginable bouquet.

Une ceinture d’œillets serrait sa taille et descendait autour d’elle jusqu’à ses pieds, en cascades. Autour des bras nus et des épaules courait une guirlande emmêlée de myosotis et de muguets, tandis que trois orchidées féeriques semblaient sortir de sa gorge et caressaient la chair pâle des seins de leur chair rose et rouge de fleurs surnaturelles. Ses cheveux blonds étaient poudrés de violettes d’émail où luisaient de minuscules diamants. D’autres brillants, tremblant sur des épingles d’or, scintillaient comme de l’eau dans la garniture embaumée du corsage.

—J’aurai la migraine, dit-elle, mais tant pis! ça me va bien.

Elle sentait bon, comme le printemps dans les jardins; elle était plus fraîche que ses guirlandes. André la regardait, ébloui, et songeant qu’il serait aussi brutalement barbare de la prendre en ses bras en ce moment que de piétiner un parterre épanoui. Leur corps ainsi n’était plus qu’un prétexte à parures, un objet à orner: ce n’était plus un objet à aimer. Elles ressemblaient à des fleurs, elles ressemblaient à des oiseaux, elles ressemblaient à mille autres choses autant qu’à des femmes. Leurs mères, toutes celles des générations passées, employaient l’art coquet pour aider la beauté, mais elles cherchaient d’abord à plaire par la séduction directe de leur corps, par la puissance naturelle de leur grâce, par l’irrésistible attrait que la forme féminine exerce sur le cœur des mâles. Aujourd’hui, la coquetterie était tout, l’artifice était devenu le grand moyen et aussi le but, car elles s’en servaient plutôt même afin d’irriter les yeux des rivales et de fouetter stérilement leur jalousie que pour la conquête des hommes.

A qui donc était destinée cette toilette, à lui l’amant, ou à humilier la princesse de Malten?

La porte s’ouvrit: on l’annonça.

Mme de Burne eut un élan vers elle; et, tout en veillant aux orchidées, elle l’embrassa, les lèvres entr’ouvertes, avec une petite moue de tendresse. Ce fut un joli, un désirable baiser, donné et rendu à plein cœur par les deux bouches.

Mariolle tressaillit d’angoisse. Pas une fois elle n’était accourue à lui avec cette brusquerie heureuse; jamais elle ne l’avait embrassé ainsi, et par un revirement subit de sa pensée: «Ces femmes-là ne sont plus faites pour nous,» se dit-il avec fureur.

Massival parut, puis derrière lui M. de Pradon, le comte de Bernhaus, puis Georges de Maltry, resplendissant de chic anglais.

On n’attendait plus que Lamarthe et Prédolé. On parla du sculpteur, et toutes les voix formulèrent des éloges.

«Il avait ressuscité la grâce, retrouvé la tradition de la Renaissance avec quelque chose de plus: la sincérité moderne; c’était, d’après M. Georges de Maltry, l’exquis révélateur de la souplesse humaine.» Ces phrases, depuis deux mois, couraient tous les salons, allaient de toutes les bouches à toutes les oreilles.

Il parut enfin. On fut surpris. C’était un gros homme d’un âge indéterminable, avec des épaules de paysan, une forte tête aux traits accentués, couverte de cheveux et de barbe grisâtres, un nez puissant, des lèvres charnues, l’air timide et embarrassé. Il portait ses bras un peu loin du corps, avec une sorte de gaucherie, attribuable sans doute aux énormes mains qui sortaient des manches. Elles étaient larges, épaisses, avec des doigts velus et musculeux, des mains d’hercule ou de boucher; et elles semblaient maladroites, lentes, gênées d’être là, impossibles à cacher.

Mais la figure était éclairée par des yeux limpides, gris et perçants, d’une vivacité extraordinaire. Eux seuls semblaient vivre en cet homme pesant. Ils regardaient, scrutaient, fouillaient, jetaient partout leur éclair aigu, rapide et mobile, et on sentait qu’une vive et grande intelligence animait ce regard curieux.

Mme de Burne, un peu déçue, indiqua poliment un siège, où l’artiste s’assit. Puis il resta là, confus, semblait-il, d’être venu dans cette maison.

Lamarthe, introducteur adroit, voulant rompre cette glace, s’approcha de son ami.

—Mon cher, dit-il, je vais vous montrer où vous êtes. Vous avez vu d’abord notre divine hôtesse; regardez maintenant ce qui l’entoure.

Il montrait sur la cheminée un buste authentique de Houdon, puis, sur un secrétaire de Boulle, deux femmes enlacées et dansant, par Clodion, et enfin sur une étagère, quatre statuettes de Tanagra choisies parmi les plus parfaites.

Alors la figure de Prédolé s’éclaira soudain, comme s’il eût retrouvé ses enfants dans un désert. Il se leva, puis marcha vers les quatre antiques petites figures de terre; et, quand il en saisit deux en même temps dans ses formidables mains qui semblaient faites pour tuer des bœufs, Mme de Burne eut peur pour elles. Mais, dès qu’il les eut touchées, on eût dit qu’il les caressait, car il les maniait avec une souplesse et une adresse surprenantes, en les faisant tourner dans ses doigts épais, devenus agiles comme ceux d’un jongleur. A le voir ainsi les contempler et les palper, on sentait qu’il avait dans l’âme et dans les mains, ce gros homme, une tendresse unique, idéale et délicate pour toutes les petites choses élégantes.

—Sont-elles jolies? demanda Lamarthe.

Alors le sculpteur les vanta comme s’il les eût félicitées, et il parla des plus remarquables qu’il connût, en quelques mots, d’une voix un peu voilée mais sûre, tranquille, au service d’une pensée claire qui savait bien la valeur des termes.

Puis, conduit par l’écrivain, il inspecta les autres bibelots rares que Mme de Burne avait réunis grâce aux conseils de ses amis. Il les appréciait avec des étonnements et des joies en les découvrant en ce lieu, et toujours il les prenait dans ses mains et les retournait légèrement en tous sens, comme pour se mettre en tendre contact avec eux. Une statuette de bronze était cachée dans un coin obscur, lourde comme un boulet; il l’enleva d’un seul poignet, l’apporta près d’une lampe, l’admira longuement, puis la remit en place sans effort visible.

Lamarthe dit:

—Est-il taillé pour lutter avec le marbre et la pierre, ce gaillard-là!

On le regardait avec sympathie.

Un domestique annonça:

—Madame est servie.

La maîtresse de la maison prit le bras du sculpteur pour passer dans la salle à manger, et, lorsqu’elle l’eut fait asseoir à sa droite, elle lui demanda par courtoisie, comme elle eût interrogé l’héritier d’une grande famille sur l’origine exacte de son nom:

—Votre art, monsieur, a aussi ce mérite, n’est-ce pas, d’être l’aîné de tous les autres?

Il répondit de sa voix tranquille:

—Mon Dieu! madame, les bergers bibliques jouaient de la flûte; la musique semble donc plus ancienne, bien qu’à notre sens la véritable musique ne date pas de loin. Mais la véritable sculpture date de très loin.

Elle reprit:

—Vous aimez la musique?

Il répondit avec une conviction grave:

—J’aime tous les arts.

Elle demanda encore:

—Sait-on quel fut l’inventeur du vôtre?

Il réfléchit, et, avec une douceur d’accent, comme s’il eût conté une histoire attendrissante:

—D’après la tradition hellénique, ce fut l’Athénien Dédale. Mais la plus jolie légende est celle qui attribue cette découverte à un potier de Sicyone nommé Dibutades. Sa fille Kora ayant dessiné, au moyen d’un trait, l’ombre du profil de son fiancé, son père remplit cette silhouette d’argile et la modela. Mon art venait de naître.

Lamarthe murmura: «Charmant». Puis, après un silence, il reprit:

—Ah! si vous vouliez, Prédolé!

S’adressant ensuite à Mme de Burne:

—Vous ne vous figurez pas, madame, comme cet homme est intéressant quand il parle de ce qu’il aime, comme il sait l’exprimer, le montrer et le faire adorer.

Mais le sculpteur ne semblait pas disposé à poser ni à pérorer. Il avait introduit entre sa chemise et son cou un des coins de sa serviette pour ne pas tacher son gilet, et il mangeait son potage avec recueillement, avec cette espèce de respect que les paysans ont pour la soupe.

Puis il but un verre de vin et se redressa, l’air plus à l’aise, s’acclimatant.

De temps en temps, il essayait de se retourner, car il apercevait, reflété dans une glace, un groupe tout moderne placé derrière lui, sur la cheminée. Il ne le connaissait pas et cherchait à deviner l’auteur.

A la fin, n’y tenant plus, il demanda:

—C’est de Falguières, n’est-ce pas?

Mme de Burne se mit à rire.

—Oui, c’est de Falguières. Comment avez-vous reconnu cela dans une glace?

Il sourit à son tour.

—Ah! madame, je reconnais n’importe comment, d’un seul coup d’œil, la sculpture des gens qui font aussi de la peinture, et la peinture des gens qui font aussi de la sculpture. Ça ne ressemble pas du tout à l’œuvre d’un homme qui pratique exclusivement un seul art.

Lamarthe, voulant faire briller son ami, demanda des explications, et Prédolé s’y prêta.

Il définit, raconta et caractérisa la peinture des sculpteurs et la sculpture des peintres d’une façon si claire, originale et neuve, avec sa parole lente et précise, que les regards l’écoutaient autant que les oreilles. Faisant reculer sa démonstration à travers l’histoire de l’art, et cueillant des exemples d’époque en époque, il remonta jusqu’aux premiers maîtres italiens, peintres et sculpteurs en même temps, Nicolas et Jean de Pise, Donatello, Lorenzo Ghiberti. Il indiqua des opinions curieuses de Diderot sur le même sujet, et, pour conclure, cita les portes du Baptistère de Saint-Jean de Florence, par Ghiberti, bas-reliefs si vivants et dramatiques qu’ils ont plutôt l’air de toiles peintes.

De ses lourdes mains agitées devant lui comme si elles eussent été pleines de matière à modeler, et devenues dans leurs mouvements souples et légères à ravir les yeux, il reconstituait avec tant de conviction l’œuvre racontée qu’on suivait curieusement ses doigts, faisant surgir au-dessus des verres et des assiettes toutes les images exprimées par sa bouche.

Puis, comme on lui offrit des choses qu’il aimait, il se tut et se mit à manger.

Jusqu’à la fin du dîner il ne parla plus beaucoup, suivant à peine lui-même la conversation, qui allait d’un écho de théâtre à une rumeur politique, d’un bal à un mariage, d’un article de la Revue des Deux-Mondes au concours hippique récemment ouvert. Il mangeait bien et buvait sec, sans en paraître ému, ayant la pensée nette, saine, difficile à troubler, à peine excitable par le bon vin.

Lorsqu’on fut revenu dans le salon, Lamarthe, qui n’avait pas obtenu du sculpteur tout ce qu’il en attendait, l’attira près d’une vitrine pour lui montrer un objet inestimable, un encrier d’argent, pièce cotée, classée, historique, ciselée par Benvenuto Cellini.

Ce fut une espèce d’ivresse qui s’empara du sculpteur. Il contemplait cela comme on regarde le visage d’une maîtresse, et, saisi d’attendrissement, il énonça, sur l’œuvre de Cellini, des idées gracieuses et fines comme l’art du divin ciseleur; puis, sentant qu’on l’écoutait, il se livra tout entier, et, assis sur un grand fauteuil, tenant et regardant sans cesse le bijou qu’on venait de lui présenter, il raconta ses impressions sur toutes les merveilles d’art connues par lui, mit à nu sa sensibilité, et rendit visible l’étrange griserie que la grâce des formes faisait entrer par ses yeux dans son âme. Pendant dix ans il avait parcouru le monde en ne regardant que du marbre, de la pierre, du bronze et du bois sculptés par des mains géniales, ou bien de l’or, de l’argent, de l’ivoire et du cuivre, vagues matières métamorphosées en chefs-d’œuvre sous les doigts de fées des ciseleurs.

Et lui-même il sculptait en parlant, avec des reliefs surprenants et de délicieux modelés obtenus par la justesse des mots.

Les hommes, debout autour de lui, l’écoutaient avec un intérêt extrême, tandis que les deux femmes, assises près du feu, paraissaient s’ennuyer un peu et causaient à voix basse, de temps en temps, déconcertées de ce qu’on pût prendre tant de goût à de simples contours d’objets.

Quand Prédolé se tut, Lamarthe, emballé et ravi, lui serra la main, et d’une voix amicale attendrie par l’émotion d’un amour commun:

—Vrai, j’ai envie de vous embrasser, dit-il. Vous êtes le seul artiste, le seul passionné et le seul grand homme d’aujourd’hui, le seul qui aimez vraiment ce que vous faites, qui y trouvez du bonheur, qui n’en êtes jamais las ni dégoûté. Vous maniez l’art éternel dans sa forme la plus pure, la plus simple, la plus haute et la plus inaccessible. Vous enfantez le beau par la courbe d’une ligne, et vous ne vous souciez pas d’autre chose. Je bois un verre d’eau-de-vie à votre santé.

Puis la conversation redevint générale, mais languissante, étouffée par les idées qui avaient passé dans l’air de ce joli salon meublé d’objets précieux.

Prédolé s’en alla de bonne heure, en donnant pour raison qu’il était au travail tous les matins au lever du jour.

Lorsqu’il fut parti, Lamarthe, enthousiasmé, demanda à Mme de Burne:

—Eh bien! comment le trouvez-vous?

Elle répondit, en hésitant, d’un air mécontent et peu séduit:

—Assez intéressant, mais raseur.

Le romancier sourit, et pensa: «Parbleu, il n’a pas admiré votre toilette, et vous êtes le seul de vos bibelots qu’il ait à peine regardé». Puis, après quelques phrases aimables, il alla s’asseoir auprès de la princesse de Malten, afin de lui faire la cour. Le comte de Bernhaus s’approcha de la maîtresse de la maison, et, prenant un petit tabouret, parut s’affaisser à ses pieds. Mariolle, Massival, Maltry et M. de Pradon continuaient à parler du sculpteur, qui avait fait sur leurs esprits une forte impression. M. de Maltry le comparait aux maîtres anciens, dont toute la vie fut embellie et illuminée par l’amour exclusif et dévorant des manifestations de la Beauté; et il philosophait là-dessus, avec des phrases subtiles, justes et fatigantes.

Massival, las d’écouter parler d’un art qui n’était point le sien, se rapprocha de Mme de Malten et s’assit auprès de Lamarthe, qui lui céda bientôt la place pour aller rejoindre les hommes.

—Partons-nous? dit-il à Mariolle.

—Oui, bien volontiers.

Le romancier aimait parler, la nuit, sur les trottoirs, en reconduisant quelqu’un. Sa voix brève, stridente, mordante, semblait s’accrocher et grimper aux murs des maisons. Il se sentait éloquent et clairvoyant, spirituel et imprévu en ces tête-à-tête nocturnes, où il monologuait plutôt qu’il ne causait. Il y obtenait pour lui-même des succès d’estime qui lui suffisaient, et il se préparait un bon sommeil par cette légère fatigue des poumons et des jambes.

Mariolle, lui, était à bout de forces. Toute sa misère, tout son malheur, tout son chagrin, toute son irrémédiable déception bouillonnaient en son cœur depuis qu’il avait franchi cette porte.

Il n’en pouvait plus, il n’en voulait plus. Il allait partir pour ne point revenir.

Quand il prit congé de Mme de Burne, elle lui dit adieu d’un air distrait.

Les deux hommes se trouvèrent seuls dans la rue. Le vent ayant tourné, le froid de la journée avait cessé. Il faisait chaud et doux, ainsi qu’il fait doux deux heures après une giboulée, au printemps. Le ciel, plein d’étoiles, vibrait, comme si, dans l’espace immense, un souffle d’été eût avivé le scintillement des astres.

Les trottoirs étaient redevenus gris et secs, tandis que, sur les chaussées, des flaques d’eau luisaient encore sous le gaz.

Lamarthe dit:

—Quel homme heureux, ce Prédolé!... Il n’aime qu’une chose, son art, ne pense qu’à cela, ne vit que pour cela, et cela emplit, console, égaye, fait heureuse et bonne existence. C’est vraiment un grand artiste de la vieille race. Ah! il ne s’inquiète guère des femmes, celui-là, de nos femmes à colifichets, à dentelles et à déguisements. Avez-vous vu comme il a fait peu d’attention à nos deux belles dames, qui étaient pourtant très séduisantes? Mais il lui faut de la pure plastique, à lui, et non de l’artificiel. Il est vrai que notre divine hôtesse l’a jugé insupportable et imbécile. Pour elle, un buste de Houdon, des statuettes de Tanagra ou un encrier de Benvenuto ne sont que les petites parures nécessaires à l’encadrement naturel et riche d’un chef-d’œuvre qui est Elle: Elle et sa robe, car sa robe fait partie d’Elle; c’est la note nouvelle qu’elle donne chaque jour à sa beauté. Comme c’est futile et personnel, une femme!

Il s’arrêta, en frappant le trottoir d’un coup de canne si sec que le bruit courut quelque temps dans la rue. Puis il continua:

—Elles connaissent, comprennent et savourent ce qui les fait valoir: la toilette et le bijou qui changent de mode tous les dix ans; mais elles ignorent ce qui est d’une sélection rare et constante, ce qui exige une grande et délicate pénétration artiste, et un exercice désintéressé, purement esthétique de leurs sens. Elles ont d’ailleurs des sens très rudimentaires, des sens de femelles, peu perfectibles, inaccessibles à ce qui ne touche pas directement l’égotisme féminin qui absorbe tout en elles. Leur finesse est de sauvage, d’indien, de guerre, de piège. Elles sont même presque impuissantes à goûter les jouissances matérielles d’ordre inférieur qui exigent une éducation physique et une attention raffinée d’un organe, comme la gourmandise. Quand elles arrivent, par exception, à respecter la bonne cuisine, elles demeurent toujours incapables de comprendre les grands vins, qui parlent seulement au palais des hommes, car le vin parle.

Il donna sur le pavé un nouveau coup de canne, qui scanda ce dernier mot, et mit un point à sa phrase.

Puis il reprit:

—Il ne faut pas leur demander tant d’ailleurs. Mais cette absence de goût et de compréhension qui obscurcit leur vue intellectuelle quand il s’agit de choses élevées, les aveugle souvent bien davantage encore quand il s’agit de nous. Il est inutile, pour les séduire, d’avoir de l’âme, du cœur, de l’intelligence, des qualités et des mérites exceptionnels, comme autrefois, où on s’éprenait d’un homme pour sa valeur et son courage. Celles d’aujourd’hui sont des cabotines, les cabotines de l’amour, répétant de chic une pièce qu’elles jouent par tradition et à laquelle elles ne croient plus. Il leur faut des cabotins pour leur donner la réplique et mentir leur rôle comme elles. J’entends par cabotins les pîtres du monde ou d’ailleurs.

Ils marchèrent quelques moments en silence, l’un à côté de l’autre. Mariolle l’avait écouté avec attention, répétant mentalement ses phrases, l’approuvant de toute sa douleur. Il savait, d’ailleurs, qu’une sorte d’aventurier italien venu pour donner des assauts à Paris, le prince Epilati, gentilhomme de salles d’armes, dont on parlait partout et dont on vantait beaucoup l’élégance et la souple vigueur, exhibées au high-life et à la cocoterie d’élite sous des maillots collants de soie noire, accaparait en ce moment l’attention et la coquetterie de la petite baronne de Frémines.

Comme Lamarthe continuait à se taire, il lui dit:

—C’est notre faute; nous choisissons mal, il y a d’autres femmes que celles-là!

Le romancier répliqua:

—Les seules encore capables d’attachement sont les demoiselles de magasin ou les petites bourgeoises sentimentales, pauvres et mal mariées. J’ai porté quelquefois secours à une de ces âmes en détresse. Elles sont débordantes de sentiment, mais de sentiment si vulgaire que le troquer contre le nôtre c’est faire l’aumône. Or je dis que dans notre jeune société riche, où les femmes n’ont envie et besoin de rien et n’ont d’autre désir que d’être un peu distraites, sans dangers à courir, où les hommes ont réglementé le plaisir comme le travail, je dis que l’antique, charmant et puissant attrait naturel qui poussait jadis les sexes l’un vers l’autre a disparu.

Mariolle murmura:

—C’est vrai.

Son envie de fuir s’accrut, de fuir loin de ces gens, de ces fantoches qui mimaient, par désœuvrement, la vie passionnée, belle et tendre d’autrefois, et ne goûtaient plus rien de sa saveur perdue.

—Bonsoir! dit-il, je vais me coucher.

Il rentra chez lui, s’assit à sa table, et écrivit:

«Adieu, madame. Vous rappelez-vous ma première lettre? Je vous disais adieu aussi; mais je ne suis pas parti. Comme j’ai eu tort! J’aurai quitté Paris quand vous recevrez celle-ci. Ai-je besoin de vous expliquer pourquoi? Les hommes comme moi ne devraient jamais rencontrer les femmes comme vous. Si j’étais un artiste et si mes émotions pouvaient être exprimées de manière à m’en soulager, vous m’auriez peut-être donné du talent; mais je ne suis rien qu’un pauvre garçon en qui est entré, avec mon amour pour vous, une atroce et intolérable détresse. Quand je vous ai rencontrée, je ne me serais pas cru capable de sentir et de souffrir de cette façon. Une autre, à votre place, aurait versé en mon cœur une allégresse divine en le faisant vivre. Mais vous n’avez pu que le torturer. C’est malgré vous, je le sais; je ne vous reproche rien, et je ne vous en veux pas. Je n’ai même pas le droit de vous écrire ces lignes. Pardonnez-moi. Vous êtes ainsi faite que vous ne pouvez pas sentir comme je sens, que vous ne pouvez pas seulement deviner ce qui se passe en moi quand j’entre chez vous, quand vous me parlez et quand je vous regarde. Oui, vous consentez, vous m’acceptez, et vous m’offrez même un paisible et raisonnable bonheur dont je devrais vous remercier à genoux toute ma vie. Mais je n’en veux pas. Ah! quel amour, horrible et torturant, celui qui demande sans cesse l’aumône d’une chaude parole ou d’une caresse émue, et qui ne la reçoit jamais! Mon cœur est vide comme le ventre d’un mendiant qui courut longtemps, la main tendue, derrière vous. Vous lui avez jeté de belles choses, mais pas de pain. C’est du pain, c’est de l’amour qu’il me fallait. Je m’en vais misérable et pauvre, pauvre de votre tendresse, dont quelques miettes m’auraient sauvé. Je n’ai plus rien au monde qu’une pensée cruelle attachée à moi et qu’il faut tuer. C’est ce que je vais essayer de faire.

«Adieu, madame. Pardon, merci, pardon. Ce soir encore, je vous aime de toute mon âme. Adieu, madame.

«André Mariolle.»

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