← Table of contents
Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13

BEL-AMI. (continued 6)

Reading edition

Elle avait appuyé sa tête sur le gilet du jeune homme, et les bras posés sur ses jambes, elle se serrait, se collait contre lui, sentant bien qu’elle l’intéressait à présent, prête à tout faire, à tout commettre, pour une caresse, pour un sourire.

Il demanda:

—Tu es bien sûre?

Elle répondit avec confiance:

—Oh! je crois bien!

Il déclara:

—C’est très fort, en effet. Quant à ce salop de Laroche, en voilà un que je repincerai. Oh! le gredin! qu’il prenne garde à lui!... qu’il prenne garde à lui... Sa carcasse de ministre me restera entre les doigts!

Puis il se remit à réfléchir, et il murmura:

—Il faudrait pourtant profiter de ça.

—Tu peux encore acheter de l’emprunt, dit-elle. Il n’est qu’à soixante-douze francs.

Il reprit:

—Oui, mais je n’ai pas d’argent disponible.

Elle leva les yeux vers lui, des yeux pleins de supplication.

—J’y ai pensé, mon chat, et si tu étais bien gentil, bien gentil, si tu m’aimais un peu, tu me laisserais t’en prêter.

Il répondit brusquement, presque durement:

—Quant à ça, non, par exemple.

Elle murmura, d’une voix implorante:

—Écoute, il y a une chose que tu peux faire sans emprunter de l’argent. Je voulais en acheter pour dix mille francs de cet emprunt, moi, pour me créer une petite cassette. Eh bien! j’en prendrai pour vingt mille! Tu te mets de moitié. Tu comprends bien que je ne vais pas rembourser ça à Walter. Il n’y a donc rien à payer pour le moment. Si ça réussit, tu gagnes soixante-dix mille francs. Si ça ne réussit pas, tu me devras dix mille francs que tu me payeras à ton gré.

Il dit encore:

—Non, je n’aime guère ces combinaisons-là.

Alors elle raisonna pour le décider, elle lui prouva qu’il engageait en réalité dix mille francs sur parole, qu’il courait des risques, par conséquent, qu’elle ne lui avançait rien puisque les déboursés étaient faits par la Banque Walter.

Elle lui démontra, en outre, que c’était lui qui avait mené, dans la Vie Française, toute la campagne politique qui rendait possible cette affaire, qu’il serait bien naïf en n’en profitant pas.

Il hésitait encore. Elle ajouta:

—Mais songe donc qu’en réalité c’est Walter qui te les avance, ces dix mille francs, et que tu lui as rendu des services qui valent plus que ça.

—Eh bien! soit, dit-il. Je me mets de moitié avec toi. Si nous perdons, je te rembourserai dix mille francs.

Elle fut si contente qu’elle se releva, saisit à deux mains sa tête et se mit à l’embrasser avidement.

Il ne se défendit point d’abord, puis comme elle s’enhardissait, l’étreignant et le dévorant de caresses, il songea que l’autre allait venir tout à l’heure et que s’il faiblissait il perdrait du temps, et laisserait aux bras de la vieille une ardeur qu’il valait mieux garder pour la jeune.

Alors il la repoussa doucement:

—Voyons, sois sage, dit-il.

Elle le regarda avec des yeux désolés:

—Oh! Georges. Je ne peux même plus t’embrasser.

Il répondit:

—Non, pas aujourd’hui. J’ai un peu de migraine, et cela me fait mal.

Alors elle se rassit, docile, entre ses jambes. Elle demanda:

—Veux-tu venir dîner demain à la maison? Quel plaisir tu me ferais!

Il hésita, puis n’osa point refuser.

—Mais oui, certainement.

—Merci, mon chéri.

Elle frottait lentement sa joue sur la poitrine du jeune homme, d’un mouvement câlin et régulier, et un de ses longs cheveux noirs se prit dans le gilet. Elle s’en aperçut, et une idée folle lui traversa l’esprit, une de ces idées superstitieuses qui sont souvent toute la raison des femmes. Elle se mit à enrouler tout doucement ce cheveu autour du bouton. Puis elle en attacha un autre au bouton suivant, un autre encore à celui du dessus. A chaque bouton elle en nouait un.

Il allait les arracher tout à l’heure, en se levant. Il lui ferait mal, quel bonheur! Et il emporterait quelque chose d’elle, sans le savoir, il emporterait une petite mèche de sa chevelure, dont il n’avait jamais demandé. C’était un lien par lequel elle l’attachait, un lien secret, invisible! un talisman qu’elle laissait sur lui. Sans le vouloir, il penserait à elle, il rêverait d’elle, il l’aimerait un peu plus le lendemain.

Il dit tout à coup:

—Il va falloir que je te quitte parce qu’on m’attend à la Chambre pour la fin de la séance. Je ne puis manquer aujourd’hui.

Elle soupira:

—Oh! déjà.

Puis, résignée:

—Va, mon chéri, mais tu viendras dîner demain.

Et, brusquement, elle s’écarta. Ce fut sur sa tête une douleur courte et vive comme si on lui eût piqué la peau avec des aiguilles. Son cœur battait; elle était contente d’avoir souffert un peu par lui.

—Adieu! dit-elle.

Il la prit dans ses bras avec un sourire compatissant et lui baisa les yeux froidement.

Mais elle, affolée par ce contact, murmura encore une fois: «Déjà!» Et son regard suppliant montrait la chambre dont la porte était ouverte.

Il l’éloigna de lui, et d’un ton pressé:

—Il faut que je me sauve, je vais arriver en retard.

Alors elle lui tendit ses lèvres qu’il effleura à peine, et lui ayant donné son ombrelle qu’elle oubliait, il reprit:

—Allons, allons, dépêchons-nous, il est plus de trois heures.

Elle sortit devant lui; elle répétait:

—Demain, sept heures.

Il répondit:

—Demain, sept heures.

Ils se séparèrent. Elle tourna à droite, et lui à gauche.

Du Roy remonta jusqu’au boulevard extérieur. Puis, il redescendit le boulevard Malesherbes, qu’il se mit à suivre, à pas lents. En passant devant un pâtissier, il aperçut des marrons glacés dans une coupe de cristal, et il pensa: «Je vais en rapporter une livre pour Clotilde.» Il acheta un sac de ces fruits sucrés qu’elle aimait à la folie.

A quatre heures, il était rentré pour attendre sa jeune maîtresse.

Elle vint un peu en retard parce que son mari était arrivé pour huit jours. Elle demanda:

—Peux-tu venir dîner demain? Il serait enchanté de te voir.

—Non, je dîne chez le Patron. Nous avons un tas de combinaisons politiques et financières qui nous occupent.

Elle avait enlevé son chapeau. Elle ôtait maintenant son corsage qui la serrait trop.

Il lui montra le sac sur la cheminée:

—Je t’ai apporté des marrons glacés.

Elle battit des mains:

—Quelle chance! comme tu es mignon.

Elle les prit, en goûta un, et déclara:

—Ils sont délicieux. Je sens que je n’en laisserai pas un seul.

Puis elle ajouta en regardant Georges avec une gaieté sensuelle:

—Tu caresses donc tous mes vices?

Elle mangeait lentement les marrons et jetait sans cesse un coup d’œil au fond du sac comme pour voir s’il en restait toujours.

Elle dit:

—Tiens, assieds-toi dans le fauteuil, je vais m’accroupir entre tes jambes pour grignoter mes bonbons. Je serai très bien.

Il sourit, s’assit, et la prit entre ses cuisses ouvertes comme il tenait tout à l’heure Mme Walter.

Elle levait la tête vers lui pour lui parler, et disait, la bouche pleine:

—Tu ne sais pas, mon chéri, j’ai rêvé de toi, j’ai rêvé que nous faisions un grand voyage, tous les deux, sur un chameau. Il avait deux bosses, nous étions à cheval chacun sur une bosse, et nous traversions le désert. Nous avions emporté des sandwichs dans un papier et du vin dans une bouteille et nous faisions la dînette sur nos bosses. Mais ça m’ennuyait parce que nous ne pouvions pas faire autre chose; nous étions trop loin l’un de l’autre, et moi je voulais descendre.

Il répondit:

—Moi aussi je veux descendre.

Il riait, s’amusant de l’histoire, il la poussait à dire des bêtises, à bavarder, à raconter tous ces enfantillages, toutes ces niaiseries tendres que débitent les amoureux. Ces gamineries, qu’il trouvait gentilles dans la bouche de Mme de Marelle, l’auraient exaspéré dans celle de Mme Walter.

Clotilde l’appelait aussi: «Mon chéri, mon petit, mon chat.» Ces mots lui semblaient doux et caressants. Dits par l’autre tout à l’heure ils l’irritaient et l’écœuraient. Car les paroles d’amour, qui sont toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent.

Mais il pensait, tout en s’égayant de ces folies, aux soixante-dix mille francs qu’il allait gagner, et, brusquement, il arrêta, avec deux petits coups de doigt sur la tête, le verbiage de son amie:

—Écoute, ma chatte. Je vais te charger d’une commission pour ton mari. Dis-lui, de ma part, d’acheter, demain, pour dix mille francs d’emprunt du Maroc qui est à soixante-douze; et je lui promets qu’il aura gagné de soixante à quatre-vingt mille francs avant trois mois. Recommande-lui le silence absolu. Dis-lui, de ma part, que l’expédition de Tanger est décidée et que l’État français va garantir la dette marocaine. Mais ne te coupe pas avec d’autres. C’est un secret d’État que je te confie-là.

Elle l’écoutait, sérieuse. Elle murmura:

—Je te remercie. Je préviendrai mon mari dès ce soir. Tu peux compter sur lui; il ne parlera pas. C’est un homme très sûr. Il n’y aucun danger.

Mais elle avait mangé tous les marrons. Elle écrasa le sac entre ses mains et le jeta dans la cheminée. Puis elle dit:

—Allons nous coucher.

Et sans se lever elle commença à déboutonner le gilet de Georges.

Tout à coup elle s’arrêta, et tirant entre deux doigts un long cheveu pris dans une boutonnière, elle se mit à rire:

—Tiens tu as emporté un cheveu de Madeleine. En voilà un mari fidèle!

Puis, redevenue sérieuse, elle examina longuement sur sa main l’imperceptible fil qu’elle avait trouvé et elle murmura:

—Ce n’est pas de Madeleine, il est brun.

Il sourit:

—Il vient probablement de la femme de chambre.

Mais elle inspectait le gilet avec une attention de policier, et elle cueillit un second cheveu enroulé autour d’un bouton; puis elle en aperçut un troisième; et, pâlie, tremblant un peu, elle s’écria:

—Oh! tu as couché avec une femme qui t’a mis des cheveux à tous tes boutons.

Il s’étonnait, il balbutiait:

—Mais non. Tu es folle...

Soudain il se rappela, comprit, se troubla d’abord, puis nia en ricanant, pas fâché au fond qu’elle le soupçonnât d’avoir des bonnes fortunes.

Elle cherchait toujours et toujours trouvait des cheveux qu’elle déroulait d’un mouvement rapide et jetait ensuite sur le tapis.

Elle avait deviné, avec son instinct rusé de femme, et elle balbutiait, furieuse, rageant et prête à pleurer:

—Elle t’aime, celle-là... et elle a voulu te faire emporter quelque chose d’elle... Oh! que tu es traître...

Mais elle poussa un cri, un cri strident de joie nerveuse:

—Oh!... oh!... c’est une vieille... voilà un cheveu blanc... Ah! tu prends des vieilles femmes maintenant... Est-ce qu’elles te payent... Ah! tu en es aux vieilles femmes... Alors tu n’as plus besoin de moi... garde l’autre...

Elle se leva, courut à son corsage jeté sur une chaise et le remit rapidement.

Il voulait la retenir, honteux et balbutiant:

—Mais non... Clo... tu es stupide... je ne sais pas ce que c’est... écoute... reste... voyons... reste...

Elle répétait:

—Garde ta vieille femme... garde-la... fais-toi faire une bague avec ses cheveux... avec ses cheveux blancs... Tu en as assez pour ça...

Avec des gestes brusques et prompts elle s’était habillée, recoiffée et voilée; et comme il voulait la saisir elle lui lança, à toute volée, un soufflet par la figure. Pendant qu’il demeurait étourdi, elle ouvrit la porte et s’enfuit.

Dès qu’il fut seul, une rage furieuse le saisit contre cette vieille rosse de mère Walter. Ah! il allait l’envoyer coucher, celle-là, et durement.

Il bassina avec de l’eau sa joue rouge. Puis il sortit à son tour, en méditant sa vengeance. Cette fois il ne pardonnerait point. Ah! mais non!

Il descendit jusqu’au boulevard, et flânant, s’arrêta devant la boutique d’un bijoutier pour regarder un chronomètre dont il avait envie depuis longtemps, et qui valait dix-huit cents francs.

Il pensa, tout à coup, avec une secousse de joie au cœur: «Si je gagne mes soixante-dix mille francs je pourrai me le payer.» Et il se mit à rêver à toutes les choses qu’il ferait avec ces soixante-dix mille francs.

D’abord il serait nommé député. Et puis il achèterait son chronomètre, et puis il jouerait à la Bourse, et puis encore... et puis encore...

Il ne voulait pas entrer au journal, préférant causer avec Madeleine avant de revoir Walter et d’écrire son article; et il se mit en route pour revenir chez lui.

Il atteignait la rue Drouot quand il s’arrêta net; il avait oublié de prendre des nouvelles du comte de Vaudrec, qui demeurait Chaussée-d’Antin. Il revint donc flânant toujours, pensant à mille choses, dans une songerie heureuse, à des choses douces, à des choses bonnes, à la fortune prochaine et aussi à cette crapule de Laroche et à cette vieille teigne de Patronne. Il ne s’inquiétait point, d’ailleurs, de la colère de Clotilde, sachant bien qu’elle pardonnerait vite.

Quand il demanda au concierge de la maison où demeurait le comte de Vaudrec:

—Comment va M. de Vaudrec? on m’a appris qu’il était souffrant, ces jours derniers.

L’homme répondit:

—M. le comte est très mal, monsieur. On croit qu’il ne passera pas la nuit, la goutte est remontée au cœur.

Du Roy demeura tellement effaré qu’il ne savait plus ce qu’il devait faire! Vaudrec mourant! Des idées confuses passaient en lui, nombreuses, troublantes, qu’il n’osait point s’avouer à lui-même.

Il balbutia: «Merci... je reviendrai...» sans comprendre ce qu’il disait.

Puis il sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui.

Sa femme était rentrée. Il pénétra dans sa chambre essoufflé et lui annonça tout de suite:

—Tu ne sais pas? Vaudrec est mourant!

Elle était assise et lisait une lettre. Elle leva les yeux et trois fois de suite répéta:

—Hein? Tu dis?... tu dis?... tu dis?...

—Je te dis que Vaudrec est mourant d’une attaque de goutte remontée au cœur.

Puis il ajouta:

—Qu’est-ce que tu comptes faire?

Elle s’était dressée, livide, les joues secouées d’un tremblement nerveux, puis elle se mit à pleurer affreusement, en cachant sa figure dans ses mains. Elle demeurait debout secouée par des sanglots, déchirée par le chagrin.

Mais soudain elle dompta sa douleur, et, s’essuyant les yeux:

—J’y... j’y vais... ne t’occupe pas de moi... je ne sais pas à quelle heure je reviendrai... ne m’attends point...

Il répondit:

—Très bien. Va.

Ils se serrèrent la main, et elle partit si vite qu’elle oublia de prendre ses gants.

Georges, ayant dîné seul, se mit à écrire son article. Il le fit exactement selon les intentions du ministre, laissant entendre aux lecteurs que l’expédition du Maroc n’aurait pas lieu. Puis il le porta au journal, causa quelques instants avec le Patron et repartit en fumant, le cœur léger sans qu’il comprît pourquoi.

Sa femme n’était pas rentrée. Il se coucha et s’endormit.

Madeleine revint vers minuit. Georges, réveillé brusquement, s’était assis dans son lit.

Il demanda:

—Eh bien?

Il ne l’avait jamais vue si pâle et si émue. Elle murmura:

—Il est mort.

—Ah! Et... il ne t’a rien dit?

—Rien. Il avait perdu connaissance quand je suis arrivée.

Georges songeait. Des questions lui venaient aux lèvres qu’il n’osait point faire.

—Couche-toi, dit-il.

Elle se déshabilla rapidement, puis se glissa auprès de lui.

Il reprit:

—Avait-il des parents à son lit de mort?

—Rien qu’un neveu.

—Ah! Le voyait-il souvent, ce neveu?

—Jamais. Ils ne s’étaient point rencontrés depuis dix ans.

—Avait-il d’autres parents?

—Non... Je ne crois pas.

—Alors... c’est ce neveu qui doit hériter?

—Je ne sais pas.

—Il était très riche, Vaudrec?

—Oui, très riche.

—Sais-tu ce qu’il avait à peu près?

—Non, pas au juste. Un ou deux millions, peut-être?

Il ne dit plus rien. Elle souffla la bougie. Et ils demeurèrent étendus côte à côte dans la nuit, silencieux, éveillés et songeant.

Il n’avait plus envie de dormir. Il trouvait maigres maintenant les soixante-dix mille francs promis par Mme Walter. Soudain il crut que Madeleine pleurait. Il demanda pour s’en assurer:

—Dors-tu?

—Non.

Elle avait la voix mouillée et tremblante. Il reprit:

—J’ai oublié de te dire tantôt que ton ministre nous a fichus dedans.

—Comment ça?

Et il lui conta, tout au long, avec tous les détails, la combinaison préparée entre Laroche et Walter.

Quand il eut fini, elle demanda:

—Comment sais-tu ça?

Il répondit:

—Tu me permettras de ne point te le dire. Tu as tes procédés d’information que je ne pénètre point. J’ai les miens que je désire garder. Je réponds en tout cas de l’exactitude de mes renseignements.

Alors elle murmura:

—Oui, c’est possible... Je me doutais qu’ils faisaient quelque chose sans nous.

Mais Georges, que le sommeil ne gagnait pas, s’était rapproché de sa femme, et, doucement, il lui baisa l’oreille. Elle le repoussa avec vivacité:

—Je t’en prie, laisse-moi tranquille, n’est-ce pas? Je ne suis point d’humeur à batifoler.

Il se retourna, résigné, vers le mur, et ayant fermé les yeux, il finit par s’endormir.

VI

L’ÉGLISE était tendue de noir, et, sur le portail, un grand écusson coiffé d’une couronne annonçait aux passants qu’on enterrait un gentilhomme.

La cérémonie venait de finir, les assistants s’en allaient lentement, défilant devant le cercueil et devant le neveu du comte de Vaudrec, qui serrait les mains et rendait les saluts.

Quand Georges Du Roy et sa femme furent sortis, ils se mirent à marcher côte à côte, pour rentrer chez eux. Ils se taisaient, préoccupés.

Enfin, Georges prononça, comme se parlant à lui-même:

—Vraiment, c’est bien étonnant!

Madeleine demanda:

—Quoi donc, mon ami?

—Que Vaudrec ne nous ait rien laissé!

Elle rougit brusquement, comme si un voile rose se fût étendu tout à coup sur sa peau blanche, en montant de la gorge au visage, et elle dit:

—Pourquoi nous aurait-il laissé quelque chose? Il n’y avait aucune raison pour ça.

Puis, après quelques instants de silence, elle reprit:

—Il existe peut-être un testament chez un notaire. Nous ne saurions rien encore.

Il réfléchit, puis murmura:

—Oui, c’est probable, car, enfin, c’était notre meilleur ami, à tous les deux. Il dînait deux fois par semaine à la maison, il venait à tout moment. Il était chez lui chez nous, tout à fait chez lui. Il t’aimait comme un père, et il n’avait pas de famille, pas d’enfants, pas de frères ni de sœurs, rien qu’un neveu, un neveu éloigné. Oui, il doit y avoir un testament. Je ne tiendrais pas à grand’chose, un souvenir, pour prouver qu’il a pensé à nous, qu’il nous aimait, qu’il reconnaissait l’affection que nous avions pour lui. Il nous devait bien une marque d’amitié.

Elle dit, d’un air pensif et indifférent:

—C’est possible, en effet, qu’il y ait un testament.

Comme ils rentraient chez eux, le domestique présenta une lettre à Madeleine. Elle l’ouvrit, puis la tendit à son mari.

Étude de Me Lamaneur Notaire, 17, rue des Vosges.

Madame,

J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien passer à mon étude, de deux heures à quatre heures, mardi, mercredi ou jeudi, pour affaire qui vous concerne.

Recevez, etc.

Lamaneur.

Georges avait rougi à son tour:

—Ça doit être ça. C’est drôle que ce soit toi qu’il appelle, et non moi qui suis légalement le chef de famille.

Elle ne répondit point d’abord, puis après une courte réflexion:

—Veux-tu que nous y allions tout à l’heure?

—Oui, je veux bien.

Ils se mirent en route dès qu’ils eurent déjeuné.

Lorsqu’ils entrèrent dans l’étude de Me Lamaneur, le premier clerc se leva avec un empressement marqué et les fit pénétrer chez son patron.

Le notaire était un petit homme tout rond, rond de partout. Sa tête avait l’air d’une boule clouée sur une autre boule que portaient deux jambes si petites, si courtes qu’elles ressemblaient aussi presque à des boules.

Il salua, indiqua des sièges, et dit en se tournant vers Madeleine:

—Madame, je vous ai appelée afin de vous donner connaissance du testament du comte de Vaudrec qui vous concerne.

Georges ne put se tenir de murmurer: «Je m’en étais douté.»

Le notaire ajouta:

—Je vais vous communiquer cette pièce, très courte d’ailleurs.

Il atteignit un papier dans un carton devant lui, et lut:

«Je soussigné, Paul-Émile-Cyprien-Gontran, comte de Vaudrec, sain de corps et d’esprit, exprime ici mes dernières volontés.

«La mort pouvant nous emporter à tout moment, je veux prendre, en prévision de son atteinte, la précaution d’écrire mon testament qui sera déposé chez Me Lamaneur.

«N’ayant pas d’héritiers directs, je lègue toute ma fortune, composée de valeurs de bourse pour six cent mille francs et de biens-fonds pour cinq cent mille francs environ, à Mme Claire-Madeleine Du Roy, sans aucune charge ou condition. Je la prie d’accepter ce don d’un ami mort, comme preuve d’une affection dévouée, profonde et respectueuse.»

Le notaire ajouta:

—C’est tout. Cette pièce est datée du mois d’août dernier et a remplacé un document de même nature, fait il y a deux ans, au nom de Mme Claire-Madeleine Forestier. J’ai ce premier testament qui pourrait prouver, en cas de contestation de la part de la famille, que la volonté de M. le comte de Vaudrec n’a point varié.

Madeleine, très pâle, regardait ses pieds. Georges, nerveux, roulait entre ses doigts le bout de sa moustache. Le notaire reprit, après un moment de silence:

—Il est bien entendu, monsieur, que madame ne peut accepter ce legs sans votre consentement.

Du Roy se leva, et d’un ton sec:

—Je demande le temps de réfléchir.

Le notaire, qui souriait, s’inclina, et d’une voix aimable:

—Je comprends le scrupule qui vous fait hésiter, monsieur. Je dois ajouter que le neveu de M. de Vaudrec, qui a pris connaissance, ce matin même, des dernières intentions de son oncle, se déclare prêt à les respecter si on lui abandonne une somme de cent mille francs. A mon avis, le testament est inattaquable, mais un procès ferait du bruit qu’il vous conviendra peut-être d’éviter. Le monde a souvent des jugements malveillants. Dans tous les cas, pourrez-vous me faire connaître votre réponse sur tous les points avant samedi?

Georges s’inclina:

—Oui, monsieur.

Puis il salua avec cérémonie, fit passer sa femme demeurée muette, et il sortit d’un air tellement roide que le notaire ne souriait plus.

Dès qu’ils furent rentrés chez eux, Du Roy ferma brusquement la porte, et jetant son chapeau sur le lit:

—Tu as été la maîtresse de Vaudrec?

Madeleine, qui enlevait son voile, se retourna d’une secousse:

—Moi? Oh!

—Oui, toi. On ne laisse pas toute sa fortune à une femme, sans que...

Elle était devenue tremblante et ne parvenait point à ôter les épingles qui retenaient le tissu transparent.

Après un moment de réflexion, elle balbutia, d’une voix agitée:

—Voyons... voyons... tu es fou... tu es... tu es... Est-ce que toi-même... tout à l’heure... tu n’espérais pas... qu’il te laisserait quelque chose?

Georges restait debout, près d’elle, suivant toutes ses émotions, comme un magistrat qui cherche à surprendre les moindres défaillances d’un prévenu. Il prononça, en insistant sur chaque mot:

—Oui... il pouvait me laisser quelque chose, à moi... à moi, ton mari... à moi, son ami... entends-tu... mais pas à toi... à toi, son amie... à toi, ma femme. La distinction est capitale, essentielle, au point de vue des convenances... et de l’opinion publique.

Madeleine, à son tour, le regardait fixement, dans la transparence des yeux, d’une façon profonde et singulière, comme pour y lire quelque chose, comme pour y découvrir cet inconnu de l’être qu’on ne pénètre jamais et qu’on peut à peine entrevoir en des secondes rapides, en ces moments de non-garde, ou d’abandon, ou d’inattention, qui sont comme des portes laissées entr’ouvertes sur les mystérieux dedans de l’esprit. Et elle articula lentement:

—Il me semble pourtant que si... qu’on eût trouvé au moins aussi étrange un legs de cette importance, de lui... à toi.

Il demanda brusquement:

—Pourquoi ça?

Elle dit:

—Parce que...

Elle hésita, puis reprit:

—Parce que tu es mon mari... que tu ne le connais en somme que depuis peu... parce que je suis son amie depuis très longtemps... moi... parce que son premier testament, fait du vivant de Forestier, était déjà en ma faveur.

Georges s’était mis à marcher à grands pas. Il déclara:

—Tu ne peux pas accepter ça.

Elle répondit, avec indifférence:

—Parfaitement: alors, ce n’est pas la peine d’attendre à samedi; nous pouvons faire prévenir tout de suite M. Lamaneur.

Il s’arrêta en face d’elle; et ils demeurèrent de nouveau quelques instants les yeux dans les yeux, s’efforçant d’aller jusqu’à l’impénétrable secret de leurs cœurs, de se sonder jusqu’au vif de la pensée. Ils tâchaient de se voir à nu la conscience en une interrogation ardente et muette: lutte intime de deux êtres qui, vivant côte à côte, s’ignorent toujours, se soupçonnent, se flairent, se guettent, mais ne se connaissent pas jusqu’au fond vaseux de l’âme.

Et, brusquement, il lui murmura dans le visage, à voix basse:

—Allons, avoue que tu étais la maîtresse de Vaudrec.

Elle haussa les épaules:

—Tu es stupide... Vaudrec avait beaucoup d’affection pour moi, beaucoup... mais rien de plus... jamais.

Il frappa du pied:

—Tu mens. Ce n’est pas possible.

Elle répondit tranquillement:

—C’est comme ça, pourtant.

Il se remit à marcher, puis, s’arrêtant encore:

—Explique-moi, alors, pourquoi il te laisse toute sa fortune, à toi...

Elle le fit avec un air nonchalant et désintéressé:

—C’est tout simple. Comme tu le disais tantôt, il n’avait que nous d’amis, ou plutôt que moi; car il m’a connue enfant. Ma mère était dame de compagnie chez des parents à lui. Il venait sans cesse ici, et, comme il n’avait pas d’héritiers naturels, il a pensé à moi. Qu’il ait eu un peu d’amour pour moi, c’est possible. Mais quelle est la femme qui n’a jamais été aimée ainsi? Que cette tendresse cachée, secrète, ait mis mon nom sous sa plume quand il a pensé à prendre des dispositions dernières, pourquoi pas? Il m’apportait des fleurs, chaque lundi. Tu ne t’en étonnais nullement et il ne t’en donnait point, à toi, n’est-ce pas? Aujourd’hui, il me donne sa fortune par la même raison et parce qu’il n’a personne à qui l’offrir. Il serait, au contraire, extrêmement surprenant qu’il te l’eût laissée. Pourquoi? Que lui es-tu?

Elle parlait avec tant de naturel et de tranquillité que Georges hésitait.

Il reprit:

—C’est égal, nous ne pouvons accepter cet héritage dans ces conditions. Ce serait d’un effet déplorable. Tout le monde croirait la chose, tout le monde en jaserait et rirait de moi. Les confrères sont déjà trop disposés à me jalouser et à m’attaquer. Je dois avoir plus que personne le souci de mon honneur et le soin de ma réputation. Il m’est impossible d’admettre et de permettre que ma femme accepte un legs de cette nature d’un homme que la rumeur publique lui a déjà prêté pour amant. Forestier aurait peut-être toléré cela, lui, mais moi, non.

Elle murmura avec douceur:

—Eh bien! mon ami, n’acceptons pas, ce sera un million de moins dans notre poche, voilà tout.

Il marchait toujours, et il se mit à penser tout haut, parlant pour sa femme sans s’adresser à elle.

—Eh bien! oui... un million... tant pis... Il n’a pas compris en testant quelle faute de tact, quel oubli des convenances il commettait. Il n’a pas vu dans quelle position fausse, ridicule, il allait me mettre... Tout est affaire de nuances dans la vie... Il fallait qu’il m’en laissât la moitié, ça arrangeait tout.

Il s’assit, croisa ses jambes et se mit à rouler le bout de ses moustaches, comme il faisait aux heures d’ennui, d’inquiétude et de réflexion difficile.

Madeleine prit une tapisserie à laquelle elle travaillait de temps en temps, et elle dit en choisissant ses laines:

—Moi, je n’ai qu’à me taire. C’est à toi de réfléchir.

Il fut longtemps sans répondre, puis il prononça, en hésitant:

—Le monde ne comprendra jamais et que Vaudrec ait fait de toi son unique héritière et que j’aie admis cela, moi. Recevoir cette fortune de cette façon, ce serait avouer... avouer de ta part une liaison coupable, et de la mienne une complaisance infâme... Comprends-tu comment on interpréterait notre acceptation? Il faudrait trouver un biais, un moyen adroit de pallier la chose. Il faudrait laisser entendre, par exemple, qu’il a partagé entre nous cette fortune, en donnant la moitié au mari, la moitié à la femme.

Elle demanda:

—Je ne vois pas comment cela pourrait se faire, puisque le testament est formel.

Il répondit:

—Oh! c’est bien simple. Tu pourrais me laisser la moitié de l’héritage par donation entre vifs. Nous n’avons pas d’enfants, c’est donc possible. De cette façon, on fermerait la bouche à la malignité publique.

Elle répliqua, un peu impatiente:

—Je ne vois pas non plus comment on fermerait la bouche à la malignité publique, puisque l’acte est là, signé par Vaudrec.

Il reprit avec colère:

—Avons-nous besoin de le montrer et de l’afficher sur les murs? Tu es stupide à la fin. Nous dirons que le comte de Vaudrec nous a laissé sa fortune par moitié... Voilà... Or tu ne peux accepter ce legs sans mon autorisation. Je te la donne, à la seule condition d’un partage qui m’empêchera de devenir la risée du monde.

Elle le regarda encore d’un regard perçant.

—Comme tu voudras. Je suis prête.

Alors il se leva et se remit à marcher. Il paraissait hésiter de nouveau et il évitait maintenant l’œil pénétrant de sa femme. Il disait:

—Non... décidément non... peut-être vaut-il mieux y renoncer tout à fait... c’est plus digne... plus correct... plus honorable... Pourtant, de cette façon, on n’aurait rien à supposer, absolument rien. Les gens les plus scrupuleux ne pourraient que s’incliner.

Il s’arrêta devant Madeleine:

—Eh bien, si tu veux, ma chérie, je vais retourner tout seul chez maître Lamaneur pour le consulter et lui expliquer la chose. Je lui dirai mon scrupule, et j’ajouterai que nous nous sommes arrêtés à l’idée d’un partage, par convenance, pour qu’on ne puisse pas jaboter. Du moment que j’accepte la moitié de cet héritage, il est bien évident que personne n’a plus le droit de sourire. C’est dire hautement: «Ma femme accepte parce que j’accepte, moi, son mari, qui suis juge de ce qu’elle peut faire sans se compromettre. Autrement ça aurait fait scandale.»

Madeleine murmura simplement:

—Comme tu voudras.

Il recommença à parler avec abondance:

—Oui, c’est clair comme le jour avec cet arrangement de la séparation par moitié. Nous héritons d’un ami qui n’a pas voulu établir de différence entre nous, qui n’a pas voulu faire de distinction, qui n’a pas voulu avoir l’air de dire: «Je préfère l’un ou l’autre après ma mort comme je l’ai préféré pendant ma vie.» Il aimait mieux la femme, bien entendu, mais en laissant sa fortune à l’un comme à l’autre il a voulu exprimer nettement que sa préférence était toute platonique. Et sois certaine que, s’il y avait songé, c’est ce qu’il aurait fait. Il n’a pas réfléchi, il n’a pas prévu les conséquences. Comme tu le disais fort bien tout à l’heure, c’est à toi qu’il offrait des fleurs chaque semaine, c’est à toi qu’il a voulu laisser son dernier souvenir sans se rendre compte...

Elle l’arrêta avec une nuance d’irritation:

—C’est entendu. J’ai compris. Tu n’as pas besoin de tant d’explications. Va tout de suite chez le notaire.

Il balbutia, rougissant:

—Tu as raison, j’y vais.

Il prit son chapeau, puis, au moment de sortir:

—Je vais tâcher d’arranger la difficulté du neveu pour cinquante mille francs, n’est-ce pas?

Elle répondit avec hauteur:

—Non. Donne-lui les cent mille francs qu’il demande. Et prends-les sur ma part, si tu veux.

Il murmura, honteux soudain:

—Ah! mais non, nous partagerons. En laissant cinquante mille francs chacun il nous reste encore un million net.

Puis il ajouta:

—A tout à l’heure, ma petite Made.

Et il alla expliquer au notaire la combinaison qu’il prétendit imaginée par sa femme.

Ils signèrent le lendemain une donation entre vifs de cinq cents mille francs que Madeleine Du Roy abandonnait à son mari.

Puis, en sortant de l’étude, comme il faisait beau, Georges proposa de descendre à pied jusqu’aux boulevards. Il se montrait gentil, plein de soins, d’égards, de tendresse. Il riait, heureux de tout, tandis qu’elle demeurait songeuse et un peu sévère.

C’était un jour d’automne assez froid. La foule semblait pressée et marchait à pas rapides. Du Roy conduisit sa femme devant la boutique où il avait regardé si souvent le chronomètre désiré.

—Veux-tu que je t’offre un bijou? dit-il.

Elle murmura, avec indifférence:

—Comme il te plaira.

Ils entrèrent. Il demanda:

—Que préfères-tu, un collier, un bracelet, ou des boucles d’oreilles?

La vue des bibelots d’or et des pierres fines emportait sa froideur voulue, et elle parcourait d’un œil allumé et curieux les vitrines pleines de joyaux.

Et soudain, émue par un désir:

—Voilà un bien joli bracelet.

C’était une chaîne d’une forme bizarre, dont chaque anneau portait une pierre différente.

Georges demanda:

—Combien ce bracelet?

Le joaillier répondit:—Trois mille francs, monsieur.

—Si vous me le laissez à deux mille cinq, c’est une affaire entendue.

L’homme hésita, puis répondit:

—Non monsieur, c’est impossible.

Du Roy reprit:

—Tenez, vous ajouterez ce chronomètre pour quinze cents francs, cela fait quatre mille, que je payerai comptant. Est-ce dit? Si vous ne voulez pas, je vais ailleurs.

Le bijoutier, perplexe, finit par accepter.

—Eh bien, soit, monsieur.

Et le journaliste, après avoir donné son adresse, ajouta:

—Vous ferez graver sur le chronomètre mes initiales G. R. C., en lettres enlacées au-dessous d’une couronne de baron.

Madeleine, surprise, se mit à sourire. Et quand ils sortirent, elle prit son bras, avec une certaine tendresse. Elle le trouvait vraiment adroit et fort. Maintenant qu’il avait des rentes il lui fallait un titre, c’était juste.

Le marchand les saluait:

—Vous pouvez compter sur moi, ce sera prêt pour jeudi, monsieur le baron.

Ils passèrent devant le Vaudeville. On y jouait une pièce nouvelle.

—Si tu veux, dit-il, nous irons ce soir au théâtre, tâchons d’avoir une loge.

Ils trouvèrent une loge et la prirent. Il ajouta:

—Si nous dînions au cabaret?

—Oh! oui, je veux bien.

Il était heureux comme un souverain et cherchait ce qu’ils pourraient bien faire encore.

—Si nous allions chercher Mme de Marelle pour passer la soirée avec nous? Son mari est ici, m’a-t-on dit. Je serai enchanté de lui serrer la main.

Ils y allèrent. Georges, qui redoutait un peu la première rencontre avec sa maîtresse, n’était point fâché que sa femme fût présente pour éviter toute explication.

Mais Clotilde parut ne se souvenir de rien et força même son mari à accepter l’invitation.

Le dîner fut gai et la soirée charmante.

Georges et Madeleine rentrèrent tard. Le gaz était éteint. Pour éclairer les marches, le journaliste enflammait de temps en temps une allumette-bougie.

En arrivant sur le palier du premier étage, la flamme subite éclatant sous le frottement, fit surgir dans la glace leurs deux figures illuminées au milieu des ténèbres de l’escalier.

Ils avaient l’air de fantômes apparus et prêts à s’évanouir dans la nuit.

Du Roy leva la main pour bien éclairer leurs images, et il dit, avec un rire de triomphe:

—Voilà des millionnaires qui passent.

VII

DEPUIS deux mois la conquête du Maroc était accomplie. La France, maîtresse de Tanger, possédait toute la côte africaine de la Méditerranée jusqu’à la régence de Tripoli, et elle avait garanti la dette du nouveau pays annexé.

On disait que deux ministres gagnaient là une vingtaine de millions, et on citait, presque tout haut, Laroche-Mathieu.

Quant à Walter, personne dans Paris n’ignorait qu’il avait fait coup double et encaissé de trente à quarante millions sur l’emprunt, et de huit à dix millions sur des mines de cuivre et de fer, ainsi que sur d’immenses terrains achetés pour rien avant la conquête et revendus le lendemain de l’occupation française à des compagnies de colonisation.

Il était devenu, en quelques jours, un des maîtres du monde, un de ces financiers omnipotents, plus forts que des rois, qui font courber les têtes, balbutier les bouches et sortir tout ce qu’il y a de bassesse, de lâcheté et d’envie au fond du cœur humain.

Il n’était plus le juif Walter, patron d’une banque louche, directeur d’un journal suspect, député soupçonné de tripotages véreux. Il était Monsieur Walter, le riche israélite.

Il le voulut montrer.

Sachant la gêne du prince de Carlsbourg qui possédait un des plus beaux hôtels de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, avec jardin sur les Champs-Élysées, il lui proposa d’acheter, en vingt-quatre heures, cet immeuble, avec ses meubles, sans changer de place un fauteuil. Il en offrait trois millions. Le prince, tenté par la somme, accepta.

Le lendemain, Walter s’installait dans son nouveau domicile.

Alors il eut une autre idée, une véritable idée de conquérant qui veut prendre Paris, une idée à la Bonaparte.

Toute la ville allait voir en ce moment un grand tableau du peintre hongrois Karl Marcowitch, exposé chez l’expert Jacques Lenoble, et représentant le Christ marchant sur les flots.

Les critiques d’art, enthousiasmés, déclaraient cette toile le plus magnifique chef-d’œuvre du siècle.

Walter l’acheta cinq cent mille francs et l’enleva, coupant ainsi du jour au lendemain le courant établi de la curiosité publique, et forçant Paris entier à parler de lui pour l’envier, le blâmer ou l’approuver.

Puis, il fit annoncer par les journaux qu’il inviterait tous les gens connus dans la société parisienne à contempler, chez lui, un soir, l’œuvre magistrale du maître étranger, afin qu’on ne pût pas dire qu’il avait séquestré une œuvre d’art.

Sa maison serait ouverte. Y viendrait qui voudrait. Il suffirait de montrer à la porte la lettre de convocation.

Elle était rédigée ainsi: «Monsieur et Madame Walter vous prient de leur faire l’honneur de venir voir chez eux, le trente décembre, de neuf heures à minuit, la toile de Karl Marcowitch: Jésus marchant sur les flots éclairée à la lumière électrique.»

Puis, en post-scriptum, en toutes petites lettres, on pouvait lire: «On dansera après minuit.»

Donc, ceux qui voudraient rester resteraient, et parmi ceux-là les Walter recruteraient leurs connaissances du lendemain.

Les autres regarderaient la toile, l’hôtel et les propriétaires, avec une curiosité mondaine, insolente ou indifférente, puis s’en iraient comme ils étaient venus. Et le père Walter savait bien qu’ils reviendraient, plus tard, comme ils étaient allés chez ses frères israélites devenus riches comme lui.

Il fallait d’abord qu’ils entrassent dans sa maison, tous les pannés titrés qu’on cite dans les feuilles; et ils y entreraient pour voir la figure d’un homme qui a gagné cinquante millions en six semaines; ils y entreraient aussi pour voir et compter ceux qui viendraient là; ils y entreraient encore parce qu’il avait eu le bon goût et l’adresse de les appeler à admirer un tableau chrétien chez lui, fils d’Israël.

Il semblait leur dire: «Voyez, j’ai payé cinq cent mille francs le chef-d’œuvre religieux de Marcowitch: Jésus marchant sur les flots. Et ce chef-d’œuvre demeurera chez moi, sous mes yeux, toujours, dans la maison du juif Walter.»

Dans le monde, dans le monde des duchesses et du Jockey, on avait beaucoup discuté cette invitation qui n’engageait à rien, en somme. On irait là comme on allait voir des aquarelles chez M. Petit. Les Walter possédaient un chef-d’œuvre; ils ouvraient leurs portes un soir pour que tout le monde pût l’admirer. Rien de mieux.

La Vie Française, depuis quinze jours, faisait chaque matin un écho sur cette soirée du trente décembre et s’efforçait d’allumer la curiosité publique.

Du Roy rageait du triomphe du Patron.

Il s’était cru riche avec les cinq cent mille francs extorqués à sa femme, et maintenant il se jugeait pauvre, affreusement pauvre, en comparant sa piètre fortune à la pluie de millions tombée autour de lui, sans qu’il eût su en rien ramasser.

Sa colère envieuse augmentait chaque jour. Il en voulait à tout le monde, aux Walter qu’il n’avait plus été voir chez eux, à sa femme qui, trompée par Laroche, lui avait déconseillé de prendre des fonds marocains, et il en voulait surtout au ministre qui l’avait joué, qui s’était servi de lui et qui dînait à sa table deux fois par semaine. Georges lui servait de secrétaire, d’agent, de porte-plume, et quand il écrivait sous sa dictée, il se sentait des envies folles d’étrangler ce bellâtre triomphant. Comme ministre, Laroche avait le succès modeste, et pour garder son portefeuille, il ne laissait point deviner qu’il était gonflé d’or. Mais Du Roy le sentait, cet or, dans la parole plus hautaine de l’avocat parvenu, dans son geste plus insolent, dans ses affirmations plus hardies, dans sa confiance en lui complète.

Laroche régnait, maintenant, dans la maison Du Roy, ayant pris la place et les jours du comte de Vaudrec, et parlant aux domestiques ainsi qu’aurait fait un second maître.

Georges le tolérait en frémissant, comme un chien qui veut mordre, et n’ose pas. Mais il était souvent dur et brutal pour Madeleine, qui haussait les épaules et le traitait en enfant maladroit. Elle s’étonnait d’ailleurs de sa constante mauvaise humeur, et répétait:

—Je ne te comprends pas. Tu es toujours à te plaindre. Ta position est pourtant superbe.

Il tournait le dos et ne répondait rien.

Il avait déclaré d’abord qu’il n’irait point à la fête du Patron, et qu’il ne voulait plus mettre les pieds chez ce sale juif.

Depuis deux mois, Mme Walter lui écrivait chaque jour pour le supplier de venir, de lui donner un rendez-vous où il lui plairait, afin qu’elle lui remît, disait-elle, les soixante-dix mille francs qu’elle avait gagnés pour lui.

Il ne répondait pas et jetait au feu ces lettres désespérées. Non point qu’il eût renoncé à recevoir sa part de leur bénéfice, mais il voulait l’affoler, la traiter par le mépris, la fouler aux pieds. Elle était trop riche! Il voulait se montrer fier.

Le jour même de l’exposition du tableau, comme Madeleine lui représentait qu’il avait grand tort de n’y vouloir pas aller, il répondit:

—Fiche-moi la paix. Je reste chez moi. Puis, après le dîner, il déclara tout à coup:

—Il vaut tout de même mieux subir cette corvée. Prépare-toi vite.

Elle s’y attendait.

—Je serai prête dans un quart d’heure, dit-elle.

Il s’habilla en grognant, et même dans le fiacre il continua à expectorer sa bile.

La cour d’honneur de l’hôtel de Carlsbourg était illuminée par quatre globes électriques qui avaient l’air de quatre petites lunes bleuâtres, aux quatre coins. Un magnifique tapis descendait les degrés du haut perron et, sur chacun, un homme en livrée restait roide comme une statue.

Du Roy murmura: «En voilà de l’épate.»

Il levait les épaules, le cœur crispé de jalousie.

Sa femme lui dit:

—Tais-toi donc et fais-en autant.

Ils entrèrent et remirent leurs lourds vêtements de sortie aux valets de pied qui s’avancèrent.

Plusieurs femmes étaient là avec leurs maris, se débarrassaient aussi de leurs fourrures. On entendait murmurer: «C’est fort beau! fort beau!»

Le vestibule énorme était tendu de tapisseries qui représentaient l’aventure de Mars et de Vénus. A droite et à gauche partaient les deux bras d’un escalier monumental, qui se rejoignaient au premier étage. La rampe était une merveille de fer forgé, dont la vieille dorure éteinte faisait courir une lueur discrète le long des marches de marbre rouge.

A l’entrée des salons, deux petites filles, habillées l’une en folie rose, et l’autre en folie bleue, offraient des bouquets aux dames. On trouvait cela charmant.

Il y avait déjà foule dans les salons.

La plupart des femmes étaient en toilette de ville pour bien indiquer qu’elles venaient là comme elles allaient à toutes les expositions particulières. Celles qui comptaient rester au bal avaient les bras et la gorge nus.

Mme Walter, entourée d’amies, se tenait dans la seconde pièce, et répondait aux saluts des visiteurs. Beaucoup ne la connaissaient point et se promenaient comme dans un musée, sans se préoccuper des maîtres du logis.

Quand elle aperçut Du Roy, elle devint livide et fit un mouvement pour aller à lui. Puis elle demeura immobile, l’attendant. Il la salua avec cérémonie, tandis que Madeleine l’accablait de tendresses et de compliments. Alors Georges laissa sa femme auprès de la Patronne; et il se perdit au milieu du public pour écouter les choses malveillantes qu’on devait dire, assurément.

Cinq salons se suivaient, tendus d’étoffes précieuses, de broderies italiennes ou de tapis d’Orient de nuances et de styles différents, et portant sur leurs murailles des tableaux de maîtres anciens. On s’arrêtait surtout pour admirer une petite pièce Louis XVI, une sorte de boudoir tout capitonné en soie à bouquets roses sur un fond bleu pâle. Les meubles bas, en bois doré, couverts d’étoffe pareille à celle des murs, étaient d’une admirable finesse.

Georges reconnaissait des gens célèbres, la duchesse de Ferracine, le comte et la comtesse de Ravenel, le général prince d’Andremont, la toute belle marquise des Dunes, puis tous ceux et toutes celles qu’on voit aux premières représentations.

On le saisit par le bras et une voix jeune, une voix heureuse lui murmura dans l’oreille:

—Ah! vous voilà enfin, méchant Bel-Ami. Pourquoi ne vous voit-on plus?

C’était Suzanne Walter, le regardant avec ses yeux d’émail fin, sous le nuage frisé de ses cheveux blonds.

Il fut enchanté de la revoir et lui serra franchement la main. Puis s’excusant:

—Je n’ai pu. J’ai eu tant à faire, depuis deux mois, que je ne suis pas sorti.

Elle reprit d’un air sérieux:

—C’est mal, très mal, très mal. Vous nous faites beaucoup de peine, car nous vous adorons, maman et moi. Quant à moi, je ne puis me passer de vous. Si vous n’êtes pas là je m’ennuie à mourir. Vous voyez que je vous le dis carrément pour que vous n’ayez plus le droit de disparaître comme ça. Donnez-moi le bras, je vais vous montrer moi-même Jésus marchant sur les flots, c’est tout au fond, derrière la serre. Papa l’a mis là-bas afin qu’on soit obligé de passer partout. C’est étonnant comme il fait le paon, papa, avec cet hôtel.

Ils allaient doucement à travers la foule. On se retournait pour regarder ce beau garçon et cette ravissante poupée.

Un peintre connu prononça:

—Tiens! Voilà un joli couple. Il est amusant comme tout.

Georges pensait:

—Si j’avais été vraiment fort, c’est celle-là que j’aurais épousée. C’était possible, pourtant. Comment n’y ai-je pas songé? Comment me suis-je laissé aller à prendre l’autre? Quelle folie! On agit toujours trop vite, on ne réfléchit jamais assez.

Et l’envie, l’envie amère, lui tombait dans l’âme goutte à goutte, comme un fiel qui corrompait toutes ses joies, rendait odieuse son existence.

Suzanne disait:

—Oh! venez souvent, Bel-Ami, nous ferons des folies maintenant que papa est si riche. Nous nous amuserons comme des toqués.

Il répondit, suivant toujours son idée:

—Oh! vous allez vous marier maintenant. Vous épouserez quelque beau prince, un peu ruiné, et nous ne nous verrons plus guère.

Elle s’écria avec franchise:

—Oh! non, pas encore, je veux quelqu’un qui me plaise, qui me plaise beaucoup, qui me plaise tout à fait. Je suis assez riche pour deux.

Il souriait d’un sourire ironique et hautain, et il se mit à lui nommer les gens qui passaient, des gens très nobles, qui avaient vendu leurs titres rouillés à des filles de financiers comme elle, et qui vivaient maintenant près ou loin de leurs femmes, mais libres, impudents, connus et respectés.

Il conclut:

—Je ne vous donne pas six mois pour vous laisser prendre à cet appât-là. Vous serez madame la Marquise, madame la Duchesse ou madame la Princesse, et vous me regarderez de très haut, mam’zelle.

Elle s’indignait, lui tapait sur le bras avec son éventail, jurait qu’elle ne se marierait que selon son cœur.

Il ricanait:

—Nous verrons bien, vous êtes trop riche.

Elle lui dit:

—Mais vous aussi, vous avez eu un héritage.

Il fit un «Oh!» de pitié:

—Parlons-en. A peine vingt mille livres de rentes. Ce n’est pas lourd par le temps présent.

—Mais votre femme a hérité également.

—Oui. Un million à nous deux. Quarante mille de revenu. Nous ne pouvons même pas avoir une voiture à nous avec ça.

Ils arrivaient au dernier salon, et, en face d’eux s’ouvrait la serre, un large jardin d’hiver plein de grands arbres des pays chauds abritant des massifs de fleurs rares. En entrant sous cette verdure sombre où la lumière glissait comme une ondée d’argent, on respirait la fraîcheur tiède de la terre humide et un souffle lourd de parfums. C’était une étrange sensation douce, malsaine et charmante, de nature factice, énervante et molle. On marchait sur des tapis tout pareils à de la mousse entre deux épais massifs d’arbustes. Soudain Du Roy aperçut à sa gauche, sous un large dôme de palmiers, un vaste bassin de marbre blanc où l’on aurait pu se baigner et sur les bords duquel quatre grands cygnes en faïence de Delft laissaient tomber l’eau de leurs becs entr’ouverts.

Le fond du bassin était sablé de poudre d’or et l’on voyait nager dedans quelques énormes poissons rouges, bizarres monstres chinois aux yeux saillants, aux écailles bordées de bleu, sortes de mandarins des ondes qui rappelaient, errants et suspendus ainsi sur ce fond d’or, les étranges broderies de là-bas.

Le journaliste s’arrêta le cœur battant. Il se disait: «Voilà, voilà du luxe. Voilà les maisons où il faut vivre. D’autres y sont parvenus. Pourquoi n’y arriverais-je point?» Il songeait aux moyens, n’en trouvait pas sur-le-champ, et s’irritait de son impuissance.

Sa compagne ne parlait plus, un peu songeuse. Il la regarda de côté et il pensa encore une fois: «Il suffisait pourtant d’épouser cette petite marionnette de chair.»

Mais Suzanne tout d’un coup parut se réveiller:

—Attention, dit-elle.

Elle poussa Georges à travers un groupe qui barrait leur chemin, et le fit brusquement tourner à droite.

Au milieu d’un bosquet de plantes singulières qui tendaient en l’air leurs feuilles tremblantes, ouvertes comme des mains aux doigts minces, on apercevait un homme immobile, debout sur la mer.

L’effet était surprenant. Le tableau, dont les côtés se trouvaient cachés dans les verdures mobiles, semblait un trou noir sur un lointain fantastique et saisissant.

Il fallait bien regarder pour comprendre. Le cadre coupait le milieu de la barque où se trouvaient les apôtres à peine éclairés par les rayons obliques d’une lanterne, dont l’un d’eux, assis sur le bordage, projetait toute la lumière sur Jésus qui s’en venait.

Le Christ avançait le pied sur une vague qu’on voyait se creuser, soumise, aplanie, caressante sous le pas divin qui la foulait. Tout était sombre autour de l’Homme-Dieu. Seules les étoiles brillaient au ciel.

Les figures des apôtres, dans la lueur vague du fanal porté par celui qui montrait le Seigneur, paraissaient convulsées par la surprise.

C’était bien là l’œuvre puissante et inattendue d’un maître, une de ces œuvres qui bouleversent la pensée et vous laissent du rêve pour des années.

Les gens qui regardaient cela demeuraient d’abord silencieux, puis s’en allaient, songeurs, et ne parlaient qu’ensuite de la valeur de la peinture.

Du Roy, l’ayant contemplée quelque temps, déclara:

—C’est chic de pouvoir se payer ces bibelots-là.

Mais, comme on le heurtait, en le poussant pour voir, il repartit gardant toujours sous son bras la petite main de Suzanne qu’il serrait un peu.

Elle lui demanda:

—Voulez-vous boire un verre de champagne? Allons au buffet. Nous y trouverons papa.

Et ils retraversèrent lentement tous les salons où la foule grossissait, houleuse, chez elle, une foule élégante de fête publique.

Georges soudain crut entendre une voix prononcer:

—C’est Laroche et Mme Du Roy.

Ces paroles lui effleurèrent l’oreille comme ces bruits lointains qui courent dans le vent. D’où venaient-elles?

Il chercha de tous les côtés, et il aperçut en effet sa femme qui passait, au bras du ministre. Ils causaient tout bas d’une façon intime en souriant, les yeux dans les yeux.

Il s’imagina remarquer qu’on chuchotait en les regardant, et il sentit en lui une envie brutale et stupide de sauter sur ces deux êtres et de les assommer à coups de poing.

Elle le rendait ridicule. Il pensa à Forestier. On disait peut-être: «Ce cocu de Du Roy.» Qui était-elle? une petite parvenue assez adroite, mais sans grands moyens, en vérité. On venait chez lui parce qu’on le redoutait, parce qu’on le sentait fort, mais on devait parler sans gêne de ce petit ménage de journaliste. Jamais il n’irait loin avec cette femme qui faisait sa maison toujours suspecte, qui se compromettrait toujours, dont l’allure dénonçait l’intrigante. Elle serait maintenant un boulet à son pied. Ah! s’il avait deviné, s’il avait su! Comme il aurait joué un jeu plus large, plus fort! Quelle belle partie il aurait pu gagner avec la petite Suzanne pour enjeu? Comment avait-il été assez aveugle pour ne pas comprendre ça?

Ils arrivaient à la salle à manger, une immense pièce à colonnes de marbre, aux murs tendus de vieux Gobelins.

Walter aperçut son chroniqueur et s’élança pour lui prendre les mains. Il était ivre de joie:

—Avez-vous tout vu? Dis, Suzanne, lui as-tu tout montré? Que de monde, n’est-ce pas, Bel-Ami? Avez-vous vu le prince de Guerche? Il est venu boire un verre de punch, tout à l’heure.

Puis il s’élança vers le sénateur Rissolin qui traînait sa femme étourdie et ornée comme une boutique foraine.

Un monsieur saluait Suzanne, un grand garçon mince, à favoris blonds, un peu chauve, avec cet air mondain qu’on reconnaît partout. Georges l’entendit nommer: le Marquis de Cazolles, et il fut brusquement jaloux de cet homme. Depuis quand le connaissait-elle? Depuis sa fortune sans doute? Il devinait un prétendant.

On le prit par le bras. C’était Norbert de Varenne. Le vieux poète promenait ses cheveux gras et son habit fatigué d’un air indifférent et las.

—Voilà ce qu’on appelle s’amuser, dit-il. Tout à l’heure on dansera; et puis on se couchera; et les petites filles seront contentes. Prenez du champagne, il est excellent.

Il se fit emplir un verre et, saluant Du Roy qui en avait pris un autre:

—Je bois à la revanche de l’esprit sur les millions.

Puis il ajouta, d’une voix douce:

—Non pas qu’ils me gênent chez les autres ou que je leur en veuille. Mais je proteste par principe.

Georges ne l’écoutait plus. Il cherchait Suzanne qui venait de disparaître avec le marquis de Cazolles, et quittant brusquement Norbert de Varenne, il se mit à la poursuite de la jeune fille.

Une cohue épaisse qui voulait boire l’arrêta. Comme il l’avait enfin franchie, il se trouva nez à nez avec le ménage de Marelle.

Il voyait toujours la femme; mais il n’avait pas rencontré depuis longtemps le mari, qui lui saisit les deux mains:

—Que je vous remercie, mon cher, du conseil que vous m’avez fait donner par Clotilde. J’ai gagné près de cent mille francs avec l’emprunt marocain. C’est à vous que je les dois. On peut dire que vous êtes un ami précieux.

Des hommes se retournaient pour regarder cette brunette élégante et jolie. Du Roy répondit:

—En échange de ce service, mon cher, je prends votre femme, ou plutôt je lui offre mon bras. Il faut toujours séparer les époux.

M. de Marelle s’inclina:

—C’est juste. Si je vous perds, nous nous retrouverons ici dans une heure.

—Parfaitement.

Et les deux jeunes gens s’enfoncèrent dans la foule, suivis par le mari. Clotilde répétait:

—Quels veinards que ces Walter. Ce que c’est tout de même que d’avoir l’intelligence des affaires.

Georges répondit:

—Bah! Les hommes forts arrivent toujours, soit par un moyen, soit par un autre.

Elle reprit:

—Voilà deux filles qui auront de vingt à trente millions chacune. Sans compter que Suzanne est jolie.

Il ne dit rien. Sa propre pensée sortie d’une autre bouche l’irritait.

Elle n’avait pas encore vu Jésus marchant sur les flots. Il proposa de l’y conduire. Ils s’amusaient à dire du mal des gens, à se moquer des figures inconnues. Saint-Potin passa près d’eux, portant sur le revers de son habit des décorations nombreuses, ce qui les amusa beaucoup. Un ancien ambassadeur, venant derrière, montrait une brochette moins garnie.

Du Roy déclara:

—Quelle salade de société!

Boisrenard, qui lui serra la main, avait aussi orné sa boutonnière du ruban vert et jaune sorti le jour du duel.

La vicomtesse de Percemur, énorme et parée, causait avec un duc dans le petit boudoir Louis XVI.

Georges murmura:

—Un tête-à-tête galant.

Mais en traversant la serre, il revit sa femme assise près de Laroche-Mathieu, presque cachés tous deux derrière un bouquet de plantes. Ils semblaient dire: «Nous nous sommes donné un rendez-vous ici, un rendez-vous public. Car nous nous fichons de l’opinion.»

Mme de Marelle reconnut que ce Jésus de Karl Marcowitch était très étonnant; et ils revinrent. Ils avaient perdu le mari.

Il demanda:

—Et Laurine, est-ce qu’elle m’en veut toujours?

—Oui, toujours autant. Elle refuse de te voir et s’en va quand on parle de toi.

Il ne répondit rien. L’inimitié subite de cette fillette le chagrinait et lui pesait.

Suzanne les saisit au détour d’une porte, criant:

—Ah! vous voilà! Eh bien, Bel-Ami, vous allez rester seul. J’enlève la belle Clotilde pour lui montrer ma chambre.

Et les deux femmes s’en allèrent, d’un pas pressé, glissant à travers le monde, de ce mouvement onduleux, de ce mouvement de couleuvre qu’elles savent prendre dans les foules.

Presque aussitôt une voix murmura:

—Georges.

C’était Mme Walter. Elle reprit très bas:

—Oh! que vous êtes férocement cruel! Que vous me faites souffrir inutilement. J’ai chargé Suzette d’emmener celle qui vous accompagnait afin de pouvoir vous dire un mot. Écoutez, il faut... il faut que je vous parle ce soir... ou bien... ou bien... vous ne savez pas ce que je ferai. Allez dans la serre. Vous y trouverez une porte à gauche et vous sortirez dans le jardin. Suivez l’allée qui est en face. Tout au bout vous verrez une tonnelle. Attendez-moi là dans dix minutes. Si vous ne voulez pas, je vous jure que je fais un scandale, ici, tout de suite!

Il répondit avec hauteur:

—Soit. Je serai dans dix minutes à l’endroit que vous m’indiquez.

Et ils se séparèrent. Mais Jacques Rival faillit le mettre en retard. Il l’avait pris par le bras et lui racontait un tas de choses avec l’air très exalté. Il venait sans doute du buffet. Enfin Du Roy le laissa aux mains de M. de Marelle retrouvé entre deux portes, et il s’enfuit. Il lui fallut encore prendre garde de n’être pas vu par sa femme et par Laroche. Il y parvint, car ils semblaient fort animés, et il se trouva dans le jardin.

L’air froid le saisit comme un bain de glace. Il pensa: «Cristi, je vais attraper un rhume», et il mit son mouchoir à son cou en manière de cravate. Puis il suivit à pas lents l’allée, y voyant mal au sortir de la grande lumière des salons.

Il distinguait à sa droite et à sa gauche des arbustes sans feuilles dont les branches menues frémissaient. Des lueurs grises passaient dans ces ramures, des lueurs venues des fenêtres de l’hôtel. Il aperçut quelque chose de blanc, au milieu du chemin, devant lui, et Mme Walter, les bras nus, la gorge nue, balbutia d’une voix frémissante:

—Ah! te voilà? tu veux donc me tuer?

Il répondit tranquillement:

—Je t’en prie, pas de drame, n’est-ce pas, ou je fiche le camp tout de suite.

Elle l’avait saisi par le cou, et, les lèvres tout près des lèvres, elle disait:

—Mais qu’est-ce que je t’ai fait? Tu te conduis avec moi comme un misérable! Qu’est-ce que je t’ai fait?

Il essayait de la repousser:

—Tu as entortillé tes cheveux à tous mes boutons la dernière fois que je t’ai vue, et ça a failli amener une rupture entre ma femme et moi.

Elle demeura surprise, puis, faisant «non» de la tête:

—Oh! ta femme s’en moque bien. C’est quelqu’une de tes maîtresses qui t’aura fait une scène.

—Je n’ai pas de maîtresses.

—Tais-toi donc! Mais pourquoi ne viens-tu plus même me voir? Pourquoi refuses-tu de dîner, rien qu’un jour par semaine, avec moi? C’est atroce ce que je souffre; je t’aime à n’avoir plus une pensée qui ne soit pour toi, à ne pouvoir rien regarder sans te voir devant mes yeux, à ne plus oser prononcer un mot sans avoir peur de dire ton nom! Tu ne comprends pas ça, toi! Il me semble que je suis prise dans tes griffes, nouée dans un sac, je ne sais pas. Ton souvenir, toujours présent, me serre la gorge, me déchire quelque chose là, dans la poitrine, sous le sein, me casse les jambes à ne plus me laisser la force de marcher. Et je reste comme une bête, toute la journée, sur une chaise, en pensant à toi.

Il la regardait avec étonnement. Ce n’était plus la grosse gamine folâtre qu’il avait connue, mais une femme éperdue, désespérée, capable de tout.

Un projet vague, cependant, naissait dans son esprit. Il répondit:

—Ma chère, l’amour n’est pas éternel. On se prend et on se quitte. Mais quand ça dure comme entre nous ça devient un boulet horrible. Je n’en veux plus. Voilà la vérité. Cependant, si tu sais devenir raisonnable, me recevoir et me traiter ainsi qu’un ami, je reviendrai comme autrefois. Te sens-tu capable de ça?

Elle posa ses deux bras nus sur l’habit noir de Georges et murmura:

—Je suis capable de tout pour te voir.

—Alors c’est convenu, dit-il, nous sommes amis, rien de plus.

Elle balbutia:

—C’est convenu.

Puis tendant ses lèvres vers lui:

—Encore un baiser... le dernier.

Il refusa doucement:

—Non. Il faut tenir nos conventions.

Elle se détourna en essuyant deux larmes, puis tirant de son corsage un paquet de papiers noués avec un ruban de soie rose elle l’offrit à Du Roy:

—Tiens. C’est ta part de bénéfice dans l’affaire du Maroc. J’étais si contente d’avoir gagné cela pour toi. Tiens, prends-le donc...

Il voulait refuser:

—Non, je ne recevrai point cet argent!

Alors elle se révolta:

—Ah! tu ne me feras pas ça, maintenant! Il est à toi, rien qu’à toi. Si tu ne le prends point, je le jetterai dans un égout. Tu ne me feras pas cela, Georges?

Il reçut le petit paquet et le glissa dans sa poche.

—Il faut rentrer, dit-il, tu vas attraper une fluxion de poitrine.

Elle murmura:

—Tant mieux! si je pouvais mourir.

Elle lui prit une main, la baisa avec passion, avec rage, avec désespoir, et elle se sauva vers l’hôtel.

Il revint doucement, en réfléchissant. Puis il rentra dans la serre, le front hautain, la lèvre souriante.

Sa femme et Laroche n’étaient plus là. La foule diminuait. Il devenait évident qu’on ne resterait pas au bal. Il aperçut Suzanne qui tenait le bras de sa sœur. Elles vinrent vers lui toutes les deux pour lui demander de danser le premier quadrille avec le comte de Latour-Yvelin.

Il s’étonna.

—Qu’est-ce encore que celui-là?

Suzanne répondit avec malice:

—C’est un nouvel ami de ma sœur.

Rose rougit et murmura:

—Tu es méchante, Suzette, ce monsieur n’est pas plus mon ami que le tien.

L’autre souriait:

—Je m’entends.

Rose, fâchée, leur tourna le dos et s’éloigna.

Du Roy prit familièrement le coude de la jeune fille restée près de lui, et de sa voix caressante:

—Écoutez, ma chère petite, me croyez-vous bien votre ami?

—Mais oui, Bel-Ami.

—Vous avez confiance en moi?

—Tout à fait.

—Vous vous rappelez ce que je vous disais tantôt?

—A propos de quoi?

—A propos de votre mariage, ou plutôt de l’homme que vous épouserez.

—Oui.

—Eh bien! voulez-vous me promettre une chose?

—Oui, mais quoi?

—C’est de me consulter toutes les fois qu’on demandera votre main, et de n’accepter personne sans avoir pris mon avis.

—Oui, je veux bien.

—Et c’est un secret entre nous deux. Pas un mot de ça à votre père ni à votre mère.

—Pas un mot.

—C’est juré?

—C’est juré.

Rival arrivait, l’air affairé:

—Mademoiselle, votre papa vous demande pour le bal.

Elle dit:

—Allons, Bel-Ami.

Mais il refusa, décidé à partir tout de suite, voulant être seul pour penser. Trop de choses nouvelles venaient de pénétrer dans son esprit et il se mit à chercher sa femme. Au bout de quelque temps il l’aperçut qui buvait du chocolat, au buffet, avec deux messieurs inconnus. Elle leur présenta son mari, sans les nommer à lui.

Après quelques instants il demanda:

—Partons-nous?

—Quand tu voudras.

Elle prit son bras et ils retraversèrent les salons où le public devenait rare.

Elle demanda:

—Où est la Patronne? je voudrais lui dire adieu.

—C’est inutile. Elle essayerait de nous garder au bal et j’en ai assez.

—C’est vrai, tu as raison.

Tout le long de la route ils furent silencieux. Mais, aussitôt rentrés en leur chambre, Madeleine souriante lui dit, sans même ôter son voile:

—Tu ne sais pas, j’ai une surprise pour toi.

Il grogna avec humeur:

—Quoi donc?

—Devine.

—Je ne ferai pas cet effort.

—Eh bien! c’est après-demain le premier janvier.

—Oui.

—C’est le moment des étrennes.

—Oui.

—Voici les tiennes, que Laroche m’a remises tout à l’heure.

Elle lui présenta une petite boîte noire qui semblait un écrin à bijoux.

Il l’ouvrit avec indifférence et aperçut la croix de la Légion d’honneur.

Il devint un peu pâle, puis il sourit et déclara:

—J’aurais préféré dix millions. Cela ne lui coûte pas cher.

Elle s’attendait à un transport de joie, et elle fut irritée de cette froideur.

—Tu es vraiment incroyable. Rien ne te satisfait maintenant.

Il répondit tranquillement:

—Cet homme ne fait que payer sa dette. Et il me doit encore beaucoup.

Elle fut étonnée de son accent, et reprit:

—C’est pourtant beau à ton âge.

Il déclara:

—Tout est relatif. Je pourrais avoir davantage, aujourd’hui.

Il avait pris l’écrin, il le posa tout ouvert sur la cheminée, considéra quelques instants l’étoile brillante couchée dedans. Puis il le referma, et se mit au lit en haussant les épaules.

L’Officiel du 1er janvier annonça, en effet, la nomination de M. Prosper-Georges Du Roy, publiciste, au grade de chevalier de la Légion d’honneur, pour services exceptionnels.

Le nom était écrit en deux mots, ce qui fit à Georges plus de plaisir que la décoration même.

Une heure après avoir lu cette nouvelle devenue publique, il reçut un mot de la Patronne qui le suppliait de venir dîner chez elle, le soir même avec sa femme, pour fêter cette distinction. Il hésita quelques minutes, puis jetant au feu ce billet écrit en termes ambigus, il dit à Madeleine:

—Nous dînerons ce soir chez les Walter.

Elle fut étonnée.

—Tiens! mais je croyais que tu ne voulais plus y mettre les pieds?

Il murmura seulement:

—J’ai changé d’avis.

Quand ils arrivèrent, la Patronne était seule dans le petit boudoir Louis XVI adopté pour ses réceptions intimes. Vêtue de noir, elle avait poudré ses cheveux, ce qui la rendait charmante. Elle avait l’air, de loin, d’une vieille, de près d’une jeune, et, quand on la regardait bien, d’un joli piège pour les yeux.

—Vous êtes en deuil? demanda Madeleine.

Elle répondit tristement:

—Oui et non. Je n’ai perdu personne des miens. Mais je suis arrivée à l’âge où on fait le deuil de sa vie. Je le porte aujourd’hui, pour l’inaugurer. Désormais je le porterai dans mon cœur.

Du Roy pensa: «Ça tiendra-t-il, cette résolution-là?»

Le dîner fut un peu morne. Seule Suzanne bavardait sans cesse. Rose semblait préoccupée. On félicita beaucoup le journaliste.

Le soir on s’en alla, errant et causant, par les salons et par la serre. Comme Du Roy marchait derrière, avec la Patronne, elle le retint par le bras.

—Écoutez, dit-elle à voix basse... Je ne vous parlerai plus de rien, jamais. Mais venez me voir, Georges. Vous voyez que je ne vous tutoie plus. Il m’est impossible de vivre sans vous, impossible. C’est une torture inimaginable. Je vous sens, je vous garde dans mes yeux, dans mon cœur et dans ma chair tout le jour et toute la nuit. C’est comme si vous m’aviez fait boire un poison qui me rongerait en dedans. Je ne puis pas. Non. Je ne puis pas. Je veux bien n’être pour vous qu’une vieille femme. Je me suis mise en cheveux blancs pour vous le montrer, mais venez ici, venez de temps en temps, en ami.

Elle lui avait pris la main et elle la serrait, la broyait, enfonçant ses ongles dans sa chair.

Il répondit avec calme:

—C’est entendu. Il est inutile de reparler de ça. Vous voyez bien que je suis venu aujourd’hui, tout de suite, sur votre lettre.

Walter, qui allait devant avec ses deux filles et Madeleine, attendit Du Roy auprès du Jésus marchant sur les flots.

—Figurez-vous, dit-il en riant, que j’ai trouvé hier ma femme à genoux devant ce tableau comme dans une chapelle. Elle faisait là ses dévotions. Ce que j’ai ri!

Mme Walter répliqua d’une voix ferme, d’une voix où vibrait une exaltation secrète:

—C’est ce Christ-là qui sauvera mon âme. Il me donne du courage et de la force toutes les fois que je le regarde.

Et, s’arrêtant en face du Dieu debout sur la mer, elle murmura:

—Comme il est beau! Comme ils en ont peur et comme ils l’aiment, ces hommes! Regardez donc sa tête, ses yeux, comme il est simple et surnaturel en même temps!

Suzanne s’écria:

—Mais il vous ressemble, Bel-Ami. Je suis sûre qu’il vous ressemble. Si vous aviez des favoris, ou bien s’il était rasé, vous seriez tout pareils tous les deux. Oh! mais c’est frappant!

Elle voulut qu’il se mît debout à côté du tableau; et tout le monde reconnut en effet que les deux figures se ressemblaient!

Chacun s’étonna. Walter trouva la chose bien singulière. Madeleine, en souriant, déclara que Jésus avait l’air plus viril.

Mme Walter demeurait immobile, contemplant d’un œil fixe le visage de son amant à côté du visage du Christ, et elle était devenue aussi blanche que ses cheveux blancs.

VIII

PENDANT le reste de l’hiver, les Du Roy allèrent souvent chez les Walter. Georges même y dînait seul à tout instant, Madeleine se disant fatiguée et préférant rester chez elle.

Il avait adopté le vendredi comme jour fixe, et la Patronne n’invitait jamais personne ce soir-là; il appartenait à Bel-Ami, rien qu’à lui. Après dîner, on jouait aux cartes, on donnait à manger aux poissons chinois, on vivait et on s’amusait en famille. Plusieurs fois, derrière une porte, derrière un massif de la serre, dans un coin sombre, Mme Walter avait saisi brusquement dans ses bras le jeune homme, et, le serrant de toute sa force sur sa poitrine, lui avait jeté dans l’oreille: «Je t’aime!... je t’aime!... je t’aime à en mourir!» Mais toujours il l’avait repoussée froidement, en répondant d’un ton sec:

—Si vous recommencez, je ne viendrai plus ici.

Vers la fin de mars, on parla tout à coup du mariage des deux sœurs. Rose devait épouser, disait-on, le comte de Latour-Yvelin, et Suzanne le marquis de Cazolles. Ces deux hommes étaient devenus des familiers de la maison, de ces familiers à qui on accorde des faveurs spéciales, des prérogatives sensibles.

Georges et Suzanne vivaient dans une sorte d’intimité fraternelle et libre, bavardaient pendant des heures, se moquaient de tout le monde et semblaient se plaire beaucoup ensemble.

Jamais ils n’avaient reparlé du mariage possible de la jeune fille, ni des prétendants qui se présentaient.

Comme le Patron avait emmené Du Roy pour déjeuner, un matin, Mme Walter, après le repas, fut appelée pour répondre à un fournisseur. Et Georges dit à Suzanne:

—Allons donner du pain aux poissons rouges.

Ils prirent chacun sur la table un gros morceau de mie et s’en allèrent dans la serre.

Tout le long de la vasque de marbre on laissait par terre des coussins afin qu’on pût se mettre à genoux autour du bassin, pour être plus près des bêtes nageantes. Les jeunes gens en prirent chacun un, côte à côte, et, penchés vers l’eau, commencèrent à jeter dedans des boulettes qu’ils roulaient entre leurs doigts. Les poissons, dès qu’ils les aperçurent, s’en vinrent, en remuant la queue, battant des nageoires, roulant leurs gros yeux saillants, tournant sur eux-mêmes, plongeant pour attraper la proie ronde qui s’enfonçait, et remontant aussitôt pour en demander une autre.

Ils avaient des mouvements drôles de la bouche, des élans brusques et rapides, une allure étrange de petits monstres; et sur le sable d’or du fond ils se détachaient en rouge ardent, passant comme des flammes dans l’onde transparente, ou montrant, aussitôt qu’ils s’arrêtaient, le filet bleu qui bordait leurs écailles.

Georges et Suzanne voyaient leurs propres figures renversées dans l’eau, et ils souriaient à leurs images.

Tout à coup, il dit à voix basse:

—Ce n’est pas bien de me faire des cachotteries, Suzanne.

Elle demanda:

—Quoi donc, Bel-Ami?

—Vous ne vous rappelez pas ce que vous m’avez promis, ici même, le soir de la fête?

—Mais non.

—De me consulter toutes les fois qu’on demanderait votre main.

—Eh bien?

—Eh bien, on l’a demandée.

—Qui ça?

—Vous le savez bien.

—Non. Je vous le jure.

—Si, vous le savez! Ce grand fat de marquis de Cazolles.

—Il n’est pas fat, d’abord.

—C’est possible; mais il est stupide, ruiné par le jeu et usé par la noce. C’est vraiment un joli parti pour vous, si jolie, si fraîche, et si intelligente.

Elle demanda, en souriant:

—Qu’est-ce que vous avez contre lui?

—Moi? Rien.

—Mais si. Il n’est pas tout ce que vous dites.

—Allons donc. C’est un sot et un intrigant.

Elle se tourna un peu, cessant de regarder dans l’eau:

—Voyons, qu’est-ce que vous avez?

Il prononça, comme si on lui eût arraché un secret du fond du cœur:

—J’ai... j’ai... j’ai que je suis jaloux de lui.

Elle s’étonna modérément:

—Vous?

—Oui, moi!.

—Tiens. Pourquoi ça?

—Parce que je suis amoureux de vous, et vous le savez bien, méchante!

Alors elle dit, d’un ton sévère:

—Vous êtes fou, Bel-Ami!

Il reprit:

—Je le sais bien que je suis fou. Est-ce que je devrais vous avouer cela, moi, un homme marié, à vous, une jeune fille? Je suis plus que fou, je suis coupable, presque misérable. Je n’ai pas d’espoir possible, et je perds la raison à cette pensée. Et quand j’entends dire que vous allez vous marier, j’ai des accès de fureur à tuer quelqu’un. Il faut me pardonner ça, Suzanne!

Il se tut. Tous les poissons à qui on ne jetait plus de pain demeuraient immobiles, rangés presque en ligne, pareils à des soldats anglais, et regardant les figures penchées de ces deux personnes qui ne s’occupaient plus d’eux.

La jeune fille murmura, moitié tristement, moitié gaiement:

—C’est dommage que vous soyez marié. Que voulez-vous? On n’y peut rien. C’est fini!

Il se retourna brusquement vers elle, et il lui dit, tout près, dans la figure:

—Si j’étais libre, moi, m’épouseriez-vous?

Elle répondit, avec un accent sincère:

—Oui, Bel-Ami, je vous épouserais, car vous me plaisez beaucoup plus que tous les autres.

Il se leva, et balbutiant:

—Merci..., merci..., je vous en supplie, ne dites «oui» à personne! Attendez encore un peu. Je vous en supplie! Me le promettez-vous?

Elle murmura, un peu troublée et sans comprendre ce qu’il voulait:

—Je vous le promets.

Du Roy jeta dans l’eau le gros morceau de pain qu’il tenait encore aux mains, et il s’enfuit, comme s’il eût perdu la tête, sans dire adieu.

Tous les poissons se jetèrent avidement sur ce paquet de mie qui flottait n’ayant point été pétri par les doigts, et ils le dépecèrent de leurs bouches voraces. Ils l’entraînaient à l’autre bout du bassin, s’agitaient au-dessous, formant maintenant une grappe mouvante, une espèce de fleur animée et tournoyante, une fleur vivante, tombée à l’eau la tête en bas.

Suzanne, surprise, inquiète, se redressa, et s’en revint tout doucement. Le journaliste était parti.

Il rentra chez lui, fort calme, et comme Madeleine écrivait des lettres, il lui demanda:

—Dînes-tu vendredi chez les Walter? Moi, j’irai.

Elle hésita:

—Non. Je suis un peu souffrante. J’aime mieux rester ici.

Il répondit:

—Comme il te plaira. Personne ne te force.

Puis il reprit son chapeau et ressortit aussitôt.

Depuis longtemps il l’épiait, la surveillait et la suivait, sachant toutes ses démarches. L’heure qu’il attendait était enfin venue. Il ne s’était point trompé au ton dont elle avait répondu: «J’aime mieux rester ici.»

Il fut aimable pour elle pendant les jours qui suivirent. Il parut même gai, ce qui ne lui était plus ordinaire. Elle lui disait:

—Voilà que tu redeviens gentil.

Il s’habilla de bonne heure le vendredi pour faire quelques courses avant d’aller chez le Patron, affirmait-il. Puis il partit vers six heures, après avoir embrassé sa femme, et il alla chercher un fiacre place Notre-Dame-de-Lorette.

Il dit au cocher:

—Vous vous arrêterez en face du numéro 17, rue Fontaine, et vous resterez là jusqu’à ce que je vous donne l’ordre de vous en aller. Vous me conduirez ensuite au restaurant du Coq-Faisan, rue Lafayette.

La voiture se mit en route au trot lent du cheval, et Du Roy baissa les stores. Dès qu’il fut en face de sa porte, il ne la quitta plus des yeux. Après dix minutes d’attente, il vit sortir Madeleine, qui remonta vers les boulevards extérieurs.

Aussitôt qu’elle fut loin, il passa la tête à la portière, et il cria:

—Allez.

Le fiacre se remit en marche, et le déposa devant le Coq-Faisan, restaurant bourgeois connu dans le quartier. Georges entra dans la salle commune, et mangea doucement, en regardant l’heure à sa montre de temps en temps. A sept heures et demie, comme il avait bu son café, pris deux verres de fine Champagne, et fumé, avec lenteur, un bon cigare, il sortit, héla une autre voiture qui passait à vide, et se fit conduire rue La Rochefoucauld.

Il monta, sans rien demander au concierge, au troisième étage de la maison qu’il avait indiquée, et quand une bonne lui eut ouvert:

—M. Guibert de Lorme est chez lui, n’est-ce pas?

—Oui, monsieur.

On le fit pénétrer dans le salon, où il attendit quelques instants. Puis un homme entra, grand, décoré, avec l’air militaire, et portant des cheveux gris, bien qu’il fût jeune encore.

Du Roy le salua, puis il dit:

—Comme je le prévoyais, monsieur le commissaire de police, ma femme dîne avec son amant dans le logement garni qu’ils ont loué rue des Martyrs.

Le magistrat s’inclina:

—Je suis, à votre disposition, monsieur.

Georges reprit:

—Vous avez jusqu’à neuf heures, n’est-ce pas? Cette limite passée, vous ne pouvez plus pénétrer dans un domicile particulier pour y constater un adultère.

—Non, monsieur, sept heures en hiver, neuf heures à partir du 31 mars. Nous sommes au cinq avril, nous avons donc jusqu’à neuf heures.

—Eh bien, monsieur le commissaire, j’ai une voiture en bas, nous pouvons prendre les agents qui vous accompagneront, puis nous attendrons un peu devant la porte. Plus nous arriverons tard, plus nous avons de chance de bien les surprendre en flagrant délit.

—Comme il vous plaira, monsieur.

Le commissaire sortit, puis revint, vêtu d’un pardessus qui cachait sa ceinture tricolore. Il s’effaça, pour laisser passer Du Roy. Mais le journaliste, dont l’esprit était préoccupé, refusait de sortir le premier, et répétait: «Après vous.., après vous.»

Le magistrat prononça:

—Passez donc, monsieur, je suis chez moi.

L’autre, aussitôt, franchit la porte en saluant.

Ils allèrent d’abord au commissariat chercher trois agents en bourgeois qui attendaient, car Georges avait prévenu dans la journée que la surprise aurait lieu ce soir-là. Un des hommes monta sur le siège, à côté du cocher. Les deux autres entrèrent dans le fiacre, qui gagna la rue des Martyrs.

Du Roy disait:

—J’ai le plan de l’appartement. C’est au second. Nous trouverons d’abord un petit vestibule, puis une salle à manger, puis la chambre à coucher. Les trois pièces se commandent. Aucune sortie ne peut faciliter la fuite. Il y a un serrurier un peu plus loin. Il se tiendra prêt à être réquisitionné par vous.

Quand ils furent devant la maison indiquée, il n’était encore que huit heures un quart, et ils attendirent en silence pendant plus de vingt minutes. Mais lorsqu’il vit que les trois quarts allaient sonner, Georges dit:

—Allons maintenant.

Et ils montèrent l’escalier sans s’occuper du portier, qui ne les remarqua point, d’ailleurs. Un des agents demeura dans la rue pour surveiller la sortie.

Les quatre hommes s’arrêtèrent au second étage, et Du Roy colla d’abord son oreille contre la porte, puis son œil au trou de la serrure. Il n’entendit rien et ne vit rien. Il sonna.

Le commissaire dit à ses agents:

—Vous resterez ici, prêts à tout appel.

Et ils attendirent. Au bout de deux ou trois minutes Georges tira de nouveau le bouton du timbre plusieurs fois de suite. Ils perçurent un bruit au fond de l’appartement; puis un pas léger s’approcha. Quelqu’un venait épier. Le journaliste alors frappa vivement avec son doigt plié contre le bois des panneaux.

Une voix, une voix de femme, qu’on cherchait à déguiser, demanda:

—Qui est là?

L’officier municipal répondit:

—Ouvrez, au nom de la loi.

La voix répéta:

—Qui êtes-vous?

—Je suis le commissaire de police. Ouvrez, ou je fais forcer la porte.

La voix reprit:

—Que voulez-vous?

Et Du Roy dit:

—C’est moi. Il est inutile de chercher à nous échapper.

Le pas léger, un pas de pieds nus, s’éloigna, puis revint au bout de quelques secondes.

Georges dit:

—Si vous ne voulez pas ouvrir, nous enfonçons la porte.

Il serrait la poignée de cuivre, et d’une épaule il poussait lentement. Comme on ne répondait plus, il donna tout à coup une secousse si violente et si vigoureuse que la vieille serrure de cette maison meublée céda. Les vis arrachées sortirent du bois, et le jeune homme faillit tomber sur Madeleine qui se tenait debout dans l’antichambre, vêtue d’une chemise et d’un jupon, les cheveux défaits, les jambes dévêtues, une bougie à la main.

Il s’écria:

—C’est elle, nous les tenons.

Et il se jeta dans l’appartement. Le commissaire ayant ôté son chapeau, le suivit. Et la jeune femme effarée s’en vint derrière eux en les éclairant.

Ils traversèrent une salle à manger dont la table non desservie montrait les restes du repas: des bouteilles à champagne vides, une terrine de foies gras ouverte, une carcasse de poulet et des morceaux de pain à moitié mangés. Deux assiettes posées sur le dressoir portaient des piles d’écailles d’huîtres.

La chambre semblait ravagée par une lutte. Une robe coiffait une chaise, une culotte d’homme restait à cheval sur le bras d’un fauteuil. Quatre bottines, deux grandes et deux petites, traînaient au pied du lit, tombées sur le flanc.

C’était une chambre de maison garnie, aux meubles communs, où flottait cette odeur odieuse et fade des appartements d’hôtel, odeur émanée des rideaux, des matelas, des murs, des sièges, odeur de toutes les personnes qui avaient couché ou vécu, un jour ou six mois, dans ce logis public, et laissé là un peu de leur senteur, de cette senteur humaine qui, s’ajoutant à celle des devanciers, formait à la longue une puanteur confuse, douce et intolérable, la même dans tous ces lieux.

Une assiette à gâteaux, une bouteille de chartreuse et deux petits verres encore à moitié pleins encombraient la cheminée. Le sujet de la pendule de bronze était caché par un grand chapeau d’homme.

Le commissaire se retourna vivement, et regardant Madeleine dans les yeux:

—Vous êtes bien Mme Claire-Madeleine Du Roy, épouse légitime de M. Prosper-Georges Du Roy, publiciste, ici présent? Elle articula, d’une voix étranglée:

—Oui, monsieur.

—Que faites-vous ici?

Elle ne répondit pas.

Le magistrat reprit:

—Que faites-vous ici? Je vous trouve hors de chez vous, presque dévêtue, dans un appartement meublé. Qu’êtes-vous venue y faire?

Il attendit quelques instants. Puis, comme elle gardait toujours le silence:

—Du moment que vous ne voulez pas l’avouer, madame, je vais être contraint de le constater.

On voyait dans le lit la forme d’un corps caché sous le drap.

Le commissaire s’approcha et appela:

—Monsieur?

L’homme couché ne remua pas. Il paraissait tourner le dos, la tête enfoncée sous un oreiller.

L’officier toucha ce qui semblait être l’épaule, et répéta:

—Monsieur, ne me forcez pas, je vous prie, à des actes.

Mais le corps voilé demeurait aussi immobile que s’il eût été mort.

Du Roy, qui s’était avancé vivement, saisit la couverture, la tira et, arrachant l’oreiller, découvrit la figure livide de M. Laroche-Mathieu. Il se pencha vers lui et, frémissant de l’envie de le saisir au cou pour l’étrangler, il lui dit, les dents serrées:

—Ayez donc au moins le courage de votre infamie.

Le magistrat demanda encore:

—Qui êtes-vous?

L’amant, éperdu, ne répondant pas, il reprit:

—Je suis commissaire de police et je vous somme de me dire votre nom!

Georges, qu’une colère bestiale faisait trembler, cria:

—Mais répondez donc, lâche, ou je vais vous nommer, moi.

Alors l’homme couché balbutia:

—Monsieur le commissaire, vous ne devez pas me laisser insulter par cet individu. Est-ce à vous ou à lui que j’ai affaire? Est-ce à vous ou à lui que je dois répondre?

Il paraissait n’avoir plus de salive dans la bouche.

L’officier répondit:

—C’est à moi, monsieur, à moi seul. Je vous demande qui vous êtes?

L’autre se tut. Il tenait le drap serré contre son cou et roulait des yeux, effarés. Ses petites moustaches retroussées semblaient toutes noires sur sa figure blême.

Le commissaire reprit:

—Vous ne voulez pas répondre? Alors je serai forcé de vous arrêter. Dans tous les cas, levez-vous. Je vous interrogerai lorsque vous serez vêtu.

Le corps s’agita dans le lit, et la tête murmura:

—Mais je ne peux pas, devant vous.

Le magistrat demanda:

—Pourquoi ça?

L’autre balbutia:

—C’est que je suis... je suis... je suis tout nu.

Du Roy se mit à ricaner, et ramassant une chemise tombée à terre, il la jeta sur la couche en criant:

—Allons donc... levez-vous... Puisque vous vous êtes déshabillé devant ma femme, vous pouvez bien vous habiller devant moi.

Puis il tourna le dos et revint vers la cheminée.

Madeleine avait retrouvé son sang-froid, et voyant tout perdu, elle était prête à tout oser. Une audace de bravade faisait briller son œil; et, roulant un morceau de papier, elle alluma, comme pour une réception, les dix bougies des vilains candélabres posés aux coins de la cheminée. Puis elle s’adossa au marbre et tendant au feu mourant un de ses pieds nus, qui soulevait par derrière son jupon à peine arrêté sur les hanches, elle prit une cigarette dans un étui de papier rose, l’enflamma et se mit à fumer.

Le commissaire était revenu vers elle, attendant que son complice fût debout.

Elle demanda avec insolence:

—Vous faites souvent ce métier-là, monsieur?

Il répondit gravement:

—Le moins possible, madame.

Elle lui souriait sous le nez:

—Je vous en félicite, ça n’est pas propre.

Elle affectait de ne pas regarder, de ne pas voir son mari.

Mais le monsieur du lit s’habillait. Il avait passé son pantalon, chaussé ses bottines et il se rapprocha, en endossant son gilet.

L’officier de police se tourna vers lui:

—Maintenant, monsieur, voulez-vous me dire qui vous êtes?

L’autre ne répondit pas.

Le commissaire prononça:

—Je me vois forcé de vous arrêter.

Alors l’homme s’écria brusquement:

—Ne me touchez pas. Je suis inviolable!

Du Roy s’élança vers lui, comme pour le terrasser, et il lui grogna dans la figure:

—Il y a flagrant délit... flagrant délit. Je peux vous faire arrêter, si je veux... oui, je le peux.

Puis, d’un ton vibrant:

—Cet homme s’appelle Laroche-Mathieu, ministre des affaires étrangères.

Le commissaire de police recula stupéfait, et balbutiant:

—En vérité, monsieur, voulez-vous me dire qui vous êtes, à la fin?

L’homme se décida, et avec force:

—Pour une fois, ce misérable-là n’a point menti. Je me nomme, en effet, Laroche-Mathieu, ministre.

Puis tendant le bras vers la poitrine de Georges, où apparaissait comme une lueur, un petit point rouge, il ajouta:

—Et le gredin que voici porte sur son habit la croix d’honneur que je lui ai donnée.

Du Roy était devenu livide. D’un geste rapide, il arracha de sa boutonnière la courte flamme de ruban, et, la jetant dans la cheminée:

—Voilà ce que vaut une décoration qui vient de salops de votre espèce.

Ils étaient face à face, les dents près des dents, exaspérés, les poings serrés, l’un maigre et la moustache au vent, l’autre gras et la moustache en croc.

Le commissaire passa vivement entre les deux et, les écartant avec ses mains:

—Messieurs, vous vous oubliez, vous manquez de dignité!

Ils se turent et se tournèrent les talons. Madeleine, immobile, fumait toujours, en souriant.

L’officier de police reprit:

—Monsieur le ministre, je vous ai surpris, seul avec Mme Du Roy, que voici, vous couché, elle presque nue. Vos vêtements étant jetés pêle-mêle à travers l’appartement, cela constitue un flagrant délit d’adultère. Vous ne pouvez nier l’évidence. Qu’avez-vous à répondre?

Laroche-Mathieu murmura:

—Je n’ai rien à dire, faites votre devoir.

Le commissaire s’adressa à Madeleine:

—Avouez-vous, madame, que monsieur soit votre amant?

Elle prononça crânement:

—Je ne le nie pas, il est mon amant!

—Cela suffit.

Puis le magistrat prit quelques notes sur l’état et la disposition du logis. Comme il finissait d’écrire, le ministre qui avait achevé de s’habiller, et qui attendait, le paletot sur le bras, le chapeau à la main, demanda:

—Avez-vous encore besoin de moi, monsieur? Que dois-je faire? Puis-je me retirer?

Du Roy se retourna vers lui et souriant avec insolence:

—Pourquoi donc? Nous avons fini. Vous pouvez vous recoucher, monsieur; nous allons vous laisser seuls.

Et posant le doigt sur le bras de l’officier de police:

—Retirons-nous, monsieur le commissaire, nous n’avons plus rien à faire en ce lieu.

Un peu surpris, le magistrat le suivit; mais, sur le seuil de la chambre, Georges s’arrêta pour le laisser passer. L’autre s’y refusait par cérémonie.

Du Roy insistait:

—Passez donc, monsieur.

Le commissaire dit:

—Après vous.

Alors le journaliste salua, et sur le ton d’une politesse ironique:

—C’est votre tour, monsieur le commissaire de police. Je suis presque chez moi, ici.

Puis il referma la porte doucement, avec un air de discrétion.

Une heure plus tard, Georges Du Roy entrait dans les bureaux de la Vie Française.

M. Walter était déjà là, car il continuait à diriger et à surveiller avec sollicitude son journal qui avait pris une extension énorme et qui favorisait beaucoup les opérations grandissantes de sa banque.

Le directeur leva la tête et demanda:

—Tiens, vous voici? Vous semblez tout drôle! Pourquoi n’êtes-vous pas venu dîner à la maison? D’où sortez-vous donc?

Le jeune homme, qui était sûr de son effet, déclara, en pesant sur chaque mot:

—Je viens de jeter bas le ministre des affaires étrangères.

L’autre crut qu’il plaisantait.

—De jeter bas... Comment?

—Je vais changer le cabinet. Voilà tout! Il n’est pas trop tôt de chasser cette charogne.

Le vieux, stupéfait, crut que son chroniqueur était gris. Il murmura:

—Voyons, vous déraisonnez.

—Pas du tout. Je viens de surprendre M. Laroche-Mathieu en flagrant délit d’adultère avec ma femme. Le commissaire de police a constaté la chose. Le ministre est foutu.

Walter, interdit, releva tout à fait ses lunettes sur son front et demanda:

—Vous ne vous moquez pas de moi?

—Pas du tout. Je vais même faire un écho là-dessus.

—Mais alors que voulez-vous?

—Jeter bas ce fripon, ce misérable, ce malfaiteur public!

Georges posa son chapeau sur un fauteuil, puis ajouta:

—Gare à ceux que je trouve sur mon chemin. Je ne pardonne jamais.

Le directeur hésitait encore à comprendre. Il murmura:

—Mais... votre femme?

—Ma demande en divorce sera faite dès demain matin. Je la renvoie à feu Forestier.

—Vous voulez divorcer?

—Parbleu. J’étais ridicule. Mais il me fallait faire la bête pour les surprendre. Ça y est. Je suis maître de la situation.

M. Walter n’en revenait pas; et il regardait Du Roy avec des yeux effarés, pensant:

—Bigre. C’est un gaillard bon à ménager.

Georges reprit:

—Me voici libre... J’ai une certaine fortune. Je me présenterai aux élections au renouvellement d’octobre, dans mon pays où je suis fort connu. Je ne pouvais pas me poser ni me faire respecter avec cette femme qui était suspecte à tout le monde. Elle m’avait pris comme un niais, elle m’avait enjôlé et capturé. Mais depuis que je savais son jeu, je la surveillais, la gredine.

Il se mit à rire et ajouta:

—C’est ce pauvre Forestier qui était cocu... cocu sans s’en douter, confiant et tranquille. Me voici débarrassé de la teigne qu’il m’avait laissée. J’ai les mains déliées. Maintenant j’irai loin.

Il s’était mis à califourchon sur une chaise. Il répéta, comme s’il eût songé:

—J’irai loin.

Et le père Walter le regardait toujours de ses yeux découverts, ses lunettes restant relevées sur le front, et il se disait:

—Oui, il ira loin, le gredin.

Georges se releva:

—Je vais rédiger l’écho. Il faut le faire avec discrétion. Mais vous savez, il sera terrible pour le ministre. C’est un homme à la mer. On ne peut pas le repêcher. La Vie Française n’a plus d’intérêt pour le ménager.

Le vieux hésita quelques instants, puis il en prit son parti:

—Faites, dit-il, tant pis pour ceux qui se fichent dans ces pétrins-là.

IX

TROIS mois s’étaient écoulés. Le divorce de Du Roy venait d’être prononcé. Sa femme avait repris le nom de Forestier, et comme les Walter devaient partir, le 15 juillet, pour Trouville, on décida de passer une journée à la campagne, avant de se séparer.

On choisit un jeudi, et on se mit en route dès neuf heures du matin dans un grand landau de voyage à six places, attelé en poste à quatre chevaux.

On allait déjeuner à Saint-Germain, au pavillon Henri-IV. Bel-Ami avait demandé à être le seul homme de la partie, car il ne pouvait supporter la présence et la figure du marquis de Cazolles. Mais, au dernier moment, il fut décidé que le comte de Latour-Yvelin serait enlevé, au saut du lit. On l’avait prévenu la veille.

La voiture remonta au grand trot l’avenue des Champs-Élysées, puis traversa le bois de Boulogne.

Il faisait un admirable temps d’été, pas trop chaud. Les hirondelles traçaient sur le bleu du ciel de grandes lignes courbes qu’on croyait voir encore quand elles étaient passées.

Les trois femmes se tenaient au fond du landau, la mère entre ses deux filles; et les trois hommes, à reculons, Walter entre les deux invités.

On traversa la Seine, on contourna le Mont-Valérien, puis on gagna Bougival, pour longer ensuite la rivière jusqu’au Pecq.

Le comte de Latour-Yvelin, un homme un peu mûr, à longs favoris légers, dont le moindre souffle d’air agitait les pointes, ce qui faisait dire à Du Roy: «Il obtient de jolis effets de vent dans sa barbe», contemplait Rose tendrement. Ils étaient fiancés depuis un mois.

Georges, fort pâle, regardait souvent Suzanne, qui était pâle aussi. Leurs yeux se rencontraient, semblaient se concerter, se comprendre, échanger secrètement une pensée, puis se fuyaient. Mme Walter était tranquille, heureuse.

Le déjeuner fut long. Avant de repartir pour Paris, Georges proposa de faire un tour sur la terrasse.

On s’arrêta d’abord pour admirer la vue. Tout le monde se mit en ligne le long du mur et on s’extasia sur l’étendue de l’horizon. La Seine, au pied d’une longue colline, coulait vers Maisons-Laffitte, comme un immense serpent couché dans la verdure. A droite, sur le sommet de la côte, l’aqueduc de Marly projetait sur le ciel son profil énorme de chenille à grandes pattes, et Marly disparaissait, au-dessous, dans un épais bouquet d’arbres.

Par la plaine immense, qui s’étendait en face, on voyait des villages, de place en place. Les pièces d’eau du Vésinet faisaient des taches nettes et propres dans la maigre verdure de la petite forêt. A gauche, tout au loin, on apercevait en l’air le clocher pointu de Sartrouville.

Walter déclara:

—On ne peut trouver nulle part au monde un semblable panorama. Il n’y en a pas un pareil en Suisse.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings