JEAN RAMEAU (continued 2)
Reading edition
—Oui, vous savez bien: celle que vous avez choisie vous-même! Il faut vous dépêcher; on va commencer à démolir celle-ci.
Yan, qui ne s'entretenait plus qu'en français avec son petit-fils, dit brusquement:
—Ne bouy pas (je ne veux pas)!
—Mais, papa!
—Laisse-moi la paix!
Et il regarda, au plafond, une certaine poutrelle tortueuse, qu'il avait vue, en se réveillant, tous les matins de sa vie, et qu'avant lui avaient regardée sans doute les prunelles depuis longtemps éteintes de ses aïeux.
Ce jour-là, Yan ne sortit pas de son lit.
Et le jour suivant, Emile ayant réitéré sa demande, Yan ne bougea pas davantage.
—C'est absurde, voyons! fit observer le jeune homme, le troisième jour.
Et comme les maçons attendaient, il supplia le vieillard de se lever.
—Ne bouy pas!
Yan ajouta, dans sa langue natale, qu'il casserait la tête de celui qui reviendrait le tourmenter!
—Vous comprenez, à cet âge, on déraisonne quelquefois! firent remarquer les voisins.
Et comme la disparition de cette pièce était d'une importance capitale aux yeux de l'architecte, on résolut de transporter Yan dans sa chambre nouvelle, une nuit, pendant son sommeil.
—Il ne s'en apercevra pas, vous verrez! dit la personne qui avait eu cette belle inspiration.
Effectivement, Yan n'opposa pas beaucoup de résistance. Il se contenta de pleurer silencieusement, en disant tout bas:
—Ah! moun Dioü! Ah! moun Dioü!
Depuis lors, il ne put guère dormir.
Des âmes, disait-il, venaient durant la nuit tirer ses couvertures; des âmes blanches que lui seul pouvait voir. Et tous les calmants des pharmaciens furent
Bientôt il se mit à grogner contre les architectes, les maçons, les charpentiers, les serruriers, les menuisiers.
—La ruine de la maison! soupirait-il. C'est la ruine de la maison!
Il montrait une avarice basse, il ne pouvait s'empêcher de surveiller les domestiques quand ils mangeaient.
D'autres fois, oubliant qu'il avait un chapeau de feutre sur sa tête, il prenait sa vieille quenouille, et voulait filer malgré tout, filer du lin, comme jadis.
Du reste, il demandait pardon à Emile quand il revenait à lui.
—Il faut m'excuser, mon enfant, murmurait-il de sa voix cassée. On ne change pas, en un jour, des habitudes vieilles de soixante ans. Tu verras toi-même, tu verras!...
Et, par excès de zèle, il devenait joyeux alors, il lançait des tirades françaises à pleine bouche, se battait les flancs pour rire et amuser la compagnie.
Puis, il demeurait des heures entières sans faire un mouvement, les
A sa figure, des taches grises s'élargissaient; de ces taches de vieillesse qui semblent commencer la minéralisation de l'homme, et que les laboureurs appellent si profondément: des taches de terre.
XI
Octobre commençait; octobre, le mois gris qui serre tant le cœur des vieux.
Autour de Yan, trente ouvriers travaillaient bruyamment à élever la maison nouvelle. Le vieux paysan avait la tête fendue par la Chanson des Blés d'or, que rythmaient les truelles ou les marteaux. Autour de lui, tout puait la peinture et le plâtre.
Le pays était bouleversé par les élections. Les facteurs arrivaient, chargés de paperasses politiques et fielleuses. Les arbres des routes, déshonorés d'affiches, semblaient de stoïques mutilés couverts d'emplâtres.
Trois candidats en présence: Auguste Brion, républicain modéré; Gustave Darrigand, républicain radical; Victor de Cazenabe, monarchiste.
Et les paysans, tiraillés par ces trois hommes, oubliaient de donner le foin à leurs vaches et de faire du tort à leurs voisins.
Yan, qui autrefois s'amusait comme un fou pendant les périodes électorales, ne parut point s'apercevoir, cette année-ci, que la patrie manquât de députés. Les journaux locaux, tout ruisselants d'insultes et de bave, ne le déridèrent pas. Même les articles rédigés en un gascon suspect, que les agents politiques écrivent en pareille circonstance pour entraîner les masses rurales, ne purent le faire sourire. Yan ne s'intéressa ni au chemin de fer que promettait le candidat radical, ni à l'élargissement de la rivière que faisait entrevoir le candidat modéré, ni à la diminution des impôts que jurait d'obtenir le candidat monarchiste. Un quatrième personnage se serait engagé à faire ouvrir un volcan devant le Bignaou pour distraire un peu les électeurs, les dimanches et fêtes, que Yan n'aurait pas ressenti la moindre émotion.
Les préparatifs du mariage le laissaient presque aussi froid.
Le parrain d'Emile devait demander officiellement la main de Mlle Florence, le lendemain du scrutin. Comme ses lamentables jambes ne pouvaient plus remuer, il avait été convenu que cette cérémonie se passerait au Bignaou. M. Brion viendrait déjeuner à la maison avec sa fille. Ce jour-là, devait être inaugurée la salle à manger nouvelle: une pièce énorme tout encombrée de chêne sculpté, et dont le buffet, la table, les chaises, le dressoir, provenaient en droite ligne d'une des plus consciencieuses maisons de camelote florissant au faubourg Saint-Antoine. Yan resterait à table jusqu'à la fin du repas. Quand les convives grignoteraient des desserts multiples, aussi recherchés qu'indigestes, le vieil aïeul ferait un petit discours en français et solliciterait, avec l'émotion qui convient, la main de Mlle Florence pour son filleul.
Emile dressa le vieillard pour qu'il n'y eût pas de surprise désagréable. Longtemps à l'avance, il lui indiqua les termes à employer, les défauts de prononciation à éviter, les inflexions de voix à produire. Il aimait Florence,

Et Yan se laissa régenter, sans trop de révolte.
Il n'apprenait pas vite le texte de la petite déclaration émue. Il s'embrouillait à partir de la première phrase.
—Voyons, papa! lui disait Emile en le poussant dans un coin. Figurez-vous que nous sommes à lundi prochain. M. Brion est devant vous, sa fille est à votre droite, je suis à votre gauche, le domestique verse du champagne: que faites-vous?
Et Yan, qui ouvrait de gros yeux ingénus vers son filleul pour concentrer toute son attention, commençait alors, d'une voix très sérieuse, en faisant sonner épouvantablement les nasales:
«—Monsieur le député. A mon âge, les... et le... et mon émotion... et ce beau jour...»
Il n'arrivait jamais à trouver la phrase exacte!
Désespéré, Emile écrivit le petit discours. Il l'écrivit en caractères énormes pour que les prunelles du parrain pussent s'y reconnaître, et il supplia Yan de l'apprendre par cœur afin qu'on ne se moquât pas de lui, quand l'heure solennelle serait venue.
Yan reçut entre les mains un large
—Etudiez cela, papa! étudiez-le tout le temps! recommanda Emile.
Yan promit tout.
Au coin du feu, à table, au lit, il lisait le large papier blanc. Et parfois, sans le savoir, il se faisait la leçon à voix haute, comme les petits enfants studieux:
—Attention là, Yan! Voyons, qu'est-ce qui vient après: palpiter leurs jeunes cœurs trop longtemps? C'est... c'est... Ah! oui: Monsieur ... Attention, là, Yan!
Ce qui l'épouvantait surtout c'étaient les u à prononcer. «Monsieur Jean», malgré lui, disait «les junes curs» pour «les jeunes cœurs». Emile lui avait signalé ce défaut voilà bien longtemps. Yan promit de se corriger. Aussi parvint-il à dire couramment «seur le meur», pour «sur le mur». De là, souvent, des confusions désastreuses qui donnaient à Yan des peurs bleues.
Le jour terrible approchait.
Cependant la métamorphose suivait son cours à la maison. Le domestique Poutoun avait dû changer de nom. «Poutoun» cela sentait trop le terroir. Actuellement il s'appelait Pierre.
Monsieur Jean entra dans un grand courroux quand on lui apprit ça.
—Poutoun! Mais il n'y a que ce nom qui soit joli au monde! écuma-t-il, avec une grande indignation dans toute sa voix. Poutoun: petit baiser! Poutoun: un nom d'adoration qui semble créé pour la face rose des marmots! Ah! les scélérats! Et alors, s'il en naît ici, des enfants, dans dix ou
Mais ses plus grandes colères tombaient très vite depuis quelques semaines, et de longues prostrations suivaient ses moindres emportements.
Parfois Florence venait. Alors c'était comme un clair de lune sur l'antique Yan. La vue de la jeune fille l'apaisait, lui faisait du bien, l'invitait au recueillement et au silence.
Certes, il lui gardait beaucoup de rancune. N'était-ce pas cette poupée, la cause de?... Ah! il se proposait de lui dire son fait, un jour ou l'autre!
Mais Florence n'avait qu'à paraître; et toutes les fureurs s'évaporaient sous son rayonnement.
Puis, elle seule savait être douce au vieillard. Elle seule l'appelait encore «Yan» tout court. Elle avait appris quelques phrases gasconnes pendant son séjour à Salignacq; elle les répétait continuellement à Yan, et cette flatterie emparadisait l'aïeul.
Elle était toute prévenance pour lui ensuite. Elle lui prêtait son bras chaque fois qu'il voulait marcher; elle
—Êtes-vous bien à votre aise dans cette redingote noire, Yan?
—Mais, certainement mademoiselle!
—Et ce chapeau ne vous fait pas mal à la tête?
—Mais non, mademoiselle!
Yan évitait bien de se plaindre. Et pour ne pas la chagriner, il attestait très haut qu'il aimait les vêtements noirs, et les chapeaux de soie, et les bottines étroites; et qu'il adorait se promener en voiture, et manger des huîtres, et nasiller le français, et dépenser des sommes fabuleuses à l'édification d'un château ridicule!
—Mais certainement mademoiselle! c'est de plein gré que je fais tout ça!
Et il s'essuyait les yeux avec le coin de son mouchoir,—toujours cet ignoble mouchoir blanc et propre qui l'empestait, parce qu'il n'y sentait plus la familière odeur de tabac!
Florence restait pensive et regardait longtemps son futur beau-père. Croyait-elle à ce qu'il lui disait? Oui, sans doute. Et quand elle s'en allait,
Alors, Yan avait du bonheur sur sa figure pour vingt-quatre heures.
Le jour du scrutin, il venta fort. Tous les arbres de Salignacq allongeaient des espèces de bras déformés, en jetant au loin des paquets de feuilles. On eût dit de grands électeurs végétaux déposant passionnément des bulletins de vote dans d'invisibles urnes.
Dès les neuf heures du matin, Emile pria Yan d'aller voter. On installa l'inerte aïeul sur la voiture, on le descendit devant la mairie, et deux gars solides le portèrent devant la boîte de sapin.
Yan fit son devoir: il vota pour Brion. Emile veillait d'ailleurs. Et quand il se fut acquitté envers le père de sa future bru, Yan revint paisiblement chez lui. Il avait le corps si exténué, les poumons si las, que sa voix parvenait à peine à se faire entendre. Il s'écroula dans un fauteuil, et par une croisée de sa maison neuve il regarda les arbres se démener sous le vent.
Parfois les masses rousses de la forêt, déplacées par la rafale, lui montraient une plaque jaune au loin, un bout de rivière trouble, où précisément un fou s'était noyé, voilà quelques mois. Et Yan se dit tout à coup:
—Pourquoi pensé-je à cela?
Il passa la main sur ses yeux comme pour chasser une laide vision. Il n'avait rien mangé depuis la veille. L'odeur du pain lui donnait des nausées. Oui, sans doute, une tranche de mesture, toute mince, rôtie devant un bon feu, puis frottée d'ail, salée et enduite de graisse, aurait été bien accueillie par son estomac! Mais les nouveaux domestiques ne savaient pas préparer ce mets de mauvais goût. Et ses mains tremblaient trop: il aurait sali tous ses vêtements!
Puis il songea que le surlendemain mardi, 1er novembre, il aurait à payer une traite de 4,500 francs à un entrepreneur.
Là-bas, la plaque jaune du Lü apparaissait toujours à travers la forêt.
—Pourquoi pensé-je à cela? répéta-t-il en fermant les yeux.
Et quand il les rouvrit, ces yeux, ce
—Et chaque mois, balbutia-t-il, j'aurai ainsi des traites de 4,500 fr., de 5,000 peut-être.
Ses mains tremblaient de plus en plus. Il voulut arranger sa redingote qui prenait un mauvais pli sur le fauteuil; il ne put jamais y parvenir. Et il avait froid, froid jusqu'au sommet de ses cheveux. Yan, peu à peu, tomba en léthargie. Et rien ne remua plus que sa tête terreuse qui, à chaque mouvement de la respiration, oscillait un peu sur ses maigres épaules.
Le temps passa.
Vers le soir, une voix douce comme un vieil air de violon s'insinua dans ses oreilles:
—Bonsoir, Yan!
Il se réveilla.
—Bonsoir, mademoiselle!
Et Florence lui montra un petit panier de champignons qu'elle venait de cueillir dans la forêt.

Yan prit le panier et l'examina.
—Est-ce qu'ils sont bons, Yan? Vous savez, moi, je ne m'y connais pas du tout.
Yan prit le panier et l'examina.
Oh! près d'elle, il se sentait revivre!
—Oui, je crois qu'ils sont bons! dit-il en considérant les champignons menus. Cependant...
Ils avaient de petites pustules blanches çà et là; et Yan hésitait. Ses yeux étaient devenus faibles aussi!
—Enfin, s'ils sont bons et si vous voulez les accepter, je vous les donne de grand cœur, papa. Vous penserez un peu à moi en les mangeant?
—Oh! merci! balbutia-t-il.
Et Yan fit serrer les champignons avec joie.
—Certainement, je les mangerai! se dit-il. Oui demain, au déjeuner des fiançailles.
Il devint grave alors. Et il détourna la tête, de peur de pleurer.
Florence repartit presque aussitôt. Elle était très affairée. Les élections avaient tourné la tête à tout le monde chez elle.
—Bonsoir, Yan. Je viendrai vous dire si papa est élu.
Alors, Yan eut la sensation d'une nuit très froide qui s'appesantirait sur lui.
XII
Dormit-il cette nuit-là? Peut-être. Mais ce fut un sommeil étrange, comme la répétition générale du lourd sommeil final. Et quand il se leva, il regarda le soleil avec des yeux vides, comme si son âme était déjà partie.
Dans la maison, on oyait des mots de tristesse prononcés tout bas:
—Le radicalisme monte!
—Au second tour, Darrigand l'emportera!
—Parbleu!
Il y avait eu ballottage, paraît-il. Et le candidat radical arrivait en tête. La cuisinière du Bignaou bougonnait, convaincue qu'après un tel échec, M. Brion n'apprécierait aucun de ses plats. Et Emile s'éplorait:
—Pauvre France!
Mais ces futilités touchaient peu le vieux Yan.
Il ordonna d'apprêter les champignons. Il se fit raser. Il passa des habits de cérémonie. Et il manifesta le désir de se confesser au curé de Salignacq.
Il ne demanda pas la permission de se rendre à l'église sur le grand char vert qui l'y avait porté tant de fois! Non! Ces bonnes joies, il le savait, ne lui étaient plus permises.
Il ne pleura pas trop en se sentant hisser sur la voiture, et il fit bonne contenance, derrière le cocher raide et toujours digne, toujours muet.
Il faisait doux. Dans l'allée du Bignaou, il remarqua un pommier naïf qui, trompé par les derniers jours de soleil, arborait en plein automne des fleurs blanches sur un de ses rameaux. Oh! le bon pommier qui jadis lui avait donné tant de pommes! des pommes mûres à la Saint-Jean, de ces pommes qui ont une si pénétrante odeur de jeunesse!
Yan aurait voulu s'arrêter, cueillir ces fleurs éphémères de l'ingénu pommier.
Mais il n'osa pas, à cause du cocher raide.
Et puis, il sentait que ce serait très ridicule.
Les chevaux, grisés d'avoine, l'emportèrent rapidement par les routes argileuses. Lui pensait aux bœufs qui le véhiculaient jadis par ces mêmes routes si connues.
Il en trouva des bœufs attelés à des chars verts. Ils marchaient indolemment, avec l'allure sage de bonnes bêtes, qui ont l'air de muser le long des haies. Il vit des métayers à lui, avec lesquels il aimait parler autrefois... parler de récoltes, de fumiers, des banalités courantes de la vie agricole, et aussi parler de choses un peu grasses, en riant à son aise, en lâchant à pleines lèvres les expressions pittoresques et crues qui avaient été toute la gaieté de sa vie.
Mais cela était défendu à Monsieur Jean.
D'ailleurs, la voiture allait si vite que ses yeux désorientés n'avaient pas toujours le temps de s'y reconnaître.
En quelques minutes, il fut au bourg.
Yan sentit un long serrement de cœur.
Des écoliers jouaient sur la place publique, à l'ombre des platanes jaunis, et le vieillard crut se voir dans le passé, criaillant et gambadant comme ces gamins espiègles, sous ces mêmes platanes toujours jeunes.
Il ne pouvait plus marcher seul. Le cocher le soutenait gravement, sans une parole. Et Yan s'affaissa près du confessionnal, avec un grand bruit dans ses oreilles.
Le curé vint aussitôt, et Yan se confessa en gascon, en baissant ses yeux douloureux, en joignant ses mains osseuses, dont le tremblement faisait un petit bruit rythmé sur le prie-Dieu.
Le paysan communia, une demi-heure après. Et quand l'hostie symbolique fondit dans sa bouche, il sentit un tressaillement dans tout son être, comme si son vieux corps vibrait d'une nouvelle vie. Une tour en ruines doit éprouver de ces sensations, quand elle voit pousser des fleurs dans ses créneaux.
Et après la messe, Yan se fit conduire au cimetière.
Il marchait mieux; il avait l'âme en paix; et il croyait vaguement faire de la lumière par tout son corps, comme si des anges lui avaient passé une blanche tunique de lin.

Il s'arrêta devant le coin de terre où dormaient les siens. Mais il ne pleura plus. Un rang de pierres grises dans l'herbe. C'était là.
Yan trouva le sol très doux sous ses
Il revint chez lui, tout hanté d'une grande pensée blanche, qui semblait faire éclore des lis dans son cerveau. Oui, bientôt, lui aussi, bientôt il arriverait sous cette terre, pour dormir côte à côte avec les aïeux oubliés; et peut-être quelques-uns de ses atomes frémiraient-ils au contact mystérieux de vos atomes, ô morts impérissables! Et ce serait fini de souffrir. Et aucune des tristesses noires qui avaient obscurci ses vieux jours ne pèserait plus sur lui. Ah! cela aurait été si doux pourtant de mourir comme il avait vécu, en paysan, en Gascon! Et la suprême larme vint repolir l'azur fané de ses yeux.
Mais c'était un vœu inutile. Yan n'y songea plus.
* * * * *
Au Bignaou,—qui s'appelait depuis quelques jours la villa Duvignau,—l'ex-député lle Florence arrivèrent presque en même temps que lui. Il était onze heures. Yan s'assura que les champignons étaient cuits, et serra la main de M. Brion, correctement, en arrêtant autant que possible le tremblement de ses doigts.
Florence semblait faire le printemps autour d'elle. Emile était très pâle. L'ex-député fort morne.
On se mit à table.
Yan fut très convenable pendant le repas. Emile n'eut rien à lui reprocher. Il ne demanda pas de mesture. Il mangea presque de tout. Il ne dit aucun mot déplacé. Jamais il n'avait été aussi gentil.
Souvent, de ses petites prunelles claires, il regardait l'heure à la pendule. Puis il considérait la radieuse Florence, longuement, comme pour faire provision de courage.
Et, quand les champignons arrivèrent, savoureux et fumants, il ferma les yeux. Il éprouvait un léger vertige.
—Voulez-vous m'en laisser goûter, Yan? demanda Florence.
—Oh! non! répondit le vieillard. Ne sont-ils pas tous pour moi?
Il était onze heures trois quarts.
Et Yan mangea les champignons de grand appétit. Il les mangea tous, sans écouter les mélopées tristes qui semblaient retentir dans son cerveau.
Et Florence fut très heureuse.
Le temps ne compta plus ensuite pour Yan du Bignaou; il n'entendit rien de ce qu'on disait. A peine comprit-il, lorsque Emile laissa tomber la conversation, au dessert, que l'heure de parler était venue. Yan ne se troubla pas. Il sentit les yeux de tous les convives converger sur lui. Et sa voix ne trembla pas trop lorsqu'il prononça les premières paroles. C'était très solennel. Florence haletait. Oh! la bonne voix toute faible de l'aïeul, comme elle pénétrait l'âme! Yan ne se trompa point. Il prononça très purement les nasales et les u. Il en était si étonné lui-même qu'il crut entendre un ange secourable du bon Dieu parler par son humble bouche... Il éprouva un long frisson dans tout son être quand il arriva aux derniers mots de son discours:
—Monsieur Brion, c'est avec une émotion réelle que j'ai l'honneur de
En ce moment Yan entendit la voix grave de M. Brion prononcer de belles paroles qui faisaient chaud au cœur.
—Je ne crois pas me tromper, cher Monsieur Duvignau, concluait le député sortant, en vous déclarant que Florence est toute disposée à devenir votre belle-fille.
Alors, tout à coup, Florence se leva.
—Oui, mais à une condition, lança-t-elle.
Et son visage parut illuminé de larmes.
Emile frémit. Le député tressauta. Yan lui-même sentit une grande anxiété dans tout son être.
—Oui, je veux bien épouser M. Emile, reprenait la jeune fille. Mais, je le répète, à une condition. C'est que Yan redeviendra Gascon et reprendra toutes ses anciennes habitudes!
Après avoir parlé ainsi, Mlle Florence quitta sa place et alla embrasser M. Jean à pleines lèvres.
—Parlez patois, Yan, ajouta-t-elle, habillez-vous comme un paysan, mangez de la mesture, et riez, et chantez, et faites ce que bon vous semblera, Diou bibostes! Ah! je suis bien la maîtresse un peu! dit-elle en se retournant tendrement vers Emile.
Florence avait deviné toutes les tortures de l'aïeul.
Et M. Brion, le ballotté de la veille, qui rapidement s'était fait cette réflexion: «C'est une idée, ça! pour me concilier les classes ouvrières au second tour de scrutin!...» s'empressa de déclarer:
—Mais elle a raison, cette chérie! Ne vous gênez pas, Yan! Redevenez le paysan d'autrefois, si le cœur vous en dit! Elles ont du bon, les mœurs de nos belles populations rurales!
Yan sentit en lui une telle explosion de bonheur quand il entendit ces paroles, qu'il se mit à pousser une longue clameur de joie, sans pouvoir dire un mot.
—Ah! moun Diou! balbutia-t-il à la fin. Ah! moun Diou!
Et il joignit les mains. Et il leva les yeux. Et il sentit dans son cœur une si
—Ah! moun Diou!
Tout le monde pleurait: tout le monde s'embrassait; un même délire bouleversait toutes les têtes.
Alors Yan, malgré ses jambes infirmes, éprouva le besoin de se secouer sur sa chaise; Florence, agitée par le même instinct, sauta pour de bon; Emile se leva, le député sortant changea de place; et la servante engloutit avec émotion deux prunes à l'eau-de-vie! Le ciel, le ciel avec toutes ses délices, croulait sur le Bignaou enchanté!
—Ah! je n'étais pas si malheureux! se récria Yan, qui par pudeur voulait dissimuler son immense félicité. Non! J'étais même très bien, je vous assure... Si vous voulez seulement me permettre d'ôter cette redingote...
Et il s'en alla, très leste, miraculeusement, pour aller prendre sa chamarre, la longue blouse bleue, qu'il n'avait pas revêtue depuis un mois.
Oh! ce fut un bain de volupté sur ses vieilles épaules!
—Là! maintenant, j'ai chaud. Et je
Et il retrouva ses lourdes chaussures de bois dans un fond de placard, ses confortables sabots qui pesaient deux livres chacun!
—Là! comme ceci, je suis ingambe! Tandis qu'avec ces barbares bottines en chevreau... Et gascon? Voudriez-vous que je parle un peu gascon! Diou biban! le bien que ça ferait à ma langue! Ah! lou gascoun, amics! lous anyous ne deben debisa que coum aco, aü ceü!
Il traduisit, pour Florence:
—Les anges ne doivent parler que cette langue, au ciel.
—Oh! qu'abi coumprés, Yan! repartit la jeune fille vexée.
—Tenez! puisqu'ils le parlent déjà sur la terre! conclut galamment le vieux.
Il avait eu de l'esprit autrefois, en gascon!
Et il prit la table à deux mains, car la félicité lui troublait la tête.
—A la noce dans un mois, je chanterai! annonça-t-il.

Il laissa tomber sa tête sur la table.
—Chantez tout de suite! cria-t-on à l'unisson.
—Bien! mais laissez-moi priser un brin!
Il aspira aussitôt une pincée de tabac, et ses narines eurent des sensations si voluptueuses qu'il inonda sa tabatière de larmes.
Il commença, d'une petite voix aigrelette, une chanson joyeuse du pays:
Sou pount de Toulouse, tres filles qu'y a (bis) Qu'y passa un mouène qui leus saluda Tra-la-larelalare Tra-la-larelala!
Et tout le monde répéta:
Tra-la-larelala!
Yan, d'une voix un peu plus sourde, continua:
Qu'y passa un mouène qui leus saluda (bis) Les disou lou mouène: «Le mie quaou sera?» Tra-la...
Il s'interrompit:
Tra-la... Tra...
Ses yeux s'injectèrent.
—Ah! lança-t-il, les champ...
Mais il ne voulut pas terminer; il laissa tomber sa tête sur la table, en poussant une longue plainte.
—Papa! qu'y a-t-il? dit Emile avec inquiétude.
—Oh! papa! s'éplora Florence.
Yan ne répondit point. Les yeux fermés, la face rougie, il continua de se plaindre en croisant les mains sur sa poitrine.
—Le médecin! vite! dit-il brusquement.
Et ses dents claquèrent.
—Qu'avez-vous? qu'avez-vous? demandait-on, en s'empressant autour de lui.
Le cocher vint dire:
—Le médecin? Mais aujourd'hui, lundi, il est au marché de Pouillon!
—C'est juste! fit Yan, en rouvrant les yeux. J'y avais pensé.
Et il ajouta, très bas:
—Allez chercher M. le curé!
—Oh! papa...
Yan fut pris d'un long frisson qui secoua tous ses membres comme les branches d'un vieil arbre.
—Mais il y a des médecins à Dax! dit Emile.
—Quinze kilomètres! balbutia Yan.
Puis avec un sourire:
—Ils arriveraient trop tard.

Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes.
—Ah! mon Dieu, je devine! cria Florence; ce sont les champignons!
Mais Yan nia avec force.
—Non, je vous assure. Ils étaient bons, allez! répondit-il à la jeune fille avec une grande amitié dans sa voix.
Et il referma ses yeux, de peur que Florence n'y découvrît ses pensées.
M. Brion conseilla un vomitif.
—Oh! oui! si vous voulez!... acquiesça Yan avec impatience.
Une pincée d'émétique lui fut présentée dans un peu d'eau.
Yan saisit le breuvage de ses mains éperdues.
Il essaya de boire.
—Oh! oui! il faut vivre maintenant! se dit-il. Vivre, être heureux! Mon Dieu! Sauvez-moi!
Mais, dans sa hâte, il versa la moitié de la solution, tout à côté, sur son cou; et la quantité absorbée ne suffit pas à le faire vomir.
Il n'y avait pas un pharmacien dans les environs.
—Ah! je ne veux pas! cria Yan, dont les lèvres se frangeaient d'écume. Non! je ne veux pas mourir!
Il pensait aux champignons maudits.
«Mon Dieu, pria-t-il mentalement, mon Dieu, vous qui pouvez tout, il faut que les champignons ne soient pas vénéneux, vous entendez?»
Il se fit porter par Emile et par Florence devant le bénitier de sa chambre. Il but de l'eau bénite avec ferveur. Puis il pria en claquant des dents. Mais ses genoux s'effondraient sous lui.
Alors, déjà violet, il se résigna.
—L'extrême-onction! souffla-t-il d'une voix pâteuse.
Et il voulut être couché à la place même qu'occupait son ancienne chambre; la chambre où il était né, la chambre où ses ancêtres étaient morts. Ce n'était plus qu'une pièce quelconque, rapetissée, dénaturée, méconnaissable. Une porte et un bout du plafond étaient les seuls vestiges de la chambre ancienne. Cela servait de cabinet de débarras dans le Bignaou nouveau. Néanmoins Yan voulut être placé là.
Il regarda le coin du plafond, là-haut, et ses yeux ne remuèrent plus.
Une demi-heure après, un tintement argentin vint frapper ses oreilles:
«Que-tin! que-tin!»
Yan reconnut cette clochette: c'était Dieu qui arrivait, le Dieu des moribonds glacés. Le prêtre, vêtu de blanc, l'apportait pour lui, à travers les champs dorés de soleil, ce Dieu de pardon! Et l'enfant de chœur agitait sa sonnette pour faire découvrir les paysans pieux, pour faire prier les paysannes émues.
«Que-tin! que-tin!»
Le tintement rythmé approchait et Florence frémit, comme si elle allait voir arriver la Mort.
—Papa! il faut vivre! gémit-elle.
Yan essaya de lui sourire.
—Non, il vaut mieux que je m'en aille! dit-il, péniblement, avec sa langue entravée.
Il avait encore toute sa connaissance. Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes et il les regarda longtemps, Emile et Florence, de ses prunelles graves dont l'azur aboli allait refleurir ailleurs; puis, très doucement, avec une infinie tendresse de voix où se révélait la vision de bonheurs à venir—qu'il ne goûterait pas, lui!--Yan balbutia:
—Lou permé, que l'appellerats Poutoun! (Le premier, vous l'appellerez Poutoun!)
Et il dirigea de nouveau ses yeux vers le plafond familier, comme s'il avait su que son âme allait s'envoler par là.
Il divagua un peu, quand le prêtre, avec des paroles latines, vint lui purifier les sens de son onction spirituelle. Deux ou trois fois, on l'entendit qui disait: «Bé, Martin! Bé, Youan!» comme s'il avait labouré de vastes plaines avec de grands bœufs de rêve. Puis, ses mains lentes firent le geste de filer du lin, en roulant un coin du drap comme un fuseau.
Mais, au crépuscule, quand le soleil fut tombé là-bas, à l'horizon, parmi des nuages de pourpre, Yan frissonna sur sa couchette improvisée. Il ouvrit sa bouche, il allongea son cou, il raidit ses membres, comme si un profond arrachement s'opérait en lui.
—Papa! papa!... appela Emile, qui sentait le Grand Mystère peser dans cette chambre.
Et quelques secondes après sans doute, solennellement, avec des ailes trop pures pour que les yeux des

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A 2 FR. LE VOLUME
Ouvrage déjà paru:
ABEL HERMANT
EDDY &PADDY. (Illustrations de J.-E. Blanche.)

ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY