ARRIVÉE A PARIS (continued 4)
Reading edition
Case bambara copiée aux environs de Batrel, case du Cayor, maison de chef Gourbi de Souls (pasteurs), habitation rudimentaire de nomades, tente de Maure Trarza, tente d’homme de qualité, enfin tente des captifs en vieille cotonnade bleue où vivent les esclaves des Maures.
Examinons le Bambal Soulouron, haut fourneau primitif des forgerons du Fouta-Djallon, pays riche en minerais. Le Sak ou grenier à miel et le poste du gardien du Lougan, espèce de mirador d’où le garde agite un épouvantail pour chasser les oiseaux qui viennent picoter les semailles.
Toutes ces choses qui nous révèlent des pays lointains, inconnus sont bien curieuses et très attachantes. Pendant quelques instants, on oublie les civilisations outrées de la vieille Europe pour ne voir que les primitifs auxiliaires des peuples à demi sauvages.
La tour de Saldé est un modèle remarquable des postes construits par le général Faidherbe au Sénégal.
Ce genre de forteresse est imprenable par un ennemi non muni de canon; c’est ainsi que la tour de Médine avec son commandant et 25 hommes a soutenu quatre mois le siège de vingt mille noirs. En vis-à-vis se trouve le Tata de Kedougou (Soudan français), la fortification des noirs, de là aussi ils défendent et tuent les blancs; toujours la guerre on la retrouve partout en permanence.
Donnons un coup d’œil au pavillon de Madagascar, à l’habitation malgache, et sans transition passons au restaurant anamite où Dieu merci on ne mange pas du poisson pourri, d’œufs couvés et des côtelettes de chien domestique.
Les théâtres anamites à coups de tam-tam appellent les spectateurs; j’aime autant me reposer dans les serres coloniales. Ah! les beaux palmiers, les énormes fougères, les incomparables orchidées! Décidément, c’est bien le pays du soleil que nous visitons. Quelle magie, quel rayonnement dans les couleurs. Je crois l’avoir déjà dit, n’est-ce pas charmant de voir sans cesse le Nord et le Midi se tenir par la main? Les quatre points cardinaux voisinent ensemble et fraternisent dans la plus touchante intimité.
Voilà le pavillon de la Guadeloupe avec son joli modèle d’usine à sucre et à rhum.
Ceci c’est une factorerie française du Gabon absolument exacte; cette case est celle d’un colon concessionnaire de la Guyane française, ces colons-là en général sont les forçats.
Nous nous arrêtons volontiers dans le village cochinchinois; mais nous traversons hâtivement le village canaque, ces indigènes-là, c’est comme le bloc enfariné de la Fontaine, ils ne nous disent rien qui vaille, les avons-nous vraiment corrigés de leur anthropophagie et ont-ils bien perdu l’habitude de festoyer d’un blanc? chassez le naturel...
Le palais de la Cochinchine est du plus pur style annamite c’est-à-dire d’architecture chinoise, le bois y joue un grand rôle. La Cochinchine possède d’immenses forêts de bois durs très résistant à l’humidité comme aux insectes; les charpenteries et menuiseries de ce palais authentique ont été exécutées à Saïgon par 300 ouvriers annamites et chinois.
La porte d’entrée supportée par 4 colonnes finement sculptées donne accès dans une cour intérieure, ornée de vases en porcelaine et de dragons en faïence. Cette cour est le complément obligé de toute demeure anamite; cela m’a rappelé l’atrium des maisons de Pompéï avec leur bassin comme ici.
Le palais de l’Annam et du Tonkin est construit sur une place carrée avec une cour centrale en partie occupée par un riche baldaquin abritant un magnifique Bouddha, celui d’Hanoï, une œuvre capitale de fondeurs indo-chinois.
Ce palais est très remarquable, beau bois sculpté, faïences, peintures l’embellissent à l’envie, ainsi que deux grandes terrasses décorées d’écran à jour de balustres de vases contenant des arbustes rares. Ces terrasses font partie des riches maisons tonkinoises et font grand effet.
Ici, comme dans le palais de la Cochinchine on voit des bateaux, des armes, des instruments, des laques, des incrustations de nacre, des bronzes, des soieries, des nattes, des porcelaines, des statues, le bambou dans toutes ses applications industrielles, des meubles admirables, des coffrets, des cercueils; ce meuble essentiel dont personne ne peut se passer et que les fils en signe d’affection s’empressent d’offrir à leurs parents. Les Annamites sont d’industrieux ouvriers, mais mon Dieu qu’ils sont donc laids avec leur petite taille, leur face glabre, leurs dents noircies et rongées par le bétel et leur posture accroupie, c’est leur manière de s’asseoir—pas élégante il faut en convenir.
L’exposition cambodgienne a rassemblé ses envois dans la fameuse pagode d’Angkor-Wât, le nom de pagode d’Angkor-Wât n’est pas juste en ce sens que l’étrange construction que nous avons-là sous les yeux n’est qu’une des portes d’angle de ce temple fameux extraordinaire, un des monuments les mieux conservés de ceux laissés par les Khmers ce grand peuple disparu d’où les Cambodgiens prétendent descendre.
La région d’Angkor renferme des constructions absolument merveilleuses, des ruines respectées des âges et découvertes au XVIe siècle par des missionnaires français.
Qu’étaient les Khmers? ce peuple d’une haute culture intellectuelle, ces incomparables architectes dont quelques monuments remontent au IIIe ou IIe siècle avant J.-C.?
Bien des civilisations et vingt races ont disparu depuis et l’esprit se suspend en point d’interrogation devant cette architecture d’une beauté inouîe et d’un luxe extravagant.
Le véritable sanctuaire d’Angkor-Wât occupait une surface de près de 6000 mètres. Le fossé qui l’entourait avait 200 mètres de largeur et le rectangle qu’il englobait ne mesurait pas moins de 827 mètres de largeur, la tour centrale avait 80 mètres. Voilà quel était ce monument unique—ce que nous voyons ici n’en est donc qu’un diminutif bien amoindri; le principal motif de sa façade est la tour partagée en nombreux étages simulant une accumulation de parasols, abritant la partie occupée par l’image de la divinité. Sur chaque face, des frontons formés d’un encadrement représentant un serpent à cent têtes, décorent les étages. Les 40 mètres de cette tour extraordinaire sont ornés de la sorte et n’ont rien de lourd ni d’inexact tout en rappelant un monument, qui, reconstitué tel qu’il était dans les temps anciens, couvrirait à lui seul le champ de Mars tout entier sans souffrir de l’écrasant voisinage de la colonne Eiffel.
Le visiteur n’a pas le temps de philosopher et de méditer sur ce passé plein de grandeur.
D’autres merveilles l’appellent encore et il marche, marche toujours comme Isaac Laquedem.
Jeudi 24 Octobre 1889.
Repos et Repas
Quand je dis repos, c’est une manière de parler. Oui, repos l’après-midi dans le salon de ma cousine, mais le matin j’ai joliment trotté à faire des commissions.
Ce n’est déjà pas amusant pour soi, mais pour les autres c’est tout ce qu’il y a de plus ennuyeux!
On craint de se tromper, de ne pas bien faire la chose, on se donne une peine infinie et l’on ne contente pas toujours cette clientèle improvisée.
«Vous allez à Paris, achetez-moi donc ceci, rapportez-moi cela». Comme vous seriez aimable si vous pouviez me rassortir cette étoffe, il m’en faut 3 mètres, je l’avais prise au Bon-Marché.
—Mais, chère amie, c’était l’hiver dernier, la pièce doit être épuisée depuis longtemps.
—Peut-être que non, informez-vous; vous me rendrez service.
«En passant au Louvre, prenez un béret pour mon petit garçon. Ils sont pour rien ces bérets et charmants, je les ai vus dans le catalogue.»
«Madame si j’osais... je vous chargerais aussi d’une commission, d’une seule.
—Laquelle?
—Permettez-moi de vous demander d’aller place Louvois chez M. Feuardent, le grand numismate, et de lui remettre la note suivante, il vous confiera quelques médailles que vous aurez la complaisance de me rapporter».
Ah! provinciaux mes amis, faites donc vous mêmes vos commissions. Plume en main, demandez ce qu’il vous faut, la poste et les catalogues ne sont pas faits pour les chiens, comme disait Voltaire en parlant des hôpitaux.—Servez-vous en et cessez de recourir à des personnes que vous embarrassez beaucoup et auxquelles vous prenez le plus bénévolement du monde leur temps et... leur argent. Sans doute vous les rembourserez au retour, mais c’est à Paris qu’on a besoin pour soi de son porte-monnaie et qu’il n’est pas agréable de le vider pour les autres.
Après ce préambule mettons-nous en route.
Je vais au Bon-Marché chercher la fameuse étoffe, j’avais un échantillon. Le commis me regarde avec des yeux tout ronds comme si j’étais un phénomène. «Ce lainage de fantaisie est de l’an dernier, c’est passé de mode.» Ce mot, il l’avait prononcé d’un ton de suprême dédain, on aurait dit que je lui demandais une étoffe du règne de Louis-Philippe, et je reprends timidement: Si vous vouliez avoir la complaisance de chercher quelque chose s’assortissant... Bien entendu on ne trouve rien, j’avais perdu une bonne demi-heure. En sortant, je me trouve face à face avec une ancienne amie devenue parisienne, nous causons.
«Ah! me dit-elle, vous faites des commissions pour les autres? grand bien vous fasse. Il y a belle lurette que je n’en fais plus pour personne.
—Et pourquoi, vous que j’ai connue si empressée?
—Pourquoi? je vais vous conter cela, vous pouvez bien me donner quelques instants, allons-nous asseoir dans le square du Bon-Marché.
«Au commencement de mon mariage, une mienne cousine bretonne bretonnante me pria d’aller au Printemps le jour de l’Exposition lui acheter un châle en dentelle espagnole article d’exposition offert à 50% de rabais, ce jour-là seulement. J’avais une visite à faire rue du Havre; je m’habille en conséquence enchantée de pouvoir faire en même temps visite et commission. J’entre au Printemps, c’était une cohue épouvantable, une bousculade indescriptible. C’est un flot humain qui vous porte et qu’il faut suivre. J’y entre bravement, j’achète la dentelle, après un quart d’heure de remous je parviens à m’esquiver. Je vais faire ma visite, la dame est chez elle; elle me complimente sur ma toilette, sur ma jolie broche. Je conviens qu’elle est aussi fort de mon goût et j’ajoute: J’ai le bracelet pareil, c’est ma parure de noce, et je tends mon bras droit pour le montrer—rien—je crois m’être trompée, je regarde mon bras gauche—rien! plus de bracelet!!! une cruelle inquiétude me traverse l’esprit. Je me lève nous inspectons le salon, le vestibule, l’escalier. Ou j’avais perdu mon bracelet, ou on me l’avait volé. Je retourne au Printemps, je cours au bureau des réclamations. On me répond: Madame vous venez de formuler la 43e réclamation de la journée, mouchoirs de poche, en-cas, porte-monnaie. Il y a même une dame qui a perdu son soulier et une autre son enfant...
—Et vous n’avez jamais retrouvé votre bracelet?
—Jamais! ce petit service où j’économisais six francs pour ma cousine m’a coûté cher; mon bracelet, perte sèche de 800 francs, 2 courses de voiture, plus une scène de mon mari furieux, suivie d’une bouderie de plusieurs jours.
—Voilà qui n’est pas encourageant, ai-je murmuré.
—Non, aussi personne, entendez-vous bien, fut-ce le grand Turc lui-même ou le Czar de toutes les Russies, personne ne me rattrapera à faire des commissions.»
Du Bon-Marché je me suis précipitée au Louvre pour chercher le béret, là ça marchera tout seul, pensai-je.
J’ai été reçue par de jeunes factrices, dédaigneuses, mises comme des gravures de mode, ces petites plébéiennes jouant à la grande Dame et se prenant au sérieux m’ont paru cocasses.
«Nous n’avons pas ce béret, et l’on m’a renvoyée à 2 ou 3 comptoirs.
—Je suis certaine que vous avez ce béret bleu marine dans vos catalogues.
«Il fallait le dire tout de suite, nous ne nous occupons pas ici des articles de province, écrivez pour le demander.
Hein! «écrivez pour le demander.» ce n’était donc pas la peine de me déranger pour venir le prendre.
Et puis allez donc raconter cela à la maman qui attend le béret, elle ne vous croira pas et se plaindra bien-haut que vous n’avez même pas voulu entrer au Louvre pour lui faire cette petite commission. Je vais à la Belle-Jardinière, au Pont-Neuf, à la Samaritaine, impossible de trouver un béret conforme à celui dont j’ai la description. J’ai déjà une heure et demie de voiture, il est bientôt 10 heures, je me fais conduire place Louvois et je congédie mon cocher, je prendrai l’omnibus pour revenir.
Place Louvois je monte au premier étage et je me trouve devant une porte hermétiquement close.
Je sonne, un grand flandrin de domestique vient m’ouvrir—«M. Feuardent?
—M. Feuardent n’est pas encore arrivé.
«Ah! il est cependant 10 heures.
—Oui, mais Monsieur ne vient généralement qu’après son déjeuner, vers 11 heures ½.
«Alors j’attendrai, et je fais un pas pour franchir la porte.
—Pardon, Madame, on n’entre pas.
—Comment, on ne peut pas attendre là dans ce vestibule?
—Personne ne peut entrer ici avant l’arrivée de mon maître, cette mesure a été prise à la suite d’une tentative de vol commise justement par un individu qui, pendant une demi-heure qu’il avait attendu M. Feuardent avait eu le temps de prendre l’empreinte de plusieurs serrures.»
Fallait-il attendre ou m’en retourner? j’hésitai un instant; revenir me prendrait encore plus de temps.
Je n’avais plus qu’à m’asseoir sur une marche de l’escalier ou à faire les cent pas dans la rue.
Je descends, en face de moi, rue Richelieu, je vois écrit en gros caractère: Bibliothèque Nationale.
Voilà mon affaire pensai-je aussitôt, je vais pouvoir lire pendant une heure et calmer mon impatience; plusieurs personnes entraient en ce moment je les suis et je m’engage avec elles dans un long corridor. Soudain j’entends une grosse voix qui crie: «Hé! là-bas, avez-vous votre carte? Je ne devine pas tout d’abord que cette demande s’adresse à moi et la grosse voix devenue plus rogue reprend: «Avez-vous votre carte, répondez-donc, Madame, c’est à vous que je parle.
—Je croyais qu’une bibliothèque nationale c’était comme un musée national et qu’on pouvait y entrer sans formalités.
—C’est ce qui vous trompe. Il faut une carte personnelle. Que diable, on doit se conformer aux règlements.
Je cours encore.—De guerre lasse, je suis allée m’asseoir dans le joli square Louvois où j’ai contemplé tout à mon aise la belle fontaine d’un goût si pur de Visconti. Les quatre figures en bronze qui l’ornent sont de Klagmann. Elles représentent la Seine, la Loire, la Saône et la Garonne. Tout en regardant mélancoliquement l’eau tomber je pensais que ce joli square si plein de calme, de verdure et de fraîcheur occupe l’emplacement de la salle d’opéra, où fut assassiné le duc de Berry, le 13 février 1820. Tout change et se transforme, seul le souvenir et l’espérance subsistent. Le Souvenir qui est le passé et l’Espérance qui est l’avenir.—C’est donc avec le Souvenir que se pétrit l’histoire.
A onze heures et demie je sonnais de nouveau chez M. Feuardent auquel je remettais la lettre de mon digne ami. Les médailles demandées obligeaient M. Feuardent à quelques recherches, les désirait-on en or ou en argent...? encore une question à laquelle je ne pouvais répondre qu’après avoir écrit au pays. Je vis avec effroi que les choses ici ne marcheraient ni plus vite, ni plus facilement[11].
Il était midi passé quand je suis sortie. Après l’angelus le mouvement des omnibus se ralentit. Entre midi et une heure les cochers dînent, c’est un moment de repos. Bref, je n’ai pu revenir que par l’omnibus d’une heure pour le déjeuner de midi.
Voilà qui est décidé je n’accepterai plus de commissions pour personne à moins de les faire comme le curé de mon village les faisait il y a 40 ans. A cette époque il fut obligé d’aller à Paris; il ne fit pas son testament avant de partir, comme cela se pratiquait au commencement du siècle alors qu’on mettait 8 jours pour aller de Nantes à Paris, mais enfin il songea à son voyage plus d’un mois à l’avance, en parla, et ses paroissiens, mis au courant de ses projets, arrivèrent en foule pour le charger de leurs petites commissions—des commissions ridicules.—Que répondre, comment refuser à ses chères ouailles de rapporter aux unes des aiguilles perfectionnées, des flanelles irrétrécissables; aux autres une lampe carcel dernier genre, un pot de la fameuse pommade du Lion qui ferait pousser des cheveux sur un caillou, une marmite otoclave qui cuit la soupe toute seule, etc., etc., et chacun d’ajouter: Je ne sais pas trop ce que cela coûte, je vous rembourserai au retour.—Le curé partit le porte-feuille plus bourré d’adresses que de billets de banque.
Deux personnes seulement avaient eu la délicatesse d’envelopper dans leur liste de commissions l’argent nécessaire pour les faire.
Le curé revient au bout de quelques jours; tous les intéressés se précipitent à la cure. Le pasteur a pris un air solennel. «Mes chers paroissiens, dit-il, je n’ai pu faire vos commissions sauf deux pourtant (les figures s’allongent), et j’en suis bien marri. Il faisait très chaud; en arrivant à l’hôtel, j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre, devant cette fenêtre se trouvait une table, j’y ai posé, pour les classer, tous les petits papiers ou vous aviez inscrit vos commissions, un coup de vent a passé soudain et toutes vos feuilles légères se sont envolées par la fenêtre, sauf, comme je vous l’ai dit, celles qui contenaient de l’argent.»
La seconde partie de la journée a été plus agréable, le jeudi est donc le jour hebdomadaire où ma cousine reçoit des visites l’après-midi et le soir ses amis à dîner.
Causeries très animées—mais vraiment ces Parisiens m’amusent: Ils sont extrêmement fiers de leur Paris, extrêmement fiers de l’habiter et les ¾ le connaissent moins bien que les provinciaux.
L’ayant sans cesse sous la main ils pensent qu’ils auront le temps de le visiter quand ils voudront. Ils attendent les occasions qui ne viennent pas toujours, paraît-il. Les Parisiens ne sont donc pas curieux, moi qui les croyaient même badauds. J’ai connu jadis une dame qui refusa d’aller passer la Semaine Sainte à Rome, alors que les fêtes de Pâques avaient tant de solennité dans la capitale chrétienne, parce que c’était l’époque de sa grande lessive bi-annuelle, et qu’on dise après cela que les femmes sont frivoles et qu’elles ne savent pas s’occuper de leur maison. Cette dame est le modèle parfait de la femme de ménage et je la cite en exemple aux générations futures. Je connais à l’heure actuelle une autre dame qui a vécu 16 ans à Paris, deux expositions ont eu lieu pendant ce laps de temps. Et elle n’a même pas pris la peine d’y aller.—Et qu’on dise après cela que les femmes sont curieuses! On me demande mes impressions, on me questionne aimablement: Vous avez été à Montmartre? Oui: Vous avez visité l’hôtel de Ville? Oui: Vous vous êtes promenée dans les catacombes? Certainement et permettez que je vous le dise, il y a vraiment des gens qui ne sont pas dignes d’habiter Paris, puisqu’ils ne cherchent même pas à le connaître.
Ah! mais je compte bien quelque jour visiter l’Hôtel de Ville et l’église du Sacré-Cœur, quand elle sera plus avancée, quant à visiter les catacombes, j’en serais bien fâchée.
—C’est une des curiosités de votre capitale.
—Je le sais, mais si l’on pensait souvent à ce qu’il y a sous Paris on ne vivrait plus tranquille dessus.
—C’est un sol machiné.
—Oui à croire qu’il va s’effondrer—on ne marche que sur des abîmes, écoutez cela: Il y a donc d’abord les catacombes, excavations, immenses de plus de mille hectares, puis les égouts dont les principaux sont larges comme des rivières—les conduits d’eau propre qui alimentent les fontaines—les tuyaux du gaz, les fils du télégraphe et ceux du téléphone, les tubes pour les lettres. Maintenant on songe à creuser la voie des câbles électriques qui doivent fournir la lumière. Le gaz devient rococo et l’électricité s’apprête à user envers lui des procédés qu’il eut jadis pour l’huile.
—Vous discertez éloquemment..., et mon interlocutrice a continué d’un air sérieux et d’un ton grave:
—Je me demande ce que Paris deviendrait entre tous ces fluides, si ceux du ciel attirés par leurs semblables de la terre, essayaient de les rejoindre! Voyez-vous des nuages pleins de foudre crevant sur la grande ville, et atteignant ses foyers d’électricités! quelle commotion, quel cataclysme! et j’ajouterai que les électriciens, si sûrs cependant de leurs succès, n’aiment pas qu’on les questionne là-dessus. Est-ce que cela ne vous effraie pas, moi j’ai froid jusqu’au fond des moëlles.
—Je prends les choses moins au tragique, ai-je répondu, et je dois même vous prévenir que votre beau discours n’aurait rien changé à mes projets.»
Vendredi 25 Octobre 1889.
Le Mexique, la République Argentine, le Brésil, le Nicaragua, le Guatemala.—Républiques de l’Equateur, Dominicaine, du Salvador, la Bolivie, le royaume d’Hawaï.
Le petit chemin de fer Decauville qui parcourt environ une lieue de l’Esplanade des Invalides au palais des Machines est peut-être actuellement la ligne la plus fréquentée du monde entier puisqu’il transporte toute la journée dix mille voyageurs par heure.
Je commence à me reconnaître à l’Exposition et à en comprendre l’organisation. Le ticket donne certainement le droit d’entrer, mais il faut quand même avoir souvent la main à la poche pour pouvoir circuler partout. On paie pour voir l’Exposition des aquarellistes, celle des pastellistes, celle du globe terrestre. On paie pour voir le Pavillon de la mer, le panorama du Tout-Paris, l’exposition de la Compagnie Transatlantique, etc., etc.; enfin l’ascension complète de la fameuse tour coûte au minimum 5 francs chaque fois.
Ajoutons que lorsqu’on est fatigué les pousse-pousse tentateurs vous prennent encore quelques francs, les théâtres et les restaurants aussi... et les souvenirs donc! On augmente chaque jour sa liste d’acquisitions.
Il ne faut pas oublier la famille, les amis, les serviteurs, tous ceux qui n’ont pu visiter cette grande exhibition universelle.
Je rapporte un stock de tours Eiffel sous toutes les formes.
On croirait que l’on doit trouver sous la main tous les moyens de réfection et qu’on ne doit manquer de rien, pas du tout les restaurants exotiques, les bouillons Duval, les comptoirs de dégustation, de pâtisserie, les bars, les brasseries, les cafés etc., sont assiégés il faut attendre et pour cela s’armer d’une robuste patience.
L’Exposition est vraiment une ville unique ayant des bureaux pour la poste, le télégraphe, le téléphone. Un service médical avec salle de secours pour les blessés et les indisposés; des cabinets de toilette et autres. Des salons de lecture et correspondance, des bureaux de change pour l’argent, des bureaux de police pour les réclamations, des bureaux de tabac, et le bureau des interprètes parlant toutes les langues.
Le Mexique
Le Mexique aussi a fait grandement les choses. Il s’est construit un magnifique palais dans le style ancien du pays, avant sa découverte par les Européens; le palais est l’un des plus beaux. Au centre de cette construction, reluit le Temple du Soleil, symbole des croyances primitives. Produits naturels et industriels se groupent autour de l’astre Roi on pourrait même dire de l’astre dieu. Si l’on me demandait ce qui m’a frappée dans l’exposition mexicaine, je répondrais sans hésiter, les chapeaux masculins—Ah! quels monuments et comme ils doivent être lourds à porter—rien que de les voir me donne mal à la tête. Ces chapeaux très ornés, très artistement faits, coûtent fort cher. Si j’avais eu 150 francs à perdre, j’aurais acheté un de ces chapeaux là pour l’offrir au musée de ma ville natale. Dans le pays, c’est bien une autre affaire cela devient un luxe insensé. Certains Mexicains ont leurs chapeaux garnis de pierres précieuses, de diamants. C’est toute une fortune que ce couvre-chef, l’adroit filou qui parviendrait à le dérober sans être pris pourrait ensuite vivre de ses rentes. Voilà des chapeaux bien tentants mais il paraît qu’au Mexique les indigènes sont tentés par tout ce qu’ils voient. L’Evangile dit tout homme est né menteur et voleur, ce dernier qualificatif convient surtout aux Mexicains. On est obligé dans les églises d’enchaîner aux marches de l’autel la sonnette dont se sert le choriste qui répond la messe, sans cela il l’emporterait... par mégarde.
Au repas, que donnait jadis l’infortuné empereur Maximilien, l’argenterie subissait un rude assaut. Au moment où les convives se levaient de table les serviteurs rejetaient promptement les pans de la nappe sur le couvert qui se trouvait ainsi caché autrement les invités eussent glissé l’argenterie dans leurs poches... par distraction.
Honneur aux deux palais de La République Argentine et du Brésil, celui-ci avec sa tour de dix mètres, ses galeries, sa terrasse, son jardin et sa serre vous retient longtemps. La serre est ornée de merveilleuses fleurs toujours épanouies, et le jardin renferme un échantillon des arbustes et des plantes remarquables du Brésil. On y rencontre les orchidées les plus rares et les plus extraordinaires; il y a là pour quatre cent mille francs de fleurs et de plantes valeur marchande.
Le bassin dont l’eau est chauffée à trente degrés de chaleur contient la Victoria regia de l’Amazone. Cette magnifique plante atteint des proportions incroyables. Elle peut facilement porter un petit enfant sur une seule de ses larges feuilles blanches auxquelles les indigènes donnent le nom de «Bancs des Uanapés», et à propos de l’Amazone une mention à son palais remarquable, aussi avec ses urnes et ses vases anciens dignes représentants de l’art primitif, des potiers de l’Amazone, c’est-à-dire de l’Ile de Marajo, une île grande comme le Portugal et qui se trouve à l’embouchure de ce fleuve gigantesque.
Le palais de la République Argentine, avec ses cinq coupoles, sa large galerie promenoir du premier étage coûte modestement un million deux cent mille francs! C’est dire le luxe qu’on y a déployé. Il est tout en fer et fonte, et construit de manière à pouvoir être remonté à Buenos-Ayres. Un grand soleil couronne cet édifice majestueux. On l’aperçoit de très loin.
Est-ce comme république, comme civilisation, ou comme richesse que ce pays se compare au soleil? That is the question. «En tout cas c’est une république qui fait les choses princièrement.»
L’intérieur du palais est orné d’un millier de cabochons de verre qui s’illuminent à la lumière électrique et lui donnent un aspect positivement féerique. Son exposition se compose principalement de produits naturels comme nous en avons déjà vu beaucoup et auxquels nous n’avons jeté qu’un coup d’œil en passant.
Nicaragua
Le Nicaragua se distingue par ses productions naturelles. Il nous présente particulièrement des collections de plantes rares et d’oiseaux superbes. Ah! ces oiseaux des tropiques, de quel merveilleux plumage ils sont vêtus; que de grâce dans leur délicate structure, quel éclat dans leur étincelant coloris, c’est à se demander si ce sont des oiseaux ou des papillons. Leur plumage a le châtoiement des pierres précieuses et quelle variété depuis le colibri, un saphir volant jusqu’au quetzal dont le plumage dépasse en beauté celui de l’oiseau de paradis.
Charmant, le pavillon du Guatémala; le rez-de-chaussée renferme une collection très complète d’oiseaux et d’insectes du pays. Cette collection appartient à un Français. Au 1er étage, une grande peinture panoramique représente des animaux qu’on ne serait pas rassuré de rencontrer,—serpents, tigres, chacals, tapirs sont plus agréables à voir en image qu’en réalité.
Le pavillon de la république de l’Equateur ne se rencontrerait pas partout aujourd’hui. C’est la reproduction aussi fidèle que possible de l’un des temples que les Incas consacraient au Soleil. Le mobilier d’une grande richesse, cristal et or, se détache sur des tentures pourpre d’un grand effet. Dans son exposition figurent principalement «les industries extractives» telles que celle du café, du sucre, du coton, des plantes médicinales: quinquina, cochenille, ivoire végétal ou noix de Corozo, cristal de roche; puis enfin des tissus de laine, de fil et de coton, des broderies et des dentelles.
La petite république Dominicaine brille aussi par ses produits naturels, ses bois des îles et ses minerais, son café, son cacao, son sucre, son tabac et sa cire, puis elle présente quelques produits fabriqués, tels que savons, rhums, alcools. Même genre d’exposition dans le pavillon du Salvador, une heureuse république dont les finances sont si prospères qu’elle n’a pas de dettes. Ce pavillon est original. Son style où se mélange agréablement l’architecture arabe et espagnole doit donner une idée assez exacte des belles constructions du pays.
La Bolivie
Le pavillon de la Bolivie est fort joli avec ses quatre tours et son architecture bizarre. C’est un bon spécimen des constructions modernes de Bolivie. Il est rempli des principales productions du pays, parmi lesquelles figurent au 1er rang les minerais d’argent et de cuivre qui s’extraient paraît-il de mines inépuisables.
L’Exposition du royaume d’Hawaï ou des îles Sandwich occupe aussi un coquet pavillon, rempli des produits naturels du pays, café, sucre, tabac, riz. Les Hawaïens font d’assez jolis meubles mosaïques; des nattes et ce qui leur est tout à fait propre, des manteaux de plumes d’oiseaux, plumes de coq principalement; avec ces plumes multicolores et brillantes on forme des dessins superbes. Mais mon Dieu, a-t-il fallu en tuer de ces pauvres gallinacés pour faire de leurs plumes des vêtements entiers.
Le Chili, le Paraguay, l’Uruguay, le Vénézuela ont aussi leurs palais. Ah! si l’on voulait tout voir, tout approfondir, les six mois que dure l’exposition ne suffiraient pas et la voilà qui touche à sa fin; bientôt je vais lui dire adieu.
Samedi, 26 Octobre 1889.
Je me suis délassée toute la journée en savourant mes souvenirs, en rangeant mes bibelots et en commençant l’emballage de toutes ces jolies choses. Ma caisse ne suffit plus, j’aurai de l’excédent. Depuis six semaines que je marche comme le juif-errant, voilà franchement un repos bien gagné. Je ne suis plus la diligente mère Jeanne, debout la première pour veiller à la maison. Il y a longtemps que mon réveil-matin habituel, que le roi de ma basse-cour a lancé aux échos sa fanfare guerrière, lorsque je me lève à présent. Mon Dieu oui, je fais la grasse matinée comme une petite maîtresse; d’ailleurs, on se couche si tard ici, que minuit est encore plus animé à Paris que midi chez nous.
Après dîner, nous sommes allées au Musée Grévin; un musée d’un nouveau genre rempli de personnages... en cire; c’est la ressemblance étonnante, la reproduction parfaite du modèle, dit-on. Nous avons vu la reine d’Angleterre fort laide, l’empereur d’Allemagne et son jeune fils, Bismark, nos gouvernants actuels, très ressemblants, Carnot que chacun reconnaît, tous ces personnages fort bien groupés, les uns debout semblant marcher, les autres assis semblant causer. Quelques personnes, bien vivantes celles-là, s’amusent à garder une immobilité complète, si bien qu’à la fin on ne sait plus quels sont les gens vrais ou faux. Tout en allant demander un renseignement à quelque joli mannequin, on écrase le pied d’une élégante personne que l’on prenait pour une statue.
Puis on descend un sombre escalier qui conduit à des sous-sols faiblement éclairés; là on a la vision de scènes lugubres entrevues dans une demi obscurité. Tout cela prend alors un air de vérité qui saisit vivement. Nous assistons aux touchants adieux de Louis XVI à sa famille, à l’arrestation douloureuse de Marie-Antoinette, la voilà dans sa chambre à la Conciergerie. Donnons aussi un coup d’œil à Lafayette, à Bailly, à Rouget de l’Isle, avant ou après la Marseillaise, peu importe.
Si ce n’était les employés de l’établissement qui crient de temps à autre: «Méfiez-vous des voleurs, il y a des pick-pockets ici,» et qui vous rappellent que ce spectacle n’est qu’une fiction on serait joliment impressionné.
Voici la série des célèbres criminels, expressions mauvaises, visages ignobles pour la plupart. Cette triste exhibition se termine par l’exécution d’un condamné à mort. Voilà les bois de justice, le bourreau, le condamné couché sur la fatale machine. Dame! j’ai fermé les yeux; ce n’était qu’une image, mais j’en avais assez.
On est bien aise de remonter à la lumière et d’entendre la musique des dames hongroises. Le soir entre onze heures et minuit nous sommes revenues sur l’un de ces grands omnibus qui atteignent la hauteur des entre-sols.
Tout en roulant à la lueur du gaz et des étoiles mon esprit philosophait un peu en pensant au philosophe Pascal qui le premier eut l’idée d’installer des voitures au service du public avec itinéraire tracé d’avance. Son ami le marquis de Roanne s’empara de son idée et obtint en 1672 le droit de faire circuler les dits véhicules qui furent d’abord de vieux carrosses défraîchis vendus par leurs propriétaires. On payait 5 sols la place. Mais ce ne fut qu’en 1819 que parut le premier omnibus.
J’ai trouvé ce petit voyage assez pittoresque, mais je n’aimerais pas à le recommencer souvent il y a toujours un peu de cohue pour monter et descendre et les accidents sont si vite arrivés.
Si, du fond de la Bretagne, ma famille, plongée dans le sommeil, m’avait vue perchée, ainsi passer en rêve, je crois qu’elle se serait mise à se frotter les yeux et que ce rêve l’aurait tout-à-fait réveillée.
Dimanche, 27 Octobre 1889.
Grand’messe à la Madeleine.—L’après-midi promenade aux jardins des Tuileries, et du palais Royal.
L’Eglise de la Madeleine fut commencée sous Louis XIV. C’est Mademoiselle de Montpensier qui en posa la première pierre.
Sous Napoléon Ier, elle n’était point encore achevée et ce grand conquérant rêva d’en faire un temple à sa gloire et à celle des armées françaises. Des tables d’or devaient former les pages des annales de l’Empire... Mais les conquérants passent vite parfois et la Restauration fit mieux en rendant ce bel édifice à sa première destination: Au culte de Dieu.
Le perron a 28 marches et le péristyle 52 colonnes avec 34 statues dans des niches carrées.
Les portes de bronze ont de superbes bas-reliefs. Le fronton, œuvre de Lemaire, représente le Jugement dernier.
La Madeleine a le style d’un temple grec, c’est fort beau, mais quand il s’agit des églises, je préfère bien le style gothique avec ses fenêtres ogivales, dont les vitraux de couleurs répandent de si douces et mystérieuses clartés.
L’intérieur est somptueux, on y officie comme dans toutes les grandes églises de Paris avec beaucoup de solennité.
Le jardin des Tuileries évoque bien des souvenirs plus tristes que gais. Où est-il ce beau palais commencé sous Catherine de Médicis et qui depuis Louis XV fut la résidence habituelle de nos rois. Ils se plurent à l’embellir, Napoléon III particulièrement. Le peuple devait en avoir raison et le détruire un jour, du reste, dans tous les temps d’émeutes et de révolutions, c’est toujours le palais des Tuileries que le peuple attaque d’abord: en 1792, il s’en empare et massacre les Suisses fidèles, même scène en 1830, et en 1848, il en est le maître; en 1871 le peuple a progressé il ne se contente plus du pillage et du vol, la torche incendiaire de la Commune passe partout et le réduit en cendres.
Quelle honte! quelle tache incrustée au front de Paris, que ces ruines... aussi s’est-on empressé de les faire disparaître et de remplacer les beautés de l’art par celles de la nature.
On a donc créé un nouveau jardin qui cache sous ses arbustes et ses fleurs l’emplacement même du palais des Tuileries.
Sous Louis XIV, le jardin primitif renfermait une vaste volière, un étang, une ménagerie, une orangerie.
En 1665, Le Nôtre dessina un nouveau plan avec les deux belles terrasses que l’on admire encore aujourd’hui: la terrasse du Bord de l’eau donnant sur la Seine et la terrasse des Feuillants dont le monastère avoisinait les Tuileries.
Sur l’emplacement même du manège des Tuileries on éleva en 1790 une salle où l’Assemblée constituante termina sa session, où l’Assemblée législative tint la sienne et où la Convention délibéra jusqu’en 1793. Le Conseil des Cinq Cents y siégea aussi jusqu’en 1798.—Rien ne manque aujourd’hui à la décoration de ce vaste jardin de 30 hectares, grands arbres ombreux, massifs d’arbustes, parterres de fleurs, bassins d’eau vive, terrasses de l’Orangerie et du Jeu de Paume, pelouses verdoyantes. Ajoutons que toutes ces délicieuses choses de la nature sont encore embellies par de nombreuses statues et des groupes de marbre et de bronze dûs à nos meilleurs maîtres français.
Nous avons promené au jardin des Tuileries avec une dame, amie de ma cousine qui nous a raconté un fait bien touchant arrivé dernièrement devant elle à la gare de l’Est.
Deux femmes et une petite fille guettaient anxieusement l’arrivée du train de Strasbourg. La grand’mère attendait son mari qui venait aussi lui voir l’Exposition.
«Grand-mère, disait l’enfant, va-t-il bientôt arriver.
—Oui, chérie, prends patience, répondait l’aïeule.
Soudain le sifflement aigu de la locomotive se fait entendre, une porte s’ouvre, le flot des voyageurs s’écoule par cette grande baie un instant trop étroite.
—Le voilà, le voilà! crie la petite fille.
Un petit vieux, sec, cassé, simplement mais proprement vêtu apparaît. D’une main, il s’appuie sur un parapluie et de l’autre, il brandit un bouquet de fleurs et avant d’avoir embrassé sa femme, sa fille et sa petite-fille, il leur a tendu le bouquet.
Cela vient de là-bas...., dit-il simplement. La petite fille sourit, mais en contemplant ces fleurs qui avaient poussé sur la terre arrachée à la France, l’aïeule et la mère fondirent en larmes: Ce souvenir si vibrant encore après dix-neuf années prouve au plus haut degré la force et la durée des sentiments inspirés par l’amour de la patrie. Le jardin du Palais Royal est fort attrayant avec ses grands arbres, son bassin, ses parterres, ses statues. Ce beau jardin ne fut pas toujours ce lieu tranquille où les promeneurs viennent entendre de la musique. Sa longue existence a connu des périodes agitées. Beaucoup plus vaste d’abord qu’il ne l’est aujourd’hui, il s’y tenait une foire permanente.
Sous la révolution il devint le club en plein vent où péroraient les exaltés. Au centre se trouvait alors un cirque, amusement de ceux qui ne faisaient pas de politique. Le feu détruisit ce cirque en 1798.
Ma cousine m’a fait remarquer dans l’un des parterres le canon que le soleil fait partir à midi précis.
Ces superbes jardins, au centre même de Paris sont fort appréciés de ses habitants, aussi y a-t-il toujours beaucoup de promeneurs. C’est le lieu favori des bonnes d’enfants.... et des militaires.
Après cette charmante flânerie, au milieu de la verdure et des fleurs, il m’est arrivé une petite aventure qui aurait pu mal finir; elle s’est terminée d’une manière aussi heureuse qu’inattendue.
Vers 5 heures, je devais me rendre seule, ma cousine préférant rentrer, à une matinée musicale donnée par un grand professeur de piano.
En sortant ma cousine m’avait dit: Aujourd’hui dimanche tu ne feras aucune acquisition, ne prends pas ta bourse, c’est toujours plus sûr, j’ai la mienne pour payer l’omnibus. A 5 heures moins un quart nous entrions au bureau de l’omnibus que nous venions d’apercevoir dans le lointain. Hélas, il était bondé, un monsieur d’un certain âge et un jeune Saint-Cyrien venaient d’y monter; il ne restait plus qu’une place à prendre. Vite, dépêche-toi, me crie ma cousine, ça m’est égal d’attendre, mais toi, tu arriverais trop tard. Je me précipite et je me trouve assise au fond de la voiture, le monsieur à ma droite et le jeune homme en face de moi. Au moment où l’omnibus s’ébranlait, je me souviens, pensée terrible, que je n’ai pas d’argent. Un ah! involontaire s’échappe presque de mes lèvres, je me sens rougir jusqu’à la racine des cheveux. Quel ennui, quelle humiliation! L’employé a ouvert sa saccoche et reçoit les places, il s’avance... c’est le quart d’heure ou plutôt la minute de Rabelais. Que dire! Que faire! on va me laisser là, c’est certain. Depuis quelques semaines les compagnies sont devenues intraitables sous ce rapport, ayant depuis le commencement de l’exposition perdu plus de 20.000 fr. de places non payées. Aujourd’hui pas d’argent... pas de place et il faut obéir à cet impérieux commandement: descendez. Que vais-je devenir dans ces quartiers qui me sont complètement inconnus? j’en frissonne. L’employé est arrivé devant le vieux monsieur: «Vos places!
—Nous vous les avons payées en montant, rappelez-vous. C’est mon fils qui vous a donné l’argent.
—Oui, oui, c’est vrai!» et l’employé tourne sur ses talons et va sur l’impériale faire sa collecte.
Pendant ce colloque j’avais pris un air de belle indifférence. J’écoutais impassible..., j’étais sauvée. L’employé m’avait sans doute prise pour la femme et la mère de ces messieurs.
Le lendemain je suis allée au bureau des omnibus de l’Odéon pour payer ma place. L’employé m’a répondu franchement:
Cette restitution nous causerait plus d’ennuis que cela ne vaut, ne vous en préoccupez pas; c’est le roulement; et j’ai déposé dans le tronc d’une église le montant de ma place. J’ajouterai même que je l’ai triplé pour remercier la Providence de m’avoir tirée si gentiment de ce mauvais pas.
A sept heures et demie je suis rentrée charmée de la bonne musique que je venais d’entendre et des jolies compositions de Chaminade, parfaitement interprétées. J’ai changé de robe à la hâte, car ma cousine réunissait ses amis en mon honneur.
C’était mon dîner d’adieu. Parmi ses invités figurait une très élégante jeune femme qui habite aux Champs-Elysées, dame! avoir une villa délirante ou un hôtel somptueux aux Champs-Elysées c’est un rêve. Beaucoup de personnes se contentent des rues adjacentes, mais cela s’appelle quand même habiter les Champs-Elysées; et ça vous pose tout de suite.
Les Parisiens sont ébouriffés de la vie que mènent à Paris les Provinciaux, avides de tout voir et de tout connaître.
Deux choses sont absolument nécessaires pour visiter notre belle capitale, de la patience et de l’argent et même en bien des circonstances, la première l’emporte sur l’autre, l’argent ne peut remplacer la patience.
Je regrette beaucoup de n’avoir pu aller au Théâtre Français. Sans doute le grand Opéra est une belle chose, mais j’aime à comprendre ce que j’entends, et ceux qui n’y vont pas souvent en reviennent plus qu’étonnés, ils en reviennent ahuris, abasourdis. C’est une série de roulades, de vocalises, de trilles, et de ha! à perte de vue et d’haleine, on chante indéfiniment sur deux mots par exemple: Partons, hâtons-nous, remplissent presque un chœur. Ce départ se chante pendant plus d’un quart d’heure et le public ne peut s’empêcher de se dire que pour des gens pressés, ils y mettent le temps. Bref le public est bon enfant, il écoute sans s’impatienter il y aurait de quoi cependant. Je ne pousse pas le dédain de l’Opéra au point de ce vieux provincial y allant pour la première fois. «C’était beau, n’est-ce pas, lui dit-on?—«Beau! ils m’ont assourdi les oreilles; la moitié des personnages jouaient et chantaient en même temps, sans doute pour gagner plus vite leur salaire, quant à ceux qui chantaient seuls, que vous dirais-je! j’en fais autant tous les matins quand je me gargarise.»
Parlez-moi du Théâtre Français, on y comprend tout ce qui s’y dit. Le génie si clair, si harmonieux de notre belle langue s’y développe dans toute sa magnificence. Pour ma part je trouve que la Comédie Française et l’Opéra Comique sont les deux genres qui conviennent le mieux au tempérament français. Pour s’émouvoir, s’enthousiasmer, il me semble que les seuls plaisirs des yeux et des oreilles ne suffisent pas, il faut encore y joindre ceux de l’esprit. Je regrette donc bien de n’avoir pu voir le plus ancien théâtre de France réellement fondé en 1680. Il est considéré comme le premier théâtre du monde entier. Tous les véritables chefs-d’œuvre de l’esprit français y ont été mis à la scène. On l’appelait souvent la «Maison de Molière». Mais il était aussi la maison de Corneille et de Racine.
C’est en 1689 que, par ordre de Louis XIV, «l’Hôtel des Comédiens du roi», entretenus par Sa Majesté, prit le nom de «Comédie Française».
N’est-ce pas après la mort de Corneille que l’on adressa ce joli distique aux Comédiens.
«Puisque Corneille est mort, qui vous donnait du pain «Faut vivre de Racine ou bien mourir de faim.»
«Corneille était mort en 1684, et Molière en 1673, ils ont donc précédé la constitution de ce théâtre, et c’est à l’Hôtel de Bourgogne, situé alors rue Turbigo, que leurs œuvres sauf quelques-unes, (jouées à Versailles, devant la Cour seule) ont été offertes au public. Ces deux grands hommes sont pourtant considérés comme les véritables créateurs de ce théâtre, dont Napoléon Ier a dit un jour: «Le Théâtre Français est l’orgueil de la France, l’Opéra n’en est que la vanité.»
En 1770, les artistes de la Comédie-Française furent, avec la permission du roi, s’installer aux Tuileries et y restèrent jusqu’en 1782, à cette date, ils allèrent dans une nouvelle salle élevée sur l’emplacement de l’Hôtel de Condé, salle reconstruite plus tard et devenue l’Odéon.—C’est là qu’en 1784 fut joué pour la première fois le Mariage de Figaro, véritable prologue de la Révolution. Là aussi en 1787 débuta Talma, qui, plus tard, devait jouer à Erfurt devant le «parterre de rois» que lui avait promis l’empereur.
«Sous l’Empire, les artistes suivent l’empereur à Saint-Cloud, à Fontainebleau, à Trianon, à Compiègne, à la Malmaison. Ils le suivent en Allemagne, à Dresde, à Erfurt. Ils étaient désignés sous le nom de «Comédiens ordinaires de S. M. l’empereur et roi».
«On a gardé souvenir de la fameuse soirée du 22 octobre 1852 à laquelle assistait le prince Louis-Napoléon, président de la République. On y joua Cinna. On y entendit une ode d’Arsène Houssaye: L’empire c’est la paix et un proverbe d’Alfred de Musset: Il ne faut jurer de rien. Le prince président y fut fêté avec un indescriptible enthousiasme, et quand il remonta en voiture pour retourner à Saint-Cloud, les cris de: «Vive l’empereur!», partirent tout seuls».
Cette nouvelle dynastie impériale qui allait se fonder si florissante, si durable semblait-il n’existe plus. En 40 ans, le père et le fils sont morts. Vraiment le monde n’a de stable que son instabilité!
Lundi 28 Octobre 1889.
A l’Exposition.—Les Etats-Unis.
Les Etats-Unis ont voté un million deux cent cinquante mille francs pour leur installation, c’est dire qu’elle est très complète et renferme quantité d’objets fort intéressants mais impossible à énumérer. Quinze cents exposants sont venus. J’ai beaucoup admiré les boutiques en bois de rose massif d’un bijoutier qui expose quantité de diamants entre autre un collier de deux millions.
J’ai encore remarqué ce qu’à New-York on appelle le vase centenaire. Ce vase en argent massif fort artistement travaillé est d’une hauteur de 1m28, il pèse 60 kilos et vaut 125000 francs.
Très curieux les bois pétrifiés du territoire de l’Avizola; il paraît qu’une forêt entière a été ainsi transformée. Ces bois aux reflets de jade sont uniques au monde.
A la section d’agriculture, j’ai remarqué le palais du maïs qui est bâti tout en maïs et dans lequel on vous offre du maïs préparé de toutes les façons.
Mais la suprême, mais l’éblouissante exposition des Américains dont ils sont fiers à juste titre est celle d’Edison.
Pendant une grande heure je me suis extasiée devant ces inventions extraordinaires illuminées le soir par vingt mille lampes électriques incandescentes; cela suffirait pour éclairer une grande ville. Les premiers jours de mon arrivée ici, j’avais entendu, dans je ne sais quel coin, deux phonographes qui ne m’avaient point enthousiasmée loin de là, j’avais posé comme tant d’autres mes oreilles contre les tubes pour écouter les paroles emmagasinées par la roue tournante couverte de lamelles de cuivre qui ont retenu les vibrations de la voix. La 1re fois j’avais entendu des sons très maigres, très lointains, quelque chose comme les airs que serinent les orgues de barbarie, la seconde fois, je n’avais entendu... que le silence, j’en suis bien fâchée pour moi et pour les phonographes qui ont parlé à toute la presse et dont toute la presse a parlé. C’était à me demander si je devenais sourde puisque tout le monde avant et après moi se félicitait sur ce qu’il venait d’entendre. Cette fois-ci cela a été bien différent; chez l’inventeur qui ne se sert que de ses instruments très perfectionnés, c’est merveilleux.
Le bâtiment Edison présente un aspect fort singulier, son exposition occupe à elle seule 675 mètres carrés. Dame! pour un inventeur qui se fait admirer dans le monde entier, ce n’est pas trop. Le buste du grand électricien apparaît à la fenêtre la plus éclairée de sa construction que domine le formidable feu à incandescence de son invention. Il faudrait avoir des connaissances très approfondies, très spéciales et qui ne sont point de la compétence féminine pour parler de cette exposition dont l’installation coûte 400.000 francs. Les Américains sont aussi forts pour la mécanique qu’ils sont faibles pour les arts.
On dit que M. Edison conserve les premiers bégaiements de sa fille Marguerite qu’il compte lui faire entendre à sa majorité. Cet emmagasinage des sons et des vibrations de la voix, cela ne tient-il pas du prodige! Edison est le magicien des temps modernes.
Voici sur Edison et sa famille des renseignements intéressants:
Les Edison sont originaires de Hollande, où ils étaient meuniers de père en fils, lorsque le dernier émigra en Amérique vers 1730.
La longévité est exceptionnelle dans la famille. L’arrière-grand-père du célèbre inventeur est mort à cent deux ans et son grand-père à cent trois.
Son père, qui vit encore et porte allègrement ses quatre-vingt-cinq ans, est d’une vigueur peu commune. Il a six pieds deux pouces.
Quant au fils qui étonne le monde par ses découvertes et ses inventions, qui, né dans une chaumière, habite aujourd’hui un palais, disons-le bien vite, c’est à son travail seul qu’il le doit; sa vie est un conte de fée.
Excellent époux, excellent père, excellent maître, il rend tout le monde heureux. Il mène une existence fort régulière, cependant il lui est arrivé de rester quelquefois, hanté par le génie de l’invention, 40, 50, 60 heures même de suite au travail sans boire, ni manger, ni parler à personne. En temps ordinaire, il se borne à surveiller ses ouvriers au nombre de 3000. Constamment entouré d’un état-major d’ingénieurs, Edison, avec leur aide, est arrivé à 600 découvertes et inventions. Il est du reste bien récompensé de ses travaux car il a su doubler sa gloire de 50 millions de fortune.
Tout captive, tout retient dans cette exposition unique et merveilleuse, soit qu’on monte ou qu’on descende l’échelle des âges et des êtres. Que de rayonnements partout, il est impossible de ne pas rapporter quelques étincelles de tant de lumières.
Quel triomphe que ces conquêtes pacifiques qui apportent le bien-être et la richesse aux peuples, n’est-ce pas la vraie gloire, celle qui crée et comme elle laisse loin derrière elle celle qui détruit: la gloire sanglante des champs de bataille, ce qui n’empêche que l’exposition de la guerre ne soit formidable. C’est au frontispice de cette galerie qu’on peut mettre: «Qui veut la paix, prépare la guerre.»
Espérons donc qu’avec cette préparation permanente de la guerre nous garderons toujours la paix et que dans 10 ans nous assisterons à une autre joute pacifique de l’univers. De nouveaux perfectionnements, de nouvelles découvertes viendront nous émerveiller encore. La science est insatiable. En Avant! c’est la devise du progrès. Oui cette nouvelle exposition deviendra alors le magnifique berceau du XXe siècle.
Mardi, 29 Octobre.
Journée pieusement employée à visiter les églises, je ne dirai pas toutes, car quoique Paris compte moitié moins d’églises et de chapelles que Rome qui en possède environ trois cents, ce serait une rude tâche s’il fallait toutes les voir le même jour. J’ai visité avec grand intérêt Saint-Sévérin, une des plus vieilles et des plus curieuses églises de Paris.
Comme date primitive de sa fondation, elle remonte à la fin du XIe siècle, mais elle fut réédifiée au XVIe et agrandie au XVIIe. Elle possède de beaux vitraux, de belles peintures et beaucoup d’inscriptions funéraires. C’est dans cette église que furent placées les premières orgues qu’on ait entendues à Paris.
L’église Saint-Germain-des-Prés a gardé le nom de l’ancien monastère dont elle dépendait et qui se trouvait situé au milieu de vastes prairies d’où son nom. Voilà donc tout ce qui reste de cette puissante abbaye, qui, plusieurs fois saccagée par les Normands et plusieurs fois reconstruite, avait été fondée sous Childebert. Le pinceau de Flandrin a concouru à l’embellissement de l’intérieur, les fresques et les vitraux du chœur sont de lui. Non loin de l’abbaye, se trouvait le fameux Pré-aux-Clercs, où tous les escholiers et basochiens de la vieille Lutèce allaient promener, s’ébaudir et deviser.
Saint-Germain-des-Prés et Saint-Germain l’Auxerrois sont certainement deux des plus anciennes églises de Paris, et la monographie qu’un journaliste de loisir—mais y en a-t-il?—en pourrait faire ne serait pas sans intérêt.
Saint-Germain l’Auxerrois, fondée par Chilpéric I, rappelle bien des souvenirs brillants, n’était-ce pas la paroisse royale où les grandes dames et les seigneurs de la cour se pressaient quand le roi de France habitait le Louvre et les Tuileries.
Saint-Gervais est une vieille église du XVe siècle, elle est de style ogivale, sauf le portail remarquable dans son genre mais qui détonne avec le reste. Elle a encore quelques beaux vitraux échappés au vandalisme de la Terreur qui en brisa la majeure partie. Les stalles du chœur, en bois sculpté, proviennent de Port-Royal-des-Champs, comme les chandeliers et la croix de bronze doré du maître-autel proviennent de l’ancien abbaye de Sainte-Geneviève. En 1795 Saint-Gervais fut concédé aux Théophilanthropes (amis de l’homme). Cette secte née des folies révolutionnaires et qui voulait fonder une nouvelle religion en fit le temple de la Jeunesse comme elle avait fait de Saint-Laurent le temple de la Vieillesse, de Saint-Eustache le temple de l’Agriculture, et de Saint-Roch le temple du Génie.
Devant sa façade existait encore au commencement du siècle, un vieil orme sous lequel on avait rendu la Justice, d’ailleurs c’était la coutume autrefois d’avoir à côté de l’entrée principale de l’Eglise un arbre de haute futaie autour duquel les fidèles se réunissaient en attendant l’office.
Madame de Sévigné s’est mariée en cette église; dans la chapelle de Scarron se trouvent aussi des souvenirs de Madame de Maintenon.
Saint-Eustache est une belle église demeurée plus d’un siècle en chantier. Ses souvenirs historiques ne sont pas gais. Plusieurs prêtres y furent massacrés lors de l’invasion des Pastoureaux. C’est là que se forma la confrérie des Bouchers qui sous Charles VI causa tant de frayeur dans Paris.
Saint-Roch est très riche en œuvres d’art. Cette église garda longtemps sur la façade les traces de la mitraille et des balles que Bonaparte le 13 vendémiaire, à la tête d’un bataillon de volontaires lança sur les sections insurgées qui se dirigeaient contre la Convention.
La Trinité est une superbe église toute neuve, toute jeune, elle a à peine trente ans. On pourrait l’appeler la paroisse du beau monde. Les élégantes en remplissent la nef, pieusement accoudées sur leur prie-Dieu de velours.
Le square qui la précède avec sa fontaine monumentale, ses perrons à balustre, sa façade surchargée d’ornements, style renaissance lui donnent grand air, c’est un beau monument moderne.
Notre-Dame-des-Victoires est une des églises les plus fréquentées de Paris, ce qui prouve combien la dévotion à la Mère de Dieu est répandue dans toutes les classes. Louis XIII en posa la première pierre, en 1629 et l’appela Notre-Dame-des-Victoires, en souvenir des succès remportés par les catholiques sur les hérétiques.
Cette église servit de Bourse pendant la Révolution et fut rendue au culte en 1809. Les boiseries du chœur sont remarquables et le nombre des ex-voto de tous genres est infini. La province y a une large part. Ces témoignages de reconnaissance et d’amour symbolisent bien des grâces reçues et prouvent que la Vierge Mère comme son divin Fils aime les Francs.
Notre-Dame-des-Victoires est une des églises qui possèdent encore le plus de reliques; avant 1871, elle en avait un nombre considérable.
Malheureusement, la Commune visita l’église et enleva pour ainsi dire tous les reliquaires qui étaient en or et chargés de pierres précieuses.
On vit disparaître aussi la couronne donnée en 1853 par Pie IX à la Sainte-Vierge et qui ne valait pas moins de soixante-dix mille francs.
On a pu réunir cependant un grand nombre d’ossements qui sont renfermés dans quatre grands reliquaires et placés au chœur et à l’autel de la Vierge.
Quelques reliques sauvées avec leurs reliquaires sont placées sur l’autel de saint Augustin.
Saint Merri est l’aînée des églises de Paris; elle remonte au VIIIe siècle. Il y existe une crypte à l’endroit où se trouvait le tombeau de saint Médéric son patron. Les magnifiques vitraux qui l’ornaient jadis ont été enlevés, mais elle est encore très ornée de superbes peintures.
Saint-Thomas d’Aquin renferme de très belles peintures, Notre-Dame de Lorette rappelle le style d’une basilique romaine. L’extérieur est donc sévère et froid, mais l’intérieur rend bien la physionomie de ce quartier mondain.
L’église Saint-Etienne du Mont est très ancienne, elle doit son nom à sa situation sur la montagne Sainte-Geneviève. Son style se ressent un peu de la lenteur de sa construction et des remaniements apportés par ses différents architectes. On en rapporte quand même un bon souvenir: l’extérieur est assez beau et l’intérieur tout à fait superbe, tableaux et vitraux sont remarquables, mais ce qui l’est peut-être davantage parce que cela se voit plus rarement, c’est le jubé ainsi que deux escaliers qui s’enroulent autour des piliers et conduisent à la plate-forme. Ses clefs de voûtes le sont également ainsi que la magnifique galerie qui unit les piliers et fait le tour de la nef et du chœur.
Saint-Etienne du Mont est contiguë à l’ancienne abbaye de Sainte-Geneviève, dont il ne nous reste qu’une tour, la tour de Clovis, attenant au lycée Henri IV. La chaire est un chef-d’œuvre de sculpture sur bois. Ici reposent le Raphaël français Le Sueur, le profond philosophe Pascal, le célèbre poète Racine, le savant écrivain Le Maistre de Sacy. L’archevêque Mgr Sibour y fut assassiné le 3 janvier 1857.
Voilà donc les églises que j’ai le plus remarquées et que j’énumère sans ordre comme elles se présentent à ma mémoire, j’en ai visité d’autres mais qui m’ont moins frappée.
En sortant de Saint-Eustache, je suis entrée aux Halles centrales, où j’ai trouvé là un nouveau spectacle; foule compacte comme partout, mais un tout autre monde. Quel amoncellement de victuailles! Guirlandes de bœufs entiers, étalages de poulets dodus, montagnes de beurre et d’œufs, pyramides de légumes, colonnes de fruits, réservoirs remplis de poissons vivants et frétillants, etc., etc., et dire que toutes ces provisions se renouvellent chaque jour; quel gouffre que Paris, quels ogres que ses habitants.
Mercredi 30 Octobre 1889.
Dernière journée à l’Exposition
Avant de m’y rendre j’ai voulu revoir les deux magasins du Louvre et du Bon Marché. J’y ai entendu le cri de guerre deux sur dix, c’est-à-dire les deux yeux des inspecteurs fixés sur les dix doigts des acheteurs qui sont parfois des voleurs. Ce mot 2 sur 10 est le: «Sentinelle prenez garde à vous.» Je ne l’avais point entendu et ça m’a beaucoup étonnée. Ensuite je me suis rendue à l’Exposition.
J’ai voulu revoir une dernière fois ce spectacle unique, cet ensemble grandiose et saisissant, encore plein de vie et de mouvement aujourd’hui et qui bientôt ne sera plus qu’un souvenir.
Je tenais à passer une dernière journée à l’exposition. Les nuages remplissaient le ciel de mélancolie, c’était vraiment un ciel couleur d’adieux, et cependant elle est toujours splendide cette Exposition, elle mourra debout!
Je suis allée revoir encore une fois tout ce que je trouvais de plus beau, donner un dernier coup d’œil, un dernier sourire à ces monuments d’un jour, à ces demeures éphémères, à ces palais, à ces pavillons cosmopolites qui ont coûté tant de millions et dont la durée aura été si courte.
J’ai parcouru les boutiques, je me suis arrêtée devant les parades, les affiches de théâtre et les clowns appelant à grands coups de tam-tam et de quelques autres instruments aussi harmonieux, les spectateurs à la danse du ventre, aux pantomimes d’almées plus ou moins authentiques.
J’ai revu les Odalisques et les Bayadères aux robes éclatantes, le cou enguirlandé de sequins ayant des castagnettes d’argent aux doigts et des grelots sonores aux chevilles, des bracelets depuis le poignet jusqu’au coude prenant les yeux mi-clos, les bras étendus, les poses les plus langoureuses.
J’ai revu avec plaisir les danses typiques des gitanos et des gitanas, les pirouettes cadensées et interminables des vertigineux derviches tourneurs, le charmeur de serpent, la danse guerrière des nègres du Kordofan.
J’ai encore croisé des gens de toutes couleurs, sans parler des Européens blancs et roses, j’ai revu des visages jaunes, marrons, bruns clair, bruns foncé et noirs.
En passant devant le panorama de la Compagnie Transatlantique je ne me suis pas laissée tenter plus que les autres fois, quoi qu’on dise que l’illusion est complète. On se croirait dit-on au milieu des flots de la haute mer. J’ai visité sur nos côtes bretonnes à Brest, à Lorient et à Saint-Nazaire de trop beaux navires pour chercher à revoir leur pâle reproduction. La réalité vaut toujours mieux que son image. Par exemple j’ai traversé avec intérêt la salle consacrée à la manufacture nationale des tabacs et j’invite tous les chiqueurs, priseurs et fumeurs à se donner rendez-vous ici.
Avant 1870, dix-huit départements avaient le droit de cultiver le tabac; depuis la guerre, cette autorisation a été étendue à 22 départements qui emploient 17000 hectares à cette culture. La production du tabac est un travail qui ne se fait pas tout seul et qui oblige ceux qui s’en chargent à beaucoup de soins et de formalités, mais le bénéfice est rénumérateur, environ mille francs par hectare.
J’ai regardé un instant la fabrication des cigarettes, j’ai suivi les opérations multiples qu’elles subissent avant de passer aux lèvres des consommateurs.
Il en est des cigarettes comme de bien des choses, des épingles, des aiguilles que l’on considère comme des riens, sans penser au temps qu’elles ont pris au travail qu’elles ont exigé.
J’ai salué sans un sentiment de tristesse le palais du Trocadéro, celui-là ne sera pas détruit, il restera toujours au milieu de ses parterres ravissants où les fleurs se montrent dans un délicieux chatoiement de couleurs, il est acquis aux grandes auditions musicales. Et depuis six mois, il a vu aussi une floraison complète de congrès permanents, congrès géodésique, congrès de l’hypnotisme, du magnétisme humain appliqué à la guérison des maladies, congrès des chemins de fer, de physiologie, etc., etc.
L’exposition a merveilleusement réussi, pas d’orage politique, et bon état sanitaire malgré cette immense agglomération d’individus accourus de tous les pays. Il est venu 5 millions de provinciaux dans les hôtels, sans compter les personnes descendues chez les amis et les parents. En estimant à 100 francs en moyenne l’argent dépensé par chaque individu on arrive au chiffre énorme de 500 millions, jetés par les départements à la capitale. Il est venu également plus d’un million et demi d’étrangers à 500 francs seulement par personne, cela fait 770 millions de francs, ce qui représente comme dépenses faites à Paris pendant l’Exposition le chiffre formidable de 1 milliard 250 millions chiffres ronds.
Les Anglais et les Américains qui apprécient fort le bien-être matériel, le talent culinaire et qui ont comme nous l’avons dit le culte du dieu Boyau, ont fait grandement les choses, on estime que les Américains du Nord et du Sud ont dépensé plus de 300 millions pendant leur séjour à Paris.
Il n’y a pas à dire le grand soleil de la civilisation a rayonné tout particulièrement sur Paris cette année, ce succès, cette exposition sans rivale nous vaudra sans doute encore quelques jalousies, quelques rancunes, mais c’est égal l’orgueil national est satisfait et je suis ravie de mon voyage.
J’ai vu Paris, j’ai été éblouie de ses pompes, j’ai admiré ses œuvres, mais cela ne m’a pas déprovincialisée.
N’est-ce pas d’ailleurs au milieu des plus grandes foules que le sentiment de l’isolement se fait le plus sentir et qu’on éprouve le besoin de revenir à son chez soi. Je regagne mon home champêtre, vraiment fière d’être Française!
Jeudi 31 au matin. Jour du départ.
J’ai donc dit hier un dernier adieu à cette ville unique. l’Exposition où toutes les nations en grandes dames qu’elles sont, accourues avec empressement, se sont présentées dans tout l’éclat de leur beauté et de leur splendeur, entourées de tout ce qu’elles ont de meilleur et de plus admirable. J’ai dit avec regret un dernier adieu à toutes ces merveilles qui bientôt vont disparaître.
La pioche du démolisseur a déjà commencé son œuvre; le sol va se couvrir de débris informes et cet ensemble inoubliable ne présentera plus que l’image du chaos. Tout passe, tout croule, tout fuit.
C’est la loi ici-bas, même pour les meilleures et les plus belles choses: L’histoire est là pour nous raconter le lamentable sort des plus grandes cités et des plus beaux monuments de l’antiquité. Le temps en a fait des ruines.
Ma cousine voulait me garder encore: «Reste, m’a-t-elle dit, reste pour la Toussaint et pour la fête des Trépassés, tu verras quel culte, quel respect les Parisiens professent pour les morts. Nous irons voir le cimetière du Père Lachaise, cette nécropole incomparable où pendant deux jours, le 1er et le 2 novembre une foule considérable dans le silence et le recueillement apporte aux chers disparus, à ceux qui sont déjà rendus au port, un tribut de fleurs et de larmes, de regrets et de prières.»
—Je te remercie, mais je refuse.
—Tu as tort, tu verrais une ville d’une superficie de plus de 40 hectares toute bâtie de stèles, de colonnes, de monuments splendides, toute remplie de souvenirs historiques, puisque là reposent tant de célébrités.
—C’est ça! une ville des morts à faire envie aux vivants.
—Tu l’as dit, c’est presque un cimetière gai.... aucun aspect sombre, le trépas se voile sous les feuillages les plus charmants, les fleurs les plus parfumées.
—Grand merci quand même, non, non, ai-je répondu, je ne veux pas entendre tinter un lugubre glas sur les dernières heures d’un séjour enchanté; j’emporte un souvenir sans nuage de cette joyeuse étape, elle restera comme un oasis délicieux rencontré sur les grandes routes poudreuses de la vie où nous marchons tous si péniblement, j’emporte un souvenir sans nuage de ce rêve vécu, de ce rêve idéal qui a déployé ses ailes dans une lumineuse et sereine beauté; la malice des choses qui vous agace parfois avec ténacité a fait trêve, je n’ai éprouvé aucun ennui, aucune inquiétude: santé parfaite, temps superbe, réalisation momentanée de tous mes désirs, mais l’existence ne peut pas s’écouler sous le sceptre du plaisir, les vacances ne peuvent pas durer toujours, je dois partir, la famille et le devoir me rappellent au pays.
Au revoir et merci, merci de ton affectueuse et cordiale hospitalité et au revoir; l’an prochain, tu viendras me rendre ma visite et passer avec nous l’été à la campagne.
FIN