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Voyages et Avantures de Jaques Massé

JAQUES MASSÉ (continued 2)

Reading edition

Je sçai bon gré à Mr. Du Puis, dit la Forêt, d'avoir donné une occasion à ce discours; car il y a long-tems que j'avois desiré d'aprendre ce que l'on entend, par l'année bissexte, par vieux & nouveau stile, & de sçavoir la véritable cause de tous ces changemens. Il falut, pour les contenter, leur expliquer de même à plusieurs reprises, ce que veulent dire les termes d'Epacte, de nombre d'Or, de Sicle solaire, d'Indiction Romaine, d'Ides, de Calendes, & presque de tout ce qu'il faut sçavoir pour composer un Almanac. Ce qui leur donna le plus d'admiration, fut lorsque je les assurai que le Soleil qui nous paroît si petit, est infailliblement plus grand gue toute la Terre. Assurément, disoit la Forêt, cela surpasse l'imagination, & je croi que tout ce que l'on nous en sont de pures rêveries. Du Puis qui enchérissit sur tout ce que son Camarade pouvoit alléguer à cet égard, osa même me traiter d'extravagant, parce que je soûtenois que cela étoit véritable; de sorte qu'il falut, malgré moi, en venir, à des éclaircissements pour leur donner quelque satisfaction là-dessus.

J'avouë, leur dis-je, qu'il est impossible de déterminer au juste la grandeur des flambeaux célestes; tous ceux qui l'ont fait ont été des présomptueux, qui ont tâché de nous en imposer. Les instrumens dont nous nous servons pour mesurer la Paralaxe du Soleil, sont trop petits et trop mal divisez, par raport au prodigieux éloignement de cet Astre. Je n'ai jamais vû d'Astrolabe divisé en minutes, & il seroit nécessaire qu'il le fut en secondes, & peut-être en de moindres parties: cela ne se peut, ou il seroit si grand que l'on ne sçauroit s'en servir. Et une preuve qu'on sy peut aisément tromper sans cela, c'est que quelques exacts qu'ayent été les Astronomes, qui non contens de la spéculation, ont voulu réduire cette question en pratique, ils se sont abusez si lourdement, que la différence de l'opinion de l'un à celle de l'autre, est capable de faire douter s'ils avoient seulement le sens commun de vouloir donner leurs sentimens pour des véritez. Ticho Brahe, qui sembloit avoir parcouru les Cieux, comme Christophe Colombe la Terre, assure que le Soleil est cent trente-neuf fois plus grand que le globe que nous habitons. Copernic soûtient que ce nombre va jusqu'à cent soixante-deux. Ptolomée le fait de cent soixante-six. Le Pére Scheiner de quatre cens trente-quatre. Wendelinus de quatre mille nonante-six. Et un de mes Régens le pousse jusqu'à trois millions de fois plus grand que la même Terre. On ne fait donc rien positivement de sa grandeur: mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est beaucoup plus étendu que ce grand Corps, quelque vaste qu'il nous paroisse. Car premiérement, si on le pose égal à la Terre, il est évident que ses rayons rasant les parties extérieures de cette Sphére terrestre, laisseroient en continuant, un cilindre d'obscurité au-delà, dont les côtez seroient paralléles; de sorte que les Planettes qui passeroient par cette ombre, ne recevant aucune lumiére, & n'en ayant point d'elles-mêmes, seroient éclipsées. Si le Soleil étoit plus petit, ses rayons, après avoir rasé la Terre, iroient en s'élargissant, & formeroient un Cône tronqué d'ombre, dont la base seroit au Firmament, & le sommet sur la partie de la Terre opposée au Soleil: d'où il suit qu'il y auroit encore une plus grande partie du Ciel obscurcie, & que toutes les Planettes qui s'y rencontreroient, dévroient, comme il vient d'être dit, ne rendre aucune clarté. Or il n'y a jamais que la Lune qui nous paroisse éclipsée: ainsi il paroît que le Soleil doit être incomparablement plus grand que la Terre; puisque ses rayons ayant rasé cette grande masse, se réunissent un peu au-dessus de la Lune, où le Cône formé par l'ombre de la Terre, finit en pointe. A cette explication j'ajoûtai une figure sur le sable, pour leur en faciliter l'intelligence.

Je confesse, dit alors Du Puis, que cela est démonstratif, pour ce qui touche la cause; mais pour les effets dont vous parlez, ou les défaillances des Planettes, je n'y entends goute, & je n'ai pas même sçû que les Eclipses eussent rien d'ordinaire & de naturel. Au contraire, repris-je, il n'y a rien-là de mistérieux. Les Planettes sont des corps opaques & durs, qui ressemblent assez à la Terre, & que bien des gens croyent habitées; elles ne donnent aucune clarté que par réflexion, & après l'avoir reçûë du Soleil. De-là vient que nous n'avons d'Eclipse de Lune que lorsque se levant d'un côté, pendant que le Soleil se couche de l'autre, & que ces deux Astres sont par conséquent en opposition, la Terre se trouve directement entre-deux, & empêche qu'ils ne se puissent voir en face. Mais si le soleil, interrompit La Forêt, est la source de la lumiére, comment la perd-il à son tour en de certains tems? D'où lui viennent ces désaillances, qui alarment si fort le monde, & qui est-ce qui lui rend son ancien éclat? Comme l'interposition de la Terre, repliquai-je, cause les Eclipses de Lune, l'interposition de la Lune obscurcit aussi le Soleil: c'est-à-dire, que toutes les fois que la Lune est en conjonction avec le Soleil, & qu'elle passe entre lui & la Terre en droite ligne, elle fait l'office d'un rideau, qui nous dérobe la vûë de ce bel Astre; mais cette privation ne sçauroit durer long-tems, à cause du mouvement différent de ces Corps. Le cercle que la Terre décrit autour du Soleil est incomparablement plus grand que n'est celui que la Lune fait autour de la Terre, & au lieu que celle-là avance environ treize degrez en un jour, celle-ci n'en franchit qu'un peu plus d'un en Hyver, & un peu moins en Eté, de sorte qu'ils se dégagent bien-tôt de l'autre. Comment, dit La Forêt, la Terre va plus vite en une saison qu'en l'autre? Oui en aparence, repris-je, cela différe environ quatre minutes, parce que la Terre étant beaucoup plus éloignée du Soleil en Eté qu'en Hiver, il faut qu'il semble aussi aller plus lentement pendant les longs jours, que durant les courts: comme une voiture qui n'est qu'à cinquante pas de notre œil, paroît aller bien plus rapidement que lorsqu'elle en est à cinq cens pas de distance.

Mais, dit du Puis, puisqu'il s'agit de pas, un même feu ne se fait-il pas mieux sentir à deux pas de distance qu'à dix? Sans doute, lui-répondis-je. Et si le Soleil qui est chaud, reprit-il, est plus près de la Terre en Hiver qu'en Eté, pourquoi la chaleur ne se régle-t-elle pas suivant son éloignement? & d'où vient que nous tremblons de froid dans le même tems que nous dévrions suër à grosses goutes? C'est fort bien dit, repartis-je, cette objection fait voir, que l'ignorance & la raison ne sont pas incompatibles; cependant en pensant m'avoir pris, vous vous êtes trompé vous-même. Je ne veux pas vous prouver qu'il n'y a au monde ni chaud, ni froid, ni clarté, ni odeur, ni son, ni couleurs, ni aucune des qualitez que nous apercevons dans les corps: cela me donneroit trop de peine, & vous ne m'entendriez peut-être pas, parce que cela dépend de certaines connoissances, dont vous n'avez seulement pas les principes: je me contenterai de vous dire, qu'il n'y a à proprement parler, qu'une même forte de matiére, mais qui, à proportion qu'elle est figurée, ou en mouvement, produit en nous, par le moyen de nos organes, de certains effets, que nous attribuons aux corps, & qui nous les fait apeller chauds, froids, lumineux, colorez, & ainsi des autres; quoi qu'effectivement le son, la couleur, le goût, &c. soient proprement en nous, & non dans ces corps; comme la douleur, qui provient d'une piqueure, est en nous & nullement dans l'épingle qui l'a causée. Et marque que votre comparaison n'est pas juste dans le sens même où vous la voulez employer, c'est que le coupeau des Alpes qui est plus près du Soleil de toute leur hauteur, que le pied, demeure couvert de neige en Eté, pendant que tout périt de chaud dans leurs Valées, qui en sont d'autant plus éloignées: dont la véritable raison est, pour ne rien passer sans quelque legére explication, que l'air est si subtil à une lieuë de la Terre, que dans quelque agitation qu'il soit, il n'a pas la force de dissiper les moindres corps; au lieu qu'il est si grossier sur sa superficie, qu'il est capable d'ébranler nos parties les plus solides, & de causer ce que nous apellons une excessive chaleur.

Tout cela est beau assurément, reprit La Forêt, mais je vous demande pardon si je vous dis, que je ne vois pas que vous ayez encore rien conclu par raport à l'Hyver & à l'Eté. Cela est vrai, lui répondis-je, c'est une question d'une autre nature. Lorsque le Soleil est élevé vers notre zenith, comme en Eté, quoiqu'il soit fort éloigné de nous, il ne laisse pas de nous envoyer beaucoup de rayons presque perpendiculairement; au lieu qu'en Hyver, restant plus bas vers l'horison, la plûpart de ses rayons, qui ne peuvent venir que de côté, rejaillissent sur la superficie de notre Atmosphére; bien peu passent & pénétrent jusqu'à nous: cependant, c'est dans le grand ou petit nombre de ces rayons, que consiste le chaud & le froid; comme cela se prouve aisément par les miroirs & les verres ardents, dont les effets sont toûjours proportionnez à la quantité des rayons de lumiére qu'ils rassemblent.

Pendant ces doux entretiens, qui se faisoient plûtôt en vûë de passer le tems, que d'augmenter le nombre des Philosophes, puisqu'il auroit falu s'y prendre d'un autre biais pour y réüssir, nous ne laissions pas d'avancer considérablement: mais enfin, il falut changer de langage. Il y avoit trente-cinq jours que nous avions quité notre Troupe, & nous comptions que nous devions avoir fait environ cent trente lieuës de chemin, lors que tout d'un coup, nous nous trouvâmes au bord d'un Lac, qui nous paroissoit d'une fort vaste étenduë. Cet obstacle nous étonna, nous demeurâmes assez long-tems irrésolus sur ce que nous devions faire; l'un parloit de s'en retourner, l'autre de rester-là, & de se loger le mieux que nous pourrions, pour y passer quelques jours: mais enfin, il fut résolu de nous avancer à droite, & de côtoyer cette grande eau, pour voir si nous en trouverions la fin. Après sept ou huit lieuës de marche, nous commençâmes à voir terre de l'autre côté, & nous étions ravis de ce qu'à mesure que nous avancions, nous en discernions toûjours mieux les objets; mais en récompense, nous aperçûmes que nous entrions insensiblement dans un lieu marécageux, où la terre étoit molle, tremblante & de très-mauvaise odeur. Tout le Païs étoit aux environs de-là, plat & uni; nous ne voyons aucune issuë, & nous ne faisions plus un pas, de quelque côté que nous tournassions, que nous n'enfonçassions jusqu'à moitié jambe. J'avois beau encourager mes gens, il n'y eut pas moyen de passer outre, il falut même malgré nous retourner sur nos pas; & quoi-que nous fussions extrémement harassez, nous fûmes obligez de faire plus de deux grandes lieuës avant que d'oser nous arrêter, parce que nous étions mouillez, & que jusques-là, nous n'avions point trouvé de bois pour faire du feu capable de nous sécher.

Après nous être reposez suffisamment, nous prîmes le parti de gagner toûjours à gauche, & de voir s'il n'y auroit point d'empêchement de ce côté-là. Nous marchâmes ainsi quatre jours de suite, jusques à ce que nous arrivâmes à une Forêt remplie de chênes d'une hauteur & d'une grosseur extraordinaire. Nous hésitâmes si nous devions nous y engager, & nous ne le fîmes qu'à condition que nous ne nous écarterions du Lac, que le moins qu'il seroit possible: mais cela ne dura pas long-tems, à peine eûmes-nous fait trois petites lieuës, que nous nous trouvâmes au pié d'une Montagne si escarpée, qu'il n'y a point d'animal qui fût capable d'y monter. Le Roc avançoit même sur le Lac, dont les eaux quelquefois agitées, en avoient vrai-semblablement rongé le pié. Nous côtoyâmes cette hauteur de l'autre côté, pendant tout un jour, sans trouver aucun endroit, qui nous la rendît accessible: ce n'étoit par tout que précipices & hauteurs épouventables. A l'aspect affreux de tant d'obstacles invincibles la patience nous abandonna: mes deux Camarades me firent de fort sensibles reproches, de ce que je les avois engagez dans ce mauvais pas.

J'avouë, leur dis-je; que nous avons raison de nous plaindre de notre malheureux fort; mais vous devez considérer que rien n'arrive à l'aventure; il y a sans doute une Providence, qui dirige tout à sa volonté. Comme c'est cette Sagesse qui nous a conduits, elle nous suggérera bien aussi les moyens de nous en tirer d'une maniére ou d'autre. C'est une chose assurée que Dieu n'abandonne jamais les siens, en quelque part du monde qu'ils aillent: si nous mettons en lui notre confiance, il nous assistera de son secours. Vous savez que ce n'est ni le lucre, ni la gloire, qui nous a attirez ici; nous n'avions même rien à perdre, & moyennant que nous conservions la vie, nous avons tout ce que nous aurions eu chez nous. Ne nous rebutons point de ce qui nous est arrivé jusqu'ici, notre but principal est de courir, & de découvrir des nouveautez, qui nous fassent plaisir: je ne desespere pas d'aller plus loin, & de trouver un jour de quoi nous mettre en état de vivre heureux. Allons, ne perdons point de tems, poursuivis-je, retournons-nous-en au Lac, & voyons si nous ne pourrons pas trouver le moyen de le passer sans trop de danger. Nous avons par bonheur des haches, & il y a ici du bois en abondance, nous ne serons pas les premiers qui auront franchi un trajet avec un Radeau. Si nous en venons à bout, je me flâte après cela d'une plus heureuse découverte. Jusques ici le Païs est inhabitable, il est humainement parlant, impossible qu'il soit de même par tout; & qui fait enfin si nous ne trouverons pas quelque Peuple civilisé, qui récompensera, par ses honnêtetez les fatigues & les dangers que nous avons effuyez pour les aller déterrer, & pour leur aprendre, s'ils ne le savent pas, qu'il y a d'autres gens qu'eux au monde.

J'avois beau en conter à mes Camarades, tout cela ne les satisfaisoit point, & je suis persuadé que s'ils avoient vû la moindre aparence de retrouver notre Equipage où nous l'avions laissé, ils auroient sans doute tout hasardé pour tâcher de la rejoindre. Il falut pourtant se résoudre à quelque chose. Nous retournâmes au Lac, & le considérâmes de bien des endroits avant que nous convinsions de celui où nous hasarderions de le passer. Ces allées & venuës nous consumérent pourtant huit jours, le neuviéme nous commençâmes à mettre la main à la besogne. Nous coupâmes premiérement dix arbres de sept à huit pouces de diamettre, dont nous ôtâmes les branches, & les accourcîmes jusques à la longueur de vingt semelles; puis les ayant mis dans l'eau, nous les attachâmes ensemble du mieux que nous pûmes, partie avec des joncs entrelacez, & principalement avec de l'écorce de branches de saules, qui étoient en grande quantité au bord de l'eau & dont nous tressames des cordes de telle longueur que nous les voulûmes. Ensuite nous aprêtames une vingtaine d'autres arbres plus courts que nous arrangeâmes & liâmes de travers sur les premiers. Enfin nous en mîmes sur ces seconds une troisiéme étage, du même sens & de la même longueur que ceux de la premiére couche. Nous fîmes aussi cinq avirons, ou pêles, qui nous tinrent plus de tems que tout le reste.

Comme nous étions encore occupez à notre charpenterie, La Forêt nous avertit qu'il voyoit à soixante pas de-là remuër quelque chose dans des joncs, qui n'étoient pas fort éloignez du Lac: en effet, nous reconnûmes d'abord avec lui qu'il faloit même que ce fût un animal d'une grosseur considérable. Du Puis & moi prîmes chacun notre fusil, & l'ayant chargé de quatre balles, nous tirâmes ensemble dessus, conservant un troisiéme coup pour le nécessaire; comme l'expérience nous l'avoit enseigné dans notre route, où nous manquâmes deux ou trois fois d'être déchirez pas des Ours, pour nous être défaits de tout notre feu. Nos Armes étoient à peine lâchées que nous fûmes extrémement surpris & épouventez d'entendre des hurlemens effroyables, & de voir un trémoussement si prodigieux dans ces roseaux. Nous fûmes assez long-tems en suspens, si nous devions aller voir ce que c'étoit ou non; mais après avoir considéré que tout ce que nous entendions & voyons ne pouvoit être vrai-semblablement que l'effet d'une playe mortelle, qui mettoit cette bête hors de deffense, nous rechargeâmes nos fusils, & nous aprochâmes toûjours, en tremblant pourtant, de l'endroit où elle se débattoit. D'abord qu'elle nous aperçût elle redoubla ses cris, & faisoit de grands efforts pour échaper à notre poursuite; sa peur nous enfla le cœur; & La Forêt lui voyant lever la tête lui lâcha son coup si à propos, qu'il la lui ouvrit de part en part, & la coucha roide morte. Nous restâmes néanmoins encore quelques momens sans oser en aprocher; mais voyant qu'elle ne se remuoit plus, nous commençâmes par la toucher du bout de nos armes, & l'ayant tirée hors de-là, nous reconnûmes que c'étoit une espéce de Loutre; mais qui n'avoit que deux jambes fort courtes sur le devant, lesquelles l'un de nous deux avoit cassées à la premiére décharge; ce qui lavoit mise hors d'état de fuir. Cet animal devait peser au moins cent cinquante livres. Nous nous mîmes après à l'écorcher, ensuite de quoi nous en rôtîmes la meilleure partie. La chair en étoit bonne, & avoit un goût aprochant de nos Canards.

Le lendemain, qui étoit le treiziéme jour que nous étions arrivez-là pour la premiére fois, nous résolûmes de démarer, & de passer outre. La pesanteur de notre Radeau faisoit que nous allions fort lentement: il y en avoit toûjours deux qui travailloient de la pêle, tandis que l'autre prenoit du repos. L'air étoit par bonheur fort tranquille, le tems le plus agréable du monde; & je puis dire que nous prîmes bien du plaisir à ce passage, que nous avions entrepris pourtant sans savoir ce que nous deviendrions. C'étoit une chose surprenante de voir la multitude infinie de Poissons qu'il y avoit dans ce beau Lac: les uns sautoient d'un côté, les autres venoient heurter contre notre Voiture de l'autre: il y en avoit même qui nous suivoient avec la tête hors de l'eau, & donnoient des branlemens de queuë, par lesquels on eut presque dit qu'ils vouloient témoigner la joye qu'ils ressentoient de nous voir. Ce petit jeu muet nous rendoit quelquefois si attentifs, que nous restions de longs intervales dans l'inaction. Nous en prîmes plusieurs de la main que nous rejetâmes aussi-tôt dans leur élément; & il ne tenoit qu'à nous d'en prendre autant que nous en aurions voulu. Ce qui augmenta sensiblement notre joye, fut que vers le soir, lors que nous perdions de vûë le rivage que nous avions quité, nous découvrîmes en même tems celui du côté où nous tendions. Cette agréable vûë nous donna de nouvelles forces: nous travaillâmes presque toute la nuit, & je doute qu'il fut le lendemain, plus de quatre heures après-midi, lors qu'heureusement nous vînmes donner de notre Radeau contre le bord. Aussi-tôt que nous fûmes à terre, nous trouvâmes à propos de nous servir de tout ce que nous avions, d'attaches pour amarer notre Machine, tant à de grosses pierres qu'il y avoit sur le rivage, qu'à un pieu, ou tronc d'arbres que nous enfonçâmes en terre, & que nous avions aporté à ce dessein, dans l'incertitude où nous étions si nous nous trouverions mieux ailleurs, & si nous ne serions peut-être pas forcez de repasser quelque jour par ce même endroit. Au reste, nous nous sentions si fatiguez de notre Navigation, que nous campâmes à cent pas de-là, & y restâmes jusques au lendemain au matin, que nous continuâmes notre route.

Nous n'eûmes pas fait une demi-lieuë que nous rentrâmes dans un Bois aussi épais que les précédents, mais que nous eûmes percé en moins de deux heures. Ce fût-là où nous nous vîmes, arrêtez tout d'un coup, par des Rochers qui n'avoient non plus de talut qu'une muraille. Cette nouvelle barriére causa aussi de nouvelles disputes entre nous: mes Camarades murmuroient extrêmement, & moi je les encourageois à mon ordinaire. Il falut même que j'en vinsse jusqu'à leur assurer, qu'au lieu que mes idées étoient ordinairement si embrouillée & si mal suivies pendant le sommeil, que je voyois rarement le dénoûment de mes songes, j'en avois eu un la nuit précédente, dont l'enchaînure & les circonstances étoient si particuliéres, qu'il devoit infailliblement nous augurer quelque chose de fort avantageux: & là-dessus j'inventai sur le champ quelques fictions, qui, quoi que peut-être assez mal concertées, ne laissérent pas de faire tout l'effet que j'en attendois. Sur le matin, leur dis-je & environ une heure avant le lever du Soleil, il m'a semblé entendre une voix bruyante comme un tonnerre, qui m'a dit: Que fais-tu-là, mon enfant? Léve-toi, marche, ta délivrance est prochaine. En même-tems s'est présenté devant moi une jeune fille, en vétemens blancs, ayant les cheveux pendans & éparpillez sur les épaules, la face riante, les jambes découvertes jusques au-dessous du genou, & tenant en ses mains un Corbillon d'osier fin, artistement entrelassé de toutes sortes de fleurs odorantes, & rempli de fruits rares & délicieux, dont elle nous a invitez de manger. A ma gauche, il y avoit un champ tout couvert de gerbes du plus beau froment que la terre porte; & à ma droite, un arbre, au tronc duquel il y avoit une ouverture, dont sortoit avec impétuosité, une liqueur claire & vermeille, qui embaumoit par son odeur. Je me suis retourné pour voir ce qu'il y avoit derriére moi, mais apercevant un monstre épouventable, tout hérissé d'épines & de chardons, j'en ai été tellement saisi d'horreur, qu'encore qu'il me tournât le dos, je n'ai pas laissé de m'éveiller en sursaut. A ce songe j'ajoutai une favorable explication, qui ne contribua pas peu à nous donner de bonnes jambes.

En côtoyant toûjours ces Montagnes du côté de l'Orient, nous découvrîmes enfin une fente, par où nous nous mîmes à grimper. Je ne sçaurois exprimer la peine que nous eûmes à nous porter jusqu'au haut. Quand nous y fûmes parvenus, nous nous assimes pour reprendre haleine, & mangeâmes un morceau. Nous étant relevez, nous aperçûmes bien-tôt après un Etang d'environ un quart de lieuë de circonférence, borné d'un côté par des pointes de Rocher escarpées, & même penchantes, jusques sur l'eau, & de l'autre, par une espéce de Digue fort étroite & raboteuse, qui avoit à droit un précipice, dont on ne pouvoit découvrir le fond. Ces objets affreux me rendirent muet comme un Poisson: je ne me sentois plus de force ni de courage pour rien dire, & j'avouë franchement que j'aurois alors desiré de tout mon cœur d'être encore à entreprendre le Voyage. Il n'y avoit aucune aparence de descendre par-là où nous étions montez, & je voyois trop de risque à passer outre.

Dans l'embarras où j'étois, je fis un effort considérable pour monter jusques sur la cime d'un roc, que nous avions laissé sur le derriére: aussi-tôt que j'y fus parvenu, ma douleur se changea tout-d'un-coup en une excessive joye, lorsque je vis qu'immédiatement après ces hauteurs, il paroissoit un Païs plat, uni & entre-coupé de canaux, sur les bords desquels il y avoit des arbres plantez en ordre: il me sembloit même entrevoir des bêtes dans des prez herbeux, & plus loin de grands corps, qui paroissoient être des demeures d'hommes. Je sis signe à mes Camarades de me suivre, & leur marquai par mes gestes & diverses contorsions de corps que notre délivrance aprochoit. L'envie qu'ils avoient d'aprendre de bonnes nouvelles, les porta à m'imiter. Ils pensérent comme moi, s'estropier avant que de me pouvoir joindre, mais de même aussi, ils furent incontinent consolez de leur travail, & convinrent sans hésiter, que cette terre devoit incontestablement être habitée. La difficulté seulement étoit d'y parvenir, & cette difficulté nous paroissoit insurmontable. Nous considérâmes attentivement de cette hauteur où nous étions, tout ce qu'il y avoit à l'entour; mais rien d'accessible ne se découvrant à nos yeux, nous nous aidâmes à descendre, & vînmes examiner de nouveau, le Précipice, & l'Etang.

Pour moi, je fus incontinent d'avis, quelque risque qu'il y eût, que nous devions retourner sur nos pas, aller couper du bois dans la Forêt, où nous avions passé la nuit, le traîner en haut du mieux que nous pourrions, & nous en servir à franchir ce petit trajet. Du Puis, au contraire, trouvant ma proposition d'une exécution presque impossible, dit que le passage qui étoit entre le Lac & le Précipice, paroissoit avoir autour de deux pieds de largeur aux endroits les plus étroits, qu'ainsi on pouvoit aisément hazarder de le passer, & qu'il vouloit bien être notre Guide. Je fus ravi de sa résolution, & je ne manquai pas de l'apuyer par des exemples des Pyrenées & des Alpes, dont j'avois lû quelque chose dans plusieurs Mémoires de Voyageurs: mais La Forêt qui étoit, disoit-il, sujet aux vertiges, protesta qu'il ne nous imiteroit point, quoi qu'il en pût arriver, mais que si l'on étoit résolu de passer, il aimoit mieux le faire à la nage. L'autre lui donna aussi-tôt raison & s'engagea de porter ses hardes, & même les miennes, si je me voulois mettre à l'eau avec lui. Ce qui fut dit fut fait: La Forêt & moi nous deshabillâmes, nous fîmes un paquet de nos habits, & Du Puis s'en étant chargé, se mit en devoir de passer, laissant-là nos haches & nos fusils, qui aussi-bien ne nous étoient plus utiles à rien, puisque nous n'avions pas trois charges de poudre de reste; à condition pourtant, que s'il trouvoit le passage moins dangereux que nous ne nous l'étions imaginé, il les reviendroit quérir. Comme nous nagions parfaitement bien l'un & l'autre, nous fûmes bientôt à l'autre rive, parce que nous avions choisi l'endroit le plus étroit: ainsi Du Puis qui avoit pris nos habits, s'étoit vû obligé de faire un assez grand détour avant que de venir à son passage.

Aussi-tôt que nous fûmes à terre, nous courûmes à sa rencontre, & fûmes bien-aise de le voir venir gaillardement. Mais par une fatalité inconcevable, & dont je ne cesserai d'avoir du regret toute ma vie, comme le malheureux n'avoit pas dix pas à faire pour être sauvé, un éclat de la Roche qui le portoit, se détacha tout-d'un-coup, de sorte que la terre lui manquant sous les pieds, nous le vîmes avec horreur disparoître en criant: O bon Dieu, ayez pitié de moi! Nous nous avançâmes avec précipitation, pour voir ce qu'il étoit devenu, mais helas! nous ne vîmes ni n'entendîmes plus la moindre chose.

Je prie le Lecteur charitable de s'arrêter ici un moment, & de faire une sérieuse réflexion sur notre désastre. Le desespoir où nous étions d'avoir perdu notre Ami, joint à l'état pitoyable où nous nous voyions, n'ayant ni hardes pour couvrir notre nudité, ni aucuns moyens humains pour substenter notre corps, donna si fort la gêne à notre esprit, que nous pensâmes cent fois nous jetter tête baissée après lui, & finir ainsi en un instant le cours fâcheux d'une si malheureuse vie.

CHAPITRE VI.

De la découverte d'un très-beau Païs, de ses Habitans, de leur Langage, Mœurs & Coûtumes, &c. & de l'estime où notre Auteur & son Camarade y étoient.

Cependant le froid nous saisissoit, parce que le Soleil étoit à l'extrêmité de sa course, deux motifs pressans pour nous faire songer à notre retraite. Nous descendîmes la montagne avec assez de facilité à cause qu'elle avoit-là beaucoup de talut. Au pied il y avoit un fossé large & profond, qu'il falut encore passer à la nage: c'étoit une des barriéres du Païs, où l'on n'avoit point fait bâtir de Ponts pour en faciliter ou l'entrée ou la sortie. Plus nous avancions dans la Campagne, plus nous en découvrions les beautez: mille indices différens nous assuroient que le Païs étoit habité. Les Animaux que nous avions crû voir de dessus la Montagne, étoient en effet des Chévres, qui paissoient dans des Prez, où l'herbe verte les déroboit en partie à la vûë. Nous n'étions enfin pas fort éloignez de ces Troupeaux, lorsque le Chévrier, qui gardoit le plus prochain, & qui étoit couché à terre, remarqua que ses bêtes allongeoient le coû, & sembloient avoir en vûë quelqu'objet qui leur donnoit de l'étonnement. Il se léve, & aussi tôt qu'il nous eût aperçûs, se met à fuïr de toute sa force, s'imaginant en voyant deux hommes nûs sur le soir, venir du côté des Montagnes, que nous fussions enragez, comme nous l'avons sçû dans la suite: ses Chévres se mirent de même à la débandade. D'autres Bergers qui n'étoient pas loin de là avec des Moutons, ne sçavoient que penser de ce desordre; ils eurent pourtant assez de courage pour s'atrouper, & venir sept ou huit qu'ils étoient, reconnoître qui nous étions. Aussi-tôt que nous nous crûmes à portée, nous joignîmes les mains ensemble, & tâchions par toutes les marques possibles à leur donner de la compassion. Ils s'avancérent, & voyant que nous étions nûs & dénuez de toutes armes, ils vinrent jusqu'à quatre pas de nous, avec chacun un gros bâton à la main, & se mirent à nous parler. Je leur dis en Latin, en François & en Portugais, langage que j'avois assez bien apris par raport au tems que j'avois séjourné en Portugal, que nous étions deux Européens honnêtes gens, qui croyions en Dieu, en levant le doigt au Ciel, & frapant ensuite sur la poitrine. Mais quelques efforts & grimaces que je fisse, je connus bien à leur mine, que nous ne nous entendions ni l'un ni l'autre: de sorte que je me jettai à leurs pieds, puis me mettant à trembler & à étendre les mains, je tâchai de leur insinuër que j'avois froid, & que j'aurois fort desiré de me chauffer. Là-dessus ils entretinrent quelques momens, sans donner pourtant aucune marque qu'ils voulussent nous faire du mal. Enfin, après s'être bien consultez, ils nous firent signe de les suivre, & nous menérent chez un vénérable Personnage: qui après avoir jetté les yeux sur nous, commença par nous faire donner à chacun une grande Robbe qui nous couvroit depuis la tête jusqu'aux pieds, parce qu'il y avoit au haut un bonnet attaché, en forme de capuchon.

Il se mit ensuite à nous interroger par signes, d'où nous venions, si c'étoit de l'Orient, de l'Occident, ou de quelqu'autre partie de l'Univers. Nous lui répondîmes en notre Langue, & par les meilleures gesticulations dont nous étions capables, que nous n'étions ni Anges, ni Démons, pour être venus du Ciel ou des Abîmes, que nous étions des Animaux raisonnables comme lui, qui passant la Mer dans une Machine de bois d'une grandeur extra-ordinaire, avions néanmoins fait nauffrage à cent cinquante lieuës de-là: que de tout l'Equipage, nous avions cherché, trois que nous étions, un Asile, dans le dessein d'y passer le reste de nos jours; que l'un avoit péri en chemin de la maniére du monde la plus tragique, & ainsi du reste. Nous le priâmes ensuite d'avoir pitié de nous, de nous faire travailler, & de nous donner la vie. Je ne sçavois pas s'il comprenoit quelque chose de ce que nous lui disions, mais il parut du moins touché jusqu'à répandre des larmes. On nous donna à souper, & une heure après on nous montra un lit, où nous pouvions prendre du repos: tout cela se faisoit d'une maniére si honnête, que nous en étions charmez. Le lendemain ce fut une Comédie de voir le monde en foule venir de toutes parts pour nous voir; chacun nous regardoit avec étonnement, & personne ne pouvoit comprendre, d'où, ni par où nous étions venus à eux. Ces Visites durérent au moins quinze jours ou trois semaines. A force de les oüir parler, nous commençâmes à entendre quelques mots de leur Langage: le premier que nous retinmes fut celui de Mula, qu'ils avoient ordinairement coûtume de prononcer, lorsque levant les yeux ou le doigt au Ciel, nous proférions le Nom de Dieu. Nous aprîmes les termes de At, manger, Bɤskin, boire: Kapan, dormir: Pryn, marcher: Tian, travailler: Tɤto, oüi; Tɤton, non: & une quantité d'autres, que nous trouvâmes ensuite avoir la signification que nous avions conjecturé qu'ils devoient avoir au commencement. Ce qui nous donna une grande facilité à nous rendre cette Langue familiére, c'est qu'il n'y a que trois tems dans l'Indicatif de chaque Verbe; le Présent, le Parfait indéfini ou Composé, & le Futur: qu'ils n'ont point d'Impératif: que dans leur Subjonctif il ne se trouve que l'Imparfait & le plus que parfait premier, avec l'Infinitif & le Participe. Ils n'ont aussi que trois Personnes pour le Pluriel & Singulier tout ensemble. C'est ainsi, par exemple, qu'ils conjuguent le Verbe manger, At.

Indicatif présent.

Ata. Je mange, ou nous mangeons. Até. Tu manges, vous mangez. Atη. Il mange, ils ou elles mangent.

Parfait indéfini.

Atài. J'ai mangé, nous avons mangé. Atéi. Tu as mangé, vous avez mangé. Atηi. Il a mangé, ils ou elles ont mangé.

Futur.

Atàio. Je mangerai, nous mangerons. Atéio. Tu mangeras, vous mangerez. Atηio. Il mangera, ils ou elles mangeront.

Impératif & Infinitif.

At. Mange, Mangez, Manger.

Imparfait premier du Subjonctif.

Atàin. Je mangerois, nous mangerions Atéin. Tu mangerois, vous mangeriez. Atηin. Il mangeroit, ils ou elles mangeroient.

Plus que parfait premier.

Atais. J'aurois mangé, nous aurions mangé. Atéis. Tu aurois mangé, vous auriez mangé. Atηis. Il & elle auroit, ils & elles auroient mangé.

Le participe présent.

Ataiū. Mangeant.

De-là dérivent les mots.

Ataūs. Mangerie ou Cuisine. Ataiɤs. Manger ou Mangeaille. Atiɤ. Mangieur ou Cuisinier, &c. Atians.Mangeur ou qui mange, &c.

Leur Alphabet est composé de vingt Caractéres, sçavoir de sept Voyelles, a, e, i, o, u, η, ɤ (dont la sixiéme est proprement l'Aita des Grecs, & la septiéme vaut autant que la distongue ou) & de treize consones, b, d, f, g, h, k, l, m, n, p, r, s, t. Ces mêmes consones leur servent aussi pour les nombres, b, vaut 1. d, 2. f, 3. g, 4. h, 5. k, 6. l, 7. m, 8. n, 9. p, 10. pb, 11. pd, 12. &c. dp. vaut autant que deux fois dix, ou vingt, fp. trois fois dix ou trente. fb, 31. &c. pp. dix fois dix ou 100. r, 1000. pr, 10000. ppr, 100000. s, un million, ps, dix millions, pps, cent millions, ppps, mille millions, &c. en ajoûtant toûjours un p de plus.

Il faut encore remarquer que leurs Noms & leurs Verbes décrivent aussi les uns des autres, de la même maniére que nous avons en François, chat, chate, chatons, chatonner, &c. Leurs déclinaisons sont de même fort aisées. En voici un exemple.

Nominatif, Brol, le Mouton, Brolu, la Moutonne, ou Brebis, &c. Brolη, les Moutons, ou Brebis, &c.

Génitif, Brul, du Mouton, Brula, de la Moutonne, ou Brebis, &c. Brulη, des Moutons, ou Brebis, &c.

Datif. Brel, au Mouton, Brèla, à la Moutonne, ou Brebis, &c. Brelɤ, aux Moutons, ou Brebis, &c.

Ce qui est admirable, c'est qu'il n'y a aucune exception dans les conjugaisons & déclinaisons de cette Langue, & que d'abord qu'on fait les variations d'un Verbe, ou d'un Nom, on les fait aussi de tous les autres: & cette variation ne consiste qu'à ajoûter un A, à l'infinitif, pour en faire le présent de l'indicatif: comme de, At, on fait Ata: de Bɤskin, Bɤkina, &c. Et aux Noms, on ajoûte un A, au nominatif masculin, pour en faire un féminin, ou un η, lors qu'on veut le changer en pluriel commun. Comme l'exemple précédent le montre. D'où il est aisé de conclure qu'il n'est pas surprenant qu'au bout de six mois nous comprenions tout ce que l'on nous disoit, & que nous nous faisions de même entendre: mais revenons à notre premier sujet.

Quelques jours aprés notre arrivée, nous fûmes éveillez un matin par le tintamare extraordinaire que l'on faisoit dans la maison: nous nous levâmes pour voir ce que c'étoit, mais quoi que nous observassions jusqu'à la moindre de leurs démarches, nous ne comprenions rien a l'empressement qu'ils témoignoient, depuis le plus petit jusques au plus grand. Tout ce que nous pûmes faire fut de conjecturer, qu'il devoit y avoir du monde à dîner, parce que l'on massacroit beaucoup de Volaille, & que les viandes abondoient de toutes parts dans la cuisine. Sur les dix heures toute la Famille sortit: notre Patron, qui marchoit devant, portoit un grand Coq entre ses bras: nous le suivîmes avec les autres. En passant le Pont du Canal, nous vîmes que tous nos Voisins en faisoient autant que nous: en même tems ceux de l'autre côté de l'eau sortirent aussi, avec un Coq de chaque maison. Celui qui demeuroit vis à vis de nous, exposa le sien contre le nôtre: les autres firent de même, chacun ayant à faire à celui qui demeuroit de l'autre côté devant lui. Il n'est pas croyable avec quel courage & animosité ces Animaux se battoient. Tantôt l'un se jettoit en l'air, & venoit fondre sur le dos de son ennemi, dont il emportoit souvent toute une touffe de plumes. Un moment après l'autre se couchoit à terre & venoit surprendre sa partie sous le ventre, où il enfonçoit son bec le plus profondement qu'il pouvoit: ils biaisoient, ils caracoloient, & ne se le cédoient, ni en vigueur, ni en finesse, jusques à ce que le plus foible étant contraint de le céder au plus fort, tomboit, & que le victorieux l'ayant mis en piéces, se retiroit en chantant son triomphe. Le Combat du nôtre dura jusqu'à midi, celui de quelques autres avoit fini plûtôt; il y en avoit au contraire, qui n'achevérent qu'une heure aprés. Mon Hôte, dont l'Oiseau avoit été tué, alla prendre le Maître du victorieux par la main, le félicita de la Victoire, & l'amena chez lui: tous leurs enfans & domestiques ne tardérent guéres à les suivre. Ce qu'on avoit aprêté chez l'autre fut aporté à notre maison: on se mit à table, & je puis dire, que je ne m'étois trouvé de long-tems à une telle défaite. Nous eûmes assurément un repas de Roi, & on n'oublia pas d'y boire d'importance: le malheur étoit que nous ne les entendions pas.

Le lendemain nos gens ne furent pas moins alertes: aussi-tôt que le Soleil fut levé, ils sortirent tout autant qu'ils étoient; & tous les jeunes hommes du Canton, c'est à dire, l'aîné de chaque Famille, prirent un arbre haut, droit & poli, comme un mât de Navire, qu'ils allérent planter au milieu du Canal, dans un trou ou tuyau bâti de pierres au fond exprés pour cela; au bout du quel on avoit attaché autant de grosses cordes, qu'il y avoit-là de Ménages. Toutes ces cordes furent ensuite tenduës, & entortillées autour des différens arbres, qui étoient plantez au bord de cette eau: & afin qu'il n'y eût point de jalousie, ou aucun sujet de plainte, il y avoit à chaque corde un nœud à la même distance du mât. Au haut cet arbre, qui n'étoit pas à trente piez de distance de la superficie de l'eau, on avoit cloué un ais rond, sur lequel il y avoit un Aigle, dont les deux piez étoient attachez séparement avec de bonne ficelle, à deux crampons de fer, enfoncez bien avant dans le bois.

Quand tout fut prêt, on attendit qu'il fût deux heures après midi: alors les mêmes jeunes gens revinrent, se saisirent chacun d'une des cordes tenduës à l'endroit où il y avoit un nœud, & au premier signal que notre Hôte donna ils se mirent à grimper à qui mieux mieux. Les premiers qui arrivérent auprès de l'Aigle, tâchérent aussi-tôt de s'en rendre Maîtres, mais ils en furent parfaitement bien reçûs. Comme ils avoient les mains nuës & qu'il ne leur étoit pas même permis de les couvrir, ils furent obligez d'essuyer des coups de bec, qui les leur mirent tout en sang. Chacun n'avoit qu'une main, dont il se pouvoit servir pour attaquer, il falloit qu'il se tint ferme de l'autre. D'autre part, l'Aigle n'étoit pas lié si court, qu'il ne pût s'élever de la hauteur de deux piez au moins de son ais; ainsi, au lieu que le combat ne dût durer qu'un moment, comme je me l'étois figuré au commencement, je ne voyois point d'aparence au bout de deux heures, d'en voir la fin de tout le jour. Quelques vigoureux que fussent les attaquans, la situation où ils étoient étoit trop violente; il étoit impossible qu'ils pussent tenir long-tems. Les uns se reposoient le mieux qu'ils pouvoient, les autres se laissoient tomber dans l'eau, où ils étoient pourtant d'abord secourus par des gens qui se tenoient exprès à portée, dans de petites Barques, pour les joindre. Enfin, c'étoit un remu-ménage enragé, & je croi qu'il étoit autour de six heures, lors qu'un de la troupe s'étant saisi adroitement de l'Aigle, lui cassa une jambe de ses dents. Un autre qui là-dessus le poussa lui fit lâcher prise, sous peine de faire la culbute, empoigne l'Animal des deux mains, & se jette à corps perdu, à bas de la corde. Sa pesanteur étant jointe à ce grand effort, l'Aigle fut démembré, la cuisse qui étoit attachée demeura penduë à l'arbre, & le jeune homme tomba dans l'eau avec la Proye entre ses bras. Les assistans jettérent à cette chute des cris redoublez de réjoïssance, ni plus ni moins, que s'il se fut agi du Salut de tout le Public. Ceux qui avoient été mouillez allérent changer d'habits, & se rendirent bien-tôt après chez le Victorieux où chacun lui fit son compliment. Ils soupérent-là ensemble, & passérent une partie de la nuit à se divertir, pendant que les Péres de Famille se traitoient aussi réciproquement, & faisoient ce que l'on peut apeller chére entiére. Le troisiéme jour se passa encore en jeux, en danses, courses & agréables divertissemens.

Nous ne savions ce que tout cela signifioit, mais nous vîmes ensuite qu'ils observoient dans tout le Royaume, les mêmes Cérémonies tous les Ans, à la pleine Lune, qui précéde le Solstice du Capricorne: & que le jeune homme qui emporte l'Aigle, a cette Année-là le choix de toutes les filles du Canton, en cas qu'il se veuille mettre en Ménage; de sorte que pas une ne se peut marier à un autre sans sa permission, qu'il ne refuse pourtant guéres; ainsi l'on peut dire que tout cela ne se termine qu'à une simple formalité, & un honneur singulier pour le triomphant. Aux autres pleines Lunes de toute l'Année, sans exception, ils font aussi battre des Coqs, se promenent en Gondole l'Eté, en Traîneau sur la neige l'Hiver, & prennent pendant deux jours, tous les innocens Plaisirs dont ils sont capables; hormis celui de l'Aigle planté sur le mât. Le reste du mois chacun est à sa besongne; & il n'y a absolument point d'autres Fêtes.

Tout ce tems-là s'étant écoulé sans rien faire, nous fîmes connoître à notre Patron que nous serions ravis d'avoir de l'occupation: on ne fit au commencement pas semblant de nous écouter, mais voyant que nous insistions à vouloir être employez, on nous donna de la Laine à nétoyer, à laver, à battre & à carder, ne sachant point que nous fussions propres à autre chose. Nous fûmes bien-tôt las de ce métier là: La Fôret, qui étoit Horloger de sa Profession, auroit mieux aimé tenir une lime à la main, & travailler au mouvement d'une Montre; mais il n'y avoit point de telles machines dans ces quartiers-là, & on auroit eu de la peine à leur en donner si-tôt une idée. S'étant aperçûs de notre mécontentement, on voulut se servir de nous pour la manœuvre d'une petite Flote.

Comme il y avoit vingt-deux maisons dans notre canton ou Village, ainsi que j'en ferai la description dans la suite, cet Equipage devoit consister en vingt-deux Bâteaux. Chaque Pére de Famille fit équiper le sien, & y mettre les provisions nécessaires à quatre personnes, pour un Voyage de trois semaines. On arrangea dans ces Barques de toutes les sortes de Denrées ou Marchandises que l'on savoit être propres pour aller à la Traite: comme, par exemple, des cordages, des poulies, des brouettes, des haches, des pêles, des hoyaux, des bêches & autres instrumens propres à remuër la terre: mais principalement des robes, & des habillemens faits de laine ou de toile. Nous étions alors dans le mois de Décembre, & par conséquent au cœur de l'Eté, & dans la plus belle Saison de l'Année. Comme les Boucs sont extrêmement grands dans ce Païs-là & que leur force égale assez celle de nos Chevaux, on s'en sert pour la plûpart des Voitures: chaque Bâteau en avoit quatre, dont la moitié tiroit pendant deux heures ou environ, les autres mangeoient cependant, & se reposoient dans la Barque. Lors que leur tems étoit revenu on abordoit & on les mettoit de nouveau à terre, & ainsi alternativement durant quinze ou seize heures de tems tous les jours, ce qui étoit à peu près, depuis le lever jusqu'au coucher du Soleil. La nuit se passoit dans le repos ou dans l'inaction, car alors on faisoit alte.

Il étoit impossible que nous pussions nous souler, mon Camarade & moi, de voir la beauté de ce Païs enchanté, & les richesses dont la Terre étoit couverte. Les Vergers étoient ornez de beaux arbres chargez, les uns de Fleurs, les autres des plus excéllens Fruits du monde: les Campagnes couvertes de Froment, d'Orge & d'autres Grains: les Prairies herbeuses remplies de Chévres & de Moutons d'Une taille extraordinaire (car pour des Chevaux & des Vaches je n'y en ai jamais vû) & tout cela d'une propreté, d'un ordre & d'une régularité qui nous enchantoit.

Tout le Païs, aussi loin qu'il s'étend, ce qui va, comme nous l'aprîmes dans la suite, à cent trente lieuës Françoises, d'Orient en Occident, & de quatrevingt au moins, du Nord au Sud, est divisé par Cantons ou villages. Ces Cantons ont la figure d'un quarré parfait, dont les Faces sont environ longues de mille cinq cens Pas, ou d'une mille & demie d'Italie, environnez tout à l'entour, ce qui les sépare les uns des autres, d'un Canal tiré à la ligne, large de vingt Pas & d'un Chemin Royal de chaque côté de vingt-cinq, où il a y deux rangs d'arbres au milieu, qui font une Allée de vingt-cinq Piez ou cinq Pas géométrique, afin d'avoir les bords libres, pour la comodité des Animaux que l'on employe à tirer les Bâteaux.

Chaque Canton est encore divisé par le milieu d'un fossé de vingt pas, & d'un chemin de part & d'autre, de vingt-cinq, avec des arbres plantez aussi de la même maniére. La longueur de ces chemins ou demi Villages, contient onze Habitations, de chacune plus de cent trente pas géométriques de front, sur sept cens ou environ de profondeur, qui sont aussi séparées par de petits fossez de cinq Piez, paralléles au moindre côté de chaque demi Canton. A la tête de chacune de ces Habitations, ou du côté du fossé qui divise le Village en deux portions égales, il y a une maison d'un étage de haut, mais large de soixante Piez, avec une allée au milieu, de laquelle on peut aller dans toutes les chambres, étables, granges & autres apartemens. La raison pour laquelle ils n'ont point de chambres hautes, vient de ce qu'ils sont sujets, quoi qu'assez rarement, à des vents violens, qui jetteroient leurs maisons par terre, car ils ne les bâtissent pas fort solidement.

Tout cela étant, disposé de la maniére que je le viens de dire, il est aisé à comprendre qu'il y a dans un Canton vingt-deux habitations ou maisons, lesquelles sont situées vis-à-vis l'une de l'autre, toutes d'une même largeur & hauteur, onze d'un côté du canal, & onze de l'autre. A chaque extrémité de cette eau, de côté & d'autre, il y a des Ponts, tant pour la communication des deux demi-Villages, que pour passer de l'un Village à l'autre; il y en a encore un au milieu de chaque Canton: ils sont faits de pierres de taille les uns & les autres, d'une très-belle Architecture, & parfaitement bien entretenus. De ces vingt-deux Familles, il y en a de deux distinguées: l'une est celle du Papɤ ou Prêtre, & l'autre celle du Kini ou Juge du Canton, qui sont au milieu devant le Pont, & à l'opposite l'une de l'autre: & ces maisons seules ont sur le derriére un Apartement de la largeur de toute la maison, qui servent, l'un d'Eglise, l'autre de Palais ou Sénat. Mais nous aurons peut-être occasion de parler encore de ceci autre part: revenons à notre Voyage.

Nous restâmes neuf jours en chemin, & quand nous fûmes à sept ou huit lieuës de l'endroit où nous devions aller, nous commençâmes à découvrir le Païs haut: On ne voyoit delà que des Montagnes, qui sembloient monter jusques dans les Cieux, & dont le sommet nous éblouïssoit par la blancheur éclatante de la neige, dont ces grandes masses sont couvertes toute l'année. Le Canal où nous étions finissoit à deux petites lieuës de ces Hauteurs; il falut s'arrêter-là. Une partie de notre monde resta dans les Bâteaux, l'autre se mit en chemin pour aller jusqu'aux Montagnes. Avant que d'y arriver il nous falut traverser une très-belle Forêt.

Le charivari & tintamare continuel que nous entendions, à mesure que nous avancions, me fit plus d'une fois penser à Vulcain & à ses Cyclopes. Tout l'air retentissoit de grands coups de marteau, & l'on eut juré en effet que nous n'étions qu'à trois pas de la boutique du Mont-Gibel, ou de l'Enclume de Brontes, de Pyracmon, & de Steropes. Nous ne fûmes pas tout à fait trompez dans nos conjectures: les hommes que nous découvrîmes bien-tôt après, n'avoient pas mal la mine de Géans & de Démons: il y en avoit parmi d'une taille monstreuse, d'autre velus comme des Ours; & pas un qui ne fut plus noir qu'un Charbonnier des Mines d'Ecosse.

Ceux de notre Troupe s'adressérent aussi-tôt à un Directeur, pour lui dire le Canton d'où nous venions, qui étoit le troisiéme de la premiére Ligne, nommé Riɤs; car c'est au nombre, & par un semblable nom qu'on les distingue les uns des autres. Ils lui, déclarérent aussi quelles sortes de Marchandises nous avions aportées, & ce que nous désirions de remporter. Ensuite ils nous présentérent à lui, mon Camarade & moi, aparemment pour le prier de nous faire conduire par tous les endroits qu'il croyoit dignes d'être vûs par des gens qui n'avoient jamais été-là. Aussi-tôt il donna ordre à un de ses Estafiers de nous accompagner par tout. Cinq de notre Compagnie se joignirent à nous.

La premiére chose qu'il nous fit voir fut un gouffre large & d'une profondeur immense. C'étoit une Mine de Fer, où l'on avoit travaillé depuis des milliers d'Années, & dont on avoit tiré tant de matiére, que cela avoit formé d'autres Montagnes proche de-là. En décendant dans ce creux à gauche, il y avoit un Escalier que les Ouvriers avoient pratiqué dans le Roc, à mesure qu'ils creusoient: mais quoi que les marches en fussent larges & aisées, j'aurois fait beaucoup de difficulté d'y décendre. Sur le devant ils avoient fait une Machine de bois où ils avoient fait un gros Sommier qui avançoit, & auquel ils avoient attaché une Poulie de trois Piez de diamétre, qui servoit à tirer la Mine d'environ la moitié du creux, où l'on avoit fait une Plate-forme, d'où d'autres Ouvriers la tiroient du fond, par le moyen de quelques Paniers, que ceux qui étoient en bas remplissoient à mesure qu'il en décendoit. A droite, au contraire, personne ne travailloit; tout paroissoit y être en desordre, & notre Guide voyant que je me penchois pour en considérer les irrégularités, me fit entendre par signes, & du mieux qu'il pût, qu'il n'y avoit que cinq mois qu'un gros quartier de la Montagne, que l'on avoit peut-être trop creusée au dessous, de ce côté-là, s'étoit détaché, & avoit en tombant, écrasé trois cens soixante personnes qui y travailloient.

Après que nous eûmes examiné cet endroit-là, il nous mena vers un autre, d'où l'on tiroit de la même maniére, du Charbon de terre, mais qui est beaucoup plus gras que celui que l'on trouve en Angleterre, & même que la Hoüille du Païs de Liége, puisqu'il dure un jour entier, & que ceux qui en brûlent n'en mettent au Foyer qu'une fois toutes les vingt-quatre heures.

Entre ces deux Mines il y avoit un Etang d'Eau minerale, qui bouilloit continuellemment: ils s'en servent à nétoyer toutes les ordures de leurs corps, de leurs habits & de leurs ustencilles; mais on ne sauroit l'employer à cuire les Viandes, parce qu'elle leur donne un trop mauvais goût. Le Fer qu'ils trempent dans cette Eau chaude, devient d'une dureté impénétrable, & est beaucoup plus propre que notre meilleur Acier à faire des Ressorts. Je n'avois jamais trouvé de difficulté à comprendre comment les Eaux minérales d'Aix-la-Chapelle peuvent avoir le degré de chaleur qu'on leur attribuë, parce qu'on les fait passer par de longs Conduits soûterrains, où il abonde sans doute, des entrailles de la terre, des parties bitumineuses & sulfureuses, qui étant elles-mêmes dans une grande agitation, leur communiquent en passant, une partie de leur mouvement; mais ici, je ne voyois absolument rien de semblable. Un petit Lac, où l'eau croupit, & où pour supléer aparemment à ce qui s'en dissipe, tant par les exhalaisons, que pour l'usage de ceux qui en tirent, il distille d'un Tuyau de pierre, que la Nature semble avoir fait exprès pour cela, un filet de la grosseur du petit doigt, d'une Eau claire comme cristal, & qui bien loin d'être chaude, est plus froide que le Marbre: ce qui me faisoit croire qu'il devoit y avoir un terrible Foyer d'esprits là-dessous.

Nous allâmes aussi voir ceux qui séparoient les parties de Fer de la Mine: les Fourneaux où ils le fondent, & les Forges où ils le travaillent ou mettent en barre, pour être travaillé ailleurs: mais tout cela étoit si semblable à ce qui se pratique en Europe, que je n'ai pas crû en devoir faire ici la description. Je compris fort bien, par ce qu'ils me dirent en suite, que toute cette chaîne de Montagnes, qui sert de Barriére à ce beau Païs, est proprement le Magasin d'où ces Peuples, tirent une partie de leurs Richesses, & des choses qui sont pour la plupart utiles dans la Société; comme des Pierres pour bâtir, d'autres pour faire de la Chaux, du Sel, qui quoi que différent du nôtre, ne laisse pas d'être fort bon; de l'Etain très-fin, du Cuivre rouge, mais en fort petite quantité, & encore coûte-t-il beaucoup de peine, & la vie de bien des hommes.

Pendant que je m'occupois à considérer toutes ces Curiositez, nos gens travailloient à faire débarquer leurs Marchandises, à les troquer, & à se charger de celles qu'ils avoient ordre de prendre en la place: ce qui se fait par des Traîneaux, ou de petites Charettes plates & longues, tirées par deux, trois, quatre & jusques à dix Boucs à la fois, ou par des Porte-faix, & à quoi l'on employe tant de gens, que cela est expédié en fort peu de tems, quoi qu'il y ait tant de chemin à faire; de sorte que nous ne fûmes pas-là deux jours entiers. Nous amenâmes notre Guide à nos Barques, où nous le traitâmes de notre mieux, & le fîmes tant boire, qu'au premier pas qu'il fit pour s'en retourner, il se laissa tomber de son long, & se blessa même à l'épaule, de maniére que la douleur qu'il en ressentit, lui arracha de la bouche le Nom de Christ. Je demeurai surpris à cette expression, & j'aurois bien voulu savoir d'où il avoit apris à connoître le Sauveur du monde: mais faute de savoir la Langue, il falut borner ma curiosité à courir le relever, & à voir que le mal qu'il s'étoit fait n'étoit pas fort dangereux, jusques à ce que je fusse en état de m'en informer.

Comme nous étions sur le point de démarer, pour nous en revenir chez nous, il me vint dans l'esprit, que si au lieu de prendre notre route par le même Canal où nous étions venus, nous allions passer dans un autre, éloigné de deux ou trois Cantons de celui-là, peut-être verrions-nous des nouveautez qui nous feroient du plaisir, & récompenseroient le tems perdu, & la peine que nous aurions prise. Je communiquai ma pensée à La Fôret, & nous fîmes tant lui & moi, que nous nous fîmes comprendre aux autres. Les bonnes gens étoient si honnêtes, qu'ils consentirent sans hésiter à notre proposition. Là-dessus nous passâmes du côté d'Occident: mais lors qu'il fut question d'atacher les boucs, qui dévoient tirer notre Bâteau, le plus vieux, qui avoit, au dire de celui qui les menoit, quarante-deux ans, & qui avoit fait je ne sai combien de fois ce chemin-là, voyant qu'on s'écartoit en quelque façon de la route ordinaire, se mit à faire le diable à quatre: il fut impossible au Guide de le retenir, il fit tant de sauts & de cabrioles, qu'il rompit la corde dont on le tenoit, & se mit à fuir de toute sa force. Vingt personnes s'empressérent de courir après, qui crioient à gorge déployée qu'on l'arrêtât. Les voix ayant passé de l'un à l'autre, & quelqu'un s'étant mis en devoir de lui vouloir faire rebrousser chemin, ce fougueux animal se jetta au beau milieu de l'eau. Les bords font-là extrémement hauts & escarpez, il n'y avoit aucun moyen pour lui d'y grimper. Notre Guide ayant apris cette chute, y courut avec trois ou quatre autres, pour voir s'il n'y auroit pas moyen de ravoir son Bouc, & apercevant de loin qu'il nageoit le long du talut, il le devance de quelques pas, se baisse tout doucement, & justement comme il passoit, lui jette un nœud coulant sur la tête, & l'atrape par les cornes. En même tems le Bouc prend l'épouvente, il s'élance de l'autre côté, & tire notre homme après lui, tant parce que la corde s'étoit, je ne sai comment, entortillé autour de son corps, qu'à cause qu'il aima mieux se laisser entraîner que de lâcher prise: aussi-tôt l'alarme redouble, on y court de toutes parts, & pendant que l'on s'occupoit avec empressement à secourir notre Camarade, la Bête cependant avança jusqu'à l'une des montées du Pont prochain, par où elle regagna terre & prit soin de s'éclipser, de maniére que personne ne la voyoit plus, & que nous ne savions absolument ce qu'elle étoit devenuë. J'enrageois en mon particulier de cette perte, j'aurois voulu pour un doigt de ma main m'être tû, parce que j'apréhendois que mon Patron ne nous en regardât de mauvais œil, & ne s'en vengeât sur ceux qui avoient eu la complaisance de nous écouter. Nous ne laissâmes pourtant pas pour cela de poursuivre notre pointe, malgré la résistance que quelques autres Boucs faisoient, ce qui ne dura pourtant qu'un moment, car dès que les premiers furent bien en train d'aller, les autres les suivirent comme des Agneaux. Mais cela ne nous profita de rien dans notre Voyage: le Païs est tellement uniforme, qu'il vaut autant n'en avoir vû qu'une partie, que de s'amuser à parcourir le tout. Il n'y avoit proprement de diversité à remarquer que dans les visages des hommes, comme par tout ailleurs; & quand même il y auroit eu quelque plaisir à prendre, l'inquiétude où nous étions, nous auroit empêché d'y participer. Mais nous fûmes bien étonnez à notre arrivée, lors que nous aprîmes que le Bouc étoit à l'Ecurie depuis huit jours: cet habile Courier avoit franchi le chemin en trente-cinq heures. Une si agréable nouvelle dissipa entiérement notre chagrin, & nous rîmes tout notre sou à force d'en voir rire les autres.

Le lendemain on déchargea les Bâteaux: tous les Habitans du Canton se trouvérent-là. Le Juge fit aporter la Facture des Denrées que l'on avoit aportées, ayant tout bien examiné, il fit porter à chacun des Intéressez ce qui lui apartenoit; ce qui se fait avec tant d'ordres, qu'il est impossible qu'il se perde la moindre chose. Pour récompense de cette peine, chaque Ménage lui envoye le jour d'après, un plat du meilleur Poisson qui se pêche dans leurs Eaux, dont la moitié se consomme chez lui, & l'autre dans le Logis du Prêtre, où les Péres de Famille Vont leur aider à le dépêcher. C'est un honneur pour ces Messieurs; mais ils le payent chérement, puisque tout ce qu'ils peuvent conserver de ce Poisson, ne vaut pas la moitié de la sausse que la générosité veut qu'ils y ajoûtent.

Enfin, tout cela prit fin, & il fut question de retourner à notre besogne; non pas que personne nous en fit le moindre semblant, qu'au contraire, nous voyions fort bien que l'on ne se foucioit guéres, que nous nous mêlassions de rien, mais parce que nous ne voulions pas être-là comme des fainéans, quoi que nous eussions bien voulu que l'on nous eût employez à autre chose. La Forêt, qui étoit encore plus las que moi de travailler à la Laine, tacha de faire comprendre à notre Hôte, qu'étant Horloger de sa Profession s'il vouloit lui fournir les Métaux & les Instrumens nécessaires, il lui feroit une Machine, qui indiqueroit & sonneroit les heures, en telles parties du tems qu'il lui plairoit, & que tous les Habitans du Village entendroient. Pour moi, qui ne pouvois leur être d'aucun secours par ma Chirurgie, à cause que les Herbes de ce Païs-là différent pour la plûpart, des nôtres, qu'il y a peu de Minéraux, & qu'ils haïssent mortellement la Saignée; tout ce que je pouvois faire, fut d'aplaudir à ce que mon Camarade disoit, dans l'espérance de travailler avec lui au même Ouvrage.

Cette Proposition parut merveilleuse au Juge, qui envoya querir le Prêtre pour la lui communiquer sur le champ. Ils avoient en effet ouï parler de nos Horloges, mais ils ne s'en étoient formé qu'une idée assez confuse, & personne n'en avoit vû jusqu'alors: ainsi ils nous priérent instamment d'y mettre la main aussi-tôt que nous voudrions, & de n'y rien épargner; d'autant plus que leur maniére de diviser le tems, est méchanique, & extrêmement pénible. Ils prennent un bout de ficelle, à l'extrêmité de laquelle ils passent une Balle d'Etain, ils attachent l'autre bout de cette corde au plancher, de sorte que cela leur sert de Pendule, qui est longue de trois Piez un sixiéme ou de trente-huit pouces, & l'ayant mise en mouvement, ils comptent jusques à sept mille deux cens Vibrations, qui à cause de la longueur de la corde, font justement autant de Secondes, & par conséquent la douziéme partie d'un jour naturel, ou deux de nos heures. Je dirai ailleurs de quelles gens ils se servent pour compter ces Vibrations, & pour aller crier l'heure par tout le Village, de même que cela se pratique en bien des endroits de l'Europe, pendant la nuit, & particuliérement en Hollande, où ils payent pour cette fin, des Hommes qu'ils apellent Clappermans. On nous donna donc les matériaux nécessaires pour notre travail. La Forêt commanda une partie des Outils dont nous avions besoin, & lui-même fit les autres. Enfin, nous mîmes la main à l'œuvre, mais non pas d'une maniére à nous fatiguer, puisque nous n'achevâmes notre Horloge qu'au bout environ de dix-sept mois.

Personne ne sauroit croire avec quelle admiration tout le monde nous regardoit. On ne pouvoit comprendre comment il étoit possible que cette Machine allât seule, & sonnât toutes les heures du jour. Comme dans ce tems-là nous nous étions tellement perfectionnez dans la Langue du Païs, que nous nous expliquions avec autant de facilité qu'en François, nous leur dîmes qu'il faloit faire bâtir un petit Clocher sur la maison du Prêtre ou du Juge à la maniére des Européens, afin d'y mettre cette Horloge, d'où chacun l'entendroit sonner. Ce qui fut dit, fut exécuté: les plus lents s'empressoient à suivre nos Ordres, & bien des gens ne cessérent de travailler avec nous, jusques à ce que notre Ouvrage fut au lieu où nous l'avions destiné.

Mais pour en revenir aux Personnes dont on se sert pour avoir soin des Pendules, & avertir les autres de la partie du jour où ils sont, il faut savoir que jusqu'alors on n'avoit encore jamais condamné personne à perdre la vie. Les Crimes y sont défendus, & les Criminels punis, mais point à mourir. Ils s'imaginent que la vie de l'homme dépendant uniquement de Dieu qui la lui à donné, il n'est pas en notre puissance de lui ôter, pour quelque cause que ce puisse être, non pas même pour avoir tué son pére & sa mére. J'avois beau leur dire que c'étoit une maxime, que presque tout le Genre humain observoit, & que notre Loi, que nous croyons avoir été dictée de Dieu lui-même, le commandoit expressément: tout cela ne faisoit que les aigrir & leur donner de l'horreur pour des gens qu'ils ne connoissoient pas, mais qu'ils croyoient indignes de la lumiére. Il n'est pas vrai-semblable, disoient-ils, qu'un homme qui en tuë un autre, soit dans son bon sens; ce seroit faire outrage à tous ceux de son espéce que de le penser. Mais quand il se rencontreroit des gens assez extravagans & cruels, pour priver leur prochain d'une vie qu'ils ne leur ont point donné, il en faudroit laisser la vengeance à l'Esprit universel, (c'est ainsi qu'ils apellent Dieu) & ne pas anticiper sur ses Droits, en imitant leur barbarie, sous le prétexte spécieux d'observer des Loix Divines, qui ne sont au fond que des Ordonnances d'un Tiran dénaturé. Chaque homme, lors qu'il s'agit de former une Société, peut transférer à un autre, comme à un Prince ou Souverain, le droit & l'autorité, que la Nature lui a donnée sur lui-même: mais il ne peut pas lui donner aucune puissance sur sa vie. C'est Dieu qui, par le moyen de nos péres & méres, nous a faits sans notre participation: & puisque nous n'avons en aucune maniére du monde contribué à notre être, il est juste & légitime de laisser à ce même Dieu, le droit qu'il a de nous défaire; & nous borner à mettre la main sur les autres Animaux, qu'il semble avoir laissez à notre disposition.

Suivant ces Principes, ils se contentent d'imposer à un chacun la peine qu'ils croyent la plus proportionnée à son délit. Le blasphême contre Dieu, est le péché le plus énorme parmi eux: ceux qui le commettent sont sans miséricorde, condamnez pour leur vie à travailler au fond d'une Mine obscure, où la lumiére du Soleil ne sauroit atteindre. Les Meurtriers, les Adultéres, les Paillards & les grands Larrons, sont à peu près traitez de la même façon: Les uns travaillent en bas, les autres en haut: il y en qui sont pour dix Ans, d'autres pour plus ou moins, suivant que le Crime est agravant, & que la personne est âgée & intelligente. Les pécadilles se punissent avec moins de sévérité: & ceux qui les commettent sortent rarement du Village. On employe les uns à la Pèche, à faire & racommoder des Filets, ce qui les occupe beaucoup, parce que leurs Eaux sont poissonneuses & qu'ils mangent quantité de Poisson: les autres ont soin des Allées & des Arbres, quelques-uns nettoyent les Canaux. Les Filles & les Femmes prennent garde aux Pendules, d'où elles sont relevées tous les demi jour; & les jeunes Garçons vont crier les heures: ce qui se fait depuis que le Soleil est parvenu à leur Méridien jusques à ce qu'il y revienne. Et tout cela pour un certain tems, après lequel ils sont remis en liberté.

J'ai dit tantôt que le Blasphême est le plus sévérement puni; cela me donne occasion à présent de dire deux mots au sujet de ce misérable, qui après nous avoir servi de Guide aux Mines, avoit proféré le Nom de Christ en tombant, comme pour l'apeller à son secours. Lors que je me vis en état de causer avec tout le monde je ne laissois guéres passer d'occasions sans me faire instruire des choses que je desirois de savoir. Un jour je racontai à notre Patron les circonstances du Voyage que nous avions fait aux Montagnes; & ayant fait mention du personnage, & de ce qu'il avoit dit, je lui demandai s'ils connoissoient un Christ parmi eux? Il me répondit, qu'il y avoit trois ou quatre cens Ans qu'il étoit venu plusieurs personnes dans leur Païs, à peu près pour les mêmes raisons qui nous y avoient menez: que le dernier qui s'y étoit rendu avoit été un Homme grave, habillé d'une longue robbe, & en un mot, de telle maniére, qu'il me fut aisé de remarquer que ç'avoit été un Moine de quelque Ordre Mandiant. Cet Homme, poursuivit-il, avoit de l'esprit & étoit même Savant: il aborda en un Canton un peu éloigné de celui-ci, mais il n'y resta pas long-tems. D'abord qu'il entendit un peu notre Langue, il se mit sur le pié de changer souvent de Village: mon Bisayeul, à ce que m'a raconté mon Pére, l'avoit logé ici plusieurs fois, & avoit pris beaucoup de plaisir à l'entendre discourir. Il ne faisoit que prêcher la Morale à tout le monde: souvent il les entretenoit d'une Résurrection & Immortalité bien-heureuse après cette vie. De plus, il soûtenoit que Dieu avoit un Fils, engendré de sa propre Substance long-tems avant le monde, qui s'étoit manifesté aux hommes depuis quelques Siécles, étant né d'une Fille Vierge, ou qui n'avoit, si vous voulez, jamais connu aucun homme. Que cet Homme-Dieu avoit conversé parmi le Genre-humain, qu'il avoit souffert la mort comme un Brigand, pour mériter par-là la Vie éternelle au reste des hommes, qui vouloient bien embrasser sa Foi: & qu'enfin, ce Personnage, qui s'apelloit Christ, s'étoit lui-même relevé d'entre les morts, & s'étoit assis aux Cieux à la main droite de son Pére, pour gouverner avec lui le Ciel & la Terre jusques à la fin du Monde. Comme cette Doctrine flâte beaucoup, il trouvoit aussi bien des gens qui prenoient un plaisir singulier à l'entendre; d'autres s'en scandalisoient. Cela vint jusqu'au oreilles du Roi. On le fit venir à la Cour, & après l'avoir bien examiné, il fut condamné comme le dernier des Blasphêmateurs, à aller finir ses jours au fond d'une Mine, où il mourut quelque tems après. Et autant qu'il avoit à tout bout de champ le mot de Christ à la bouche, quelques-uns de ceux qui travailloient avec lui l'imitoient; & ce que vous m'avez raconté de votre Guide, continua-t'il, est une marque certaine que cela a passé jusqu'à nous.

Quoique ce discours m'allarmât, je ne pûs m'empêcher de lui dire, que j'avois la même croyance que cet homme, que les Préceptes de la Religion que je professois me portoient à cela, & que j'étois surpris que des Personnes aussi sages & autant charitables qu'ils l'étoient, avoient pû se résoudre à traiter si inhumainement un pauvre Religieux, que le Ciel leur avoit envoyé sans doute pour leur Salut. La Politique, me répondit mon Hôte, y a eu peut-être la meilleure part. Les Princes n'aiment point les grands changemens dans le Culte, de peur que leur Personne n'en souffre, ou que cela ne soit préjudiciable au Gouvernement. Mais il est sûr aussi que vos Sentimens répugnent en bien des endroits, & que ce Christ sur tout excite à la Révolte, & embarasse prodigieusement la Raison. J'avouë, lui dis-je, que c'est un Mystére incompréhensible; nous le croyons pourtant, & nous le croyons avec d'autant plus de confiance & de fermeté, que nous voyons qu'il nous est avantageux de le croire; parce que cela influë dans l'économie du Salut: outre que c'est une vérité, dont mille témoins oculaires ont rendu témoignage, & que Dieu lui-même nous a révélée.

Il faut de bonne foi, reprit le Juge, que vous habitiez des Climats bien fortunez, puis que la Divinité s'y communique ainsi aux hommes: ou il faut, pour mieux dire, que les Gens de votre Monde soient bien vains & présomptueux d'avoir l'impudence de publier hautement, que l'Esprit universel s'abaisse jusqu'au particulier, & se familiarise avec un Ver de terre. Cela me paroît insuportable, & si ce même Dieu prenoit le moindre intérêt à sa gloire, il ne manqueroit pas de punir rigoureusement votre orgueil. Mais avant que je m'engage plus avant avec vous dans ce Discours, dites moi, poursuivit-il, je vous prie, comment cette Révélation se fait? Dieu vous parle-t-il directement lui-même, employe-t-il le Ciel, la Terre, ou quelqu'autre Créature pour cela? de quelle maniére s'y prend-il?

Je ne sai, lui dis-je, s'il vaut la peine de vous entretenir de cette matiére: je vous voi si éloigné de nos Sentimens, & si peu disposé à donner la moindre croyance à nos Dogmes, que j'ai peur que votre incrédulité n'excite votre couroux, & que cela ne m'attire des affaires. Vous n'avez rien à craindre, repartit-il, je suis votre Ami, & honnête Homme; je vous laisserai dire tout ce que vous voudrez, & je me conserverai simplement le Droit d'en juger à ma fantaisie. A cette condition, lui répondis-je, je veux bien vous en dire le peu que mon âge, mon éducation & mon art, m'ont permis d'en aprendre. Mais de peur de prendre les choses de trop haut, ou que je vous entretienne de ce que vous savez peut-être mieux que moi: dites-moi, s'il vous plaît, auparavant, quels Sentimens vous avez de Dieu, du Monde, de l'homme & de son origine, aussi-bien que de sa dépendance, & de ce qu'il doit attendre après cette vie.

Vous avez raison, reprit le Vieillard, je m'en vai vous satisfaire, pour ce qui me touche en particulier: il est impossible que ma confession soit générale, puisqu'il n'y a peut-être pas moins d'hommes que d'opinions. Je croi une Substance incréée, un Esprit universel, souverainement Sage, & parfaitement bon & juste, un Etre indépendant & immuable, qui a fait le Ciel & la Terre, & toutes les choses qui y sont, qui les entretient, qui les gouverne, qui les anime; mais d'une maniére si cachée & si peu proportionnée à mon néant, que je n'en ai qu'une idée très-imparfaite. Cependant, voyant la nécessité de son Existence, & la dépendance où nous sommes à son égard, nous croyons être dans une obligation indispensable de lui rendre nos hommages & nos adorations, de ne parler de lui qu'avec respect, & n'y penser même qu'en tremblant; ce qui fait la principale partie de notre Culte. L'autre est de lui rendre continuellement nos Actions de graces pour tous les biens qu'il nous a faits, sans aucune prétention pour l'avenir, & bien moins aprés la mort, puisqu'alors, n'existant plus, nous n'aurons absolument plus besoin de rien. Et c'est pour cette fin que nous nous assemblons tous les matins chez notre Prêtre, comme vous en avez été plusieurs fois témoin depuis que vous êtes parmi nous.

Il est vrai, lui repartis-je, que vous êtes fort ponctuels à donner à Dieu une heure de votre Dévotion tous les jours de l'Année sans interruption, en quoi certes vous êtes beaucoup à louër: mais je trouve étrange que vous rejettiez entiérement la Priére, & que vous ne fassiez aucune distiction entre les jours: car pour nous, nous en employons six à nos Affaires domestiques, & donnons le septiéme à Dieu, & aux Exercices de notre Religion.

Nous ne pensons pas, reprit-il, qu'un jour soit en rien plus excellent que l'autre; ils sont sans doute tous égaux: & quoi que nous ne soyons qu'une heure le matin dans nos Eglises, nous ne laissons pas de conscrer à Dieu le reste de la journée, de méditer à chaque moment, sur sa Grandeur, & d'admirer sa Bonté envers toutes ses Créatures. Et pour ce qui est de le prier, cela est absolument inutile; outre que ce seroit comme lui vouloir faire violence; car étant immuable de sa nature, il est évident qu'il ne sauroit souffrir aucune ombre de changement.

Ici l'on vint avertir le Juge, que le Timnɤ, c'est à dire, Satrape, Intendant ou Gouverneur, étoit-là pour recevoir le Tribut du Canton. Nous avons déja remarqué que chaque Village consiste en vingt-deux Familles, qui sont gouvernées par un Baillif: dix Cantons font un Gouvernement, dont le plus ancien des Baillifs est Timnɤ & Président des neuf autres, dans les Assemblées qu'ils tiennent pour exercer la Justice, & régler la Police dans ces dix Villages-là. Outre cela, il y a la Cour Souveraine, où de dix Gouverneurs on en députe un tous les Ans une fois, qui s'assemblent pendant vingt jours ou plus, & jamais moins. Le Roi préside à cette illustre & nombreuse Assemblée, où il se conserve les Droits de Régale, & où l'on peut apeller de tous les autres Tribunaux, lors qu'il s'agit principalement de punition de quelque Crime capital.

L'Intendant qui étoit venu pour recevoir le Don du Peuple, fut parfaitement bien reçu de notre Hôte: on lui fit un Repas magnifique, où le Prêtre & les deux Assesseurs du Village furent aussi invitez. Dans la conversation on n'oublia pas de s'entretenir de Messieurs les Horlogeurs. Le Gouverneur fut curieux de voir notre Machine, il en admira l'invention, & nous donna mille loüanges: mais il auroit mieux valu pour nous qu'il n'eut rien sû de tout cela, puis qu'au fond il n'en résulta rien de bon dans la suite, comme on verra dans son lieu.

CHAPITRE VII

Conversation curieuse de l'Auteur avec le Juge & le Prétre de son Village, au sujet de la Religion, &c.

Après le départ du Satrape, Monsieur le Juge qui se souvenoit encore très-bien de notre Entretien, s'impatientait de m'entendre raisonner sur la Religion que je professois. Pour en avoir l'occasion d'autant plus favorable, il invita le Prêtre exprès le lendemain à dîner, & nous fit venir mon Camarade & moi pour être de la partie. La premiére chose qui donna lieu au Papɤ de parler, fut de nous voir prier Dieu avant le Repas. Comme son Sentiment ne m'étoit point inconnu, & que j'en avois déja causé avec mon Hôte, je me contentai de lui dire que l'idée que j'avois de Dieu, comme d'un Etre souverainement Puissant & parfaitement Bon, me portoit à implorer sa Bénédiction sur les Viandes qu'il me donnoit pour alimenter mon corps, étant persuadé par la Raison & par l'Expérience, que sa Parole rassasioit infiniment plus que le Pain. Il me tint là-dessus à peu près le même Langage du Juge, & prétendoit éluder la force de mon Argument, par l'exemple de ceux de sa Nation, & même de la plupart des Animaux, qui ne sont pas moins nourris de ce qu'ils mangent, que nous qui faisons cette Cérémonie: de sorte que le tout se réduisoit à anéantir absolument l'Oraison. Ne nous amusons point à disputer là-dessus, lui dis-je, c'est une question qui ne résoudra tantôt d'elle-même & qui ne dépend que de quelques autres Véritez, que je m'en vai vous faire toucher au doigt.

Dans la Conversation que j'eus l'autre jour avec notre Juge, il ma avoué lui-même que vous confessez unanimement l'Existence d'un Dieu tout parfait: Suposant cette vérité, qu'il seroit autrement fort aisé de vous prouver par plusieurs Argumens incontestables, & sur tout par celui que l'on attribuë à un certain Saint Thomas, qu'il apelle, la voye de la causalité de la Cause éficiente. Puisque par là on remonte immanquablement des effets à une cause premiére, intelligente, & nécessaire de la production de toutes choses.

Je fai cela, dit le Prêtre; & il faudrait être dépourvû de raison pour en douter. Et bien! repris-je, il est clair que c'est ce même Dieu, & point d'autre, qui a créé de rien l'Univers, c'est à dire, le Ciel, la Terre, & en général tout ce qui existe. Pour cela, interrompit le Juge, je ne le comprends pas bien; de rien il ne se peut rien faire. Vous avez raison, repartis-je, par raport à nous, mais à l'égard de Dieu c'est une autre affaire: on ne peut pas sans contradiction, poser la Matiére coexistante avec Dieu; car il y auroit alors deux Infinis, deux Etres indépendans, & on prétend que cela ne s'accorde point. Mais laissons-là les choses infinies, elles sont hors de notre portée. Je croi qu'il suffit au fond de savoir que Dieu a tout fait, sans se mettre en peine de quoi, comment & en quel tems.

Nous avons un Livre, continuai-je, qui nous aprend tout cela: Moïse nous y assure, que Dieu a tout fait par sa Parole, il y a en viron six mille Ans & qu'il y employa six jours, aprés lesquels il se reposa de son œuvre. Que fit-il donc le premier jour, repartit le Juge? Après avoir créé le Ciel & la Terre, il dit que la Lumiére soit, & la Lumiére fut, &c. Le sixiéme, il créa l'Homme de bouë, & soufla dans ses narines respiration de vie, &c. L'ayant fait capable de discernement, il étoit bien juste qu'il vécût sous sa dépendance, & qu'il le reconnût pour le seul Maître de l'Univers. Il lui donna puissance sur tout ce qu'il y a sur la Terre, & lui défendit seulement de ne point toucher à un seul Arbre, qui se trouvoit planté au milieu du Jardin des délices, où là Providence l'avoit établi. La soûmission qu'il avoit pour son Créateur, l'auroit sans doute empêché de contrevenir à ses Ordres, mais la Femme qu'il lui avoit donnée pour Compagne, étant plus infirme & plus curieuse que lui, se laissa emporter à sa passion: elle mit la main sur le Fruit admirable de cet Arbre, le goûta, & le trouva si excellent, qu'elle en donna à son Mari. Ce misérable fut assez malheureux pour en manger, & pour encourir par conséquent, la peine qui lui avoit été imposée, de mourir d'une mort éternelle, c'est-à-dire, de souffrir des peines éternelles après sa mort. Peine dure & insuportable assurément par raport au péché & à celui qui l'avoit commis, mais qui ne laissoit pas d'être fort proportionnée à la Majesté de la Personne lézée.

Je parcourus ainsi l'Histoire de la Création, du Deluge, des Patriarches, de Moïse & d'Aaron son Frére: des Miracles qui avoient confirmé la vérité de cette Histoire. Je les entretins des Prophêtes, de leurs Prédictions, principalement par raport au Messie, de la venuë de ce Sauveur, comment c'étoit le Fils de Dieu, & de quelle maniére il nous avoit rachetez de la punition que nous avions méritée en la personne du premier Homme notre Pére. Enfin, je leur fis voir la nécessité de la Priére, tant par ce que nous en indique la Nature, que par ce que nous en disent les Saints Hommes, & en particulier Jesus-Christ. Et enfin, je leur parlai d'une Résurrection des corps, dont les ames reprendront possession, & d'une Vie éternelle & bien-heureuse, que le Fils de Dieu nous avoit méritée en souffrant la mort ignominieuse de la Croix.

Il faut avouër qu'ils m'écoutérent avec beaucoup de patience; il sembloit même qu'ils y prissent du plaisir, & qu'ils aquiéçassent à la plus grande partie. Mais-je fus fort surpris lors que le Prêtre me regardant fort sérieusement, demanda si je croyois tout cela? Oui assurément, lui répondis-je, que je le croi. Ceux qui doutoient de la Loi de Moïse, mouroient sans aucune miséricorde; & les Apôtres nous assurent que l'on ne peut douter de la vérité des paroles de Christ, & de toute l'œconomie du Salut, sans danger de punition éternelle. Mais ce n'est point la force qui me méne-là, c'est proprement l'évidence. Que diriez-vous de moi, continuai-je, si je vous disois à point nommé, non-seulement ce que vous avez fait de plus caché, mais tout ce que vous devez faire, & ce qui doit arriver à votre Païs? Si je guérissois les malades, ressuscitois les morts, passois les mers à sec, fendois les rochers d'une simple Verge pour en faire faillir autant d'eau qu'il en faudroit pour desaltérer tout un Peuple, & si je faisois mille autres semblables Prodiges; ne diriez-vous pas, ou que je serois Dieu, ou du moins un Instrument dont Dieu se seroit servi pour faire tant de Miracles différens, puis qu'il n'y a rien d'humain en tout cela? Eh bien! continuai-je, c'est ce que les Prophêtes, les Apôtres, & Jesus Christ principalement, ont fait, ainsi que je vous l'ai insinué tout à l'heure: de sorte que nous n'avons aucun lieu de douter delà vérité de ce qu'ils nous ont laissé par écrit.

Votre conséquence n'est pas juste, interrompit le Papɤ: Mais avez-vous vû toutes ces belles choses? J'avouë que non, répondis-je, mais il n'est pas toûjours nécessaire de voir une chose pour la croire. Vous n'avez jamais vû l'Europe, les Royaumes qu'elle comprend, leurs Guerres, leurs Religions & leurs Coûtumes: cependant vous croyez ce que nous vous en racontons, parce que vous nous prenez pour d'honnêtes gens, & que deux ou trois autres Voyageurs avant nous, ont informé vos Ancêtres à peu près des même choses. Lors qu'un Fait est apuyé sur le témoignage de plusieurs Personnes de probité, on n'a plus sujet de le révoquer en doute. Or les Faits dont je vous parle, ne sont pas simplement confirmez par un nombre suffisant de personnes pieuses & sages, mais par des nuées de témoins, par des Nations toutes entiéres, qui ne peuvent nous être suspectes, puisqu'il y en a qui ont un Culte, tout différent du nôtre, & qui sont nos Ennemis à bruler. Ces gens, eux-mêmes, qui sont les Juifs, savent comment Dieu s'est aparu à nos Péres, tantôt en Songes, tantôt dans un Buisson ardent, longtems comme une Nuée de jour, & la nuit comme une Colomne de feu, qui les conduisit, & s'arrêtoit où ils devoient camper dans les Deserts[1], lors qu'il les conduisoit lui-même pour aller prendre possession d'un grand Païs, qu'il leur avoit destiné; certes après des témoignages si forts il me semble que nous aurions grand tort d'être incrédules.

A vous parler ingénûment, dit le Juge, il y a quelque chose en tout cela qui surprend, & qui, quoique surnaturel, paroît néanmoins assez vraisemblable. Pas tant que vous pensez, reprit le Prêtre: vous savez comment nos Ayeux y ont été pris pour dupes, à peu près de la même maniére, par la subtilité & la violence de nos premiers Rois. Le Parchemin se laisse écrire en tout tems, & les châtimens que l'on exerce sur ceux qui ne donnent pas les mains aux prétendus Faits, que l'on débite comme des véritez, force des gens à se taire, qui feroient autrement gloire d'en bien conter. Cette Création dont vous venez de nous entretenir, poursuivit-il, en me regardant fixement, est une pure Allégorie, que je trouve assez grossiére dans son genre, & fabriquée par un Auteur fort ignorant de la nature des choses; jusques-là qu'il y fait précéder les effets à la cause, puisque suivant ce que vous avez dit, le premier jour la Lumiére fut créée, & le quatriéme parurent les Luminiares dont cette Lumiére nous vient. Il est certain, au reste, que l'idée d'un Dieu qui travaille, & qui se repose, ne peut être digérée que par des Peuples fort grossiers & ignorans, que l'on vouloit maîtriser, & dont ce Moïse duquel vous parlez, prétendoit être le Seigneur temporel, tandis que son Frére Aaron avoit une Domination sans borne sur leurs Consciences.

Je n'oserois dire de quelle maniére il traitoit Jesus-Christ & sa Mére: mais au sujet de l'Ame, cette Substance spirituelle en nous, dont ils n'avoient, disoient-ils, aucune idée, je ne sçaurois m'empêcher de marquer ici une des difficultez qui vient dans la pensée du Prêtre, lorsqu'il s'est agi de la Résurrection des morts. Il est sûr, disoit-il que la Terre est composée d'un nombre innombrable de petites parties, dont les figures sont extrêmement différentes: cela se voit par la diversité des Objets que cette même terre produit, certaines parcelles, qui sont propres à former une espéce de Fruits, ne seroient nullement convenables pour la production de quelques autres. Ce qui est bon pour faire du Cuivre, ne vaut rien pour construire du Fer. De-là vient, que si l'on séme plusieurs Années de suite du Froment dans un même Champ, on trouve enfin que toutes les parties de matiére, qui étoient propres à nous raporter du Froment, ayant été employées, & n'y en étant plus resté, que cette Terre ne produit absolument plus de Froment, jusques à ce que par le moyen du Fumier, on y en raporte d'autres. Apliquons cet exemple à l'homme: les particules qui sont propres à composer de la chair humaine, ne sont non plus infinies que celles des Grains, & il n'y en a sans doute, dans notre Royaume, que pour former une certaine quantité déterminée de personnes. Faites ce nombre aussi grand qu'il vous plaira, je ne pense pas qu'il égale celui de tous les hommes, qui ont vécu depuis le commencement du monde. Je dis plus, ajoûta-t-il, je ne sai pas si on ne pouroit pas douter avec justice, s'il y a ici assez de ces parties pour soûtenir les hommes qui y naissent pendant dix Siécles seulement. Ceux qui ont tant soit peu étudié la nature des Etres, savent que comme le poil & les ongles croissent, s'usent & tombent, les parties extérieures des Fibres de notre corps s'usent aussi, tandis, que le sang pousse & augmente les intérieures. Il n'est pas croyable quelle dissipation il se fait tous les jours par la transpiration toute seule: mais il y a cet avantage, que les parties dont l'un se dépouille d'un côté, servent à la réparation d'un autre. De sorte que si tout ce que nous perdons pouvoit être transporté dans un autre Païs, sans qu'il en revint d'autre dans le nôtre, il est vraisemblable qu'il faudroit qu'il nous arrivât de tems à autre, une famine & une mortalité, afin que les parties de ceux qui tomberoient pussent servir à l'accroissement des autres, jusques à ce qu'il ne s'en trouvât absolument plus. D'où je conclus, dit-il, que si l'on ressuscitoit, il seroit impossible qu'il y eut assez de parties propres à la construction d'un homme, pour en donner à tous ceux qui ont vécu, autant qu'il en faut pour former un corps d'une stature médiocre: & Dieu sait s'il s'en trouveroit suffisamment des autres, puisqu'il y a apparence que si tous ceux qui sont expirez depuis plusieurs millions d'Années que le monde subsiste, étoient rassemblez en un monceau, il surpasseroit, pour ainsi dire, en grosseur, celui de la Terre, d'où ils ont tiré leur origine.

Eclaircissons ce Paradoxe, par un calcul fait en gros. Nous avons dans ce Païs 41600. Villages, dans chaque Village il y a 22. Familles, à neuf personnes l'une portant l'autre, chaque Village contiendra à peu près 200. habitans donc dans tout le Royaume 83230000. Donnons à chaque corps humain, consideré sous la forme d'un paralléle pipede, cinq pieds de hauteur, & un demi pié de largeur & d'épaisseur, l'un parmi l'autre; je prends tout au moins, comme vous voyez, au jour de la Resurrection il se trouvera que 8323000. corps contiendront en viron 10400000. pieds cubiques de chair. Suposons enfin, que ce nombre d'hommes se renouvelle tous les 50. ans, alors il faudra 208000000. de pieds cubiques de chair pour les hommes qui auront vécu pendant mille ans, & 2080000000. pour le monde de 10000. années. Continuez cette multiplication, & voyez où cela ira. Mais que ne seroit-ce pas, poursuivit-il, en faisant une grande exclamation, si l'opinion de quelques habiles Gens est véritable, qui, à ce que vous avez dit à votre Hôte, passe pour constant, que la semence de la plûpart, & peut-être même de tous les Animaux, n'est qu'un composé d'un nombre innombrable de petites créatures, qui ont la vie & le mouvement; de sorte que dans un volume de la grosseur d'un grain de millet, il y en a des milliers, qui nonobstant leur petitesse, ne laissent pas d'être des individus de la même espéce, que sont ceux qui les ont engendrez, & qui doivent par conséquent participer aux mêmes avantages que les autres, bien qui les surpassent autant en grandeur, que la plus haute Montagne différe d'un grain de Sable: car alors il est manifeste que votre sentiment est ridicule, & même d'une contradiction qui saute aux yeux.

Vous parlez de milliers d'années, lui dis-je, comme d'autant de minutes: à vous entendre, le monde doit être bien ancien. Je me sers, répondit-il, d'un terme défini, pour désigner un nombre indéfini: il n'y faut pas prendre garde de si près. Que l'Univers soit ancien ou non, cela ne change point la nature des choses: il est constant que nous le croyons d'un tems immémorial, & que nous ne saurions exprimer, ni par nos nombres, ni par des paroles. Vous n'êtes pas les seuls qui vous abusez à cet égard, repris-je; les Chinois parmi nous, font aller leurs Chronologies jusques à plus de quarante mille ans, sans compter ce qui n'a point été enregistré avant ce tems-là. Les Egiptiens entr'autres, vont pour le moins encore aussi loin qu'eux. Un ancien Philosophe nommé Platon, introduit un Prêtre Egiptien, qui s'entretenant avec Solon, lui raconte comment il s'est écoulé neuf mille ans depuis que Minerve avoit-fait bâtir Saïs. Diodore compte vingt-trois mille ans depuis Osiris & Isis, jusques à Alexandre le Grand. Laërce parle d'un terme de quarante-neuf mille ans, pendant lequel ils avoient calculé toutes les Eclipses. Ils prétendoient avoir observé les Astres depuis cent mille ans, suivant la remarque de Saint Augustin: Et au dire de Cicéron, ils faisoient monter ce nombre jusqu'à cinq cens soixante-dix mille années. Mais tout cela a été avancé sans fondement, & suivant un principe de vanité, par où ils prétendoient se mettre au dessus des autres Nations de la terre. Pour nous, nous nous en raportons à Moïse, qui assure que le monde n'a pris naissance qu'environ depuis six mille ans. Et certes, quand on prend la peine d'y refléchir tant soit peu, il est impossible qu'on puisse révoquer cette verité en doute. Une preuve incontestable que le monde n'est pas fort ancien, & que nous n'avons point d'Histoire qui remonte au dessus de quatre mille ans. Les Arts sont pour la plûpart aussi fort nouveaux. Nous ne savons point qu'avant cinq cens ans, on ait eu aucune connoissance de la Boussole pour la Navigation, de l'Impression des Livres, de la Poudre à Canon, des Armes à Feu, des Lunettes d'Aproche, des Microscopes, & autres belles Inventions. On sait de même que l'usage de la Monnoye a été ignoré des premiers Ecrivains. Les Horloges sonnantes, les Montres, le Verre, le Papier, la Trempe de l'Acier, & une infinité d'autres choses sont de fort nouvelle date. Ainsi je conclus que-là, aussi-bien qu'ailleurs, il s'en faut tenir à la parole de Dieu.

Je vous ai déja dit, répondit le Prêtre, que personne de nous ne s'émancipe de déterminer l'âge du monde: nous sommes persuadez qu'il a eu un commencement, mais nous en ignorons le tems: tout ce que je puis dire, c'est que ce tems-là est extrémement reculé! Le premier homme ne l'a point marqué, & aucun de nous n'annote la moindre chose: tout ce que nous savons, c'est par tradition. La plûpart des Arts que vous venez de nommer nous sont inconnus, & ce quartier n'en est pas moins ancien que le votre pour cela: nous pourions être encore ici un million d'années sans le connoître, parce que nous n'en avons pas besoin: il n'est pas impossible que les autres s'en soient passez bien long-tems aussi-bien que nous. La nécessité ou autres choses semblables, ont pû inventer des choses dans cent ans, ausquelles on avoit point eu occasion de penser auparavant, en autant des Siécles: tout cela ne tire à aucune conséquence. Ce que je sai, c'est que de pére en fils, nous nous disons toûjours que les années de notre durée sont innombrables. En effet, il est sûr que nonobstant la quantité prodigieuse de Bois que nous brûlons, les Montagnes de Charbon que l'on a déja aplanies, sont si considérables, que si l'on voulait faire la suputation, cela seul seroit capable de nous confirmer dans nos sentimens. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il y a autour de sept mille ans, que l'on trouva au haut de l'une de ces Montagne, en creusant à trente pieds du sommet, un double crochet de fer, de plus de mille cinq cens livres pesant, que nous conservons encore, & que les Etrangers que nous avons eus ici de tems à autre, ont assuré être une de ces Machines dont on se sert en Mer pour arrêter les grands Vaisseaux. D'où il s'ensuivroit que l'Océan a été avant nous en possession de ce beau Païs, & que nos plus hautes Montagnes n'étoient peut-être alors que des brisans.

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