VOYAGE (continued 2)
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Dès que la garde fut montée, je marchai sur ses pas, ne sachant qu’imaginer d’un pareil message. Il me conduisit à l’auberge de Notre-Dame. Quelle fut ma surprise et l’excès de ma joie, lorsque l’aubergiste m’apprit que don Pacheco n’était point parti, et que c’était lui qui m’avait envoyé chercher. Je montai précipitamment à sa chambre. Je le trouvai étendu sur une chaise longue; dès qu’il m’aperçut, il s’écria d’une voix lamentable: Senor capitano, je souffre comme un demonio, j’ai la goutte; c’est le vin, la liqueur, c’est le diable qui l’a réveillée. Je le plaignis, je l’exhortai à la patience. Per Christo, s’écria-t-il, j’en ai beaucoup; diavolo que dolor! Jesus piedad! Dans ce moment entra Séraphine, que je cherchais des yeux.
Un simple réseau vert, nommé residilla, enveloppait ses beaux cheveux noirs. La négligence de sa parure semblait ajouter à ses charmes; sans la couleur de ses cheveux, j’aurais cru voir Vénus sortant du bain... A son aspect, j’oubliai bien vite les souffrances du père; je sentais que je n’étais pas fâché que la goutte eût retardé son départ. Je blâmai ce mouvement de joie; mais tel est le cœur humain; l’égoïsme le domine: il se préfère à tout. Cependant ce tort involontaire me rendit plus empressé, plus généreux. Comme l’excès de la douleur donnait la fièvre à don Pacheco, je courus chercher le chirurgien-major du régiment. Je l’amenai tout de suite. Il ordonna une tisane. Don Pacheco lui demanda d’où provenait la goutte. Ma foi, répondit-il, nous n’en savons rien; on dit que c’est la fille du plaisir. — Dites, monsieur le major, la fille des enfers: encore si j’étais à Cordoue, chez moi! non, dans une maudite auberge! Je lui offris mon logement, plus commode, plus agréable, d’où l’on découvrait la campagne; j’ajoutai qu’il y avait un grand cabinet pour sa fille, qui donnait dans la chambre; et, sur le même palier, un logement pour Antonio, son valet. Don Pacheco refusait avec de grands remercîments; mais je fis signe au docteur de m’appuyer, ce qu’il fit avec tant d’éloquence, que ses conseils et mes prières fléchirent la résistance du comte de Montijo. Mais, capitaine, me dit-il, où logerez-vous? — Chez un de mes camarades... Lorsque j’eus son consentement, j’allai chercher quatre grenadiers, qui l’emportèrent sur un brancard, et je suivis avec Séraphine, Antonio, et le bagage.
Si j’avais pu prévoir cet événement, j’aurais passé une meilleure nuit. Don Pacheco trouva mon logement fort joli, et la jeune Séraphine fut enchantée de son cabinet, qui était orné de vases de fleurs, et d’une volière remplie de serins, et d’où elle jouissait de la perspective riante des champs et de la verdure.
L’attaque de goutte de don Pacheco fut vive et de longue durée. Je passais auprès de lui tout le temps que me laissait mon service. La chambre d’un malade qui souffre et se plaint n’est pas l’asile du plaisir; mais je voyais Séraphine, et le bonheur auprès d’elle. Une chaumière et cette divinité, me disais-je, suffiraient à mes vœux. Il est vrai qu’avec le temps cette divinité devient une simple mortelle, et la chaumière une triste demeure; mais on ne fait pas ces réflexions dans le paroxisme de la passion. Cependant la douleur de la goutte se calma par degrés, et laissa des intervalles de repos. Alors nous reprîmes les échecs, et les fréquents triomphes de don Pacheco lui fesaient oublier quelquefois les nouvelles atteintes de son ennemie. Cependant de temps en temps il s’écriait: Diavolo! Jésus, Santiago, piedad! Il n’avait pas la philosophie de ce Grec[20] qui disait, déchiré par la goutte: O douleur! tu as beau faire, je n’avouerai jamais que tu es un mal!
L’après-dînée, lorsque don Pacheco s’assoupissait, j’apprenais à sa fille quelques mots français; je lui fesais dire: J’aime, j’aimerai toujours. A son tour, elle m’enseignait les mêmes termes en espagnol, que je lui répétais. La quero (je vous aime), la quere siempre (je vous aimerai toujours), todo es amor cerca de usted (tout est amour auprès de vous). Ce peu de mots suffisaient pour rendre nos entretiens délicieux. Les amants n’ont pas besoin d’une savante rhétorique pour converser entre eux; au milieu d’un grand cercle, ou devant des témoins importuns, leurs regards se parlent, et leurs ames s’entendent: cependant je trouvai quelquefois bien triste de ne pouvoir communiquer à cette belle et tendre Séraphine la foule de mes pensées, et cette abondance de sentiments qui m’oppressaient.
Don Pacheco me demanda un bénitier et de l’eau bénite; je fus tenté de lui donner de l’eau de puits; mais je réfléchis que, même dans une bagatelle, une tromperie est un tort. Il récitait tous les jours son rosaire, et priait Dieu soir et matin.
Enfin les accès de goutte cessèrent entièrement; mais il ne pouvait appuyer à terre ses pieds enflés et ramollis. Alors, après quelques parties d’échecs, je lui lisais la Vie des Saints, ou les Contes de La Fontaine, qui l’amusaient beaucoup. Lorsque la lecture cessait, il me contait les exploits de ses ancêtres.
En 1340, me dit-il un jour, deux frères, don Gonzale et don Garcie Lasso, mes aïeux, servaient dans l’armée d’Alphonse, roi d’Espagne, qui combattait les Maures du Portugal. Ces deux frères passèrent, seuls, à la nage, le fleuve Salado qui séparait les deux armées, en présence de deux mille chevaux ennemis. Le reste de l’armée, enhardi par l’exemple de ces deux chevaliers, les suivit, traversa le fleuve. La bataille se donna; les Maures perdirent 250 mille hommes, et les Espagnols vingt-cinq seulement. J’admirai ce haut fait d’arme, auquel la critique trouvera quelque exagération.[21] Je lui citai à mon tour le chevalier Bayard, qui avait défendu le passage d’un pont contre deux cents ennemis, je n’osai pas dire, espagnols. Je lui parlai aussi de notre Henri IV, qui se battit, lui cinquième dans la ville d’Euse, contre deux cents soldats et une bourgeoisie armée, qu’il força à lui demander grâce.[22] A ce récit, piqué d’honneur, don Pacheco, pour soutenir la gloire de sa nation et de ses ancêtres, me dit: Un des aïeux de ma grand-mère, nommé don Garcie Perès de Vega, rencontra, lui second, sept Maures; son compagnon l’abandonna lâchement: don Garcie resté seul, brave ses ennemis. Il avait une telle réputation de vaillance, que les Maures n’osèrent l’attaquer. Ce vaillant chevalier, après les avoir attendus quelque temps, reprit le chemin du camp à petits pas; mais, s’apercevant qu’il avait laissé tomber l’agrafe de son casque, il revient, la ramasse, et s’en retourne avec la même tranquillité. De retour au camp, il ne voulut jamais nommer le chevalier qui l’avait traîtreusement délaissé. — Cette générosité est plus rare que la bravoure.
Don Pacheco aimait beaucoup à me parler de sa galanterie et de ses amours. Il avait donné 100 pesos duros (500 liv.) pour avoir du sang d’une femme qu’il aimait, au chirurgien qui devait la saigner. Un jour, me disait-il encore, un rival m’enleva ma maîtresse et la mena à Séville. A cette nouvelle, je fais une neuvaine aux ames du purgatoire pour le succès de ma vengeance;[23] je monte à cheval, cours à Séville; je cherche mon rival, je me bats avec lui, je lui donne deux coups d’épée, et je repars pour Cordoue, sans voir la perfide qui m’avait trahi.
Je m’enivrais insensiblement du filtre de l’amour. Ma première passion pour Adélaïde n’avait été que la chaleur de tête d’un jeune écolier; j’avais aimé éperdument Cécile, mais je n’étais payé que par l’amitié, et l’amour veut de l’amour. Aussi je croyais, en aimant Séraphine, brûler d’un feu nouveau, et goûter un bonheur jusqu’alors inconnu. Mais, me disais-je, à quoi me conduira cette passion? Comment aspirer à sa main, moi qui sais que les Espagnols regardent les enfants de Calvin comme les enfants du Diable, et Calvin comme l’Ante-Christ? Dirais-je, comme Henri IV disait de son royaume, Séraphine vaut bien une messe? Ces réflexions m’attristaient, me jetaient dans l’incertitude; mais la beauté de Séraphine, ses regards, dissipaient ces brouillards qui troublaient la sérénité du jour. Le philosophe Horace nous conseille de jouir du présent, d’abandonner notre destinée aux Dieux: Permitte divis cœtera. Je suivis ce conseil, et me laissai aller au courant du fleuve.
Je m’aperçus bientôt de la force des préjugés de mon hôte, qui, m’ayant demandé quels livres contenait ma bibliothèque, je nommai, Virgile, Horace, La Fontaine, Montaigne et Voltaire. Valgame dios! s’écria-t-il, Voltaire! un pagano (un païen), un mahometano, un demonio! Je lui répondis que je lisais ses belles tragédies, ses épîtres, où souvent les plus sages maximes, la morale la plus pure sont exprimées en vers harmonieux. Est-ce qu’en Espagne on ne permet pas cette lecture? — Non, par saint Jacques! le saint office la défend sous peine d’excommunication; non seulement de tout ce qu’il a écrit jusqu’à présent, mais de tout ce qu’il écrira encore. — D’après cela, je ne lui conseille pas de voyager dans votre pays. — Non; car il serait brûlé tout vif, dans un auto-da-fé, comme un juif, ou comme un renégat.
Séraphine n’était sortie, depuis quinze jours, que pour aller à la messe; son père me pria de profiter de cette belle soirée pour la mener à la promenade, et lui faire respirer l’air pur de la campagne. Escortés du fidèle Antonio, je la conduisis sur les bords de la rivière. Qu’il est doux d’être tête à tête avec ce que l’on aime, vers le soir d’un beau jour, au milieu d’une campagne que le printemps commence d’embellir, où l’on respire l’esprit des fleurs et des végétaux, où l’air, une douce chaleur semblent renouveler la vie! Séraphine était coiffée d’un réseau auquel étaient attachés des rubans et des paillettes; un voile noir tombait négligemment sur ses épaules, et cachait à demi cette charmante figure. Quanto si monstra men, tanto è più bella.[24] Mais rien ne voilait l’élégance, la souplesse de sa taille. Souvent j’entendais dire aux passants: Ah! la belle Espagnole! Je le lui répétais, et elle souriait. Mais être seuls, s’aimer, et ne pouvoir laisser échapper de son ame la plénitude des sentiments qui la suffoquent, c’est un tourment égal à celui de Tantale. Des regards étaient presque notre seul entretien. J’avais pourtant appris quelques mots que je lui répétais; querida (ma chère), corazon (mon cœur), hermosa (belle); à son tour elle m’appelait mi cortejo (mon amant). Je pris sa main, je la mis sur mon cœur; elle la retira bien vite, et la plaça sur mon front, pour me faire entendre que le cœur des Français était dans la tête. Dans ce moment nous entendîmes les cris perçants d’une femme, les aboiements d’un chien; nous avançâmes vers le lieu d’où partaient ces clameurs, et j’aperçus un grenadier du régiment, le sabre à la main, contre deux paysans armés de bâtons; une jeune fille auprès d’eux, qui criait et se désolait, et un gros chien aboyant, hurlant contre le grenadier. Je courus vers le champ de bataille, laissant Séraphine avec Antonio. A mon aspect, le grenadier voulut s’évader; mais je l’atteignis, le désarmai, et lui ordonnai de se rendre en prison. La jeune fille, encore tremblante, me remercia de tout son cœur. Heureusement personne n’était blessé; je demandai la cause de cette rixe, et de la brutalité du soldat. Il est venu, y répond la jeune fille, déjà sans doute échauffé de vin, et m’a dit en m’abordant: Je boirais volontiers à la santé d’une jolie fille comme vous. Nous ne refusons jamais, lui ai-je répondu, un verre de vin à un brave homme. Je lui ai apporté aussitôt une bouteille de vin, et lui ai dit: Monsieur le grenadier, buvez à la santé de mon père, qui vous régale de bon cœur. — Et où est-il, ce père? — Il travaille dans les vignes. — J’en suis bien aise, car je m’embarrasse fort peu des pères. Il y en avait un autrefois dans ma famille, qui m’a donné plus de coups de pied que de pièces de six liards; mais il est mort, et je n’ai trouvé dans sa cave que des bouteilles vides et un sabre: j’ai pris le sabre, et ai donné les bouteilles à ses créanciers. Allons, à votre santé, mon cher cœur: ce vin est fort bon; il est digne de vos beaux yeux. A chaque verre qu’il versait, il se levait, et, me nommant d’un nom bizarre, il me disait: Je bois à Cipris. — Monsieur le grenadier, je vous remercie; mais mon nom est Suzette, et non pas Cipris. — Suzette ou Cipris, n’importe, c’est la même chose; vous êtes la reine de mon cœur, plus fraîche qu’une rose, plus dangereuse qu’une bombe. Alors il est venu vers moi pour m’embrasser; je l’ai repoussé: il a voulu prendre ce baiser de force. Charlot, qui était dans la maison, et qui le guettait de l’œil, est accouru, s’est opposé à ses brutalités; alors le grenadier a tiré son sabre, Charlot a saisi un gros bâton; j’ai jeté les hauts cris; mon père, qui n’était pas éloigné, m’a entendue; il a couru de toutes ses forces, armé d’un échalas; et si le Ciel ne vous eût envoyé à notre secours, il serait arrivé un grand malheur.
Pendant ce récit, Séraphine, rouge, tout essoufflée, inquiète, arriva avec Antonio. Notre tranquillité la rassura. La jeune Suzette alla chercher de vieilles chaises de paille, nous fit asseoir devant la maison, située sur une hauteur. La soirée était superbe: à l’occident, le ciel étincelait des feux du soleil couchant; à l’opposite, la lune se levait majestueusement et sans nuage. Nous étions environnés de poulets, de poules, de canards, de deux chèvres et d’un gros chien qui avait sonné l’alarme pendant le combat. Le père de Suzette nous offrit une petite collation: nous refusâmes d’abord; mais Suzette nous pria avec tant de grâce et d’intérêt, que nous acceptâmes. Elle courut soudain, nous apporta du lait chaud, des fraises, et une bouteille de vin de Grenache.
La table où l’on servit ce champêtre repas, Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas.
Mais c’était l’agile Hébé, non la vieille Baucis, qui nous servait. Le père nous demanda la permission de retourner à sa vigne, en nous disant que sa fille ferait mieux que lui les honneurs de sa maison. C’était un vigneron aisé. Nous voulûmes engager le jeune Charlot à partager notre goûté; mais il n’osa jamais. Charlot est timide devant le monde, nous dit Suzette; mais c’est un lion quand il s’agit de me défendre. Je lui demandai si c’était son frère. — Non, c’est mon amoureux; nous devons nous marier après la moisson. Il a un an de plus que moi, qui aurai dix-sept ans dans huit jours. Depuis deux ans nous fesons l’amour. — Et sans doute vous aimez Charlot bien tendrement? — Oui, parce que je suis certaine qu’il m’aime de tout son cœur, et il y a du plaisir à être aimée. — Et pourquoi avez-vous tant différé voire mariage? — Oh! dame, il faut se connaître avant d’en venir là; c’est pour toujours que l’on se marie. Dans les villes on n’y regarde pas de si près; on se connaît toujours assez après le mariage. Oh! vraiment, vous autres vous vous mariez pour être riches, et nous pour nous aider et nous aimer. — Et pour être heureux, ajoutai-je. La naïveté de ce récit m’intéressait beaucoup; j’étais fâché que Séraphine ne le comprît pas; mais sa physionomie riante exprimait le plaisir que lui fesait cette scène champêtre. La sensible Suzette me demanda la grâce du grenadier. Il faut qu’il soit puni, lui dis-je; mais, à votre considération, au lieu de rester six mois dans un cachot, il n’y restera que six semaines.
J’oubliais auprès de Séraphine et de ces bonnes gens l’heure qui s’écoulait; mais le vigilant Antonio me tira plusieurs fois par la manche, en me disant: Senor, la noche viene (Monsieur, la nuit vient). Il fallut se rendre à cet avis. Nous fîmes nos adieux et nos remercîments à l’aimable Suzette; je lui souhaitai tout le bonheur qu’elle méritait. Et moi, dit-elle, je vous souhaite pour femme cette belle Espagnole: Séraphine l’embrassa. Je sollicitai la même faveur. Volontiers, dit-elle; les messieurs sont sans conséquence.
Nous retournâmes à grands pas à la ville. Je tenais la main de Séraphine dans la mienne, parfois je la pressais légèrement; Séraphine ne me répondait pas, mais elle ne retirait pas sa main. J’étais désolé de ne pouvoir épancher mon ame dans la sienne, et je pardonnais aux Romains leur ambition et leurs conquêtes, puisqu’ils avaient propagé leur idiome dans une grande partie du globe, et facilité le moyen de s’entendre et faire l’amour dans tous les climats. Je trouvai don Pacheco qui, après avoir récité son rosaire, chantait une romance en s’accompagnant de la guitare; je l’en félicitai: preuve, lui dis-je, que la goutte déloge? — Oui, j’espère que dans huit jours je serai en état de partir. — Quoi! sitôt? Je vais prier le chirurgien-major de rappeler la goutte. Diavolo, non; j’ai fait une assez rude pénitence de mes vieux péchés. Quand je sortis, Séraphine m’accompagna jusqu’à la porte, et me dit tout bas: Adios, corazon mio. Ces douces paroles, prononcées d’une voix tendre et mélodieuse, firent le complément du bonheur de cette journée.
Pendant la nuit je pensai à l’aimable Suzette, à cette union de deux époux, qui, satisfaits d’un toit rustique, de quelques arpents de terre, bornent leurs désirs, leur ambition à s’aimer, à partager leurs travaux, à cultiver leur modeste héritage. Mais il y a des hivers, des orages, de mauvaises récoltes, des querelles domestiques, des maladies;
Point de pain quelquefois, et jamais de repos. Les femmes, les enfants, les soldats, les impôts, Le créancier, la corvée,
sont des fléaux qui désolent les habitants des campagnes; où donc est le bonheur? Rousseau a dit que l’homme le plus ennuyé d’un royaume était son roi. L’orgueil a dicté ce paradoxe; il y a des jouissances pour les rois comme pour les simples laboureurs: il est vrai que celles du laboureur tiennent plus à la nature.
Le chirurgien-major entra dans ma chambre à mon réveil, et me dit que don Pacheco l’avait prié de lui faire avoir du bon chocolat. J’en fais mon affaire, lui dis-je; mais il songe à son départ, ne pouvez-vous pas le retarder? — Je ne puis lui rendre la goutte; mais, si vous le désirez, je lui donnerai la fièvre? — Non, je ne suis pas assez barbare ni assez égoïste: je vais lui chercher du chocolat. Je courus aussitôt chez un négociant qui en fesait venir de Barcelone; il m’en céda douze livres, que je fis porter chez don Pacheco. Il voulut me le payer; mais je l’assurai que je l’avais reçu en présent, et qu’il n’était pas honnête de vendre ce que l’on nous avait donné. Il fut si sensible à ce procédé, à mes attentions pour lui, qu’il s’écria: J’accepte votre chocolat, à condition que vous viendrez boire du mien à Cordoue: voilà ma fille qui en sera bien aise. Séraphine rougit, jeta un regard charmant sur moi, et sembla me confirmer cet aveu. Don Pacheco ajouta: Les Espagnols ne sont point ingrats; vous êtes gentilhomme, capitaine d’infanterie; vous avez fait six campagnes, reçu deux blessures glorieuses; vous êtes jeune, sage, généreux, plein de probité; vous jouez aux échecs; votre fortune est médiocre, la mienne est assez considérable; venez me voir à Cordoue: je n’en dis pas davantage; mais si ce que je pense est écrit là haut, ma reconnaissance sera acquittée. Je le remerciai vivement, et lui promis qu’en septembre, à l’arrivée des semestres, je me ferais un vrai bonheur d’aller lui rendre mes devoirs. Ah! comme l’espérance soutient et réchauffe l’amour! A ce discours, je fus embrasé d’un nouveau feu. J’aimai cette belle Séraphine: je l’idolâtrai de ce moment. Je vis enfin que j’allais avoir une amante, une épouse, unique besoin de mon cœur.
La surveille de leur départ, Séraphine me fit demander par son père si mon confesseur entendait l’espagnol. Je lui dis que j’avais eu le malheur de le perdre depuis quelque temps, mais que je trouverais facilement dans la ville un religieux qui saurait cette langue. Je m’adressai, pour déterrer cet homme, à une vieille dévote, qui m’indiqua un capucin. J’allai soudain lui proposer cette confession; il accepta sans peine le doux plaisir d’entendre les péchés d’une jeune et charmante senorita. Séraphine me proposa de l’accompagner au tribunal de la pénitence; j’en fus étonné: mais depuis j’ai su qu’en Espagne les cortejos suivaient leurs maîtresses à la comédie et à l’église.
Nous partîmes à huit heures du matin, escortés du fidèle Antonio. Le couvent des capucins est au-delà du faubourg de la ville. La belle Séraphine avait un air de componction et de recueillement qui respirait la dévotion et l’amour; ce sont deux sœurs qui se tiennent par la main: cependant, en chemin, elle me jetait les regards les plus tendres, m’appelait mi corazon, mi querido, mi amado. En me quittant, pour entrer dans le confessionnal où l’attendait le moine à longue barbe, elle me serra tendrement la main. La séance fut longue; le capucin, sans doute, y prenait plaisir. Cependant je réfléchissais, et me disais: Comment cette jeune colombe peut-elle avoir offensé la divinité? Que peut-elle confier à ce vieux derviche? ses pensées, ses désirs naissants, ses tendres inquiétudes, quelques légères omissions? Quel confident pour une fille si jeune, si intéressante![25] Pour m’occuper, je lus dans ses Heures, qu’elle m’avait données à garder, le miserere de David. Qu’avec raison il pleurait ses péchés! Bayle l’a traité un peu durement, ce qui lui a valu bien des injures; mais Bayle parlait en sage. David était criminel; et les rois sont justiciables de leur conduite au tribunal de la postérité. Pendant cette confession, Antonio, à genoux, récitait son rosaire, fesait cent signes de croix; entendait deux ou trois messes, se prosternait, se frappait la poitrine, poussait des soupirs, et donnait la comédie à tous les assistants.
Enfin Séraphine sortit du confessionnal, le teint coloré, les yeux baissés, l’air humble et contrit; mais elle me sourit, et se mit à genoux auprès de moi, pour faire sa pénitence. A merveille! dis-je: son confesseur ne l’a pas brouillée avec l’amour! On croirait qu’une Espagnole lutte continuellement entre la crainte de Dieu et son ardeur pour le plaisir. La lutte n’est pas pénible; la nature triomphe toujours; et une messe, un rosaire, ou une prière à la Madonne, appaisent bientôt les reproches de la conscience.
La pénitence de Séraphine consistait à dire trois rosaires dans vingt-quatre heures, à jeûner quatre vendredis de suite, et à baiser, pendant huit jours, trois fois la terre, en fesant ses prières du soir, et à mettre un écu d’aumône dans le tronc de l’église. Cette pénitence me rappela celle qui fut imposée à Henri IV, pour avoir son absolution. Il fut condamné, par le pape Clément VIII, de turbulente mémoire, à réciter le chapelet tous les jours, les litanies le mercredi; le rosaire le samedi; à entendre tous les jours la messe; à se confesser et communier en public quatre fois l’an, et à faire bâtir un couvent dans chaque province. Je doute que ce grand homme, ce vieux guerrier, se soit soumis à une pénitence aussi puérile. Séraphine entendit la messe très-dévotement, récita son rosaire; après quoi, il ne fut plus question de cet acte de piété, et notre amour alla son train, et n’en fut que plus animé.
Je pressentis que don Pacheco pouvait avoir besoin d’argent; je lui en offris. Je l’accepte, dit-il, quoique je pense en avoir suffisamment; mais, en voyage, on se trompe souvent dans ses calculs, car on ne compte pas souvent sans son hôte, mais très-souvent avec son hôte. Cependant je n’emprunte qu’à condition que vous viendrez chercher votre argent dans la superbe ville de Cordoue. Je promis de nouveau d’aller lui faire cette visite.
Hélas! le jour du départ arriva. Debout avec l’aurore, je courus chez mes aimables hôtes. La voiture était déjà à la porte. Pendant que don Pacheco s’occupait de ses paquets, dona Séraphina, les yeux en larmes, me dit d’une voix touchante: A Dio, querido esposo; et moitié français et espagnol: Je vous aimerai siempre (toujours), si caro chevalier! siempre. En me parlant ainsi, elle me glissa dans la main un petite boîte en écaille qui contenait une relique: elle me fit entendre qu’elle me porterait bonheur, et me garantirait de tout danger. Oui, lui dis-je, un gage de l’amour est un talisman sacré qui doit écarter les soucis et les dangers. Son père, en me serrant dans ses bras, me dit: Je vous aime comme mon enfant; mais, si vous me manquez de parole, je reviens à Perpignan pour vous rendre votre argent, et me battre avec vous. — Si vous veniez, je mettrais mon épée à vos pieds; mais Cordoue est aujourd’hui la ville où tendent tous mes vœux. Je lui demandai la permission d’agir à la française, et d’embrasser sa fille: ce qui me fut accordé. Ce doux baiser est resté long-temps imprimé dans ma mémoire, ou plutôt dans mon cœur. Ce qui me le rendit encore plus précieux, c’est que ma bouche recueillit une des larmes que versaient ses beaux yeux. Ce fut le dernier moment de ma félicité; mes regards suivirent long-temps la voiture qui enlevait Séraphine; et, triste, accablé, je lui disais, du cœur: Adieu, belle Séraphine, idole de mon ame, doux charme de ma vie; adieu, pour six mois.
Son absence sembla couvrir la terre d’un crêpe lugubre; la campagne n’avait plus d’attraits; le printemps, plus de beaux jours: mon ame semblait retomber dans le néant, et ne tenir à l’existence par aucun lien. Ah! quels honneurs, quelles richesses, quels plaisirs peuvent remplacer le doux sentiment de l’amour, ses tendres anxiétés, et les heures délicieuses dont il nous fait jouir?
Je fus, pendant huit jours, triste, solitaire, rêveur; mais enfin l’espérance éclairant l’avenir de la magie de ses couleurs, le rêve du bonheur calma les peines présentes.
Avant de poursuivre ma narration, je dois achever ici de développer le caractère de don Pacheco, et de son aimable fille.
Don Pacheco y Nunes y Garcie Lasso, comte de Montijo, était dans son automne, doué d’un tempérament sec; il jouissait d’une santé robuste; sa taille était médiocre, et son teint olivâtre: c’est la couleur des Andalous. Au premier coup d’œil sa figure repoussait; au second, on s’accoutumait à sa laideur; et, au troisième, on était séduit par l’esprit et la vivacité de sa physionomie. Le sang de l’illustre famille des Lasso, qui circulait dans ses veines, enflait son orgueil; mais il était adouci par la générosité et la bonté de son cœur. Il prouvait sa descendance par un arbre généalogique, de papier vélin, qui le suivait partout. Il descendait, par sa mère, de François de Borgia, duc de Candie, vice-roi de Catalogne, et puis jésuite, ensuite leur général, et, après sa mort, couronné de l’auréole des saints. Dans une famille espagnole, un saint est un beau titre de gloire; mais je doute que le fier don Pacheco eût avoué saint Borgia pour l’un de ses aïeux, s’il n’avait été un saint de bonne compagnie; certainement, malgré sa haute vénération pour les élus de Rome, il n’aurait pas voulu être le cousin de saint François d’Assise, né dans une étable, et fils d’un petit marchand.[26] Il répétait souvent que sa famille était de los christianos viejos.[27] Mais une chose manquait à sa gloire; il n’était pas de ces premières familles qui se tutoient entr’elles, ne se donnent aucun titre, mais en reçoivent de leurs inférieurs, et les leur rendent quand ils en ont.[28] Don Pacheco avait aspiré long-temps à l’honneur du tutoiement, et n’avait pu l’obtenir: ce refus troublait le bonheur de sa vie. Citons ces vers de Métastase:
« Voi cola giu ridete » D’un fanciullin che piange. » Che la cagion vedete » Del folle suo dolor. » Quassu di voi si ride » Che dell’ eta sull’ fine » Tutti canuti il crine » Siette fanciullin encor.[29]
Don Pacheco, en qualité de gentilhomme, avait passé sa vie dans les églises, dans les intrigues d’amour, et dans l’oisiveté. Il lisait peu; mais écoutait et réfléchissait beaucoup. Sa mémoire était fidèle; il avait dans la tête tout Don Quichotte, les généalogies des grandes maisons d’Espagne, une connaissance assez étendue de la Bible, et des miracles et de la vie des saints. Il n’attachait de gloire qu’aux exploits militaires; aussi il citait souvent ses campagnes d’Italie. Il avait la fierté d’un Castillan du seizième siècle, lorsque sa nation était la première de l’Europe. Un jour, il répondit à son confesseur, qui le menaçait de l’enfer, que Dieu y penserait à deux fois avant de damner un homme comme lui. Quand il voulait louer le courage d’un Français, il disait: Valiente comme un Espagnol. Cet orgueil national était la source de plus d’une vertu. Il était généreux, brave, discret, fidèle à sa parole; et, quoique prévenu pour son rang et sa naissance, il méprisait les flatteurs. La bassesse, disait-il, donne l’encens, la sottise le respire. Il avait un goût très-vif pour le jeu; un jour, après une perte considérable, il donna sa parole à la sainte Vierge d’y renoncer pendant une année; et il la tint très-exactement. Sa physionomie était grave; mais cette gravité n’était pas chez lui un mystère du corps pour cacher les défauts de l’esprit, comme dit Larochefoucault; c’était en lui l’amour de la décence, le sentiment de sa dignité.[30] Cette gravité nationale donnait souvent à ses phrases de l’expression et de l’énergie. Je lui demandai un jour s’il avait été souvent amoureux: Siempre (toujours); s’il avait été jaloux: De ma femme, jamais; de mes maîtresses, souvent. Malgré ce caractère de gravité et de fierté, il avait de l’enjouement dans la conversation; il aimait les bons mots et les plaisanteries, surtout à table. Il était également assidu aux farces, aux comédies, aux sermons et aux cérémonies de l’église. Enthousiaste de la religion, il aurait, comme Polieucte, renversé les idoles, et, comme Ignace de Loyola, mis l’épée à la main pour soutenir la virginité de la Madonne. S’il rencontrait le viatique, il se précipitait aussitôt à genoux, même dans la boue, et le suivait ensuite jusqu’à ce qu’il fut rentré dans l’église. Il regardait comme un grand péché l’inobservance des jeûnes et des jours maigres; cependant, le samedi, il mangeait les ailerons, le foie, les pieds et les abattis d’une volaille. Un jour, je lui en marquai mon étonnement. Une bulle du pape, me dit-il, nous permet ces aliments, en donnant huit sous à l’église.[31] Il se confessait tous les mois, fesait le signe de la croix sur la bouche avec son pouce, à chaque fois qu’il bâillait. Il était plastronné d’un large scapulaire, et il prétendait que la Vierge avait fait deux beaux présents à l’humanité, le rosaire et le scapulaire. Il portait des reliques; et, par une inconséquence qui n’étonne plus quand on connaît la nation espagnole, à côté des reliques, il avait des cheveux de ses maîtresses. Né glorieux et vindicatif, à la plus légère insulte il mettait l’épée à la main. Dans une maladie grave, son confesseur l’exhortait à pardonner, sous peine de damnation, à un homme qui l’avait offensé. Par saint Jacques, s’écria-t-il, puisque Dieu se venge, pourquoi la vengeance serait-elle défendue à un gentilhomme? Son confesseur aurait dû lui répondre:
Et le vrai Dieu, mon fils, est le Dieu qui pardonne.
Il était très-attaché à son roi et à sa patrie. De toutes les nations, après la sienne, il n’estimait que les Français, à cause que son prince était français, et de la maison de Bourbon. Il improuvait beaucoup le roman de don Quichotte, quoique le caractère et les bons mots de Sancho lui fissent grand plaisir. Il prétendait que Cervantes, en jetant un ridicule indélébile sur la générosité et la vaillance des chevaliers, avait affaibli le courage de la nation. Il n’aimait pas le séjour de la campagne; il n’y voyait que des mouches et des moutons. Il citait souvent ce proverbe: Donde esta Madrid, calle el mondo.[32] Il avait, dans sa maison, une chapelle, où était une petite statue de la Vierge, qu’il appelait sa dame, sa souveraine. Tous les samedis, il la parait, la couvrait de fleurs, allumait quatre bougies; et, le jour de la fête de Marie, il doublait les bougies et les fleurs. Cette Madonne était sa déesse pénate. Les Romains avaient leur génie et leur petite Junon.
Ipse Deus absit genius visurus honores Cui decorent sanctas florea serta comas.[33]
Mais, par une dévotion bizarre, sa Vierge était le portrait de l’une de ses maîtresses.[34] On assure que Raphaël nous a transmis le portrait de la sienne dans sa Madonna della sedia.[35] Il donnait beaucoup aux pauvres, fesait dire quantité de messes pour l’ame de ses aïeux, nourrissait dans sa maison tous les vieux domestiques de son père et de sa femme, morte depuis trois ans. Un Anglais ou un Parisien aurait regardé sa sobriété comme un régime monacal et rigoureux; mais la sobriété est une vertu indigène de l’Espagne, et le soutien de leur constitution. Une jolie femme était pour don Pacheco un être céleste. Il voyait, comme jadis les Gaulois, dans ce sexe, une émanation de la divinité. En effet, l’objet dont nous sommes épris a pour nous quelque chose de divin. Il croyait, d’une foi robuste, à l’infaillibilité du pape, aux sorciers, à la vertu des reliques, aux miracles de saint Vincent Ferrier, de la Vierge, et de saint Jacques; et il ne pouvait se persuader que l’on pût mesurer le diamètre des planètes, et leur distance du soleil. Il avait pour les Juifs une haine implacable. Je lui disais souvent que J. C. était de race juive, ce qui l’embarrassait un peu. Il jouait fort bien de la guitare, instrument apporté en Espagne par les Maures; il savait quantité de romances, qui roulaient sur les miracles de la Vierge, ou sur des aventures galantes et chevaleresques. Il avait un usage dégoûtant: il portait son tabac, sans boîte, dans le gousset de sa culotte. Le grand Frédéric de Prusse n’avait d’autre tabatière que la poche de sa veste. Don Pacheco regardait le vendredi comme un jour sinistre: un vendredi, il avait été blessé à l’armée; un vendredi, sa femme était morte; on lui avait enlevé sa maîtresse un vendredi; et c’était à pareil jour qu’il avait eu son attaque de goutte à Perpignan; un vendredi, il avait refusé un premier rendez-vous d’une femme qu’il aimait passionnément. Je lui disais cependant que Sixte-Quint regardait ce jour-là comme très-heureux, parce qu’un vendredi avait été celui de sa naissance, de sa promotion au cardinalat et à la papauté, et de son couronnement. Tel était don Pacheco, dont je me suis plu à crayonner le portrait, parce que je l’ai trouvé, dans son moral et dans son physique, le vrai modèle des nouveaux Ibères: assemblage d’esprit, de crédulité, de défauts, de vertus, de grandeur d’ame, de superstition et de galanterie; enfin, un composé d’éléments si discordants, que l’on ne pourrait trouver sa copie dans aucune autre nation.
Je ne dois pas oublier le portrait de celle qui m’enivrait d’amour. Si je voulais peindre la volupté, je lui donnerais de grands yeux noirs pleins de feu, et de longs cils qui en adouciraient l’éclat; une physionomie expressive, animée; de beaux cheveux noirs, flottant sans ordre autour de ses épaules, ou renfermés dans un réseau; sa taille serait élevée, svelte, flexible; elle aurait la légèreté d’une biche, un pied charmant, une voix tendre et mélodieuse. Tel serait le portrait que j’aurais imaginé, ou telle plutôt était Séraphine. Pour une femme douée du don céleste de la beauté, chaque jour est un jour de triomphe: partout où Séraphine paraissait, les regards, l’admiration, les applaudissements la suivaient. Elle avait peu d’embonpoint, la poitrine peu élevée, défaut ordinaire aux Espagnoles, qui peut naître de l’indifférence que les Espagnols ont pour les charmes d’un beau sein. Séraphine aimait beaucoup la danse, passion des ames voluptueuses, et la parure, passion de la vanité et de la coquetterie, sa fille. Elle chargeait ses doigts de bagues.[36] Quant aux qualités de son esprit, elle en avait, comme disent les Anglais, des parties: de la finesse, de la pénétration, des pensées plus brillantes que justes, fruits d’une imagination active, mais peu cultivée. L’éducation des femmes est, en Espagne, encore plus négligée que celle des hommes; la nature leur prodigue ses bienfaits, mais rarement l’art seconde la nature. Les jeunes personnes du sexe bornent leur lecture à la Vie des Saints, à celle de Don Quichotte et de quelques comédies. Les mères occupées de plaisirs et d’intrigues, confient leurs filles à des camaristes (femmes-de-chambre), ou à des duègnes; mais la vivacité, les agréments de leur esprit, couvrent les ombres de leur ignorance; du moins on ne trouve pas dans cette nation, comme en France, des femmes qui lisent par air, parlent de ce qu’elles ignorent ou savent très-imparfaitement, ont la manie de juger des ouvrages comme Dandin avait celle de juger les procès, et dont les doctes entretiens fatiguent les gens instruits et ennuient les ignorants. Séraphine, sans prétention, ainsi que toutes ses compatriotes, plaisait par un esprit vif et naturel; elle avait une sensibilité si douce, si touchante, quand elle aimait, qu’elle aurait pénétré d’amour l’ame la plus froide; rien n’est si séduisant qu’une femme espagnole qui vous aime. Séraphine était plus superstitieuse que douée d’une véritable piété. On inspire à une Espagnole, dès son enfance, un enthousiasme mystique, une tendre vénération pour la Madonne et pour les moines. La dévotion et l’amour deviennent l’occupation de toute sa vie. Les miracles n’étonnaient pas Séraphine, mais elle s’étonnait que Dieu eût défendu l’amour. C’était, disait-elle, demander l’impossible. D’après ce portrait, exempt de flatterie, mon lecteur ne sera pas surpris de mon voyage à Cordoue, où m’attendaient l’hymen, l’amour et la fortune.
Avant l’arrivée de don Pacheco, je voyais souvent une jeune dame plutôt par désœuvrement, ou esprit de galanterie, que par aucun mouvement du cœur; car, autant par principe que par délicatesse de goût, je n’ai jamais voulu suivre en volontaire le char de l’hymen. Tout absorbé dans une nouvelle passion, j’avais négligé cette beauté; sa coquetterie, bien plu que sa tendresse, en fut blessée: je crus devoir lui faire une visite; je craignais la froideur de son accueil, mais je fus rassuré par la sérénité de son visage. «L’Espagnole est donc partie, me dit-elle d’un air aisé? — Oui, madame, et j’ai été obligé de donner des soins à son père, attaqué de la goutte; — Et à sa fille qui se portait bien? On ne saurait être plus charitable. Allez, monsieur le protestant, retournez à confesse, et si le confesseur vous refuse l’absolution, moi je vous absous sans exiger un acte de contrition. — Ma confession se bornera à vous dire qu’un Français doit accueillir tout honnête étranger qui a besoin de secours et de protection; quant à sa fille, c’est un enfant. — Eh bien, qu’on lui donne le fouet et qu’on ne m’en parle plus. — Est-ce un arrêt de proscription? Me défendez-vous de venir vous faire ma cour? — Oui; à moins que vous ne me donniez votre parole que vous oublierez cette petite fille. — Les souvenirs, madame, ne dépendent pas de nous; et si par hasard je l’oubliais pendant le jour, la nuit, un songe pourrait me la rappeler. — Il suffit; j’ai ma toilette à faire, je vous prie de me laisser. Ainsi finirent notre entretien et nos liaisons. Ah! bien loin d’oublier Séraphine, elle était toujours présente à ma pensée; je ne vivais que par elle et avec elle; je lui parlais, je l’entendais encore. Je pris un maître de langue espagnole, et comme je savais un peu d’italien et assez bien le latin, je fis des progrès qui étonnèrent mon maître; mais j’étais aiguillonné par l’amour, aiguillon plus actif que l’ardeur du savoir, ou l’attrait de la gloire. Il me fit lire l’histoire d’Espagne de Ferreras, de Mariana, écrivain qui me plaisait par l’éloquence et la noblesse de son style, quoiqu’il maltraitât les Français, surtout les protestants; mais il était Espagnol, et il écrivait dans le seizième siècle. L’été s’écoulait dans cette étude, non assez vite au gré de mon impatience; car tel est l’homme, la vie lui paraît très-rapide et les journées bien longues.
Je reçus, dans le mois de juin, une lettre de don Pacheco, qui disait: «Par la grâce de Dieu et de la Madonne nous sommes arrivés en bonne santé à Cordoue; je vous attends, mon cher capitaine, dans le plus beau pays de l’Europe, sur les bords du Betis (le Quadalquivir), avec de bon chocolat et d’excellent vin de Xérès et de Malaga, qui vous sera versé par la main d’Hébé: elle ne vous oublie ni dans ses prières, ni à table avec moi, où nous parlons toujours de vous, et buvons bien souvent à votre santé. Quand vous partirez, elle fera dire trois messes à la Sainte-Vierge, pour le succès de votre voyage. Allons, partez, vaillant chevalier, sous les auspices de l’amour et de la vierge Marie. Viva usted mil anos.» Dans ma réponse, j’annonçai mon départ aux premiers jours de septembre.
Le père de l’intéressante Suzette vint me prier à la noce de sa fille. Je m’y rendis; j’aime beaucoup les fêtes champêtres. Je vis revenir de l’église les deux époux. Charlot portait un gros bouquet à sa boutonnière, et Suzette était couronnée de fleurs et vêtue en blanc; elle était suivie de jeunes gens de l’un et l’autre sexe; les filles avaient de grands bouquets, et les garçons, des rubans à la boutonnière; ils marchaient en sautant et en dansant au son du tambourin. Le père de Suzette, le père, le grand-père et la mère de Charlot, fermaient la marche, se tenaient par la main, se rappelant leurs noces et leurs plaisirs,
Racontant ce qu’ils ont été, Oubliant qu’ils vont cesser d’être.
On se mit à table en arrivant; le couvert était dressé devant la maison; la mariée me fit asseoir à ses côtés: je lui trouvai l’air grave; je lui en parlai. C’est, me dit-elle, que le bonheur est recueilli; et vous, monsieur le chevalier, quand épousez-vous cette belle Espagnole? — J’espère que ce sera l’hiver prochain. — Si elle vous aime autant que j’aime Charlot, vous ne serez pas à plaindre. Les cris de joie, les éclats de rire interrompaient souvent notre, conversation. On chanta, on but en chœur à la santé des nouveaux époux; on me fit l’honneur de boire à la mienne, en me qualifiant de commandant; je remplis mon verre, je me levai, et bus à la santé des bienfaiteurs de la patrie, des honnêtes laboureurs. Le vin coulait à grands flots; un jeune homme se glissa sous la table et enleva le soulier de la nouvelle mariée. A la vue de ce trophée, la joie et les éclats redoublèrent, et l’on acheva d’épuiser les flacons. Après le dîné, on dansa au son du galoubet et du tambourin. J’ouvris le bal par le menuet avec la nouvelle épouse; le menuet fini, je l’embrassai, aux applaudissements de la joyeuse assemblée: mon exemple l’enhardit, et chacun voulut embrasser l’aimable Suzette; mais elle se déroba à leurs empressements et courut se cacher. On voulut faire payer les jeunes filles pour la fugitive; elles prévirent le complot et se mirent à courir comme des perdreaux devant le chasseur; mais les jeunes gens plus lestes, les poursuivent, les atteignent, les amènent dans le cercle, et toutes, tour-à-tour, sont embrassées, non sans de bruyantes clameurs et des battements de main. On m’invita d’en faire autant; ce fut très-volontiers; j’embrassai même les vieilles femmes, ce qui redoubla les éclats de rire. Enfin, la nuit approchant, je m’éclipsai tout doucement et regagnai la ville, satisfait de ma journée et de la joie que j’avais vue régner au milieu de ces bonnes gens. Mais chaque heure nouvelle amène de nouveaux événements. Je trouvai, en rentrant, une lettre du vicomte de Beaupré, cachetée en noir. Mon cœur palpita d’effroi: j’hésitai à l’ouvrir; je voulais attendre au lendemain, pour éviter une mauvaise nuit; mais la curiosité, ou plutôt l’amitié l’emporta: j’ouvre la lettre d’une main tremblante, et je lis:
«Mon cher ami, vous avez envié mon bonheur, aujourd’hui vous pleurerez sur moi. Cécile, la sensible Cécile, la vertueuse Cécile, si digne d’une vie immortelle, le Ciel me l’a ravie: depuis trois jours elle n’est plus. La mort a enlevé à la terre un de ses plus beaux ornements. Elle était accouchée heureusement d’une fille. Elle a d’abord demandé des nouvelles de son enfant: on l’a assurée qu’il se portait très-bien. Quelques moments après elle a entendu ses vagissements; ce cri a produit une émotion si vive dans l’ame de cette tendre mère, qu’elle a expiré sur-le-champ. L’amour maternel, l’excès de sensibilité, l’ont suffoquée. Nos vœux, nos soins, tous les secours prodigués n’ont pu la rappeler à la vie. Chère Cécile, épouse adorée, que vais-je devenir sans toi? La main me tremble, des larmes remplissent mes yeux; et vous, mon cher chevalier, vous perdez une excellente amie: parents, amis, voisins, tous les domestiques la pleurent. Le deuil est dans le château et dans les environs. Vous la pleurerez aussi. Dès que ma santé, un peu altérée, sera rétablie, j’irai à Nancy, rejoindre mon régiment. Je brûle de quitter un séjour où, du faîte de la félicité, je suis tombé dans l’abîme du malheur. J’y vois partout l’ombre errante de ma chère Cécile. L’enfant se porte bien. Adieu, mon cher ami, je vous quitte pour la pleurer.»
Quel coup de foudre, au sortir d’une scène bruyante, des transports de la joie, d’une fête d’hymen aussi gaie que touchante! Cécile avait célébré sa noce avec la même joie, au milieu des plaisirs et des félicitations. Hélas! en signant son contrat de mariage, elle avait signé l’arrêt de sa mort. Quel excès d’allégresse quand elle se vit enceinte! et ce bonheur devait la précipiter dans la tombe! Pauvres humains! formez des vœux! Tendre amie, m’écriai-je en m’inondant de larmes, douce image de la divinité, la terre n’était pas digne de te posséder! Ta beauté, ton printemps, tes plaisirs, tes espérances sont ensevelis dans la nuit éternelle. Ta jeune ame s’ouvrait à peine aux rayons de la vie. C’est au Ciel que ta place était marquée, et que les anges t’attendaient! Je passai une partie de la nuit à verser des larmes, et à répondre au vicomte. Pendant un mois je pleurai tous les jours cette aimable et malheureuse amie. Cicéron, à la mort de sa fille, ne trouva quelque allégement à sa douleur que lorsqu’il put reprendre ses livres et sa plume: j’en trouvai dans l’étude de la langue espagnole, et dans les promenades où j’allais, le cœur malade, rêver, parler à ma chère Cécile, et tromper mon affliction par de tendres souvenirs.
Cependant septembre approchait, non au gré de mon impatience. Le temps nous cache ses ailes, ce n’est qu’après sa fuite qu’on les aperçoit. Enfin ce mois parut, et je demandai à mon colonel la permission de partir avant l’arrivée des semestres. Vous voulez donc, me dit-il en riant, aller passer quelque temps dans les prisons du saint-office. Vous êtes enfant de Calvin, quelquefois mauvais plaisant, et les inquisiteurs n’entendent pas raillerie. J’adopterai, lui dis-je, avec le manteau espagnol, la gravité d’un docteur de Salamanque. — Partez, j’y consens; mais recommandez-vous à la Madonne et à saint Jacques de Compostelle.
Comme j’avais lu dans Don Quichotte que son hôte lui avait recommandé de ne jamais voyager sans argent, j’avais amassé un petit viatique; ma mère informée de mon voyage, m’envoya cent écus. C’était, me disait-elle, le denier de la veuve, le fruit de ses économies. Je les refusai, et lui écrivis que ses bontés et ses prières m’étaient plus pré et plus utiles que son argent; d’ailleurs j’avais pour principe de régler ma dépense sur ma fortune. Si j’avais voyagé en Mésopotamie, du temps des patriarches, ou en Grèce, dans le beau siècle de Ménélas et d’Alcinoüs, partout on m’aurait accueilli, hébergé; de jeunes filles m’auraient mis dans les bains; mais le monde, en vieillissant, s’endurcit: le temple de l’hospitalité s’est fermé. Au commencement de l’été j’avais acheté, pour me promener et pour mon voyage, un petit cheval alezan, que je nommais Podagre, par antiphrase, comme par la même figure de rhétorique les furies portent le nom d’Euménides. Je m’attachai beaucoup à ce cheval. Il n’était pas beau d’orgueil et d’amour, n’appelait pas la guerre; on ne voyait pas bondir les flots de son épaisse crinière; mais il était doux, modeste et robuste: Qualem me decebat. Je ne l’aimais pas autant que Caligula chérissait le sien,[37] ou que la marquise de ... aimait son chat, dont elle a porté le deuil pendant trois jours. Peu de femmes ont eu autant de tendresse pour leurs maris, que cette marquise en avait pour cet animal-tigre, selon Buffon. Ayant donc rempli mon porte-manteau de quelques effets, de plusieurs livres, et ma bourse de quelques pièces d’or, vêtu d’un uniforme, décoré de l’épaulette de capitaine, jargonnant assez bien l’espagnol, je montai sur Podagre le 3 septembre 1766. Annibal était parti de Saragosse, pour marcher à Rome, dix-neuf cent quatre-vingt trois ans avant mon entrée en Espagne.
Je sortis de Perpignan par la porte de Saint-Martin, autrement dite la porte d’Espagne, laissant mes habitudes et mes préjugés au faubourg de la ville, me promettant surtout de me dépouiller de ce caractère léger et irréfléchi d’un Français de mon âge. Solon disait que personne ne peut être réputé heureux avant sa mort.
La vita al fin, e ’l di loda la sera,[38]
a dit Pétrarque. On peut dire avec autant de justesse, qu’il faut attendre la fin d’un voyage pour savoir s’il a été heureux.
Les amants qui courent après leurs maîtresses ne sont ni des Anacharsis, ni des Strabon; ils veulent arriver; tout retard irrite leur impatience; ils aiment mieux faire du chemin que de s’arrêter pour voir des tableaux, ou des débris d’antiques monuments. Mais ils ont un avantage sur les doctes voyageurs: s’ils ne font pas comme eux des descriptions brillantes des sites pittoresques, des beautés de la nature, ils en jouissent beaucoup mieux. Un amant sera plus ému, plus attendri par les charmes de la campagne, par la vue d’un troupeau, le son d’une musette, le chant des oiseaux, que le savant qui voyage pour voir des décombres, des tableaux et examiner la qualité des terres. Je renvoie mes lecteurs avides de connoître ces objets scientifiques, aux nombreux voyages d’Espagne, qui seront, pour ainsi dire, les appendices du mien. Mais je m’attacherai spécialement à la description des usages et des mœurs générales et particulières; je parlerai de ce qui m’a frappé et de ce qui m’est arrivé.
Une médaille de l’empereur Adrien représente l’Espagne assise, appuyée sur une montagne (les Pyrénées) placée à sa gauche, tenant une branche d’olivier à sa main; à ses pieds est un lapin.[39]
A Gironne je notai sur mon album, que les miquelets ouvrirent mon porte-manteau, le tournèrent, le retournèrent, et quand ils l’eurent visité pièce à pièce, ils me demandèrent si je n’avais point d’effets prohibés. Comme l’Avare de Molière, ils auraient voulu voir l’autre main après avoir vu les deux. Je me flattais de sortir sain et sauf de leurs serres; mais ils s’étaient emparés de mes livres, et me dirent que, pour les retirer, il me fallait aller chez le seigneur Théologal, qui déciderait s’ils pouvaient entrer en Espagne. Je suivis donc mes livres chez le seigneur Théologal, non sans donner au diable les miquelets et lui. Il fesait la sieste quand j’arrivai. Sa servante n’aurait pas troublé son repos pour un roi de France. Je me rappelai, pour me consoler, que le prince de Condé, assassiné à Jarnac par Montesquiou, avait attendu à une porte, assis sur un banc de pierre, qu’un procureur eût dîné. Après quelques moments d’attente, je priai cette fille d’aller voir si son maître dormait encore; je la suivis, et, fatigué de ces délais, je donnai un grand coup de pied à la porte, qui s’ouvrit, et ce bruit éveilla le chanoine, qui s’écria effrayé: Kesus, Kesus (Jésus), que demonio e aquel! Je lui fis mille excuses, et tâchai de le rassurer, en lui disant le motif de ma visite. Alors il se leva, quitta son bonnet de coton, et se fit apporter les livres. Je lui dis en espagnol que c’étaient des ouvrages de littérature qui ne pouvaient être prohibés. Monsieur, répondit-il, vous pouvez vous servir de votre langue, je la parle fort mal, mais je l’entends très-bien; ce qui me surprit. Vous autres, Français, continua-t-il, vous êtes un peu ariens. — Qu’entendez-vous par-là? — Que vous avez du jansénisme dans la tête. — Le jansénisme est passé de mode, et nous ne connaissons pas plus Jansenius, que vous Arius.[40] — C’est fort bien; mais voyons vos livres. Horace! j’en ai ouï parler. La Fontaine n’a-t-il pas fait des contes fort gais? — Oui, et des fables bien supérieures. — Ici nous préférons ses contes: ils sont plaisants, un peu libertins; mais il n’y a rien contre la religion. Virgile! celui-là je le connais; procumbit humi bos... Vous n’avez sans doute rien de Voltaire? — Pardonnez-moi, j’ai la Henriade. — A coup sûr elle n’entrera pas. Vous voulez infecter notre pays du poison que distille cet auteur venimeux. — Mais, monsieur, c’est un poëme où la morale et la religion sont très-respectées. Écoutez ces beaux vers sur la transsubstantiation:
Le Christ, de nos péchés, victime renaissante, De ces élus, nourriture vivante, Descend sur ses autels à ses yeux éperdus, Et lui découvre un Dieu, sous un pain qui n’est plus.
— Les vers seront beaux tant que vous voudrez, mais le sens n’est pas clair. — De plus, sachez, monsieur, que le général des capucins l’a affilié à l’ordre de Saint-François. — Dites, affilié au diable. J’en suis fâché, monsieur l’officier, mais pas un seul feuillet de Voltaire ne passera Gironne. Messieurs les Français, vous critiquez notre sévérité et notre inquisition, mais nous n’avons ni Saint-Barthélemi, ni guerres de religion. A l’égard de vos autres livres, je vais voir s’ils sont sur la liste des livres prohibés. Il prit alors son index, et, après l’avoir parcouru, Horace, Virgile, la Fontaine eurent la permission d’être mes compagnons de voyage, et Voltaire resta dans les plains de M. le Théologal.
De Canet à Mattaro la route est charmante; on traverse des villages entourés d’arbres, de jardins; on jouit de la vue de la mer, d’une infinité de barques de pêcheurs. La figure aimable des femmes répondait à l’aménité du pays. Elles sont la plupart occupées à faire des dentelles. Le travail des hommes est la pêche. Ce sont des hiboux au milieu des colombes. Mattaro est une ville très-agréable. Ses environs produisent d’excellent vin. De cette ville à Barcelone, on côtoie la mer par un chemin bordé de mûriers, qui vivifient le paysage. Je marchais souvent à pied, soit pour soulager mon cher Podagre, soit pour me délasser d’une même position. Je m’assis un matin, après une assez longue marche, auprès d’un vignoble, à l’ombre de plusieurs caroubiers. J’achetai la permission de manger du raisin; on m’apporta un morceau de pain un peu dur, mais très-blanc. Pendant ce repas délicieux, des tourterelles roucoulaient sur ma tête, et sans doute se parlaient d’amour: Un ruisseau roulait à mes pieds sur des petits cailloux, et mêlait son murmure au gémissement des tourterelles. J’étais si enchanté de cette situation, que je m’écriai: Ma chère Séraphine, où es-tu? Pourquoi n’es-tu pas avec moi dans cette riante solitude? Le souvenir de l’infortunée Cécile vint mêler aux songes riants de l’amour et de l’espérance, la mélancolie et les regrets. Chère Cécile, ton amitié eut fait le charme de ma vie! Hélas! et tu n’es plus! Il fallut quitter cet asile, car le soleil ne s’arrêtait pas pour moi, comme pour Amphytrion ou pour Josué. Après quelques heures de marche, j’aperçus les clochers, les tours, et bientôt les remparts de Barcelone. Je jouis alors d’un tableau magnifique. Je voyais cette ville élever sa tête au milieu d’une campagne riante; à sa gauche, une vaste mer, et l’horizon éclatant de lumière; la splendeur de cet astre, la richesse de la campagne, l’aspect de la ville, tout annonçait la puissance et la prodigalité du Créateur de l’univers.
Le jour au jour la révèle; La nuit l’annonce à la nuit.
J’allais au pas pour jouir de l’enchantement de cette superbe perspective.
J’arrivai avec la nuit à Barcelone. Je comptais n’y séjourner qu’un jour, quoique ce soit une des plus belles villes de l’Europe. On dit qu’elle a été fondée deux cent cinquante ans avant notre ère, par Amilcar Barca, père d’Annibal le borgne. Je veux bien croire à l’époque de cette fondation; mais je pensais avec plus de plaisir au lord Peterborough, qui, ayant pris cette ville, la sauva du pillage, ne toucha point aux trésors immenses de sa cathédrale, et arracha une belle duchesse des mains des soldats. Barwick la reprit pour Philippe V, et la punit sévèrement de sa rébellion, ou de sa résistance. J’allai loger à la Fontaine-d’Or.
Le lendemain, les chanoines avaient déjà chanté matines, plus d’un poète trouvé trente rimes, les barbiers abattu bien des toisons, lorsque je m’éveillai. Je demandai aussitôt à mon hôte du chocolat et un barbier. Je voulais aller voir M. Aubert, consul de France, pour qui j’avais une lettre de recommandation.
Pendant que je déjeûnais, un moine, à la mine hypocrite, entra dans ma chambre, en me disant d’un ton mielleux: Ave maria purissima. Je lui répondis: Très humble serviteur. J’ai su depuis qu’il fallait repondre: Sine peccado concebida (conçue sans péché), ce qui résout une question qui a causé bien des disputes et de haines entre les cordeliers et les dominicains. Après son compliment, le moine me présenta une bourse, en me demandant quelque argent pour le luminaire de la Vierge. Mon Père, lui dis-je en riant, la Vierge n’a pas besoin de luminaire: elle n’a qu’à se coucher de bonne heure. Le révérend s’enfuit à ces mots, en fesant le signe de la croix, et marmottant: Kesus! Kesus! J’en riais encore, lorsque je vis entrer une jeune femme grande et bien faite. Je lui demandai ce qu’il y avait pour son service. Je viens, me répondit-elle dans son dialecte catalan,[41] pour vous faire la barbe. — Vous, senora? — Si, senor; n’avez-vous pas demandé un barbier? Mon père est à l’assemblée de la confrérie des pénitents, et je viens à sa place. — J’en suis enchanté, pourvu que vous ne laissiez pas sur mon visage des traces de votre rasoir, et de vos études. Je craignais en effet qu’elle ne voulût faire son apprentissage sur le visage d’un vil Français: mais elle m’assura que je n’avais rien à craindre; qu’elle fesait tous les jours dix à douze barbes de matelots. Je livrai donc ma tête avec confiance à cette jeune artiste. Je sentis avec plaisir sa main douce et légère se promener sur mon visage en le savonnant, et son rasoir semblait plutôt me caresser, qu’enlever une épaisse toison. L’opération finie, je lui demandai combien son père prenait pour une barbe. — Un réal (dix sous). Eh bien, en voilà quatre pour votre talent et le plaisir que vous m’avez fait. Elle me remercia par un doux sourire, en me disant: Viva usted mil anos (vivez mille ans). Cette formule de compliment est si usitée en Espagne, qu’un jeune homme, entendant lire le testament de son père décédé, touché des marques de tendresse qu’il lui donnait, répétait à chaque article: Cher père, viva usted mil anos. Au reste, j’appris bientôt qu’en Espagne nombre de femmes maniaient le rasoir avec la même dextérité que l’aiguille.[42]
Je demandai à mon hôte ce qu’il y avait à voir dans la ville? — Quatre-vingt deux églises, vingt-sept couvents d’hommes et dix-huit de femmes. — Grand Dieu! quelle pépinière d’élus et de saints! Avant de commencer ma tournée, j’allai chez notre consul qui me reçut avec toute l’urbanité et la grâce françaises; il me présenta à sa femme, qui me parut aussi aimable que jolie; elle me pria à dîner pour le lendemain, désolée d’être invitée ce jour-là chez don Velasco, gouverneur de la place. Je refusai d’abord l’invitation, m’excusant sur mon départ fixé au jour suivant; mais lui et sa femme me pressèrent avec tant de bonté et de chaleur, et madame Aubert surtout y mit tant de grâce, que je n’osai refuser. Il était écrit dans le grand livre des destinées que je ne partirais pas de sitôt. En quittant M. Aubert, j’allai parcourir la ville: ce que j’y admirai le plus, c’est la propreté des rues pavées de superbes dalles. L’affluence des habitants, des voitures, des ânes, annoncent l’activité des Catalans et de leur commerce. Je me promenai dans la place Saint-Michel, qui est fort belle, et à laquelle toutes les grandes rues viennent aboutir; j’y achetai des ciseaux et des rasoirs, qui sont fort estimés en Espagne et en France. Mon dîné fini, après avoir lu quelques fables de La Fontaine pour laisser tomber la chaleur, j’allai me promener sur la belle terrasse qui règne le long du port, dans le quartier nommé Barcelonette; les bords de cette promenade, qu’on appelle la Lonja, sont embellis par de beaux édifices. Je jouissais tranquillement de ce lieu agréable et du soir d’un beau jour, rêvant à mes projets, à mon avenir, à la belle Séraphine. La lumière douce et mélancolique du crépuscule commençait à se répandre, quand tout-à-coup six hommes m’entourent et m’ordonnent de les suivre. Je leur réponds que je n’en ferai rien: l’un d’eux alors me saisit au collet; je lui ripostai par un vigoureux coup de poing sur la face; il crie, il beugle; et soudain les autres me serrent de si près, que je ne pus tirer mon épée. Je me débattis entre leurs bras; mais je n’avais pas la force d’Anthée ou d’Hercule. Ces coquins cherchèrent à m’imposer le respect et la crainte en disant qu’ils étaient los familiares du saint-office, et ils m’invitèrent à la soumission pour éviter le scandale et le mauvais traitement. Je cédai à la force, et je fus mené dans les prisons de l’inquisition. Quand je me vis dans les serres de ces oiseaux de proie, moi officier français, simple voyageur, je me demandai quel était mon crime, ce que j’avais à démêler avec ce tribunal odieux.[43] Ces prêtres jacobins, disais-je, ont-ils succédé à ces druides qui se disaient les agents de la Divinité, et qui s’étaient arrogé le droit d’excommunier et de condamner à mort leurs concitoyens? Mais mes plaintes, mes imprécations se perdirent dans les airs.
Le lendemain, un Dominicain voilé d’hypocrisie, au langage fallacieux, vint me conjurer, par les entrailles de J. C., de confesser mes fautes pour obtenir ma liberté. Confessez les vôtres, lui dis-je; demandez pardon à Dieu de votre hypocrisie et de vos injustices. De quel droit arrêtez-vous un gentilhomme français, qui n’est point soumis à votre infernale juridiction, et qui d’ailleurs n’a point manqué aux lois du pays? — Vierge sainte, vous me faites frémir! Je vais prier Dieu pour vous; j’espère qu’il vous ouvrira les yeux, et vous touchera le cœur. Vas prier le diable, dis-je tout bas; c’est ta divinité.
Cependant ce jour-là M. Aubert m’ayant attendu vainement pour dîner, envoya à mon auberge. On lui répondit que j’avais disparu depuis la veille, que j’avais laissé mes hardes, et que l’on ignorait ce que j’étais devenu. Cet obligeant consul, très-inquiet de mon sort, fit des perquisitions dans toute la ville; mais rien ne transpirait, et ne découvrait la trace de mes pas. Étonné de ce silence, il soupçonna qu’une indiscrétion de ma part avait pu m’attirer la vengeance du saint-office, dont il connaissait parfaitement l’esprit et les manœuvres. Il pria le capitaine-général de me réclamer. Les inquisiteurs nièrent ma détention avec le sang-froid de la fausseté et de la scélératesse; mais M. Aubert ne pouvant attribuer ma disparition à une autre cause raisonnable, persista à me croire dans les repaires du saint-office.
Le jour suivant, des familiers vinrent me chercher pour me conduire devant les trois inquisiteurs: on me présenta une casaque jaune pour l’endosser; je repoussai avec dédain cette livrée de satan. Mais on me fit entendre que je n’obtiendrais ma liberté que par ma soumission. Je comparus donc vêtu de jaune, un cierge vert à la main, devant les trois prêtres de Pluton. Dans la salle était déployé le drapeau du saint-office y où étaient peints un gril, des tenailles et un bûcher, avec ces mots: justice, charité, miséricorde. Quelle atroce ironie! Je fus tenté plus d’une fois de brûler avec mon cierge la face hideuse de l’un de ces jacobins; mon bon génie m’arrêta. L’un d’eux m’exhorta, avec l’air de la douceur, à faire l’aveu de ma faute. Ma grande faute, lui dis-je, est d’être venu dans un pays où des prêtres foulent aux pieds l’humanité, et se couvrent du manteau de la religion pour persécuter la vertu et l’innocence. — Est-ce tout ce que vous avez à nous dire? — Oui; ma conscience est sans crainte et sans remords. Tremblez; si le régiment où je sers apprend mon emprisonnement, il passera sur le ventre à dix régiments espagnols pour venir m’arracher à votre barbarie. — Dieu est le maître; notre devoir est de veiller sur son troupeau en fidèles pasteurs: notre cœur en est affligé; mais vous retournerez en prison, jusqu’à ce que vous ayez reconnu votre faute. Je sortis en jetant sur eux un regard de mépris et d’indignation.
Rentré dans ma geole, je cherchai dans ma conscience la cause d’un pareil traitement; j’étais loin de penser que je le devais à ma réponse au moine quêteur sur la Vierge et son luminaire. Cependant M. Aubert, toujours persuadé que l’inquisition seule avait pu m’enlever, veillait sur ses démarches, et l’entourait d’espions. L’un d’eux lui apprend que trois des grands colliers de l’ordre de Saint-Dominique allaient partir pour Rome, députés à l’assemblée conventuelle qui devait s’y tenir. Il écrivit aussitôt à M. de Cholet, commandant de Perpignan, pour l’informer de ma disparition, de ses soupçons sur les auteurs de cette violence, et du passage à Perpignan des trois jacobins, l’invitant à les faire arrêter, et à ne les relâcher que lorsque le saint-office m’aurait mis en liberté.
M. de Cholet saisit avec joie l’occasion de la vengeance; l’ordre est donné à la porte de la ville d’arrêter les trois révérends. Ils arrivent sur le midi, joyeux et avec un grand appétit; ils demandent à la sentinelle quelle est la meilleure auberge. L’officier de garde se présente, et leur annonce qu’on va les conduire chez le commandant de la place qui veut se charger de leur logement et de leur nourriture. Les révérends, ravis d’une si bonne aubaine, s’épuisent en remercîments, disent qu’ils ne veulent pas incommoder M. le commandant. — Allez, mes pères; M. de Cholet veut absolument vous faire les honneurs de la ville. En même temps il les fait escorter par quatre soldats et un sergent. Les pères marchaient tout joyeux, se félicitant entre eux et enchantés de la politesse française. Mes pères, leur dit M. de Cholet, je suis charmé de vous tenir dans cette ville; je vous attendais avec impatience. Je vous ai fait préparer votre logement. — Ah! M. le commandant, c’est trop de bonté; nous ne méritons pas... — Pardonnez-moi. N’avez-vous pas dans vos prisons, à Barcelone, un officier français, le chevalier de Saint-Gervais? — Non, M. le commandant; nous n’en avons jamais ouï parler. — J’en suis fâché pour vous; car je vais vous faire conduire en prison, où vous resterez au pain et à l’eau pour toute nourriture, jusqu’à ce que cet officier soit retrouvé. Les révérends, fort dépités, se récrient sur cette violation du droit des gens; ensuite disent qu’ils se résignaient à la volonté du Ciel, et que M. le commandant répondrait devant Dieu et devant le pape de la persécution qu’il fesait essuyer à des gens d’église. Oui, j’en fais mon affaire, leur dit le commandant; en attendant, vous allez vous rendre à la citadelle. Voilà mes trois papelards, à face rubiconde et fleurie, enfermés dans une étroite prison, condamnés au régime des Paul et des Hilaire, mais en pure perte pour leur salut; car ils se déchaînaient contre le jeûne et contre le commandant. Tous les jours le pourvoyeur, en leur apportant une cruche d’eau et leur ration de pain, leur demandait s’ils n’avaient rien à déclarer sur l’enlèvement de l’officier français. Pendant trois jours ils persistèrent dans leur dénégation; mais enfin le cri, non de leur conscience, mais de leur estomac, l’ennui de leur séjour fléchirent leur opiniâtreté. Ils demandèrent à parler à M. le commandant, qui se rendit aussitôt auprès d’eux. Ils avouèrent qu’un jeune officier français était dans les prisons du saint-office pour des propos impies qu’il avait tenus contre la Vierge. Sans doute, il a eu tort, leur dit M. de Cholet; mais laissez à la Vierge le soin de sa vengeance. Écrivez à Barcelone qu’on le remette en liberté. En attendant, je vous garde en ôtage; mais j’adoucirai votre pénitence, et votre table ne sera plus aussi frugale. Les jacobins se hâtèrent d’écrire qu’on relachât bien vite ce damné de Français.
Pendant ce laps de temps, le dépit, l’impatitence, l’ennui, agitaient mon ame et l’accablaient du poids de la vie. Enfin, les inquisiteurs, sur la lettre de leurs confrères, se virent obligés de relâcher leur proie. L’un d’eux vint me dire que par égard pour ma jeunesse et ma qualité de Français, le saint-office avait délibéré de m’ouvrir les portes de ma prison, et que j’étais libre, mais qu’ils m’engageaient à avoir désormais plus de respect pour la Madonne, la mère de J. C. — Mon révérend père, lui dis-je, les Français ont toujours eu beaucoup de respect pour les dames. En prononçant ces mots, je m’élançai vers la porte, et quand je fus dans la rue, je crus sortir du tombeau pour renaître à la vie. Je courus aussitôt chez M. Aubert, qui m’embrassa avec transport, et m’apprit par quels moyens on m’avait arraché aux serres du saint-office. Il écrivit sur-le-champ à M. de Cholet, pour faire ouvrir leur cage aux trois corbeaux voyageurs qui étaient venus se prendre dans les filets. Je dînai chez cet estimable consul. Sa femme me combla de bontés, m’invitant à rester un où deux jours à Barcelone. Madame, lui dis-je, j’en serais bien tenté, mais je suis un pigeon trop effrayé du voisinage des éperviers pour séjourner plus long-temps dans cette ville; je compte partir demain. Je passai le reste de la journée avec ces aimables époux: l’après-dînée des négociants français, instruits de cette aventure, vinrent me féliciter de ma délivrance, et l’on rit beaucoup du tour joué aux dominicains. L’un de ces négociants, nommé M. Duprat, homme d’esprit, me dit: Je vous conseille pourtant de payer à l’avenir le luminaire de la Vierge, plutôt que de vous brouiller avec l’inquisition, qui est le génie malfesant et tout-puissant de l’Espagne. Il a autant d’oreilles que d’yeux, et il est muni de serres très-fortes. Sachez que la mère de Saint-Dominique étant grosse de lui, rêva qu’elle accouchait d’un chien, qui tenait dans sa gueule un flambeau allumé. Ce présage s’est vérifié. — Comme celui d’Hécube, lui dis-je, qui rêva, enceinte de Pâris, qu’elle accouchait d’un tison ardent. — Je vais vous donner une idée, reprit M. Duprat, de la puissance et des manœuvres de ce terrible tribunal. Naguère à Cordoue, un nègre, esclave du trésorier de l’inquisition, pénétra, pendant la nuit, dans une maison voisine pour aller trouver une esclave dont il était fort épris. La maîtresse de cette femme, avertie par le bruit, s’avance vers la chambre; le nègre la rencontre et la poignarde. Le mari et quelques personnes accourent aux cris de cette infortunée. L’assassin est saisi, livré à la justice, jugé et condamné à mort. Il allait subir son jugement, lorsque le saint-office intervint et réclama le criminel. Le magistral répond qu’il a été jugé selon la loi. L’inquisition le menace de ses foudres, et le juge effrayé lui remet le nègre. Le conseil de Castille, alarmé de cet abus de pouvoir, porta ses plaintes au pied du trône. Le roi fit donner l’ordre, par le grand-inquisiteur, de rendre le coupable. Cet ordre fut réitéré jusqu’à trois fois; enfin les inquisiteurs de Cordoue, forcés d’obéir, aimèrent mieux faire évader l’esclave que de fléchir sous l’autorité civile. Vous voyez, monsieur le chevalier, jusqu’où s’étend le crédit et le despotisme de cette puissance religieuse. — Oui, lui dis-je, et j’ajoutai, crimine ab uno disce omnes.[44] — Ce qui est peut-être aussi étonnant qu’impie, nous dit M. Aubert, c’est que le souverain pontife accorde des indulgences à tous ceux qui assistent à des auto-da-fé. J’ai lu une relation très-curieuse de l’un de ces auto-da-fé célébré en 1680. L’écrivain commence ainsi sa narration: «Votre Majesté ne sera pas dégoûtée de voir décrire ce qu’elle a vu exécuter. Lorsque Jupiter fulmina les Titans, l’antiquité le nomma le roi des Dieux et le plaça dans les astres. Que sera-ce d’un protecteur de l’église? Les éléments et les astres ne seront-ils pas touchés de l’éclat de ce Jupiter chrétien?» Ensuite, après avoir célébré la Croix-Verte qui sert de blason et d’étendard au saint-office, le narrateur ajoute: «Comme les païens ne dédièrent à leurs dieux que des arbres verts, le myrte à Vénus, l’olivier à Pallas et le laurier à Apollon, ainsi nous dédions à votre Majesté les triomphes de la Croix-Verte.» — Un trait qui fait honneur à la mémoire de Cromwel, reprit M. Duprat, c’est d’avoir offert à l’Espagne toutes les forces de l’Angleterre contre la France, à condition que l’on supprimerait le tribunal du saint-office. Il est vrai qu’il demandait aussi la liberté du commerce de l’Amérique pour la nation anglaise. Une partie de reversi avec madame Aubert, termina cette conversation. Je passai ainsi une journée très-agréable. Cet aimable consul, au moment de nous séparer, me dit: «Monsieur le chevalier, respectez l’inquisition comme les Romains respectaient leur mauvais génie. On peut, en Espagne, jouir d’une grande liberté, être fripon, voleur, athée même, pourvu que l’on fléchisse le genou devant l’idole. Je lui promis de la respecter désormais, comme le voyageur dans la Lybie respecte le sommeil du lion. J’ai renoncé, ajoutais-je, à la décoration du san Benito, comme à celle de la Toison-d’Or. Il me conseilla d’aller voir le mont Serrat, qui n’est qu’à huit lieues de Barcelone; il m’offrit une lettre pour un des pères avec lequel il avait quelque liaison; je l’acceptai, en le remerciant vivement de toutes ses bontés et de ses bons avis. J’eus le plaisir d’embrasser madame Aubert, qui me dit en souriant: Si vous étiez resté plus long-temps avec nous, vous auriez été le chevalier de la Vierge et le mien. — Et beaucoup plus fidèle à l’une qu’a l’autre, lui répondis-je en riant.
Je partis pour le mont Serrat au jour naissant, monté sur le fidèle Podagre, pressant son allure, car il me semblait que j’avais encore à ma poursuite tous les familiers de l’inquisition. Le chemin fut praticable jusqu’à Molinos del Reys, où je dînai; je traversai ensuite un pont de cinq cents pieds de long sur la rivière de Lobregat; de là je gravis une montagne escarpée. Je trouvai sur ma route une jeune femme chargée d’un petit enfant; elle se traînait avec peine et versait un torrent de larmes. Je lui demandai le sujet de ses pleurs et le but de son voyage. Je viens, dit-elle, de Gironne: je vais au mont Serrat, prier la Madonne de me rendre mon mari, esclave à Alger. Je suis à jeûn depuis douze heures, et je ne puis donner du lait à mon enfant. J’ai perdu une piastre forte (cinq livres) qui me restait, ou plutôt je crois qu’on me l’a volée: je ne puis plus me soutenir. Je descendis de cheval. Je lui fis manger un morceau de chocolat, et boire d’un vin de la Selva que j’avais dans un flacon d’osier. Ce vin balsamique et le chocolat restaurèrent ses forces. Je la fis monter sur mon cheval, malgré sa résistance, et je la suivis à pied, chargé de son enfant. Cette bonne femme ne doutait pas que la Madonne ne brisât les fers de son mari. Je lui laissai cette douce illusion: l’espérance est la divinité des malheureux. Nous arrivâmes au mont Serrat au déclin du jour. Je rendis à cette femme la piastre qu’on lui avait volée: elle en pleura de reconnaissance, et me promit de dire quatre rosaires pour moi. Je demandai don Pedro, l’ami de M. Aubert, et, sur sa recommandation, je fus très-bien accueilli. Il me dit que je pouvais rester trois jours dans le monastère, qui accordait l’hospitalité pendant ce temps à tout étranger, riche ou pauvre.[45] Je lui répondis que je me proposais de repartir le lendemain, après que j’aurais vu la maison. Je fus très-bien traité à soupé, et les révérends me firent boire d’un excellent vin de Malvoisie des coteaux de Sitgis;[46] et je vis que si ces bons pères étaient fort attachés au culte de la Madonne, ils ne négligeaient pas celui de Bacchus. Ces cénobites étaient au nombre de soixante-seize, de l’ordre de Saint-Benoît.[47] A mon lever, don Pedro me proposa de commencer notre tournée par l’église. J’y comptai quatre-vingts lampes d’argent, et quantité de chandeliers du même métal. La chapelle de la Vierge est derrière l’autel, séparée du chœur par une superbe grille. La Vierge est très-brune: elle tient l’enfant Jésus entre ses bras. Quatre cierges, dans de grands chandeliers donnés par un duc de Medina Cœli, brûlent devant elle. Un amas d’ex-voto, de jambes, de cuisses, de bras, et d’autres membres tapissent les murailles. Je me croyais en Grèce, au temple d’Esculape. Don Pedro me raconta que cette Madonne avait été trouvée par des bergers, en 880. La nouvelle s’en étant aussitôt répandue, l’évêque de Barcelone, suivi de son clergé, vint la prendre pour la transporter ailleurs. La procession se mit en marche; mais, après une centaine de pas, la Vierge s’arrêta d’elle-même, sans qu’on pût la faire avancer: et c’est au lieu de sa station que, depuis, on a bâti le couvent. Je trouvai, comme de raison, le miracle fort beau. Don Pedro m’ouvrit l’armoire des reliques. Vous avez là, lui dis-je, une précieuse et abondante collection. — Elle n’est pas si riche que celle de la cathédrale de Burgos, où l’on possède une cassette qui contient un morceau de la verge de Moïse, un os du prophête Zacharie, un soulier de la Vierge, une pierre du Calvaire, un peu de sable du Jourdain, et une boite de plomb remplie du sang des innocents. Ce sont là, lui dis-je, des richesses inappréciables. Il me montra deux couronnes chargées de pierreries, l’une pour la Vierge, l’autre four l’enfant Jésus. J’aperçus, au fond d’une armoire, une longue épée couverte de rouille. C’est, me dit don Pedro, l’épée dont s’arma Ignace de Loyola, pour aller combattre le Maure qui niait la virginité de Marie. Pour se préparer au combat, il fit la veille des armes, et se déclara chevalier de la Vierge. Le Maure avant refusé de se battre, Ignace vint ici déposer son épée aux pieds de la Madonne. On a publié que c’est dans ce couvent qu’il avait conçu le plan de sa société; mais il est impossible, à moins d’un miracle, qu’un homme aussi ignorant ait imaginé un ouvrage si admirable; voici la vérité. Nous avons, dans notre bibliothèque, un livre intitulé, Exercices de la Vie spirituelle, composé par le vénérable Père Cisneros, notre abbé, cousin du cardinal Ximenès; le successeur de don Cisneros le prêta à Loyola; Ignace le copia mot à mot, et lui et ses disciples répandirent le bruit qu’il le tenait de la Vierge.[48] Les Loyolistes ont fait peindre à Rome, sur le plafond de l’église de Saint-Louis de Gonzague, saint Ignace, dans le ciel, aux pieds de Jésus, et entouré d’une foule de disciples conduits par les anges. Ils ont pratiqué, dans cette même église, une ouverture devant l’autel, où leurs pénitents, leurs affidés viennent jeter les lettres adressées à ce saint; et ces pères leur font accroire qu’elles parviennent à leur adresse. C’est par ces moyens frauduleux qu’ils pénètrent les secrets des familles. Ils prétendent encore que la Vierge apparut à saint Ignace, lui recommanda son fils, et lui dit que sa société devait s’appeler la compagnie de Jésus. Je compris à ce récit que ce bon Père n’aimait pas les jésuites. L’inscription de cette pierre, ajouta don Pedro, a été gravée en son honneur.[49] J’en pris une copie. Il me conduisit ensuite aux quinze hermitages disséminés sur la montagne, dans un espace de deux lieues. A quelques pas de l’église, j’aperçus un immense rocher incliné, qui menaçait d’écraser le couvent. Je demandai au Père si la chute de cette lourde masse ne les effrayait pas. — Non; tous les matins nous disons une messe pour prier la Vierge de la tenir enchaînée. Mais dernièrement, pour nous punir de nos fautes, et réchauffer notre tiédeur, elle permit à une partie de cette roche de se détacher; et dans sa chute elle écrasa l’infirmerie et plusieurs malades. — Ce n’étaient cependant pas les malades qui avaient péché? — Non, mais c’est le secret du couvent. Nous montâmes environ six cents marches presque perpendiculaires, et nous nous reposions de temps en temps sur des sièges placés exprès pour la commodité des voyageurs. Au milieu de ces déserts et de leur aspect sauvage, j’apercevais, dans les intervalles, des tapis de verdure dont le contraste souriait à l’imagination. C’est dans ces petites vallées qu’on a bâti quinze hermitages, ou cellules, qu’habitent quinze hermites, la plupart gentilshommes, occupés de leur salut, oublieux des vanités et des folies du monde. Chaque hermitage a une chapelle, un puits creusé dans le roc, et un petit jardin; leur vêtement est brun, et leur menton couvert d’une longue barbe. Dans la première cellule, nous trouvâmes un sexagénaire.
Jam senior, sed nuda Deo viridisque senectus.[50]
Je lui fis compliment sur sa santé, et le bonheur dont il paraissait jouir. — Oui, grâce à Dieu, je ne troquerais pas ma cellule, que j’habite depuis ma première jeunesse, pour le trône d’Espagne. J’y vis depuis quarante ans sans infirmités et sans regrets. Lorsqu’on est bien avec Dieu, le calme et la confiance régnent dans notre ame. — Permettez-moi de vous demander quel motif vous a décidé, à la fleur de votre âge, à vous ensevelir dans cette solitude? — C’est un sermon sur le jugement dernier. J’aimais le monde et ses délices; l’amour et le plaisir filaient toutes mes journées: je vivais dans le bourbier du péché, et dans l’oubli de Dieu et de mon ame. Un jour, à Valence, un grand prédicateur annonça un sermon sur le jugement dernier, honoré de la présence d’un cardinal. La curiosité, bien plus que la dévotion, m’y entraîna avec la foule. L’éloquent prédicateur commença à répandre la terreur par le tableau effrayant des supplices de l’enfer; et tout-à-coup il s’écria d’une voix tonnante: La trompette qui doit réveiller les morts, et les citer au tribunal de la justice divine, peut sonner dans huit jours, peut-être demain. Que dis-je? tremblez, misérables pécheurs! peut-être aujourd’hui, tout-à-l’heure, dans ce moment même. A ces mots, l’église retentit du son éclatant de plusieurs trompettes; l’effroi s’empare de l’assemblée; on se lève, on se précipite les uns sur les autres pour sortir; les femmes jettent les hauts cris; et moi, froissé, moulu, échappé avec peine à travers la foule, je fuis, la frayeur, le trouble et le remords dans l’ame, croyant toujours entendre la trompette du jugement dernier. Rentré dans ma chambre, je me jette au pied du crucifix, et je promets à Dieu de sortir de l’abîme du péché, et de me retirer dans son temple avec ses saints et ses lévites. Le lendemain, je quittai la maison paternelle sans voir ni prévenir ma mère. Mon père n’existait plus; et je me réfugiai dans le monastère où l’on voulut bien me recevoir.[51] — Sans doute, votre vie est austère et pénible? — Non, rien ne coûte, quand c’est pour Dieu et pour son salut que l’on se mortifie. Nous nous levons à deux heures du matin pour prier dans nos cellules; au point du jour, une cloche nous appelle à la messe de la paroisse, qui est au centre de nos hermitages. — Quelle est votre nourriture? — Le couvent nous fournit du pain, du vin, de l’huile, du sel; et, tous les trois ans, il nous donne un habit, des bas, une paire de souliers, et une somme de 90 francs pour subvenir à nos autres besoins. — Et cela peut vous suffire? — Oui, Saint Pacôme et Saint Antoine n’en avaient pas autant. J’ai pourtant encore une petite ressource: je cultive des fleurs que j’envoie aux habitants des environs, et l’on me donne en échange des légumes, du chocolat, des nippes et de la Malvoisie. Vous voyez que la manne du Ciel tombe parfois dans mon hermitage. Le temps le plus pénible est celui du noviciat. Nous servons un an comme frères lais: nous en remplissons toutes les fonctions; nous passons six autres années dans les différents emplois de la maison; ensuite, on nous donne l’hermitage le plus élevé; et, par succession de temps et à la mort de nos frères, nous descendons à la cellule la plus voisine. Je lui aurais cité volontiers ce beau vers de Corneille, s’il avait pu me comprendre:
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.
Il ajouta: nous fesons les mêmes vœux que les pères bénédictins; nous ne mangeons jamais de viande, toute conversation entre nous nous est défendue; et de plus, nous ne pouvons jamais quitter le monastère. Je trouvai ce dernier vœu bien cruel et bien peu raisonnable.
Nous prîmes congé de cet heureux anachorète, et nous continuâmes notre ascension. Don Pedro me montra la cellule nommée Maureza, où avait vécu, ou plutôt déliré Ignace de Loyola, et où il s’était fait armer chevalier. Nous entrâmes pour déjeuner dans un petit hermitage nommé la Trinidad; il est proprement arrangé: Horace y aurait volontiers chanté sa Lalagen, et Tibulle sa Délie. Dans la belle saison, c’est le rendez-vous des moines; les jours de spaciment, ils y viennent indulgere genio, et savourer la Malvoisie de Sitgis. Après le déjeuner, nous continuâmes notre route, et nous parvînmes, après trois quarts-d’heure de marche, à l’hermitage de Saint-Jérôme, le plus élevé de tous. De cette hauteur, la vue embrasse un horizon de soixante lieues. Je voyais des villes, des rivières, dont l’œil suit le cours, les îles Baléares, les flots azurés de la mer, et, dans le lointain, des vaisseaux dont le balancement animait ce vaste et magnifique tableau. Je demandai à don Pedro, qui paraissait froid et indifférent, s’il n’était pas ému de cette belle perspective. — J’y fais peu d’attention: je ne regarde que le ciel. Nous entrâmes dans cette cellule de saint Jérôme, dont la porte était ouverte. Nous y trouvâmes un jeune hermite à genoux devant l’image de la Vierge. Il nous entendit, et tourna la tête; nous le saluâmes d’un ave Maria purissima, il nous répondit: Sine peccado concebida, et il continua sa prière. Cet hermitage contenait pour tout meuble, une table, une chaise de bois, une paillasse étendue sur des planches, un grand crucifix, l’image de la Vierge, et une urne cinéraire, au bas de laquelle je lus cette inscription en vers espagnols, que j’ai traduits en vers français:
Oui j’espère que Dieu, ce Dieu de la clémence, Aura pris en pitié ses écarts malheureux; Il n’aura pas formé ce chef-d’œuvre des cieux Pour l’accabler un jour du poids de sa vengeance.
Nous sortîmes au plutôt de cette cellule, pour ne pas distraire l’hermite; mais, curieux de le connaître, et de savoir quels étaient les restes précieux renfermés dans l’urne, je priai don Pedro de m’éclaircir ce mystère. Descendons, me dit-il, dans une vallée où vous serez plus au frais et plus commodément, et je satisferai votre curiosité. Nous nous assîmes sous un bouquet de vieux sapins, et don Pedro me conta l’histoire de ce jeune anachorète.
Cet hermite, qui n’a pas trente ans, est fils d’un grand d’Espagne de la première classe.[52] Nous l’appelons ici don Juan. A l’âge de vingt ans il devint amoureux de la comédienne la plus célèbre qu’ait eue l’Espagne, nommée Françoise l’Advenant, femme dont les talents, la beauté, l’esprit, formaient un des êtres les plus séduisants qui aient embelli le monde. Don Juan allait l’épouser, quand son père, averti de son délire, obtint un ordre pour le faire enfermer. Il était depuis six mois en prison, respirant l’amour et la vengeance, lorsqu’il trouva le moyen de s’évader. Il courut à Valence, où était sa divinité, et la trouva dans les bras de la mort. Il appela tous les médecins, fit dire des messes dans toutes les églises; lui-même allait deux fois par jour aux pieds de la Vierge, prier, pleurer pour la conservation de celle qu’il adorait; il fit même le vœu solennel d’aller à pied à Notre-Dame de Lorette, d’y faire dire vingt messes, et de réciter le rosaire trois fois par jour. Mais Dieu avait fixé le terme de la vie de cette infortunée. Elle donna, en mourant, des preuves touchantes de son repentir: elle tenait un crucifix dans ses mains, le baisait à chaque instant, le baignait de ses larmes. Deux heures avant sa mort, elle prit un cierge allumé pour faire amende honorable de ses péchés; elle demanda pardon à Dieu et aux assistants du scandale de sa vie. Son confesseur, les médecins, tous les témoins fondaient en larmes. Don Juan n’en versait plus: il était muet, stupide de douleur; il regardait tout le monde avec des yeux égarés. Dès que son amante rendit le dernier soupir, il se précipita sur le cadavre en poussant des cris de rage; mais on l’emporta dans sa chambre, froid, inanimé, et mourant. Cette comédienne avait ordonné, par son testament, qu’on l’enterrât en habit de carmelite.[53] Elle a légué une somme considérable pour des messes, quoiqu’elle ne laissât que des dettes.[54] Dieu la retira de ce monde à la fleur de son âge: elle n’avait que vingt-deux ans. Comme les médecins n’avaient pas connu sa maladie, un bruit vague se répandit que le poison avait causé sa mort; mais le poison qui l’a tuée est un amour immodéré pour le plaisir, et pour son art, qu’elle cultivait par des études forcées pendant le jour; et ses nuits étaient toutes consacrées aux bals et aux festins. Don Juan, éperdu, et la tête aliénée, s’imagina que son père était l’auteur de cette mort, et, dans son désespoir, altéré de vengeance, il osa méditer le parricide. Avant son départ, il alla au tombeau de son amante, inhumée près de Valence, viola cet asile sacré, se jeta sur le cadavre, l’arrosa de ses pleurs, lui coupa les cheveux, lui arracha le cœur, et s’enfuit, emportant ces reliques si chères, qu’il a, depuis, déposées dans l’urne qui est dans sa cellule, et desquelles, malgré son retour à Dieu, il n’a jamais voulu se séparer. Il partit ensuite pour Madrid, en habit de franciscain, défiguré par une barbe épaisse, par l’impression d’une longue douleur, et armé d’un poignard caché sous sa robe. Arrivé à Madrid, il se présente à son père, qui, pénétré d’une grande vénération pour l’habit religieux, se lève à son aspect, l’accueille d’un air riant, et veut baiser la main parricide qui va le frapper; don Juan la retire brusquement, fixe sur son père des yeux égarés, et reste immobile. L’affreux parricide, le remords, la pitié, bouleversent et brisent son ame. Le duc, étonné de son immobilité, le regarde plus attentivement, et croit le reconnaître; il s’écrie: Ah! mon fils, est-ce vous? A cette voix si connue, jadis si chère, don Juan s’enfuit épouvanté, poursuivi par les remords et les furies. Il sort de Madrid, se défait de son habit monacal, vient à Tolède sans s’arrêter, passe une nuit terrible dans une auberge, en proie à la terreur du suicide qu’il méditait. L’eau et le pain, seuls aliments, soutenaient depuis plusieurs jours ses forces défaillantes; sa tête en était affectée. Il se lève aux premiers rayons du jour, va sur les bords du Tage, s’y arrête, le regarde, s’en éloigne, y revient, et, après quelques instants d’effroi et d’incertitude, il lève les yeux au ciel, et s’écrie: Grand Dieu, aie pitié de mon ame; si je m’ôte la vie, elle est criminelle, affreuse: retiens-moi dans le purgatoire; mais ne me prive pas à jamais de ta présence et de ton saint paradis. Après cette prière, il se précipite dans le fleuve. Des blanchisseuses, qui l’observaient, jettent aussitôt les hauts cris; soudain deux hommes vigoureux plongent dans la rivière, trouvent bientôt l’infortuné don Juan, et le ramènent sur le rivage, sans mouvement, sans respiration, le corps froid, le visage livide. Un père hyeronimite survint, et le fit transporter chez un chirurgien, qui, par un sage traitement, par des frictions, et le secours de l’alkali fluor, lui rendit le mouvement et la vie. Quand le religieux charitable le vit en état de l’entendre, il chercha, par des paroles affectueuses et consolantes, à rassurer son ame, à pénétrer la cause de son désespoir; il lui parla avec tant d’onction et de douceur au nom du ciel et de la religion, que don Juan, vivement ému, lui fit le pénible aveu du désordre de sa vie, et de son projet épouvantable contre son père, disant que Dieu ne lui pardonnerait jamais ses crimes. Don Jeronimo, c’était le nom du religieux, persuadé de la miséricorde de Dieu, et animé de l’éloquence des saints, versa dans cette ame ulcérée l’espérance et les trésors de la grâce; lui fit voir la clémence et le pardon au pied du trône de l’Éternel; et, pour appaiser ses remords et ses terreurs, il écrivit au père de cet infortuné pour l’informer de son état, de son désespoir, et implorer en sa faveur quelque signe de tendresse et de bonté; mais sans lui révéler la cause de l’égarement de son fils. Le duc de ***, que la fuite soudaine de don Juan avait jeté dans le plus grand étonnement, accourut à Tolède, descendit au couvent des hyeronimites, vit le Père don Jeronimo et lui demanda le motif du désespoir de son fils. C’est l’implacable remords, lui répond le père, qui trouble sa raison et déchire son ame; mais, avant de vous en confier la cause, promettez-moi, monsieur le duc, un entier et généreux pardon de ses fautes. Le duc lui donna sa parole; alors don Jeronimo lui avoua que don Juan, le croyant l’auteur de la mort prématurée de Françoise l’Advenant, avait voulu, dans son égarement, la venger par un parricide; mais votre aspect, l’horreur de son crime, et Dieu, sans doute, ont retenu sa main: épouvanté, glacé d’effroi, accablé de son repentir, il s’est enfui, et il est venu se précipiter dans les eaux du Tage, d’où la bonté céleste a permis qu’on le retirât. Le duc, saisi, étonné d’un tel forfait, garde quelques instants le silence, et puis il s’écrie: Quoi, don Juan voulait assassiner son père! — Il n’était plus à lui, l’esprit infernal s’était emparé de son ame; mais il s’est puni d’un crime involontaire: lui pardonnerez-vous? J. C. mourant a pardonné à ses bourreaux. Si vous êtes inflexible, à votre tour vous assassinez votre fils; car le remords consumera sa vie. Le duc promit le pardon, et consentit même à voir le malheureux don Juan. Je vais le prévenir, lui dit le hyeronimite; une surprise trop vive, dans son état de débilité, pourrait lui causer une révolution trop dangereuse. Don Juan, préparé à la visite de son père, l’attendit avec terreur et attendrissement; dès qu’il l’aperçut, il tomba à ses pieds, sans prononcer, d’une voix étouffée, d’autres mots que, Pardon, pardon, je suis un misérable! Il était pâle, hideux, méconnaissable par sa longue barbe et le délabrement de ses habits. Le duc, touché, ému jusqu’aux larmes, lui tendit la main, le fit relever, le serra dans ses bras. Don Jeronimo dit alors au duc que son fils lui demandait la permission d’aller expier dans un couvent les égarements de sa vie. Le duc y consentit, et lui conseilla même de se retirer dans notre monastère. Il y est depuis sept ans; il a passé la première année dans une agitation violente. Un jour il vint me trouver: Mon Père, me dit-il en pleurant, secourez-moi, priez pour moi, engagez tous vos Pères à joindre leurs prières aux vôtres; presque toutes les nuits je vois en songe Françoise l’Advenant parée de fleurs, le visage riant, plus belle que jamais; c’est son regard, ses beaux yeux, sa taille céleste; j’entends sa voix enchanteresse; mon cœur palpite, mes sens se troublent, je brûle d’amour. Cette nuit elle m’a dit: Pourquoi m’as-tu abandonnée, moi qui t’aime si tendrement? Viens, mon ami, viens dans mes bras caressants. Alors j’ai cru la voir s’approcher, s’incliner sur mon lit. Je m’éveille en sursaut, couvert d’une sueur froide, et, troublé, éperdu, j’ai couru me jeter au pied du crucifix, où j’ai répandu un torrent de larmes. Je le tranquillisai, et lui promis mes secours spirituels et ceux de la communauté. Il ajouta ensuite: Pensez-vous que cette fille si généreuse, si sensible, le chef-d’œuvre de la nature, soit en paradis avec les anges, auxquels elle ressemblait, ou condamnée aux flammes éternelles de l’enfer? — Nous devons espérer que son repentir sincère, sa piété touchante à l’heure de sa mort, auront fléchi la miséricorde du Père des humains; et qu’aujourd’hui Françoise de l’Advenant jouit, comme Magdeleine, de la gloire et du bonheur des saints; et qu’en ce moment elle prie Dieu pour vous. Cet espoir a rétabli le calme dans cette ame sensible et souffrante. Depuis, il mène une vie sainte, édifiante et moins agitée. La cloche alors nous avertit que c’était l’heure du réfectoire. Je me mis à table avec la communauté, et, après le dîné, je pris congé de don Pedro et de ces bons pères, qui me firent présent d’une médaille bénite, et me demandèrent une inscription latine pour la porte de leur couvent. Je leur proposai ce passage que Pline applique aux Therapeutes:[55] Gens æterna, in quâ nemo nascitur.[56] Il me parut qu’elle ne leur plaisait pas. Je pris dans ce couvent une idée des moines espagnols; je vis qu’ils avaient adopté les principes de l’abbé de Rancé, supérieur de la Trappe, qui interdit à ses moines la science, et toute lecture, hors celle de la Bible, affirmant que la science ne convient pas aux religieux.[57]