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Malgré cela il me prit envie d’écoûter un moment ce qui se disoit dans les bosquets voisins, et j’y entrai avec le prince Zazaraph. Mais je remarquai en effet que tout ce qui s’y disoit, n’étoit que des répétitions de ce que j’avois déja lû dans tous les romans; et les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n’en fusse à la fin incommodé, et pour prévenir le danger, il me proposa de changer d’air. Aussi bien, ajoûta-t-il, n’avez-vous plus rien à voir ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez également de tout ce qui peut mériter votre curiosité, sauf à moi à vous faire remarquer les différences, quand elles en vaudront la peine. J’acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage, nous montâmes tous deux chacun sur une grande sauterelle sellée et bridée. Ces montures, plus douces, mais moins vîtes que les hipogriffes, ne font guéres que quatre ou cinq lieuës par saut, de sorte qu’elles ne font faire que deux ou trois cens lieuës par jour; mais c’est assez lorsqu’on n’est pas pressé. Il faut à cette occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.
CHAPITRE 9
Des voitures et des voyages.
Il y a un pays dans le monde qu’on dit être de tous les pays le plus commode pour voyager, parce qu’on y trouve partout de grands chemins frayés et de bonnes auberges; mais il paroît bien que ceux qui le croyent ainsi, n’ont jamais voyagé dans la Romancie.
Je ne parle pourtant pas de la commodité admirable des anciennes voitures, lorsqu’un batteau enchanté venoit vous prendre au bord de la mer, orné de flâmes rouges, et d’un pavillon couleur de feu, pour vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitié du tour du monde; ou lorsqu’on n’avoit qu’à monter sur la croupe d’un Centaure, ou sur le dos d’un Griffon qui vous transportoit en un instant au-delà de la mer Caspienne, dans les grottes du mont Caucase, pour délivrer une princesse que le géant Coxigrus avoit enlevée, et vouloit forcer à souffrir ses horribles caresses. Comme les héros d’aujourd’hui ne sont pas tout-à-fait de la même trempe que ceux d’autrefois, il a fallu changer l’ancienne méthode, et ne les faire plus voyager que terre à terre, ou dans un bon vaisseau; encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l’ocean. Néanmoins on n’a pas laissé de conserver de l’ancienne méthode de voyager, tous les avantages et tous les agrémens qu’il a été possible. Il faut seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des lettres romanciennes en bonne forme.
Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller à Ispahan, ou de Paris pour aller à Madrid; l’un en partant a pris de bonnes lettres romanciennes; l’autre malheureusement n’a pris que des lettres de change. Qu’arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son voyage, et feroit peut-être tout le tour du monde, sans qu’il lui arrivât la moindre avanture. Il lui faudra manger toûjours à l’auberge à ses dépens, encore trop heureux quelquefois d’en trouver. Il sera moüillé, fatigué, embourbé, malade, prêt à mourir sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules, ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la moindre rencontre singuliere qu’il puisse raconter à son retour. En un mot il reviendra tel qu’il étoit parti. Au lieu qu’un prince fils du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres romanciennes, rencontre à chaque pas les choses du monde les plus singulieres. Partout où il loge il fait tourner la tête à toutes les dames et princesses du canton; c’est un vrai tison d’amour, qui va causant partout un embrasement général. De pluye et de mauvais tems, il n’en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois, et quelquefois il s’égare dans un bois éloigné du grand chemin; mais le guide qui l’égare sçait bien ce qu’il fait; c’est toûjours le plus à propos du monde pour délivrer à son choix, soit un cavalier attaqué par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve dans une chasse, prête à être déchirée par un vilain sanglier. Il est aussi-tôt conduit au château qui n’est pas loin, et de tout cela que d’avantures nouvelles! Au reste quoiqu’il ait soin de cacher son véritable nom, en sorte que des gens mal-avisés pourroient le prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes il est partout accueilli, caressé, choyé comme une divinité. Les princes mêmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots qu’il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien d’important où il n’ait part. En un mot je trouve cette façon de voyager si agréable et si sûre, que je ne comprends pas comment on peut se résoudre à sortir de chez soi, n’eût-on que cinq ou six lieuës à faire, sans se munir de lettres romanciennes.
On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse, qui est d’emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur exemple, dans les divers pays qu’on voudra parcourir. Car il y a dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité des voyageurs; et j’en donnerai volontiers ici un échantillon d’après un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le Comte De Ribaguora. C’est un grand d’Espagne, âgé de quarante-cinq ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois. Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire honneur. Il a cela de commode, que dès qu’il voit un etranger de bonne mine qui s’appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De Belle-Forêt, il se prend tellement d’amitié pour lui, qu’il ne peut plus s’en passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux plus belles personnes d’Espagne. Elles sont l’objet des tendres voeux de tout ce qu’il y a de plus brillant dans la noblesse espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l’une des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable. Cependant comme il faudra que l’intrigue finisse, parce que le jeune voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou de quelque autre façon plus honnête si on peut l’imaginer.à Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C’est un gentilhomme à qui il est arrivé beaucoup d’avantures, qu’il racontera tout de suite pour servir d’épisode à l’histoire du voyage; et comme il ne manque jamais d’arriver encore chez lui d’autres personnes qui racontent aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d’un volume de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de l’étendre d’avantage. Mais une chose dont il faut avertir les voyageurs, et en général tous les héros romanciens, c’est qu’ils doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures sans pouvoir l’achever. Car ce seroit une chose extrêmement indécente d’oublier ces gens-là, et de n’en plus faire mention. Un voyageur auroit beau dire qu’il les a laissés à la Chine, ou dans le fond de la Tartarie, il faut ou qu’il aille les retrouver, ou qu’ils viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il faudroit les faire tomber des nuës plutôt que d’y manquer. Les turcs en particulier sont fort religieux sur cet article, et j’en connois un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage d’Amasie en Hollande. J’ai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela, qu’ayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée dans la Romancie, je n’ai pas manqué de le retrouver à la sortie du pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans une histoire, et dont on ne sçait plus que faire; c’est de les tuer tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le vrai, l’expédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des derniers voyageurs, d’avoir fait inhumainement mourir tant de monde.
Mais à propos de mémoire, je m’apperçois que je parle tout seul, et j’oublie que j’ai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le récit que je viens de faire. J’en demande pardon à mes lecteurs, et je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant bon d’avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons aucune de ces belles régles que Lucien et tant d’autres ont données pour écrire l’histoire, par la raison que nous avons un privilege particulier pour écrire tout ce qui nous vient à l’esprit, sans nous mettre en peine de ce qu’on appelle ordre, plan, méthode, précision, vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder; d’autant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date des faits pour l’avancer, ou la reculer comme il nous plaît. C’est ce qui me fait admirer la précaution qu’a prise un de nos modernes annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits qu’il y rapporte, comme si on ne sçavoit pas qu’en qualité d’annaliste romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables, sans qu’on ait celui de s’en formaliser.
CHAPITRE 10
Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les propositions de mariage.
Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda si mon dessein n’étoit pas de choisir quelque belle princesse de la Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été en partie le motif qui m’a fait entreprendre ce voyage. Je m’en suis douté, me répondit-il, d’autant plus qu’il vous sera difficile de voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre coeur se déclare pour quelqu’une. Mais disposez-vous à la patience, et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour qu’on commence à aimer, jusqu’à celui où l’on s’épouse. Il est vrai, lui dis-je, que ces longueurs m’ont quelquefois impatienté dans les avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités… eh si, me répondit-il, vous siéroit-il de ne faire qu’un petit chapitre des mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il, les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le tems.
Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous mettre d’avance au fait des loix principales qu’il faut observer en cette matiere. C’est ce qu’on appelle les formalités préliminaires. Il y en a qui en comptent jusqu’à trente-six et plus, mais je vais vous les expliquer sans m’arrêter à les compter. Vous comprenez bien, continua-t-il, qu’il faut commencer par devenir amoureux. Or cela est fort plaisant; car on l’est quelquefois une année entiere sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne s’en doute seulement pas. S’il a arrêté ses regards sur une personne, c’est sans dessein: s’il l’a trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à l’estime et à l’admiration; tout au plus il croit n’avoir pour elle que de l’amitié. Il est vrai qu’il desire de la voir souvent, qu’il a des attentions particulieres pour elle, qu’il n’est pas fâché d’appercevoir qu’elle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela ne signifie rien, ce n’est qu’un commerce de politesse, une liaison, une inclination ordinaire où l’amour n’entre pour rien; mais, dit-il enfin, que m’est-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je m’apperçois que je ne dors que d’un sommeil inquiet, il me semble que je deviens distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui me plaisoit commence à m’ennuyer: ce que j’aimois le plus, me paroît insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelqu’un qui ne connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, c’est toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les premieres formalités de l’amoureuse poursuite. Il en est d’abord tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui n’ai jamais rien aimé! Moi qui ai bravé tous les traits de l’amour! Moi qui jusqu’à présent ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; l’inquiétude, la crainte, l’espérance, les transports se mettent de la partie. Il faut l’avoüer de bonne grace, et il l’avouë enfin. Il me semble pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j’ai vû beaucoup de héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la premiere vûë d’une princesse devenir tout à coup éperdûment amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c’est même la maniere la plus romancienne; mais après tout ils n’y gagnent rien; car il faut toûjours, à moins qu’ils n’en obtiennent une dispense particuliere, qu’ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire connoître le feu sécret dont ils sont consumés.
Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité essentielle: c’est qu’il faut que la beauté qui a triomphé de l’indifférence du héros, ait un nom distingué. Car si malheureusement elle s’appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle s’appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms toûjours accompagnés d’épithetes convenables, font un effet merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment l’histoire; c’est lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se flatter de posséder jamais l’objet qu’il adore, ne peut seulement pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai qu’il est en effet d’une très-haute naissance, et le légitime héritier d’un grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est certain d’ailleurs que la princesse l’adore dans le fond du coeur, et qu’elle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte l’espérance d’être jamais l’épouse d’un cavalier si parfait; mais d’une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui l’ignore aussi ne peut l’écouter avec bienséance, quand même il auroit l’audace de s’expliquer. Or cela fait une situation admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi nos annalistes l’ont-ils tournée et retournée en cent façons différentes.
Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont plus longues que vous ne pensez; mais ce n’est pourtant encore là que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous l’aimez de l’amour le plus tendre et le plus respectueux, et que vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie. Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s’y prendre avec tant de précaution et si doucement, qu’elle ne s’en apperçoive presque pas. Il faut qu’elle le devine, ou tout au plus qu’elle s’en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour cela, lorsqu’on en sçait faire usage et prendre son tems: par exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend le frais: rodez à l’entour sans faire semblant de rien, et quand vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse, accompagnée d’un regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez que vous n’aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu’elle se doutera de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce qu’on leur dit, souvent même ce qu’on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent oeillades qu’on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.
Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui dis donc que je croyois qu’un concert de voix et d’instrumens sous les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres sentimens qu’on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais l’expédient n’est guéres de mon goût, parce qu’il est sujet à trop d’inconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le quartier qu’il y a de l’amour en campagne, ce qui redouble la vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions. Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, qu’un jaloux brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre homme; car c’est la regle. Mais cela même cause un grand embarras. L’affaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et accrédités. C’est pour l’ordinaire un fils unique. Il faut se cacher et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre malheur qu’il ait à craindre, c’est de n’en sortir qu’avec une blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un grand coup d’épée au travers du corps, et qu’on se voit en danger de mourir, c’est une grande douceur lorsqu’on peut parvenir à sçavoir que la belle pour qui on s’est exposé au danger paroît touchée d’un si grand malheur.
Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n’y a pas de baume au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont d’un secours merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde, pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut compter que l’affaire est en bon train. L’amant ne laisse pas de s’inquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. L’a-t- elle lû, l’a-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître en le lisant? C’est qu’il n’a pas encore d’expérience: car il est vrai en général qu’il y a des belles trop réservées, qui font quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne de grandes espérances à l’amant; car c’est-là une des formalités les plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je n’y ai jamais vû manquer.
C’est alors enfin, continua le prince, que l’on commence à respirer. C’est alors que l’amour commence à paroître le dieu le plus aimable et le plus charmant de l’Olympe. Qu’on lui fait alors des remercîmens, de voeux et d’offrandes! Mais il faut qu’il continuë son ouvrage. Ce n’est pas assez que la charmante Clorine, ou l’adorable Florise ait laissé entendre qu’elle n’est pas insensible; il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l’assurance de sa propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye? Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, s’il lui étoit permis de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes régles, il faut qu’il se contente de tomber aux pieds de sa toute- belle sans voix et si transporté, quetout ce qu’il peut faire, c’est de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie.
Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage qu’un moment si doux ne soit qu’un moment! Mais on a eu beau faire jusqu’à présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues du monde y ont renoncé, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que ce moment est unique, et qu’on n’en peut pas trouver un second qui lui ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit s’en tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on en veut un troisiéme, et en l’attendant, les heures paroissent des années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du portrait on obtient du moins tout ce qu’on peut, et ne fut-ce qu’un ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on n’avoit encore jusqu’alors ressenti que tourmens, langueurs, martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et voilà qu’on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où l’on nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Qu’on ne s’avise point alors d’aller offrir à un amant le thrône de Perse, ou l’empire de Trébizonde, à condition d’abandonner la souveraine de son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus belle couronne de l’univers.
CHAPITRE 11
Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.
Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l’ai vû dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes entiers. Ce n’est pas que j’aye le talent d’abréger, me répondit-il, mais c’est que d’une part la plûpart des romans sont tous faits sur le même modéle, et que de l’autre leurs auteurs ont le talent d’allonger tellement les événemens et les récits, qu’ils font un volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui n’entend pas comme eux l’art de la diffuse prolixité.
Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que des formalités préliminaires, et qu’avant que d’arriver à la conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme dans un labyrinthe on sçait fort bien par où l’on entre, et que l’on ignore par où l’on en sortira: ainsi ceux qui s’embarquent sur la mer orageuse de l’amour, sçavent bien d’où ils sont partis, mais ils ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port. Deux jeunes personnes s’aiment comme deux tourterelles. Elles semblent faites l’une pour l’autre. Elles mourront si on les sépare: destin barbare! Faut-il… mais non, ce n’est point au destin qu’il faut s’en prendre, c’est aux loix établies de tout tems dans la Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à l’union conjugale de deux personnes qui s’adorent, avant que d’avoir passé par les grandes épreuves prescrites dans l’ordonnance.
Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j’aurai vû dans les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai bien aise de les connoître plus distinctement, et d’apprendre de vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable.
Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà l’eneïde finie. Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille traverses, qui font une longue suite d’événemens extraordinaires, et qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du Neptune, d’Ulysse et de la Junon d’Enée, ils ont trouvé des fées et des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par mille exploits inoüis; et comme il n’y a ni valeur, ni forces humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée, ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient l’un la protection de Minerve, l’autre celle du destin. De-là il est aisé de juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et elle l’est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus grands princes sont ceux qu’elle épargne le moins.
Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les génies, soit amis, soit ennemis?
Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui n’ont ni la noblesse ni l’élévation qui est inséparable de l’idée d’un héros romancien. Mais ils ne laissent pas d’être sujets comme les autres, à la loy des épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le rendre heureux. Les parens de part et d’autre consentent au mariage; point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S’il se bat, il tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere d’avantures pour plusieurs années. S’il enleve sa princesse; il faut qu’il la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher, et qu’il ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa parente, il vient une tartane d’Alger qu’elle prend pour un bâtiment du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau chrétien, dont le commandant est précisément le rival de l’amant infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur, sans qu’heureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle est présentée au dey qui en devient amoureux, jusqu’à oublier toutes les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion, et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit.
Ah! Prince, m’écriai-je alors, que cette épreuve est terrible! J’en fremis.
Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve remede à tout. L’amant a si bien fait par ses recherches, qu’il a découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque jamais d’y arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de joye, se prépare à profiter de la nuit pour s’évader avec lui. Une échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens, qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain un beau bruit dans son sérail! Que de têtes d’eunuques tomberont sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû qu’il n’y a rien de si commun. En voulez-vous d’une autre espéce, ajoûta- t-il? L’amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est demeurée entr’ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des flambeaux, le cavalier ne se bat qu’en retraite; mais il a beau faire, il faut de nécessité, et c’est encore là une régle capitale, que le frere ou le pere de celle qu’il adore, s’enferre lui-même dans l’épée de l’infortuné cavalier. Or jugez combien il faut d’années pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient; car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée Leonore après s’être arraché tous les cheveux de la tête pendant six mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens.
Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les épreuves, cette derniere est celle que j’aimerois le mieux: car j’ai remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il n’y en a aucun qui ne fasse fortune.
Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu’avant que de partir, il n’y en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir bien danser, d’avoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la perfection, et d’être aimable et bien-fait. C’est par-là que tout leur réussit. On fait voir l’esclave étranger à la sultane favorite pour la réjoüir. Or l’esclave est un homme si admirable, et toutes ces sultanes ont le coeur si tendre, qu’en moins de rien voilà une intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n’y a pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du bruit. On l’a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie, trouve le moyen de s’enfuir avec son charmant Bezibezu (c’est le nom de l’esclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette avanture, c’est que les loix veulent encore que le coffre de pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la mer, ce qui la réduit à l’aumône.
Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu agréables; mais j’en ai vû d’autres qui ne le sont guéres davantage. Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, d’un pauvre amant, qui lorsqu’il est à la veille d’épouser tout ce qu’il aime, voit sa princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu inconnu, sans qu’après mille recherches il puisse en apprendre la moindre nouvelle? Vous m’avoüerez que voilà une des situations les plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux désespoirs.
Ah! Cher prince, s’écria le Prince Zazaraph, quel souvenir me rappellez-vous? Je l’ai essuyée cette cruelle épreuve, et vous pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce qu’elle m’a coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et d’hélas touchants. Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on n’avoit eu la précaution, comme c’est l’ordinaire en ces occasions, de m’ôter épée, poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. C’est pour éviter les funestes effets d’un pareil désespoir, qu’au dernier enlévement de ma princesse j’ai été condamné à dormir d’un si long sommeil, parce qu’on n’a pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir une seconde épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui dis-je, dans un si triste accident vous munir d’un portrait de votre princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient été à son usage. Cela est d’une ressource infinie; car j’ai connu un cavalier appellé le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le moyen d’avoir jusqu’aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa défunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems à se les mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser l’un après l’autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me répondit le prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu’à contempler et à baiser mille fois par jour le portrait de l’adorable Anemone. Le prince tira en même tems le portrait, et me le montra.
Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop préparé à cet incident; mais il est vrai qu’alors je ne m’y attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas plus grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma soeur, l’infante Fan-Férédine. Il est vrai qu’elle me paroissoit extraordinairement embellie; mais enfin c’étoient ses traits et toute sa physionomie: de sorte que je n’aurois pas balancé un moment à croire que c’étoit elle-même, si je n’en avois vû clairement l’impossibilité. Car j’étois bien sûr qu’en partant pour la Romancie, j’avois laissé ma soeur l’infante à la cour de Fan- Férédia, auprès de la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne s’étoit jamais d’ailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je crûs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple du hazard. Je ne pus cependant m’empêcher de dire au grand paladin la pensée qui m’étoit venuë à l’esprit à la vûë du portrait.
Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous observant aussi moi-même de plus près, j’ai crû appercevoir en vous des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis vous assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez l’air plus noble et plus aimable.
Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire qu’il y a ici de l’enchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi qu’en vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je vous prendrois volontiers pour lui, si vous n’étiez incomparablement plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand paladin, au lieu qu’il n’est qu’un simple cavalier. Mais, lui ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que j’apperçois une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou trois lieuës d’ici. Oüi, me dit-il, et c’est où nous allons descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.
CHAPITRE 12
Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.
Nous arrivâmes donc à l’entrée d’une grande et magnifique avenuë qui étoit plantée d’orangers, de grenadiers et de myrthes, entremêlés de buissons charmans d’arbrisseaux fleuris. Là nous descendîmes de nos sauterelles que nous congédiâmes, et nous avançâmes en suivant l’avenuë jusqu’à l’habitation. Le lieu où nous allons entrer, me dit le Prince Zazaraph, n’est pas proprement une ville, puisqu’il n’y a que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la satisfaction à en parcourir les divers quartiers, et c’est un objet digne de la curiosité des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont- ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous l’allez voir par vous-même, me répondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant une idée générale.
Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toûjours pourvûs de tout ce qui est nécessaire pour leur subsistance, sans qu’ils se donnent seulement la peine d’y penser, vous devez juger que les ouvriers de ce pays-ci ne s’amusent pas à faire des étoffes, de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation est beaucoup plus douce; et il y en a différentes especes, les enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de curiosité, et quelques autres encore.
Vous me dites là, lui dis-je, des noms de métiers dont je ne conçois pas bien l’usage en ce pays-ci. Je vais vous l’expliquer, me répartit-il.
Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs depuis un tems. Ces gens-là assemblent de divers endroits une vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu’ils ont l’adresse d’enfiler et de coudre ensemble, et voilà leur ouvrage fait. Les souffleurs au contraire ne prennent qu’un de ces petits riens; mais ils ont l’art de l’enfler, et de l’étendre en le soufflant, à peu près comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que d’une matiere qui d’elle-même n’est presque rien, ils en font un gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas être fort solides; mais ils ne laissent pas d’amuser des esprits oisifs. Les femmes sur tout et les enfans aiment à voir voltiger en l’air ces petites bouteilles enflées. Mais il est vrai que ce n’est qu’un éclat d’un moment, et qu’on ne s’en ressouvient pas le lendemain.
L’ouvrage des brodeurs est d’une autre espece. Ils font venir de quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils ornent le fond d’une broderie de dessein courant, qui ne laisse presque plus distinguer le fond de la broderie même. Les ravaudeurs sont moins ingénieux. Tout leur art consiste à donner quelque air de nouveauté à des choses déja vieilles et usées; c’est pourtant aujourd’hui l’espece d’ouvriers qui est en plus grand nombre.
Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en récompense nous avons des enlumineurs admirables, qui sont employés à enluminer des couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures, ou les tableaux d’imagination. Il ne faut pas demander à ces gens-là des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce n’est pas leur métier. Mais personne n’entend comme eux, l’art de charger un tableau de rouge et de blanc, à peu près comme les poupées d’Allemagne; et la seule chose qu’on puisse leur reprocher, c’est que tous leurs portraits se ressemblent.
Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des ouvriers fort estimés. On les a ainsi nommés, parce que les ouvrages qu’ils font ressemblent à des especes de lanternes magiques, où l’on voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d’airain, des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attelés d’oiseaux ou de poissons, des géants monstrueux.
Les montreurs de curiosité font une espece d’ouvrage assez amusant. C’est un amas de diverses choses curieuses qu’ils font venir de loin. C’est pour cela qu’on leur a donné ce nom. Quand la matiere sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-même, ils trouvent l’art d’augmenter et d’orner leur tableau de divers objets plus intéressans qu’ils présentent l’un après l’autre, comme le plan de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les temples de Rome, à peu près comme un montreur de curiosité vous fait voir dans sa boëte la ville de Constantinople, l’impératrice de Russie, la cour de Peking, le port d’Amsterdam. Voilà, me dit le Prince Zazaraph, à peu près les différentes especes d’ouvriers qui travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour les voir de plus près, car je suis sûr que cette vuë vous amusera.
Effectivement je fus charmé de la propreté et de l’ordre admirable que je vis dans la distribution des boutiques. Les différentes especes d’ouvriers sont partagées en différentes ruës, et chaque ruë est formée par de petites boutiques rangées des deux côtés, les unes auprès des autres, à peu près comme on le pratique dans les foires célébres de l’Europe: cela fait un spectacle fort agréable, et si l’on veut, un lieu de promenade fort amusant. J’admirai sur tout la variété et la singularité des enseignes; j’en ai même retenu quelques-unes, comme à la barbe bleuë, au chat amoureux, aux bottes de sept lieuës, au portrait qui parle, à la bonne petite souris, au serpentin vert, à l’infortuné napolitain, et quelques autres dans le même goût. Tous les ouvriers sont d’ailleurs extrêmement polis et prévenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il n’y a rien qu’ils ne mettent en usage pour faire valoir leur marchandise. à les en croire, leur ouvrage est toûjours admirable, singulier, curieux. C’est, dit l’un, le fruit d’un long et pénible travail. C’est, dit l’autre, un reste précieux d’un tel ouvrier qui a laissé en mourant une si grande réputation. C’est, dit un autre, une imitation d’un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extrêmement recherché. Pour moi, dit un marchand plus désintéressé en apparence, je n’avois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et des personnes de bon goût l’ayant vû, m’ont tellement pressé d’en faire part au public, que je n’ai pû résister à leurs sollicitations. Ils accompagnent en même tems ces discours de manieres si honnêtes et si polies, qu’on ne peut guéres se défendre de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise marchandise, comme il arrive le plus souvent.
Le hazard nous ayant d’abord adressés au quartier des enfileurs, j’eus la curiosité de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques- unes des boutiques; car il faudroit une année entiere pour les parcourir toutes. J’admirai véritablement l’adresse avec laquelle je vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit fil très-mince leur suffit pour cela, et l’habileté consiste à faire durer ce fil jusqu’à la fin sans le rompre: car s’il faut le renoüer, ou en ajoûter un autre, l’ouvrage n’a plus le même prix; la boutique qui me parut la plus achalandée, avoit pour enseigne, aux mille et une nuits. L’ouvrier, dit-on, est un des plus célébres du quartier. Comme son enseigne a eu succès, quelques-autres ouvriers n’ont pas manqué de l’imiter, dans l’espérance de réüssir également. L’un a pris les mille et un jours; l’autre a pris les mille et une heures: un autre, les mille et un quarts d’heure. Leur fil en effet est à peu près le même. Mais il faut qu’ils n’ayent pas été aussi heureux que le premier dans le choix des babioles.
J’y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguées, comme aux soirées bretonnes, aux veillées de Thessalie, aux contes chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fécondité que de force d’imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage d’un seul sujet, ils n’ont de ressource que dans la multitude, à peu près comme un homme qui n’ayant point assez d’étoffe pour faire un habit, le compose de diverses piéces rapportées; bigarrure qui ne peut jamais faire à l’ouvrier qu’un honneur médiocre. Le quartier des souffleurs est presque désert depuis long-tems, parce qu’il se trouve peu d’ouvriers qui ayent l’haleine assez forte pour fournir à ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du moins plusieurs se la sont appropriée, et chacun l’a retournée à sa façon. Quelques-uns même de ces messieurs trouvant que ce prince étoit un sujet propre à achalander leur boutique, l’ont obligé, sans trop consulter son inclination, à courir le monde comme un avanturier, pour leur apporter de tous les pays étrangers des matériaux curieux, propres à être mis en oeuvre. Il n’est pas bien décidé s’il en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas douter qu’après de si longues courses il n’eut besoin de se mettre quelque tems en retraite; et il a heureusement trouvé un nouveau maître, homme d’esprit et charitable, qui a retiré le pauvre prince chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.
Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu’il parut dans ces quartiers-ci un de ces génies rares et sublimes, tels que la nature en produit à peine un dans chaque siécle. Il conçut que le travail que vous voyez faire à ces ouvriers pourroit être de quelque secours pour former le coeur et l’esprit des jeunes princes, s’il étoit bien fait et manié avec art et avec sagesse. Il entreprit d’en donner un modéle. Son enseigne étoit au Prince D’Ithaque, et ce lieu que vous voyez qu’il semble que l’on ait voulu consacrer par respect pour sa mémoire, étoit le lieu où il travailloit. Il est vrai qu’il fit un chef-d’oeuvre qu’on ne pouvoit se lasser de voir, et où il trouva l’art de mêler ensemble tout ce qu’il y a de plus riant et de plus gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus parfait et de plus sublime. C’est cet ouvrage qui devroit aujourd’hui servir de modéle à tous les ouvriers, et quelques-uns en effet se sont efforcés de l’imiter; mais on est réduit à loüer leurs efforts, et toûjours forcé de plaindre leur foiblesse.
Le prince me fit pourtant remarquer dans le même quartier quelques boutiques qui étoient assez accréditées. Je me souviens sur-tout de deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et à juger de ce prince par son portrait, c’étoit un homme d’esprit, à qui on ne pouvoit reprocher qu’une trop forte application à l’étude de l’antiquité. La seconde étoit occupée par une ouvriere d’un esprit fin et solide qui s’étoit fait depuis peu de tems beaucoup de réputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et l’empressement du public à acheter ses ouvrages, ayant déja épuisé sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu’on attendoit avec impatience. Je ne trouvai rien dans la ruë des brodeurs qui me frappât beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n’ayant point assez de talent pour créer eux-mêmes quelque chose de neuf, gagnent leur vie à enjoliver des choses déja connuës, et qui paroissent trop simples par elles-mêmes. Ainsi ils travaillent sur un fond étranger, et ils ont l’art de le charger tellement de leur broderie, qu’on ne distingue plus le fond de ce qui n’en est que l’ornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune. Voilà une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l’ouvrier est estimé; mais en voilà un autre, qui n’a pas à beaucoup près si bien réüssi dans le dessein d’amuser, quoique son enseigne promette des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-là cet ouvrier des pays étrangers, qu’on nomme le p. L. Eh! Que fait-il ici? Ce qu’il y fait, me répondit-il; il y figure très-bien parmi nos brodeurs, et c’est aujourd’hui un des plus accrédités. Il est vrai qu’il sembloit d’abord vouloir s’établir dans le pays d’Historie; et en effet il y a levé boutique; mais il a mieux trouvé son compte à faire de fréquentes excursions dans la Romancie; il y est effectivement si souvent, qu’on ne sçait jamais de quel pays sont ses ouvrages, et je crois qu’on en peut dire, avec vérité, que c’est marchandise mêlée. Mais j’oubliois, ajoûta-t-il, de vous faire remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il, en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la Princesse De Cleves; et l’ouvrier joüit à juste titre d’une grande réputation pour n’avoir jamais perdu de vûë dans un travail extrêmement délicat les régles du devoir et de la plus austere bienséance.
De-là nous passâmes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j’ai déja dit, les ouvriers les moins estimés de la Romancie. Quel mérite y a-t-il en effet, à r’habiller par exemple à la françoise un ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou à réduire à un prétendu goût moderne des ouvrages faits dans le goût antique? Aussi est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque réputation à leurs auteurs. Mais ce n’est pourtant pas pour cette raison que leur quartier est presque désert; c’est que faute de police dans la Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son mêtier, tous les ouvriers se mêlent d’être ravaudeurs, ensorte qu’il n’y en a presque pas un seul qui dans la marchandise qu’il vous donne pour toute neuve, n’y mêle quelques vieux morceaux qu’il a r’habillés et retournés à sa façon; c’est ce qui fait que les ravaudeurs en titre n’ont presque point de pratique, et c’est précisément le cas où se trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mêle de leur mêtier, jusqu’aux ouvriers même du pays d’Historie.
Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent quelque temps. Ces ouvriers ont l’imagination extrêmement féconde: il ne leur manque que de l’avoir réglée par le bon sens et la vrai- semblance; car il n’y a point d’invention si bizarre, dont ils ne s’avisent et qu’ils n’exécutent, ou ne paroissent exécuter avec une facilité surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais d’argent, des armes qui rendent invulnérable, des secrets pour sçavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit à mille lieuës à la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statuës qui s’animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des géans, des bêtes qui parlent, des montagnes d’or, d’argent et de pierreries; rien ne leur coûte; de sorte qu’en un clin d’oeil leur boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu’on considere leurs ouvrages de plus près, il est aisé de s’appercevoir que ce ne sont que des colifichets qui n’ont rien de solide ni d’estimable; et je ne pûs m’empêcher de témoigner au Prince Zazaraph que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le débit de pareilles marchandises. Mais il me détrompa. Si les marchands d’Europe, me dit-il, qui étalent des boutiques de poupées, de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que l’on achete pour les enfans, gagnent leur vie à ce négoce, pourquoi ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent parfaitement. Il faut même observer que la plûpart des personnes qui s’occupent d’ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et paresseux, qui veulent être amusés comme des enfans, parce qu’ils n’ont pas la force de s’occuper eux-mêmes de leurs propres pensées, ni même de donner une application suffisante aux pensées d’autrui. Proposez-leur quelque chose à méditer, un raisonnement à approfondir, seulement une réflexion à faire, vous les accablez, vous les ennuyez, comme des enfans à qui on propose une leçon à étudier; au lieu qu’une suite de jolis colifichets qu’on leur fait passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans les fatiguer. Voilà ce qui fait le grand débit de cette marchandise; à peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et dès qu’il paroît quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on se l’arrache des mains. Il faut pourtant avoüer une chose; c’est que du moment que la premiere curiosité est satisfaite, il arrive de ces ouvrages comme des colifichets d’enfans qui sont défaits, ou démontés; on les laisse traîner dans un appartement, sans que personne songe à les conserver, et leur sort ordinaire est d’être enfin jettés dehors pêle mêle avec les ordures.
Nous voici, ajoûta le Prince Zazaraph, arrivés au quartier des montreurs de curiosité. Leurs boutiques sont assez belles, comme vous voyez, et même fort riches. Il est vrai aussi qu’ils ne manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu considérés, parce qu’ils ne travaillent qu’en subalternes selon que d’autres ouvriers leur commandent, tantôt un plan de ville, tantôt un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque événement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou pour les grossir.
Mais tandis que nous considerions les diverses curiosités dont les boutiques de ce quartier sont garnies, nous fûmes détournés par une troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui vinrent dans la grande place joüer une espéce de comédie. Ce spectacle me divertit, et je trouvai de l’esprit dans l’invention, dans la conduite et l’exécution de la piece. Un certain ragotin y faisoit un des principaux rôles avec un nommé la rancune, et il ne parut jamais sur le théâtre sans faire beaucoup rire les spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les traits de plaisanterie qui lui échappoient. Toute la piece en général me parût l’ouvrage d’un homme d’esprit, et on me dit que c’étoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle fût suivi d’une petite piece intitulée le diable boiteux, qui eût aussi beaucoup d’applaudissement. Elle étoit en un acte, apparemment qu’elle n’en demandoit pas davantage; car j’ai oüi dire que l’auteur ne l’avoit pas embellie en voulant l’allonger. On promit pour le lendemain une autre piece du même auteur, qui a pour titre, Gilblas De Santillane, mais j’entendis dire à ceux qui étoient auprès de moi, que quoiqu’il y eut de l’esprit et d’assez bonnes choses dans cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroître ensuite une mascarade maussade, composée de gens déguisés en gueux et en avanturiers que j’entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom Guzman D’Alfarache, l’avanturier Buscon, et d’autres noms semblables; mais le Prince Zazaraph m’avertit qu’il ne restoit ordinairement à ce dernier spectacle que de la populace et des gens de mauvais goût. Je remarquai en effet, que tous les honnêtes gens se retiroient, et j’en fis autant avec mon fidéle interpréte. Ce ne fût cependant pas sans difficulté; car pendant que nous nous retirions, il survint une si grande multitude d’autres masques, qu’on nomme la bande bleuë, et qui ont à leur tête un Gargantua, un Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d’autres héros de même étoffe, que nous eumes de la peine à percer la foule pour nous sauver d’une si mauvaise compagnie.
Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons sûrement arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toûjours assez curieux: j’ai aussi-bien un grand interêt de ne m’en pas éloigner, puisque j’attends, comme vous sçavez, la Princesse Anemone qui doit arriver incessamment.
Je veux vous y accompagner, répondis-je au prince, et je sens qu’il n’est plus en mon pouvoir de me séparer de vous; mais de grace expliquez-moi auparavant ce que c’est que ce bâtiment singulier que j’apperçois dans cette place publique. C’est, me répondit-il, un bâtiment où l’on garde les archives de la Romancie; assez mauvais ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le corps même du bâtiment, n’est qu’un assemblage bizarre où l’on ne voit ni méthode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t- il révolté tous les esprits sensez. Le corps du bâtiment ne vaut guéres mieux; c’est un amas de pierres entassées les unes sur les autres sans goût, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit après tout rien attendre de mieux de la part de l’entrepreneur. C’est un homme qui se donnoit auparavant dans le pays d’Historie pour un grand ouvrier, jusques-là qu’il faisoit la leçon à tous les autres, et qu’il s’étoit érigé en censeur général; mais la forfanterie lui ayant mal réussi, il s’est jetté de désespoir dans la Romancie, où il n’a pû trouver d’autre moyen de subsister, que de s’y donner pour architecte. C’est sur ce pied-là qu’il a été employé à construire le bâtiment dont nous parlons; mais vous voyez par l’exécution, que le prétendu architecte n’est qu’un médiocre maçon.
O dieux! M’écriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vîte, et sauvons-nous de l’infection. Nous courumes en effet, et quand nous nous fûmes assez éloignés: j’avois oublié, me dit le prince, qu’il faut éviter le chemin par où nous venons de passer, à moins qu’on ne veüille s’exposer à être empesté: c’est, ajoûta-t-il, un jeune lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme Tancrebsaï. Fils d’un pere célébre par de beaux ouvrages, il n’a pas rougi d’embrasser le métier de lanternier; et comme il est jeune et sans expérience, en voulant faire une nouvelle composition pour peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu’on a été obligé de fermer son laboratoire; et après lui avoir fait faire la quarantaine, on lui a défendu de travailler dans ce genre. Mais, dit-il ensuite, nous voici tout près du port, et je crois voir déja quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considérer de plus près, et être témoins du débarquement.
CHAPITRE 13
Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.
A peine fûmes-nous arrivés, que nous vîmes le port se remplir d’un grand nombre de vaisseaux qui s’empressoient d’y entrer. Les uns étoient munis de passeports, les autres n’en avoient pas, parce que sans doute ils étoient de contrebande; mais on n’y regardoit pas de fort près, et je les vis entrer pêle mêle sans qu’on fit presque d’attention à cette différence, pourvû que d’ailleurs ils ne portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et de toutes les tailles. Ils étoient tous distingués par leurs pavillons comme les vaisseaux d’Europe, et sur-tout par leurs devises et leurs noms différens. J’aurois de la peine à me les rappeller tous: c’étoient les quatre facardins, fleur d’epine, les contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance des promptes amours, Aurore et Phébus, et plusieurs autres, ce qui faisoit un spectacle fort varié.
Hélas, me dit le Prince Zazaraph, je n’apperçois pas encore là ma chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toûjours espérer qu’elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins le loisir de vous donner des éclaircissemens sur tout ce que vous voyez.
Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d’admiration; et je doute que celle des grecs qui venoient arracher Hélene d’entre les bras de l’amoureux Paris, fût plus belle. Mais je ne sçais que penser d’un autre spectacle que je vois qui se prépare à l’entrée du port. Que prétend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de magistrat et s’asséoir dans une espece de tribunal, accompagnée d’hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d’assesseurs ou de conseillers?
C’est en effet, me répondit-il, un vrai tribunal, et peut-être le plus éclairé et le plus équitable de tous les tribunaux. Voici quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde à nos héros et à nos héroïnes. Ils choisissent ceux qui leur conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur plaît. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l’un va à l’orient et l’autre à l’occident. Mais il faut revenir enfin, et rendre compte du voyage: or ce compte est toûjours très- rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil composé d’hommes et de femmes est très-éclairé. Il n’est cependant pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien- tôt de son erreur, et il réforme lui-même son jugement. Je suis charmé, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice aux femmes en les admettant au conseil public; car c’est une honte qu’elles en soient excluës dans tous les autres pays du monde. Mais expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce tribunal. Ils consistent, me répondit-il, en ce que tous les armateurs sont obligés à leur retour de se présenter à la présidente du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrivé. Elle les écoute, et après leur rapport, elle les punit ou les récompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu’ils ont tenuë dans le cours du voyage. S’ils ont conduit et gouverné leur monde avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire à leurs passagers un voyage désagréable, ennuyeux, trop dangereux; s’ils les ont fait échoüer, s’ils les ont traités avec trop de rigueur, en un mot s’ils leur ont donné de justes sujets de plainte, le juge les punit en les condamnant les uns à la prison, les autres au bannissement, ou à quelque peine plus rigoureuse.
Cette procédure me parut assez curieuse pour mériter que je la visse par moi-même, et je priai le Prince Zazaraph de s’approcher avec moi du tribunal, pour être témoin de tout ce qui se passeroit au débarquement des nouveaux venus. On aura peut-être de la peine à le croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui arriverent au port, à peine se trouva-t-il un armateur qui méritât quelque récompense. Les uns n’avoient fait que suivre la route déja tracée par ceux qui les avoient précédés, sans oser en tenter une nouvelle. Les autres avoient causé une confusion effroyable dans leur équipage, par la trop grande quantité de monde qu’ils avoient prise sur leur vaisseau. D’autres n’avoient mené leurs passagers que dans des pays incultes et arides, où ils avoient beaucoup souffert de la disette et de l’ennuy. Quelques-uns avoient mis à bout la patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de fâcheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupés que de choses pueriles et extravagantes, de sorte qu’après avoir entendu leur relation, le conseil loin de leur donner aucune récompense, délibéra s’ils ne méritoient pas plûtôt d’être punis, pour avoir inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux autres. Mais il fut conclu à la pluralité des voix, que le peu de considération et l’oubli dans lequel ils seroient condamnés à vivre le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.
Un armateur nommé L D F essuya dans cette occasion un assez grand procès. Son héroïne dont le nom m’est échappé, se plaignit amérement au conseil, que sans aucun égard aux bienséances de son sexe, il l’avoit fait courir pendant un tems infini toûjours habillée en homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de femme, qu’au moment qu’elle arrivoit au port; ajoûtant que son armateur sans nécessité et par pure méchanceté, avoit abusé de ce déguisement ridicule, tantôt pour l’obliger à se battre contre des cavaliers, tantôt pour la mettre dans des situations tout-à-fait indécentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, où elle avoit vû mille fois son honneur en péril. La plainte de l’héroïne parut d’abord si juste et si bien fondée, qu’elle révolta tous les esprits contre l’armateur; et il alloit être condamné tout d’une voix, lorsqu’un des plus anciens conseillers prit sa défense. Il représenta au conseil qu’à considérer les choses en elles-mêmes, il étoit vrai que L D F méritoit punition, pour avoir fait faire à une honnête héroïne un voyage si dangereux et si peu décent; mais que ces déguisemens, tout dangereux et tout indécens qu’ils étoient, ayant toûjours été tolérés dans la Romancie, comme il étoit aisé de le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s’en prendre à l’armateur, qu’à ceux qui lui avoient donné de si mauvais exemples; qu’ainsi son avis étoit qu’on se contentât pour cette fois d’admonester sérieusement l’armateur de ne plus suivre une pratique si peu conforme aux loix de la bienséance, et que cependant pour mettre en sûreté l’honneur des princesses romanciennes, il falloit faire un nouveau réglement, qui abrogeât l’ancienne tolérance, et défendre à tous les armateurs de donner dans la suite à leurs héroïnes d’autres habits que ceux de leur sexe, à moins qu’ils ne s’y trouvassent forcés par quelque nécessité indispensable. Cet avis parut si raisonnable que tout le monde s’y rendit, de sorte que l’armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fût pas si heureux. à peine arrivé de son premier voyage, il en avoit entrepris tout de suite un second, et puis un troisiéme, de sorte qu’il avoit jusques-là échappé aux poursuites de ses accusateurs et à la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors à la fin de son troisiéme voyage, et il fut obligé de comparoître. On voulut d’abord incidenter sur ce qu’il s’étoit ingéré dans l’employ d’armateur, qui convenoit mal à sa profession; mais il se justifia du mieux qu’il put, en alléguant l’exemple de quelques armateurs célébres, qui avoient auparavant exercé à peu près la même profession que lui. Il n’en fût pas de même des autres chefs d’accusation. un homme de qualité appellé le Marquis De parla le premier, et entre autres griefs il accusa l’armateur. 1 de l’avoir trompé en ce qu’il l’avoit obligé de s’embarquer pour courir les risques d’une seconde navigation, après lui avoir promis de le laisser vivre en paix dans la solitude dès la fin de son premier voyage. 2 de l’avoir honteusement dégradé, en ne lui donnant dans le second voyage qu’un employ de pédagogue ennuyeux, après lui avoir fait joüer dans le premier le rôle d’un homme de qualité. 3 de l’avoir accablé dans l’un et dans l’autre voyage des malheurs les plus funestes, et dont le détail faisoit frémir. à ces trois chefs d’accusation l’homme de qualité, en ajoûta quelques autres moins considérables, ausquels on fit peu d’attention. Mais l’armateur n’ayant pû répondre aux premiers, il fût jugé atteint et convaincu de malversation; et on remit à prononcer sa sentence après qu’on auroit entendu ses autres accusateurs.
Ce fut une femme qui se présenta ensuite. On la nommoit Manon Lescot. Quelle femme! Je n’ai jamais rien vû de si éveillé; et je n’aurois pas crû qu’un homme du caractere de pût se charger de la conduite d’une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du détail de ses plaintes; mais elles se réduisoient en général à accuser son armateur de l’avoir tirée de l’obscurité où elle vivoit, et à laquelle elle s’étoit justement condamnée elle-même, afin de cacher le dérangement de sa conduite, pour la produire sur la scêne au grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontée qui brave toutes les loix de la pudeur et de la bienséance.
Cette seconde plainte fut suivie d’une troisiéme pour le moins aussi vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont elle fut l’occasion. Les deux complaignans étoient le fameux Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus mélancolique qu’on ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit peinte sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes leurs paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile d’entendre le récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste ressentiment qu’ils faisoient éclater contre lui. Barbare, s’écrioit Cleveland, que t’ai-je fait pour m’accabler ainsi des plus cruels malheurs, sans m’avoir donné dans tout le cours de ma vie presqu’un seul moment de relache? N’étoit-ce pas assez de la triste situation où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de m’avoir donné une éducation si sauvage dans une affreuse caverne? Devois-tu m’en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et rassembler sur ma tête tous les malheurs, toutes les contradictions, toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs, ajoûtoit-il, en s’adressant aux juges, que l’on compte tous les meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons, les dangers effroyables, et tous les événemens tragiques dont il a noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à comprendre comment je puis survivre à tant d’infortunes, et comment on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il m’a plongé il avoit du moins suivi les régles ordinaires. Mais où a- t’on jamais entendu parler d’une tempête pareille à celle qu’il nous fit essuyer en passant d’Angleterre en France? Qui a jamais vû une amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités contraires, la malice avec la bonté du coeur, l’extravagance avec la raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple amitié? Que veut dire cette passion ridicule, qu’il me fait concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que j’ai le coeur dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un homme qui n’a que des principes vagues de religion, sans aucun culte déterminé? Ah! Combien d’autres sujets de plainte ne pourrois-je pas ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à oublier même la cruelle épreuve où il a mis ma constance, en faisant brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et l’infortunée Madame Riding. Je ne m’attache qu’à un dernier outrage qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma femme, ma chere Fanny… dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire? Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le malheureux Clevelant outré de douleur et ne pouvant plus se soutenir, fut obligé de s’asseoir. Toute l’assemblée attendrie de ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se levant avec vivacité, attira sur elle l’attention des juges et des spectateurs. Le crime d’infidélité que son époux venoit de lui reprocher la piquoit jusqu’au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que l’innocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre armateur, je partagerai avec toi l’accusation, puisque j’ai partagé tes malheurs. Mais ne sois pas assez osé pour l’accuser aux dépens de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne l’a jamais renduë infidéle. C’est toi, ingrat, qui n’a pas rougi de me préférer une odieuse rivale, et le ciel sans doute l’a permis pour me punir de t’avoir trop aimé. Eh! Quoi, madame, s’écria Cleveland, avec beaucoup d’émotion, osez-vous nier que vous m’ayez abandonné pour suivre le perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j’ai voulu te laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame Lallain; mais sçachez que si Gélin m’a aidée dans ma fuite; sa passion pour moi n’a jamais eu lieu de s’applaudir du service qu’il m’a rendu. Moi, Madame Lallain! S’écria Cléveland avec étonnement: moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l’un; quelle imagination! Dit l’autre. On vous a trompé, madame: vous êtes dans l’erreur, monsieur: le ciel m’en est témoin: je jure par les dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n’est plus vrai: vous m’avez donc toûjours aimé? Vous m’avez donc toûjours été fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah! Cher Cléveland… ils s’embrasserent en effet avec mille transports de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit un spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne d’Inés De Castro. Et voilà comme après une explication d’un moment finit la longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais l’armateur n’en parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres, par la cruelle persuasion où il les avoit mis l’un et l’autre, qu’ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un éclaircissement d’un moment. Il eut beau alléguer pour sa défense qu’il avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage, auquel des vûës de profit l’engageoient à donner plus d’étenduë. Il ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les défenses de part et d’autre, condamna ledit D P à un bannissement perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense d’y rentrer jamais. L’arrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le pauvre exilé veut se réfugier dans le pays d’Historie, où il a quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à peine cette affaire étoit finie, qu’on annonça dans l’assemblée l’arrivée des princesses malabares.
Ce nom excita la curiosité. On s’empressa de leur faire place; mais dès qu’elles eurent commencé à vouloir s’expliquer, tout le monde se regarda avec étonnement pour demander ce qu’elles vouloient dire. C’étoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où personne ne comprenoit rien. Elles déguisoient jusqu’à leur nom sous de puériles anagrammes. Elles parloient l’une après l’autre sans ordre et sans méthode, affectant un ton de philosophe, et une emphase d’enthousiaste pour débiter des extravagances. On ne laissa pas d’appercevoir au travers de ces obscurités insensées plusieurs impiétés scandaleuses, et des maximes d’irreligion, qui révolterent toute l’assemblée contre ces princesses ridicules. Il s’éleva un cri général pour les faire chasser. Elles furent bannies à perpétuité, et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brûlé publiquement. Heureusement pour l’armateur il s’étoit tenu caché depuis son arrivée; car on l’eût sans doute condamné à un châtiment exemplaire; mais il trouva moyen de se dérober aux recherches, et d’éviter ainsi la punition qu’il méritoit.
CHAPITRE 14
Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient amoureux de la Princesse Rosebelle.
Pendant que tout le monde étoit occupé du spectacle de ces scênes différentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son impatience, jettoit continuellement les yeux vers l’entrée du port. Il étoit bien sûr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer d’arriver incessamment; et en effet il découvrit enfin le vaisseau qui l’amenoit. La voilà, s’écria-t-il, transporté de joye: c’est la Princesse Anemone elle-même. Je reconnois le vaisseau qui la porte, et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m’en laissent pas douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tôt pour recevoir la princesse à la descente du vaisseau, et je l’accompagnai.
Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevûë? Ce seroit le sujet d’un volume entier, et pour qu’on ait lû de romans, on le comprendra mieux que je ne pourrois le représenter: transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable, satisfaction inconcevable, témoignages d’affection réciproque, les larmes mêmes, tout cela fut mis en oeuvre et placé à propos. Il fallut ensuite raconter tout ce qui s’étoit passé durant une si longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son récit, n’ayant autre chose à dire, sinon qu’il avoit dormi pendant toute l’année par la vertu d’un enchantement.
Mais l’histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le Prince Gulifax étoit entré chez elle un soir à main armée, et l’avoit enlevée lorsqu’elle commençoit à se deshabiller pour se mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d’injures le ravisseur. Il fallut partir et s’embarquer. Que ne fit-elle pas dans le vaisseau, lorsqu’elle se vit éloignée de son cher prince dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit l’insolence de lui parler d’amour? Elle s’évanoüit plus de vingt fois: vingt fois elle se seroit précipitée dans la mer, si on ne l’en avoit empêchée. Mais il ne lui resta enfin d’autre ressource que ses larmes et ses sanglots, foible défense contre un corsaire brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle légerement sur ce chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien; car je remarquai qu’à certains endroits de son récit le Prince Zazaraph témoignoit quelqu’inquiétude. Elle raconta donc ensuite que les dieux, protecteurs de l’innocence opprimée, l’avoient délivrée miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince plein de valeur et de générosité, avoit attaqué et pris le vaisseau de Gulifax qui avoit péri dans le combat; mais comme son libérateur la ramenoit, une tempête effroyable avoit englouti le vaisseau dans les ondes. Elle s’étoit sauvée sur une planche, et elle avoit été jettée à terre plus qu’à demi morte. Des pêcheurs après lui avoir fait reprendre ses esprits, l’avoient présentée à leur prince, qui en étoit devenu amoureux; mais toûjours intraitable sur ce chapitre, quoique le prince fût beau et bien fait, elle n’avoit seulement pas voulu l’écouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu’elle ajoûta qu’elle avoit ensuite passé successivement sous la puissance de trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y tenir.
Il étoit écrit dans l’ordre de ses avantures, qu’il devoit au retour de la belle Anemone se broüiller avec elle, et la chose ne manqua pas d’arriver. Son inquiétude sur les périlleuses épreuves où la vertu de la princesse avoit été mise, lui fit faire étourdiment quelques questions imprudentes; la princesse rougit, pâlit, versa des larmes, et parut offensée à un point, qu’on crut qu’elle ne lui pardonneroit jamais; mais comme il étoit aussi écrit que le raccommodement suivroit de près, quelques sermens équivoques d’une part, et de l’autre mille pardons demandés avec larmes, accommoderent l’affaire; et la vertu de la princesse fut reconnuë pour être à l’épreuve de toutes les avantures et hors de tout soupçon. Il ne resta plus qu’à achever le roman par un mariage solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, où il n’est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s’y disposa.
Au reste j’avouë que je fis peu d’attention au détail des avantures de la Princesse Anemone. J’eus, pendant qu’elle racontoit son histoire, l’esprit et le coeur occupés d’un objet plus intéressant. Au bruit de son arrivée la Princesse Rosebelle, soeur du grand paladin, et qui étoit liée d’une étroite amitié avec Anemone, accourut pour la voir et l’embrasser. C’étoit-là le moment fatal que l’amour avoit destiné pour me ranger sous ses loix. Voir la Princesse Rosebelle, l’admirer, l’aimer, l’adorer, ce fut pour moi une même chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me persuadai-je qu’il n’avoit jamais rien paru de si aimable sur la terre. C’étoit un petit composé de perfections le plus complet qu’on puisse imaginer, et où l’on voyoit la jeunesse, la beauté, les graces, l’esprit, l’enjoüement, la vivacité se disputer l’avantage.
Pendant tout le récit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus même appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition favorable; mais dès que la belle Anemone et le Prince Zazaraph eurent achevé leur éclaircissement, et que j’eus la liberté de parler, je ne fus plus maître de mes transports; et oubliant toutes les loix de la Romancie, dont le prince m’avoit entretenu, je me jettai tout éperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui déclarer la passion dont je brûlois pour elle. J’ai sçû depuis que Rosebelle ne fut pas fâchée dans le fond de l’ame d’une si brusque déclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites cérémonies accoûtumées. Pour ce qui est des spectateurs, après un moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous à soûrire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse Rosebelle ne me répondoit rien, son frere prit la parole.
Ah! Prince, me dit-il, en m’obligeant à me relever, que vous êtes vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l’on y souffre de pareilles vivacités?
Eh! Que deviendrai-je moi-même, repartis-je avec transport, si l’adorable Rosebelle n’est pas favorable à mes voeux; et si vous, prince, qui pouvez disposer d’elle, vous refusez de me rendre heureux! Je sçais tous les égards que méritent les loix de la Romancie et ces formalités préliminaires dont vous m’avez instruit; mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me permettra pas d’en soûtenir la longueur sans mourir.
Je vous ai déja dit, prince, me répondit le grand paladin, que c’est une chose inoüie que depuis la fondation de la nation romancienne aucun héros ait été dispensé des formalités, et des épreuves ordonnées par les loix; mais il est vrai qu’il n’est pas impossible d’obtenir du conseil public que le tems en soit abregé. Je me flatte même d’obtenir cette grace pour vous, en considération des grands exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de donner à la Romancie dans les rudes et longues épreuves que nous avons essuyées. C’est d’ailleurs une occasion si favorable de m’acquitter envers vous du service que vous m’avez rendu, et de nous unir étroitement ensemble, que je n’attends que le consentement de la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.
A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la princesse, la fit paroître encore plus belle à mes yeux. Je tremblois en attendant sa réponse. Mon frere, dit-elle, c’est à vous à disposer de moi, et puisqu’il faut l’avoüer, je ne serai pas fâchée que ce soit en faveur du Prince Fan-Férédin. Dieux! Quels furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sçais ce que je devins, je pleurai de joye, je moüillai de mes larmes la belle main de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bégayer; mon amour m’étouffoit, et je crois que je fis en un quart-d’heure la valeur de plus de quinze des formalités préliminaires dont j’ai parlé.
Aussi cela fut-il compté pour quelque chose, lorsque le grand paladin demanda que le tems des formalités et des épreuves fût abregé pour moi. Il eut pourtant quelque peine à l’obtenir; mais il avoit acquis dans la Romancie un si grand crédit et une réputation si éclatante, qu’on ne put pas le refuser. On lui accorda même la grace toute entiere, en n’exigeant de moi que trois jours pour accomplir toutes les formalités et toutes les épreuves; après quoi on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici on s’imaginera peut-être que trois jours ne purent pas me suffire pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de plusieurs volumes; mais je puis assûrer que j’eus encore du tems de reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.
Comme j’étois déja fort avancé pour les formalités, j’achevai toutes les autres dès le premier jour, et les deux jours suivans je fis toutes mes épreuves.
Je commençai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut fait en une heure; il est vrai que je reçûs une grande blessure, mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au bout d’une demie heure, et en état de me signaler le même jour dans un grand combat naval qui se donna près du port, je ne me souviens pas trop pourquoi. J’y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un vaisseau ennemi avec une intrépidité digne d’un meilleur sort; mais n’ayant point été suivi, je fus pris, et déja l’on me menoit en captivité, tandis que les ennemis faisoient leur descente à terre, lorsque dans mon désespoir je m’avisai de mettre le feu au vaisseau. Il fut consumé en un moment, et m’étant jetté à la mer, je fus assez heureux pour gagner la terre, et m’y défendre contre ceux des ennemis que j’y trouvai. J’en fis un horrible carnage, après quoi je retournai pour me rendre auprès de ma chere Rosebelle. Hélas! Je ne la trouvai plus: les ennemis en se retirant l’avoient enlevée avec beaucoup d’autres captifs.
Quel désespoir! Il étoit déja presque nuit, je m’embarquai aussi-tôt dans une simple chaloupe de pêcheurs avec un petit nombre de gens déterminés, et à la faveur des ténébres, j’arrivai sans être reconnu jusqu’à la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne dût être dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit remarquer entre les autres par ses fanaux: je m’en approchai doucement. Aussi-tôt prenant un habit de matelot ennemi, j’y montai sans obstacle, et me donnant pour un homme de l’équipage, je m’informai adroitement ce qu’étoit devenuë la Princesse Rosebelle. Je sçus qu’elle étoit dans une chambre où le capitaine venoit de la laisser en proye à ses mortelles douleurs. J’y entrai, et je me fis reconnoître à elle en lui faisant signe en même tems de me suivre sur le pont, sous prétexte de prendre l’air un moment. Elle me suivit, et à peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me précipitai avec elle dans la mer.
Ici on va croire que nous devions périr l’un et l’autre; point du tout: je profitai d’un stratagême admirable que j’avois appris dans Cleveland. J’avois ordonné à mes gens de tenir dans la mer le long du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer à eux dès qu’ils m’entendroient tomber. Je fus obéï à point nommé: à peine fûmes-nous deux minutes dans l’eau. Mes gens nous retirerent Rosebelle et moi, et nous en fûmes quittes pour rendre un peu d’eau sallée que nous avions bûë. Cependant notre chute avoit été entenduë dans le vaisseau; mais on ne put pas s’imaginer ce que c’étoit, ou du moins on ne le sçut que lorsque nous étions déja bien éloignés.
Nous n’arrivâmes au port qu’à la pointe du jour, et je me flattois d’y être reçû avec des acclamations publiques; mais quel fut mon étonnement, lorsque je me vis chargé de chaînes et conduit en prison. J’étois accusé d’intelligence avec les ennemis, et le fondement de cette accusation étoit la hardiesse avec laquelle j’avois sauté dans un de leurs vaisseaux, et je m’étois mêlé parmi eux sans recevoir aucune blessure; et c’est, ajoûtoit-on, pour prix de sa trahison qu’on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j’avois eu le tems de m’abandonner aux regrets et aux douleurs, il s’en présentoit là une belle occasion; mais je n’avois pas de momens à perdre; je me dépêchai d’accomplir en abregé tout le cérémoniel douloureux qui convient en ces occasions, et à peine arrivé à la prison, les juges mieux informés me rendirent la liberté en me comblant même d’éloges et de remercimens. Il me restoit encore près d’un jour entier, et par conséquent la moitié de l’ouvrage à faire. Je n’en eus que trop.
Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invité. J’étois bien sûr d’y remporter le prix, conformément aux loix de la Romancie, et je n’y manquai pas. C’étoit un bracelet fort riche que le vainqueur devoit donner suivant la régle à la dame de ses pensées. Or comme les princesses avoient jugé à propos ce jour-là d’assister en masque au tournois, je fis la plus lourde bévûë qu’on puisse imaginer. J’allai présenter mon bracelet à la Princesse Rigriche, que je pris pour l’objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la Princesse Rigriche fut satisfaite de mon présent. Elle en devint toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les petites façons les plus agréables qu’elle put inventer sur le champ. Après quoi se démasquant suivant l’usage, elle me fit voir un visage si laid, que croyant bonnement qu’elle avoit deux masques, j’attendois qu’elle ôtât le second, et j’allois même l’en prier, lorsque je reconnus ma méprise par un bruit qui se fit assez près de moi. La Princesse Rosebelle étoit tombée évanoüie, et on la remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.
Cruelle situation! Je prévis toutes les suites de cette funeste avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hélas! Je ne vois que trop ce qu’elle a déja pensé. Que dira son frere? Que vais- je devenir? Toutes ces réfléxions que je fis dans un moment me saisirent si vivement, que je tombai à mon tour sans connoissance, accablé de ma douleur. On s’empressa de me secourir, et comme le tems étoit précieux, je repris bientôt mes sens: j’ouvris les yeux, et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras, m’appellant, mon cher prince, avec l’action d’une personne qui s’intéressoit vivement à ma conservation, et qui me regardoit sans doute comme son amant. J’avoüë que j’en frémis; et dans toutes mes épreuves, je crois que c’est le moment où j’ai le plus souffert. Je la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle. Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi, et prétend que je dois lui faire raison du mépris que j’ai marqué pour sa soeur. Moi du mépris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis- je, tout transporté. Ah! Je l’adore. Les dieux sont témoins… mais j’eus beau dire; l’affaire, disoit-il, avoit éclaté, l’affront étoit trop sensible. En un mot, il avoit déja tiré l’épée, et il menaçoit de me deshonorer si je ne me mettois en défense. Que faire?
Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la Romancie, me tira d’embarras. Il étoit défendu par les loix aux princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dégradation, de remettre notre combat à un autre jour. C’étoit tout ce que je souhaitois, dans l’espérance que j’avois de désabuser Rosebelle, et d’en obtenir le pardon de ma méprise. En effet, l’étant allé trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les marques d’une passion si tendre et si véritable, que je m’apperçus qu’elle étoit bien aise de me trouver innocent. La réconciliation fut bien-tôt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je croyois toutes mes épreuves achevées, lorsque la Princesse Rigriche vint y ajoûter une scêne fort embarrassante.
C’étoit une grosse petite personne aussi vive qu’on en ait jamais vû. J’étois sans doute le premier amant qui eût rendu hommage à ses attraits, et peut-être n’espéroit-elle pas en trouver un second. Elle saisissoit, comme on dit, l’occasion aux cheveux. Quoiqu’il en soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outrée de la façon dont je l’avois quittée pour courir chez la Princesse Rosebelle, elle vint elle-même m’y chercher, comme une conquête qui lui appartenoit, ou comme un esclave échappé de sa chaîne. Elle débuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sçus que répondre. Ses reproches s’attendrirent insensiblement, jusqu’à m’appeller petit volage, et à me faire espérer un pardon facile; augmentation d’embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu’elle n’entendit pas. Cependant Rosebelle soûrioit d’un air malin, et le Prince Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s’en apperçut, et voyant que je ne marquois de mon côté aucune disposition à réparer ma faute, elle fit bien-tôt succeder aux douceurs des injures si atroces, que je n’eus d’autre parti à prendre que de lui céder la place. Elle se retira à son tour, le coeur gonflé de dépit; et comme je n’y sçavois point de remede, nous oubliâmes sans peine cette scene comique, pour nous disposer à partir tous ensemble le lendemain. Je témoignai sur cela quelque inquiétude, parce que je n’avois point d’équippage; mais le prince m’assura que je ne devois pas m’en mettre en peine, parce que c’étoit l’usage de la Romancie, de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habité, tout ce qui leur étoit nécessaire en ces occasions, et que j’aurois lieu d’être satisfait. En effet, nous étant levés le lendemain avec l’aurore, nous trouvâmes des équipages tout prêts, et tels que la Romancie seule en peut fournir.
CONCLUSION
Catastrophe lamentable.
O que les choses humaines sont sujetes à d’étranges vicissitudes! Nous étions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux héros, montés sur deux superbes palefrois. Des brides d’or, des selles et des housses ornées de perles et de diamans relevoient la magnificence de notre train. Les harnois de notre équipage n’étoient guéres moins riches. L’or, l’argent et les pierreries y brilloient de toutes parts, et répondoient à la richesse de nos livrées. Tous nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine, et se seroient même fait admirer, si l’avantage que nous donnoit notre air noble et gracieux n’avoit attiré sur nous tous les regards. Nous marchions ensemble aux deux côtés d’une magnifique calêche, dont la richesse effaçoit tout ce qu’on peut imaginer de plus beau. Quatre colonnes d’or autour desquelles on voyoit ramper une vigne d’émeraude, dont les grappes étoient de rubis et de saphirs, soutenoient l’impériale, et l’impériale elle-même étoit si belle, qu’elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d’un si beau char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux des plus beaux astres du ciel; l’éclat de leur beauté relevé par un air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ébloüissoit tout le monde. On n’avoit jamais vû en hommes et en femmes un assemblage si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins semés de fleurs, l’air parfumé d’odeurs exquises, et de distance en distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la beauté de nos princesses. Enfin après avoir déja fait un chemin assez considérable, je me croyois sur le point d’arriver au terme, lorsqu’un instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour bien entendre ce cruel événement, il faut reprendre la chose de plus haut, et prévenir les lecteurs que je vais changer de ton.
Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nommé M De La Brosse, qui retiré dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne celui de la lecture qu’il aime passionnément. Quoiqu’il sçache préférer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire quelquefois des romans, moins par l’estime qu’il en fait, que parce qu’il aime à lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui vient d’épouser un autre gentilhomme du voisinage appellé M Des Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a épousé en même tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage se négocioit, et lorsqu’il étoit déja à la veille de le conclure, M De La Brosse ayant la tête remplie d’une longue suite de romans qu’il avoit lûs récemment, rêva dans un long et profond sommeil toute l’histoire qu’on vient de lire. Après s’être métamorphosé en Prince Fan-Férédin, il fit de M Des Mottes un grand paladin Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maîtresse en Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d’avantures qu’il vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Férédin; c’est moi-même ne vous en déplaise, et jugez par conséquent quel fut mon étonnement à mon réveil de me retrouver M De La Brosse. Je demeurai si frappé de la perte que j’avois faite, que pendant toute la journée je ne pus parler d’autre chose; et M Des Mottes m’étant venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous vû la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? ô les beaux diamans! Que j’ai de regret à ce bracelet! Arriverons nous bien-tôt dans la Dondindandie?