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Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)

LE GÉNÉRAL FAIDHERBE A M. MAGE.

Reading edition

Bone, le 1er mai 1868.

Mon cher capitaine,

Vous me dédiez votre ouvrage et vous me demandez l’autorisation de publier mon acceptation. Soit ! Ce sera une occasion (et je suis toujours heureux d’en trouver) de parler de notre cher Sénégal. Je dis notre cher Sénégal, car vous faites partie de cette petite phalange d’hommes qui a cru depuis quinze ans et qui croit plus que jamais à l’avenir de notre établissement à la côte d’Afrique et à l’utilité de la race noire sur la surface du globe, sans qu’il soit nécessaire de la priver de ses droits imprescriptibles à la famille et à la liberté individuelle.

A cette double croyance, nous nous sommes dévoués corps et âmes, vous, moi et bien d’autres. De nous tous, les uns survivent avec une santé plus ou moins délabrée ; beaucoup sont demeurés en route ; mon successeur reste encore sur la brèche (il y a vingt ans qu’il y est).

Quant à vous, vous vous êtes jeté à corps perdu, sans regarder en arrière, dans le mystérieux et redoutable Soudan comme dans un gouffre.... et vous êtes, vous-même, peut-être étonné d’en être revenu.

Que vous devez être fier de pouvoir dire : J’ai vu ce qu’aucun de mes contemporains n’a vu ! — Je connais un monde que nul ne connaît ! — J’ai habité un empire que l’on traitait encore volontiers de fabuleux et chimérique, il y a quelques années, malgré sa grande étendue, ses révolutions, ses batailles et ses conquêtes ! Mais ceci n’est qu’une question d’amour-propre. Pensons plus haut : Votre année de Tagant, vos trois années de Niger surtout, mus comme vous l’étiez, vous et votre camarade Quintin, par de nobles et philanthropiques intentions, ne font-elles pas de vous de vrais missionnaires, des Livingstone ? Si ce n’est pas de l’enthousiasme religieux, si ce n’est pas le culte exclusif de la science qui vous guidaient, c’étaient des motifs aussi généreux et d’une utilité plus immédiate et plus pratique, car l’occupation et la domination françaises, c’est-à-dire la rédemption de ces malheureuses contrées, doivent suivre, sans beaucoup tarder, le sillon que vous leur avez tracé, et il faut que notre drapeau flotte à Bafoulabé d’ici à deux ans et à Bamakou dans dix.

Ces pensées, mon cher capitaine, doivent vous procurer de nobles jouissances, plus précieuses encore que les fumées de la gloire.

Maintenant, les hommes vous ont-ils récompensé de leur côté suivant vos mérites ? Ici, je ne suis plus juge. Je puis seulement vous dire, à vous plus jeune que moi, une chose que l’expérience apprend, qui ne doit pas vous étonner, et qu’il faut subir sans murmure, c’est que les services les plus récompensés ne sont pas généralement ceux qui sont les plus méritoires par le mal qu’ils ont donné et par la grandeur du but.

Vous avez travaillé pour l’humanité, pour votre pays, pour l’intérêt général : ce sont là des êtres de raison qui ne vont guère solliciter pour ceux qui se dévouent à leur service. Mais à les servir, on acquiert honneur et contentement de soi.

Tout à vous,

Signé : L. Faidherbe.

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