LETTRE VII. MATTARINGUY. (continued 2)
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Les guides devaient se reposer huit jours à Karesuando. Nous avions l’intention de faire comme eux ; mais la crainte de voir le Muonio charrier de la glace nous engagea à partir sans délai. Je fis rapidement une tournée d’observateur à travers la ville ; j’entrai dans les maisons, et les trouvai absolument semblables à celles de Kautokeino. Je visitai l’église, sorte de grange peinte en rouge, coiffée d’un lourd toit de bois, meublée à l’intérieur par quelques bancs et une chaire de planches. Tout cela était très-nu, très-triste, et n’avait même plus pour moi l’intérêt de la nouveauté ; aussi ne regrettai-je rien de Karesuando, sauf les quelques jours de repos absolu que je m’étais promis d’y prendre.
Le fleuve Muonio, sur lequel nous allions naviguer, ressemble à ces grands fleuves du nord de l’Amérique, qui offrirent tant de dangers à leurs premiers explorateurs. Il est, comme eux, impétueux, violent, capricieux, entrecoupé de rapides, semé de rochers innombrables ; sa pente subit des inclinaisons brusques et fréquentes qui varient de dix à vingt degrés et forment des cascades plus ou moins redoutables ; à chaque masse de rochers qu’il rencontre, la vague se fronce, se brise, écume, puis se sépare avec bruit ou se précipite en surmontant l’obstacle. Grâce à ces accidents, son cours est très-varié et très-pittoresque, et, si la navigation en est dangereuse, elle n’est du moins pas ennuyeuse. Les batelets finlandais sont construits de manière à lutter le mieux possible contre toutes ces difficultés ; ils sont longs, légers, et si plats qu’il faut se tenir couché au fond et rester presque immobile si on ne veut risquer de chavirer. Ils ne peuvent admettre plus de deux voyageurs, deux rameurs et un pilote. Lorsqu’on a du bagage, il faut le placer dans un bateau séparé, où il tient la place du fond, comme des voyageurs. Le pilote, commandant responsable de ces expéditions, se place à l’arrière ; il tient une espèce de pagaie, dont il se sert comme d’un gouvernail ; les rameurs, placés à l’avant, ont sans cesse les yeux fixés sur lui et exécutent ses ordres avec une ponctualité de machine. L’admirable adresse de ces trois hommes fait glisser le batelet avec une agilité de poisson au milieu des écueils du fleuve. Lorsqu’on rencontre une cascade, les bateliers doivent éviter à la fois d’être entraînés par la violence du courant ou lancés contre quelque rocher. Leur habileté suprême consiste à conserver le gouvernement de leur vitesse au moment même où ils sont emportés avec la rapidité d’une flèche. Parfois il arrive que la quille du bateau touche quelque rocher à fleur d’eau. On reçoit alors un choc. On frémit ; mais, avant que la crainte se soit complétement formulée, le bateau a rebondi comme une balle au milieu du remous de la cascade, qui se venge des voyageurs téméraires en les couvrant d’une pluie pénétrante. Les cascades sont infiniment rapprochées ; nous en avons franchi quarante-cinq le premier jour. Leur longueur varie de cinquante à cent vingt toises ; elles se partagent ordinairement en plusieurs chutes, de façon qu’on met de une à quatre minutes pour les franchir.
Entre Karesuando et Muonioniska, le pittoresque me parut concentré sur les rapides. Les bords du fleuve ont un aspect fort monotone ; ils offrent une suite non interrompue de prairies dominées au loin par de petites collines basses et boisées de bouleaux. Dans ce canton, les bords du Muonio sont déserts ; rarement la fumée de la cabane d’un pêcheur ou la silhouette d’une ferme finlandaise en égaye la solitude. En avançant vers le sud, le paysage s’enrichit du feuillage élégant des pins, qui, d’abord petits, chétifs et grêles, n’acquièrent tout leur développement qu’aux environs de Torneä.
Le Muonio étant la limite de la Finlande suédoise, on aborde alternativement sur la rive russe ou sur la rive suédoise. Muonioniska, où nous couchâmes le premier jour de notre voyage par eau, est une bourgade russe composée d’une centaine d’habitations qui sont dispersées dans une vaste plaine. Les maisons y ont un air aisé, bien différent du triste aspect des maisons laponnes ; elles sont en bois, avec de grands toits à auvents et de hauts perrons à rampes découpées ; elles ont une certaine ressemblance avec les chalets suisses. Il n’en fallait pas davantage pour que Muonioniska me parût charmant au premier coup d’œil ; au second, je le trouvai encore bien pauvre, car je ne pus m’y procurer d’autre gîte qu’une hutte de bois sans cheminée, meublée de deux bottes de paille. Néanmoins je résolus d’y passer une journée. Le pasteur de Muonioniska nous vint voir : c’est un homme instruit, s’occupant de sciences naturelles, Il nous montra une assez belle collection de coléoptères recueillis dans les différents cantons de la Finlande, et quelques lépidoptères, parmi lesquels je m’étonnai de rencontrer plus de nocturnes que de diurnes. Le pasteur me dit que ces espèces volent le jour sous ces hautes latitudes.
Je dormais très-profondément sur mon lit de paille, quand on vint m’appeler pour voir une aurore boréale ; je fus prête en un instant, et fus alors témoin d’un des plus magnifiques spectacles du monde. Le ciel étant très-noir, il se forma d’abord à l’horizon un foyer de lumière pâle qui avait l’apparence de l’avant-coureur de l’aurore. Cette lueur s’élargit peu à peu de façon à occuper une notable partie du ciel. Du point central s’échappaient des gerbes de lumière mobile qui prenaient toute espèce de formes : tantôt pareilles à des langues ardentes, tantôt semblables à des serpents de feu, elles s’enlaçaient de mille façons avec un mouvement lent et continu. Au moment où la clarté devint plus intense, le ciel fut couvert d’innombrables spirales de flammes tordues et diffuses, s’agitant comme des panaches au souffle d’un vent mystérieux !
Phénomène étrange ! l’aurore boréale, à son plus beau moment, n’efface pas l’éclat des étoiles, qui scintillent à travers toutes ces lueurs. La teinte de l’aurore est jaune soufre, très-pâle ; sa lumière, incertaine et blafarde, luit sans éclairer. C’est un spectre de lumière ; car comment nommer une lumière ne produisant pas de clarté ? L’aurore boréale de Muonioniska dura trois heures. Je restai tout ce temps immobile, attentive, sous cette impression indicible que j’avais déjà éprouvée en présence des glaces flottantes. L’aurore boréale et les glaces polaires sont de ces choses dont la contemplation fait monter l’admiration jusqu’à la stupeur : le spectateur se tait, le narrateur est tenté de jeter sa plume ; qui saurait décrire le degré d’infinie magnificence où peut atteindre la nature de Dieu ?
Muonioniska semble posé au bord d’un lac, tant le fleuve y est large ; l’eau a, pour se répandre, les belles prairies de la plaine, et y reste calme et unie comme un miroir ; mais, à quelques lieues au sud du bourg russe, le pays change d’aspect : le Muonio, serré entre deux chaînes de collines, devient tumultueux comme un torrent ; il arrache sans cesse au rivage des pierres, de la terre, des branches d’arbres, qu’il charrie pêle-mêle. Des pentes multipliées précipitent encore son élan, et par moments sa marche devient tout à fait furieuse : il déracine des arbres entiers, se rue contre les blocs de granit, dont la tête se dresse au-dessus de ses vagues, passe par bonds sur les énormes rochers qui montrent à fleur d’eau leurs sommets arrondis comme des dos de baleines. Quelquefois il tombe en une nappe éblouissante où se reflète le soleil, où se jouent les truites bleues et jaunes. D’autres fois il se précipite, mugit, écume, et alors déchire et emporte tout ce qu’il peut atteindre. Depuis Muonioniska, son cours entier est une cascade immense, et jusqu’au golfe de Bothnie il semble descendre les marches inégales d’un gigantesque escalier.
Au milieu de ces tempêtes, on rencontre parfois de grosses mottes de terre descendant ce fleuve violent avec toute leur végétation d’herbe, de mousses et de fleurettes ; le rejaillissement de l’eau les couvre de perles brillantes, les moucherons voltigent à l’entour, les scarabées vont et viennent au fond des mousses ; tout un petit monde frais, calme et charmant, côtoie ces rudes écueils, flotte sur ces abîmes, et ce fleuve qui émiette les rochers et broie les grands sapins transporte, en les épargnant, les humbles îlots de mousse. Il m’arrivait, en les suivant des yeux, de les comparer à ces âmes simples qui traversent le courant redoutable des hommes et des événements protégées par leur obscurité et leur faiblesse ; ignorantes des périls, elles arrivent sans secousses au terme de leur voyage en ce monde, tandis que d’autres, fortes et courageuses, se brisent dans leur lutte contre d’invincibles obstacles !
Dans sa partie septentrionale les bords du Muonio sont déserts ; rarement aperçoit-on une fumée, indice d’une cabane, et les fermes où l’on couche sont séparées par de grandes distances. Toute cette province est fort pauvre ; pourtant on rencontre dans les habitations finlandaises le premier symptôme de civilisation : la propreté. Lorsque nous nous arrêtions le soir, nous trouvions dans quelque vaste salle, carrelée de pierres grises bien lavées, de longues tables couvertes de vases pleins de lait, et dans un coin, se dressant fièrement, comme la reine du logis, une large et haute cheminée où brûlaient des sapins presque entiers posés verticalement ; cette façon de placer le bois avive singulièrement la flamme et lui fait jeter dans la salle des lueurs joyeuses bien douces aux yeux du voyageur fatigué. La plupart du temps le lit où l’on dort dans ces fermes se compose de paille hachée posée sur des planches ; mais en revenant de Laponie on n’est pas difficile, et le confort paraît suffisant dès qu’on a le bonheur de reposer sur une place sèche abritée par un toit.
La navigation au milieu des rapides n’est pas sans dangers ; mais ils sont heureusement conjurés par l’habileté du pilote et des rameurs ; il faut à ceux-ci une force prodigieuse pour ramer sans relâche avec une rapidité qui, pour maîtriser le flot, doit être double de celle du courant. La manœuvre du pilote, lorsqu’il aperçoit un rocher redoutable, est très-curieuse à observer : il gouverne directement sur l’écueil, et, au moment où la barque va s’entr’ouvrir dans un choc, il donne une secousse au gouvernail ; le bateau fait un brusque écart, comme un cheval effrayé décrit un angle, et continue sa course folle au milieu des tourbillons bruyants. Le bruit assourdissant de l’eau, la pluie d’écume dont on est couvert, empêchent de se rendre compte du danger ; on l’aperçoit seulement lorsqu’en regardant derrière soi on voit au loin la barre furieuse et mugissante de la cascade. Une demi-heure après on entend un grand bruit ; c’est un autre rapide et on recommence. Cette lutte entre le fleuve et le bateau, cette victoire continuellement renouvelée de l’adresse de l’homme contre la force aveugle d’un élément, aurait l’attrait de tout péril affronté et vaincu, s’il ne s’y joignait le désagrément peu glorieux d’être mouillé jusqu’aux os par la pluie des cascades et les lames qu’on embarque ; ajoutez-y l’ennui d’être obligé de se tenir toujours couché, immobile au fond d’un bateau ; et tout cela dure longtemps, car on rencontre quatre-vingt un rapides plus ou moins importants entre Karesuando et Torneä, dans un espace d’environ cent dix lieues.
La plus fameuse des cascades du fleuve est près de Muonioniska ; elle se nomme l’Eyanpaïkka (le saut des Garçons) ; elle est, dit-on, très-redoutable, et on prend dans le voisinage un pilote tout exprès pour la franchir. Les bateaux l’évitent ordinairement et font un portage sur le bord de l’eau ; on me fit faire comme aux bateaux craintifs, et par un motif de prudence on ne me permit pas de faire ce saut périlleux. J’obéis, mais à mon grand regret ; je fus m’asseoir sur un rocher à l’extrémité d’une île qui partage le fleuve en cet endroit, et du haut de mon observatoire je vis parfaitement arriver nos deux bateaux, qui me firent l’effet de deux sabots d’enfant emportés par le courant. L’Eyanpaïkka franchi, j’allai reprendre ma place au fond de mon bateau ; dans ma précipitation j’oubliai sur l’île ma pauvre chienne laponne, et nous étions déjà loin quand je m’aperçus de son absence ; nous tenions beaucoup à ce chien et nous étions résolus à tout tenter pour le recouvrer. Remonter le fleuve encore tout ému du saut qu’il venait de faire, c’était tout à fait impossible ; on prit le parti d’aborder, et l’un des bateaux tenta de tourner l’île par l’autre bras du fleuve. Je restai à la pointe méridionale de l’île, et, après avoir traversé une longue prairie récemment fauchée, j’eus la satisfaction d’apercevoir une métairie dans le lointain ; je me dirigeai aussitôt vers elle, comptant y demander l’hospitalité pour quelques heures. Je traversai une grande cour entourée de haies et pittoresquement encombrée de herses, de charrues et de ces grands triangles faits de trois planches, qui servent en Suède et en Norvége à tracer des chemins dans la neige[5]. Sur le seuil de la maison, je fus accueillie par une vieille femme sèche et droite, qui, après avoir écouté le récit fait par mon domestique, me fit entrer de bonne grâce et m’offrit une tasse de lait et un escabeau sous le manteau de la grande cheminée ; j’acceptai l’un et l’autre.
La pièce où je me trouvais était vaste et propre ; les dalles de pierre étaient bien balayées, les murs soigneusement blanchis à la chaux jusqu’à hauteur d’homme ; point plafonnée, car on voyait au-dessus de soi les entre-croisements des poutres de la toiture ; quelques gros écheveaux de chanvre pendaient aux solives, et sur des planches étaient posés des vases de bouleau et quelques-unes de ces jattes de bois vernissé à fleurs peintes que la Russie envoie partout comme un échantillon de son goût semi-barbare, semi-asiatique. Une table de sapin, huit ou dix escabeaux et un métier à tisser complétaient l’ameublement. La fenêtre basse et garnie de verres troubles jetait un jour terne sur cet intérieur simple et nu ; heureusement la grande cheminée où brûlaient royalement trois grosses bûches posées en hauteur, envoyait de joyeux reflets autour d’elle.
Après m’avoir curieusement examinée, la vieille hôtesse se remit à filer à la quenouille ; bientôt je vis entrer une jeune fille de dit-huit à vingt ans, grande, robuste, avec des cheveux blond pâle et des yeux bien clair, qui, après avoir écouté avec étonnement le récit de sa grand’mère, se plaça devant le métier et se mit à tisser avec une force et une rapidité particulières. Je m’approchai pour examiner son travail ; elle me le montra avec une complaisance où perçait l’orgueil de son adresse ; elle fabriquait une grosse étoffe de laine à larges raies de couleurs éclatantes, très-semblable à ces couvertures espagnoles dans lesquelles se drapent les muletiers : ces étoffes, d’une originalité si gaie, me semblent faites pour les regards d’un beau soleil, et non pour les brumes des contrées du nord. Tout en regardant travailler mon adroite hôtesse, j’étais fort préoccupée d’un détail d’ameublement dont je ne vous ai pas parlé ; je voyais sortir de la muraille, de distance en distance, des broches de fer terminées par un large anneau, et je ne pouvais m’en expliquer l’usage : c’étaient des candélabres ; je le vis lorsque le jour tomba. La jeune fille prit dans un coin des bûchettes de sapin longues et minces, les réunit en faisceaux, puis, en faisant entrer un paquet dans chacun des anneaux de fer, elle y mit le feu, et une vive lumière se répandit dans la salle. Une longue habitude doit être nécessaire pour se livrer à un travail quelconque avec ce singulier éclairage, tant il varie dans son intensité ; il produit du reste un effet bizarre et amusant : les lueurs du feu si vacillantes donnent à tous les objets des aspects fantastiques ; les couleurs miroitent étrangement ; les contours se dérangent, et les choses inanimées prennent une vie factice sous ces reflets multipliés et changeants. Cette manière d’éclairer les chambres finlandaises m’expliqua pourquoi les murs n’étaient blanchis qu’à hauteur d’homme et pourquoi on ne fait pas de plafonds ; le haut des murailles est abandonné à la fumée ; elle le badigeonne d’une belle couleur noire ; de cette façon, les chambres sont mi-parties noires et blanches et comme en deuil ; cela leur donne une physionomie tout à fait étrange. A la nuit close, le personnel masculin de la ferme rentra ; il se composait de quatre jeunes hommes et d’un vieillard, mari de la fileuse ; à leur arrivée il fallut recommencer, au profit de leur curiosité, le récit de mon aventure ; puis une servante prépara le couvert et posa sur la table un large quartier de veau rôti accosté d’un grand fromage et d’un immense pot rempli de lait. Je fus conviée à prendre ma part de ce festin, et j’y consentis volontiers ; j’étais encore à la table hospitalière de ces braves fermiers, quand ma bonne chienne, ramenée par mon mari, fit joyeusement irruption dans la salle ; elle bondit, jappa, hurla, me lécha follement et me donna tous les témoignages en son pouvoir de l’affection la plus vive. Je fus extrêmement heureuse de la retrouver ; cette chienne m’était devenue fort précieuse : car, outre sa rareté, c’était assurément un excellent et intelligent animal ; en quelques jours, elle avait été dressée à obéir à toutes mes volontés.
Le dîner fini et l’hospitalité payée par un species, ce qui me fit prendre pour une princesse par mes hôtes, nous remontâmes en bateau malgré la nuit, afin d’aller coucher dans une grange située plus loin, où nous devions arriver ce jour-là afin de ne pas déranger notre itinéraire, qui avait réglé nos stations à l’avance.
Cette ferme, comme je vous l’ai dépeinte, vous donne une idée exacte des habitations des riverains du Muonio ; le lendemain de cette halte, nous étions à Kélangi, le surlendemain, à Turtula ; de cascade en cascade nous arrivâmes ensuite et sans autre incident à Kengisbruck.
Près de Kengisbruck, le Muonio reçoit la Torneä[6] et quitte son nom pour prendre celui de son tributaire ; là elle s’élargit, se calme, et ses allures deviennent plus conformes à la dignité d’un grand fleuve qui approche de son embouchure.
De belles forges ont été établies à Kengisbruck ; elles fonctionnent depuis plus de deux cents ans, et là, comme partout, l’industrie a apporté son contingent de bien-être au lieu où elle est honorée. La maison du directeur des forges est située à une demi-lieue dans les terres. Nous dûmes faire ce trajet à la nuit noire, et, quoique bien fatiguée, je ne m’en plaignis pas. Le chemin côtoyait une forêt de sapins admirablement éclairée par la lune, alors dans son plein ; ses rayons perçaient de quelques flèches d’argent la voûte sombre des arbres ; au loin, la fumée rouge des forges montait dans l’air en tourbillons épais, et à l’horizon une aurore boréale promenait ses bandes de lumière pâle sur l’azur sombre du ciel ; ce qu’il y avait d’harmonies mystérieuses dans le contraste de toutes ces lueurs, je ne saurais vous l’exprimer, et le pinceau lui-même serait inhabile à le faire comprendre.
La maison des forges de Kengis est riche et hospitalière ; nous y trouvâmes des recherches de bien-être dont nous avions perdu l’habitude : on nous logea dans une grande chambre boisée de sapin ; la paille hachée des lits était enfermée dans de la toile, et au lieu de peaux de bêtes pour nous couvrir, en nous donna de l’édredon. Je m’apprêtais à jouir de tout ce luxe, lorsque la lune s’étant couchée, l’aurore se fit si belle que je sortis pour l’admirer. Je la vis d’abord s’agiter avec des mouvements réguliers, comme une mer de lumière ; puis deux grands bras de feu sortirent du foyer principal et enfermèrent tout un côté du ciel. Au bout d’un quart d’heure, ces bras se séparèrent en s’agitant comme les tronçons d’un serpent blessé ; la lumière prit mille formes étranges : celle de rubans inextricablement mêlés, celle d’un peigne immense, celle de panaches touffus, de gerbes amoncelées ; enfin, lorsqu’après deux heures de contemplation je rentrai afin d’aller me reposer, elle avait la forme d’une couronne à fleurons aigus, posée à l’extrémité de l’horizon. Cette couronne était absolument semblable à la couronne de fer des rois lombards, dont nous voyons l’effigie sur nos pièces de monnaie de l’époque impériale, et de chacune de ces pointes jaillissaient mille rayons lumineux et mobiles.
Cette magnifique aurore boréale fut suivie d’un grand abaissement dans la température ; à peine avait-elle disparu qu’une neige épaisse commença à tomber et donna à la terre ce manteau blanc dont elle reste couverte, en Finlande, près de neuf mois de l’année.
Kengis marquera dans mon souvenir par ses admirables paysages ; le lendemain de cette belle nuit, que j’ai essayé de vous décrire, quand nous arrivâmes au bord du Torneä pour nous embarquer, l’aurore couronnait d’une teinte rosée le sommet des sapins de la forêt ; bientôt le soleil se leva derrière les arbres, de l’autre côté du fleuve, en montant dans l’azur, son disque éclatant se doubla en se reflétant dans l’eau ; le tapis de neige des berges, les petits glaçons de la rive se teignirent de pourpre et d’or : on eût dit des pierres précieuses entourant un miroir d’argent. Jamais je ne vis plus splendide lever de soleil.
A partir de ce jour, le froid ne nous quitta plus ; il rendit très-pénible la dernière partie de notre navigation. Le Torneä nous offrit encore beaucoup de rapides, et les lames d’eau glacées ne nous furent pas épargnées ; malgré cet inconvénient, ma santé se trouva fort bien du repos obligé. Le bon lait des fermes finlandaises, dont je fis ma nourriture exclusive, me guérit à peu près de mes maux d’estomac, et enfin, cher frère, de rivières en cascades, couchant tantôt en Suède et tantôt en Russie, j’arrivai le 21 septembre à Mattaringuy, petit bourg suédois, séparé de Torneä seulement par une quinzaine de lieues. Là j’ai réuni toutes mes notes éparses, écrites sous la tente ou en bateau, et je puis ainsi vous envoyer un historique assez complet et très-sincère de ma traversée de la Laponie.