AU LECTEUR. (continued 2)
Reading edition
«Vous ne connaissez donc pas ceux de nos sciences, répondit un astronome, et sur-tout de celle dont je m'occupe? il les énumera, en lui donnant une idée de nos découvertes en astronomie, et lui montrant un planisphère. Un phisicien mit sous ses yeux le miroir de Tchernaiis, el lui en démontra la propriété. Il lui fit voir les effets de l'électricité, et ceux opérés par la machine pneumatique; il lui parla de la pesanteur de l'air; et enfin il en vint aux forces attractives…. Le lunian, d'abord étonné, le fut au dernier point lorsque le physicien lui parla du système de Newton, et il fit connaître la cause de sa surprise, en disant que la même découverte avait été faite dans la Lune.
Le physicien lui demanda ensuite si les savans de sa planete connaissaient la circulation du sang. «Oui, dit-il, la sève des arbres nous la fit découvrir. Il lui répondit au sujet de la pesanteur de l'air, et de la décomposition de la lumière, qu'ils connaissaient les propriétés de l'air, et qu'ils avaient des prismes.
Le naturaliste lui demanda, à son tour, s'ils avaient fait des découvertes importantes dans les trois règnes; s'ils avaient observé les causes des volcans et des tremblemens de terre; car, dit-il, votre globe étant organisé comme le nôtre, doit contenir les mêmes substances, et être vivifié par les feux souterrains. Alphonaponor expliqua en grand les causes de ces événemens. Le physicien lui demanda encore si on était parvenu dans la Lune à donner des organes aux sourds et muets nés? Cette dernière question fixa toute l'attention d'Alphonaponor, et excita sa surprise. Il répliqua aussi-tôt: «auriez-vous fait cette sublime découverte? Vous auriez ravi à l'art son plus beau secret; malgré nos efforts nous n'y sommes point parvenus.»—«Eh! bien, répondit le physicien, ce secret nous est connu. Il a déjà rendu à la société nombre d'individus que la nature avait réduits à une espèce de néant; ils ont retrouvé l'existence et une portion de leur bonheur. Vous pourrez en voir les effets dans cette ville…. Si vous nous surpassez en nombre de points, nous avons, vous le voyez, quelques trésors à mettre sous votre vue.»—«Cette découverte est plus précieuse que celle de votre Nouveau-Monde, et je m'humilie devant celui qui la fit. L'homme qui sut trouver un secret si utile à l'humanité, et qui justifie la nature, mérite l'hommage de tout être qui porte un coeur sensible.»
Il dit alors, en s'adressant au physicien, à l'astronome et au naturaliste: «vous vous êtes rapprochés entièrement de nous par vos travaux; et nos principes sont les mêmes. Je vous avoue que je suis dans l'étonnement de ce je viens d'apprendre; je n'aurais pu me douter, d'après ce que je vis en Grèce, que les sciences dont nous venons de nous entretenir, eussent subi une gradation si rapide, où plutôt qu'elles fussent nées chez vous. Ce que je découvris à Athènes ne semblait pas me l'annoncer. Je trouvai que ses savans, Aristote même, n'étaient pas aux premiers élémens de physique et d'astronomie; et je ne pus venir à bout de les convaincre, tant ils étaient entêtés de leur système. J'augurai alors que cet entêtement serait fatal à votre planete; car je pressentis que leurs idées seraient adoptées par les nations qui succéderaient aux Grecs, et que leurs faux principes germant dans les coeurs, nuiraient aux savans qui entreprendraient de renverser ce faux système. Je sais combien les préjugés sont enchaînés l'un à l'autre, et qu'un seul, répandu dans un globe quelconque, peut mettre le voile de l'erreur sur lui pendant nombre de siècles.»
Le physicien lui dit qu'il avait présumé juste; que le système d'Aristote avait excité des rixes terribles sur cette planete, sur-tout en Europe; qu'il avait régné jusqu'au dix-septième siècle; et que les efforts des savans ne parvinrent à l'anéantir, qu'après la lutte la plus longue et la plus pénible.
Alors un philosophe, s'adressant à Alphonaponor, voulut savoir en quel état était la philosophie dans la Lune; s'ils reconnaissaient un moteur suprême, et, dans ce cas, s'ils divisaient son essence en une ou plusieurs divinités: s'ils avaient analysé sa nature; s'ils reconnaissaient l'immortalité de l'ame et la récompense ou punition futures…. Il ajouta: «s'est-il montré beaucoup de sectes philosophiques chez vous? Chacune a-t-elle eu son costume, c'est-à-dire des manières de voir différentes? La religion a-t-elle enfanté des guerres de vingt siècles comme ici bas, et a-t-on confondu le fanatisme avec la philosophie? S'y est-il trouvé des hommes qui, comme Pithagore, ont proclamé la Métempsicôse? et d'autres qui, comme Anaxagoras, etc., ayent annoncé que l'ame de l'homme n'est rien, puisqu'elle est mortelle? Dites-nous enfin si vous vous êtes sauvés de toutes ces extravagances, qui ont inondé de sang cet univers, et qui ont couvert d'opprobre la philosophie, ou, du moins, ceux qui osèrent prendre son masque, en établissant des principes subversifs?»
Alphonaponor tourna un oeil satisfait vers le philosophe, qui lui parlait sur le même ton que Socrate; et l'ayant d'abord prié de lui faire connaître ce qu'était le fanatisme, dont il n'avait point entendu parler en Grèce, celui-ci lui répondit que c'était la rage, cachée sous le manteau de la religion, pour couvrir la terre de décombres; et il lui dépeignit entièrement son but et ses funestes actions…. Il lui raconta que c'était lui qui avait présenté la cigue à Socrate, et fait périr le juste Galiléen sur le poteau réservé au supplice des scélérats. Enfin il lui dit que les trois-quarts des maux de la terre, depuis dix siècles, émanaient de lui. Il ajouta qu'il était tems qu'on mit une borne à sa fureur; que sans cela le globe allait être dépeuplé: il dit encore à Alphonaponor: «si sa puissance n'était point limitée, sage lunian, vous n'auriez pu paraître sur notre planète sans danger. Peut-être seriez-vous tombé sous ses coups, au moment où votre sagesse mérite notre admiration, et où vous nous apportez des leçons salutaires, plus grandes que tous les trésors.»
Alphonaponor, qui avait reculé d'horreur en entendant que Socrate, qui fut son ami, et qu'il avait reconnu pour un vrai sage, avait péri sous les coups du monstre, et qui avait été saisi de douleur à ces mots, s'écria: «si Socrate fut sa victime, tout autre doit attendre de lui sa perte! … Eh quoi! la terre a pu vénérer ce monstre après ces attentats? Elle a pu voir tomber le plus méritant de ses enfans sans pâlir, et sans anéantir à jamais l'auteur de ses maux?»—«Oui, répondit le philosophe: jugez à présent qu'elle a été notre dégradation. Voyez quelles armes terribles, quels bras formidables il a fallu pour l'enchaîner, et quels assauts redoutables on a dû soutenir contre lui.» Alphonaponor soupira, et repartit: «Le siècle qui a su borner son influence sera, tout ce que j'entrevois le prouve, le plus glorieux de l'histoire de ce globe. Si le monstre parvient à être anéanti tout-à-fait, je prévois que vous vous élancerez davantage vers le bonheur.»—«Cela est vrai, reprit le philosophe; le jour de sa destruction totale, s'il peut arriver, verra renverser la dernière barrière qui arrête le génie et les arts; et la philosophie triomphante pourra donner alors à la morale l'essor qu'elle doit avoir. Les fléaux qui nous environnent, et qu'il fait mouvoir dans l'ombre, disparaîtront; l'ignorance se dissipera, et avec le jour pur de la raison naîtra celui du bonheur.»
Alphonaponor observa, qu'en effet la raison seule pouvait le donner aux hommes; et, après avoir félicité le philosophe sur ses sentimens, il s'apprêta à le satisfaire en ces mots.»
«Nous reconnaissons un moteur universel de notre être et de l'univers: quel homme, doué de sa faculté principale, de sa raison, pourrait, en envisageant le firmament, la nature et lui-même, douter de son existence, et croire qu'il n'y a point un moteur et un gubernateur? que rien a pu enfanter cet oeuvre sublime, et présider à l'harmonie qui conduit ce tout, et lie si étroitement toutes ses parties? Je vis Anaxagoras et ses imitateurs en Grèce. Je les regardai comme des insensés qu'on devait plaindre, et je ne me doutai point que d'autres hommes pussent adopter leurs extravagances, et qu'elles dussent passer à la postérité…. Nous pensons, comme Socrate, et nous reconnaissons l'immortalité de l'âme. J'ai avec moi un écrit qui contient les bases de notre croyance et de nos principes: Marouban vous le fera connaître; je consentirai à le laisser parmi vous.
«Quant au partage de la divinité, nous pensons que le moteur suprême n'aurait pu diviser son essence sans affaiblir son pouvoir, et sans attenter à sa propre nature. Nous le voyons parfait, immuable, et nous ne pouvons lui refuser la bienfaisance: depuis l'insecte jusqu'à l'homme, tout l'atteste, tout en porte le caractère sublime … Nous n'offrons notre hommage qu'à lui seul, et notre culte est unique comme l'objet de notre adoration l'est lui-même: partager notre encens serait, selon nous, méconnaître sa grandeur.
«Nous ne connaissons point les sectes dont vous parlez: nous sommes tous unis au même principe. Ce fatal fanatisme, sur-tout, qui a dévasté votre globe, et dont je ne prononce le nom qu'avec horreur, est inconnu dans notre planete; et jamais il ne pourra s'y introduire. Notre peuple est trop éclairé pour méconnaître ce monstre, qui, d'après le tableau que vous m'en avez fait, est l'ennemi de l'humanité et de Dieu lui-même. Tous les débats cessent chez nous au seul nom de la divinité. Ce nom suffit pour étouffer les haines et les discordes; bien loin de les faire naître, c'est le ralliement universel, le centre de l'harmonie. Aucun lunian ne pourrait jamais se persuader que le trouble et la discorde puissent lui être agréables; ce serait une contradiction à ses propres loix, et aucun signe ne l'indique ; tandis que l'existence des bons sentimens, les biens qu'ils portent en nos coeurs, démontrent qu'eux seuls ont le droit de lui plaire….
«Voilà quelles sont nos idées sur la divinité, et comment nous voyons sa nature … Nous croyons aussi à une vie future: en douter, serait faire outrage au créateur: l'oeuvre de l'homme est trop sublime, pour qu'il eût voulu l'anéantir en un instant: cinquante siècles d'existence ne sont rien aux yeux de la divinité, qui n'envisage que l'infini. Nous pensons retourner au sein de Dieu, et nous réunir à son essence. Nous croyons que le seul être vertueux aura des droits auprès de lui, et obtiendra cette sublime identification; le vice ne peut s'unir à la source de toute pureté…. A ces mots, le philosophe embrassa Alphonaponor, et lui dit: «Vous possédez la profonde sagesse; vos compatriotes méritent le bonheur dont ils jouissent.»
Dans le nombre des savans, quelques-uns s'étaient endormis pendant ces discussions, notamment ceux qui donnent dans les arts d'agrément, qui ne s'occupent presque jamais de philosophie, de politique et de morale, quoiqu'il soit certain que ces sciences doivent entrer en maxime dans les ouvrages les plus frivoles; car, sans cela où serait l'utile d'Horace, et de tous ceux qui, avant et après lui, ont adopté son systême? Mais ils se réveillèrent, lorsqu'un des plus instruits d'entr'eux, s'adressant au lunian, lui demanda en quel état était la littérature dans sa planète: «y fait-on, dit-il, des Epopées, des Tragédies, des Comédies, des Histoires, des Romans, et enfin des Critiques et des Satires? y a-t-on bien défini les principes de ces arts? enfin comment les envisagez-vous; sur-tout comment les jugez-vous? Y a-t-il parmi vos écrivains des critiques qui soient préposés pour faire adopter les jugemens aux êtres moins éclairés? S'acquittent-ils impartialement de leur emploi? Sont-ils assez éclairés eux-mêmes pour prononcer d'emblée sur toutes sortes d'écrits? Ne se contredisent-ils jamais, et le public de la Lune ajoute-il foi à leurs jugemens? Dites encore si on analyse les ouvrages en entier, ou sur de faibles fragmens? Ces ouvrages enfin ont-ils des plans comme ceux des Grecs? Contiennent-ils un système, on y sont-ils liés; et s'attache-t-on chez vous plus aux détails qu'au fond, en dédaignant la pensée, le jugement et la vérité? Instruisez-nous; on a besoin d'exemples et de leçons sur notre globe, pour se décider à adopter un système. Nous n'en avons point pour la littérature: tout y est sans ordre; on marche à tâtons dans cette carrière. Les élémens sont bons; mais nous n'avons pu former un tout, faute de méthode, de précision et de philosophie littéraire. Les écrivains ont-ils enfin dans la Lune la considération que leurs travaux semblent mériter?»
Alphonaponor, étonné de ce qu'il venait d'entendre, car il croyait que, d'après ce qu'il avait vu en Grèce, la littérature était la partie des arts la mieux cultivée et la mieux hors d'atteinte sur ce globe, répondit: «Nous avons une littérature, et tous les genres d'ouvrages que vous avez cités, excepté l'épopée. Cependant nous la connaissons, car, je portai dans mon pays celles d'Homère. Ce genre nous aurait plu parce qu'il est le plus noble: mais notre raison s'est opposée à ce que nous imitions Homère. Nous y avons renoncé, pensant qu'il faut de la vraisemblance dans tout ouvrage, et un système, surtout dans l'épopée. Nous avons vu que nous ne pouvions les y introduire, parce qu'il fallait mettre sur la scène la divinité, et la rendre agissante; tandis que le libre arbitre, l'un des premiers principes sur lesquels est établie notre nature, interdit cette intervention. Nous n'avons pu penser, lorsque nous avons bien réfléchi, qu'Homère qui passait aux yeux de toute la Grèce pour un écrivain judicieux, n'ait point fait cette observation, et ne se soit pas circonscrit dans la ligne des poèmes historiques; c'est-à-dire, à la peinture réelle ou fabuleuse des actions des héros, sans autre intervention que celle de leurs passions, et du sort qui dirige les événements. Notre théâtre est à peu près organisé comme celui des Grecs, à l'exclusion des Dieux, qui ont encore été les agens de leurs tragédies, et qui en ont détruit l'intérêt, comme je l'entendis dire souvent, par Socrate, à Euripide et à Sophocle…. Pour la morale, elle est la même, la vertu triomphe et le crime est puni. Nous avons peu de comédies, parce que le nombre des ridicules est petit chez nous: mais nous avons des histoires qui retracent à nos yeux les événemens du passé; et nous sommes très-scrupuleux à l'égard de nos écrivains en ce genre; il faut qu'ils soient la fidélité elle-même. Nous ne permettrions point qu'ils sacrifiassent la vérité à l'élégance de l'expression, et à la manie de présenter des tableaux…. Nous avons aussi des romans, que nous regardons comme des poëmes en prose. Ils ont tous un plan, des caractères, une action et un but moral. Cette partie de la littérature n'est point la moins utile dans notre globe; elle pourra l'être dans tous les pays, lorsque les auteurs sauront connaître le coeur humain, montrer ses défauts ou ses faiblesses, et lorsqu'ils y présenteront d'une manière éclatante les tableau des vertus…. Nous connaissons les ouvrages de critique: cette partie, qui est subalterne en littérature, vu qu'elle ne tient point au génie, mais au jugement et aux lumières acquises, est regardée par nous comme un ressort qui tend à mettre en jeu les autres, ou les arrêter. Elle est portée très-loin dans notre planete. Nous avons d'excellens critiques. Nous ne leur donnons ce titre, que lorsque nous leur avons reconnu un sens droit, une raison sévère, une impartialité exacte. Nous voulons trouver en eux de la justesse, de la clairvoyance, de l'appréciation et de la méthode; indépendamment de la connaissance profonde, non-seulement des arts, mais des systèmes en général. Nous voulons qu'ils nous donnent, non un jugement vague et fondé sur leur opinion, que tout nous porterait à croire incertaine; mais une analyse détaillée et complète, tant du système de l'ouvrage que des détails du style. Nous exigeons qu'ils s'attachent au fond, et à la pensée, plus qu'à l'expression; c'est le tronc et non l'écorce qui contient la substance. Nous comparerions le critique qui ne s'attacherait qu'aux détails du style, à un fou qui regarderait comme une divinité, une femme hideuse, décharnée, ou un squelette, si vous aimez mieux, qui seraient couverts du voile et de la ceinture de Vénus. Nous voulons qu'ils nous présentent sans cesse les préceptes de l'art, pour pouvoir faire les applications; qu'ils soient, pour nous, comme une mesure à laquelle nous puissions appliquer l'ouvrage, et qui nous servent à connaître si l'opinion des critiques est vraie ou fausse…. Nous ne les croirions point, s'ils se présentaient sans tous ces moyens, et s'ils osaient dire, d'après leur opinion, qu'un ouvrage est bon ou mauvais, en citant seulement quelques passages. Nous savons qu'un écrit, même médiocre, peut contenir une grande vérité et le germe d'un ouvrage sublime…. Le défaut que nous avons voulu éviter, fut commun chez les Grecs. J'y vis leurs critiques, se fondant trop sur leurs lumières, ou dirigés par leurs préventions, porter les jugemens les plus équivoques sur nombre d'écrits; et je me rappelle d'en avoir fait le reproche à Aristote et à Longin, en leur observant que l'analyse complète, seule, était probante, et ne pouvait être révoquée. Ils se récrièrent sur la difficulté du travail: je leur dis qu'en suivant un autre plan, ils courraient le risque d'être injustes; qu'on ne devait pas redouter la fatigue, lorsqu'il s'agissait de travailler à la gloire de son pays, en éclairant son peuple, et lui montrant les modèles du beau et du bon. Je dis, en outre, que le critique n'a rempli son objet, après avoir fait l'analyse d'un ouvrage; qu'il ne doit pas se permettre de classer seul, que lorsqu'il a démontré mathématiquement ses qualités ou ses défauts.
«Chacun de nous, ajouta-t-il, veut connaître le but et la morale des écrits. Il analyse et juge à son tour; et c'est de l'opinion recueillie, et mûrement réfléchie, sans aucune influence étrangère, que se forme le suffrage…. Quant aux écrivains, il n'est permis de prendre ce titre qu'à celui qui a produit plusieurs ouvrages contenant un plan et des caractères, dans quelque genre que ce soit. Une épître, un ou plusieurs petits poèmes descriptifs, quels qu'ils soient, ne suffiraient point pour le lui acquérir. Un seul passage, qui esquisse un caractère, ou qui forme ou développe le noeud d'une action, offre cent fois plus de difficultés, et demande plus de jugement et de génie que vingt descriptions…. Ce titre devient très-recommandable pour ceux qui le portent; il leur donne la plus haute considération. Elle leur est due sans doute; ceux qui parviennent à éclairer, à instruire les hommes, et à semer des fleurs sous leurs pas, en leur montrant la carrière du bonheur et la source des voluptés pures ouvertes pour eux, est un bienfaiteur de l'humanité. Que sont les autres services sociaux auprès de celui-ci? Lorsque nous leur avons cédé ce droit, nous avons envisagé cette vérité: qu'eux seuls sont utiles à tous, et servent la société entière; tandis que les autres hommes s'isolent naturellement; et, quelle que soit leur bienfaisance, ils ne peuvent la répandre que sur quelques individus.»
Une acclamation générale des savans, que cette dernière définition avait tous rangés sous sa bannière, même les persiffleurs, qui se trouvaient vaincus par l'orgueil, exalta l'opinion et la conduite des lunians…. Alphonaponor cessant tout entretien, et ayant découvert dans les questions du littérateur tout ce qu'il aurait pu lui dire sur son art, et sur l'état où il se trouve en Europe, se leva, et se retira avec son fidèle Marouban, qui lui expliqua ensuite ce qu'il avait pressenti, et qui conclut, avec lui, que son dernier tableau n'avait pas été le moins utile à mettre sous la vue des Français.
Après être rentrés à l'hôtel, et avoir été témoin de l'allégresse que montra son éléphant en le revoyant, qu'il lui manifesta en l'enlaçant doucement avec sa trompe; en formant des heunissemens que la sensibilité sût adoucir, et qui mirent son maître dans le cas de penser et de dire à Marouban, que la sensibilité donne des organes nouveaux aux êtres, et a le pouvoir de transformer la nature; il se retira dans son appartement avec celui-ci, qui lui était déjà devenu cher. Il trouvait en lui des moeurs et des sentimens dignes des habitans de sa planete….
Là ils raisonnèrent plus amplement sur ce qu'ils venaient d'entendre; et Marouban lui fit connaître l'impression qu'il avait faite sur les savans, et qu'ils lui avaient manifestée. Plusieurs d'entr'eux, entêtés de leurs préjugés, avaient trouvé ses idées sur les arts et les systèmes trop exaltées; d'autres, sur-tout les moins âgés, avaient ambitionné que ses idées se propageassent, et avaient cru que si elles étaient adoptées, ce qui ne pouvait être, selon eux, qu'en les modifiant, le bonheur pouvait reparaître sur ce globe…. Enfin, après un long entretien, dans lequel Marouban lui dit que les autres savans de l'Europe pensaient de même que ceux-ci, et lui avoir observé que la même politique et le même système, à quelques différences près, était celui des Français, Alphonaponor crut en avoir assez vu; et il résolut de retourner bientôt dans sa planete, en disant en lui-même, et d'une manière plus certaine, que le roi de la Lune n'avait rien à redouter dans aucun cas de l'ambition des Terestriens. Il jugea qu'il renverserait aisément leur politique, en lui opposant la force de la franchise et de la saine raison.
Il proposa ensuite à Marouban de le suivre dans la Lune, en lui disant qu'il était déplacé sur la terre, vû qu'on n'avait pas su apprécier son mérite…. «Marouban! s'écria-t-il: le plus grand point de lumière que puisse prendre le politique et le philosophe sur le bonheur, la force et la gloire des peuples, est celui qu'offre l'appréciation des talens et des hommes sages. Si on voit ceux-ci recherchés, la splendeur, la félicité du globe où l'on se trouve s'annonce; et s'ils sont laissés dans l'oubli, si on n'y sait point distinguer ces qualités, la barbarie y règne, et l'homme raisonnable est hors de sa sphère dans son sein.»
Marouban consentit avec joie au voeu d'Alphonaponor, et lui témoigna sa reconnaissance. Il fut décidé qu'ils partiraient dès que l'éléphant courrier serait de retour. Le lunian après avoir embrassé Marouban, lui dit alors: «je te reconnais dès ce moment comme mon compatriote, et nous sommes tous frères. Prépare tout pour me suivre dès la deuxième aurore»…. Ils se séparèrent, Alphonaponor visita son éléphant, et le nourrit lui-même comme à l'ordinaire. Il ne voulait rien recevoir des mains des autres; ce qui lui venait de celles de son maître lui était seulement précieux, parce qu'il le chérissait comme on l'a vu. Tous les individus doués de l'intelligence, trouvent plus précieux le don, quoiqu'il soit, qui leur vient d'une main chérie…. Il se reporta une partie de la nuit sur le tableau bizarre qu'il avait sous sa vue: enfin il se livra au sommeil après s'être couché sur sa peau d'orignal.
Le lendemain il se leva à la lueur du crépuscule, le grand jour ne le trouvant jamais couché. Il disait que la nature avait crée le jour pour la veille. Il écrivit ses reflexions sur le pays où il se trouvait; et, de rapprochement en rapprochement, il parvint à tracer un fidèle tableau…. Il est des esprits à qui il ne faut que quelques traits pour leur faire embrasser l'ensemble d'un grand dessin. Une chaîne conduit du doute jusqu'à la conviction. Lorsqu'un homme doué d'un jugement sain et d'une logique profonde, tient le premier mobile, il parvient bientôt, en suivant la filiation, au terme où se trouve l'éclaircissement. Il en est de même que de celui qui juge, par la fumée qu'il voit sortir d'une montagne, de l'existence d'un volcan….
Marouban vint interrompre son occupation, et lui annonça qu'une société dans laquelle se trouvait nombre de gens d'esprit, et qui passait pour la plus brillante et pour celle qui offrait le meilleur ton dans la capitale, lui avait dépêché un agent pour l'inviter à prendre part à un festin qu'elle donnait le soir même. Il l'engagea à s'y rendre, en lui disant que puisqu'il restait ce jour-là seulement sur la terre, il ne devait pas manquer l'occasion de voir comment on y vivait. Il ajouta qu'il trouverait dans cette société le dernier trait pour terminer son tableau, et les couleurs et nuances avec lesquelles il devait le colorier. Alphonaponor avait montré au Grec comment il peignait par induction.
Marouban lui tenait ce discours lorsque Eléonore, c'est le nom de la dame qui avait reçu d'Alphonaponor le titre d'amie, entre et lui dit, après l'avoir embrassé avec la même familiarité et la même aisance que si elle l'eût connu depuis cent ans; «mon cher lunian, je viens vous débaucher aujourd'hui; nous laisserons l'opéra pour une autre fois: nous irons à une fête brillante où je suis invitée; où vous l'êtes par-là même, et où vous verrez la meilleure société de Paris.»—«J'y consens, répondit Alphonaponor, d'autant plus que j'avais déjà reçu une invitation de ceux qui la donnent. Je me ferai un plaisir d'y paraître avec vous, et de montrer à tous que j'ai su distinguer votre coeur.»—«Voilà qui est véritablement galant, répliqua Eléonore: cet éloge me séduit. J'entrevois que si je restais long-tems avec vous, je deviendrais une véritable luniane; car je commence à voir vos idées comme moins bizarres, et je trouve que vos louanges n'ont point la fadeur que portent celles des hommes de la terre, et qu'ils nous prodiguent.»—«Avez-vous mangé jamais un bon plat sans un certain assaisonnement, et avec plaisir? repartit Alphonaponor:»—«non, répondit-elle.»—«Eh bien, les éloges de vos petits maîtres sont des plats non assaisonnés. La nature s'est réservée seule le droit de fournir les épices; et ceux qui ne la connaissent point ne peuvent les donner, puisqu'ils ne les ont pas reçus d'elle….» Éléonore ayant répondu qu'elle croyait qu'il avait raison, s'apprêta à se retirer pour aller s'habiller, et elle dit à Alphonaponor: «puisque vous êtes aujourd'hui mon sultan, ordonnez; quel ajustement voulez-vous que je mette? Je dois plaire à vous seul»—«Le plus simple que vous aurez dans votre garde-robe; c'est celui qui vous rendra plus belle, non seulement aux yeux des gens de bon goût; mais même à ceux des Terrestriens fascinés. Je n'en doute pas, malgré vos bizarres manies, un vêtement simple et élégant doit avoir son prix chez vous. Sachez, Eléonore, que la nature est négligée jusques dans sa magnificence. Trop d'art annonce l'apprêt, et nuit à la fois à l'harmonie, car elle ne peut puiser tous ses élémens dans la magnificence; et il détruit l'aisance, et cet abandon qui est le signe de la véritable volupté.» —«Il a ma foi raison en tout, repartit Eléonore: on m'a toujours dit que j'étais plus belle en négligé qu'en grande parure; et je me rappele que je n'ai jamais été si redoutable pour les hommes que lorsque j'étais en déshabillé galant….» Elle sort à ces mots, en disant au lunian qu'elle l'attend chez elle dans une heure, après lui avoir promis, volontairement, de suivre son conseil.
Les deux amis, on désignera désormais de cette manière Alphonaponor et Marouban, restèrent ensemble, et Alphonaponor, en observant au Grec qu'il découvrait une transformation dans Eléonore, lui fit entrevoir combien les femmes, même celles qui sont pliées au joug de l'usage et des préjugés, sont aisées à ramener lorsquelles ont affaire à des gens raisonnables. «Je ne doute pas, si j'avais auprès de moi Éléonore un seul mois dans la Lune, que je ne vainquisse sa frivolité, et que je n'en fisse la femme la plus estimable. Si les autres françaises lui ressemblent, j'en suis charmé pour elles; elles pourront devenir meilleures lorsque les hommes le voudront; car je m'apperçois que cela dépend d'eux»…. Marouban trouva cette réflexion profonde et juste; et lui dit que le caractère et la trempe morale d'Eléonore était celle du général des femmes de ce pays. Il avoua que les hommes, n'envisageant pas que la nature les a crées pour être leurs guides, la faiblesse des organes de la femme la privant de cette force de pensée et de jugement nécessaire pour se diriger, et ne sachant point gouverner le coeur de celles-ci, étaient les moteurs de leurs écarts.
Alors Alphonaponor lui dit: «il me vient une idée qui peut être utile aux habitans de cette planete; c'est d'emmener Éléonore dans la Lune; d'y retremper son ame dans le creuset de la vertu et de la raison, et de la renvoyer ensuite en ces lieux pour apprendre aux autres, par l'exemple, comment on peut devenir meilleures et fortunées.»—«Cela peut effectivement être utile, répondit Marouban; et je ne doute pas que si vous le proposez à Eléonore elle n'y consente. Elle est libre d'elle-même et assez hardie quant aux voyages.»—«Si elle y consent, je la conduis dans ma patrie avec toi: tu la rameneras ensuite sur la terre, mon cher Marouban, si elle veut retourner ici bas; et si tu te déplais sur notre globe; ce que je ne puis cependant me persuader, d'après l'opinion que tu m'as donnée de toi…. Cette résolution prise, ils s'empressèrent de se rendre chez Éléonore. ils arrivèrent chez la dame sous un déguisement; car Alphonaponor voulut se soustraire au concours qui l'avait entouré le jour précédent, ne ressemblant point à ces hommes qui aiment à se mettre en spectacle à chaque instant; qui passeraient volontiers leur vie dans la pompe des triomphes, et sans s'occuper seulement s'ils existent.
Ils trouvèrent Éléonore dans l'ajustement qu'Alphonaponor désirait. Il la vit, sans autre ornement que quelques fleurs tressées avec ses beaux cheveux noirs, couverte d'une tunique d'une blancheur éclatante, et d'un ample voile qui lui couvrait la plus grande partie du corps, et qui ressemblait au pallium des Grecques. Elle représentait la simplicité et la modestie elles-mêmes. Le lunian frappé à son aspect, la trouva mille fois plus belle, et ne lui cacha pas sa pensée, il ajouta que cet habillement avait un rapport avec celui des femmes de sa planète. Éléonore fut ravie en voyant l'impression qu'elle faisait sur lui, ainsi que sur Marouban, dont elle appréciait le suffrage; et le compliment d'Alphonaponor la flatta plus que tous les éloges qu'on lui avait donnés jusqu'alors…. Ils se hâtèrent de se rendre dans le lieu de la fête, et ils y arrivèrent aussitôt.
Une acclamation générale accueillit le lunian, lorsqu'il entra dans la salle où les convives étaient rassemblés; et les femmes, en envisageant de près sa tournure étonnante; car il était plus fort et plus musclé que l'Hercule de la fable; et, voyant sa beauté, sa fraîcheur, son air noble et imposant, redoublèrent les claquemens, comme on le pense, tout en lançant des regards jaloux sur Eléonore. Le désir était entré dans leurs ames, et les avaieut ensuite ouvertes à l'envie…. Éléonore qui, la veille, eut étalé son triomphe avec éclat, et qui les aurait bravées et humiliées avec orgueil, maîtrisant en elle ce sentiment, montra qu'elle commençait à apprécier ce qu'on se doit mutuellement. Cependant elle ne put se vaincre tout-à-fait, ni cacher sa joie; elle la montra dans toute sa plénitude, et, tout en ménageant le grand nombre de ses rivales, envers lesquelles elle redoubla d'empressement…. Alphonaponor, après avoir salué la compagnie, s'assit avec Éléonore, à qui il donna ses soins, pendant que Marouban remerciait, en son nom, la société de l'accueil qu'elle lui faisait; et la suppliait de ne point faire d'autre attention à lui, en montrant la plus grande modestie sur son mérite.
Alors il fut assiégé de mille questions; mais la plus grande partie de la société se mit aux tables de jeu, même les femmes, malgré l'envie qu'elles avaient de s'occuper de lui; tant l'amour de l'intérêt maîtrise en ces lieux la curiosité et tout autre penchant, jusque dans celles de ce sexe. La question des oisifs, qui s'adressèrent au voyageur, fut celle de savoir si on jouait dans la Lune…. «On y joue, répondit Alphonaponor; mais c'est à des jeux où notre corps s'exerce plus que notre esprit. Nous avons plusieurs de vos jeux, tels que le ballon, le billard, la paume; nous possédons aussi celui des échecs, que j'apportai de la Grèce, et qui a plu à nos habitans, parce qu'il exerce l'imagination, et parce qu'il est une image de la guerre….» Alors un des convives lui dit: «Je m'étonne que vous n'ayez pas adopté le jeu de société dans votre planete: cette occupation est un préservatif contre l'ennui, qui, sans cela, rendrait la meilleure société déserte … Voyez-vous ces cartons, où sont ces signes rouges et noirs; ils nous servent à tenter et à aiguillonner le sort. Cela exerce, cela pique. L'intérêt pécuniaire qu'on attache au triomphe, nous entretient dans une crainte continuelle, qui tire l'ame de l'engourdissement, et parvient à nous faire écouler les longues heures de la vie.»—«Eh quoi! répondit Alphonaponor, vous avez besoin de la terreur pour ébranler vos ames et leur donner des sensations? Elles sont donc bien épuisées? Les sentimens y sont donc bien émoussés? N'avez-vous d'autres plaisirs pour écarter de vous cet ennui qui vous porte à vous isoler au sein de la société même; car je vois que vous l'êtes ici, quoique vous y soyez rassemblés; qui y sème enfin une morne tristesse, et y fait régner des sentimens encore plus funestes, dont je vois les signes sur les visages de plusieurs de ceux qui sont autour de ces tables…. S'il vous faut des hochets pour vous amuser, n'en est-il pas de plus simples que vous pouvez prendre dans les mains de la gaieté?»—«Et où la trouver cette gaieté et ses agréables hochets? Dites-nous où elle habite? Comment font vos sociétés pour l'attirer? Qu'y fait-on pour se distraire? Qu'y dit-on? Les momens ne vous y paraissent-ils pas des siècles?» N'en sort-on point avec des vapeurs?»—«Non, répondit Alphonaponor, et jamais je n'y ai vu pousser un baillement, ni compter les heures. Elles sont des instans pour nous; et lorsque celle où l'on doit se séparer arrive, on est obligé d'avertir l'assemblée; sans cela elle ne se douterait pas quelle eût pu être si rapprochée…. Amans zèlés des arts, connaissant pres-tous les sciences, et portant des coeurs étrangers à tout ce qui n'est pas sentiment, nous nous divisons en groupes pour converser, et nous avons toujours quelque chose à nous dire. La nature et la société n'offrent-elles pas une source inépuisable de doux et constans entretiens? N'a-t-on pas à faire l'éloge des êtres vertueux? A s'entretenir sur la bienfaisance féconde de la divinité? à célébrer les prodiges du génie et à les juger? N'a-t-on pas des erreurs à combattre? Les habitans de ma planete étant nés hommes, et n'étant pas au-dessus de leur nature, ont du s'égarer quelquefois. Chacun y trouve un véhicule pour ses sentimens, et un stimulant pour son ame. Le vieillard, en retraçant aux jeunes gens les leçons de l'héroïsme et de la vertu, et en leur peignant les dangers de la société, montrent leur raison, leur sagesse, leur expérience; et, à chaque instant, ils reçoivent un tribut d'hommages qui réveille leurs ames appesanties par les maux de la vieillesse, et qui leur offrent les plus douces sensations; ensorte que chaque soirée leur offre un triomphe. Les jeunes gens, de leur côté, avides d'éloges; où est l'homme qui ne porte en lui la vif désir de les recevoir? recueillent des mains des vieillards les lauriers réservés aux actions honorables qu'ils ont faites, et à leurs succès dans la carrière des arts. On se plaît à les faire ressortir, en leur offrant des jouissances momentanées: on excite leur émulation; et on la fait fructifier en faveur de la société. Les vertus des jeunes filles y sont sur-tout exaltées d'une manière éclatante, et sans que cela excite la jalousie? parce qu'aucun rang, aucune distinction ne dirige ou ne borne l'éloge. Leur candeur, leur bienfaisance sur-tout, et leur dévouement filial sont célébrés avec zèle et enthousiasme…. On ne regarde leur beauté que comme un accessoire, en considérant qu'il ne dépend de personne de l'acquérir, et jamais il n'en est question devant des rivales: l'impuissance de pouvoir l'obtenir bornant l'émulation, exciterait des haînes. Mes compatriotes ont senti cette vérité; voilà pourquoi ils ne parlent que très-rarement aux femmes de leurs agrémens physiques….»
Les jeunes gens, continua-t-il, poussés par le mobile de la louange, se rendent avec empressement auprès des vieillards, autour desquels les jeunes filles, par les mains desquelles ils distribuent leurs prix, sont rangées; et qui, à leurs yeux, couronnent d'éclat la vieillesse…. Enfin les époux s'y entretiennent de leur bonheur, et forment ces épanchemens mutuels, qui sont si agréables lorsqu'on a à exalter les vertus des objets qui nous sont chers. C'est dans notre planete le plus noble des entretiens: dédaigner d'y parler de son épouse, serait pour un mari, non seulement un ridicule mais une tache ineffaçable…. Les amans s'y entretiennent aussi de leur tendresse; car un faux préjugé ne les force point à vivre comme des hiboux, en s'éloignant de la société. Le pur amour est honoré chez nous: rien ne paraît si noble et si touchant; c'est le plus charmant tableau pour mes compatriotes, que de voir deux amans répandre dans leurs ames les émanations d'une flamme pure. Souvent on se plaît à les enchaîner avec des guirlandes de fleurs; et à leur montrer ainsi l'emblème de leur bonheur futur…. Enfin le chant, la danse, et d'autres jeux innocens, où brillent l'esprit et les grâces, remplissent les vuides de nos entretiens. Tous les âges confondus y prennent part: les heures passent comme des éclairs rapides: nous rentrons dans nos maisons, l'ame remplie de doux ou de nobles sentimens; pleins du désir de devenir meilleurs, et sur-tout affranchis de ce malheureux ennui qui vous tourmente si fort ici bas, et qui, je le vois, n'est pas le moins cruel ennemi de votre repos, de votre santé et de votre bonheur.»
Tous ceux qui entouraient Alphonaponor, parurent étonnés en entendant ce récit: plusieurs jeunes gens sourirent après avoir lancé des sarcasmes contre les habitans de la Lune, qu'ils nommèrent des vrais Quakers, et des insensés qui ne connaissent pas le vrai bonheur. Ils se retirèrent en pirouettant, et crurent le trouver en s'admirant dans les glaces, ou en débitant des fadeurs aux femmes autour des tables de jeux…. Quelques-unes de celles-ci baillèrent, et annoncèrent qu'Alphonaponor, malgré ses agrémens, leur avait donné des vapeurs…. Quelques jeunes gens plus sensés parurent occupés de son récit; et le voyageur les vit réfléchir avec satisfaction. Exerçant son coup-d'oeil habile, il jugea qu'il avait opéré en eux une espèce de transformation…. regardant alors Eléonore, et la trouvant pensive à son tour, il lui dit: «vous réfléchissez, Eléonore! la femme qui porte une ame noble, sensible, et qui réfléchit, est près de la vertu et du bonheur.
Divers personnages s'apprêtaient à lui faire des questions nouvelles, lorsqu'on annonça qu'on avait servi. Alors les tables de jeu furent abandonnées, l'intérêt ayant suspendu un instant son empire sur les coeurs. L'attention générale se reporta sur Alphonaponor, et il fut conduit à table avec pompe.
On lui donna la place d'honneur avec sa compagne, qui, malgré sa modestie nouvelle, ne pouvait se résoudre à la refuser; et Alphonaponor ne consentit à la prendre que lorsqu'on l'y eut contraint avec une violence de politesse.
D'abord les yeux des convives furent fixés sur lui. Ou suivait tous ses mouvemens; et l'on fut rempli de surprise lorsqu'on vit qu'il ne touchait point à la viande, mais seulement aux pâtes, aux légumes, au maigre; sur-tout lorsqu'on s'apperçut qu'il ne buvait que de l'eau, et encore avec une espèce de répugnance. Sans doute que l'eau de la Lune est moins chargée de parties grossières que la nôtre: Alphonaponor ne le dit point, parce qu'on l'assaillit de questions opposées à cet objet; mais les observateurs découvrirent en voyant l'attention avec laquelle il la regardait, que cette idée était celle qui l'occupait.
Un des savans avec lequel il avait conversé la veille, et qui était dans le nombre des convives, remplissant le voeu général, qui était de savoir pourquoi il ne se nourrissait que de ces alimens, lui en fit la demande. Alphonaponor lui répondit par la bouche de Marouban, qui s'était placé à sa portée: «Je ne mange point, non plus qu'aucun habitant de ma planète, de ce que vous nommez chair des animaux. Quand nous aurions ce goût, nous nous ferions le plus grand scrupule de les tuer, parce que ce ne fut pas le voeu de la nature en les créant; et parce que nous nous sommes convaincus qu'ils sont utiles à l'harmonie générale.
D'autres motifs, plus directement liés à notre conservation personnelle, nous porte à nous abstenir de ces alimens. Nos physiciens ont découvert que le sang des animaux porte une bile noire dans le sein de celui qui en fait usage; qu'il voit altérer sa gaieté, devient sombre, mélancolique: ils ont combiné que deux élémens étrangers, réunis pour former un tout, ne peuvent former qu'un tout imparfait; et que le sang des animaux, composé d'élémens qui sont souvent des poisons pour les hommes, ce que la nourriture décès animaux détermine, ils doivent être funestes à ces premiers…. Nos philosophes, d'après leurs observations, ont conclu que l'humeur féroce, le penchant à l'inquiétude, à la colère et à la fureur pouvait naître de cette cause, sur-tout lorsqu'ils ont su que les habitons d'une partie de la terre en faisaient usage; je le leur appris moi-même après mon voyage sur votre planète. Leur opinion a été confirmée à nos yeux, lorsque divers autres voyageurs, qui sont venus observer après moi votre globe, ont rapporté que les peuples de votre Orient, qui ne l'avaient point adopté, étaient plus doux, moins enclins aux troubles, aux combats; et ils ont cru voir encore que la cause de la guerre se trouvait, en partie, dans ce fatal usage; sachant, d'après un axiome prouvé, que les grands effets ont les plus petites causes.
Pendant qu'il disait ces mots, appercevant un plat qu'un domestique posait sur la table, et qui était tout sanglant; car c'était un filet de boeuf arrangé à l'anglaise, c'est-à-dire, macéré seulement et presque crud; il fit un mouvement de dégoût; et l'on fut obligé d'ôter le plat, parce qu'on vit, à l'impression qu'il avait fait sur lui, qu'il pourrait quitter la table…. Alors reprenant son discours, et s'arrêtant sur ce qu'il venait d'appercevoir, il ajouta: «J'avais vu les Grecs cuire toutes les viandes qu'ils mangeaient, et j'avais cru qu'on se conduisait de même en ces lieux. Je me disais: la cuisson les dénaturant en parue; elles sont moins funestes; mais, d'après ce que je viens de découvrir, je ne m'étonne plus si je vois sur vos figures, au moment même où vous paraissez vouloir vous égayer, la plus sombre mélancolie…. Y a-t-il long-tems, dit-il au savant, que de pareils plats se sont introduits sur votre table, car je m'apperçois qu'ils ne sont pas en harmonie avec les autres?» «Depuis quelques années seulement, répondit celui-ci.»—«Le peuple duquel vous l'avez reçu, répliqua le lunian, est-il plus porté à la gaieté, mieux doué de la santé que vous?» «Non, dit le savant; c'est le peuple le plus mélancolique et le plus sujet aux maladies de tous ceux qui habitent l'Europe.»—«Vous le voyez, répliqua-t-il, nos physiciens et nos philosophes ne se sont pas trompés; dans ce que vous venez de me dire se trouve la preuve de leurs raisonnemens. D'après cela, je crois que vous ne vous sauverez d'une infinité de maux ici bas, que lorsque vous renoncerez à cette habitude désastreuse.»
Je dois arrêter mon action un instant, pour observer qu'Alphonaponor, malgré son jugement et son excellente logique, nous a donné un conseil équivoque. Il aurait du envisager l'influence de l'habitude sur les hommes: elle est aussi forte, et peut-être plus pour son physique que pour son moral. Cela peut être bon pour les habitans de la Lune, de ne vivre que de végétaux, parce qu'ils ont été nourris par eux en naissant; ainsi que pour les Indiens et les autres peuples de notre globe qui ne connoissent point la viande…. Si nous nous en privions tout-à-fait, il est douteux que nous pussions le faire sans danger; tant il est vrai que le poison même, car je reconnais le principe de la vérité que le lunian a exposée, que la viande est un poison: elle devient, sinon salutaire en certain cas, du moins utile. On voit que je sers la cause des habitans septentrionaux de l'Europe, en combattant l'opinion du voyageur; cependant je n'entends pas parler ici des viandes macérées seulement; et je crois que tous les Français, qui ne tiennent pas d'une manière absolue à la mode, seront de mon avis.»
Le savant, trouvant l'argument sans réplique, et qui, étant gourmand lui-même, ne savait pas envisager sa santé, comme c'est l'usage de tous les gourmands, n'insista plus sur l'objet de la question; et il lui demanda pourquoi il ne buvait pas de vin; s'il n'en existait point dans la Lune.
«Nous connaissons la plante et le fruit qui le produisent; nous en faisons même; mais nous l'employons seulement comme médicament….» —«Comment, pour médicament! s'écria un petit homme à face rebondie, et dont les yeux rouges et enflammés annonçaient qu'il n'était pas de la trempe des habitans de la Lune, quant au vin; vous renoncez donc à tout ce qui est bon, et qui ranime la vie et la gaieté en nous? Quelle est la bizarre fantaisie qui vous fait conduire ainsi? Sans doute votre vin n'est pas de la nature du nôtre; car, sans cela, il faudrait être plus qu'insensé pour s'en priver.»
«La première raison qui nous porte à nous priver du vin, répondit le lunian, c'est celle qui nous est fournie par la conviction que nous avons qu'il n'est pas naturel à l'homme. La vigne ne se trouve que sur quelques points de notre planete; est-ce de même sur votre globe? Je le crois. Je n'entends pas parler des transplantations, mais de sa croissance primitive. L'intention de la nature est manifeste à nos yeux, d'après l'absence de l'objet utile; et dans l'existence de l'eau en tous lieux, nous voyons qu'elle l'a destinée, non-seulement à la fertilisation des globes opaques, mais à servir de boisson à leurs habitans. Notre logique et notre expérience nous font donc renoncer au vin; nous sommes convaincus que tout ce qui n'est pas naturel à l'homme lui est contraire…. Un second motif qui est le plus fort, est celui d'éviter l'ivresse qu'il occasionne: j'en ai vu en Grèce les plus funestes effets. Tout objet qui ébranle les sens au point de les renverser tout-à-fait, et de suspendre les ressorts de la mémoire et de l'entendement, ce que la douleur la plus vive, le plus grand tourment ne peuvent parvenir à faire, doit être un poison funeste qui, (s'il ne détruit pas la vie en un instant, ce qui n'est pas sans exemple, puisque je l'ai vu sur votre globe,) mine sourdement vos corps, épuise vos esprits animaux, qu'il corrode, et est la source de nombre de vos infirmités, et souvent de votre perte.» Interpellant encore le savant, «dites-moi si les hommes les plus forts de votre globe boivent du vin.» Le savant parut embarassé. Marouban, prenant lui-même la parole, répondit que non. Les Tartares, dit-il, les Russes[8] , les Chinois, tous les peuples de l'Orient, ceux de l'Afrique et du Nouveau Continent, ne connaissent point cette boisson; et il est certain qu'ils sont les plus forts de la terre.»—«Voilà une preuve nouvelle et transcendante contre cet usage, et que je trouve encore chez vous. Je vois avec joie que les habitans de ma planete ont su entrevoir d'une manière précise la véritable propriété des choses et leur utilité….»
Je dois m'arrêter encore, et observer qu'Alphonaponor pensant juste sur la nature du vin et sur ses effets, parle à nous, Européens, comme aux habitans du Bidulgerid, ou de l'Arabie-Pétrée; il veut que nous nous contentions d'eau. Je crois entrevoir que les trois-quarts des habitans des pays septentrionaux, car les buveurs de bierre, de cidre sont dans le même cas, ne mettraient pas en balance la privation du vin contre dix lustres d'existence douteuse, de plus.
Le lunian cessa son discours pour laisser manger la société, dans laquelle, hormis quelques individus, qui regardent la raison de leur estomac comme celle sine qua non, tout le monde avait écouté sans agir, et il dit au savant et à la société, en dévoilant son motif poli, qu'il répondrait sur toutes les questions qu'on pourrait lui faire à la fin du repas.
Il s'occupa alors de sa compagne, qui était émerveillée en l'entendant; et qui applaudissait tacitement à tout ce qu'il avait dit; car elle n'aimait guère la viande, et point du tout le vin. Alphonaponor mangea encore des pâtes, des fruits, et attendit, en servant ses voisins, avec une politesse noble, une aisance et une adresse inconnues, qui étonnaient de plus en plus les convives, qu'ils eussent completté leur repas. Il porta même la complaisance jusqu'à servir à boire au petit homme rebondi à qui il avait parlé, qui branlait la tête, avec le signe de pitié, pendant qu'il discutait sur la propriété du vin; et il eut la malice de lui servir beaucoup d'eau, en lui disant qu'il ne voulait pas contribuer à l'empoisonner.
Pendant ce tems, il observa les convives, et sur-tout les femmes lorsqu'elles buvaient du vin. Il s'étonna en voyant nombre d'entr'elles rivaliser pour la boisson avec les hommes. Il se dit: «Je ne me serais jamais douté qu'en aucun pays les femmes fissent les mêmes excès que les hommes. Quel renversement! leurs fibres sont plus faibles, et elles employent les mêmes véhicules pour les ébranler? Il se rappella que les Grecques ne buvaient que de l'eau, et dit encore dans une apostrophe tacite: «Françaises, vous n'avez encore, à beaucoup d'égards, que le costume des anciennes habitantes de la Grèce.» Il envisagea ensuite le nombre de sortes de vins dont elles s'abreuvèrent, et réfléchit sur l'amalgame et la fermentation de ces objets de natures différentes, dans l'estomac. Voyant Eléonore ne point imiter ses compagnes, et croyant que c'était par réserve qu'elle se conduisait ainsi, il lui observa qu'elle ne devait point se gêner; et que si ses raisons l'avaient frappée, elle ne devait pas pour cela changer d'habitude tout-à-coup. Il dit qu'une transformation quelconque ne pouvait se faire en un instant; qu'il était même dangereux de passer sans intermède d'un état à l'autre. Éléonore, lui ayant répondu qu'elle ne buvait jamais de vin, il la félicita, en ajoutant: «Voilà la cause de la fraîcheur que je découvre sur votre figure. Observez vos compagnes; voyez leur teint hâve, plombé: s'il se colore, ce n'est point l'incarnat naturel, mais le rouge excité par la fermentation de la liqueur dans leur sang.»
Lorsque le Champagne arriva, et qu'il fit sauter le bouchon, Alphonaponor éprouva une grande surprise, et eut lieu de faire une dissertation secrete sur le débandement que devait exciter dans les esprits la force de la boisson qui avait pu lancer le bouchon au plancher; il ne communiqua point ses idées, en voyant l'allégresse qu'excitait la saut du bouchon, et l'empressement qu'on mettait à avaler la boisson avant, même, que sa fougue fut calmée par l'influence de l'air atmosphérique. Il se contenta de réfléchir, et d'entretenir Eléonore jusqu'à ce qu'un événement préparé par le vin, et que le Champagne avait déterminé, le reporta sur ses premières idées, et lui montra l'évidence de ce qu'il avait dit: «Ce fut l'homme rebondi qui l'occasionna: il avait tant bu que l'ivresse le saisit avant le dessert, et qu'il tomba tout-à-coup, comme s'il était frappé d'apoplexie ou de mort…. Ce personnage fut emporté par les valets, et l'on continua le repas.
Le dessert étant arrivé, l'étonnement d'Alphonaponor s'accrut, lorsqu'il vit les femmes boire deux ou trois verres d'eau-de-vie; et lorsque l'un des convives lui ayant demandé s'il la connaissait, et si elle figurait sur les tables, dans la Lune, il l'examina, et reconnut que c'était la quintescence du vin…. Dès ce moment il vit que les Terrestriens faisaient une guerre éternelle à la nature, et cherchaient avec empressement tout ce qui pouvait exister de plus funeste pour eux…. Il répondit à celui qui l'interrogeait, qu'il ne connaissait point cette liqueur; que les Grecs n'en faisaient point usage lorsqu'il parut chez eux, et que, dans sa planete, on n'avait pas pu supposer son existence. «Si nos chimistes, dit-il, eussent fait cette découverte, ils l'auraient cachée à tous les yeux: ils auraient apperçu, d'après les propriétés du vin qu'ils connaissaient, que la quintescence de cette liqueur devait être le poison le plus dévorant… Il ajouta, en s'adressant tout bas à Marouban: «Ami, je ne m'étonne plus s'il existe des crimes, des vices et des maux sans nombre sur la terre. Les hommes ne se contentent point de se nourrir du poison qui attaque leur santé et leur raison, il faut qu'ils le raréfient encore, et lui donnent cent fois plus de force en réunissant ses parties vénéneuses, et les dépouillant de tout ce qui peut affaiblir leur effet en les divisant, les habitans de la terre s'ennuient de vivre un demi-siècle: s'ils continuent, ils auront bientôt l'existence éphémère du papillon. Je découvre au fond de ces bouteilles, les sources de l'immoralité que tu m'as dit régner en ces lieux; j'y vois celle de l'inconstance du plus grand nombre de femmes: leur sang enflammé par cette liqueur terrible, doit les rendre comme des bacchantes effrénées, et les mettre dans le cas d'oublier qu'elles ont des époux devant ces époux eux-mêmes….» Il dit ensuite: «Les femmes ont besoin de toute leur raison pour résister à l'attaque de leurs sens, et aux assauts que leur livrent continuellement les hommes; comment peuvent-elles éviter les piéges qu'on leur tend lorsqu'elles ne possèdent plus cette raison? Contemple ce tableau; l'ivresse est générale sans être parvenue à son comble; et juge à présent si je me trompe.» Marouban lui répondit qu'il avait fait dès long-tems la même réflexion.
Pendant que les convives se livraient à une joie bruyante et forcée, en s'entretenant tous à-la-fois; et que la plupart lançaient des sarcasmes à tort et à travers, même sur l'étranger leur convive, Alphonaponor et le grec les contemplaient avec pitié. Éléonore qui devinait leurs pensées, et qui partageait leurs sentimens, se réunit à leur entretien, après qu'elle eut reçu de nouvelles leçons et de nouveaux complimens de son ami … Mais le lunian ne devait pas être long-tems tranquille auprès d'elle: les femmes de la société, réalisant ce qu'il avait dit à Marouban, sur l'effet de l'ivresse à l'égard de celles de ce sexe, l'entourèrent en lui faisant les observations et les questions les plus hardies. Éléonore eut à supporter leurs sarcasmes, qui devinrent virulens, l'envie qui dominait ces femmes n'étant retenue alors par aucun frein.
Alphonaponor montra en ce moment son extrême politesse, ainsi que sa dignité. Ayant offert un tribut d'éloges public à Éléonore, qui faisait la satire de ses rivales, il se disposa à quitter l'assemblée avec elle et Marouban, et après avoir remercié la société, qui voulut en vain le retenir. Il dit, à cet égard, voyant qu'on le cernait et qu'on lui fermait tout passage: «dans mon pays, l'un des premiers devoirs sociaux, qui règle principalement la politesse, est celui de rendre le convive indépendant: sans cela on l'asservirait à un joug pénible; et la société, quelqu'agrément qu'elle offrit, lui deviendrait à charge….» Au mot de politesse on leur ouvrit le cercle, et ils se retirèrent.
Comme ils s'éloignaient, un homme, qui portait sur son visage les rides que forme la spéculation, arrête Alphonaponor, et le tirant à part avec Marouban, lui dit: «avant de vous en aller, apprenez-moi qu'elle est la valeur de l'or dans votre planete: sans doute il sert de signe monétaire comme ici. Dites-moi, aussi, s'il y a des gens de mon état dans la Lune, c'est-à-dire des banquiers?»—Alphonaponor, quoique dépité au fond de l'ame contre la majorité des convives, crut devoir à la politesse de lui répondre, et lui répondit: «il n'y a point de banquiers dans la Lune, parce que le transport de l'argent est très-facile, et que le commerce n'a pas l'extension ni les mêmes principes qu'il a chez vous. Quant à la matière dont vous parlez nombre de mines nous l'offrent; mais elle ne nous sert qu'à être mise en oeuvre, l'or étant le moins poreux et par conséquent le plus dur des métaux: notre signe monétaire est la plume de colibri.»—Le banquier partit d'un éclat de rire à ces mots, et se retira en s'écriant: «je l'avais bien pressenti, que les habitans de la Lune étaient des insensés! préférer les plumes du colibri à l'or, c'est le comble de l'impertinence humaine!» Pauvre ignorant, dit alors Alphonaponor; tu ne vois pas que ton or n'a de prix que celui que ta propre folie lui donne … Voilà, ajouta-t-il, un homme qui ne connaît pas même les principes de son état.»
Étant arrivé à l'hôtel avec ses amis, il discourut avec force sur ce qu'il avait vu, et il annonça qu'il partait irrévocablement, le lendemain, pour sa planete. «Je ne voudrais pas, dit-il, rester plus long-tems sur ce globe, pour l'honneur de ses habitans eux-mêmes; et avoir à rendre compte de toutes leurs sottises et de tous leurs ridicules.»—«Comment! s'écria Éléonore, qui avait été frappée de surprise en entendant la nouvelle de son départ, et qui paraissait en proie à la douleur, ce que ses larmes manifestèrent aussitôt: vous partez! que vais-je devenir? vous m'avez attachée à vous par le plus puissant lien, celui de l'estime; elle n'osa pas dire celui de l'amour: mais ses jeux s'exprimèrent au défaut de sa bouche. J'espérais au moins que vous achèveriez l'ouvrage que vous avez commencé, et que vous me mettriez à portée d'apprécier le bonheur, qui, je n'en doute plus, se trouve dans votre planete.»—«Le bonheur existe sur votre globe et en ces lieux mêmes, répondit le lunian: son principe est en votre ame: vous pouvez vous isoler au milieu de tout ce qui vous entoure. Il est dans cette ville des êtres vertueux, confondus dans la masse, que vous pouvez distinguer, et auxquels vous pouvez-vous associer. Il s'en trouve dans les pays où la dépravation a le plus d'empire: je m'en assurai autrefois en Grèce. Il est vrai qu'ils sont rares, et que bien souvent on les évite faute de savoir apprécier le mérite…. Si vous ne voyez point sur votre globe les mêmes attraits qui vous y attachaient, je vous offre de vous conduire dans le mien, avec Marouban, qui est décidé à m'y suivre. Vous resterez dans la Lune tant qu'il vous plaira; je m'engage à vous faire reconduire sur la terre lorsque cela vous sera agréable, et si vous ne vous plaisez point chez nous…. Je me trompe, le bon et le vrai beau (vous le trouverez dans mon pays) plaisent, attachent, entraînent: c'est parce qu'on ne les reconnaît point qu'on s'en écarte. Je suis sûr que la vertu et le mérite sont vénérés sur votre globe, même par vos compatriotes les plus dépravés.»—«Cela est vrai dit Éléonore.
Ce que j'ai vu, ce que Marouban m'a appris et ce que vous me dites, répliqua le lunian, me fait juger que les Terrestriens ont le germe du bon en eux. Vous êtes des enfans qui ne pensez qu'à vos hochets, et les préférez aux choses utiles et à la vertu. On peut vous comparer encore à des enfans, qui fuient un père qu'ils aiment, et dont ils redoutent la sévérité. Si on vous montrait ce père prêt à vous combler de tous les biens, en vous ouvrant son sein, et sous son véritable aspect, je pressens que vous ne le fuiriez point. Je vois, aussi, que ce ne serait pas une petite entreprise, et qu'il faudrait des peintres bien habiles pour rendre sensibles ses traits à vos yeux, qui ne sont pas habitués à distinguer les nuances … J'augure que nous vous garderons dans la Lune, aimable Éléonore, si vous consentez à y passer avec nous; et si vous revenez un jour sur la terre, ce sera pour reconcilier les femmes avec nos penchans, et pour servir les vôtres.» Éléonore reprenant sa gaieté ordinaire, que la crainte de perdre Alphonaponor pour toujours avait fait disparaître un instant, et montrant encore son caractère, se dit: «il m'a séduit par ses éloges, et à présent il m'éblouit par ses espérances de vertu et de bonheur…. Faisons la folie: celle-ci, quoique très-marquante; car monter sur un éléphant aîlé, et aller de but en blanc dans la Lune n'est pas peu de chose, ne sera que la suite de celles que j'ai déjà faites…. Cependant je sens en moi plus d'assurance; je présume qu'elle aura un meilleur résultat. Ce diable de lunian m'a ensorcelée; les habitans de sa planete seraient-ils tous des enchanteurs?»
Avant de consentir à vous suivre, reprit-elle, dites-moi s'il n'y a point de risques à courir. Cela me paraît bien hazardeux de n'avoir pour appui que des aîles, et point de sol auprès de soi pour se soutenir. Si dans nos voyages un cheval trébûche, ou se casse les jambes, et si nous renversons, nous avons l'espérance de trouver la terre à trois pieds. Celle-là est au moins solide.»—«Vous vous abusez, répondit le lunian. Vous ignorez, Éléonore, que vous êtes sans cesse sur le cratère d'un volcan prêt à s'allumer, en quelque lieu que vous vous trouviez sur la terre.»—«Comment, d'un volcan! mais il n'y en a qu'en Italie, en Grèce et dans le Pérou.»—«Vous vous trompez encore: la terre et notre planète ne sont autre chose qu'une masse de feu concentrée; c'est un foyer qui brûle sans cesse. N'en voyez-vous pas souvent des émanations dans les endroits où l'on ne s'y attend pas? Les tremblemens de terre ne se font-ils pas sentir en tous lieux? J'ai vu nombre d'Iles, en Grèce, disparaître à la suite d'un de ces événemens, et d'autres sortir de la mer inopinément. D'après cela vous pouvez être par-tout engloutie, et à chaque instant.»—«Comment, répliqua-t-elle, la nature a-t-elle pu ainsi nous exposer? Qu'avait-t-elle besoin d'allumer un foyer général sous notre planète?» —«Il le fallait pour que vous pussiez naître, et subsister ensuite; c'est ce foyer, et les bassins d'eau qui le couvrent, qui amenent la fertilité: sans cela vous n'auriez pas un brin d'herbe sur la terre. C'est la chaleur intérieure, encore plus que le concours du soleil, qui produit la germination.»—«Cela me paraît vraisemblable, repartit-t-elle: à présent je vois bien que l'air est aussi sûr que la terre; et je ne doute plus de la fin du monde. Un beau jour il prendra une belle fantaisie au foyer de s'enflammer tout-à-fait; et gare les bassins qui sont dessus, et les pauvres hommes qui dansent sur les bassins!»…. «Cette reflexion fit rire Marouban et Alphonaponor. Comme elle n'était pas invraisemblable, elle leur fit voir combien l'esprit d'Éléonore était ingénieux.
Puisqu'il faut fermer les yeux surtout, reprit-t-elle, dites-moi enfin ce qu'il faut que je prenne? Aurez-vous de la place sur vos éléphans, pour mettre toutes mes boëtes et mes cartons? je vous avertis que le nombre n'en est pas petit; je ne m'embarque jamais avec peu de chose: lorsque je voyage, j'en charge une berline entière»…. Alphonaponor, à qui Marouban avoit expliqué ce qu'était une berline, ne put s'empêcher de sourire, non plus que celui-ci, et il lui répondit: «laissez ici vos boëtes et vos cartons; vous trouverez tout ce qu'il vous faut dans mon palais; c'est-à-dire, ce qui vous est nécessaire pour vos besoins et pour votre habillement. Je vous croyais en partie détachée de vos modes.»—«En effet je le suis: mais la force de l'habitude.»—«Je vois qu'elle est très-puissante en ces lieux. Tâchez de vous en affranchir: sa chaîne est humiliante lorsqu'elle ne vous attache qu'à de petits objets.»—«Adieu donc mes bonnets et tous mes pompons! l'intraitable lunian, votre ennemi, me sépare de vous peut-être à jamais, s'écria-t-elle en riant. Adieu, Opéra, Tivoli, Frascati, que je regardai comme des lieux enchantés; je vais, dit-on, vous retrouver dans la Lune! mais je n'y paraîtrai qu'en luniane; et dieu sait si j'y gagnerai.»—«Oui, sans doute, dit Alphonaponor. J'espère vous y faire briller, de manière à vous prouver que vous n'avez rien vu jusqu'à ce jour de beau, de brillant et d'aimable, que votre personne dans votre miroir.»
—«Le voilà encore qui m'entraîne par ses éloges, cet adroit enchanteur!…. Eh bien! soit: je suis à vous: je ne vous quitte plus dès ce moment: Marouban se chargera de prendre mes papiers chez moi.» Marouban y consentit; et Alphonaponor ayant regardé sa montre, dit: «mon éléphant ne doit pas tarder à paraitre; nous le laisserons reposer cette nuit, et demain, dès l'aurore, nous nous élancerons dans l'éther.»
Ils continuaient de s'entretenir, et Alphonaponor reassurait Eléonore sur les dangers du voyage; car, quoique hardie, comme l'avait dit Marouban, elle ne laissait pas d'être inquiette sur la traversée, en envisageant la lourdeur de l'animal sur le dos duquel elle allait s'asseoir; lorsque des hennissemens, répétés avec force par l'éléphant de la cour, annoncèrent à son maître l'approche de son compagnon…. En effet, prenant aussi-tôt son télescope et son graphomètre, il le découvrit à cinquante lieues de la terre, et il le dit à Eléonore et à Marouban … «Comment, s'écria celle-ci, l'autre éléphant l'a senti de cinquante lieues? Quel flaire il faut qu'il ait pour cela!»—«Je crois vous avoir dit, répliqua le lunian, que ces animaux étaient d'une espèce extraordinaire, et je vous ai vanté leur intelligence: elle donne à leurs sens une activité inconnue. Eléonore, sachez que l'intelligence, n'ayant point de bornes, et étant une portion du plus grand attribut de la divinité, elle doit être un moteur universel dans quelque être qu'elle se trouve….» Alors il engagea Marouban à sortir avec lui jusqu'à la grande place, où il prévoyait que s'abbattrait l'animal. Eléonore voulut les suivre pour jouir du spectacle. Ils n'y furent pas une demi-heure, que l'éléphant, s'abaissant d'un vol rapide, et redoublant d'activité lorsqu'il apperçut son maître, prit terre. Repliant ses aîles, il courut au grand trot vers Alphonaponor, à qui il fit les plus grandes caresses, et aux pieds duquel il versa encore des larmes d'attendrisement…. Alphonaponor, ayant récompensé à son tour, par ses caresses ce zèlé serviteur, le conduisit vers son compagnon; et ici, se passa une nouvelle scène de sensibilité, qu'on ne peut décrire, entre les deux animaux. Elle aurait pu faire envier à nombre d'hommes, comme l'observa Eléonore, de leur ressembler.
Dès qu'Alphonaponor eut détaché les dépêches, qui étaient liées à la trompe de l'éléphant, il rentra avec ses amis dans l'hôtel, et leur ayant dit qu'il avait à s'occuper de la lettre de son roi, il les engagea à se retirer dans leurs appartemens, Eleonore en ayant pris un dans l'hôtel. Il les embrassa, en leur réitérant que lendemain, ils quitteraient la terre, les ordres de son roi le rappelant sans délai. Il avait parcouru d'un coup-d'oeil sa dépêche.
Le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qu'écrivait le roi de la Lune au voyageur. Voici la traduction du texte de sa lettre:
A Alphonaponor, le plus cher de mes enfans.
«Votre dépêche, mon cher Alphonaponor, m'a été remise par votre intelligent courrier; et j'ai reçu avec plaisir les notions que vous m'avez données sur la terre. Que l'axe de cette planete s'incline tout-à-fait, cela m'est indifférent; je n'ai plus de crainte sur le sort de mes sujets, qui est le seul objet qui doive fixer l'attention d'un roi, à l'exclusion entière de lui-même. D'après cela, je vous invite à retourner au plutôt auprès de moi. Je ne puis me passer de vous: un sujet éclairé et fidèle, comme vous l'êtes, est un trésor qu'un roi ne doit pas perdre un instant de vue. Je sens tout le poids de la puissance depuis que vous m'avez quitté; et je m'apperçois, de plus en plus, qu'un roi, quel qu'il soit, fut-il doué de la sagesse la plus profonde et des talens les plus extraordinaires, ne peut marcher seul. Il faut autour de lui des hommes semblables à vous, qui blâment sans cesse ses actions, et lui présentent les tableaux effrayans enfantés par sa conduite. Où est le roi assez fortuné pour ne point faire un abus de son pouvoir? … Vous le savez; je n'aime point les flatteurs: je suis convaincu, dès long-tems, qu'ils sont les ennemis les plus cruels des rois et des peuples. Je les ai bannis de ma coeur, et ne me suis entouré que d'hommes raisonnables: cependant, Alphonaponor, je trouve qu'ils me flattent encore, sans qu'ils s'en apperçoivent, et qu'ils ne me disent pas assez fortement la vérité. L'ame d'un monarque a besoin d'être sans cesse réveillée: le pouvoir tend toujours à l'entraîner dans la route opposée à celle du bonheur public: il faut un ressort puissant qui l'arrête; c'est la vérité…. Quittez aussitôt le globe où vous êtes, si la gloire de votre roi vous est chère. Venez frapper mes regards, et rappeler ma réflexion, par votre aspect sévère. Rendez-moi un ministre ami de mon peuple, et j'aurai conquis plus que je ne pourrais jamais perdre….
Adieu mon fils: comme homme, je vous embrasse; comme roi, je vous salue.»
Le roi de l'empire de la Lune.
L'ame d'Alpbonaponor fut agitée en lisant cette lettre, et en envisageant le degré de sagesse auquel était parvenu le monarque de la Lune…. «Le voila, s'écria-t-il, le véritable roi! voilà l'être fort et invincible! celui qui est digne de l'amour de son peuple, celui qui peut entendre la vérité, et la désire, est parvenu au faite de la grandeur. Rien ne peut ébranler son trône: lui seul peut dire, comme la divinité, je suis immuable, hormis pour ce qui regarde la nature, à la loi de laquelle rien ne peut le soustraire!…. Il arrosa de douces larmes cet écrit, où il trouvait un éloge si pompeux pour lui-même, et il se dit: «quel dévouement ne dois-je pas à un tel roi! Je le sens, c'est leur sagesse qui enfante la vertu dans leurs sujets. Qu'ils donnent l'exemple, et ils verront le pied de leurs trônes entourés de sages et de héros!»
Il passa la nuit livré à ces intéressantes et utiles réflexions. Lorsque le premier rayon de l'aurore perça le voile sombre de la nuit dans l'Orient, il descendit vers ses éléphans, et disposa tout pour son départ. Il paya l'hôte avec l'argent que Marouban lui avait remis, et ayant fait dire ensuite à ce premier, de lui faire venir quelques malheureux à qui il voulait distribuer le reste de la somme, qui consistait en deux mille louis, s'étant apperçu avec surprise et douleur que Paris en fourmillait, il les attendit; il retarda, pour cela, son départ, en se disant qu'on doit tout immoler à la bienfaisance, jusqu'à ses plaisirs les plus doux. Leur ayant enfin remis sa somme, après s'être excusé envers eux d'avoir osé sonder le secret de leur infortune, et la leur avoir offerte plutôt comme le prix d'un service rendu que d'un bienfait, il les congédia, en les suppliant de cesser les acclamations que la reconnaissance leur faisait pousser. Il leur observa que l'homme bienfaisant n'a droit qu'à son prix tacite; et que les louanges l'outragent. «Il sait, leur dit-il, qu'il n'a de propriété réelle que ses vertus. S'il est riche, il doit aux malheureux le partage de sa fortune; s'il ne l'est point, il leur doit des consolations. Il sait encore que la nature lui a imposé ce devoir; et l'homme qui remplit son devoir, n'a aucun droit à l'éloge….» Cependant il entendit avec satisfaction le discours de celui de ces infortunés à qui il avait fait le don le plus fort, car il avait cru qu'il en était plus digne que les autres, ayant trouvé, à l'aide de son art de physionomiste, des traits plus caractéristiques de vertu sur sa figure…. Celui-ci dit: «J'ai connu le malheur; je sais combien il est doux de recevoir des bienfaits donnés sans ostentation; j'ai reçu des outrages de la plupart de ceux qui m'ont offert le pain avec lequel j'ai soutenu ma misérable vie; et ils m'ont fait désirer la mort encore plus que la misère. Soyons bienfaisant, à notre tour, et imitons ce magnanime lunian, qui seul connaît le prix et les droits de la vertu!….» Alphonaponor embrassa le personnage, qui trouva cet embrassement plus grand que son bienfait; le noble orgueil de l'homme ne s'éteignant jamais en lui dans quelque situation qu'il se trouve, comme ce dernier venait de l'annoncer.
Alors Éléonore descendit, et elle se montra au lunian les larmes de l'admiration dans les yeux. Elle avait été témoin de sa bienfaisante action, d'une fenêtre où elle s'était mise. Elle félicita, avec allégresse, Alphonaponor, et fit voir, ainsi, que la femme la plus frivole est souvent encline aux plus grands actes de vertu. Alphonaponor l'observa: il offrit un hommage nouveau aux femmes françaises, et il fit connaître ses espérances sur elles, en disant à Éléonore: «Je vois dans vos yeux le signe de la bienfaisance qui réside en votre âme; la sensibilité est son organe. Je ne doute plus que vous ne deveniez l'ornement de votre sexe. Que celles, parmi vos pareilles, qui portent dans leur sein un germe aussi heureux, sont à plaindre de ce qu'on ne frappe point plus souvent leur vue par l'exemple! Elles immoleraient alors la frivolité à l'auguste sentiment dont je parle; elles seraient la consolation des infortunés. Les fruits de la bienfaisance, offerts par la main d'une femme, douée des autres qualités de son sexe, de cette candeur aimable dont l'aspect excite la confiance, et de cette douceur, qui porte avec elle les délices pour l'âme des malheureux, sont inappréciables…. Femmes! s'écria-t-il, la nature semble vous avoir créées pour répandre les dons de la bienfaisance! L'homme, quel qu'il soit, ne peut parer, comme vous, son bienfait: Vous êtes égales à l'ange qui descendrait des cieux pour remplir ce sublime emploi!»
Le moment du départ était arrivé, et les éléphans étaient prêts, lorsque les littérateurs réunis envoyèrent un des leurs vers lui, pour l'inviter à une seconde conférence: leur dessein était de lui faire mieux expliquer son système d'analise….
Alphonaponor ayant répondu au littérateur qu'il partait à l'instant même, celui-ci lui demanda, au moins, un quart d'heure d'entretien, en lui observant qu'il ne lui ferait que deux questions, en se restreignant. «Comme elles divisent, dit-il, nos écrivains; c'est nous servir que de nous faire connaître votre opinion raisonnée.»
Le littérateur, étant le même qui avait pris la parole dans l'assemblée des savans, et qui avait inspiré de l'intérêt au lunian, ce dernier consentit à suspendre d'une demie heure son départ, et il l'engagea à être court.
Le littérateur lui dit alors: «Quelle est la borne qu'on oppose au langage dans votre planete? Est-il permis à l'écrivain de donner des acceptions aux mots à son gré? Enfin, quelle est la barrière où l'on doit s'arrêter à l'égard de la poésie? Il voulut savoir encore si les savans de la Lune pensaient qu'on put juger l'expression par sentiment.»
«Ce que vous me demandez, répondit Alphonaponor, serait le sujet d'un ouvrage entier, dont je ne puis, même, vous faire entrevoir l'esquisse, devant partir sans délai. Je vous exposerai seulement quelques idées générales:»
L'usage de la langue est immuable chez nous, reprit-il. Si chaque écrivain voulait innover, nous ne pourrions nous entendre. Il faut que les changemens soient consacrés par les sociétés savantes, et qu'ils soient ensuite insérés dans les dictionnaires. Le lecteur peut connaître l'expression d'un terme, en y ayant recours, et apprécier les innovations: sans cela il ne conçoit point ce qu'il lit ou ce qu'il entend; et il ne peut s'amuser ni s'instruire. Celui qui ne remplirait pas ce but, serait réputé, par nous, hors de la ligne de l'art et de la raison, et il serait suppose écrire pour les habitans d'une autre planete. Je m'étonne de votre question. N'avez-vous pas des écrivains qui vous ayent servi de guides en tous les tems? Homère, Euripide, Platon, etc., parlaient le grec ordinaire, et se faisaient entendre. Ils ne cherchaient le sublime que dans la pensée et l'image, où il réside principalement. Ils s'attachaient à la noblesse dans l'expression; mais cette expression était celle de tous. La noblesse ne se trouvait que dans le choix des mots, les plus propres aux pensées et les plus harmonieux. La variété était dans les tours de l'expression; mais jamais dans le changement des mots. Ils choisissaient les plus pompeux pour peindre les sentimens nobles, ou retracer les richesses de la nature; et, dans les sujets simples, ils prenaient les termes analogues. Si nous souffrons quelqu'innovation dans l'expression, il faut qu'elle ait tant de clarté, qu'elle s'adapte si bien à l'ancien tour, ou au terme vulgaire et correspondant, qu'on n'ait pas besoin d'elle pour comprendre l'ouvrage. Nous n'en tolérerions pas beaucoup dans un écrit, parce que nous serions sûrs qu'elles y sèmeraient la confusion. D'ailleurs, pourquoi chercher la nouveauté dans les mots? Terrestriens! Vous vous attacherez donc toujours à l'écorce?… Le sublime ne peut naître de l'expression. Je le répète; il est dans la pensée, dans les sentimens et dans l'image. Si vous tendez à étonner, développez à grands traits les passions: trouvez cette force de sentimens qui entraîne, et montrez les grands tableaux de la nature. Si vous n'avez pour vous que des mots, vous ne ferez qu'amuser un instant…. L'expression est, dans un ouvrage, ce que les pierres précieuses, qui entourent un cadran de pendule sont à la pendule elle-même. Elles peuvent orner le cadran; mais l'ornement du cadran n'est-il pas un simple accessoire, et la pendule en sera-t-elle moins une pendule, et moins utile? Les mots, et surtout les nouveaux, peuvent être comparés aux couleurs exaltées, qu'on découvre, ça et là, dans un tableau; qui frappent la vue par leur éclat; mais qui ne sont pas en harmonie avec les autres nuances, et qui déparent entièrement le tableau, parce qu'elles détruisent cette harmonie, source unique du beau. Si vous ne voyez que l'expression dans un écrit, vous ressemblerez à ceux qui ne regardent que l'éclat des couleurs bizarres dont je viens de parler, et qui négligent de voir si le dessin du tableau est correct; si le sentiment qu'on a voulu peindre est exprimé; et qui n'envisagent point qu'il y a un grotesque jusques dans le coloris. Tous les arts ont un même type; c'est la nature: et ils concordent tous.
Quant à votre demande, si on peut juger l'expression, par sentiment, j'avoue qu'elle m'étonne encore. L'ame est bien l'organe de toutes les facultés; mais ce ne peut être ni la raison ni le sentiment qui jugent un ouvrage sous le rapport des mots. Tout homme, le pâtre le plus ignorant, peut apprécier un trait relatif aux sensations; mais non juger les termes du langage qui tiennent à des principes étrangers au moral, puisqu'ils sont l'effet d'une convention sociale. L'art qui est l'oeuvre de la comparaison, et qui a pour but l'application à la nature, est, selon nous, la seule règle. Si l'ame ou l'esprit pouvait juger l'expression, il s'ensuivrait que tous les hommes, le pâtre même, parleraient aussi bien que le savant, et pourraient prononcer sur le style comme ce dernier; parce qu'un pâtre porte en lui les mobiles du sentiment, et le jugement propre à remplir, dans ce cas, ces objets.»
Le littérateur lui dit alors: «vous avez avancé dans votre conférence avec nous, qu'un passage qui développe un noeud ou esquisse un caractère, demande plus de génie que vingt descriptions. Comme vous n'avez pas appuyé votre assertion par des raisonnemens, permettez que je vous interroge à cet égard.
Ce que je dis n'exige de vous qu'un moment de réflexion, pour que vous en soyez convaincu. Il ne faut qu'avoir des yeux et de l'attention pour décrire au physique. Mais les yeux de l'ame voient difficilement, cela est hors de doute; car nous apprécions avec plus de difficulté un objet moral qu'un objet physique. Si ce que je dis n'était point, nous découvririons le but d'un ambitieux ou d'un fripon, aussi vite que nous appercevons une montagne. Ceux qui veulent sonder l'abîme du coeur humain, ont besoin de la lumière de la raison et du jugement pour y parvenir; et il faut posséder pleinement ces facultés pour voir un caractère dans son ensemble…. Quant au noeud, il faut que le génie dirige celui qui le forme. Le noeud suppose la création, puisqu'il offre un incident indépendant d'aucune connaissance reçue. Il n'est lié à l'art que par ce qui a rapport à la manière dont il est formé, ou, autrement, par le précepte de l'organisation. Pour la description, il ne faut qu'observer, avoir l'attention de rassembler toutes les parties éparses d'un tableau, et les réunir. La comparaison sert à celui qui décrit à les mettre à leur place, en imitant la nature; donc ce dernier n'a besoin que de la réflexion et de l'art de peindre par les mots; c'est-à-dire, de choisir les couleurs propres à ce qu'il veut présenter. Je vois avec une surprise nouvelle que vous ayez pu confondre la création avec l'imitation. Rappelez-vous qu'Homère fit des descriptions; mais qu'il n'a reçu le titre de grand poëte, en Grèce, que par ses applications et ses grandes descriptions morales. La chaîne-d'or, les prières; enfin le plus sublime de son ouvrage, offrent ces images et ces grandes pensées. S'il n'avait dépeint que le choc des guerriers, les tempêtes, etc., et s'il n'avait su joindre à ces descriptions d'autres tableaux de création, il n'aurait été que versificateur, parce qu'il n'aurait qu'imité la nature.
A ces mots il se leva sans attendre la réplique du littérateur, et ayant rejoint ses amis, qui l'attendaient, il donna, pour monture, à Marouban le plus jeune de ses éléphans. Il monta, lui-même, avec Éléonore, sur l'autre; et, ayant attaché la dame à son corps avec une ceinture, ils gagnèrent à la hâte la grande place, où Alphonaponor ayant ordonné aux éléphans de retourner dans leur pays, ils prirent leur vol, aux yeux de nombre d'individus que la curiosité avait arrachés à la mollesse, et qui étaient accourus au bruit qui s'était fait dans la rue….
Les éléphans s'élevèrent avec majesté, et d'abord doucement; il fallait habituer Éléonore qui tremblait, de tous ses membres, derrière Alphonaponor. Lorsqu'elle fut à un quart de lieue de la terre, elle se montra plus hardie; et le lunian lui dit: «il n'y a que le premier pas qui coûte dans la carrière de l'audace.» Alors les deux animaux, à la voix de leur maître, pressèrent leur course. Paris ne leur parut bientôt que comme un point sur ce globe. Alphonaponor le fit remarquer à Eléonore, et lui dit: «Voilà à quoi se réduit la grandeur! Cette ville ne vous paraît qu'un grain de sable; bientôt la terre entière vous semblera de même. Vous jugerez alors que, malgré son orgueil, l'homme de toutes les planetes est rangé dans la classe des infiniment petits; et qu'il n'est rien d'essentiellement grand que l'immensité de celui qui l'a créé….» Paris disparut: la terre ne s'offrit bientôt plus à leur vue; et ils nagèrent dans l'espace sans bornes de l'éther.[9]
Notes:
[1] Nous ne connaissons point le motif qui fit regarder la Seine comme un ruisseau par le voyageur. Il est probable que cette rivière serait un fleuve dans sa planete, qui, ayant moins de surface, et par conséquent des montagnes moins hautes, doit présenter des émanations d'eau moins fortes que chez nous. Peut-être qu'il découvrit des fleuves plus considérables dans notre pays, et qu'il jugea que l'harmonie et l'utilité publique voudraient que la capitale fût située sur l'un d'eux.
[2] La découverte de l'abbé de l'Epée, démontre que l'art des signes peut être aussi utile à la société que la faculté de la parole.
[3] Le voyageur a raison. Mathusalem, vivant 960 ans, d'après la bible, appuye son assertion d'une manière irrévocable, et rend très-vraisemblable la longue existence des habitons de la Lune.
[4] Ce qu'on vit à Paris lors de l'arrivée des ambassadeurs Turcs, tant Méhémèd-Effendi, qu'Esseid-Effendi, prouve la vraisemblance morale de ce qu'on retrace ici.
[5] Cet embrassement n'est pas une puérilité: on embrasse tous les jours un cheval, qui n'a pas la centième partie de l'intelligence de l'éléphant. D'ailleurs, l'homme de la nature est si différent de l'homme de société, que ce qui est un acte noble pour l'un, est une niaiserie pour l'autre. Nous ne pourrons porter un jugement, que lorsque nous serons assurés que nous analisons bien les droits et le voeu de la nature, ainsi que les sentimens; et lorsque nous serons entièrement dignes d'être nommés sensibles.
[6] La terre est si éloignée de fournir aux besoins de ses habitans, qu'il se trouve des portions de peuples, même en Europe, qui goûtent à peine le pain. Quant aux habitans des autres continens, la majorité ne connaît point ce qui constitue essentiellement la nourriture de l'homme, tel que le bled, le riz, etc., et ne vit que de fruits.
[7] La Chine, où l'art de l'agriculture a su fertiliser jusqu'au sommet des monts les plus arides.
[8] _Les voyageurs répondront à Marouban que les Russes boivent du Wodki, qui est plus fort que le vin, puisque c'est une eau-de-vie de grain, mais je leur répliquerai que cette boisson n'est connue généralement que dans les villes, et sur les grandes routes de l'empire. S'il s'en trouve dans les grands villages de l'intérieur, les habitans en boivent rarement; ainsi la très-grande majorité du peuple russe ne fait point usage de cette boisson. Je dirai encore, pour appuyer l'assertion du grec, et ce qui ne peut être contredit, que le peuple des campagnes, qui n'en fait point usage, est plus fort que celui des villes qui en boit._
[9] _Je pressens qu'on voudra que je sois vraisemblable jusques dans le voyage de la terre à la Lune; et que les physiciens m'observeront, qu'Éléonore ne pourra supporter l'effet de la raréfaction de l'air lorsqu'elle arrivera aux bornes de notre atmosphère.
Ne me rebattant point sur les raisons que j'ai énoncées, je dirai aux physiciens; que le doute existant, la vraisemblance existe; car elle se place entre le doute et la vérité. Les courses des aërostats dans l'atmosphère, les observations sur les Cordillières, etc., ne suffisent point pour anéantir ce doute et prouver tout ce qu'on a dit sur la raréfaction. Ne savons-nous pas combien il y a_ de distance d'un simple éclaircissement à la conviction? N'avons-nous pas droit de douter, même, de l'authenticité du système de Newton, malgré sa vraisemblance probable, en égard aux autres systèmes? Physiciens, littérateurs, philosophes, soyez très-réservés avant d'en venir à l'affirmation. La chute du système d'Aristote, proclamé et reconnu, comme immuable, par vingt siècles, ne démontre-telle pas que, non-seulement les savans mais l'univers entier peuvent s'égarer; et que ce qui tient à l'art ou aux lumières, ne peut avoir une existence invariable, que lorsqu'il y a démonstration mathématique; c'est-à-dire, lorsque l'objet est rendu sensible, soit par les sens, soit par le jugement, et l'évidence du raisonnement._