LIVRE QUATRIÈME (continued 2)
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Rancé avait raison, il n’avait pas mis le feu à Port-Royal ; quant à la convenance de ses prévisions, c’était une convenance que se donnent facilement les hommes accoutumés à se servir de la plume. Pour ce qui est du grand Arnauld dont on ne lit plus les ouvrages, les dernières années de sa vie avaient affaibli le sérieux qui lui servait de bouclier. Caché à l’hôtel de Longueville, déguisé sous un habit gris, l’épée au côté, affublé d’une grande perruque, le vieux janséniste était nourri dans une chambre haute par l’aventurière de la Fronde. Il commettait mille imprudences. Madame de Longueville disait qu’elle aurait mieux aimé confier ses secrets à un libertin. Il ne voulait point de paix ; il avait, disait-il, pour se reposer l’éternité tout entière. Lorsqu’on jouit d’une imposante renommée, il faut éviter les travestissements peu dignes.
Au surplus les vertus de Rancé ôtaient la force à tous ses ennemis. Le P. Quesnel même, désavouant la lettre haute qu’il avait écrite à l’abbé de la Trappe, disait : « Ce n’est pas seulement parce qu’il y a plus de trente ans que je fais profession de l’honorer, mais plus encore parce qu’on doit du respect à l’esprit de Dieu qui règne dans ses serviteurs, de ne les pas contrister, de ne pas nuire à ces hommes en diminuant la réputation des ouvriers qu’il a daigné employer ; je puis bien ne pas convenir de leur sentiment ni approuver toutes leurs démarches, mais je ne me dois jamais dispenser de les traiter avec respect. »
Les tracasseries continuaient contre Rancé auprès et au loin, et il disait : Ego sum vermis et non homo. On voit des couplets contre lui dans le Recueil de chansons[18].
Un témoin, ami de Rancé, le P. Le Nain, nous décrit ainsi ses travaux et les inquiétudes de son monastère :
« Qui l’aurait pu croire, dit-il, si on ne l’avait vu de ses yeux ! cet homme, qui semblait ne vivre que de souffrances et de peines, comme s’il eût eu un corps de diamant et tout à fait insensible, ou plutôt s’il eût été un pur esprit, était toujours dans l’action du matin jusqu’au soir ; il écrit, il dicte des lettres, il compose ses ouvrages, il étudie ; il écoute ses religieux, répond à toutes leurs difficultés ; il conduit quatre-vingts personnes qui composent sa communauté, tant novices que profès ; il ordonne tout ce qui les regarde, soit pour leur intérieur, soit pour leurs besoins extérieurs. Tantôt il va à l’infirmerie, de l’infirmerie aux hôtes, des hôtes au cloître, et du cloître vers ses frères ; tantôt il visite les cellules pour voir si chacun s’occupe, tantôt il descend au chœur pour examiner avec quelle piété on y célèbre les divins offices, et tantôt il retourne à sa chambre, où quelque frère l’attend ; mais souvent il y retourne tellement fatigué qu’il ne peut plus se soutenir sur ses pieds, et à peine y est-il un moment qu’une visite d’hôte l’oblige d’en sortir ; il ne discontinue pas même ses occupations dans le temps destiné au repos. On le voit, entre les Matines et Prime, faire un tour dans le monastère, ou aller à la cour des frères convers, ou parcourir le dortoir pour voir si chacun est couché ; car il disait que ce n’était pas une moindre faute contre la règle de ne se pas retirer pour se reposer sitôt que la retraite est sonnée, que de ne se pas lever aussitôt qu’on entend la cloche du réveil. »
A ces fatigues du corps Rancé joignait celles de l’esprit, ressentant dans son âme toutes les peines et toutes les tentations de ses enfants, leurs faiblesses et leurs misères ; et, comme un autre saint Paul, se faisant tout à tous, il les portait dans ses entrailles ; il était triste avec ceux qui l’étaient, malade avec les malades, se chargeant par le pur effet de sa charité, de tous leurs maux corporels et spirituels.
Ses amis lui représentaient qu’il prenait trop de peine pour un monastère qui ne subsisterait pas ; il répondait : « La Trappe aura la durée qu’elle doit avoir selon les déterminations éternelles. Si l’on s’était conduit dans les âges supérieurs par cette considération qu’il n’y a rien qui ne change, on se serait tenu dans l’inaction, le champ de Jésus-Christ serait un désert stérile privé de tous ces grands ouvrages qui en font l’ornement et la beauté. Dieu se moque de la diligence des hommes qui prennent tant de peine pour conserver leur vie à la veille de leur mort. »
Le serviteur de Dieu fut exposé aux épreuves dont les histoires de ces temps nous parlent ; histoires qu’on retrouve dans tous les monastères et que Rancé avait souvent rappelées dans les Vies particulières de quelques-uns de ses religieux. Un jeune possédé avait déclaré que des légions de démons assiégeaient la Trappe. On croyait qu’il n’y avait point de solitude vide ; on habitait au milieu d’un monde d’esprits ; mais ces esprits avaient leur domicile dans les cloîtres : le merveilleux achevait d’agrandir la poésie. Rancé oyait des bruits aigres et perçants ; ses moines lui racontaient qu’ils éprouvaient, la nuit, les secousses d’une force étrangère. On entendait dans les dortoirs des tintamarres affreux, comme des personnes qui se battaient ; on frappait aux portes des cellules, ou bien il semblait qu’un homme marchât seul à grands pas ; une main de fer passait et repassait sur le chevet des lits.
Faut-il attribuer ces effets aux tempêtes de la nuit dans les désolations de la Trappe, ou aux illusions de l’astrologie que dom Le Nain reprochait à Rancé ? Étaient-ce des gestes de cette femme que le Père de la Trappe avait vue à Véretz au milieu des flammes, ou enfin était-ce le ressac des flots du temps contre le rivage de l’éternité ? Rancé se préparait à exorciser la maison ; mais vers la fin de l’année 1683 les bruits cessèrent.
Les soucis intérieurs de la communauté n’empêchaient nullement Rancé de s’occuper de ce qui se passait au dehors ; il prit une grande part à la mort de la princesse palatine, arrivée au mois de juillet 1684. Anne de Gonzague de Clèves avait plusieurs fois consulté Rancé sur des difficultés de conscience ; son nom rappelait un charmant ouvrage de madame de La Fayette, et c’est sur Anne de Gonzague que Bossuet a composé une de ses plus belles Oraisons funèbres. Après s’être plongée dans les idées du siècle, idées qui s’éloignaient du temps où elle vivait, la princesse palatine avait commencé par les idées cartésiennes ; de là elle avait passé à ne plus rien croire, et ayant achevé le tour du cadran, elle avait remonté elle-même vers la religion comme plusieurs esprits-forts ou libertins de cette époque. Dans son séjour en France elle avait vu la Fronde, qui, selon Bossuet, était un travail de la France prêt à enfanter le règne miraculeux de Louis.
« Et qu’avaient-ils vu, s’écrie le grand orateur, rappelant la philosophie de la princesse palatine, qu’avaient-ils vu ces rares génies plus que les autres ? Ils n’ont rien vu, ils n’entendent rien, ils n’ont pas même de quoi établir le néant auquel ils aspirent après cette vie. »
Bossuet conte ce que la princesse palatine raconta elle-même au saint abbé. « Une nuit, dit-elle, que je croyais marcher seule dans une forêt, je rencontrai un aveugle dans une petite loge ; je lui demandai s’il était aveugle de naissance, ou s’il l’était devenu par accident. Il me répondit qu’il était né aveugle. Vous ne savez donc pas, lui dis-je, ce que c’est que la lumière, qui est si belle et si agréable ? Non, me répondit-il, cependant je ne laisse pas de croire que c’est quelque chose de très-beau. Alors il me semblait que cet aveugle changea tout à coup de voix, et me parlant avec autorité, me dit : Cela doit vous apprendre qu’il y a des choses excellentes, quoiqu’on ne les puisse comprendre. »
Bossuet, dans son Oraison funèbre, parle de son ami Rancé : « Un saint abbé dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle, ravi d’une conversion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre princesse, lui ordonna de l’écrire pour l’édification de l’Église ; elle commence ce récit en confessant son erreur : Vous, Seigneur, dont la bonté infinie n’a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer leurs péchés que la grâce de les reconnaître, recevez l’humble confession de votre servante. »
Anne de Gonzague était une de ces mortelles dont la beauté avait rodé dans les bois de la Trappe. Elle se mêla, dit madame de Motteville, à presque tout ce qui se fit alors, elle soutint le cardinal de Mazarin, qui n’en fut pas fort reconnaissant. On a une lettre d’elle, insérée parmi les lettres de Bussy-Rabutin. Malheureusement on n’a pas les autres lettres qu’elle écrivit à la maréchale de Guébriant, ni le traité sur l’Art de juger la vérité des sentiments. Les dames philosophes de ce temps, qui déclinèrent peu à peu vers le matérialisme, commencèrent par être cartésiennes et s’en allaient à Dieu, les pensées inclinées vers la raison, au lieu de les lui remettre comme des fleurs. Anne de Gonzague n’était pas insensible à l’argent ; elle avait reçu des sommes assez considérables pour faire réussir des mariages qui n’eurent pas lieu. Elle ne rendit point ces sommes, ou présenta des comptes qui les absorbaient.
Après sa mort, la princesse palatine fut enterrée au Val-de-Grâce, à côté de Bénédicte, sa sœur. Elle avait fait de ses propres mains un grand tableau de saint Bernard pour le fond d’un autel consacré à la Trappe. Quand on exhuma les morts, les déterreurs insultèrent ces dépouilles, comme on jette au vent des feuilles de roses séchées.
Rancé, au milieu de toutes ces tribulations, n’avait d’autre refuge que la patience chrétienne. On écrivit contre lui, on prêcha même contre lui ; on attaqua sa doctrine et sa conduite ; on s’efforça de le faire passer pour un hérétique ou pour un fanatique ; on publia qu’il tenait dans son monastère des assemblées contre la religion et contre l’État. La Trappe fut au moment d’être détruite comme Port-Royal : Rancé, au milieu de toutes ses afflictions d’esprit, fut livré à des infirmités qui ne lui permettaient aucun repos ; il fut maltraité de ceux-là même auxquels il avait fait le plus de bien. Quand on le pressait de manger, il disait aux frères convers : « Vous serez cause que je mourrai dans l’impénitence finale. » Apercevant un de ses religieux qui souvent lui avait fait la même prière, il dit en souriant : « Voilà mon persécuteur. » Arrivé à ce comble de douleur qu’il avait tant désiré pour ressembler à Jésus-Christ son maître, on lui proposait de le guérir par le secours des médecins : « Je suis, répondit-il, entre les mains de Dieu ; c’est lui qui donne la vie, c’est lui qui l’ôte : il saura bien me guérir si sa volonté est que je vive. Mais pourquoi bon me guérir ? A quoi suis-je bon ? Que faisais-je en ce monde, qu’offenser Dieu ? » Quand il y avait quelque relâche à ses souffrances et qu’on le félicitait, il disait : « De quoi me félicitez-vous ? De ce que je suis retenu en prison, de ce que, mes liens étant près de se rompre, on m’a chargé de nouveaux fers ? »
Rancé brûla une quantité de lettres remplies de témoignages d’admiration ; il en conserva d’autres en marge desquelles étaient écrits de sa main ces deux mots : Lettres à garder. C’étaient des lettres diffamatoires contre lui. Était-ce humilité ou orgueil ? Le Père de Monty était venu le voir, et le força d’appeler un médecin. « Il faut s’écrier comme Job, disait-il : Que celui qui a commencé achève de me réduire en poussière. » On le conjurait de quitter pour quelque temps l’air de sa retraite. « J’ai dit en entrant ici, répondait-il : Hæc requies mea. »
A ceux qui lui objectaient le peu de certitude de la durée de la Trappe, il répondait : « Elle durera ce qu’elle doit durer. Si, dans les âges supérieurs, on s’était conduit par cette considération qu’il n’y a rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd’hui le champ de Jésus-Christ ? »
Au mois d’octobre 1695, Rancé envoya sa démission au roi : on remarqua ces mots touchants dans sa lettre : « Sire, comme je me sens pressé d’exécuter le dessein que Dieu m’inspire depuis long-temps de passer ma vie dans une retraite austère, et de me préparer à la mort ; que ma santé, qui diminue tous les jours, me met dans l’impuissance de donner toute l’application que je dois à la conduite de mes frères, m’avertit que mes derniers moments ne peuvent être éloignés, j’ai cru que le premier pas que je devais faire était de quitter la charge de cette abbaye, que je tiens de votre bonté royale, en vous envoyant, comme je fais, la démission pure et simple. »
Louis XIV reçut cette démission des mains de M. de Paris ; il dit à l’archevêque : « Renvoyez à la Trappe le frère porteur de la lettre ; que M. l’abbé examine la chose devant Dieu, et qu’il me dise sincèrement ce qu’il croit être le mieux. » L’archevêque de Paris manda à Rancé : « Je vous félicite de tout mon cœur de tous les engagements qui ont accompagné la grâce que le roi vous a faite dans cette dernière rencontre ; j’y ai pris toute la part imaginable comme le plus passionné et le plus fidèle de vos serviteurs. » Le roi nomma pour remplacer Rancé dom Zozime, prieur de ladite abbaye et ami de Rancé. Les bulles étant arrivées de Rome, le 19 septembre de l’année 1696, le nouvel abbé fut installé le 28 du même mois. L’ancien abbé, pouvant à peine se soutenir, se prosterna aux pieds du nouvel abbé, et lui dit : « Mon Père, je viens vous promettre l’obéissance que je vous dois en qualité de mon supérieur, et vous prier de me traiter comme le dernier de vos religieux. » L’abbé Zozime tomba à genoux et lui répondit : « Et moi, mon Père, je vous renouvelle l’obéissance que je vous ai vouée dès mon entrée dans cette sainte maison. » Majestueuse abnégation, et qui donnait une proportion inconnue à la nature humaine. Ce n’était point deux hommes à genoux l’un devant l’autre, c’étaient deux saints appartenant à ces visions que l’on entrevoit dans les enfoncements du ciel.
Rancé, devenu simple religieux, continua d’édifier par ses exemples le monastère qu’il avait rendu saint par ses ordres. A Rancé abattu et par conséquent plus puissant, Bossuet continua de s’adresser pour le soulagement spirituel de ses amis : « Je vous recommande, lui écrivait-il, trois de mes principaux amis, et qui m’étaient le plus étroitement unis depuis plusieurs années, que Dieu m’a ôtés dans quinze jours par des accidents divers. Le plus surprenant est celui qui a emporté l’abbé de Saint-Luc, qu’un cheval a jeté par terre si rudement qu’il en est mort une heure après, à trente-quatre ans. »
Dom Zozime disparut vite. « Un carme déchaussé s’était jeté à la Trappe depuis plusieurs années ; il s’appelait dom Gervaise : ses talents, sa piété séduisirent M. de la Trappe, et le témoignage de M. de Meaux acheva de le déterminer. Le nouvel abbé, continue Saint-Simon, ne tarda pas à se faire mieux connaître après qu’il eut eu ses bulles ; il se crut un personnage, chercha à se faire un nom, à paraître et à n’être pas inférieur au grand homme auquel il devait sa place et à qui il succédait. Au lieu de le consulter, il en devint jaloux, chercha à lui ôter la confiance des religieux, et, n’en pouvant venir à bout, à l’en tenir séparé. Il arriva que dom Gervaise tomba dans une faute : l’abbé de la Trappe, épouvanté, le fit chercher partout, et craignit qu’il ne fût allé se jeter dans les étangs. On le trouva caché sous les voûtes de l’église et baigné de larmes : il offrit sa démission. M. de la Trappe, qui jusqu’alors ne l’avait point voulu accepter, l’accepta. Bientôt dom Gervaise voulut retirer sa démission ; il alla parler à Fontainebleau au P. Lachaise, se prévalant d’un certificat que lui avait donné l’ancien abbé et disant que l’esprit de M. de la Trappe était tout à fait affaibli, qu’il avait auprès de lui un secrétaire extrêmement janséniste. Le P. Lachaise eut peur, il changea d’opinion sur l’ancien solitaire. »
Saint-Simon vit M. de Chartres ; M. de Chartres en écrivit à madame de Maintenon. Frère Chauvier, envoyé à la Trappe, assura qu’il avait trouvé tout entier l’esprit de l’ancien abbé. La démission de dom Gervaise fut maintenue ; pendant ce temps-là dom Gervaise écrivait en chiffres à une religieuse qu’il avait aimée. « C’était un tissu de tout ce qui peut s’imaginer d’ordures et les plus grossières, » dit Saint-Simon.
Voilà de ces passages qui détruisent l’autorité de la vérité dans les Mémoires de Saint-Simon. Imaginer qu’un religieux de la Trappe ose écrire de pareilles choses à une religieuse même en chiffres, est une telle absurdité qu’on ne saurait le croire. S’il y a quelque chose de vrai dans toutes ces ribauderies, il serait plus simple d’imaginer que le déchiffreur a voulu s’amuser et amuser ses maîtres. Tous les autres écrivains du temps parlent de dom Gervaise comme d’un homme d’imagination, qui mérita peut-être la sévérité de Louis XIV, mais aucun ne raconte de lui ce qu’en dit Saint-Simon. L’amitié a ses excès et dans ce temps la parole ne ménageait ni ses pensées ni ses expressions.
Le roi, avançant à travers ces démêlés, nomma à l’abbaye de la Trappe dom Jacques de Lacour, après avoir envoyé le P. de Lachaise prendre des informations auprès de Rancé. Louis XIV descendait à ces détails de la société d’alors, comme Bonaparte entra dans les menues choses de la société d’aujourd’hui ; mais il y avait cela de grand dans la société passée, qu’elle s’appuyait à l’autel.
Le quiétisme était né dans l’année 1694, et il continua dans sa force jusqu’à l’année 1697. « Ce monde, dit Bossuet, semblait vouloir enfanter quelque étrange nouveauté : il faut aimer, disait ce monde, comme s’il était sans rédemption et sans Christ. »
Le nom de madame Guyon se trouvait mêlé à la controverse. Née à Montargis, elle avait pu voir en naissant le tombeau de Jean l’aveugle, tué à la bataille de Crécy. Restée veuve à l’âge de vingt-deux ans, elle parut à Paris en 1680. Ce fut pendant ces voyages en province qu’elle se tourna vers les idées mystiques, et qu’elle composa Le Moyen court. Arrivée à Paris, l’archevêque l’enferma dans le couvent de la Visitation au faubourg Saint-Antoine. Madame de Maintenon, qui se mêlait alors de questions religieuses, avait vu Madame Guyon, et la fit rendre à la liberté : celle-ci rencontra à Saint-Cyr Fénelon, et il dériva au quiétisme, renouvellement de l’hérésie des gnostiques. Madame Guyon a laissé des cantiques spirituels et un écrit intitulé Des Torrents : ils l’emportèrent. Bientôt s’ouvrirent à Issy sur le quiétisme des conférences entre Bossuet et Fénelon ; l’abbé de Rancé fut nommé juge, mais il n’y vint point. Placée à Vaugirard dans une maison sous la direction de M. de Lachétardie, curé de Saint-Sulpice, Madame Guyon donna une déclaration signée par Fénelon et par M. Tronson, à la fin de janvier 1697. Les Maximes des Saints parurent la même année.
Bossuet, à propos des Maximes, disait : « Qui lui conteste (à Fénelon) de l’esprit ? Il en a jusqu’à faire peur. » Les Maximes des Saints furent condamnées à Rome, et Fénelon, avec plus d’habileté que d’humilité, désavoua en chaire son ouvrage. Leibniz, parlant du livre de M. de Cambrai, attribue à l’abbé de la Trappe une lettre très-solide dans laquelle il attaquait les faux mystiques. « Ils s’imaginent, disait Leibniz, qu’une fois uni à Dieu par un acte de foi pure et de pur amour, on y demeure uni tant qu’on ne révoque pas formellement cette union. » J’ai remarqué dans ces lettres de Rancé, écrites à l’abbé Nicaise à propos de ces derniers débats religieux, ce trait sur Cromwell : « Nous voyons un homme vivant jouer le personnage de la mort, et d’une faux invisible renverser un trône. »
Le quiétisme fit plus de ravages en Italie qu’en France. On disait que Rancé pouvait seul répondre au livre des Maximes des Saints. L’abbé de la Trappe en écrivit à Bossuet, qui fit courir sa lettre pour s’appuyer d’une si grande autorité : « Le livre de M. de Cambrai, mandait Rancé en 1697, m’est tombé entre les mains ; je n’ai pu comprendre qu’un homme de sa sorte fût capable de se laisser aller à des imaginations si contraires à ce que l’Évangile nous enseigne. » « Il n’y a rien, écrivait-il en même temps à l’abbé Nicaise, qui me fasse plus d’horreur que les extravagances et les dogmes impies que l’on attribue aux quiétistes. Dieu veuille que l’on en arrête le cours, que le mal qu’ils ont commencé de faire dans les lieux où ils se sont introduits ne passe pas plus loin ! »
Le 3 octobre 1688, Rancé disait : « Les hommes ne se lasseront-ils jamais de parler de moi ? Ce serait une chose bien douce d’être tellement dans l’oubli que l’on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis », cris de tendresse qui rarement échappent à l’âme fermée de Rancé.
« On sait ce que vous avez écrit contre le monstrueux système du quiétisme, dit Rancé dans une lettre à Bossuet ; car tout ce que vous écrivez, monseigneur, sont des décisions. Si les chimères de ces fanatiques avaient lieu, il faudrait fermer les livres des divines Écritures, comme si elles ne nous étaient d’aucune utilité. » Ces lettres de Rancé furent mal reçues ; Fénelon avait de nombreux partisans. « Ce prélat, dit Saint-Simon, était un grand homme, maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l’aurait vue qu’une fois. Elle rassemblait tout, et les contrastes ne s’y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté ; elle sentait également le docteur, l’évêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c’était la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort pour cesser de le regarder. »
Un homme qui exerçait un empire aussi puissant sur la société devait avoir des fanatiques. Il a fallu que la révolution vînt nous éclairer, pour que nous comprissions cette expression de chimérique, que Louis XIV appliquait à Fénelon.
Le duc de Nevers, Mancini, petit Italien devenu grand seigneur français par la vertu des richesses du duc de Mazarin, accusa Rancé, à propos de la querelle du quiétisme, de vouloir faire du bruit par vanité.
Au reste, il y avait quelque excuse dans ces emportements du duc de Nevers : comment aurait-il pu s’empêcher de croire aux regrets de Rancé ? Il avait vu Mazarin dans sa robe de chambre de camelot fourrée de petit-gris, un bonnet de nuit sur la tête, traîner ses pantoufles dans sa galerie, regarder en passant ses tableaux et dire : « Il faut quitter tout cela. »
Le quiétisme semblait dériver du molinisme. Rancé s’en était aperçu. Il connaissait, disait-il, une ville tout entière où s’étaient passées des choses effroyables introduites par un saint du caractère de Molinos.
La condamnation du saint-siége contre les Maximes des Saints fut publiée par des huissiers en 1699 en latin et en français ; elle prohibe ces Maximes : « Dans l’état de la sainte indifférence, l’âme n’a plus de désirs volontaires et délibérés dans son intérêt ; dans l’état de la sainte indifférence, on ne veut rien pour soi, on veut tout pour Dieu. La partie inférieure de Jésus-Christ sur la croix ne communiquait pas à la supérieure son trouble involontaire. Les saints mystiques ont exclu de l’état des âmes transformées les pratiques de la vertu. » Ainsi passent les siècles dans cette condamnation d’un évêque ; elle est signée du cardinal Albano et publiée à la tête du champ de Flore.
La société que Rancé avait quittée lui en voulait de sa pénitence. Une princesse malicieuse appliquait à l’abbé ces paroles de l’Évangile : Vae nutrientibus ! Malheur à ceux qui ont des enfants à nourrir ! par allusion aux moines de la Trappe.
Saint-Simon, qui n’aimait pas Fénelon et qui se disait chaud partisan de Rancé, eut une querelle avec Charost. Charost disait que M. de la Trappe était le patriarche de Saint-Simon, devant qui tout autre n’était rien. Saint-Simon répondit que M. de Cambrai avait été repris de justice, et qu’il y avait long-temps qu’il avait été condamné à Rome. « A ce mot, dit Saint-Simon, voilà Charost qui chancelle, qui veut répondre et qui balbutie ; la gorge s’enfle, les yeux lui sortent de la tête et la langue de la bouche ; madame de Nogaret s’écrie ; madame de Chastenet saute à sa cravate qu’elle lui défait et le col de sa chemise : madame de Saint-Simon court à un pot d’eau, lui en jette, tâche de l’asseoir et de lui en faire avaler. J’y gagnai que Charost ne se commit plus à quoi que ce soit sur M. de la Trappe. »
Le monde accourait à la Trappe, la cour pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou pour l’admirer, les savants pour causer avec le savant ; les prêtres pour s’instruire aux leçons de la pénitence. Jean-Baptiste Thiers fut du nombre des pèlerins ; il se moquait de tout, même lorsqu’il était sérieux. L’abstinence des Trappistes et leur vie muette ne lui convenaient guère ; mais il y trouvait du nouveau, et la nouveauté l’alléchait : il écrivit l’Apologie de l’abbé de la Trappe. Rancé s’y opposait assez, quoiqu’il fût bien aise d’avoir un défenseur de l’esprit et du savoir de Thiers. Cette apologie fut supprimée par l’autorité. Rancé écrivait à l’abbé Nicaise, en 1694 : « Il est arrivé une aventure au pauvre M. Thiers ; je lui avais écrit avec beaucoup d’instance pour le prier de supprimer ma défense. Le pauvre homme, qui est plein d’amitié et de zèle pour tout ce qui me regarde, ne put se laisser persuader à ce que je lui demandais. On a découvert que son livre s’imprimait à Lyon ; et on a enlevé tous les exemplaires par ordre de M. le chancelier. Vous jugez bien de la peine qu’en a eue l’auteur. Il ne se peut pas que je ne la ressente vivement, y étant obligé par justice et à titre de reconnaissance. »
Le pauvre homme riait.
Dans l’Apologie de l’abbé de la Trappe, Thiers tombe sur le Père Sainte-Marthe ; il se gaudissait de lui comme ayant dit que madame de Maintenon lui faisait l’honneur de le regarder comme son parent. L’apologie est écrite avec vivacité. L’apologiste cite des vers ridicules contre Rancé, écrits, dit-il, par le premier des poètes bénédictins. Thiers, se justifiant lui-même, assure qu’on serait moins acharné contre lui s’il ne s’était élevé contre les archidiacres, dans son livre de l’Étole, dans son traité de la Dépouille des Curés et dans son Factum contre le chapitre de Chartres. Il finit son apologie, trop longue puisqu’elle est composée de 511 pages, pour la défense de Rancé, par ces mots : « En voilà assez, mon révérend père Sainte-Marthe, pour vous faire rentrer en vous-même, et vous retirer de la bonne opinion que vous avez de votre petite personne. »
Thiers était curé de Champron. Dans une foule de pamphlets français et latins contre le chapitre de Chartres, Thiers avait attaqué le grand archidiacre de ce chapitre. Robert prétendait qu’un curé ne pouvait porter l’étole devant lui ; Thiers écrivit la Sauce Robert et la Sauce Robert justifiée. Le chapitre de Chartres obtint un décret d’arrestation contre le curé. Thiers donna à boire aux archers ; et ayant secrètement fait ferrer son cheval à glace, il leur échappa en passant sur un étang gelé : il se réfugia dans le diocèse du Mans. L’évêque, de Tressan, nomma Thiers curé de Vibraye ; et c’est là que le curé fugitif et renouvelé écrivit l’Histoire des Perruques. Thiers se montra aussi savant, aussi joyeux que le curé de Meudon, abstracteur de la vie inimitable du grand Gargantua. Son choix eût été bientôt fait, si on eût proposé à Thiers d’être Rabelais ou roi de France. C’étaient là les petites pièces qui se jouaient à la suite du grand drame de la Trappe.
Une demoiselle Rose était venue à la Trappe. Thiers avait été chargé d’examiner cette demoiselle ; il lui demanda « si elle était mariée », elle répondit « qu’elle ne s’en souvenait pas ».
« C’était une vieille Gasconne, dit Saint-Simon, ou plutôt du Languedoc, qui avait le parler à l’excès, carrée, entre deux tailles, fort maigre, le visage jaune, extrêmement laid, des yeux très-vifs, une physionomie ardente, mais qu’elle savait adoucir ; vive, éloquente, savante, avec un air prophétique qui imposait. Elle dormait peu et sur la dure, ne mangeait presque rien, assez mal vêtue, pauvre et qui ne se laissait voir qu’avec mystère. Cette créature a toujours été une énigme ; car il est vrai qu’elle était désintéressée, qu’elle a fait de grandes et surprenantes conversions, qui ont tenu. »
Six semaines durant, M. de la Trappe se défendit de voir Mlle Rose. Elle partit comme elle était venue.
La Bruyère fait ainsi le portrait d’un autre homme qui fréquentait la Trappe :
« Concevez, dit La Bruyère, un homme facile et doux, complaisant, traitable, et tout d’un coup violent, colère, fougueux, capricieux : imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant en cheveux gris ; mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j’ose dire sans qu’il y prenne part et comme à son insu, quelle verve ! quelle élévation ! quelles images ! quelle latinité ! Parlez-vous d’une même personne ? me direz-vous. Oui, du même, de Théodas et de lui seul. Il crie, il s’agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate ; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit ; disons-le sans figure, il parle comme un fou et pense comme un homme sage, il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables ; on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu’ajouterai-je davantage ? Il dit et il fait mieux qu’il ne sait : ce sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point, qui ne dépendent point l’une de l’autre, qui ont chacune leur tour ou leurs fonctions toutes séparées. Il manquerait un trait à cette peinture si surprenante, si j’oubliais de dire qu’il est tout à la fois avide et insatiable de louanges, près de se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile. »
Santeuil, dont La Bruyère trace ainsi le portrait, allait à la Trappe et s’asseyait au chœur parmi les moines comme un petit sapajou. « J’ai vu, dit Rancé à l’abbé Nicaise, les hymnes de M. de Santeuil pour le jour de Saint-Bernard ; elles valent beaucoup mieux que les anciennes. Il y en a pourtant de ces anciennes qui, pour n’être pas si polies, ne laissent pas d’imprimer du respect et de la révérence.
Santeuil, allant à Dijon avec le prince de Condé, fut attaqué du mal dont il mourut. « Je loue Dieu de la patience qu’il a donnée à M. de Santeuil dans un mal aussi douloureux que celui dont il a été attaqué. Tout ce qui part de sa plume a un caractère qui frappe et qui plaît tout ensemble ; je ne doute point qu’il ne se fasse remarquer dans ses derniers vers, qui peuvent être considérés comme une production de sa douleur. » Ce moine de Saint-Victor mourut à Dijon le 5 août 1697, à deux heures après minuit. Au même moment Ménage, qui ne le croyait pas si malade, s’amusait à faire des vers sur sa mort pour les lui montrer et le faire rire. Ayant fait un voyage à Cîteaux, Santeuil y cherchait la Mollesse du Lutrin : « Elle y logeait autrefois, lui dit un moine, aujourd’hui c’est la folie. »
Il ne manquait plus qu’un roi à la Trappe : il y vint ; il avait porté trois couronnes. Jacques II, chassé de son trône, avait débarqué sur les côtes de France, menant son fils naturel : personne ne fut frappé de cette confusion de mœurs ; Louis XIV donnait l’exemple. Les enfants illégitimes étaient alors fort considérés, excepté du prince d’Orange ; on lui voulait faire épouser mademoiselle de Conti (mademoiselle de Blois), fille de madame de La Vallière, il répondit : « Les princes d’Orange ne sont pas accoutumés à épouser des bâtardes. »
En voyant Jacques II, on ne songea qu’à la générosité du roi sur le trône, et au malheur du roi détrôné. De retour de son expédition d’Irlande, Jacques se vint consoler à la Trappe. Le canon qui l’avait chassé à la Boyne le repoussa parmi les morts. Il y arriva le 21 novembre 1690. Les lieux communs sur le néant des grandeurs ne manquèrent pas aux banalités de l’éloquence : il y eut pourtant cela de vrai à l’adresse de Jacques, que sa piété était sincère. Rancé le conduisit à l’église. Le prince assista à ces complies si religieusement et si tristement chantées. Il partagea le repas commun et demanda à l’abbé ce qui se passait dans la solitude. Le lendemain il communia, puis il parcourut entre deux étangs une chaussée où se promenait Bossuet avec Rancé. Jacques était un de ces oiseaux de mer que la tempête avait jetés dans l’intérieur des terres. Il alla avec plusieurs gentilshommes de son ancienne cour visiter un solitaire jadis soldat de Louis XIV et qui s’était retiré dans les bois de la Trappe. « A quelle heure entendez-vous la messe ? dit le roi. — A trois heures et demie du matin, répondit l’ermite. — Comment pouvez-vous faire, dit lord Dumbarton, dans les temps de pluie et de neige où l’on ne peut distinguer les sentiers ? — Je rougirais, répondit le soldat, de compter pour quelque chose des peines légères qui se rencontrent dans le service que je tâche de rendre à mon Dieu, après que j’ai méprisé celles qui se pouvaient rencontrer dans le service que je rendais à mon roi. — Vous avez bien raison, dit Jacques, on ne peut assez s’étonner qu’on fasse tant pour un roi de la terre et presque rien pour le roi du ciel. — Mais, répondit lord Dumbarton, ne vous ennuie-t-il point dans cette solitude ? — Je pense à l’éternité. — Votre état, ajouta le roi, prenant la parole, est plus heureux que celui des grands : vous mourrez de la mort des justes. » Puis il regarda le solitaire comme s’il eût envié son bonheur. Ensuite le saluant, il lui dit : « Adieu, monsieur ; priez pour moi, pour la reine et pour mon fils. » Le gentilhomme lui fit une profonde révérence, et le roi regagna l’abbaye en passant par des prés bas et humides. Ce sont là de belles histoires : Dieu, un roi détrôné, un soldat devenu ermite.
Jacques II assista à une grand’messe du jour à la Maison-Dieu. Il se leva à l’Évangile, tira son épée, et la tint élevée pendant tout le temps qu’on chantait l’Évangile. C’était un droit qu’avait accordé la cour de Rome à la cour de Londres, lorsque les rois d’Angleterre reçurent du saint-siége le titre de défenseurs de l’Église catholique. Henri VIII, qui a détruit l’Église catholique en Angleterre, avait obtenu ce titre quand il eut composé son ouvrage contre Luther. Que de ruines ! Jacques II, se disant roi à la Trappe, reprenait dans un désert des droits que ne reconnaissait plus l’Angleterre ! Mais nous, avons-nous remporté ces victoires dont nos misérables générations lisent les noms, comme des vérités qui les regardent, gravés aux parois de l’Arc de Triomphe ? Les générations se disent héritières des grandeurs qui les ont précédées ; les barbares méprisaient souverainement ces Romains qui prétendaient descendre des légions de l’empire, parce qu’ils traversaient les voies romaines que ces légions avaient construites et foulées.
La reine de la Grande-Bretagne vint à son tour visiter la solitude. L’aumônier de S. M. écrivit le 2 juin 1692, à Rancé : « Vous avez entièrement gagné le cœur de la reine par les saintes impressions que Dieu a faites, par votre ministère, sur le cœur du roi son époux ; car elle m’a fait l’honneur de me dire plus d’une fois qu’elle ne pouvait assez louer Dieu des grâces qu’il avait reçues à la Trappe. Il n’en fallait pas moins pour le soutenir dans les grandes et presque continuelles disgrâces qu’il a essuyées depuis si long-temps, et qui semblaient augmenter à un point de mettre toute sa vertu à l’épreuve. »
Le roi d’Angleterre revint une seconde fois à la Trappe avec le maréchal de Bellefonds, introducteur aux ruines ; il avait vu du rivage le combat de La Hogue. La Trappe méprisait le monde et contemplait des chutes d’empire qui justifiaient son mépris. On venait chercher dans cet abri des raisons d’aimer le désert.
« Le roi d’Angleterre, dit Rancé, soutint la perte de trois royaumes avec une constance comparable à tout ce que nous lisons de plus grand dans les histoires. Il parle de ses ennemis sans chaleur ; il garde une douceur dans toute sa conduite, qui ferait croire qu’il est dans le monde sans peine et sans affliction. La reine n’a point de sentiments qui ne soient conformes à ceux du roi son époux. Elle ne voit ce qu’on appelle les biens de ce monde que comme des lueurs qui ne font que passer et qui trompent ceux qui s’y arrêtent. »
Jacques II était un pauvre souverain ; mais Rancé prenait son point de vue du ciel : qu’un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son rachat vaut mieux que tous ces malheurs ; qu’une révolution renverse un État ou en change la face, vous croyez qu’il s’agit des destinées du monde ? Pas du tout : c’est un particulier, et peut-être le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver : tel est le prix d’une âme chrétienne. Si des États sont bouleversés, c’est, dit l’apôtre, afin que les élus éprouvés parviennent à la gloire. Tout est pour les prédestinés, tout est subordonné à leur consommation ; et quand leur nombre sera rempli, on verra de nouveaux cieux et une nouvelle terre.
Telle est la fatalité chrétienne : la fatalité antique vient de l’objet extérieur, la fatalité chrétienne vient de l’homme ; je veux dire que le chrétien crée la nécessité par sa vertu ; il ne détruit pas le mal ; il en est le maître.
On conservait à la Trappe les portraits de Sa Majesté britannique ; il était là conservé dans son écrin d’oubli. Dans sa jeunesse, Charles X vint apprendre à la Trappe la pénitence de Jacques II. La Trappe elle-même s’ensevelit sous ses ruines, puis elle a été déblayée ; mais que sert, après un demi-siècle, de relever un vaisseau naufragé, quand ceux qui l’avaient chargé de leur fortune et de leurs espérances ne sont plus ? Pendant ces jours de submersion, que d’autres grandeurs ont disparu ! On ne s’arrête plus pour écouter les échos des vieux malheurs.
Après le roi d’Angleterre, Monsieur, frère du roi, vint visiter la Trappe. Dans l’enthousiasme de ce qu’il avait vu, il dit à Louis XIV « que la vie qu’on menait dans cette solitude n’édifiait pas seulement la France, mais toute l’Europe, et qu’il était avantageux à l’État de la maintenir. » Monsieur était tout le contraire de la sublimité ascétique. Il était fou du bruit des cloches ; il empoisonna peut-être sa première femme, Henriette d’Angleterre. Sa seconde femme fut Charlotte-Élisabeth, fille de Charles-Louis, électeur de Bavière. Celle-ci, aussi laide que Henriette avait été agréable, était grossière : elle avait beaucoup d’esprit en allemand ; elle est connue par le cynisme avec lequel elle parle d’elle-même et du grand roi son beau-frère. Elle écrivait : « Dans tout l’univers entier on ne peut, je crois, trouver de plus laides mains que les miennes ; mes yeux sont petits, j’ai le nez court et gros, les lèvres longues et plates, de grandes joues pendantes, une figure longue ; je suis très-petite de stature ; ma taille et ma jambe sont grosses. » S’étant arrangée de cette façon, on peut juger qu’elle était à l’aise pour parler de son prochain ; une imagination romanesque était renfermée dans ce qu’elle appelle ce vilain petit laideron.
Le cardinal de Bouillon suivit Monsieur. « Sa naissance, dit Pellisson, ses mœurs, son esprit le rendaient digne d’être cardinal, et le roi cherchait à récompenser et à honorer par cette faveur les services du comte de Turenne dans la personne de son neveu. » « Ce n’est pas l’opinion de Saint-Simon, qui maltraite fort le cardinal de Bouillon : « ses regards louches venaient se rejoindre et s’arrêter au bout de son nez. Dépouillé du cordon bleu par le roi, il le portait sous ses habits. Exilé à Clauk, il passa chez les ennemis ; de là il retourna à Rome ; il y mourut délaissé, après avoir obtenu que les cardinaux conserveraient leur calotte sur la tête en parlant au pape. » Quand il passa à la Trappe, Rancé écrivait à l’abbé Nicaise : « M. le cardinal de Bouillon est depuis trois jours ici, il a vu de près tout ce qui s’y passe, il n’a rien vu qu’il n’ait approuvé et qui ne l’ait touché. Il s’en retourne demain. »
Le cardinal de Bouillon s’écriait en répondant à M. de Saint-Louis, qui lui tenait de bons propos à la Trappe : « Point de mort, point de mort, M. de Saint-Louis, je ne veux point mourir. » Le cardinal de Bouillon avait un frère, lequel disait de Louis XIV : « Ce n’est qu’un vieux gentilhomme de campagne dans son château : il n’a plus qu’une dent, et il la garde contre moi. » Ce chevalier fit établir, sous la régence, un bal à l’Opéra. Le régent s’y montrait ivre, et le chevalier reçut pour ce service six milles livres de pension. On élargissait dans la bourse du peuple la déchirure par où devait passer la France.
Dans une lettre qui ne parvint à la Trappe qu’après la mort de Rancé, lord Perth mandait à l’abbé que Jacques avait dit avant d’expirer : « Je n’ai rien quitté ; j’étais un grand pécheur : la prospérité m’aurait gâté le cœur, j’aurais vécu dans le désordre. » Jacques, plus heureux que Marie Stuart, nous a laissé sa dépouille : Marie, voyant s’éloigner les côtes de Normandie, s’écriait : « Adieu, France, adieu ; je ne te reverrai plus ! » Le bourreau, en tranchant la tête à la reine d’Écosse, lui enfonça d’un coup de hache sa coiffure dans la tête, comme un effroyable reproche à sa frivolité.
Boivin est un dernier des hommes du siècle avec qui Rancé eut affaire. Il écrivait le 18 octobre 1696 à l’abbé Nicaise : « Je ne sais comment vous avez pu avoir l’arrêt du parlement de Rouen contre le sieur Boivin ; mais si vous connaissiez jusqu’où vont sa violence et son emportement, vous auriez peine à croire qu’un homme d’étude comme lui pût tomber dans de si grands excès. » Le procès que Boivin eut avec la Trappe était pour une redevance de vingt-quatre sous ; il dura douze ans, et coûta douze mille livres. « Je l’ai gagné pendant douze ans, écrivit Boivin, et je ne l’ai perdu qu’un seul jour. »
Au reste Rancé, tout vieux et tout malade qu’il était, ne déclinait jamais le combat, mais aussitôt qu’il avait repoussé un coup, il plongeait dans la pénitence : on n’entendait plus qu’une voix au fond des flots, comme ces sons de l’harmonica, produits de l’eau et du cristal, qui font mal.
Tel fut Rancé. Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps : l’aubépine a été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé s’était proposé de courir le monde pour chercher des aventures. Qu’eût-il trouvé ? Les félicités qu’il se forgeait à Véretz ? Non : ces félicités étaient dans son âme. Supposez que prenant l’existence pour une ironie du ciel et que devançant les idées de son époque, il eût rejeté cette existence, son sang eût à peine humecté quelques brins de bruyère. Si, s’embarrassant peu de l’avenir, il eût préféré des plaisirs à l’éternité : autre mécompte ; demain il n’aurait plus aimé.
Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que quand l’heure sera venue, ils pourront facilement renvoyer de jeunes grâces à leur destinée, comme on renvoie des esclaves. C’est une erreur ; on ne se dégage pas à volonté des songes ; on se débat douloureusement contre un chaos où le ciel et l’enfer, la haine et l’amour se mêlent dans une confusion effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin, Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant l’aurore qui ne lui eût apporté que l’ennui du cœur et la difformité des jours. Aujourd’hui il n’y a plus rien de possible, car les chimères d’une existence active sont aussi démontrées que les chimères d’une existence désoccupée. Si le ciel eût mis au bras de Rancé les fantômes de sa jeunesse, il se fût tôt fatigué de marcher avec des Larves. Pour un homme comme lui il n’y avait que le froc ; le froc reçoit les confidences et les garde ; l’orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et la tombe le continue. Pour peu qu’on ait vécu, on a vu passer bien des morts emportant leurs illusions. Heureux celui dont la vie est tombée en fleurs ! élégances de l’expression d’un poète qui est femme.
Ce que l’on serait souvent tenté de prendre dans Rancé pour les allures et les pensées d’un tout jeune homme, n’était que le sentiment d’un vieillard décrépit qui ne marchait plus et dont la tête était enfoncée dans un froc, comme une de ces momies de moines que renfermaient les caveaux de quelques anciens monastères. Les os de Rancé s’étaient cariés ; il ne possédait plus que deux grands yeux où avait circulé la passion et où se montrait encore l’intelligence. Réduit à garder l’infirmerie, ses derniers moments approchaient ; il n’y avait personne pour porter la main sur le cœur de ce christ. Lorsque Jésus pria son Père d’éloigner de lui le calice, qui tenait son doigt sur le pouls du Fils de l’Homme, pour savoir si des larmes sanglantes venaient de la faiblesse humaine ou de l’épanouissement d’un cœur qui se fendait de charité ?
Les religieux se pressaient à sa porte ; il dicta une lettre dont le père abbé Jacques de La Cour leur fit lecture : « Dieu, disait-il, connaît seul mes forces et la joie que j’aurais de vous voir ; cependant, quoique ce sentiment soit de mon cœur plus que jamais, je suis contraint de vous dire que, dans l’état où je me trouve, il m’est impossible de satisfaire à cette joie autant que je le voudrais. Priez pour moi, mes frères ; demandez à Dieu que si je vous suis encore bon à quelque chose, il me rende à la santé, sinon qu’il me retire de ce monde. »
On envoya chercher l’évêque de Séez, l’ami et le confesseur de Rancé. Rancé témoigna beaucoup de joie en l’apercevant ; il saisit la main du prélat, la porta à son front pour commencer le signe de la croix ; il fit ensuite une confession générale. Il supplia l’évêque de Séez d’obtenir la protection royale en faveur de la discipline monastique de l’abbaye, ajoutant que, dans toutes les autres choses, il souhaitait que la Trappe fût complétement oubliée.
Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de la famille naturelle et quelque chose de plus ; l’enfant qu’elle allait perdre était l’enfant qu’elle allait retrouver : elle ignorait ce désespoir qui finit par s’éteindre devant l’irréparabilité de la perte. La foi empêche l’amitié de mourir ; chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé ; on voit éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l’ardeur de l’envie, sans en avoir le tourment.
Rancé, apercevant un religieux qui pleurait, lui tendit la main, et lui dit : « Je ne vous quitte pas, je vous précède. » Le Tasse avait adressé les mêmes mots aux frères qui l’environnaient à Saint-Onuphre. Rancé demanda d’être enterré dans la terre la plus abandonnée et la plus déserte : sur un champ de bataille où l’on n’entend plus de bruit, on voit sortir du sol les pieds de quelques soldats.
Job mourut dans le petit réduit qu’il s’était fait, comme le palmier dont les branches sont chargées de rosée. Rancé entretint le prélat de l’empressement que ses frères avaient mis à le soulager : « Voilà, dit-il, comme Dieu a pris plaisir à me favoriser dans tous les temps de ma vie, et je n’ai été qu’un ingrat. » Le P. abbé Jacques de La Cour entrait dans ce moment ; Rancé lui dit : « Ne m’oubliez pas dans vos prières, je ne vous oublierai pas devant Dieu. » Il chargea Jacques de La Cour de faire ses excuses au roi d’Angleterre : il avait commencé une lettre pour ce monarque exilé qu’il n’avait pas pu achever. La nuit suivante fut mauvaise ; Rancé la passa assis : il avait mis les sandales d’un religieux mort avant lui ; il allait achever le voyage qu’un autre n’avait pu finir.
L’évêque de Séez lui ayant demandé s’il avait toujours eu pour ses religieux la même charité : « Oui, monseigneur, répondit le saint homme. Depuis quelques années, par la grâce de Dieu, je ne suis plus qu’un simple religieux comme les autres ; ils sont tous mes frères et ne sont plus mes enfants. S’il m’était permis de regretter la perte de ma voix, ma douleur serait de ne pouvoir leur faire entendre combien je les aime ; je les conserve au fond de mon cœur et j’espère les y porter devant Dieu. » Sur les huit heures du soir Rancé se découvrit, il pria un frère de le mettre à genoux pour recevoir la bénédiction de son évêque, il fit une confession générale. L’évêque de Séez, dans son récit qui est conservé, dit qu’il avait connu dans cette occasion plus qu’en aucune autre que ce grand homme avait reçu de Dieu un esprit élevé, vif, pénétrant, une âme simple et d’une candeur admirable.
Plus Rancé s’était avancé vers le terme, plus il était devenu serein ; son âme répandait sa clarté sur son visage : l’aube s’échappait de la nuit. On présenta le crucifix au mourant ; il s’écria : « O éternité ! quel bonheur ! » et il embrassa le signe du salut avec la plus vive tendresse ; il baisa la tête de mort qui était au pied de la croix. En remettant cette croix à un moine, il remarqua que celui-ci ne l’imitait pas, il dit : « Pourquoi ne baisez-vous pas la tête de mort ? c’est par elle que finit notre exil et notre misère. » Rancé se souvenait-il de la relique que la tradition disait être placée auprès de lui ? Dans les âges les plus fervents, les chrétiens pratiquaient encore quelques rites du culte des faux dieux.
Le lit de cendres était préparé ; Rancé le regarda tranquille avec une sorte d’amour, puis il s’aida lui-même à se coucher sur le lit d’honneur ; l’évêque de Séez dit : « Monsieur, ne demandez-vous pas pardon à Dieu ? — Monsieur, répondit l’abbé, je supplie Dieu très-humblement du fond de mon cœur de me remettre mes péchés et de me recevoir au nombre de ceux qu’il a destinés à chanter éternellement ses louanges. » Les forces venant à lui manquer, il s’arrêta. L’évêque dit : « Monsieur, me reconnaissez-vous ? — Monsieur, répliqua l’abbé, je vous connais parfaitement ; je ne vous oublierai pas. »
L’évêque de Séez s’étant enquis si l’on avait donné quelque chose au mourant pour le soutenir, l’abbé de Rancé fit lui-même la réponse. « Rien n’a manqué à l’attention de leur charité. »
Il s’établit par les paroles de l’Écriture un dernier dialogue entre l’agonisant et l’évêque.
L’Évêque. — Le Seigneur est ma lumière et mon salut.
L’Abbé. — Je mettrai en lui toute ma confiance.
L’Évêque. — Seigneur, c’est vous qui êtes mon protecteur et mon libérateur.
L’Abbé. — Ne tardez pas, mon Dieu, hâtez-vous de venir.
Ce furent les dernières paroles de Rancé. Il regarda l’évêque, leva les yeux au ciel et rendit l’esprit. Il fut enterré dans le cimetière commun des religieux.
Ainsi se consomma le sacrifice : le repentir vous isole de la société et n’est pas estimé à son prix. Toutefois l’homme qui se repent est immense ; mais qui voudrait aujourd’hui être immense sans être vu ? Rancé arriva de sa hutte d’argile à la maison de Dieu, maison magnifique.
Rancé fut porté à l’église et placé sous la lampe. Son visage, qui avait paru décharné, parut vermeil et beau. Il demeura dans l’église depuis le 27 octobre jusqu’au 29. Les moines se tenaient debout ou fondaient en larmes : c’était à qui ferait toucher au corps des linges et des chapelets. Trente religieux chantaient les psaumes : des messes se célébraient successivement dans l’église. Lorsqu’on le mit dans la fosse, le chœur récitait ce verset du psaume CXXXI : « C’est là que j’habiterai parce que je l’ai choisi. » On l’inhuma dans le cimetière. Le pasteur fut placé au milieu de ses brebis. Des témoignages authentiques furent rendus à Rancé qui pourraient servir aujourd’hui à sa canonisation. Il apparut après sa mort à diverses personnes dans une grande gloire. Les rois témoignèrent de leur douleur, soit qu’ils fussent tombés, soit qu’ils occupassent encore le trône. Jacques écrivait : « J’irai dans votre sainte solitude pour l’amour de moi-même, pour m’encourager dans l’état où je suis et où Dieu me tient. »
« C’était une voix de tonnerre, dit le P. Le Nain, qui retentissait de tous côtés pour inspirer aux hommes le mépris du monde, le néant de ses grandeurs, la solidité des biens de la vie future. » Des conversions éclatantes s’opérèrent. Un religieux avait entendu dans son sommeil une sainte hostie qui criait : « Tremblez, tremblez, tremblez ! » et il fut si saisi de terreur, qu’on fut long-temps à le faire revenir. Des épileptiques furent guéris en s’appliquant des linges qui avaient servi à la main malade du réformateur. Les certificats ont été conservés, et Rome n’aurait pas besoin d’une longue procédure pour le placer au rang des saints. Son cœur était dans le repos, et l’Esprit divin avait rempli son âme de splendeur.
Saint-Simon dit en s’interrompant : « Ces mémoires sont trop profanes pour rapporter rien ici d’une vie aussi sublimement sainte. Je m’arrête tout court : tout ce que je pourrais ajouter serait ici trop déplacé. »
Né le 9 janvier 1626, seize ans après la mort d’Henri IV, mort en 1700, quinze ans avant la mort de Louis XIV, Rancé avait été soixante-quatorze ans sur la terre, dont il avait vécu trente-sept dans la solitude, pour expier les trente-sept qu’il avait passés dans le monde.
Lorsqu’il disparut, une foule d’hommes fameux avaient déjà pris les devants, Pascal, Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Turenne et Condé : le vainqueur de Rocroi avait reçu de Bossuet sa dernière couronne. Bossuet, dont je vous ai déjà dit la mort, penchait vers sa ruine, qu’il avait annoncée avec une simplicité si magnifique. Ce siècle est devenu immobile comme tous les grands siècles ; il s’est fait le contemporain des âges qui l’ont suivi. On ne voit pas tomber quelques pierres de l’édifice sans un sentiment de douleur. Quand Louis XIV descend le dernier au cercueil, on est atteint d’un inconsolable regret. Parmi les débris du passé se remuaient les premiers nés de l’avenir : quelques renommées commençaient à poindre sous la protection d’un roi décrépit encore debout. Voltaire naissait ; cette désastreuse mémoire avait pris naissance dans un temps qui ne devait point passer : la clarté sinistre s’était allumée au rayon d’un jour immortel.
L’ouvrage de Rancé subsiste. Rancé s’est éloigné de sa solitude comme Lycurgue de la vallée de Lacédémone, en faisant promettre à ses disciples qu’ils garderaient ses lois jusqu’à son retour. Rancé est parti pour le ciel ; il n’est point revenu sur la terre ; ses lois sont religieusement observées par son petit peuple. Les Trappistes ont vu s’écouler autour d’eux les autres ordres ; ils ont vu passer la Révolution et ses crimes, Bonaparte et sa gloire, et ils ont survécu ; tant il y avait de force dans cette législation surhumaine ! Les nouveaux cénobites de la Trappe sont parfaitement conformes à ceux qui habitaient ce désert en onze cent : ils ont l’air d’une colonie du moyen âge oubliée ; on croirait qu’ils jouent une scène d’autrefois, si en s’approchant d’eux on ne s’apercevait que ces acteurs sont des acteurs réels, que l’ordre de Dieu a transportés du XIe siècle jusqu’au nôtre. La cryptie de Sparte était la poursuite et la mort des esclaves ; la cryptie de la Trappe est la poursuite et la mort des passions. Ce phénomène est au milieu de nous, et nous ne le remarquons pas. Les institutions de Rancé ne nous paraissent qu’un objet de curiosité que nous allons voir en passant.
FIN.