STENDHAL (continued 3)
Reading edition
Je crois me rappeler qu'on lut chez Mme Cardon les Mémoires de sa camarade, Mme Campan, bien différents de l'homélie niaise que l'on a imprimée vers 1820[8]. Plusieurs fois, nous ne repassâmes la rue qu'à deux heures du matin, j'étais dans mon centre, moi, adorateur de Saint-Simon, et je parlais d'une façon qui jurait avec ma niaiserie et mon exaltation habituelles.
J'ai adoré Saint-Simon en 1800, comme en 1836. Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de vivre à Paris avec cent louis de rente, faisant des livres. Félix Faure m'a rappelé en 1829 que je lui parlais ainsi en 1798.
La famille Daru fut tout occupée d'abord du décret d'organisation du corps des inspecteurs aux revues, décret souvent corrigé, ce me semble, par M. Daru (le comte), et ensuite de la nomination du comte Daru et de Martial; le premier fut inspecteur et le second sous-inspecteur aux revues, tous les deux avec le chapeau brodé et l'habit rouge. Ce bel uniforme choqua le militaire, bien moins vain toutefois en 1800 que deux ou trois ans après, quand la vertu eut été tournée en ridicule.
Je crois avoir précisé mon premier séjour à Paris, de novembre 1799 à avril ou mai 1800, j'ai même trop bavardé, il y aura à effacer. Excepté le bel uniforme de Cardon (collet brodé en or), la salle de Fabien et mes tilleuls au fond du jardin, à la Guerre, tout le reste ne paraît guère qu'à travers un nuage. Sans doute je voyais souvent Mante, mais nul souvenir. Fut-ce alors que Grand-Dufay mourut au café de l'Europe, sur le boulevard du Temple, ou en 1803? Je ne puis le dire.
A la Guerre, MM. Barthomeuf et Cardon étaient adjoints et moi très piqué et très ridicule, sans doute, aux yeux de M. Daru. Car enfin, je n'étais pas en état de faire la moindre lettre. Martial, cet être excellent, était toujours avec moi sur le ton plaisant et ne me fit jamais apercevoir que, comme commis, je n'avais pas le sens commun. Il était tout occupé de ses amours avec madame Lavalette, avec madame Petiet, pour laquelle son raisonnable frère, le comte Daru, s'était donné bien des ridicules. Il prétendait attendrir cette méchante fée par des vers. Je sus tout cela quelques mois plus tard[9].
Toutes ces choses, si nouvelles pour moi, faisaient une cruelle distraction à mes idées littéraires ou d'amour passionné et romanesque, c'était alors la même chose. D'un autre côté, mon horreur pour Paris diminuait, mais j'étais absolument fou; ce qui me semblait vrai en ce genre un jour me paraissait faux le lendemain. Ma tête était absolument le jouet de mon âme. Mais au moins je ne m'ouvris jamais à personne.
Depuis trente ans au moins j'ai oublié cette époque si ridicule de mon premier voyage à Paris; sachant en gros qu'il n'y avait qu'à siffler, je n'y arrêtais pas ma pensée. Il n'y a pas huit jours que j'y pense de nouveau, et, s'il y a une prévention dans ce que j'écris, elle est contre le Brulard de ce temps-là.
Je ne sais si je fis les yeux doux[10] à madame Rebuffel et à sa fille pendant ce premier voyage, et si nous eûmes la douleur de perdre madame Cambon moi étant à Paris. Je me souviens seulement que Mlle Adèle R[ebuffel] me contait des particularités singulières sur Mlle Cambon, dont elle avait été la compagne et l'amie. Mlle Cambon, ayant une dot de vingt-cinq ou trente mille francs de rente, ce qui était énormissime au sortir de la République, en 1800, éprouva le sort de toutes les positions trop belles, elle fut victime des idées les plus stupides. Je suppose qu'il fallait la marier à seize ans, ou du moins lui faire faire beaucoup d'exercice.
Il ne me reste pas le moindre souvenir de mon départ pour Dijon et l'armée de réserve, l'excès de la joie a tout absorbé. MM. Daru (le comte), alors inspecteur aux revues, et Martial, sous-inspecteur, étaient partis avant moi.
Cardon ne vint point sitôt, son adroite mère lui voulait faire faire un autre pas. Il arriva bientôt à Milan, aide-de-camp du ministre de la Guerre, Carnot. Napoléon avait employé ce grand citoyen pour l'user (id est: rendre impopulaire et ridicule, s'il le pouvait. Bientôt Carnot retomba dans une pauvreté noble dont Napoléon n'eut honte que vers 1810, quand il n'eut plus peur de lui).
Je n'ai nulle idée de mon arrivée à Dijon, pas plus de mon arrivée à Genève. L'image de ces deux villes a été effacée par les images plus complètes que m'ont laissées les voyages postérieurs. Sans doute j'étais fou de joie. J'avais avec moi une trentaine de volumes stéréotypés. L'idée de perfectionnement de la nouvelle invention me faisait adorer ces volumes. Très susceptible pour les sensations d'odeur, je passais ma vie à me laver les mains quand j'avais lu un bouquin, et la mauvaise odeur m'avait donné un préjugé contre le Dante et les belles éditions de ce poète rassemblées par ma pauvre mère, idée toujours chère et sacrée pour moi et qui, vers 1800, était encore au premier plan.
En arrivant à Genève (j'étais fou de la Nouvelle-Héloïse), ma première course fut pour la vieille maison où est né J.-J. Rousseau, en 1712, que j'ai trouvée, en 1833, changée en superbe maison, image de l'utilité et du commerce.
A Genève, les diligences manquaient, je trouvai un commencement du désordre qui apparut régner à l'armée. J'étais recommandé à quelqu'un, apparemment à un commissaire des guerres français, laissé pour les passages et les transports. Le comte Daru avait laissé un cheval malade; j'attendis sa guérison.
Là enfin recommencent mes souvenirs. Après plusieurs délais, un matin, vers les huit heures, on attache sur ce jeune cheval suisse et bai clair mon énorme portemanteau, et un peu en dehors de la porte de Lausanne, je monte à cheval.
C'était pour la seconde ou troisième fois de ma vie. Séraphie et mon père s'étaient constamment opposés à me voir monter à cheval, faire des armes, etc.
Ce cheval, qui n'était pas sorti de l'écurie depuis un mois, au bout de vingt pas s'emporte, quitte la route et se jette, vers le lac, dans un champ planté de saules: je crois que le portemanteau le blessait.
CHAPITRE XLIV[1]
Je mourais de crainte, mais le sacrifice était fait; les plus grands dangers n'étaient pas faits pour m'arrêter. Je regardais les épaules de mon cheval, et les trois pieds qui me séparaient de terre me semblaient un précipice sans fond. Pour comble de ridicule, je crois que j'avais des éperons.
Mon jeune cheval fringant galopait donc au hasard, au milieu de ces saules, quand je m'entendis appeler: c'était le domestique, sage et prudent, du capitaine Burelviller qui, enfin, en me criant de retirer la bride et s'approchant, parvint à arrêter le cheval, après une galopade d'un quart d'heure, au moins, dans tous les sens. Il me semble qu'au milieu de mes peurs sans nombre, j'avais celle d'être entraîné dans le lac.
«Que me voulez-vous? dis-je à ce domestique, quand enfin il eut pu calmer mon cheval.
—Mon maître désire vous parler.»
Aussitôt je pensai à mes pistolets; c'est sans doute quelqu'un qui me veut arrêter. La route était couverte de passants, mais toute ma vie j'ai vu mon idée et non la réalité (comme un cheval ombrageux, me dit, dix-sept ans plus tard, M. le comte de Tracy).
Je revins fièrement au capitaine, que je trouvai obligeamment arrêté sur la grand'route.
«Que me voulez-vous, monsieur?»lui dis-je, m'attendant à faire le coup de pistolet.
Le capitaine était un grand homme blond[2], entre deux âges, maigre, et d'un aspect narquois et fripon, rien d'engageant, au contraire. Il m'expliqua qu'en passant à la porte, M ...[3] lui avait dit:
«Il y a là un jeune homme qui s'en va à l'armée, sur ce cheval, qui monte pour la première fois à cheval et qui n'a jamais vu l'armée. Ayez la charité de le prendre avec vous pour les premières journées.»
M'attendant toujours à me fâcher et pensant à mes pistolets, je considérais le sabre droit et immensément long du capitaine Burelviller qui, ce me semble, appartenait à l'arme de la grosse cavalerie: habit bleu, boutons et épaulettes d'argent.
Je crois que, pour comble de ridicule, j'avais un sabre; même, en y pensant, j'en suis sûr.
Autant que je puis en juger, je plus à ce M. Burelviller, qui avait l'air d'un grand sacripant, qui peut-être avait été chassé d'un régiment et cherchait à se raccrocher à un autre. Mais tout cela est conjecture, comme la physionomie des personnages que j'ai connus à Grenoble avant 1800. Comment aurais-je pu juger?
M. Burelviller répondait à mes questions et m'apprenait à monter à cheval. Nous faisions l'étape ensemble, allions prendre ensemble notre billet de logement, et cela dura jusqu'à la Casa d'Adda, Porta Nova, à Milan (à gauche, en allant vers la porte).
J'étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commence une époque d'enthousiasme et de bonheur parfait. Ma joie, mon ravissement ne diminuèrent un peu que lorsque je devins dragon au 6e régiment, et encore ce ne fut qu'une éclipse.
Je ne croyais pas être alors au comble du bonheur qu'un être humain puisse trouver ici bas.
Mais telle est la vérité pourtant. Et cela, quatre mois après avoir été si malheureux à Paris, quand je m'aperçus ou crus m'apercevoir que Paris n'était pas, par soi, le comble du bonheur.
Comment rendrai-je le ravissement de Rolle?
Il faudra peut-être relire et corriger ce passage, contre mon dessein, de peur de mentir avec artifice comme Jean-Jacques Rousseau.
Comme le sacrifice de ma vie à ma fortune était fait et parfait, j'étais excessivement hardi à cheval, mais hardi en demandant toujours au capitaine Burelviller: «Est-ce que je vais me tuer?»
Heureusement, mon cheval était suisse, et pacifique et raisonnable comme un Suisse; s'il eût été romain et traître, il m'eût tué cent fois.
Apparemment je plus à M. Burelviller, et il s'appliqua à me former en tout; et il fut pour moi, de Genève à Milan, pendant un voyage à quatre ou cinq lieues par jour, ce qu'un excellent gouverneur doit être pour un jeune prince. Notre vie était une conversation agréable, mêlée d'événements singuliers et non sans quelque petit péril; par conséquent, impossibilité de l'apparence la plus éloignée de l'ennui. Je n'osais dire mes chimères ni parler littérature à ce roué de vingt-huit ou trente ans, qui paraissait le contraire de l'émotion.
Dès que nous arrivions à l'étape, je le quittais, je donnais bien l'étrenne à son domestique pour soigner mon cheval; je pouvais donc aller rêver en paix.
A Rolle, ce me semble, arrivé de bonne heure, ivre de bonheur, de la lecture de la Nouvelle-Héloïse et de l'idée d'aller passer à Vevey, prenant peut-être Rolle pour Vevey, j'entendis tout-à-coup sonner en grande volée la cloche majestueuse d'une église[4] située dans la colline, à un quart de lieue au-dessus de Rolle ou de Nyon; j'y montai. Je voyais ce beau lac s'étendre sous mes yeux, le son de la cloche était une ravissante musique qui accompagnait mes idées, en leur donnant une physionomie sublime.
Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du bonheur parfait.
Pour un tel moment, il vaut la peine d'avoir vécu.
Dans la suite, je parlerai de moments semblables, où le fond, pour le bonheur, était peut-être réel, mais la sensation était-elle aussi vive, le transport du bonheur aussi parfait?
Que dire d'un tel moment, sans mentir, sans tomber dans le roman?
A Rolle ou Nyon, je ne sais lequel (à vérifier, il est facile de voir cette église entourée de huit ou dix grands arbres), à Rolle exactement commença le temps heureux de ma vie; ce pouvait être alors le 8 ou 10 de mai 1800.
Le cœur me bat encore en écrivant ceci, trente-six ans après. Je quitte mon papier, j'erre dans ma chambre et je reviens écrire. J'aime mieux manquer quelque trait vrai que de tomber dans l'exécrable défaut de faire de la déclamation, comme c'est l'usage.
A Lausanne, je crois, je plus à M. Burelviller. Un capitaine suisse retiré, jeune encore, était municipal. C'était quelque ultra échappé d'Espagne ou de quelque autre Cour. En s'acquittant de la besogne désagréable de distribuer des billets de logement à ces sacripants de Français, il se prit de bec avec nous et alla jusqu'à dire, en parlant de l'honneur que nous avions de servir notre patrie: «S'il y a de l'honneur ...»
Mon souvenir sans doute exagère le mot.
Je mis la main à mon sabre et voulus le tirer, ce qui me prouve que j'avais un sabre.
M. Burelviller me retint.
«Il est tard, la ville est encombrée, il s'agit d'avoir un logement,» me dit-il peu après.
Et nous quittâmes le municipal, ancien capitaine, après lui avoir bien dit son fait.
Le lendemain, étant à cheval, sur la route de Villeneuve, M. Burelviller m'interrogea sur ma façon de faire des armes.
Il fut stupéfait quand je lui avouai ma complète ignorance. Il me fit mettre, ce me semble, en garde, à la première fois que nous nous arrêtâmes pour laisser pisser nos chevaux.
«Et qu'auriez-vous donc fait, si ce chien d'aristocrate était sorti avec nous?
—J'aurais foncé sur lui.»
Apparemment que ce mot fut dit comme je le pensais.
Le capitaine Burelviller m'estima beaucoup depuis et me le dit.
Il fallait que ma parfaite innocence et totale absence du mensonge fût bien évidente pour donner de la valeur à ce qui, dans tout autre position, eût été une blague tellement grossière.
Il se mit à me donner quelques principes d'estocade, dans nos haltes, le soir.
«Autrement vous vous feriez enfiler comme un ...»
J'ai oublié le terme de comparaison.
Martigny, je crois, au pied du Grand-Saint-Bernard, m'a laissé un souvenir: le beau général Marmont, en habit de conseiller d'Etat, bleu de ciel brodant sur bleu de roi, s'occupant à faire filer un parc d'artillerie. Mais comment cet uniforme est-il possible? Je l'ignore, mais je le vois encore.
Peut-être vis-je le général Marmont en uniforme de général, et plus tard lui ai-je appliqué l'uniforme de conseiller d'Etat. (Il est à Rome, ici près, mars 1836, le traître duc de Raguse, malgré le mensonge que le lieutenant-général Després m'a fait devant ma cheminée, au lieu où j'écris, il n'y a pas douze jours.)
Le général Marmont était à gauche de la route, vers les sept heures du matin, au sortir de Martigny; il pouvait être alors le 12 ou le 14 de mai 1800.
J'étais gai et actif comme un jeune poulain, je me regardais comme Calderon faisant ses campagnes en Italie, je me regardais comme un curieux détaché à l'armée pour voir, mais destiné à faire des comédies comme Molière. Si j'avais un emploi par la suite, ce serait pour vivre, n'étant pas assez riche pour courir le monde à mes frais. Je ne demandais qu'à voir de grandes choses. Ce fut donc avec plus de joie encore qu'à l'ordinaire que j'examinai Marmont, ce jeune et beau favori du Premier Consul.
Comme les Suisses, dans les maisons desquels nous avions logé à Lausanne, Villeneuve, Sion, etc., nous avaient fait un tableau infâme du Grand-Saint-Bernard, j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, plus gai n'est pas le mot, c'est plus heureux. Mon plaisir était si vif, si intime, qu'il en était pensif.
J'étais, sans m'en rendre raison, extrêmement sensible à la beauté des paysages. Comme mon père et Séraphie vantaient beaucoup les beautés de la nature en véritables hypocrites qu'ils étaient, je croyais avoir la nature en horreur. Si quelqu'un m'eût parlé des beautés de la Suisse, il m'eût fait mal au cœur; je sautais les phrases de ce genre dans les Confessions et l'Héloïse de Rousseau, ou plutôt, pour être exact, je les lisais en courant. Mais ces phrases si belles me touchaient malgré moi.
Je dus avoir un plaisir extrême en montant le Saint-Bernard, mais, ma foi, sans les précautions, qui souvent me semblaient extrêmes et presque ridicules, du capitaine Burelviller, je serais mort peut-être dès ce premier pas.
Que l'on veuille bien se rappeler de ma ridiculissime éducation. Pour ne me faire courir aucun danger, mon père et Séraphie m'avaient empêché de monter à cheval et, autant qu'ils avaient pu, d'aller à la chasse. Tout au plus j'allais me promener avec un fusil, niais jamais de partie de chasse véritable, où l'on trouve la faim, la pluie, l'excès de la fatigue.
De plus, la nature m'a donné les nerfs délicats et la peau sensible d'une femme. Je ne pouvais pas, quelques mois après, tenir mon sabre deux heures sans avoir la main pleine d'ampoules. Au Saint-Bernard, j'étais pour le physique comme une jeune fille de quatorze ans; j'avais dix-sept ans et trois mois, mais jamais fils gâté de grand seigneur n'a reçu une éducation plus molle.
Le courage militaire, aux yeux de mes parents, était une qualité des Jacobins; on ne prisait que le courage d'avant la Révolution, qui avait valu la croix de Saint-Louis au chef de la branche riche de la famille (M. le capitaine Beyle, de Sassenage).
Excepté le moral, par moi puisé dans les livres prohibés par Séraphie, j'arrivai donc au Saint-Bernard poule mouillée complète. Que fussé-je devenu sans la rencontre de M. Burelviller et si j'eusse marché seul? J'avais de l'argent et n'avais pas même songé à prendre un domestique. Etourdi par mes délicieuses rêveries, basées sur l'Arioste et la Nouvelle-Héloïse, toutes les remarques prudentes glissaient sur moi; je les trouvais bourgeoises, plates, odieuses.
De là, mon dégoût, même en 1836, pour les faits comiques, où se trouve de toute nécessité[5] un personnage bas. Ils me font un dégoût qui va jusqu'à l'horreur.
Drôle de disposition pour un successeur de Molière!
Tous les sages avis des hôteliers suisses avaient donc glissé sur moi.
A une certaine hauteur, le froid devint piquant, une brume pénétrante nous environna, la neige couvrait la route depuis longtemps. Cette route, petit sentier entre deux murs à pierres sèches, était remplie de huit à dix pouces de neige fondante et, au dessous, des cailloux roulants (comme ceux de Claix, polygones irréguliers dont les angles sont un peu émoussés).
De temps en temps, un cheval mort faisait cabrer le mien; bientôt, ce qui fut bien pis, il ne se cabra plus du tout. Au fond, c'était une rosse.
CHAPITRE XLV[1]
Le Saint-Bernard
A chaque instant tout devenait pire. Je trouvai le danger pour la première fois; ce danger n'était pas grand, il faut l'avouer, mais pour une jeune fille de quatorze ans qui n'avait pas été mouillée par la pluie dix fois en sa vie!
Le danger n'était donc pas grand, mais il était en moi-même: les circonstances diminuaient l'homme.
Je n'aurai pas honte de me rendre justice, je fus constamment gai. Si je rêvais, c'était aux phrases par lesquelles J.-J. Rousseau pourrait décrire ces monts sourcilleux couverts de neige et s'élevant jusqu'aux nues avec leurs pointes sans cesse obscurcies par de gros nuages gris courant rapidement.
Mon cheval faisait mine de tomber, le capitaine jurait et était sombre, son prudent domestique, qui s'était fait mon ami, était fort pâle.
J'étais transpercé d'humidité; sans cesse nous étions gênés et même arrêtés par des groupes de quinze ou vingt soldats qui montaient.
Au lieu des sentiments d'héroïque amitié que je leur supposais, d'après six ans de rêveries héroïques basées sur les caractères de Ferragus et de Rinaldo, j'entrevoyais des égoïstes aigris et méchants; souvent ils juraient contre nous, de colère de nous voir à cheval et eux à pied. Un peu plus ils nous volaient nos chevaux.
Je ne me rappelle pas tout cela, mais je me rappelle mieux les[2] dangers postérieurs, quand j'étais bien plus rapproché de 1800, par exemple à la fin de 1812, dans la marche de Moscou à Kœnigsberg.
Enfin, après une quantité énorme de zigzags, qui me paraissaient former une distance infinie, dans un fond, entre deux rochers pointus et énormes, j'aperçus, à gauche, une maison basse, presque couverte par un nuage qui passait.
C'est l'hospice! On nous y donna, comme à toute l'armée, un demi-verre de vin qui me parut glacé comme une décoction rouge.
Je n'ai de mémoire que du vin; sans doute on y joignit un morceau de pain et de fromage.
Il me semble que nous entrâmes, ou bien les écrits de l'intérieur de l'Hospice qu'on me fit produisirent une image qui, depuis trente-six ans, a pris la place de la réalité.
Voilà un danger de mensonge que j'ai aperçu depuis trois mois que je pense, à ce véridique journal.
Par exemple, je me figure fort bien la descente. Mais je ne veux pas dissimuler que, cinq ou six ans après, je vis une gravure que je trouvai fort ressemblante; et mon souvenir n'est plus que la gravure.
C'est là le danger d'acheter des gravures des beaux tableaux que l'on voit dans ses voyages. Bientôt la gravure forme tout le souvenir, et détruit le souvenir réel.
C'est ce qui m'est arrivé pour la Madone de Saint-Sixte de Dresde. La belle gravure de Müller l'a détruite pour moi, tandis que je me figure parfaitement les méchants pastels de Mengs, de la même galerie de Dresde, dont je n'ai vu la gravure nulle part.
Je vois fort bien l'ennui de tenir mon cheval par la bride: le sentier était formé de roches immobiles[3].
Le diable, c'est que les quatre pieds de mon cheval se réunissaient dans la ligne droite formée par la réunion des deux rochers qui formaient la route, et alors la rosse faisait mine de tomber; à droite, il n'y avait pas grand mal, mais à gauche! Que dirait M. Daru, si je lui perdais son cheval? Et d'ailleurs tous mes effets étaient dans l'énorme portemanteau, et peut-être la plus grande partie de mon argent.
Le capitaine jurait contre son domestique qui lui blessait son second cheval, il donnait des coups de canne sur la tête de son propre cheval, c'était un homme fort violent, et enfin il ne s'occupait pas de moi le moins du monde.
Pour comble de misère un canon, ce me semble, vint à passer, il fallut faire sauter nos chevaux à droite de la route; mais de cette circonstance je n'en voudrais pas jurer, elle est dans la gravure[4].
Je me souviens fort bien de cette longue descente circulaire autour de ce diable de lac glacé.
Enfin, vers Etrouble, ou avant Etrouble, vers un hameau nommé Saint ...[5], la nature commença à devenir moins austère.
Ce fut pour moi une sensation délicieuse.
Je dis au capitaine Burelviller:
«Le Saint-Bernard, n'est-ce que ça?»
Il me semble qu'il se fâcha et crut que je mentais (en termes dont nous nous servions: que je lui lâchais une blague).
Je crois entrevoir dans mes souvenirs qu'il me traita de conscrit, ce qui me sembla une injure.
A Etrouble, où nous couchâmes, ou à Saint-..., mon bonheur fut extrême, mais je commençais à comprendre que ce n'était que dans les moments où le capitaine était gai, que je pouvais hasarder mes remarques.
Je me dis: je suis en Italie, c'est-à-dire dans le pays de la Zulietta que J.-J. Rousseau trouva à Venise, en Piémont, dans le pays de Mme Bazile.
Je comprenais bien que ces idées étaient encore plus de contrebande pour le capitaine qui, ce me semble, une fois, avait traité Rousseau de polisson d'écrivain.
Je serais obligé de faire du roman, et de chercher à me figurer ce que doit sentir un jeune homme de dix-sept ans, fou de bonheur en s'échappant du couvent, si je voulais parler de mes sentiments d'Etrouble au fort de Bard.
J'ai oublié de dire que je rapportais mon innocence de Paris; ce n'était qu'à Milan que je devais me délivrer de ce trésor. Ce qu'il y a de drôle, c'est que je ne me souviens pas distinctement avec qui.
La violence de la timidité et de la sensation a tué absolument le souvenir.
Tout en faisant route, le capitaine me donnait des leçons d'équitation, et pour activer il donnait des coups de canne sur la tête de son cheval, qui s'emportait fort. Le mien était une rosse molle et prudente; je le réveillais à grands coups d'éperons. Par bonheur, il était très fort.
Mon imagination folle, n'osant pas dire ses secrets au capitaine, me faisait au moins le pousser de questions sur l'équitation. Je n'étais rien moins que discret.
«Et quand un cheval recule et s'approche ainsi d'un fossé profond, que faut-il faire?
—Que diable! à peine vous savez vous tenir, et vous me demandez des choses qui embarrassent les meilleurs cavaliers!»
Sans doute quelque bon jurement accompagna cette réponse, car elle est restée gravée dans ma mémoire.
Je devais l'ennuyer ferme. Son sage domestique m'avertit qu'il faisait manger à ses chevaux la moitié au moins du son qu'il me faisait acheter pour rafraîchir le mien. Ce sage domestique m'offrit de passer à mon service, il m'eût mené à sa volonté, au lieu que le terrible Burelviller le malmenait.
Ce beau discours ne me fit aucune impression. Il me semble que je pensai que je devais une reconnaissance infinie au capitaine.
D'ailleurs, j'étais si heureux de contempler les beaux paysages et l'arc de triomphe d'avril que je n'avais qu'un vœu à former: c'était que cette vie durât toujours.
Nous croyions l'armée à quarante lieues en avant de nous.
Tout-à-coup, nous la trouvâmes arrêtée par le fort de Bard[6].
Je me vois bivouaquant à une demi-lieue du fort, à gauche de la grande route.
Le lendemain, j'eus vingt-deux piqûres de cousin sur la figure et un œil tout à fait fermé.
Ici, le récit se confond avec le souvenir.
Il me semble que nous fûmes arrêtés deux ou trois jours sous Bard.
Je redoutais les nuits à cause des piqûres de ces affreux cousins, j'eus le temps de guérir à moitié.
Le Premier Consul était-il avec nous?
Fut-ce, comme il me semble, pendant que nous étions dans cette petite plaine, sous le fort, que le colonel Dufour essaya de l'emporter de vive force? Et que deux sapeurs essayèrent de couper les chaînes du pont-levis? Vis-je entourer de paille la roue des canons, ou bien est-ce le souvenir du récit que je trouve dans ma tête?
La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée si étroite, me rendait fou d'émotion.
Enfin, le capitaine me dit: «Nous allons passer sur une montagne à gauche: C'est le chemin[7].»
J'ai appris, depuis, que cette montagne se nomme Albaredo.
Après une demi-lieue, j'entendis donner cet avis de bouche en bouche: «Ne tenez la bride de vos chevaux qu'avec deux doigts de la main droite afin que, s'ils tombent dans le précipice, ils ne vous entraînent pas.
—Diable! il y a donc danger!»me dis-je[8].
On s'arrêta sur une petite plate-forme.
«Ah! voilà qu'ils nous visent, dit le capitaine.
—Est-ce que nous sommes à portée? dis-je au capitaine.
—Ne voilà-t-il pas mon bougre qui a déjà peur?»me dit-il avec humeur. Il y avait là sept à huit personnes.
Ce mot fut comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Je revois: je m'approchai du bord de la plate-forme pour être plus exposé, et quand il continua la route, je traînai quelques minutes, pour montrer mon courage.
Voilà comment je vis le feu pour la première fois.
C'était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l'autre.
CHAPITRE XLVI[1]
Le soir, en y réfléchissant, je ne revenais pas de mon étonnement: Quoi! n'est-ce que ça? me disais-je.
Cet étonnement un peu niais et cette exclamation m'ont suivi toute ma vie. Je crois que cela tient à l'imagination; je fais cette découverte, ainsi que beaucoup d'autres, en 1836, en écrivant ceci.
Parenthèse.—Souvent je me dis, mais sans regret: Que de belles occasions j'ai manquées! Je serais riche, du moins j'aurais de l'aisance! Mais je vois, en 1836, que mon plus grand plaisir est de rêver; mais rêver à quoi? Souvent à des choses qui m'ennuient. L'activité des démarches nécessaires pour amasser 10.000 francs de rente est impossible pour moi. De plus, il faut flatter, ne déplaire à personne, etc. Ce dernier est presque impossible pour moi.
Hé bien! M. le comte de Cauchain était lieutenant ou sous-lieutenant au 6e de dragons en même temps que moi, il passait pour intrigant, habile, ne perdant pas une occasion pour plaire aux gens puissants, etc., ne faisant pas un pas qui n'eût son but, etc. Le général Cauchain, son oncle, avait pacifié la Vendée, je crois, et ne manquait pas de crédit. M. de Cauchain quitta le régiment pour entrer dans la carrière consulaire, il a eu probablement toutes les qualités qui me manquent, il est consul à Nice, comme moi à Cività-Vecchia. Voilà qui doit me consoler de n'être pas intrigant, ou du moins adroit, prudent, etc. J'ai eu le rare plaisir de faire toute ma vie à peu près ce qui me plaisait, et je suis aussi avancé qu'un homme froid, adroit, etc. M. de Cauchain m'a fait politesse quand je passai à Nice en décembre 1833. Peut-être a-t-il de plus que moi d'avoir de la fortune, mais probablement il l'a héritée de son oncle, et d'ailleurs il est chargé d'une vieille femme. Je ne changerais pas, c'est-à-dire: je ne voudrais pas que mon âme entrât dans son corps.
Je ne dois donc pas me plaindre du destin. J'ai eu un lot exécrable de sept à dix-sept [ans], mais, depuis le passage du Mont-Saint-Bernard (à 2.491 mètres au-dessus de l'océan[2]), je n'ai plus eu à me plaindre du destin; j'ai, au contraire, à m'en louer.
En 1804, je désirais cent louis et ma liberté; en 1836, je désire avec passion six mille francs et ma liberté. Ce qui est au-delà ferait bien peu pour mon bonheur. Ce n'est pas à dire que je ne voulusse tâter de 25.000 francs et ma liberté pour avoir une bonne voiture à ressorts bien liants, mais les voleries du cocher me donneraient peut-être plus d'humeur que la voiture de plaisir.
Mon bonheur est de n'avoir rien à administrer; je serais fort malheureux si j'avais 100.000 francs de rente en terres et maisons. Je vendrais tout bien vite à perte, ou du moins les trois-quarts, pour acheter de la rente. Le bonheur, pour moi, c'est de ne commander à personne et de n'être pas commandé, je crois donc que j'ai bien fait de ne pas épouser Mlle Rietti ou Mlle Diane.—Fin de la parenthèse[3].
Je me souviens que j'eus un extrême plaisir en entrant à Etrouble et à Aoste. Quoi! le passage du Saint-Bernard, n'est-ce que ça? me disais-je sans cesse. J'avais même le tort de le dire haut quelquefois, et enfin le capitaine Burelviller me malmena; malgré mon innocence, il prit cela pour une blague (id est: bravade). Fort souvent, mes naïvetés ont fait le même effet.
Un mot ridicule ou seulement exagéré a souvent suffi pour gâter les plus belles choses pour moi: par exemple, à Wagram, à côté de la pièce de canon, quand les herbes prenaient feu, ce colonel blagueur de mes amis qui dit: «C'est une bataille de géants!»L'impression de grandeur fut irrémédiablement enlevée pour toute la journée.
Mais, grand Dieu! qui lira ceci? Quel galimatias! Pourrai-je enfin revenir à mon récit? Le lecteur sait-il maintenant s'il en est à 1800, au premier début d'un fou dans le monde, ou aux réflexions sages d'un homme de cinquante-trois[4] ans!
Je remarquai, avant de quitter mon rocher, que la canonnade de Bard faisait un tapage effrayant; c'était le sublime, un peu trop voisin pourtant du danger. L'âme, au lieu de jouir purement, était encore un peu occupée à se tenir.
J'avertis, une fois pour toutes, le brave homme, unique peut-être, qui aura le courage de me lire, que toutes les belles réflexions de ce genre sont de 1836. J'en eusse été bien étonné en 1800; peut-être, malgré ma solidité sur Helvétius et Shakespeare, ne les eussé-je pas comprises.
Il m'est resté un souvenir net et fort sérieux du rempart qui faisait ce grand feu sur nous. Le commandant de ce fortin, situé providentiellement, comme diraient les bons écrivains de 1836, croyait arrêter le général Bonaparte[5].
Je crois que le logement du soir fut chez un curé, déjà fort malmené par les vingt-cinq ou trente mille hommes qui avaient passé avant le capitaine Burelviller et son élève. Le capitaine, égoïste et méchant, jurait; il me semble que le curé me fit pitié, je lui parlai latin, pour diminuer sa peur. C'était un gros péché, c'est en petit le crime de ce vil coquin de Bourmont à Waterloo. Par bonheur, le capitaine ne m'entendit pas.
Le curé, reconnaissant, m'apprit que: Donna voulait dire femme, cattiva, mauvaise, et qu'il fallait dire: quante sono miglia di qua a Ivrea? quand je voulais savoir combien il y avait de milles d'ici à Ivrée.
Ce fut là le commencement de mon italien.
Je fus tellement frappé de la quantité de chevaux morts et d'autres débris d'armée que je trouvai de Bard à Ivrée, qu'il ne m'en est point resté de souvenir distinct. C'était pour la première fois que je trouvais cette sensation, si renouvelée depuis: me trouver entre les colonnes d'une armée de Napoléon. La sensation présente absorbait tout, absolument comme le souvenir de la première soirée où Giul m'a traité en amant. Mon souvenir n'est qu'un roman fabriqué à cette occasion.
Je vois encore le premier aspect d'Ivrée aperçue à trois quarts de lieue, un peu sur la droite, et à gauche des montagnes à distance, peut-être le Mont Rose et les monts de Bielle, peut-être ce rezegon de Lebk (sic), que je devais tant adorer plus tard.
Il devenait difficile non pas d'avoir un billet de logement des habitants terrifiés, mais de défendre ce logement contre les partis de trois ou quatre soldats rôdant pour piller. J'ai quelque idée du sabre mis à la main pour défendre une porte de notre maison, que des chasseurs à cheval voulaient enlever pour en faire un bivouac.
Le soir, j'eus une sensation que je n'oublierai jamais. J'allai au spectacle, malgré le capitaine qui, jugeant bien de mon enfantillage et de mon ignorance des armes, mon sabre étant trop pesant pour moi, avait peur, sans doute, que je ne me fisse tuer à quelque coin de rue. Je n'avais point d'uniforme, c'est ce qu'il y a de pis entre les colonnes d'une armée ...
Enfin, j'allai au spectacle; on donnait le Matrimonio segreto de Cimarosa, l'actrice qui jouait Caroline avait une dent de moins sur le devant. Voilà tout ce qui me reste d'un bonheur divin.
Je mentirais et ferais du roman si j'entreprenais de le détailler.
A l'instant, mes deux grandes actions: 1° avoir passé le Saint-Bernard, 2° avoir été au feu, disparurent. Tout cela me sembla grossier et bas. J'éprouvai quelque chose comme mon enthousiasme de l'église au-dessus de Rolle, mais bien plus pur et bien plus vif. Le pédantisme de Julie d'Etange me gênait dans Rousseau, au lieu que tout fut divin dans Cimarosa.
Dans les intervalles du plaisir, je me disais: Et me voici jeté dans un métier grossier, au lieu de vouer ma vie à la musique!!
La réponse était, sans nulle mauvaise humeur: Il faut vivre, je vais voir le monde, devenir un brave militaire, et après un an ou deux je reviens à la musique, mes uniques amours. Je me disais de ces paroles emphatiques.
Ma vie fut renouvelée et tout mon désappointement de Paris enterré à jamais. Je venais de voir distinctement où était le bonheur. Il me semble aujourd'hui que mon grand malheur devait être: je n'ai pas trouvé le bonheur à Paris, où je l'ai cru pendant si longtemps, où est-il donc? Ne serait-il point dans nos montagnes du Dauphiné? Alors, mes parents auraient raison, et je ferais mieux d'y retourner.
La soirée d'Ivrée détruisit à jamais le Dauphiné dans mon esprit. Sans les belles montagnes que j'avais vues le matin en arrivant, peut-être Berland, Saint-Ange et Taillefer[6] n'auraient-ils pas été battus pour toujours.
Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes raisonnements.
Le lendemain matin, en cheminant auprès de nos chevaux avec le capitaine, qui avait six pieds, j'eus l'enfance de parler de mon bonheur, il me répondit par des plaisanteries grossières sur la facilité de mœurs des actrices. Ce mot était cher et sacré pour moi, à cause de Mlle Kably, et de plus, ce matin-là, j'étais amoureux de Caroline (du Matrimonio). Il me semble que nous eûmes un différend sérieux, avec quelque idée de duel de ma part.
Je ne comprends rien à ma folie; c'est comme ma provocation à l'excellent Joinville (maintenant M. le baron Joinville, intendant militaire à Paris), je ne pouvais pas soutenir mon sabre en ligne horizontale.
La paix faite avec le capitaine, nous fûmes, ce me semble, occupés de la bataille du Tessin, où il me semble que nous fûmes mêlés, mais sans danger. Je n'en dis pas davantage, de peur de faire du roman; cette bataille, ou combat, me fut contée en grands détails peu de mois après par M. Guyardet, chef de bataillon à la 6me ou 9me légère, le régiment de cet excellent Maçon, mort à Leipzig vers 1809, ce me semble. Le récit de M. Guyardet fait, ce me semble, à Joinville, en ma présence, complète mes souvenirs et j'ai peur de prendre l'impression de ce récit pour un souvenir.
Je ne me rappelle pas même si le combat du Tessin compta dans mon esprit pour la seconde vue du feu, dans tous les cas ce ne put être[7] que le feu du canon; peut-être eûmes-nous peur d'être sabrés, nous trouvant, avec quelque cavalerie, ramenés par l'ennemi. Je ne vois de clair que la fumée du canon ou de la fusillade. Tout est confus.
Excepté le bonheur le plus vif et le plus fou, je n'ai réellement rien à dire d'Ivrée à Milan. La vue du paysage me ravissait. Je ne le trouvais pas la réalisation du beau, mais quand, après le Tessin, jusqu'à Milan, la fréquence des arbres et la force de la végétation, et même les tiges du maïs, ce me semble, empêchaient de voir à cent pas, à droite et à gauche, je trouvais que c'était là le beau.
Tel a été pour moi Milan, et pendant vingt ans (1800 à 1820). A peine si cette image adorée commence à se séparer du beau. Ma raison me dit: Mais le vrai beau, c'est Naples et le Pausilippe, par exemple, ce sont les environs de Dresde, les murs abattus de Leipsick, l'Elbe à Altona, le lac de Genève, etc. C'est ma raison qui dit cela, mon cœur ne sent que Milan et la campagne luxuriante qui l'environne[8].
CHAPITRE XLVII[1]
Milan
Un matin, en entrant à Milan, par une charmante matinée de printemps, et quel printemps! et dans quel pays du monde! je vis Martial à trois pas de moi, sur la gauche de mon cheval. Il me semble le voir[2] encore, c'était Corsia del Giardino, peu après la rue des Bigli, au commencement de la Corsia di Porta Nova.
Il était en redingote bleue avec un chapeau bordé d'adjudant général.
Il fut fort aise de me voir.
«On vous croyait perdu, me dit-il.
—Le cheval a été malade à Genève, répondis-je, je ne suis parti que le ...[3]
—Je vais vous montrer la maison, ce n'est qu'à deux pas.»
Je saluai le capitaine Burelviller: je ne l'ai jamais revu.
Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa d'Adda[4].
La façade de la Casa d'Adda n'était point finie, la plus grande partie était alors en briques grossières, comme San Lorenzo, à Florence. J'entrai dans une cour magnifique. Je descendis de cheval fort étonné et admirant tout. Je montai par un escalier superbe. Les domestiques de Martial détachèrent mon portemanteau et emmenèrent mon cheval.
Je montai avec lui et bientôt me trouvai dans un superbe salon donnant sur la Corsia. J'étais ravi, c'était pour la première fois que l'architecture produisait son effet sur moi. Bientôt on apporta d'excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m'a rappelé Milan.
Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la terre. Je ne sens pas du tout le charme de ma patrie; j'ai, pour le lieu où je suis né, une répugnance qui va jusqu'au dégoût physique (le mal de mer). Milan a été pour moi, de 1800 à 1821, le lieu où j'ai constamment désiré habiter.
J'y ai passé quelques mois de 1800; ce fut le plus beau temps de ma vie. J'y revins tant que je pus en 1801 et 1802, étant en garnison à Brescia et à Bergame, et enfin, j'y ai habité par choix de 1815 à 1821. Ma raison seule me dit, même en 1836, que Paris vaut mieux. Vers 1803 ou 1804, j'évitais, dans le cabinet de Martial, de lever les veux vers une estampe qui dans le lointain présentait le dôme de Milan, le souvenir était trop tendre et me faisait mal.
Nous pouvions être à la fin de mai ou au commencement de juin, lorsque j'entrai dans la Casa d'Adda (ce mot est resté sacré pour moi).
Martial fut parfait et réellement a toujours été parfait pour moi. Je suis fâché de n'avoir pas vu cela davantage de son vivant; comme il avait étonnamment de petite vanité, je ménageais cette vanité.
Mais ce que je lui disais alors par usage du monde, naissant chez moi, et aussi par amitié, j'aurais dû le lui dire par amitié passionnée et par reconnaissance.
Il n'était pas romanesque, et moi je poussais cette faiblesse jusqu'à la folie; l'absence de cette folie le rendait plat à mes yeux. Le romanesque chez moi s'étendait à l'amour, à la bravoure, à tout. Je redoutais le moment de donner l'étrenne à un portier, de peur de ne pas lui donner assez, et d'offenser sa délicatesse. Il m'est arrivé souvent de ne pas oser donner l'étrenne à un homme trop bien vêtu, de peur de l'offenser, et j'ai dû passer pour avare. C'est le défaut contraire de la plupart des sous-lieutenants que j'ai connus: eux pensaient à escamoter une mancia.
Voici un intervalle de bonheur fou et complet, je vais sans doute battre un peu la campagne en en parlant. Peut-être vaudrait-il mieux m'en tenir à la ligne précédente.
Depuis la fin de mai jusqu'au mois d'octobre ou de novembre que je fus reçu sous-lieutenant au 6me régiment de dragons à Rapallo ou Roncanago, entre Brescia et Crémone, je trouvai cinq ou six mois de bonheur céleste et complet[5].
On ne peut pas apercevoir distinctement la partie du ciel trop voisine du soleil, par un effet semblable j'aurais grand'peine à faire une narration raisonnable de mon amour pour Angela Pietragrua. Comment faire un récit un peu raisonnable de tant de folies? Par où commencer? Comment rendre cela un peu intelligible? Voilà déjà que j'oublie l'orthographe, comme il m'arrive dans les grands transports de passion, et il s'agit pourtant de choses passées il y a trente-six ans.
Daignez me pardonner, lecteur bénévole! Mais plutôt, si vous avez plus de trente ans ou si, avec trente ans, vous êtes du parti prosaïque, fermez le livre!
Le croira-t-on, mais tout semblera absurde dans mon récit de cette année 1800. Cet amour si céleste, si passionné, qui m'avait entièrement enlevé à la terre pour me transporter dans le pays des chimères, mais des chimères les plus célestes, les plus délicieuses, les plus à souhait, n'arriva à ce qu'on appelle le bonheur qu'en septembre 1811.
Excusez du peu, onze ans, non pas de fidélité, mais d'une sorte de constance.
La femme que j'aimais, et dont je me croyais en quelque sorte aimé, avait d'autres amants, mais elle me préférerait à rang égal, me disais-je! J'avais d'autres maîtresses. (Je me suis promené un quart d'heure avant d'écrire.) Comment raconter raisonnablement ces temps-là? J'aime mieux renvoyer à un autre jour.
En me réduisant aux formes raisonnables, je ferais trop d'injustice à ce que je veux raconter.
Je ne veux pas dire ce qu'étaient les choses, ce que je découvre pour la première fois à peu près en 1836, ce qu'elles étaient; mais, d'un autre côté, je ne puis écrire ce qu'elles étaient pour moi en 1800: le lecteur jetterait le livre.
Quel parti prendre? comment peindre le bonheur fou?
Le lecteur a-t-il jamais été amoureux fou? A-t-il jamais eu la fortune de passer une nuit avec cette maîtresse qu'il a le plus aimée en sa vie?
Ma foi, je ne puis continuer, le sujet surpasse le disant.
Je sens bien que je suis ridicule, ou plutôt incroyable. Ma main ne peut écrire, je renvoie à demain.
Peut-être il serait mieux de passer net ces six mois-là.
Comment peindre l'excessif bonheur que tout me donnait? C'est impossible pour moi.
Il ne me reste qu'à tracer un sommaire, pour ne pas interrompre tout-à-fait le récit.
Je suis comme un peintre qui n'a plus le courage de peindre un coin de son tableau. Pour ne pas gâter le reste, il ébauche à la moitié ce qu'il ne peut pas peindre.
O lecteur, excusez ma mémoire, ou plutôt sautez cinquante pages.
Voici le sommaire de ce que, à trente-six ans d'intervalle, je ne puis raconter sans le gâter horriblement.
Je passerais dans d'horribles douleurs les cinq, dix, vingt ou trente ans qui me restent à vivre qu'en ce moment je ne dirais pas: Je ne veux pas recommencer.
D'abord, ce bonheur d'avoir pu faire ma vie. Un homme médiocre, au-dessous du médiocre, si vous voulez, mais bon et gai, ou plutôt heureux lui-même alors, avec lequel je vécus.
Tout ceci, ce sont des découvertes que je fais en écrivant. Ne sachant comment peindre, je fais l'analyse de ce que je sentis alors.
Je suis très froid aujourd'hui, le temps est gris, je souffre un peu.
Rien ne peut empêcher la folie.
En honnête homme qui abhorre d'exagérer, je ne sais comment faire.
J'écris ceci et j'ai toujours tout écrit comme Rossini écrit la musique; j'y pense, écrivant chaque matin ce qui se trouve devant moi dans le libretto. Je lis dans un livre que je reçois aujourd'hui:
«Ce résultat n'est pas toujours sensible pour les contemporains, pour ceux qui l'opèrent et l'éprouvent; mais, à distance et au point de vue de l'histoire, on peut remarquer à quelle époque un peuple perd l'originalité de son caractère,»etc. (M. Villemain, Préface, page X.)
On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail[6].
ANNEXES
I
PREMIER ESSAI D'AUTOBIOGRAPHIE[1]
MÉMOIRES DE HENRI B.
LIVRE 1
CHAPITRE 1
Quoique ma première enfance ait été empoisonnée par bien des amertumes, grâce au caractère espagnol et altier de mes parents, depuis deux ou trois ans je trouve une certaine douceur à m'en rappeler les détails. Il a fallu plus de quarante années d'expérience pour que je pusse pardonner à mes parents leurs injustices atroces.
Je suis né à Grenoble le 23 janvier 1783, au sein d'une famille qui aspirait à la noblesse, c'est-à-dire qu'on ne badinait pas avec les préjugés nécessaires à la conservation des ordres privilégiés. La religion catholique était vénérée dans la maison comme l'indispensable appui du trône. Quoique bourgeoise au fond, la famille dont je porte le nom avait deux branches. Le capitaine B[eyle], chef de la branche aînée, qui était fort riche, avait la croix de Saint-Louis et ne manqua pas d'émigrer, chose peu difficile, car Grenoble n'est qu'à neuf lieues de Chambéry, capitale de la Savoie.
Cet excellent capitaine [Beyle], le meilleur homme du monde, avec sa voix glapissante et ses éloges éternels de nos princes, ne s'était jamais marié, non plus que ses cinq ou six sœurs. Mon père, chef de la branche cadette, comptait bien hériter d'une trentaine de mille livres de rente, et comme mon père était un homme à imagination, il m'admit de bonne heure à la création des châteaux en Espagne qu'il élevait sur cette fortune à venir, dont plus tard une loi de la Terreur nous priva presque entièrement. N'était-ce pas celle du 17 germinal an III? Ce nom a retenti dans toute mon enfance, mais voici trente-trois ans que je n'y pense plus du tout. Grâce à la manie exagérante et noblifiante de la famille, peut-être que, même sans la loi de germinal sur les successions, cette fortune de trente mille francs de rente se serait réduite à douze ou quinze. Cela était encore fort considérable pour la province vers 1789.
Ma mère était une femme de beaucoup d'esprit, elle était adorée de son père. Henriette Gagnon avait un caractère généreux et décidé; j'ai compris cela plus tard. J'eus le malheur de la perdre lorsque j'avais sept ans, et elle trente-trois. J'en étais amoureux fou, je ne sais si elle s'en apercevait; elle mourut en couches en prononçant mon nom et me recommandant à sa sœur cadette, Séraphie, la plus méchante des dévotes. Tout le bonheur dont j'aurais pu jouir disparut avec ma mère. La tristesse la plus sombre et la plus plate s'empara de la famille. Mon père, qui adorait d'autant plus sa femme que celle-ci ne l'aimait point, fut hébété par la douleur. Cet état dura cinq ou six ans, il s'en tira un peu en étudiant la Chimie de Maquart, puis celle de Fourcroy. Ensuite, il prit une grande passion pour l'agriculture et gagna deux ou trois cent mille francs à acheter des domaines (ou terres); puis vint la passion de bâtir des maisons, où il dérangea sa fortune, enfin sa passion pour les Bourbons qui le firent adjoint du maire de Grenoble et chevalier de la Légion d'honneur. Mon père négligea tellement ses affaires pour celles de l'Etat qu'il passa une fois dix-huit mois sans aller à son domaine (ou terre) de Claix, qu'il faisait cultiver par des domestiques, et où avant les honneurs Bourboniens il allait deux ou trois fois la semaine. Dans les derniers temps, mon père était fort jaloux de moi; comme j'avais fait la campagne de Moscou avec une petite place à la cour de Napoléon, que j'adorais, j'étais en quelque sorte à la tête du parti bonapartiste (1816). Mais je m'égare. Mon père avait assuré en 1814 à mon ami, M. Félix Faure, aujourd'hui pair de France (né à Grenoble vers 1782), qu'il me laisserait dix mille francs de rente. Félix grava cette somme sur ma montre. Sans cette assurance, j'aurais pris un état en 1814: filateur de coton à Plancy, en Champagne, ou avocat à Paris. En 1814, j'allai m'amuser en Italie, où j'ai passé sept ans; mon père, à sa mort, m'a laissé un capital de 3.900 francs. J'étais alors amoureux fou de Mme D. Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, je n'y pensai pas trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j'ai cherché en vain à m'en affliger.
Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison. Je n'ai connu mon père, de sept ans à quinze, que par les injustices abominables qu'il exécutait sur moi, à la demande de ma tante Séraphie, dont, à force d'ennui intérieur, il était peut-être un peu devenu amoureux. J'entrevois à peine cela aujourd'hui en y réfléchissant. Dans l'éducation sévère des familles suivant les mœurs de l'ancien régime, où par-dessus tout les parents songeaient à se faire respecter et craindre, les enfants étaient comme collés tout près de la base de statues de quatre-vingts pieds de haut. Dans une si mauvaise position, leur œil ne pouvait que porter les jugements les plus faux sur les proportions de ces statues.
Je ne me rappelle plus l'origine du sentiment du juste, qui est fort vif en moi. C'était non pas comme à moi désagréables, mais comme injustes, que les arrêts de ma tante Séraphie, appuyés par l'autorité de mon père, me faisaient verser des larmes de rage. Deux ou trois fois la semaine, je passais une heure à me répéter à voix basse: «Monstres! Monstres! Monstres!»
Pourquoi diable ma tante m'avait-elle pris en grippe? Je ne puis le deviner. Peut-être ma mère, mourant en couches avec le plus grand courage et toute sa tête, avait-elle fait jurer à son mari, au nom de son fils aîné, de ne jamais se remarier. Quand j'avais trente ans, des témoins oculaires, entre autres l'excellente Mme Romagnier, amie que nous venons de perdre il y a deux ou trois ans, me parlaient encore de la haine passionnée et folle que j'avais inspirée à ma dévote de tante.
J'étais républicain forcené, rien de plus simple: mes parents étaient ultra et dévots au dernier degré; on appelait cela en 1793 être aristocrate.
Comme marquant par ses propos pleins d'imagination et de force, mon père fut mis en prison pendant vingt-deux mois par le représentant du peuple Amar. On juge de l'horreur que mon républicanisme inspirait dans la famille. J'avais fait encore un petit drapeau tricolore que je promenais seul en triomphe dans les pièces non habitées de notre grand appartement, les jours de victoires républicaines. Ce devaient être alors celles du traître Pichegru. On me guettait, on me surprenait, on m'accablait des mots de monstre, mes parents pleuraient de rage et moi d'enthousiasme, «Il est beau, il est doux, m'écriai-je une fois, de souffrir pour la Patrie!»Je crois qu'on me battit, ce qui, du reste, était fort rare, on me déchira mon drapeau. Je me crus un martyr de la patrie, j'aimai la liberté avec fureur. J'appelais ainsi, ce me semble, l'ensemble des cérémonies que je voyais souvent exécuter dans les rues, elles étaient touchantes et imposantes, il faut l'avouer. J'avais deux ou trois maximes que j'écrivais partout et que je suis fâché d'avoir si complètement oubliées. Elles me faisaient verser des larmes d'attendrissement, en voici une qui me revient:
Vivre libre ou mourir, que je préférais de beaucoup, comme éloquence, à: la liberté ou la mort, qu'on voulait lui substituer. J'adorais l'éloquence; dès l'âge de six ans, je crois, mon père m'avait inoculé son enthousiasme pour J.-J. Rousseau, que plus tard il exécra comme anti-roi ...
II
UNE PAGE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE DE STENDHAL
Ce fragment a été écrit en même temps que la Vie de Henri Brulard, le 16 décembre 1835, et inséré par Stendhal dans le second volume de son manuscrit, après le récit de sa première communion (chapitre XVIII de la présente édition).
Je l'ai rejeté parmi les annexes, parce qu'il n'a rien de commun avec le texte des mémoires d'Henri Beyle.
Encyclopédie du XIXe siècle.
Ce livre, ou plutôt son annonce qui remplit tous les journaux, m'a bien fait rire ce matin. Rien ne m'amuse comme les efforts que fait la société ultra (c'est-à-dire les nobles et les [prêtres]) pour tâcher de tromper l'opinion, pour faire des livres qui rendent le peuple imbécile et pour tâcher de se persuader ensuite que ces livres sont lus.
Hé, messieurs, faites pendre les écrivains, ruinez les imprimeurs et les libraires, empêchez la poste de transporter les livres, voilà ce qui est raisonnable!
J'ai bien ri ce matin et toute la journée j'ai été rempli de joie quand je venais à songer à l'Encyclopédie du XIXe siècle, dont l'annonce remplit plus d'un pied carré dans le Journal des Débats du 5 décembre 1835.
Le comité de direction offre d'abord les noms de M. Ampère et de M. le comte Beugnot, de l'Institut, un savant de premier ordre, mais aussi bas, aussi plat que Laplace ou M. Cuvier, et un homme d'esprit, mais des plus communs, incapable d'écrire dix pages qui se fassent lire et qui a acheté tous ses livres à ce Bher si sale et à ce M. Saint-Martin, si vendu et si plat, dont le choléra a délivré la science.
Tous les savants vendus, tous les nobles qui ont fait des livres dont dix ou douze exemplaires se sont vendus, tous les prê[tres] à plats sermons font partie de la liste des auteurs.
Ces Messieurs disent dans leur prospectus que les autres encyclopédies ne peuvent qu'engendrer le doute et perpétuer l'indifférence. Voilà qui est adroit! Ces Messieurs veulent charger le cler[gé] de maintenir les peuples dans la soumission et l'abjection morale.
MM. Mennechet, Michaud, Charles Nodier, Battut, ce voleur de Champollion-Figeac, ce bon fripon Raoul Rochette, ce coquin de Trouvé, cet archiniais de Villeneuve-Bargemont, ce charlatan d'Ekstein, cette archibête de Ch. Artaud, cet incroyable païen, M. l'académicien Pouqueville, le chevalier Drake, bibliothécaire de la papauté à Rome[1], enfin des inconnus ou des Jean-fesse, tous chevaliers de Kœnig von Jeanfoutre. Les seuls noms décorés sont MM. Arago et Frédéric Cuvier.
Tous, en général, écrivains que personne ne lit. Ces plats intrigants sont accolés à une foule de nobles littérateurs qui voudraient bien pouvoir écrire deux pages, mais le pouvoir leur manque, volenti et conanti. Ces nobles riches, comme MM. de Lamartine, de Villeneuve, de Pastoret, Beugnot, fourniront chacun vingt pages et vingt-cinq louis. Le livre sera supérieurement imprimé, porté aux nues dans tous les journaux, sans doute acheté par le ministre pour les bibliothèques, et si la Révolution, second volume de celle de Juillet, arrive un peu plus tôt, il ne sera pas acheté et pour rire j'en achèterai sur les quais quelque volume, à vingt sous.
Chacun des souscripteurs recevra son exemplaire, tous les journaux retentiront de l'immense succès; s'il se trouve, contre toute apparence et prudence, quelque homme d'esprit hardi, il fera sur cette rapsodie un pamphlet comme le Nouveau Complot contre les industriels[2], s'il m'est permis de citer cette brochure. S'il n'y a pas de brochure critique, je suis prêt à parier que l'Encyclopédie du XIXe siècle aura moins de lecteurs qu'elle n'étale de collaborateurs dans l'annonce des Débats de ce matin. La moitié de ces souscripteurs prévoit sagement une influence comme celle de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.
Le plus grand service que le duc de Modène put rendre à la cause libérale était d'imprimer la Voce della Verita, qui provoqua des discussions à la Tolfa et à Castel-Bolognese.
Jetez les écrivains dans une prison perpétuelle, dites vos Heures en public, comme le roi de B. le vient de faire envers M. Bher, et en partant pour la Grèce ruinez les libraires et les imprimeurs, mais n'ouvrez jamais la bouche, et surtout gardez-vous d'écrire.
MM. Ampère, comte Beugnot, Fortia d'Urban, Hennequin, Laurentie, Pariset, abbé Receveur et baron Walkenaer, en sont les directeurs.
Après cette âme noble et généreuse de M. Ampère qui, vers 1827, entreprit de me prouver la ...[3] au milieu du salon de M. Cuvier, le plus savant est M. Fortia d'Urban qui, à propos du système de Wolf sur Homère, disait d'un air triomphant:
«Ils veulent nier l'existence d'Homère, et j'ai son buste dans mon cabinet!»
Séparé de Paris depuis cinq ans, je n'ai pour rire que les annonces de ce genre et les anecdotes comme M. l'arch[evêque] de Paris emportant dans sa voiture les deux cuvettes de Mme la princesse de Talleyrand mourante.
III
DEUX NOTICES BIOGRAPHIQUES D'HENRI BEYLE
ÉCRITES PAR LUI-MÊME
Ces deux notices sont conservées à la Bibliothèque municipale de Grenoble, dans le carton coté R 300, où se trouve également un cahier de la Vie de Henri Brulard. Toutes deux ont été publiées par MM. Casimir Stryienski et François de Nion en appendice de leur édition du Journal de Stendhal (Paris, 1888), p. 467-469 et 470-475.
I
Notice sur M. Beyle, par lui-même.
Henri Beyle, né à Grenoble en 1783,** vient de mourir à ... (le ... octobre 1820[1]). Après avoir étudié les mathématiques, il fut quelque temps officier dans le 6e régiment de dragons (1800, 1801, 1802). Il y eut une courte paix, il suivit à Paris une femme qu'il aimait et donna sa démission, ce qui irrita beaucoup ses protecteurs. Après avoir suivi à Marseille une actrice qui y allait remplir les premiers rôles tragiques, il rentra dans les affaires, en 1806, comme adjoint aux commissaires des Guerres. Il vit l'Allemagne en cette qualité, il assista à l'entrée triomphale de Napoléon à Berlin, qui le frappa beaucoup. Etant parent de M. Daru, ministre de l'armée et la troisième personne après Napoléon et le prince de Neuchâtel, M. B[eyle] vit de près plusieurs rouages de cette grande machine. Il fut employé à Brunswick en 1806, 1807 et 1808 et s'y distingua. Il étudia dans cette ville la langue et la philosophie allemandes et conçut assez de mépris pour Kant, Fichte, ces hommes supérieurs qui n'ont fait que de savants châteaux de cartes.
M. B[eyle] revint à Paris en 1809 et fit la campagne de Vienne en 1809 et 1810. Au retour, il fut nommé auditeur au Conseil d'Etat et inspecteur général du mobilier de la Couronne. Il fut chargé en outre du bureau de la Hollande à l'administration de la liste civile de l'Empereur. Il connut le duc de Frioul en 1811, il fit un court voyage en Italie, pays qu'il aimait toujours depuis les trois ans qu'il y avait passé dans sa jeunesse. En 1812, il obtint, après beaucoup de difficultés de la part de M. Champagny, duc de Cadore, intendant de la Maison de l'Empereur, de faire la campagne de Russie. Il rejoignit le quartier général près d'Orcha, le 14 août 1812. Il entra à Moscou le 14 septembre avec Napoléon et en partit le 16 octobre avec une mission: il devait procurer quelque subsistance à l'armée, et c'est lui qui a donné à l'armée, au retour, entre Orcha et Bober, le seul morceau de pain qu'elle ait reçu. M. Daru reconnut ce service, au nom de l'Empereur, à Bober. M. B[eyle] ne crut jamais, dans cette retraite, qu'il y eût de quoi pleurer. Près de Kœnigsberg, comme il se sauvait des Cosaques en passant le Frischaff sur la glace, la glace se rompit sous son traîneau. Il était avec M. le chevalier Marchand, commissaire des Guerres (rue du Doyenné, n° 5). Comme on n'avouait pas même qu'on fût en retraite à cette armée impériale, il s'arrêta à Slangard, puis à Berlin, qu'il vit se détacher de la France. A mesure qu'il s'éloignait du danger, il en prit horreur et il arriva à Paris navré de douleur. Le physique avait beaucoup de part à cet état. Un mois de bonne nourriture, ou plutôt de nourriture suffisante, le remit. Son protecteur le força à faire la campagne de 1813. Il fut intendant à Sagan avec le plus honnête et le plus borné des généraux, M. le marquis, alors comte V. de Latour-Maubourg. Il y tomba malade d'une espèce de fièvre pernicieuse. En huit jours, il fut réduit à une faiblesse extrême, et il fallut cela pour qu'on lui permît de revenir en France. Il quitta sur-le-champ Paris et trouva la santé sur le lac de Côme. A peine de retour, l'Empereur l'envoya en mission dans la 7e division militaire avec un sénateur absolument sans énergie. Il y trouva le brave général Dessaix, digne du grand homme dont il portait presque le nom et aussi libéral que lui. Mais le talent et l'ardent patriotisme du général Dessaix furent paralysés par l'égoïsme et la médiocrité incurable du général Marchand, qu'il fallut employer, comme grand-cordon de la Légion d'honneur et étant du pays. On ne tira pas parti des admirables dispositions de Vizille et de beaucoup d'autres villages du Dauphiné.
M. Beyle demanda à aller voir les avant-postes, à Genève. Il se convainquit de ce dont il se doutait, qu'il n'y avait rien de si facile que de prendre Genève. Voyant qu'on repoussait cette idée et craignant la trahison, il obtint la permission de revenir à Paris. Il trouva les Cosaques à Orléans. Ce fut là qu'il désespéra de la patrie ou, pour parler exactement, qu'il vit que l'Empire avait éclipsé la Patrie. On était las de l'insolence des préfets et autres agents de Napoléon. Il arriva à Paris pour être témoin de la bataille de Montmartre et de l'imbécillité des ministres de Napoléon.
Il vit l'entrée du roi. Certains traits de M. de Blacas, qu'il sut bientôt, le firent penser aux Stuarts. Il refusa une place superbe que M. Beugnot avait la bonté de lui offrir. Il se retira en Italie. Il y mena une vie heureuse jusqu'en 1821 que l'arrestation des carbonari par une police imbécile l'obligea à quitter le pays, quoiqu'il ne fût pas carbonaro. La méchanceté et la méfiance des Italiens lui avaient fait repousser la participation aux secrets, disant à ses amis: «Comptez sur moi dans l'occasion.»
En 1814, lorsqu'il jugea les Bourbons, il eut deux ou trois jours de noir. Pour le faire passer, il prit un copiste et lui dicta une traduction corrigée de la Vie de Haydn, Mozart et Métastase, d'après un ouvrage italien, un volume in-8°, 1814.
En 1817, il imprima deux volumes de l'Histoire de la Peinture en Italie, et un petit voyage de trois cents pages en Italie.
La Peinture n'ayant pas de succès, il enferma dans une caisse les trois derniers volumes et s'arrangea pour qu'ils ne paraissent qu'après sa mort.
En juillet 1819, passant par Bologne, il apprit la mort de son père. Il vint à Grenoble, où il donna sa voix au plus honnête homme de France, au seul qui pût encore sauver la religion, à M. Henri Grégoire. Cela le mit encore plus mal avec la police de Milan. Son père devait, suivant la voix commune, lui laisser cinq ou six mille francs de rente. Il ne lui en laissa pas la moitié. Dès lors, M. Beyle chercha à diminuer ses besoins et y réussit. Il fit plusieurs ouvrages, entre autres 500 pages sur l'Amour qu'il n'imprima pas. En 1821, s'ennuyant mortellement de la comédie des manières françaises, il alla passer six semaines en Angleterre. L'amour a fait le bonheur et le malheur de sa vie. Mélanie, Thérèse, Gina et Léonore sont les noms qui l'ont occupé. Quoiqu'il ne fût rien moins que beau, il fut aimé quelquefois. Gina l'empêcha de revenir au retour de Napoléon, qu'il sut le 6 mars. L'acte additionnel lui ôta tous ses regrets. Souvent triste à cause de ses passions du moment qui allaient mal, il adorait la gaieté. Il n'eut qu'un ennemi, ce fut M. Tr.; il pouvait s'en venger d'une manière atroce, il résista, pour ne pas fâcher Léonore. La campagne de Russie lui laissa de violents maux de nerfs. Il adorait Shakespeare et avait une répugnance insurmontable pour Voltaire et Mme de Staël. Les lieux qu'il aimait le mieux sur la terre étaient le lac de Côme et Naples. Il adora la musique et fit une petite notice sur Rossini, pleine de sentiments vrais, mais peut-être ridicules. Il aima tendrement sa sœur Pauline et abhorra Grenoble, sa patrie, où il avait été élevé d'une manière atroce. Il n'aima aucun de ses parents. Il était amoureux de sa mère, qu'il perdit à sept ans[2].
II
Dimanche, 30 avril1837. Paris, hôtel Favart.
Il pleut à verse.
Je me souviens que Jules Janin me disait: «Ah! quel bel article nous ferions sur vous si vous étiez mort!»
Afin d'échapper aux phrasiers, j'ai la fantaisie de faire moi-même cet article.
Ne lisez ceci qu'après la mort de Beyle (Henri), né à Grenoble le 23 janvier 1783, mort à ... le ...
Ses parents avaient de l'aisance et appartenaient à la haute bourgeoisie. Son père, avocat au Parlement de Dauphiné, prenait le titre de noble dans les actes[1], son grand-père était un médecin, homme d'esprit, ami ou du moins adorateur de Voltaire. M. Gagnon—c'était son nom—était le plus galant homme du monde, fort considéré à Grenoble, et à la tête de tous les projets d'amélioration. Le jeune Beyle vit couler le premier sang versé dans la Révolution française; lors de la fameuse journée des Tuiles (17[88]), le peuple se révoltait contre le Gouvernement, et du haut des toits lançait des tuiles sur les soldats. Les parents du jeune B[eyle] étaient dévots et devinrent des aristocrates ardents, et lui patriote exagéré. Sa mère, femme d'esprit qui lisait le Dante, mourut fort jeune; M. Gagnon, inconsolable de la perte de cette fille chérie, se chargea de l'éducation de son seul fils. La famille avait des sentiments d'honneur et de fierté exagérés, elle communiqua cette façon de sentir au jeune homme. Parler d'argent, nommer même ce métal passait pour une bassesse chez M. Gagnon, qui pouvait avoir huit à neuf mille livres de rente, ce qui constituait un homme riche, à Grenoble, en 1789.
Le jeune Beyle prit cette ville dans une horreur qui dura jusqu'à sa mort, c'est là qu'il a appris à connaître les hommes et leurs bassesses. Il désirait passionnément aller à Paris et y vivre en faisant des livres et des comédies. Son père lui déclara qu'il ne voulait pas la perte de ses mœurs et qu'il ne verrait Paris qu'à trente ans.
De 1796 à 1799, le jeune Beyle ne s'occupa que de mathématiques, il espérait entrer à l'Ecole polytechnique et voir Paris. En 1799, il remporta le premier prix de mathématiques à l'Ecole centrale (M. Dupuy, professeur), les huit élèves qui remportèrent le second prix furent admis à l'Ecole polytechnique deux mois après. Le parti aristocrate attendait les Russes à Grenoble, ils s'écriaient:
O Rus, quando ego te adspiciam!
L'examinateur Louis Monge ne vint pas cette année, tout allait à la diable à Paris.
Tous ces jeunes gens partirent pour Paris afin de subir leur examen à l'école même. Beyle arriva à Paris le 10 novembre 1799, le lendemain du 18 brumaire; Napoléon venait de s'emparer du pouvoir. Beyle était recommandé à M. Daru, ancien secrétaire général de l'Intendance de Languedoc, homme grave et très ferme. Beyle lui déclara avec une force de caractère singulière pour son âge qu'il ne voulait pas entrer à l'Ecole polytechnique.
On fit l'expédition de Marengo; Beyle y fut, et M. Daru (depuis ministre de l'Empereur) le fit nommer sous-lieutenant au 6e régiment de dragons en mai 1800. Il servit quelque temps comme simple dragon. Il devint amoureux de madame A. (Angela Pietragrua).
Il passait son temps à Milan. Ce fut le plus beau temps de sa vie, il adorait la musique, la gloire littéraire et estimait fort l'art de donner un bon coup de sabre. Il fut blessé au pied d'un coup de pointe dans un duel. Il fut aide-de-camp du lieutenant-général Michaud, il se distingua: il a un beau certificat de ce général (entre les mains de M. Colomb, ami intime dudit). Il était le plus heureux et probablement le plus fou des hommes, lorsque, à la paix, le ministre de la Guerre ordonna que tous les aides-de-camp sous-lieutenants rentreraient à leurs corps. Beyle rejoignit le 6e régiment à Savigliano, en Piémont. Il fut malade d'ennui, puis, blessé, obtint un congé, vint à Grenoble, fut amoureux et, sans rien dire au ministre, suivit à Paris Mlle V., qu'il aimait. Le ministère se fâcha, Beyle donna sa démission, ce qui le brouilla avec M. Daru. Son père voulut le prendre par la famine.
B[eyle], plus fou que jamais, se mit à étudier pour devenir un grand homme. Il voyait tous les quinze jours Madame A.; le reste du temps, il vivait seul. Sa vie se passa ainsi de 1803 à 1806, ne faisant confidence à personne de ses projets et détestant la tyrannie de l'Empereur qui volait la liberté à la France. M. Mante, ancien élève de l'Ecole polytechnique, ami de Beyle, l'engagea dans une sorte de conspiration en faveur de Moreau (1804). Beyle travaillait douze heures par jour, il lisait Montaigne, Shakespeare, Montesquieu, et écrivait le jugement qu'il en portait. Je ne sais pourquoi il détestait et méprisait les littérateurs célèbres, en 1804, qu'il entrevoyait chez M. Daru. Beyle fut présenté à M. l'abbé Delille. Beyle méprisait Voltaire, qu'il trouvait puéril, madame de Staël, qui lui semblait emphatique, Bossuet, qui lui semblait de la blague sérieuse. Il adorait les Fables de La Fontaine, Corneille et Montesquieu.
En 1804, Beyle devint amoureux de Mlle Mélanie Guilbert (Mme de Barckoff) et la suivit à Marseille, après s'être brouillé avec Mme ..., qu'il a tant aimée depuis. Ce fut une vraie passion; Mlle [Mélanie Guilbert] ayant quitté le théâtre de Marseille, Beyle revint à Paris; son père commençait à se ruiner et lui envoyait fort peu d'argent. Martial Daru, sous-inspecteur aux Revues, engagea Beyle à le suivre à l'armée, Beyle fut extrêmement contrarié de quitter ses études.
Le 14 ou 15 octobre 1806, Beyle vit la bataille d'Iéna, le 26 il vit Napoléon entrer à Berlin. Beyle alla à Brunswick en qualité d'élève commissaire des Guerres. Là, en 1808, il commença au petit palais de Richemont (à dix minutes de Brunswick), qu'il habitait en sa qualité d'intendant, une histoire de la guerre de la succession en Espagne. En 1809, il fit la campagne de Vienne, toujours comme élève commissaire des Guerres, il y eut une maladie complète et y devint fort amoureux d'une femme aimable et bonne, ou plutôt excellente, avec laquelle il avait eu des relations autrefois.
B[eyle] fut nommé auditeur au Conseil d'Etat et inspecteur du mobilier de la Couronne, par la faveur du comte Daru.
Il fit la campagne de Russie et se distingua par son sang-froid, il apprit à son retour que cette retraite avait été quelque chose de terrible. Cinq cent cinquante mille hommes passèrent le Niémen, cinquante mille, peut-être vingt-cinq mille le repassèrent.
B[eyle] fit la campagne de Lutzen et fut intendant à Sagan, en Silésie, sur la Bober. L'excès de la fatigue lui donna une fièvre qui faillit finir le drame, et que Galle guérit très bien à Paris. En 1813, B[eyle] fut envoyé dans la 7e division militaire avec un sénateur imbécile. Napoléon expliqua longuement à B[eyle] ce qu'il fallait faire.
Le jour où les Bourbons rentrèrent à Paris, B[eyle] eut l'esprit de comprendre qu'il n'y avait plus en France que de l'humiliation pour qui avait été à Moscou. Mme Beugnot lui offrit la place de directeur de l'approvisionnement de Paris, il refusa par dégoût des B[ourbons], alla s'établir à Milan; l'horreur qu'il avait pour le B[ourbon] l'emporta sur l'amour. Il crut entrevoir de la hauteur à son égard dans Mme A. Il serait ridicule de raconter toutes les péripéties, comme disent les Italiens, qu'il dut à cette passion. Il fit imprimer la Vie de Haydn, Rome, Naples et Florence, en 1817, enfin, l'Histoire de la Peinture. En 1817 il revint à Paris qui lui fit horreur, il alla voir Londres et revint à Milan. En 1821, il perdit son père[2], qui avait négligé ses affaires (à Claix) pour faire celles des Bourbons (en qualité d'adjoint au maire de Grenoble) et s'était entièrement ruiné. En 1815, M. Beyle avait fait dire à son fils (par M. Félix Faure) qu'il lui laisserait dix mille francs de rente, il lui laissa trois mille francs de capital. Par bonheur, Beyle avait 1.600 francs de rente provenant de la dot de sa mère (Mlle Henriette Gagnon, morte à Grenoble vers 1790 et qu'il a toujours adorée et respectée). A Milan, B[eyle] avait écrit au crayon l'Amour.
B[eyle], malheureux de toutes façons, revint à Paris en juillet 1821, il songeait sérieusement à en finir, lorsqu'il crut voir que Mme la C. avait du goût pour lui. Il ne voulait pas s'embarquer sur cette mer orageuse, il se jeta a corps perdu dans la querelle des romantiques, fit imprimer Racine et Shakespeare, la Vie de Rossini, les Promenades dans Rome, etc. Il fit deux voyages en Italie, alla un peu en Espagne jusqu'à Barcelone. Le c[limat] d'Espagne ne permettait pas de passer plus loin.
Pendant qu'il était en Angleterre (en septembre 1826), il fut abandonné de cette dernière maîtresse, C.; elle aimait pendant six mois, elle l'avait aimé pendant deux ans. Il fut fort malheureux et retourna en Italie.
En 1829, il aima G., et passa la nuit chez elle, pour la garder, le 29 juillet. Il vit la Révolution de 1830 de dessous les colonnes du Théâtre-Français. Les Suisses étaient au-dessous du chapelier Moizart. En septembre 1830, il fut nommé consul à Trieste, M. de Metternich était en colère à cause de Rome, Naples et Florence, il refusa l'exéquatur. B[eyle] fut nommé consul à Cività-Vecchia. Il passait la moitié de l'année à Rome. Il y perdait son temps, littérairement parlant; il y fit le Chasseur vert et rassembla des nouvelles telles que Vittorio Accoramboni, Beatrix Cenci, et huit ou dix volumes in-folio. En mai 1836, il revint à Paris par un congé de M. Thiers, qui imite les boutades de Napoléon ... Beyle arrangea la Vie de Nap[oléon] du 9 novembre 1836 à juin 1837 ...
(Je n'ai pas relu les six pages qui précèdent, écrites de 4 à 6 le dimanche 30 avril, pluie abominable, à l'hôtel Favart, place des Italiens, à Paris.)
B[eyle] a fait son épitaphe en 1821:
Qui giace Arrigo Beyle, Milanese Visse, Scrisse, Amò Se n'andiede di Anni... Nel 18...
Il aima Cimarosa, Shakespeare, Mozart, le Corrège. Il aima passionnément V., M., A., Ange., M., C., et, quoiqu'il ne fût rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre ou cinq de ces lettres initiales.
Il respecta un seul homme: Napoléon.
Fin de cette notice, non relue afin de ne pas mentir[3].
IV
L'ÉTAT CIVIL DE STENDHAL ET DE SES PARENTS
A plusieurs reprises, Stendhal manifeste l'intention, dans sa Vie de Henri Brulard, de prendre les extraits d'état civil de ses plus proches parents. Nous satisfaisons au pieux désir de notre auteur en reproduisant ici les actes de naissance, de mariage et de décès de ses grands-parents, de ses parents et de ses sœurs.
La famille paternelle d'Henri Beyle a été l'objet d'une excellente brochure de M. Edmond Maignien, l'érudit conservateur de la Bibliothèque municipale de Grenoble; sous ce titre: La Famille de Beyle-Stendhal, il a donné en 1889 une généalogie des Beyle; mais il n'a publié qu'un seul acte d'état civil, celui de la naissance de Stendhal. Nous y avons ajouté ceux du grand-père d'Henri Beyle, Pierre; de son père, Chérubin-Joseph; de ses sœurs, Pauline-Eléonore et Marie-Caroline-Zénaïde. Nous n'avons pas cru devoir étendre nos recherches à la nombreuse postérité de Pierre Beyle. Chrérubin-Joseph Beyle eut, en effet, deux frères et dix sœurs, dont voici la liste dans l'ordre chronologique[1]: Marie-Dominique, née le 7 août 1735, mariée le 18 septembre 1769 à Benoît Charvet, morte le 6 juillet 1809;—Pierre-Joseph, né le 13 décembre 1736;—Marie-Eléonore, née le 26 décembre 1737, religieuse de Sainte-Claire, à Grenoble, morte le 20 novembre 1808;—Marie-Victoire, religieuse ursuline à Vif;—Marie-Rose, née le 22 avril 1739, mariée le 20 janvier 1767 à Jean Martin, entrepreneur, architecte de la Ville de Grenoble;—Marie-Euphrosine, née le 14 mai 1740, mariée à Pierre Clément, procureur au Parlement du Dauphiné;—Antoine-Laurent, né le 9 août 1741;—Marie-Françoise-Eulalie, née vers 1743, religieuse de Sainte-Cécile, à Grenoble, morte le 23 janvier 1812;—Marie-Catherine, née le 1er mai 1744, morte le 1er mai 1817;—Marie-Rosalie, née le 8 septembre 1748, religieuse de Sainte-Cécile, à Grenoble;—Sophie, née le 22 octobre 1749;—Sophie-Eléonore, née le 6 janvier 1752, mariée à M. Rey, notaire à Grenoble.
Quant aux Gagnon, ils n'ont été l'objet que de recherches fragmentaires, exposées soit dans une note de la brochure de M. Maignien, soit dans les annexes de l'ouvrage de M. Arthur Chuquet, Stendhal-Beyle, soit dans l'une des nombreuses études consacrées à Stendhal. Aucun acte d'état civil n'a été publié. Nous avons réuni les actes d'état civil des membres de la famille Gagnon, depuis le grand-père et la grand'tante d'Henri Beyle jusqu'aux dix enfants de Romain Gagnon—ceux de la génération de Stendhal. Mais—puisqu'aussi bien il faut se borner—nous ne donnons que les actes de naissance des cousins-germains de Beyle, nous contentant de publier seulement l'acte de décès d'Oronce Gagnon, le seul dont il soit fait mention dans la Vie de Henri Brulard.
FAMILLE BEYLE
Le grand-père: Pierre Beyle.
Né à Grenoble, le 18 février 1699;—marié à Jeanne Dupéron le 14 septembre 1734;—décédé à Claix, le 14 novembre 1764.
1699, 19 février. Grenoble.
Baptême de Pierre Beyle.
Le dix-neuvième février 1699, j'ai baptisé Pierre, né hier, fils de me Joseph Beyle, procureur au Parlement de cette province, et de demoiselle Eléonor Coffe, mariés. Le parrain a été sr Pierre Beyle, oncle de l'enfant, la marraine dlle Honorade Juliani, femme de me François Coffe, aussi procureur au Parlement. Fait en présence des soussignés avec les parties.
Beyle; Beyle; Julliani; J. Beyle; J. Obanel; Coffe. C. Jacquinot, prêtre, pour M. le curé.
(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Archives municipales de Grenoble, GG 98, fol. 69 v°.)
1734, 14 septembre. Grenoble
Mariage de Pierre Beyle et de Jeanne Dupéron.
Le quatorze septembre mil sept cent trente-quatre, après une proclamation faite dans cette paroisse sans avoir découvert aucuns empêchements canoniques ou civils, vu la dispense des deux autres proclamations accordées par monsieur Chalvet de Maubec, vicaire général de ce diocèse, datée du onze de ce mois, insinuée le même jour et an, du consentement du père de l'époux et en présence du père de l'épouse, j'ai donné la bénédiction nuptiale à me Pierre Beyle, procureur au parlement, aides et finances de Dauphiné, fils de me Joseph Beyle, ancien procureur audit Parlement, et de dlle Eléonor Coffe, mariés, d'une part, et à dlle Jeanne Dupéron, fille de sr Pierre Dupéron, bourgeois de Grenoble, et de dlle Dominique Bérard, mariés, d'autre, en présence de Mr me Jean-Baptiste Beyle, conseiller du roi, juge royal et épiscopal de cette ville, de Mr me Joseph Beyle-Despérouses, avocat en la Cour, de noble Antoine Drier, conseiller du roi, secrétaire en sa Chambre des comptes, de me Yve Bonnefoy, procureur au bailliage, et des autres parents, en présence des soussignés avec les parties.
Jeanne Dupéron; Beyle; Dupéron; Beyle; D. Bérard-Dupéron; Beyle; Beyle-Despérouses; Bonnefoy; Drier. Durand, prêtre, curé de Saint-Hugues.
(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 105, fol. 153.)
1764, 16 novembre. Claix.
Enterrement de Pierre Beyle.
Le seizième novembre 1764, j'ai enterré dans l'église Mr Pierre Beyle, procureur au parlement de Dauphiné, âgé d'environ soixante-cinq années, mort le quatorzième du même mois, en présence de Claude Bert et Louis Dussert, qui n'ont signé pour ne savoir, de ce enquis et requis.
(Extrait des registres paroissiaux de la commune de Claix.)
Le père: Chérubin-Joseph Beyle.
Né à Grenoble, le 29 mars 1747;—marié à Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon le 20 février 1781;—décédé à Grenoble, le 20 juin 1819.
1747, 30 mars. Grenoble.
Baptême de Chérubin-Joseph Beyle.
Le même jour et an [30 mars 1747], le Père Chérubin-Joseph Beyle, prieur et religieux de Saint-François de la Madeleine a baptisé en notre présence et de notre consentement Chérubin-Joseph, né hier, fils de me Pierre Beyle, procureur au parlement, et de demoiselle Jeanne Dupéron, mariés. Le parrain, sr Joseph Beyle, son fils; la marraine, demoiselle Catherine Beyle, épouse de Mr me Antoine Allard-Duplantier, avocat au Parlement, en présence de Mr me Joseph Beyle, avocat audit parlement, et de me Yves Bonnefoy, procureur au bailliage.
Beyle; Beyle-Duplantier; Bonnefoy; Beyle-Despérouses; Duchon; Françoise Bonnefoy; Beyle-Bonnefoy; J. Beyle, cordelier; Dupéron-Drier. Durand, curé de Saint-Hugues.
(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 107, fol. 102.)
1781, 20 février. Grenoble.
Mariage de Chérubin-Joseph Beyle et de Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon.
Le vingtième février mil sept cent quatre-vingt-un, après une proclamation faite dans cette paroisse et dans celle de Saint-Hugues, les parties ayant obtenu dispense des deux autres publications de Monseigneur l'évêque et prince de Grenoble sous la signature de Mr Pison, vicaire général, sans avoir découvert aucun empêchement canonique ou civil, ainsi qu'il conste par la remise du sr Hélie, curé de Saint-Hugues, j'ai imparti la bénédiction nuptiale à Mr me Chérubin-Joseph Beyle, avocat au parlement, fils légitime de feu me Pierre Beyle, procureur au parlement, et de dame Jeanne Dupéron, ici présente et consentante, habitant de la paroisse de Saint-Hugues, d'une part, et à demoiselle Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon, fille légitime de Mr me Henri Gagnon, docteur en médecine, ici présent et consentant, et de défunte dame Thérèse-Félise Rey, habitante de cette paroisse, d'autre part, en présence de noble Pierre Beyle, ancien capitaine des grenadiers au régiment de Soissonnais, de noble Charles Drier, avocat du roi au bailliage de Graisivaudan, de noble Alexis Pison, avocat consistorial en ce parlement, et de me Claude-Isaac Mallein-Larivoire, procureur audit bailliage, tous témoins requis et signés avec les parties.
Beyle; Henriette Gagnon; Gagnon; Dupéron-Beyle; Beyle; Drier; Pison fils; Mallein-Larivoire; Rev. Sadin, curé.
(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de Grenoble, GG 187, fol. 257 v°.)
1819, 21 juin. Grenoble.
Acte de décès de Chérubin-Joseph Beyle.
Le vingt-un juin mil huit cent dix-neuf, pardevant nous, maire susdit, acte de décès de M. Chérubin-Joseph Beyle, chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, ancien avocat, veuf de de Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon, décédé hier, à onze heures du soir, dans son domicile, rue Neuve, âgé d'environ soixante et douze ans, natif de Grenoble, fils de feu M. Pierre Beyle et de défunte de Jeanne Dupéron, mariés. Après nous être assuré dudit décès et le présent acte étant dressé, nous en avons fait lecture aux déclarants ci-après: M. Joseph-Marie Apprin, négociant, et M. Antoine-Jules Mallein, avocat, majeurs et domiciliés à Grenoble, qui ont signé avec nous.
J. Mallein; Apprin. Royer-Deloche.
(Extrait des registres d'état-civil de la Ville de Grenoble.)
Les enfants: 1. Marie-Henri Beyle (Stendhal).
Né à Grenoble, le 23 janvier 1783;—décédé à Paris, le 23 mars 1842.
1783, 24 janvier. Grenoble.
Baptême de Marie-Henri Beyle.
Le 24 janvier mil sept cent quatre-vingt-trois, j'ai baptisé Marie-Henri, né hier, fils légitime de noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat au Parlement, et de dame Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon. A été parrain: Monsieur Henri Gagnon, médecin en cette ville, aïeul paternel de l'enfant; marraine: dame Marie Rabit, veuve de noble Jean-Baptiste Beyle, vivant juge royal de cette ville, lesquels ont signé avec le père et les témoins.
Beyle; Gagnon; Raby-Beyle; Beyle; Gautier; Drier; Mallein Louis; Romain Mallein. Peyrin, premier vicaire de Saint-Hugues.
(Extrait des registres de la paroisse de Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 112, fol. 380 v°.)
1842, 23 mars. Paris.
Décès de Marie-Henri Beyle.
PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
VILLE DE PARIS
(Extrait du registre des actes de décès de l'année 1842, 1er arrondissement.)
Du vingt-trois mars mil huit cent quarante-deux, à dix heures du matin.
Acte de décès de sieur Henri-Marie Beyle, consul de France à Civita-Veccia[2], âgé de cinquante-neuf ans, chevalier de la Légion d'honneur, célibataire, né à Grenoble (Isère) et décédé à Paris, en son domicile, rue Neuve des Petits Champs, n° 78, cejourd'hui, à deux heures du matin.
Constaté par nous, maire, officier de l'état civil du premier arrondissement de Paris, sur la déclaration des sieurs Joseph-Romain Colomb, propriétaire, âgé de cinquante-sept ans, demeurant rue Notre-Dame de Grâce, n° 3, Durand Cayrol, concierge, âgé de vingt-quatre ans, demeurant rue Neuve des Petits Champs, n° 78, lesquels ont signé avec nous après lecture faite.
(Signé:) R. Colomb, Cayrol et Marbeau.
Pour copie conforme: Paris, le 29 mars 1842. Le Maire: (Signé:) Marbeau. Expédié et collationné. Signé: Poletnich. Admis par la Commission (loi du 12 février 1872). Le membre de la Commission (signé:) E. Lorget. Vu pour collation. L'Archiviste de la Seine, M... Copie d'un extrait authentique déposé chez un notaire (Etude autorisée Poletnich, aujourd'hui Kastler).
2. Pauline-Eléonore Beyle.
Née à Grenoble, le 21 mars 1786;—mariée à François-Daniel Périer le 25 mai 1808;—décédée à Grenoble, le 7 juin 1857.
1786, 22 mars. Grenoble.
Baptême de Pauline-Eléonore Beyle.
Le même jour [22 mars 1786] j'ai baptisé Pauline-Eléonore Beyle, née hier, fille légitime de noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat au parlement, et de dame Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon. A été parrain: noble Félix-Romain Gagnon, aussi avocat audit parlement; marraine: dame Marie-Dominique Beyle, veuve Charvet, oncle et tante de l'enfant, lesquels ont signé avec le père et les témoins.
Beyle; Gagnon; Drier; Gagnon; Beyle-Charvet; Romagnier. Peyrin, premier vicaire de Saint-Hugues.
(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 113, fol. 179.)
1808, 25 mai. Grenoble.
Mariage de Pauline-Eléonore Beyle et de François-Daniel Périer.
Le vingt-cinq mai mil huit cent huit, pardevant le maire susdit, sont comparus en la Mairie pour contracter mariage M. François-Daniel Périer, propriétaire, né à Grenoble le vingt-trois février mil sept cent soixante-et-seize, y domicilié, place Grenette, fils majeur de feu M. François Périer, ancien négociant, habitant en cette ville, et de vivante de Marie-Louise Lagier, mariés, d'une part; et dlle Pauline-Eléonore Beyle, née à Grenoble le vingt-un mars mil sept cent quatre-vingt-six, y domiciliée, même place, fille majeure de M. Chérubin-Joseph Beyle, ancien jurisconsulte, habitant en cette ville, et de défunte de Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon, mariés, d'autre part. L'époux futur nous a remis l'extrait de son acte de naissance, celui de décès de M. son père, et agit du consentement de Madame sa mère, ici présente. L'épouse future nous a de même remis l'extrait de son acte de naissance et procède aussi du consentement de M. son père, également ici présent. Lecture faite desdites pièces, ainsi que du présent acte, du chapitre six, titre cinq, du Code Napoléon, et des publications de leur promesse de mariage, des quinze et vingt-deux du courant, publiées et affichées, conformément à la loi, sans qu'il y ait eu opposition ni empêchement, lesdits époux futurs ont déclaré à haute voix se prendre en mariage. D'après cette déclaration, nous, Maire susdit, avons prononcé, au nom de la loi, que lesdits M. François-Daniel Périer et dlle Pauline-Eléonore Beyle sont unis en mariage, en présence de MM. Félix-Romain Gagnon, maire de la commune des Echelles, oncle de l'épouse, Louis-Henri Tivolier, résidant à Voiron, Jean-Joachim-Alexandre Botut, inspecteur de la Loterie impériale, beau-frère de l'époux, et François-Alexis Pison-Dugaland, propriétaire, ces deux derniers domiciliés à Grenoble, tous majeurs. Les époux, la mère de l'époux, le père de l'épouse et les témoins ont signé avec nous.
F. Périer; Pauline Beyle; Lagier, veuve Périer; Beyle; Gagnon; Gagnon; L8 H1 Tivollier; Pison-Dugaland; Beyle-Charvet; Botut; Botut, née Périer; Pascal Mallein; Poulet-Gagnon; Antoinette Périer; Périer, veuve Charvet; Tivollier; Allard-Duplantier; Mallein; Alphonse Périer; Hébert; Barthélemy; Savoye. Renauldon.
(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)
1857, 8 juin. Grenoble.
Acte de décès de Pauline-Eléonore Beyle.
Le huit juin mil huit cent cinquante-sept, à deux heures du soir, pardevant nous, Louis-Pierre-Antoine Reynaud, adjoint au maire de Grenoble, remplissant les fonctions d'officier de l'état-civil, sont comparus MM. Alexandre Mallein, ancien directeur des Contributions directes, âgé de soixante-seize ans, et Alexis Chambon, ébéniste, âgé de quarante-quatre ans, domiciliés à Grenoble, lesquels nous ont déclaré que dame Pauline-Eléonore Beyle, rentière, âgée de soixante-onze ans, veuve de monsieur François-Daniel Périer, native de Grenoble, y domiciliée, rue Neuve-des-Pénitents, 18, fille de feu Chérubin-Joseph Beyle et de défunte dame Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon, mariés, est décédée hier, à onze heures du matin, dans son domicile. Nous étant assuré du décès, nous avons rédigé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous après lecture faite.
Mallein; Chambon. Reynaud.
(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)
3. Marie-Zénaïde-Caroline Beyle.
Née à Grenoble, le 10 octobre 1788;—mariée à Alexandre-Charles Mallein, le 30 mai 1815;—décédée à Grenoble, le 28 septembre 1866.
1788, 10 octobre. Grenoble.
Baptême de Marie-Zénaïde-Caroline Beyle.
Le même jour [10 octobre 1788] j'ai baptisé Marie-Zénaïde-Caroline, née cejourd'hui, fille légitime de noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat au Parlement, et de dame Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon. A été parrain; sr Marie-Henri Beyle, frère de l'enfant; marraine: dlle Elisabeth Gagnon, grand'tante aussi de l'enfant, lesquels ont signé avec le père et les témoins requis.
Beyle; Henri Beyle; Elisabeth Gagnon; Gagnon; Félix Gagnon. Peyrin, premier vicaire de Saint-Hugues.
(Extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues. Arch. mun. de Grenoble, GG 113, fol. 369 v°.)
1815, 30 mai. Grenoble.
Mariage de Marie-Zénaïde-Caroline Beyle et de Alexandre-Charles Mallein.
Le trente mai mil huit cent quinze, pardevant nous maire susdit, sont comparus en la mairie pour contracter mariage M. Alexandre-Charles Mallein, contrôleur des Contributions, né à Grenoble le dix-neuf novembre mil sept cent quatre-vingt, y domicilié, fils majeur de M. Jean-Baptiste-Abraham Mallein, conseiller en la Cour impériale de Grenoble, chevalier de la Légion d'honneur, et de de Marie-Louise-Julie Pascal, mariés, d'une part; et dlle Marie-Zénaïde-Caroline Beyle, née à Grenoble le dix octobre mil sept cent quatre-vingt-huit, y domiciliée, place Grenette, fille majeure de M. Chérubin-Joseph Beyle, propriétaire, habitant en cette ville, et de défunte Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon, mariés, d'autre part. L'époux futur nous a remis l'extrait de son acte de naissance et agit du consentement de ses père et mère, ici présents. L'épouse future nous a de même remis l'extrait de son acte de naissance et procède du consentement de son père, également ici présent. Lecture faite desdites pièces, ainsi que du présent acte, du chapitre six titre cinq du Code civil et de la publication de leur promesse de mariage, du vingt-un du courant, publiée et affichée, conformément à la loi, sans qu'il y ait eu opposition ni empêchement, dispense de la seconde ayant été accordée par M le procureur impérial près le Tribunal civil de l'arrondissement de Grenoble, lesdits époux futurs ont déclaré à haute voix se prendre en mariage. D'après cette déclaration, nous, maire susdit, avons prononcé au nom de la loi que lesdits M. Alexandre-Charles Mallein et dlle Marie-Zénaïde-Caroline Beyle sont unis en mariage, en présence de MM. Romain Mallein, procureur impérial près le Tribunal civil, oncle de l'époux, Alphonse Périer, banquier, cousin de l'époux, Jules Mallein, avocat à la Cour impériale, cousin de l'époux, et Melchior Mallein, capitaine de la garde nationale mobile du département de l'Isère, frère de l'époux, tous majeurs et domiciliés à Grenoble. Les époux, les père et mère de l'époux, le père de l'épouse et les témoins ont signé avec nous.
Mallein; Zénaïde Beyle; Mallein, conseiller; Mallein, née Pascal; Beyle; Romain Mallein; Alphonse Périer; Mor Mallein; J. Mallein; Mallein; Pauline Périer-Lagrange. Giroud.
(Extrait des registres d'état-civil de la Ville de Grenoble.)
1866, 28 septembre. Grenoble.
Décès de Marie-Zénaïde-Caroline Beyle.
Le vingt-huit septembre mil huit cent soixante-six, à une heure du soir, pardevant nous, Joseph Juvin, adjoint au maire de Grenoble, délégué pour remplir les fonctions d'officier de l'état-civil, sont comparus MM. Casimir Bigillion, conseiller à la Cour impériale, chevalier de la Légion d'honneur, âgé de soixante ans, et Jules-Casimir Mallein, avocat, âgé de trente ans, domiciliés à Grenoble, lesquels nous ont déclaré que dame Marie-Zénaïde-Caroline Beyle, rentière, âgée d'environ soixante-dix-huit ans, veuve de M. Alexandre-Charles Mallein, native de Grenoble, y domiciliée, rue Saint-Vincent-de-Paul, 6, fille de feu Chérubin-Joseph et de défunte dame Marie-Henriette-Adélaïde Gagnon, mariés, est décédée ce matin, à onze heures, dans son domicile. Nous étant assuré de ce décès, nous avons rédigé le présent acte, que les déclarants, le premier gendre et le second cousin par alliance de la défunte, ont signé avec nous après lecture faite.
Bigillion, C.; J. Mallein. J. Juvin.
(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)
FAMILLE GAGNON
La grand'tante: Elisabeth Gagnon.
Née à Grenoble, le 30 octobre 1721;—décédée à Grenoble, le 6 avril 1808.
1721, 30 octobre. Grenoble.
Baptême d'Elisabeth Gagnon.
Le trente octobre mil sept cent vingt-et-un, a été baptisée Elisabeth, fille du sieur Antoine Gagnon, chirurgien juré, et de demoiselle Elisabeth Senterre, sa femme, ses père et mère, née du même jour. Le parrain: sieur Joseph Senterre, marchand; la marraine: Marie-Thérèse Senterre, femme du sieur Pouquier (sic), marchand, qui ont signé avec les soussignés.
Gagnon; Senterre; Senterre-Bourquy; G. Gagnon; Elisabeth Molard. Pegault, vicaire.
(Extrait des registres de la paroisse Saint-Louis. Arch. mun. de Grenoble, GG 180, fol. 289.)
1808, 7 avril. Grenoble.
Acte de décès d'Elisabeth Gagnon.
Le sept avril mil huit cent huit, pardevant le maire susdit, acte de décès de demoiselle Elisabeth Gagnon, célibataire, décédée hier, à deux heures du soir, dans son domicile, Grande-rue, âgée d'environ quatre-vingt-sept ans. native de Grenoble, fille de feu M. Antoine Gagnon et de défunte dame Elisabeth Senterre, mariés. Après nous être assuré dudit décès et dressé le présent acte, nous en avons fait lecture aux déclarants ci-après: MM. Félix Gagnon, maire de la commune des Echelles, neveu de la défunte, et Chérubin-Joseph Beyle, avocat, domiciliés à Grenoble, majeurs, qui ont signé avec nous.
Gagnon; Beyle. Renauldon.
(Extrait des registres de l'état-civil de la Ville de Grenoble.)
Le grand-père: Henri Gagnon.
Né à Grenoble, le 6 octobre 1728;—marié à Thérèse-Félise Rey, le 9 décembre 1756;—décédé à Grenoble, le 20 septembre 1813.
1728, 6 octobre. Grenoble.
Baptême de Henri Gagnon.
Le sixième octobre mil sept cent vingt-huit, a été baptisé Henri, né le même jour, fils naturel et légitime de sr Antoine Gagnon, chirurgien-major de l'arsenal de Grenoble, et demoiselle Elisabeth Senterre. Le parrain a été me Henri Lemaistre, procureur au parlement de cette province, la marraine demoiselle Elisabeth Chaboud, épouse de sr Antoine Robert, marchand de cette ville, en présence des soussignés.