PREMIERE PARTIE
Reading edition
I
Jacques Simiès ouvrit un il, puis lautre, bâilla, sétira et demanda à son valet de chambre, Lazare, qui venait écarter les persiennes:
Lazare, quelle heure est-il?
Monsieur, il est dix heures.
Quel temps fait-il?
Ni beau ni laid, Monsieur, et le baromètre est au variable.
Bien, comme cela tu ne te compromets pas. Y a-t-il des lettres?
Pas beaucoup: voici le courrier dailleurs, Monsieur peut voir.
Et Lazare déposa sur la table de nuit quelques journaux et quelques enveloppes médiocrement garnies.
Tant que cela? fit indolemment le viveur en sétirant de plus belle. Bah! à tout à lheure les affaires sérieuses. Lazare, jai faim.
Je vais apporter à Monsieur son chocolat.
Très cuit surtout. Cette brute de Césarine menvoie toujours de leau chaude.
Je vais y veiller, Monsieur.
Et, après avoir laissé entrer lentement dans la chambre un jour atténué par les rideaux de guipure, Lazare sortit.
Simiès referma les yeux avec un indicible sentiment de bien- être, et dans son cerveau encore engourdi flotta la vision de la veille.
Ah! la bonne soirée quil avait passée au café de Paris! Dieu! quon avait ri! Ce diable de Pinsonneau en avait-il raconté des farces de sa vie de garnison! et avait-on assez raillé le clergé, les prêtres et les mômeries des cléricaux! et lexcellent Moët quon y avait sablé, sans compter le Moselle pétillant et le Tockay exquis!
Par exemple les cigares laissaient un peu à désirer, mais Simiès était rendu difficile par ceux que lui envoyait son ami de la Nouvelle-Orléans.
Décidément ce souper et les rires qui lavaient accompagné lavaient creusé; et ce diable de Lazare qui napportait pas son déjeuner, quel lambin, quelle brute! cétait à lui casser une canne sur le dos!
En attendant, Simiès allait lire son courrier; il se souleva sur son lit pour se mettre sur son séant non sans esquisser une grimace de douleur.
Ces s… rhumatismes! gémit-il.
Cest que celui quon appelait jadis le beau Simiès avait soixante ans, et bien heureux encore était-il den être quitte à si bon marché avec les infirmités de cet âge.
Il attira à lui son binocle quil ajusta sur son nez et prit dans la masse une carte bleutée sur laquelle courait une écriture élégante.
Bon! dit-il avec ennui, une demande dargent; je connais ça, mais cette fois encore je ferai la sourde oreille, car jai pour principe quil ne faut pas prêter aux autres, surtout à ceux qui, selon toute probabilité, ne peuvent rendre ce quils ont emprunté. Quest-ce encore? Ah! Cathellin qui minvite à dîner: ma foi, ce ne sera pas drôle, des jeunes mariés! Quelle idée aussi lui a pris dépouser cette veuve?… Quant aux journaux, voyons… voici le Figaro, lIntransigeant… Tiens, le Quotidien qui manque à lappel? Ces gredins lauront gardé à la cuisine pour le déguster avant moi, je vais leur laver la tête dimportance… Par le diable, quest-ce que cette épître sur papier daffaires, qui sest glissée sous les gazettes?… Bien! maître Briant, le notaire de Léo!… quest-ce quil peut avoir à mapprendre?… Pourvu que cet imbécile de Léo nait pas commis encore quelque bévue! il na jamais réussi en rien. Et moi qui ai des capitaux dans sa plantation des Antilles; pas lourds, heureusement; la perte ne serait pas grande. Diable! quatre pages de thème; il est épistolier, le notaire! voyons ce quil me veut.
Simiès se mit à lire attentivement: le soleil, pâlot et terne, joua cependant un instant sous les rideaux aux teintes douces, arrachant une étincelle dargent aux aciers des chenets, au bronze doré des candélabres, aux socles des coupes; baisant au passage le visage rieur dun faune de marbre.
Simiès lépicurien lisait toujours; autour de lui tout respirait non seulement le bien-être, mais le luxe absolu épanoui là sans lourdeur, avec goût, avec art, selon le caprice du possesseur égoïste et raffiné.
Lorsque Lazare reparut, portant en équilibre sur sa main le plateau où fumait le chocolat vanillé et onctueux accompagné de rôties toutes chaudes, il faillit reculer à la vue de son maître: soulevé sur sa couche moelleuse, celui-ci, furieux, montrait le poing au ciel de lit qui nen pouvait mais et froissait dans ses doigts une lettre lacérée. Son visage, ordinairement rose et empreint dune expression railleuse, était devenu jaune, marbré de taches foncées; ses yeux verdâtres flamboyaient; ses cheveux gris se hérissaient de colère sur le crâne légèrement dépouillé au sommet du front.
Simiès nétait pas beau à voir ainsi, lui qui passait en général pour un homme encore agréable à regarder en dépit de son âge mûr.
En apercevant son valet de chambre, il lapostropha rudement:
Allons, maraud, tête de buse, animal, on ne veut donc pas que je déjeune ce matin?
Monsieur avait recommandé que son choc…
Butor! vas-tu raisonner? apporte-moi ça et plus vite.
Tout tremblant, Lazare obéit.
Lorsque Simiès eut avalé une gorgée du liquide fumant, il sécria avec un redoublement de fureur:
Triple brute, à présent tu veux mébouillanter! Ne pouvais-tu mavertir que le chocolat sortait du feu? Assassin, va! Jai la peau de la langue enlevée; vous lavez fait exprès; vous voulez ma mort, vous autres idiots. Tiens!
Et, dun geste violent, Simiès envoya rouler la tasse et son contenu sur le tapis, entre les jambes de linfortuné Lazare qui se mit à hurler de douleur.
Cela fit rire Simiès et Lazare se calma; au fond il savait que les boutades de ce maître exigeant ne duraient pas et quil fallait les supporter; il y avait tant de petits profits à ramasser dans cette maison de célibataire riche! ceût été folie de la quitter.
Tu vas nettoyer le tapis, reprit M. Simiès en indiquant la tache noirâtre étalée sur la moquette rouge.
Monsieur me permettra au moins de changer de pantalon? répondit piteusement Lazare.
Va! mais fais vite. Il simagine que sa peau est brûlée peut-être! ces gens sont si douillets! grommela Simiès en sallongeant dans son lit avec béatitude.
Quest-ce que Monsieur va prendre à la place de son chocolat? demanda Lazare prêt à sortir.
Du thé et quon ne me fasse pas attendre.
Dix minutes après, Lazare rentrait, la théière sur le plateau, une éponge dans lautre main pour réparer les méfaits de son maître.
Tout en déjeunant Simiès suivait machinalement de lil les évolutions du domestique; puis, soudain, posant la moitié dune rôtie sur le bord de la soucoupe:
Dis donc, Lazare, sais-tu la tuile qui me tombe dessus?
Non, Monsieur, répondit Lazare sans relever la tête.
Eh bien!… mais écoute donc, imbécile, ton tapis est assez lavé.
Le pauvre garçon se dressa sur les genoux et demeura bouche béante, léponge en suspens.
Il marrive, reprit Simiès, que mon neveu des Antilles, M. Léo, tu sais, est mort.
Ah!… et Monsieur va hériter sans doute? fit Lazare dont les grosses lèvres sélargirent dans un vaste sourire.
Idiot! ce ne serait pas une tuile. Ma nièce sa femme et sa fille revenaient en France à pleines voiles avec moins dargent dans leur cassette quil ny en a au fond de cette tasse lorsque la première mourut au moment de toucher terre.
Aïe! et la demoiselle alors?
Voilà: lenfant est à ma charge à présent, cest ça qui est amusant!
Elle na donc pas de parents plus proches que Monsieur?
Non, quelques cousins éloignés à je ne sais combien de degrés. Je suis son tuteur et son unique soutien, ainsi que le dit en termes pompeux le notaire qui mécrit.
Dans sa stupéfaction Lazare laissa tomber son torchon et son éponge.
Alors voilà Monsieur père de famille?
Parbleu! et cest ce qui menrage.
Je savais bien que ce nétait pas le chocolat, pensa Lazare. Et, reprit-il tout haut, il va y avoir ici une jeune demoiselle? cest ça qui va être drôle!
Et Lazare se tint les côtes pour mieux rire.
Butor, ne ris donc pas ainsi, tu magaces les nerfs. Ainsi tu trouves cette idée amusante?
Dame!
Mais ce nest quune enfant, une mioche, une galopine enfin de neuf à dix ans, qui va être capricieuse, assommante, pleurnicheuse, tu comprends que je lenvoie à tous les diables; voilà ma bonne petite vie tranquille tout à fait bouleversée.
Et Simiès fit mine de sarracher quelques cheveux gris, ce qui, vu la position quil gardait dans son lit, lui donnait lair passablement grotesque.
Lazare se leva sur ses longues jambes, et, le visage soudain illuminé par une pensée riante:
Monsieur oublie que les petites filles, ça se met au couvent.
Au couvent? brute que tu es! ma nièce chez des nonnes?
La langue ma fourché, Monsieur, je voulais dire à la pension. Y a des établissements laïques…
Parbleu! je ny songeais plus! Certainement quil y en a, Paris en regorge, et des lycées aussi pour les fillettes! Où avais-je donc la tête? sécria Simiès en se remettant sur son séant. Tiens, Lazare, tu es un brave garçon de me lavoir rappelé, tu auras vingt francs pour remplacer le pantalon qui a reçu le chocolat. Au fait, des pensions laïques ça ne manque pas ici. Certes, jy aurais pensé plus tard, mais jétais si troublé! Je suis sauvé; le lendemain même de son arrivée, jy mettrai Gilberte. Ah! quelle bénédiction! il faut que dès aujourdhui je moccupe de cela et cherche une maison convenable où les jeunes filles soient élevées sans les mômeries des couvents qui les rendent ridicules. Lazare, vite mes pantoufles, ma robe de chambre, je veux sortir avant midi; tu diras à Philippe datteler dans une demi-heure.
Rentré en grâce, Lazare habilla son maître, puis il alla conter à la cuisine lévénement qui survenait à la maison et qui fit ouvrir de grands yeux à Philippe, à Césarine et à Mme Dutel, la femme de charge.
II
Simiès lisait le Quotidien au coin dun magnifique feu de bois, les pieds sur les chenets, chaussé de bonnes pantoufles, vêtu dune splendide robe de chambre fourrée, et tout en fumant un cigare exquis il applaudissait aux inepties de son journal préféré.
La porte souvrit et Mme Dutel poussa devant elle une mignonne fillette en sécriant dune voix nasillarde:
Voilà lenfant, Monsieur; le voyage sest bien accompli, mais la petite demoiselle a dû avoir un peu froid, car elle est pâle et elle na pas voulu manger en route.
Cest bien, Madame Dutel, à présent laissez-nous.
La femme de charge obéit et Simiès demeura seul avec la fillette qui le regardait craintivement à travers le nuage de cheveux dor qui lui couvrait le front.
Elle était blanche comme un lis dans ses vêtements de deuil, mais elle ne semblait pas intimidée en entrant dans cette maison inconnue, et elle se tenait sérieuse, droite comme un cierge.
Bonjour, mon oncle, dit-elle en tendant sa petite main gantée à M. Simiès et sa voix résonna claire et mélodieuse comme un chant.
Bonjour, Gilberte, répondit Simiès en effleurant de ses moustaches grises le front pur de la fillette.
Elle le regarda de nouveau, fixement, de ses grands yeux noirs, un peu sombres et poursuivit:
Cest vous qui êtes mon tuteur?
Oui, cest moi.
Quest-ce que cest, un tuteur?
Celui qui a droit sur vous à la place de votre père et de votre mère.
A la place de papa et de maman?
Lenfant prononça ces mots dun accent intraduisible et ses prunelles de diamant se voilèrent au souvenir des parents qui nétaient plus.
Elle reprit:
Vous ne me les remplacerez jamais.
Je nai pas cette prétention, riposta Simiès un peu piqué; moi je ne vous passerai pas vos caprices, ny comptez pas. Ils devaient vous gâter, vos parents?
Je ne sais pas, ils me chérissaient comme je les chérissais, voilà tout ce que je peux dire.
Simiès eut un sourire ironique au coin de ses lèvres minces.
Est-ce que vous seriez sentimentale par hasard, petite fille?
Sentimentale, quest-ce que cest?
Au fait, vous ne pouvez comprendre cela, mais je vous guérirai de vos idées ridicules.
Est-ce donc une idée ridicule que daimer ses parents et de se souvenir deux sils ne sont plus?
Non certes, mais je vois une chose, cest quon vous a laissée raisonner tant que cela vous plaisait.
Raisonner? mais oui, tant que ce nétait pas impoli. Maman aimait à savoir ce que je pensais; dailleurs elle mélevait bien.
Ah! vous ne vous ménagez pas les compliments, vous croyez- vous une petite perfection?
Oh! non, mon oncle, jai bien des défauts.
Vraiment? et lesquels?
Lenfant parut embarrassée.
Etes-vous menteuse?
Oh! mon oncle, sécria Gilberte indignée, je nai jamais menti de ma vie. Mentir, mais cest affreux!
Vraiment? fit Simiès avec son éternel ricanement, alors vous nêtes pas femme.
Pas femme?
Lenfant ne comprenait pas.
Eh! oui, vous ne connaissez donc pas cette parole dun diplomate arrangée plus tard par je ne sais quel homme desprit: "La parole a été donnée à la femme pour déguiser sa pensée".
Gilberte ouvrit tout grands ses yeux sombres.
Vous ne comprenez pas? Quel âge avez-vous?
Neuf ans, répondit Gilberte en redressant sa taille fluette.
Vous êtes grande pour votre âge. Et si lon vous coupait les cheveux, que diriez-vous?
Lenfant recula dun pas et ses prunelles flamboyèrent.
Je ne veux pas!
Ah! vous êtes coquette?
Je ne sais pas, mais maman aimait mes cheveux flottants sur mes épaules, je veux les conserver ainsi.
Simiès hocha la tête et étendit la main pour tâter la chevelure souple et dorée de la fillette.
Gardez-les, je ne veux pas vous priver dune si jolie parure; dailleurs, je ne vous gronderai jamais pour être vaniteuse; cest permis aux petites filles.
Pourquoi?
Parce que… mais, au fait, vous nêtes pas encore à lâge où lon a du plaisir à être belle. Vous croyez-vous laide?
Gilberte se haussa sur ses petits pieds afin dapercevoir dans le miroir sa mignonne image.
On ma souvent dit que je suis jolie, mais je ne sais pas si cest vrai.
Aimeriez-vous à être jolie?
Oh! oui.
Eh! eh! ricana le vieillard, vous allez bien, ma nièce, déjà femme!
Y a-t-il du mal à désirer cela? Jaime tout ce qui est beau; je serais désolée dêtre laide.
Bon, voilà pour la coquetterie. Maintenant, êtes-vous gourmande?
Je ne ferais pas de bassesses pour un bonbon, répondit dédaigneusement Gilberte, seulement…
Seulement quoi?
Je naime pas beaucoup la soupe et pas du tout les ufs brouillés et les épinards.
Vraiment? eh bien! moi, je vous apprendrai à manger de ces trois choses et vous verrez que, après quelques essais, vous en raffolerez.
Lenfant ne répondit pas, mais sa petite figure exprima leffroi.
Ah! encore une question: êtes-vous curieuse?
Non, mon oncle, maman menseignait à être discrète.
Cest bien, nous verrons cela. Et paresseuse?
Je ne sais pas… peut-être un peu pour me lever de bonne heure lhiver.
Et pour vos études?
Je ne sais pas encore grandchose, mais jaime à apprendre.
Quétudiez-vous?
La musique, puis le calcul, la grammaire, la géographie, lhistoire, langlais et lallemand, le catéchisme…
Simiès bondit.
Le catéchisme?… Vous le laisserez de côté.
Pourquoi? maman y tenait beaucoup.
Oui, votre mère était une bigote, murmura le vieillard entre ses dents. Enfin, reprit-il plus haut, je modifierai votre éducation à mon gré désormais. Vous pouvez maintenant aller jouer ou vous reposer comme vous voudrez; Mme Dutel qui couchera près de vous va vous conduire à votre chambre.
Il sonna la femme de charge qui emmena Gilberte.
Lappartement destiné à la fillette était agréable, car Simiès aimait le luxe partout autour de lui; rose et blanc avec de soyeux rideaux au lit et à la fenêtre, des fleurs fraîches dans des cornets de cristal, un tapis moelleux, un feu clair dans la cheminée, une température douce et égale, des meubles élégants; le regard charmé de Gilberte inspecta les murailles quornaient quelques tableaux représentant des sujets mythologiques ou des membres de la famille Simiès.
Il ny a pas de bon Dieu ici, fit-elle très grave.
Oh! ce nest pas de ces choses-là quil faut chercher chez nous, ma petite demoiselle, répondit Mme Dutel, bonne femme au fond, mais absolument nulle et platement soumise aux idées de son maître.
Pourquoi?
Dame, parce que Monsieur ne croit pas à la religion.
Comment ferai-je ma prière?
Je ne sais pas; il ne faut toujours pas parler de ça à votre oncle, il se fâcherait.
Pourquoi? demanda de nouveau lenfant.
Pourquoi? eh! parce que ça lui déplaît. Est-elle drôle, cette petite, avec ses pourquoi? Je pense bien quelle ne va pas me questionner comme cela sur tout, grommela tout bas la vieille femme.
Gilberte soupira et se laissa enlever ses vêtements de sortie sans plus parler.
Le dîner sonna; elle se rendit à la salle à manger, un peu triste et fatiguée dune journée de voyage.
Ce soir-là son oncle ne la tourmenta pas, et, voyant quelle sendormait sur sa chaise, il ordonna quon lemportât pour la coucher, ce que fit Lazare avec des précautions presque maternelles; le brave garçon était le seul peut-être en cette étrange demeure, qui conçût pour lorpheline une pitié sincère.
Gilberte dormit comme dorment les enfants de son âge, dun sommeil profond et doux, et sa mère, remontée là-haut, dut laisser tomber une larme sur ce front dange qui allait perdre sous ce toit impie la divine candeur et la piété naïve qui semblaient jusquà présent innées en sa petite âme.
III
Non, je naime pas mon oncle, disait Gilberte en secouant sa tête blonde avec mélancolie.
Pourquoi? demanda à son tour Lazare en frottant énergiquement son argenterie tandis que la petite fille le regardait faire avec distraction.
Parce que… parce que… je ne sais pas; il est si différent de mon pauvre papa.
Il est cependant bon pour vous quelquefois, à sa manière.
Oui, à sa manière, répéta Gilberte.
Est-ce quil vous fait peur? demanda Lazare en secouant sa peau de chamois.
Gilberte allongea ses lèvres roses:
Non, sauf quand il se met en colère. Papa se fâchait quelquefois, lui aussi, mais sans crier comme mon oncle. Et puis mon oncle il dit des choses, des choses enfin qui sont tout le contraire de ce que disait maman.
En fait de religion sans doute?
Oui, en fait de religion. Est-ce que vous pensez comme mon oncle, vous, Lazare?
Dame, Mamzelle, Monsieur est si savant; autrefois, moi, je croyais comme vous; à présent ça a changé. Monsieur ma dit tant de fois que jétais un imbécile auparavant.
Ah!
Et Gilberte rêva quelques minutes sur ces paroles, son fin menton blanc dans sa petite main délicate.
Est-ce que vous vous plaisez à Paris? reprit Lazare pour rompre le silence.
Je suis si peu sortie encore! répondit lenfant.
Dame, Mamzelle, vous vous êtres enrhumée et vous navez pu beaucoup vous promener. Cest tout de même une chance, allez, cette bronchite qui vous tient là; sans elle, vous entriez en pension tout droit.
Cest joli, ici, dit Gilberte qui suivait sa rêverie; mais chez mon papa cétait plus beau encore.
Aux Antilles, nest-ce pas?
Oui; il y avait la mer si bleue, des fleurs si parfumées, un jardin superbe.
Mais, si vous aimez la campagne, vous vous plairez aux Marnes.
Aux Marnes?
Oui, une grande propriété que possède Monsieur dans lIsère. Moi, jaime mieux la ville, parce quil y a les amis, les cafés où lon va un peu rire avec les camarades quand on a fini louvrage. Cependant aux Marnes on reçoit quantité détrennes; Monsieur a beaucoup de visites, vous y mènerez joyeuse vie, allez, Mademoiselle.
Moi, je ne dois pas mamuser cette année, Lazare, fit Gilberte en jetant un regard éloquent à ses vêtements noirs.
Oh! que si; Monsieur vous fera bien divertir pour peu que vous vous y prêtiez un peu. Plus vous vous montrerez gamine et dégourdie, plus il vous gâtera; il est comme ça, Monsieur.
Maman naimait pas, au contraire, que je me montrasse ainsi.
Ah! cest certain quil est plus joli pour une demoiselle de nêtre pas trop garçon, mais puisque Monsieur est votre maître à présent et que cest son goût, faut vous permettre de petites diableries qui le feront rire.
Gilberte ne répondit pas et alla chercher sa poupée délaissée sur le tapis.
Son oncle était bien peu apte, hélas! à comprendre cette nature fine et aimante qui, avec une éducation chrétienne, fût devenue exquise. Le malheureux voulait, selon son expression, façonner à sa manière le caractère et lesprit de la fillette, en faire une philosophe, une libre penseuse, et Dieu sait que cette uvre satanique lui était facile, car lenfant était jeune et son intelligence aimait à fouiller tous les mystères, à savoir tout ce quelle ignorait.
Néanmoins, Gilberte navait pas fait un grand pas dans le cur de Simiès: il nadmirait encore en elle que sa beauté qui le flattait; il était fier quand il la montrait à ses amis ou, sil sortait avec elle, dentendre murmurer autour de lui:
"La ravissante fillette!"
Seulement le sérieux et la mélancolie de ses neuf ans lennuyaient.
"Bah! se disait-il, sous peu de jours elle va entrer en pension et quel débarras. Je ne len retirerai que pour la marier, et vive la joie! ma tutelle ne maura pas trop pesé!"
En attendant, il pesait assez durement sur la vie de lenfant et se montrait parfois dur jusqu'à lexagération.
Un matin, à déjeuner, on servit des ufs brouillés, la bête noire de Gilberte!
Elle refusa de se servir lorsque le plat lui fut présenté et elle leva sur son oncle un regard craintif qui néchappa point au despotique vieillard.
Il fit signe à Lazare qui obéit à regret et il mit lui-même sur lassiette de la petite fille une portion assez considérable du mets détesté.
Lenfant résista dabord.
Si vous ne mangez pas cela tout de suite, lui dit Simiès avec rudesse, je fais étrangler aujourdhui même votre chien Néro que vous aimez tant.
Entre son fidèle ami et les ufs brouillés Gilberte ne balança point et se mit en devoir dobéir, mais son petit cur se soulevait bien fort et elle pensait:
"Comme il est méchant, mon oncle!"
Pendant ce temps Simiès se félicitait in petto, se disant:
"Décidément je suis fait pour élever et mâter les petites filles indisciplinées; mon système est parfait."
Le repas terminé à la grande satisfaction de Gilberte, il lenvoya shabiller pour sa promenade quotidienne; mais au bout dun quart dheure Mme Dutel vint prévenir son maître que lenfant, tout à fait malade, ne pouvait sortir; il fallut la coucher et la nourrir de thé pendant quarante-huit heures. Comme elle eut un peu de fièvre et que Simiès, effrayé des conséquences de sa dureté, fit venir le médecin, celui-ci déclara que ce nétait quun accident, mais que la petite fille était dune constitution délicate qui exigeait de grands ménagements.
Elle va entrer en pension la semaine prochaine, dit le terrible oncle qui aspirait à cet instant de toutes les puissances de son âme.
En pension? Eh bien! dans lintérêt de votre nièce, je vous conseille de la garder un peu plus longtemps auprès de vous; vos soins lui sont nécessaires.
Mais, docteur! sécria linfortuné tuteur, elle sera bien mieux soignée chez les dames H… que chez moi qui nai pas lhabitude des petites filles.
Je ne suis pas de votre avis. Que vous importe de la conserver quelques jours ici? Il serait bien plus ennuyeux pour vous si les dames H… vous la renvoyaient tout à fait malade, une semaine après son entrée chez elles.
Cest vrai, murmura légoïste, épouvanté de cette perspective.
Et il se décida à confier Gilberte aux soins de Mme Dutel encore une quinzaine.
Une après-midi, la fillette, guérie, quoique toujours un peu pâle, jouait avec une vieille poupée que, toute fanée quelle était, elle préférait aux splendides dames que son oncle, dans une heure de générosité, lui avait données; elle était seule et, assise sur sa petite chaise basse, elle berçait en silence sa chère Nora.
Dans la chambre voisine deux voix se faisaient entendre, alternant dans une conversation animée; cétait celle de Mme Dutel et celle de Lazare qui balayait lappartement.
Oui, Madame Dutel, disait ce dernier sans sarrêter de cirer ou de frotter, je garderai la petite en votre absence, puisque vous avez un rendez-vous à Montmartre.
Le temps daller et de revenir avant que Monsieur ne rentre, mon bon Lazare.
Il nen saura rien, Monsieur; ce nest pas moi qui vous vendrai, allez, ni la petite.
Pour ça non; la petite nest pas bavarde.
Cest ma foi vrai; il y a des moments où jai pitié de cette enfant, quand je la vois si seule, abandonnée à elle- même.
Sans compter quelle ne sera pas beaucoup plus heureuse dans cette pension où Monsieur veut lenfermer. Ah! si elle savait seulement le prendre, la fine mouche, elle en ferait tout ce quelle voudrait, de ce vieux mécréant.
Vous croyez, Madame Dutel?
Si je le crois, bonté du ciel! mais Monsieur disait lui- même hier: "Elle mennuie, cette mioche, avec ses grands yeux tristes et son air grave; et puis elle est trop soumise et trop craintive; si elle me ripostait quelque bonne impertinence, si elle faisait un peu le diable à quatre dans ma maison, je crois que je laimerais."
Ben oui, Madame Dutel, mais voyez-vous, ça nest pas dans le tempérament de lenfant; cest doux, cest sage, cest résigné, mais ça ne sait pas se rebeller, et puis ça na pas de ruse, cest franc comme lor; ça nira jamais à Monsieur.
Gilberte entendait tout cela; elle se dressa sans bruit sur ses petits pieds, déposa Nora sur le tapis et, le cur battant, se rapprocha de la porte.
"Cest mal ce que je fais, se disait-elle, cest mal découter les conversations des autres, maman me ferait honte et elle aurait raison, mais je ne peux pas men empêcher."
Pour ça oui, reprenait Lazare heureux de souffler entre deux coups de brosse; la petite demoiselle est trop douce; un petit garçon bien lutin ou alors une petite fillette comme celle de Mme Martelle aurait bien mieux convenu à Monsieur.
Ah! Dieu non, quel démon!
Jolie comme est cette petite Gilberte, avec un air endiablé, une voix impérieuse et des colères furibondes, elle ferait le bonheur de Monsieur.
Et cependant, Lazare, ce nest pas beau; moi qui vous parle, jai refusé dentrer chez Mme Martelle comme gouvernante de la petite demoiselle, et malgré un gage énorme, parce que autant vivre en enfer que vivre avec cette enfant.
Cest sûr que les bambins bien élevés et gentils comme ceux que jai vus chez mes maîtres davant cette maison-ci, cest bien plus agréable et plus joli; mais avec un homme comme M. Simiès…
Un fameux original, Lazare!
Puisquil a ses idées à lui sur léducation, faut bien les flatter, ses manies; puisquon le sert et quil paie bien, faut lui plaire; voilà pourquoi je dis que cette petite Gilberte, si elle était adroite, le mènerait par le bout du nez.
Cette conversation plus ou moins juste et intelligente prit fin et Mme Dutel alla passer sa robe des dimanches pour se rendre à Montmartre, tandis que Gilberte revenait sur la pointe des pieds à son petit fauteuil: seulement cette fois linfortunée Nora demeura oubliée, le nez sur le tapis, car lenfant resta immobile, ressassant dans sa tête les paroles quelle venait de recueillir.
Ainsi son oncle laimerait si elle était méchante, si elle lui tenait tête? Comme cétait étonnant! son papa et sa maman laimaient et la caressaient autrefois, justement quand elle avait été obéissante et sage.
"Alors je serai colère, bruyante et insupportable, se dit la fillette avec un dernier scrupule au fond de sa petite âme agitée; je serai comme cela puisquil le faut pour être aimée ici.
"Heureusement que je suis jolie, ajouta-t-elle; cest toujours ça de gagné. Quelle chance!"
Elle grimpa sur sa petite chaise et sa mignonne personne se refléta en partie dans la glace: elle put voir tout à son aise ses cheveux dor ondés, ses grands yeux brillants, sa peau blanche et sa bouche rose.
"Mais certainement je suis jolie, poursuivit-elle après cet examen, ils le disent tous, même les passants des rues… Alors, à présent il va falloir être indisciplinée et capricieuse? ça va être très drôle."
Puis, une pensée soudaine lui venant à lesprit:
Maman!… balbutia-t-elle dans un sanglot; et elle courut se jeter sur son petit lit où elle sendormit dans ses larmes.
Pauvre âme enfantine quon allait flétrir ainsi, doù lon enlevait peu à peu les douces qualités et les sages résolutions, que deviendrait-elle entre cet impie qui prétendait la former et ces serviteurs ignorants et dépourvus de tact?
Heureusement que Dieu a des grâces réservées à ceux quil expose ainsi aux griffes du démon, et souvent la lutte des premières années prépare lâme et la trempe fortement pour lavenir.
IV
Ce soir-là cétaient des épinards.
Nous savons que Gilberte était loin den raffoler; mais elle avait son petit plan tout dressé.
Très perplexe, Lazare, qui avait un faible pour lorpheline, hésitait à la servir, craignant à la fois de faire de la peine à lenfant et dattirer sur elle lattention de son maître.
Mais Gilberte trancha elle-même la question:
Merci, Lazare, je nen veux point, dit-elle dun ton délibéré en regardant son oncle en face, très bravement.
M. Simiès, qui sapprêtait à boire, posa son verre sur la table, sans le porter à ses lèvres.
Vous dites?… fit-il étonné.
Puis, sadressant au valet de chambre:
Servez Mademoiselle, ajouta-t-il froidement.
Je nen veux pas, reprit lenfant.
Est-ce que, reprit Simiès, est-ce que par hasard, petite fille, cela aussi vous fera mal au cur?
Je ne peux pas le savoir davance, riposta Gilberte toujours très animée, mais je nai pas envie dessayer.
Vous en goûterez pourtant.
Non, mon oncle.
Si.
Non.
Au fond la fillette tremblait un peu et elle était pâle pour son premier coup dessai, mais elle était fine et voyait très bien que chez son tuteur la surprise était plus forte que le courroux.
Néanmoins, Simiès, quoique cette petite scène lamusât en réalité, tenta davoir le dessus et servit lui-même lenfant révoltée.
Alors, prompte comme léclair, Gilberte saisit son assiette et la jeta au loin sur le parquet, ayant soin seulement de ne pas atteindre Lazare qui la regardait agir, les yeux écarquillés, la bouche ouverte.
Vous serez privée de dessert, petite sotte, sécria M. Simiès feignant une grande colère.
Quest-ce que ça me fait? répondit Gilberte en dénouant elle-même sa serviette, heureuse déchapper à si bon marché aux terribles épinards.
Elle quitta la salle à manger et, en passant, jeta un coup dil triomphant à Lazare et à son oncle. A travers la porte refermée derrière elle elle put entendre ce dernier sécrier en riant à gorge déployée:
Mon brave Lazare, je crois, ma parole, quon ma changé ma pupille. Quel petit démon! Je ne la connaissais pas sous ce nouvel aspect. As-tu vu comme elle a lancé son assiette à terre? Ca ma rappelé mon jeune temps, lorsque je faisais de même avec ma soupe. Ah! ah! ah! et de quel air elle a déposé sa serviette sans réclamer son dessert! Voilà ce que jappelle montrer du caractère; au moins elle a du sang dans les veines et ainsi ne ressemble plus à son père, mon pauvre neveu, qui ne savait pas résister en face à qui que ce fût.
"Cest bon, pensa Gilberte en séloignant, Lazare avait raison, cest comme cela quil faut prendre mon oncle."
Et elle alla conter à Nora ses succès du jour.
Le surlendemain seulement, car elle ne boulait pas se transformer trop promptement, pour amener son oncle peu à peu à trouver drôles ses sottises, elle fit un nouvel acte dindépendance: en attendant son entrée à la pension qui ne devait plus guère tarder, Gilberte recevait quelques leçons de son oncle, auquel le rôle dinstituteur ne plaisait quà demi.
Ce matin-là il appela sa nièce pour sa leçon de calcul; Gilberte arriva boudeuse.
Le calcul mennuie, dit-elle en sasseyant à califourchon sur sa chaise.
Tant pis! répondit Simiès. Asseyez-vous donc convenablement, Gilberte.
Je suis très bien comme cela, répondit la petite sans changer dattitude. Je naime pas larithmétique, répéta-t- elle.
Ca mest tout à fait égal, riposta Simiès.
A vous, certainement, mon oncle, mais pas à moi. Si nous ne calculions pas, ce matin?
Tu es folle.
Pas plus que bien dautres.
Ah çà! ma nièce, sécria le vieil athée en se croisant les bras, est-ce que vous vous moquez de moi?
Et quand cela serait? Vous avez dit lautre jour à table quil faut rire de tout et nagir quà sa guise, que cest le seul moyen de mener une vie agréable.
Cette fois-là Simiès neut plus envie de plaisanter; il leva la main pour frapper lenfant, mais cette main retomba sans même avoir effleuré sa joue blanche: Gilberte se dressait devant lui, les yeux flamboyants et la lèvre dédaigneuse.
Vous ne savez donc pas que cest lâche à un homme de toucher une femme, mon oncle? vous oseriez?
Simiès stupéfié se rassit, contenant un immense accès dhilarité.
"Sur ma foi! elle aurait vingt ans quelle ne parlerait pas mieux, pensa-t-il. Cette petite commence à mamuser, vraiment; et puis, elle est trop jolie, il ny a pas moyen de la gronder."
Allons, dit-il tout haut, sois sage, fillette, et prends ton ardoise, je raccourcirai la leçon si tu es gentille.
Mais, enhardie par son succès, lenfant résistait encore.
Mon oncle, je vous le répète, le calcul mexcède. Vous dites que la vie est faite pour jouir, quil faut lui arracher le plus de satisfactions possibles… oui, ce sont bien vos propres paroles…
Tu as trop de mémoire, enfant.
On nen a jamais trop, mon oncle.
Et puis tu me parais aimer furieusement la philosophie.
Oh! oui, apprenez-moi cela! sécria Gilberte en bondissant.
Hélas! elle ne savait pas ce quelle demandait à cet homme sans foi, déjà trop disposé à remplir sa petite âme de sophismes mauvais, de principes antireligieux!
"La petite rusée! se disait Simiès en considérant cet adorable visage pur et ouvert; je ne la croyais pas si spirituelle; diable! elle comprend et entend tout, il faudra désormais que je veille sur mes paroles, autrement elle me battra avec mes propres armes."
Un peu vite, Gilberte, ajouta-t-il en essayant de prendre un ton sévère, pas tant de raisonnements; écrivez: problème 77.
Gilberte saisit la plume à contre-cur, et barbouillant quelques numéros:
Vous nêtes pas logique avec vous-même, mon oncle, dit-elle en répétant une phrase quelle avait entendu dire peu auparavant.
Dis donc, Gilberte, fit M. Simiès en la regardant à travers son binocle, crois-tu que, en pension, on te permettra de bavarder comme cela au milieu des leçons?
Dabord quirais-je faire en pension?
Comment, Mademoiselle, ce que vous irez y faire? Ce quy font vos pareilles, qui sont punies quand elles ne travaillent pas et récompensées lorsque cest le contraire.
Je ne veux pas aller en pension. Je me sauverai si vous my envoyez.
Pourquoi?
La pension, cest une vilaine maison sans air ni lumière, ni soleil, où les jeunes filles se disputent en récréation, où les grandes font des méchancetés aux petites. Jaime mieux rester ici.
Simiès se croisa les bras:
Vous aimez mieux, cest possible, mais moi pas.
Cest bien sûr, mon oncle, puisque vous ne menfermeriez là-bas que pour vous débarrasser de moi. Cependant je ne vous gêne pas beaucoup, vous nenvoyez coucher aussitôt après dîner quand vous recevez vos amis, et vous me faites prendre mes repas dans ma chambre quand vous causez de choses que vous ne voulez pas que jentende.
"Comment a-t-elle pu deviner cela? pensa Simiès qui nen revenait pas. Cette enfant a le diable au corps, mais, ma foi! elle mamuse."
Ca vous ennuie de me donner des leçons, poursuivit la fillette avec son imperturbable sang-froid, et je le comprends, ça nest pas non plus drôle den recevoir; mais qui vous empêche de me chercher une institutrice pour vous remplacer?
"Elle a réponse à tout, se dit le vieillard. Et, de fait, elle a raison."
Vous me répétez sans cesse que vous voulez plus tard me voir jeune fille accomplie et femme du monde dans toute lacception du mot. Comment le deviendrai-je si vous me mettez en cage?
Cest parbleu vrai.
Ensuite, je suis jolie…
Vous êtes jolie? Voyez-vous ça! sécria Simiès pouffant de rire. Dabord qui vous la dit?
Tout le monde; et la glace, donc? riposta Gilberte très crânement.
Peut-être avez-vous mauvais goût; une petite fille ne doit pas savoir si elle est jolie.
Cependant, mon oncle, le jour de mon arrivée chez vous, vous mavez dit que toute femme doit être vaniteuse.
Mais quest-ce que vous deviendrez plus tard, alors, si vous en êtes là aujourdhui?
Je ne sais pas, répondit Gilberte avec indifférence.
"Comme je vais amuser les amis ce soir en leur racontant cela! pensait le vieil athée. Cest quelle est à croquer, cette petite; cest un vrai bijou et, ma foi! elle a raison, ce serait dommage si la pension me la rendait gauche et guindée. Enfin, nous réfléchirons."
Et pour clore cet entretien qui devait être une leçon de calcul, Simiès raconta une histoire à la fillette, qui préférait infiniment cela aux problèmes annoncés.
V
Quelle tuile, mon pauvre ami, quelle tuile!…
Eh! pas tant que cela.
Comment, pas tant que cela? Sais-tu que, aussitôt que jai appris le malheur qui tarrivait sous la forme dune tutelle, jai laissé ma banque et mes affaires pour venir tapporter mes compliments de condoléance?
Eh bien! je ne suis pas trop à plaindre, répondit Simiès en caressant sa barbe grise.
Est-ce que tu trouves amusant quune petite fille te tombe ainsi du ciel? Je ne te reconnais plus: on ma changé mon vieil ami Simiès. Donc il te plaît de remplir le rôle de nourrice, de bonne, de papa, que sais-je! de promener, moucher, dorloter la bambine? Je tai mal jugé, mon cher, pardonne-moi.
Voyons, Félix, laisse-moi mexpliquer: cette tutelle ma dabord on ne peut plus mécontenté. Gilberte se montrait sournoise, sérieuse comme une petite nonne…
Ah! elle se nomme Gilberte?
Oui, comme sa mère.
Un joli nom.
Et qui lui va!
Lenfant est gentille physiquement?
Charmante; elle sera ravissante plus tard.
Blonde, brune?
Blonde comme de lor avec des yeux foncés, un teint de lis et de roses.
Et comme caractère?
Du lait sucré, les premiers jours, du vinaigre, à présent.
A quoi tient de changement?
Je ne sais trop; je ny comprends rien; peut-être la rusée a-t-elle tâté le terrain, puis sest-elle montrée telle quelle est réellement dès quelle a saisi mes goûts. Jai dabord essayé de la mâter, croyant la shlague un moyen infaillible pour dompter les enfants, mais cela na pas réussi; la petite est trop résolue pour quon la prenne ainsi.
Enfin que vas-tu en faire?
Voilà; pour linstant je ne mattends pas à ce quelle me donne beaucoup de satisfaction; mais plus tard, quand je laurai façonnée daprès mes principes, que jen aurai fait un petit philosophe en jupons, bref, quand elle sera femme et non plus fillette, ce me sera une compagnie agréable; elle me distraira. Je ne me suis pas marié, trouvant plus commode la vie de garçon et parce que je ne me sentais pas de goût pour les obligations que comporte létat de père de famille; mais javoue que, à présent que je commence à sentir le poids de lâge et des rhumatismes, la société et les soins dune jeune fille me seront chose précieuse.
Nas-tu pas pensé, Simiès, que cette petite pourrait te causer quelque ennui, élevée comme elle la été par des parents cléricaux, imbus des principes les plus absurdes?
Simiès fit entendre un ricanement aigu en allumant un cigare.
Tu me crois donc bien sot, Félix? Jai déjà travaillé à les faire oublier à Gilberte, ces principes; et cest bien facile, elle na pas dix ans. Va, elle ne sera pas depuis six mois sous ma direction quelle se montrera une petite voltairienne accomplie, fie-toi à moi.
Je ne doute nullement de ton habileté, répondit M. Félix qui se leva pour prendre congé de son ami.
Demeuré seul, Simiès rêva quelques minutes en regardant sélever dans lair la fumée bleue de son londrès, puis Mme Dutel vint le trouver, ayant à lui demander quelques ordres relatifs au dîner du soir.
A propos, Monsieur, ajouta-t-elle sur le point de séloigner et revenant sur ses pas, pour quel jour faut-il préparer le trousseau de Mlle Gilberte?
Le trousseau de Mlle Gilberte? répéta Simiès étonné. Pourquoi faire, le préparer?
Et pour la pension donc? Monsieur oublie quelle y entre le mois prochain.
Ah! cest vrai, ma bonne Dutel, jai négligé de vous prévenir que jai changé didée.
Lenfant va rester ici?
Oui, répliqua la vieillard un peu embarrassé, le médecin la trouve délicate et…
Cest-à-dire que Monsieur la trouve amusante à présent quelle a le diable au corps. Moi je ne suis pas de cet avis; est-ce que ce matin je nai pas rencontré Néro coiffé de mon plus beau bonnet; Monsieur pense-t-il que cest agréable des choses comme ça?
Elle a fait cela?… Ah! jaurais voulu voir Néro ainsi accoutré! sécria Simiès en se tordant de rire; ah! ah! ah! la gamine a des inspirations aussi originales?
Dabord, continua Mme Dutel très piquée, je ne suis pas entrée dans la maison de Monsieur pour y être bonne denfant, et…
Quà cela ne tienne, sortez-en, ma bonne Dutel, sortez-en. Je naurai plus besoin de vous, dailleurs, car je vais donner une institutrice à ma nièce.
Alors Monsieur me renvoie? demanda la femme de charge qui étouffait de colère à lidée de perdre une si belle place.
Nullement; mais vous paraissez si affligée de ce que je garde chez moi lenfant de mon neveu…
Moi affligée? Dieu garde! Monsieur me connaît bien peu: jadore les petites filles.
Alors tout est pour le mieux; soignez Gilberte et montrez- vous complaisante avec elle: vous naurez pas lieu de vous en repentir.
Rassurée, Mme Dutel quitta la chambre et murmura en séloignant:
"Tu mets ça sur le compte de la santé de la gamine, vieille cervelle détraquée, mais tu trouves à présent du plaisir à voir jouer lenfant; ça va aller comme ça jusqu'à la fin de lété; puis si, passé cette époque, elle te gêne ou te lasse, tu sauras bien la coffrer sous un prétexte quelconque. Qui vivra verra."
Puis elle annonça à Gilberte la décision de son oncle; la fillette ne manifesta aucun étonnement.
Je le savais, répondit-elle tranquillement; jai dit à mon oncle quil me déplairait de vivre au pensionnat.
Voilà quelle le mène déjà par le bout du nez!… sécria Mme Dutel en levant ses grands bras au ciel. Quest-ce que ça sera alors dans un an ou deux?
VI
Ainsi fut modifiée lexistence de Gilberte Mauduit: lenfant douce, pieuse et soumise devint une petite fille indomptée, incroyante et capricieuse. Mais Simiès laimait ainsi.
Elle avait en germe dans sa petite âme beaucoup de qualités exquises: il les étouffa; elle avait aussi beaucoup de défauts, non grossiers ni vulgaires, mais dangereux pour cette jeune nature; Simiès les développa.
Il avait, nous le savons, un système à lui pour léducation des jeunes filles.
"Cest un vautour couvant une aiglonne", disaient ses amis amusés de voir le vieux Simiès transformé en père de famille.
Ce vautour devait arriver promptement à ses fins et extirper de ce petit cur aimant toute idée religieuse.
Je te préfère telle que tu es maintenant à ce que tu tes montrée en marrivant, cest-à-dire guindée et ridicule, lui disait le vieillard en caressant la joue satinée de Gilberte. Vois-tu, être si sage et si posée, cest bon pour les petites de Carcanne. Ces nobles, entichés de dévotion, sont assommants: on dit que leurs enfants sont des anges; or cest absurde dêtre un ange.
Puis, souriant en voyant Gilberte lui échapper pour esquisser une gambade:
De ce côté-là je nai plus rien à craindre avec toi: je tai façonnée à mon goût en peu de temps.
Cependant elles sont bien gentilles et bien complaisantes, les petites de Carcanne, répondit Gilberte en revenant à son oncle un peu essoufflée par ses exercices gymnastiques.
Je te laccorde; mais aimerais-tu, toi, à leur ressembler? Elles ne savent que chanter des cantiques ou réciter des poésies où ciel rime avec fiel.
Cest vrai; et puis elles se sont scandalisées lautre jour parce que, jouant au croquet, jai manqué mon coup et crié: "Sapristi!" et puis parce que je fredonnais la chanson que vous mavez apprise, vous savez bien, mon oncle?
Et Gilberte chantonna de sa petite voix claire:
Cétait pendant lhorreur dune profonde nuit, On eût dit que Racine davance leût prédit; Quatre millions de singes, pères, mères et fils, Savançaient à pas lents, chantant De profundis, Sur lair du tra la la la…
Aussi, reprit lenfant, boudeuse à ce ressouvenir, Mlle Maudrey, leur institutrice, ma ordonné de me taire, comme si elle avait le droit de me faire des observations. Je ne laime pas, Mlle Maudrey.
Tu préfères ta fräulen Frida, nest-ce pas? Tu en fais tout ce que tu veux.
Oh! Fräulen, répliqua Gilberte, allongeant ses fines lèvres roses dans une moue dédaigneuse, je ne laime pas non plus.
Que lui reproches-tu donc? De ne pas assez te gâter, peut- être?
Ce nest pas cela. Je la trouve trop… trop…
Eh bien?
Trop souple avec moi et trop obséquieuse avec vous! sécria la fillette toute rouge dindignation.
La supporterais-tu mieux si elle timposait ses volontés avec fermeté, Gilberte?
Qui sait?… murmura lenfant songeuse.
"Mais, reprit-elle, pour en revenir aux petites de Carcanne dont nous parlions tout à lheure, au fond jai de lamitié pour elles, car elles ont bon cur et ne disent de mal de personne."
Gilberte, par bonheur, avait un sentiment droit, un jugement sain que ne pouvait dénaturer tout à fait le malheureux Simiès.
Aussi, après avoir jeté sa pointe à ladresse de ses petites compagnes de jeux, sempressait-elle de témoigner de leurs bonnes qualités.
Gilberte grandissait donc entre cet athée intelligent, mais horriblement dévoyé, et une gouvernante qui lui enseignait fort bien lallemand, langlais, litalien et la géographie, mais fort mal ce que tout enfant doit savoir touchant la vérité et la justice.
Gilberte apprenait vite et retenait ce quelle apprenait; son oncle lui donna les meilleurs professeurs pour le piano, le chant, le dessin, léquitation, etc. Il se chargea de la philosophie et de lhistoire; aussi fit-il de sa nièce une libre penseuse comme il lavait désiré, dailleurs.
De plus, la fillette jouait du billard assez habilement ainsi quau lawn-tennis et au cricket; elle montait tous les chevaux de lécurie des Marnes et conduisait four in hand, ce qui, pour Simiès et ses amis, était le comble de la bonne éducation; enfin elle dansait à ravir et navait pas sa pareille dans les sauteries ou les matinées quelle pouvait seulement aborder, aspirant de toute son âme au temps où les grands bals lui seraient ouverts.
Elle nageait comme un poisson, faisant le désespoir des jeunes filles de Trouville ou de Royan; de plus, elle était déjà fort entourée malgré son âge encore enfantin, car ses saillies originales étaient très goûtées et, selon lexpression des jeunes gens, elle navait pas froid aux yeux.
Simiès jouissait orgueilleusement des précoces succès de sa nièce, et, afin de mieux sen parer pour ainsi dire, et la faire admirer, il lui permettait quelquefois de trôner en face de lui dans les dîners quil donnait à ses amis, pourvu quelle allât se coucher au dessert.
Ainsi de bonne heure il déclassait la pauvrette dans une compagnie de mauvais ton où la religion, le prêtre et la vertu étaient dénigrés à qui mieux mieux.
Ces viveurs, oubliant la présence de lenfant et excités par les boissons capiteuses, se lançaient souvent dans des récits très risqués, jusquà ce que leur amphytrion sécriât en riant:
"Gazez, mes chers amis, gazez, je vous en prie, il y a ici de jeunes oreilles pour lesquelles vos paroles ne sont pas perdues."
Alors Gilberte nen écoutait que mieux, ne comprenant rien du tout, mais trouvant très drôle tout ce qui se disait là.
De jour en jour, et cela se conçoit avec une telle éducation, elle acquérait un aplomb plus grand, et elle démontait ses interlocuteurs par ses questions à brûle-pourpoint ou ses réflexions inattendues.
Elle jugeait tout, discutait tout avec un sang-froid imperturbable. Il fallait quelle sût toutes les nouvelles des salons parisiens; qui avait couru ou fait courir; qui avait gagné le Grand-Prix; jubilant si elle avait pronostiqué juste aux dernières courses, car Mlle Mauduit, cette bambine de treize ans, aimait avec passion les concours hippiques et tout ce qui concernait le cheval. Puis elle discutait politique avec lassurance dun vieux général et se rangeait successivement dun parti ou dun autre à mesure que ceux-ci lui paraissaient plus dignes de son approbation.
Lorsque, après le dîner, Gilberte avait joué son morceau de piano, servi le café et chanté quelque leste chansonnette, le sommeil de son âge la gagnait; alors elle secouait à la ronde la main des invités de son oncle, à langlaise, cest- à-dire par ce mouvement gracieux qui détache lavant-bras de lépaule, et elle allait se coucher en faisant à part soi ses petites remarques:
"Un tel était moins bien teint aujourdhui que jeudi dernier. Le jeune D… posait pour le spleen; X… buvait trop, cela nuisait à son intelligence; oh! il baissait, il baissait depuis quelque temps! M. Simiès navait pas lair de sen apercevoir."
Parfois Fräulen croyait de son devoir de faire quelques observations à sa caustique élève.
Oh! miss Gilberte, lui disait-elle en anglais, la fillette préférant cet idiome à celui, plus dur, dOutre-Rhin, young misses must never speak so boldly as you do; it is shocking!
Les jeunes demoiselles ne doivent pas parler hardiment comme je le fais?… Ah! Fräulen! sécriait la petite folle, navez-vous donc jamais entendu mon oncle dire que tout mest permis?
Ya, miss Gilberte.
Tout mest permis parce que je suis jolie et spirituelle; ces Messieurs aussi disent la même chose.
Miss Gilberte, you are proud.
Orgueilleuse? et après, nen ai-je pas le droit?
No.
Mon oncle veut que je sois fière et capricieuse; il dit que les imbéciles seuls sont humbles.
La gouvernante ne répliqua plus; elle ne voulait pas contredire M. Simiès et elle redoutait les réponses embarrassantes de son élève.
Cependant Gilberte ne dépassait généralement pas les limites du convenable, et si elle parlait souvent à tort et à travers, elle gardait une certaine délicatesse dans ses paroles, toute vulgarité lui répugnant.
Cette enfant, très intelligente, douée dune beauté rare et dinstincts artistiques, ravissait en effet, non seulement son oncle, mais les amis de son oncle; or ceux-ci, peu soucieux de ce quil en pouvait résulter pour cette petite nature encore innocente, lui laissaient entendre quelle était jolie et spirituelle, à tel point quelle finit par savoir ce quelle valait et au delà, et elle naccepta plus les compliments quavec cette indifférence banale des femmes assurées davance de ce quon va leur dire. Quant au vieux Simiès, elle nignorait pas que sa petite main le menait où elle voulait et quil nétait pas un de ses caprices auquel il nobéît. Il lemmenait dîner ou déjeuner avec lui dans les restaurants à la mode et ses fantaisies étaient des plus coûteuses, non que lenfant fût gourmande, mais elle aimait à commander les mets les plus rares, quitte à les laisser intacts dans son assiette sils ne lui plaisaient plus une fois servis.
Cest quelle ignorait encore que, à la porte de ces restaurants étincelants où sont prodigués les vins fins, les truffes et le gibier exquis, de pauvres affamés tendent la main, souvent en vain, pour obtenir un morceau de pain dur.
Ce nétait pas légoïste Simiès que lui eût appris.
Aux courses où il ne manquait jamais de lemmener, il lui permettait de parier.
Pour satisfaire sa passion pour les chevaux il lui avait fait présent de deux amours de poneys quelle conduisait tous les jours attelés à un élégant panier; aux Marnes où lon passait une partie de la belle saison, quatre ou cinq chiens énormes et magnifiques suivaient partout la fillette.
Simiès lui avait aussi donné le goût de la chasse, mais Gilberte navait pas encore usé beaucoup du petit fusil anglais quil avait fait faire exprès pour elle; elle était surtout ravie de se voir vêtue en jeune Diane chasseresse, la jupe aux genoux, chaussée de bottes rouges, la toque posée cavalièrement sur ses cheveux blonds.
Quant au patinage, la petite Mauduit, comme on le disait au Bois de Boulogne, était de première force; elle ressemblait à un cygne avec son visage rosé et sa longue chevelure au vent, habillée de fourrures claires, tandis quelle glissait avec une grâce incomparable, dessinant sur la glace mille arabesques, de son petit patin dargent.
En revanche, Gilberte ne savait tenir ni une aiguille, ni un crochet.
Le travail manuel massomme! disait-elle à Fräulen Frida qui gémissait sur cette lacune dans léducation de son élève.
Bah! sécriait alors le vieil oncle, quest-ce que cela fait? elle naura jamais besoin de raccommoder elle-même ses nippes.
Et regardant avec un tendre orgueil cette adorable tête de linotte posée sur des épaules mignonnes, mais déjà charmantes, il ajoutait in petto:
Quand elle sera une femme, elle tournera tous les cerveaux masculins et fera le désespoir de ses pareilles; elle sera coquette comme une petite tigresse, si toutefois on ne la blase pas trop vite sur la louange.
Le malheureux encourageait ses faiblesses; si parfois il la trouvait assise au petit salon, un peu songeuse, regardant le feu, il sécriait:
Pour Dieu! ne sois pas si tranquille. Casse plutôt quelque chose, mais ris; tu as lair malade comme cela.
Cest que, sans quil sen doutât, ce petit cheval échappé pensait quelquefois, ou plutôt elle essayait de ressaisir un peu de la petite Gilberte dautrefois, celle quaimait sa mère; mais, hélas! cétait chose difficile à présent.
Cependant le souvenir demeurait vivace dans cette tête folle; elle revoyait toujours cette scène navrante: le vaisseau lOhio entrant au Havre son pavillon baissé et voilé en signe de deuil, pendant quelle se tordait de douleur entre les bras du capitaine, un brave homme qui essayait de la consoler avec sa grosse voix de marin; en bas, dans une cabine de premières, Maïa, la négresse fidèle, priait avec quelques passagers charitables, auprès du corps dune jeune femme que la mort avait frappée presque subitement.
Gilberte voyait toujours ce tableau.
Maïa la négresse, seul souvenir de ce passé, avait dû quitter lenfant et retourner aux Antilles.
Et la morte avait été enterrée au Havre, bien loin, là-bas, et loncle Simiès navait jamais offert à Gilberte de lemmener visiter cette tombe.
VII
Une après-midi dhiver, Gilberte revenait de la promenade avec Fräulen Frida, lorsque celle-ci sarrêta devant la boutique dun pâtissier:
Miss Gilberte, dit-elle, nous navons pas encore lunché, entrons ici.
Cest que je suis dégoûtée de tout cela, répondit Gilberte en jetant un regard ennuyé à la devanture qui étalait ses plus séduisantes friandises.
Dégoûtée de ces bonnes choses? ne put sempêcher de sécrier un garçonnet dune dizaine dannées en levant vers les promeneurs sa figure toute rouge de froid.
Il considérait Gilberte comme un phénomène, et la convoitise ardente brillait dans ses yeux espiègles.
Gilberte se mit à rire.
Tu aimes les gâteaux sans doute, toi, gamin? demanda lAllemande amusée, elle aussi.
Que oui. Et il y a longtemps que je nen connais plus le goût.
Quappelles-tu longtemps? fit la fillette en souriant.
Des mois et des mois.
Et pourquoi tes parents ne ten donnent-ils pas, puisque tu en es friand?
Du temps que le père vivait, on en avait tous les dimanches et même les jeudis.
Et à présent pourquoi est-ce changé?
Le père est mort, répondit gravement lenfant, et la mère qui sescrime à travailler jour et nuit peut tout juste nous donner du pain et de la soupe; cest que nous sommes six à la niche, il faut vivre.
Cependant un biscuit ou un sucre dorge ne coûtent pas cher.
Encore trop pour nous, Mademoiselle, avec deux sous de pain on se nourrit mieux quavec un biscuit.
Gilberte, intéressée malgré elle par la mine ouverte du petit garçon, continua dune voix plus douce:
Et si tu en demandais à ta maman, elle ne te les refuserait pas.
Oh! sécria-t-il indigné, jamais, jamais nous ne lui demandons le superflu quand nous la voyons se tuer pour nous donner le nécessaire; pas même la petite Marie qui tient encore plus que nous aux bonnes choses, car plus on est petit, plus on est gourmand, nest-ce pas?
"Aussi, bonsoir!" conclut-il en faisant une grimace au brillant magasin tentateur, toute sa gaîté de gamin de Paris lui revenant après une seconde de sérieux.
Attends-moi là une minute, dit Gilberte, le retenant par sa blouse usée, mais propre.
Et, faisant un signe à Fräulen, elle entra chez le pâtissier dont elle dévalisa littéralement la boutique.
Elles ressortirent toutes les deux les bras chargés de paquets blancs ficelés de rose.
Auras-tu la force de porter tout cela chez toi? demanda Gilberte au garçonnet qui piaffait, en sifflotant sur le trottoir:
Chez nous?… fit-il, ouvrant de grands yeux.
Oui, ce sont des gâteaux et des bonbons: il y en a pour tous, et la petite Marie va être bien contente.
Ah!
Et il demeurait stupéfié, ne sachant comment exprimer sa reconnaissance.
Ce nest pas seulement pour moi que je suis si content, dit-il enfin; mais ça va-ty faire une fête à la maison!… Y vont tous sauter de joie. Cest que vous ne savez pas, vous, Mademoiselle, combien faut peu pour faire plaisir aux enfants pauvres.
En lécoutant, Gilberte eut une idée plus lumineuse encore; elle prit sa petite bourse bien garnie et la tendit au garçonnet.
Celui-ci recula.
Non, dit-il, pas dargent; la mère ne veut pas. Des bonbons, ça cest différent, on peut les accepter parce quon amuse souvent les enfants avec ça; mais de largent cest une aumône.
"Et mon oncle dit que tous les pauvres gens sont avides et ingrats, pensa Gilberte, il ne les a pas vus de près."
Alors, reprit-elle tout haut, tu refuses quelques billets pour tacheter des jouets?
Oui, Mademoiselle, mais je vous remercie tout de même bien. Tenez, un moyen de nous venir en aide, puisque vous êtes si bonne, ce serait de procurer de louvrage à ma mère.
Où demeure-t-elle?
Oh! bien loin, rue de Chaillot, 20, et elle est lingère pour le fin. Si vous saviez comme elle coud bien! elle sappelle Mme Charlet.
Cest bien, jen prendrai note.
De retour à la maison, Gilberte affirma à son oncle quelle avait un besoin urgent de jupons, de chemises et de mouchoirs de batiste; pour le mieux prouver, elle eût volontiers mis en pièces son petit trousseau de fillette, mais son oncle lui donna carte blanche pour le faire augmenter ou renouveler où il lui plairait.
VIII
Entre sa treizième et sa dix-septième année trois incidents, malheureusement trop rapides, amenèrent une diversion salutaire dans la vie dissipée de Gilberte Mauduit.
Mais ils seffacèrent trop vite de sa mémoire et, grâce à la funeste influence de Simiès, ne lui laissèrent aucun souvenir bienfaisant.
Le premier eut lieu aux Marnes, un automne, où, sur la demande de Gilberte, on prolongeait un peu la villégiature cette année-là.
Un matin, M. Simiès reçut lannonce de larrivée dun nouvel hôte; un de ses petits-neveux quil connaissait peu et qui venait parler avec lui daffaires importantes.
Le jeune homme suivait de près le télégramme, et le châtelain des Marnes neut que le temps denvoyer une auto à la gare.
Gilberte était absente depuis le matin, ayant voulu faire une longue chevauchée avec Thomas, le vieux piqueur.
Simiès navait jamais professé de sympathie bien vive à légard des Daltier, ses parents éloignés; cependant Albéric, le fils aîné, celui qui allait arriver, était le bienvenu ce jour-là aux Marnes dont les hôtes se faisaient rares; cétait une nouveauté, une distraction.
Dès son entrée au château et après avoir remis un peu dordre à ses vêtements dans la chambre qui lui avait été préparée, le jeune homme entretint son oncle des graves questions qui avaient motivé son voyage; la conversation dura jusquà ce que le premier coup du déjeuner réunît au salon tous les convives des Marnes.
Au second appel, Gilberte navait pas encore paru.
Bah! dit Simiès en riant, il est dans les habitudes de ce petit despote de ne jamais se soucier de lexactitude, mais aujourdhui nous ne lattendrons pas, car Albéric arrive de voyage et doit avoir besoin de réparer ses forces.
Et, malgré les protestations de son neveu, il entraîna la petite société à la salle à manger.
Ils en étaient aux huîtres lorsque, par la porte-fenêtre ouverte pour laisser pénétrer à la fois lair pur et le soleil, une grande ombre sallongea sur le sol tandis quun rire frais se faisait entendre.
Tous levèrent la tête et demeurèrent stupéfaits; Simiès, lui, sourit sans perdre un coup de dent.
Cétait tout simplement Bayadère, la jolie jument alezane de Mlle Gilberte Mauduit, montée par lespiègle fillette qui faisait ainsi sa rentrée au logis; la cravache dans sa petite main gantée, la gaîté aux lèvres et aux yeux, le chapeau à plume coquettement posé de côté sur ses cheveux dor en révolte, lenfant était ravissante.
Elle va se tuer! sécria quelquun voyant glisser sur le parquet ciré les quatre fers de lanimal.
Me tuer? pas de danger, répliqua Gilberte. Bayadère a lhabitude de ces équipées-là. Je laccoutume à marcher partout et sur tout.
Puis elle rougit en apercevant fixé sur elle le regard de deux yeux bleus sévères au fond desquels luisait comme un sourire.
Albéric Daltier sétait levé pour saluer larrivante, et, jetant sa serviette, il offrit le secours de sa main à la gentille amazone.
Mais, avant quil eût accompli ce mouvement, dun bond leste et gracieux elle avait glissé le long de la selle jusqu'à terre.
Mon oncle, dit-elle un peu confuse à M. Simiès, il fallait me prévenir que vous aviez un nouvel invité et jaurais fait une entrée plus correcte.
Bah! cela na pas dimportance, fit Simiès en buvant son madère; Albéric est ton cousin, au dixième degré je crois, il est vrai, mais tu ne baisseras pas dans son estime parce que tu nous a présenté Bayadère en te présentant toi-même, nest-ce pas, Albéric?
Le jeune Daltier répondit quelques mots gracieux avec une nuance de fine raillerie.
Gilberte porta à ses lèvres un petit sifflet dargent dont elle tira un son prolongé; bientôt parut un groom; il emmena Bayadère qui commençait à donner des signes dimpatience et qui allongeait sa tête joyeuse vers la corbeille de pain.
Va vite thabiller ou bien il ne restera plus dhuîtres pour toi, dit M. Simiès à sa nièce.
Lorsque Gilberte reparut, elle avait changé sa robe de cheval contre un ravissant costume bleu et blanc et elle déclara avoir une faim de loup.
Puis avec son aplomb imperturbable elle se mit à causer tout en mangeant, et Albéric qui la voyait pour la première fois nen revenait pas du sang-froid de cette fillette qui, à peine sortie de lenfance, jugeait tout, parlait de tout, donnait son avis sur tout.
On citait un chanteur célèbre.
Il se fait vieux, disait-elle, il chante toujours avec une méthode adorable, mais il perd la voix.
Puis une autre:
Oh! celle-ci, elle est coulée, sauf pour lAmérique et la Russie peut-être.
Simiès poussa le coude de son voisin:
Elle est étourdissante, nest-ce pas?
Etourdissante, riposta le parasite de gauche qui, venu pour parler politique et chauffer son élection, enrageait de voir cette petite fille tenir le dé de la conversation.
Un des invités, un tout jeune homme qui, depuis quelques mois, allait de château en château dans lespoir de cueillir une dot et une femme avec, parla des espérances quil avait dobtenir la main dune jeune fille très riche et très bien élevée, mais bossue.
Oh! fit lenfant terrible, à votre place, Monsieur Ernest, je népouserais pas.
Pourquoi cela, Mademoiselle?
Parce que Uranie Cicelay a beaucoup desprit, beaucoup trop ; elle vous roulerait à plate couture, et malgré la grosse fortune quelle vous apporterait, vous ne seriez pas heureux.
Mon Dieu, Mademoiselle, répondit doucement le jeune homme qui riait jaune, il y a si peu de caractères qui sympathisent ! si la femme a des goûts casaniers, le mari a tant de moyens de tuer le temps: les amis, le cercle…
Le cercle, ah! ah! ah! oui, il a bon dos le cercle, pour vous autres hommes!
Elle a de lesprit jusquau bout des ongles, sécria Simiès en enveloppant sa pupille dun regard dadoration.
"Et du fiel jusquau bout de la langue, pensa le chasseur de dots, exaspéré. Quelle petite peste! Si lon ne mangeait si bien chez son oncle, on fuirait cette maison."
Quant à Albéric Daltier, il considérait avec une stupeur quil ne se donnait pas la peine de dissimuler la fillette fantasque et mordante dont tous applaudissaient servilement les réflexions originales.
On apporta le courrier au dessert et Gilberte sen empara avant son oncle et ouvrit une lettre imprimée sur papier glacé chiffré de gris. Elle lut tout haut:
"Monsieur et Madame Querréal ont lhonneur de vous faire part du mariage de leur fille Berthe avec Monsieur Alfred Nancé, etc."
Eh bien! ça, cest stupide! sécria Gilberte en froissant le papier dans sa main.
Stupide? pourquoi?
Parce que cest unir misère et pauvreté; les Querréal nont rien ou à peu près, et Alfred Nancé vit de sa petite place au ministère; avant peu ils seront sur la paille.
Comme les Marsille, ajouta Simiès de sa voix affilée comme une lame.
Gilberte sapprêtait à lancer une seconde épigramme lorsquelle rougit de nouveau en voyant fixés sur elle les yeux dacier de son cousin, pleins dun indicible dédain.
Ma cousine, fit celui-ci, de sa belle voix mâle et harmonieuse, êtes-vous déjà tellement de notre siècle brutal que vous estimiez dans un mariage lor avant la vertu et laffection?
Mon oncle dit, répondit lenfant avec moins dassurance toutefois, mon oncle dit que la pauvreté ou tout au moins les privations et la gêne engendrent beaucoup de désunions.
Pour les cupides et les frivoles peut-être, non pour ceux qui ont lâme assez élevée pour sappuyer lun sur lautre dans les moments pénibles et trouver dans leur tendresse mutuelle plus de satisfactions que dans le bien-être ou le plaisir.
Gilberte comprit la leçon et, pour la première fois de sa courte existence, la honte la prit en sentant la justesse et lironie voilée de ces paroles.
Ta ta ta, cest très beau de parler damour et deau fraîche quand on a vingt ans et le gousset bien garni; mais la vie est longue, on sen lasse vite, dit Simiès qui pelait un fruit superbe au bout de sa fourchette.
"Oui, quand on ne sappuie pas sur Dieu", pensa Albéric.
La conversation prit un autre tour, sans que la verve de Gilberte sarrêtât une minute; il semblait quelle voulût braver ce cousin dont elle devinait le blâme.
Ladorable enfant, sans le savoir et sans le vouloir certainement, abîmait le prochain impitoyablement. Sa bouche rose blessait avec une cruauté inouïe; elle parodiait ceux qui lui déplaisaient et, du haut de son orgueil serein, jetait sa mordante épigramme sans se soucier du mal quelle pouvait faire, sans se soucier même des compliments que lui attirait son esprit.
Et cétaient peut-être justement ceux qui la flattaient le plus quelle flagellait le plus rudement, inconsciente cependant de la dégradation de ces amis de son oncle qui avaient été en cela ses premiers maîtres.
Dune famille où lamour du prochain était en honneur presque à légal de lamour de Dieu, Albéric Daltier se sentait rempli dune compassion infinie pour cette mignonne cousine qui ignorait absolument la vertu de charité.
"Si méchante et si jolie! se disait-il. Et peut-elle être autrement entre les mains de ce démon de Simiès?"
Certes lenfant demeurait la candeur même, bien quelle entendît des choses quelle naurait pas dû savoir; on devinait que le fond de son innocence nétait pas altéré.
Elle avait un charme à elle, une riche et brillante nature, trop brillante peut-être; qui pouvait dire si, plus tard, bientôt, Simiès nallait pas ternir cette divine candeur?
"Oh! pensait encore Albéric on devrait enlever les enfants à ces tuteurs-là, hommes sans foi ni principes; on devrait couper la langue à ceux qui se permettent de prononcer de tels discours devant de jeunes oreilles, de même quon devrait couper la main de ceux qui écrivent le mal."
A la fin du repas que lépicurien Simiès aimait à faire traîner en longueur, Gilberte devint pensive; elle jetait de temps à autre un coup dil du côté de son grand cousin, se demandant pourquoi il la regardait avec des yeux si sévères et quel était celui-ci qui, seul, ne lui avait pas fait de compliments et navait pas conté de ces anecdotes qui font rire.
Sa belle et mâle figure rayonnait au milieu des visages cyniques qui lentouraient; on le sentait au-dessus, bien au-dessus de ces vieillards blasés.
Lorsquon passa au salon et que Gilberte, déjà maîtresse de maison, eut versé le café dans les tasses, prise dun caprice subit, elle tendit la main à son oncle qui offrait des cigarettes et des cigares aux invités.
Une pour moi, mon oncle.
Fumer, vous? vous vous ferez mal, petit démon.
Non, mon oncle. Donnez.
Simiès obéit en riant et Gilberte, triomphante, tira quelques bouffées dun tabac turc assez fort.
Nest-elle pas adorable? glissa Simiès à loreille de son neveu.
Albéric ne répondit pas et demeura grave.
Ce nétait pas ainsi quelles étaient élevées, les mignonnes jumelles, ses soeurs chéries, quil avait laissées dans la petite maison de Marseille, mais aussi elles étaient conservées sous lil jaloux de la plus sage et de la plus tendre des mères.
Tandis que Gilberte, la pauvre orpheline, grand Dieu! en quelles mains était-elle tombée?
Lenfant, cependant, commençait à se trouver mal à laise de son puéril amusement; déjà animée par la longueur du repas et le peu de vin fin quelle avait bu, elle sentit la tête lui tourner et ses jambes vaciller; elle quitta le salon au moment où les messieurs entamaient une discussion politique dont nos ministres faisaient les frais.
Albéric seul remarqua la pâleur de la fillette, et, laissant ses compagnons agiter la question du budget, il gagna la terrasse où linvitaient à la promenade le soleil encore chaud et la brise encore tiède.
Il y trouva Gilberte assise mélancoliquement sur un banc de bambou, toute blanche et toute languissante.
Il senquit de ses nouvelles avec intérêt, sans faire dautre allusion à la gaminerie quelle avait commise, et lui demanda la permission de prendre place à côté delle, ce quelle daigna lui accorder.
Elle se sentait un peu confuse au fond, mais il nétait pas dans sa nature de demeurer longtemps honteuse, et, laplomb lui revenant avec les forces, elle questionna à son tour son grand cousin. Doù venait-il? Comment lui était-il parent? Comment ne lavait-on jamais vu avant ce jour? Avait-il des soeurs et des frères?
Et, sur sa réponse affirmative:
Ah! vous êtes heureux, vous! soupira lenfant avec un accent de regret qui toucha le jeune homme.
Il vit alors que ce petit cur égoïste avait une peine, et, adroitement, il fit causer Gilberte sur la vie quelle menait chez son oncle.
Ravi de voir aussi attentif ce beau dédaigneux, Gilberte lui dépeignit avec enthousiasme son existence riante et dorée, ses plaisirs actuels et ceux qui lattendaient dans lavenir.
Il la laissa parler dans linterrompre, puis quand elle eut fini:
Ainsi, dit-il, dans ces journées, longues pourtant, il ny a pas de place pour une heure de sérieux, de travail, de devoir?
Mon oncle éloigne de moi tout ce qui mennuie.
Parce quil vous gâte trop, hélas! sans songer à ce que la vie peut vous réserver plus tard.
Ma vie? oh! elle sera brillante aussi plus tard. Je ferai un beau mariage.
Quoi! vous y songez déjà?
Oh! non, seulement je sais que je nai rien à craindre de lavenir.
Quen savez-vous? Pouvons-nous jamais nous vanter dune chose pareille? Lavenir ne nous appartient pas, il est à Dieu.
Gilberte eut un petit rire sardonique.
Vous croyez en Dieu, vous?
De toute mon âme. Et vous, se peut-il que vous ayez tout à fait oublié?…
Oublié quoi?
Albéric la regarda un instant en silence, puis il continua:
Votre mère était croyante, Gilberte, votre père était un bon chrétien. Votre oncle Simiès, tout dévoué quil vous est, hélas! est un athée; mais vous enfin, vous, ne devriez-vous pas encore savoir prier?
Mon oncle affirme que de nos jours on na plus besoin des principes austères dautrefois; il dit quà présent la religion est démonétisée, je ne veux pas être ridicule.
La religion ne sera jamais démonétisée, Gilberte, et ceux qui prient ne seront jamais ridicules. Oh! mon enfant, nier Dieu, mais cest nier la lumière.
La religion est ennuyeuse, fit Gilberte avec une petite moue.
Ennuyeuse? ah! certainement elle nous défend labus du plaisir et astreint notre nature à certaines gênes, voilà ce qui contrarie messieurs les libres penseurs; mais aussi combien elle est consolante! On voit bien que vous ne la connaissez pas, la vie.
Je ne la connais pas?
Vous ne lavez vue que de son côté rose et séduisant, ma pauvre petite enfant.
Pas si petite, ni si enfant, riposta Gilberte un peu piquée en redressant sa taille menue.
Vous navez jamais pleuré, poursuivit Albéric sans sémouvoir de cette protestation.
Si, jai pleuré.
Quand cela? Il y a longtemps sans doute?
Aux premiers jours de mon entrée chez mon oncle, quand je me suis trouvée si seule à Paris, sans papa ni maman, et que personne ne maimait.
Gilberte prononça ces mots dune voix sombre en jouant nerveusement avec une brassée de fleurs dont elle avait empli son petit tablier.
Eh bien! il y a peu dannées de cela; avez-vous donc le cur si léger que vos plaisirs successifs en aient enlevé tout le souvenir du passé?
Lenfant ne répondit pas, mais elle laissa tomber ses fleurs.
De quel droit me dites-vous cela? fit-elle enfin, un peu farouche.
Parce que jai pitié de vous.
Pitié?…
Elle eut un petit rire orgueilleux.
Pitié, quand tout le monde me porte envie?
Tout le monde? souligna Albéric. Oh! que vous vous faites illusion! Jestime que bien des malheureux, moins favorisés que vous sous le rapport des biens matériels, néchangeraient pas volontiers leur sort contre le vôtre.
Gilberte pensa soudain au petit garçon de Paris auquel elle avait donné des gâteaux et qui, malgré sa pauvreté, paraissait heureux de sa destinée.
Il y a des gens contents de peu, murmura-t-elle.
Ce sont ceux qui espèrent en lautre vie.
Il reprit après une pause:
Je suis sûr que vous ne vous doutez pas des misères qui couvrent le monde, que vous navez pas une idée de la véritable indigence, non de celle qui court les rues, tend la main et étale ses plaies, mais de celle qui vit dans les greniers, qui se cache, qui a honte et qui soufre doublement. Ah! mon enfant, que vous ignorez de choses! Vous navez jamais reposé vos yeux, même ici à la campagne où tout est pour vous nouveau plaisir, sur ces intérieurs misérables, vrais taudis où les bébés grouillent demi-nus dans la poussière, se disputant la soupe et les croûtes de pain dur quon leur mesure parcimonieusement; vous ne savez pas quil y a dans ce Paris que vous aimez tant parce que vous vous y amusez, chaque nuit, des désespérés qui marchent à leau noire du fleuve pour y sombrer avec leurs tortures; vous ne savez pas quil y a de pauvres mortes abandonnées dans la nuit faute dun bras ami pour leur porter secours.
Gilberte lécoutait toute pâle et frissonnante..
Est-ce vrai? est-ce vrai, ce que vous me dites là?
Hélas! oui, trop vrai.
Alors, fit-elle toute révoltée, sil y a un Dieu comme vous lassurez, pourquoi permet-il que la vie soit de plume aux uns, de plomb aux autres? Cest injuste.
Non, ce nest pas injuste, car Dieu rendra du bonheur au centuple dans léternité à ceux qui auront souffert ici-bas. Cest cette pensée qui les soutient, dailleurs, car avec les principes de votre oncle, quel est celui de ces malheureux qui ne viendrait brutalement dire au riche: "Tu ris pendant que je pleure, tu manges pendant que je jeûne, tu dors pendant que je travaille, ce nest pas juste; partageons tes joies; jy ai droit autant que toi."
"Cest pour cela, Gilberte, que celui qui a la richesse doit aider celui qui ne la pas, sil ne veut que léternité lui soit lourde."
Et moi alors? moi qui nai jamais pensé à cela? murmura Gilberte très troublée.
On ne vous en disait rien, donc vous péchiez par ignorance; dautres enfants que vous sont dans le même cas, hélas! Mais désormais vous saurez; vous vous rappellerez mes paroles toutes les fois que vous jouirez: à la table luxueuse de votre oncle où vous gaspillez souvent la nourriture si précieuse à laffamé; dans ces restaurants élégants où vous aimez à voir les places assiégées par les heureux vivants, où le champagne coule sur le parquet sablé, où en un seul repas vous dépensez ce qui nourrirait une famille pauvre pendant un mois.
Oh! cest vrai, murmura lenfant que ces paroles atteignaient en plein cur; et ce nest pas seulement cela, mais au jour de lan on me donne des jouets, des boîtes de bonbons dun prix fou; je regarde à peine les uns et je naime plus les autres.
Et puis, continua Albéric, quand vous ferez une moisson de ces fleurs coûteuses que vous piétinez ensuite, dans ces serres que je vois dici et qui sont réputées magnifiques, vous penserez que, lorsque en hiver on brûle le bois sans compter, pour y entretenir une chaleur égale, des milliers de vieillards grelottent devant un foyer vide. Lorsque vous danserez joyeuse et fière de votre toilette, dans ces salons embaumés où sont semées à profusion les lumières et les plantes rares, vous vous direz que, en bas, peut-être sous la porte cochère de votre maison, pleure de faim et de froid un petit enfant quon a battu parce quil est rentré au logis les mains vides.
Mais alors, sécria Gilberte, pourquoi ny a-t-il pas une loi pour que tous soient égaux; pour que les uns naient pas tout largent et les autres rien?
Ma mignonne, la fortune du plus riche partagée entre tous ne donnerait pas même vingt sous à chacun. Cest, je vous le répète, à celui que le sort a favorisé, à égaliser la balance; à ne se considérer que comme un dispensataire des biens que Dieu lui a confiés. Voilà pourquoi il ne faut pas traverser la vie en samusant uniquement sans jamais réfléchir ni songer aux autres.
Gilberte écoutait son cousin dans cette attitude de langueur pensive qui la rendait si séduisante.
Soudain ils entendirent un bruit de voix et de pas qui se rapprochaient deux en même temps que lodeur des cigares trahissait la présence dimportuns.
Voici mon oncle et des invités, dit Gilberte en fronçant ses fins sourcils, allons-nous-en, voulez-vous. Parlez-moi encore, dites, parlez-moi encore, ajouta-t-elle, adorablement câline en penchant sa jolie tête vers Albéric. Voyez, ils vont du côté des serres; nous, allons à lopposé, vers le bois.
Il obéit et se leva.
Etes-vous assez remise pour marcher un peu? lui demanda-t- il.
Oui, répondit lenfant rougissante, je suis tout à fait bien.
Trop petite encore pour atteindre son bras, car Albéric était de haute taille, elle glissa sa main mignonne dans la sienne.
"Comme elle serait bonne et aimable si lon ne sempressait de détruire toutes ses qualités en germe!" pensait le jeune homme en regardant la petite tête blonde queffleurait un rayon de soleil dautomne.
Ils reprirent leur grave causerie tout en suivant lentement les allées au feuillage rougeâtre.
Je métonne que vous mécoutiez si bien, dit tout à coup Albéric en pressant la petite main serrée dans la sienne; moi qui ne vous fais pas de compliments et qui vous dit la vérité… un peu rude, un peu amère.
Cest vrai, répondit naïvement Gilberte.
Je ne fais jamais de compliments à ceux que jestime.
Alors vous mestimez donc? dit-elle, toute joyeuse.
Vous entendez mes reproches et mes conseils sans murmurer ni protester; cest donc que vous sentez le bien et que vous avez le cur et le sens droits.
Si vous étiez toujours ici, murmura-t-elle, je crois que je deviendrais meilleure.
Elle réfléchit une minute.
Cependant, ajouta-t-elle avec son adorable sincérité, cest très agréable davoir la bride sur le cou; cest très agréable que mon oncle soit, comme on dit, lesclave de mes caprices; seulement…
Seulement?…
Eh bien! il me gâte trop, et cela me nuit. Il ne me donne pas non plus le bon exemple et… et quelquefois même il me fait honte.
Comment cela, Gilberte?
Ainsi tenez: un jour il est venu des dames quêter pour les infirmes; si vous saviez ce quil leur a répondu en leur refusant une aumône!
Qua-t-il répondu, Gilberte?
Eh bien! il a dit: "Jai pour principe de ne jamais donner. Notre société est vraiment bien en retard; on devrait défendre laccès de la rue aux misérables qui blessent la vue en étalant leur misère."
Quont répliqué les dames quêteuses?
Elles ont répliqué: "Mon Dieu, Monsieur, cest justement pour cela quil faut leur ouvrir des asiles où ils ne blesseront plus les regards des personnes trop sensibles."
Là-dessus elles sont parties, et moi, je leur ai couru après dans lescalier pour leur donner dix francs qui me restaient de mon mois, car je le dépense toujours très promptement, mon mois.
Ah! fit simplement Albéric en pressant davantage la petite main de sa compagne.
Et puis, je naime pas non plus quand mon oncle semballe en parlant politique. Ainsi il conseille beaucoup une nouvelle guerre; pas difficile, il a passé lâge où lon est enrôlé sous les armes, et il dit que pendant la dernière campagne, étant célibataire et soldat par conséquent, il sest beaucoup amusé; il avait de largent et des protections… Moi je trouve que cest très mal davoir joui quand les autres souffraient.
Et ce républicain forcené prétend aimer sa patrie! ne put sempêcher de sécrier Albéric.
Tous ceux qui viennent à la maison ont à la bouche de grands mots de liberté, de fraternité et dégalité, mais ils pensent tous à eux dabord, à commencer par cet affreux M. Bourgue que je déteste et qui, voulant se faire nommer député, harangue sottement les populations et les flatte par devant pour sen moquer ensuite par derrière. Tenez, comme cela.
Et, ses instincts railleurs reprenant le dessus, Gilberte monta sur un banc et contrefit lorateur, ce qui amena un sourire sur les lèvres dAlbéric.
Puis ils sassirent tous les deux; ils nétaient las ni lun ni lautre de leur sérieux entretien.
Comme vous seriez bonne si…, soupira Albéric en contemplant lexquise tête blonde qui se levait vers lui.
Si jétais élevée autrement, nest-ce pas? Comment être sage aussi, poursuivit lenfant avec une moue expressive, comment être sage quand on est si petite et quon ne dit jamais plus de prières? Mais tenez, à présent au moins il y aura une chose que je pourrai faire: donner tout largent de ma semaine aux pauvres et aussi les gâteaux de mon dessert, nest-ce pas?
Le pourrez-vous seulement?
Puisque je fais mes quatre volontés.
Albéric ne répondit pas: il se disait que le misérable Simiès pourrait bien ici exercer son autorité, lui qui nen faisait pas usage quand il le fallait.
Savez-vous, reprit-il en caressant les cheveux soyeux de la petite fille, savez-vous que votre oncle ma chargé de vous annoncer quelque chose.
Quoi? fit-elle, ouvrant tout grands ses yeux foncés. Pourquoi mon oncle ne me lapprend-il pas lui-même?
Il le redoute; cette nouvelle va vous peiner.
Quest-ce donc? fit Gilberte anxieuse.
Eh bien! votre oncle va se séparer de vous pendant quelques mois.
Pourquoi cela?
Il faut quil parte pour un long voyage.
Où?
A New-York, où il a des placements importants; selon quil reste ou quil y aille, ses capitaux seront perdus ou triplés.
Alors, quil parte, murmura Gilberte songeuse; mais que ne memmène-t-il avec lui?
Cest un voyage trop fatigant pour une fillette de votre âge, Gilberte, et que feriez-vous là-bas pendant quil serait tout aux affaires? Dailleurs ne craignez pas, il ne sera pas seul: mon frère aîné, qui a en Amérique les mêmes intérêts, doit laccompagner.
Ah! Mais moi, que deviendrai-je pendant ce temps? Mon oncle ne veut jamais que je reste toute seule avec Fräulen qui est nulle et qui na aucun empire sur les domestiques.
M. Simiès désire que vous ne quittiez point Paris. Mais voilà, la pension vous effraie.
Pour ça oui; quon ne men parle pas. Je nen veux à aucun prix.
Alors, il ny a dautre moyen que de vous confier à des amis.
Lesquels? je ne vois pas…
Jai cru que vous en aviez beaucoup.
Oh! de simples connaissances, oui; mais de véritables amis… cest autre chose.
Votre oncle a parlé, je crois, dune famille Lémo.
Bien trouvé! Mme Lémo me déteste parce que je suis plus jolie que sa fille qui louche et qui a le nez trop court. Mme Lémo est une coquette et Olympe une pimbêche.
Gilberte!
Est-ce que je fais quelque chose de mal? Jai lhabitude de dire ce que je pense. Je vous jure que cest vrai.
Elle prit une petite mine sérieuse.
Tenez, je suis sûre que vous mapprouveriez si je demandais à aller chez les de Carcanne.
Je ne les connais pas.
Je sais bien, mais ce sont des cléricaux; ils ont même une piété peu ordinaire.
Ce serait le cas de vous retremper lâme dans un milieu plus chrétien, Gilberte. Mais votre oncle ne doit pas avoir ces gens-là en haute estime.
Ca cest sûr; seulement il me laissera aller chez eux, dabord parce quils sont affables et me recevront avec plaisir, puis parce que jy rencontrerai des enfants de mon âge.
Alors tout est pour le mieux. Ce voyage doit sarranger dans le plus bref délai.
Labsence de mon oncle va durer combien de temps?
Un an au plus.
Cest affreux. Douze mois sans rentrer chez nous!…
Pas si affreux que vous le croyez. A votre âge le temps passe si rapidement! Promettez-moi donc de demander à votre oncle de choisir les de Carcanne pour vous garder pendant cette année; vous ne sauriez croire combien cela vous sera salutaire.
Je vous le promets; au fond, je préfère ceux-ci à nos autres amis.
Eh! eh! eh! voyez donc Gilberte qui se fait raconter des histoires par son grand cousin! sécria Simiès en apparaissant tout à coup avec ses compagnons de promenade. Elles ne doivent pas être bien gaies, ces histoires, mignonne, car tu es sérieuse comme un cierge.
Gilberte bondit de son siège et courut caresser son chien favori qui arrivait en flairant sa trace.
Simiès se glissa vers son neveu:
Eh bien! lui dit-il tout bas, comment a-t-elle pris la chose?
Un peu tristement, mais avec soumission.
Sans trop trépigner?
Point du tout. Cette séparation lui coûte, mais elle laccepte, puisquelle est nécessaire.
Je ne la reconnais plus. Il faut, pour lui faire avaler cette pilule, que vous la lui ayez enveloppée de confitures.
Nullement.
Et que pense-t-elle des arrangements à prendre à son égard?
Cela, elle vous le dira elle-même, mon oncle; je la crois, au fond, très raisonnable.
Hum! hum! jeune homme, vous vous faites illusion, car cest le diable en jupons, mais avouez quelle est étourdissante, adorable.
Charmante, en effet, quand elle le veut bien.
Simiès rejoignit ses autres invités, et Gilberte, après avoir recouvré pour quelques minutes sa pétulance habituelle, redevint grave et garda ses lèvres muettes. Simiès, qui aimait les phrases creuses et ronflantes, buvait avec délices le nectar de la flatterie que lui versait mielleusement un parasite assidu aux Marnes, un de ceux que sa nièce ne pouvait souffrir.
Quant à Albéric, silencieux comme sa petite complice, il suivait des yeux cette jolie créature qui marchait un peu plus loin, légère comme un faon et en laquelle il venait de découvrir une noble nature, ce qui était pour lui une véritable surprise.
De son côté, Gilberte se disait:
"Comme il est peu comme les autres, mon grand cousin Albéric! Comme il dit simplement ce quil pense et comme cela lui donne du charme. Combien il est au-dessus de ce Fébris, par exemple, qui a tant de succès dans le monde, mais qui nest occupé que de la généalogie de ses chiens de chasse, ou de lord Firm qui ne pense quà lengraissement de ses terres! Albéric Daltier, lui, est quelquun. On sent que cette bouche, qui a un sourire à la fois si grave et si doux, na jamais menti. Quest-ce quil doit penser de moi quil a vue moqueuse, volontaire, égoïste, jeter mes allusions ironiques sur mon prochain? Jai honte quand ses yeux bleus, calmes et pensifs sarrêtent sur moi. Oui, honte, moi, Gilberte Mauduit, qui, dit-on, na peur ni de Dieu ni du diable. Lui seul ne madmire point, ne me flatte point, et je lai écouté parce quil ma dit la vérité."
Elle soupira, se sentant amoindrie à ses propres yeux, et se sentant ce soir-là une souffrance inconnue jusqualors, une inexprimable lassitude lui étreindre le cur.
Mais ce nétait encore quune fillette, et, retournant sur loreiller son joli visage ensommeillé, elle sendormit profondément pour rêver de lAmérique et des de Carcanne.
IX
Le lendemain, Gilberte apparut, ravissante dans un petit costume dautomne, mais fort grave, et ce jour-là on ne lentendit ni chanter ni rire.
A peine à déjeuner eut-elle un éclair de sa gaîté mordante habituelle, en trempant sa lèvre rose dans le champagne mousseux.
Simiès, avec son rire satanique et sans égard pour son clérical de neveu, comme il appelait le jeune Daltier, se remit à philosopher et à tourner en dérision toute divinité et toute religion.
Il savait Albéric réfractaire à ses principes anti-chrétiens et prenait plaisir à assombrir ce beau visage calme et noble.
Albéric le réfutait en quatre paroles, mais il ne laissait pas la discussion monter à létat de dispute, trop courtois et trop respectueux comme hôte et comme neveu du châtelain des Marnes, pour manifester son dédain.
Mais, en regardant Gilberte, lenvie lui prenait de lemporter dans ses bras pour lenlever à ce milieu funeste où, goutte à goutte, on versait le poison dans son âme innocente.
"Enfin, se disait-il, dans quelques jours elle sera à labri. Jaugure bien de son séjour dans une famille chrétienne, et ensuite… eh bien! ensuite, que Dieu la garde!"
Gilberte avait obtenu de son oncle de choisir le toit des de Carcanne pour le temps où elle se trouverait sans lui à Paris, et elle avait fait part de son succès à son cousin.
Simiès annonça ses projets à ses amis, et naturellement on nomma les de Carcanne.
Lathée goûtait peu leur compagnie pour lui-même, mais il était bien aise de leur confier sa nièce, ce qui ne lempêchait pas de déblatérer contre eux.
M. et Mme de Carcanne, dit-il de son ton âpre, sont incontestablement de bonnes gens, agréables sous certains rapports; sous dautres ils se montrent fort ridicules; figurez-vous quils se gardent depuis quinze ans une fidélité conjugale qui fait sourire; de notre temps, un mari et une femme ont assez lun de lautre au bout de trois mois; ceux- ci sont tels quau premier jour. Philémon et Baucis nétaient rien auprès deux.
Mon oncle, dit gravement Gilberte, pourquoi vous moquez- vous deux au moment où vous allez leur demander un service quils ne vous refuseront pas, bien certainement?
Cette petite fille ose tout dire vraiment, grommela le vieillard un peu vexé de lobservation de lenfant.
Aussi continua-t-il, comme par bravade:
M. de Carcanne est un utopiste qui élève ridiculement les enfants dans la crainte du Seigneur; il en fait de petites nonnes et des séminaristes en herbe.
Et Madame? demanda quelquun.
Madame? il la prête à tout le monde, elle est la femme de tous, elle rend service à tous et lon sadresse à elle des quatre coins de lunivers; elle est confite en dévotion et na certainement jamais lancé un coup dil à son miroir ni dit un oui pour un non. Or, une femme nest plus une femme si elle nest coquette et rusée.
Je ne suis pas de votre avis, mon oncle, dit Albéric dune voix très ferme, et je nestime une femme quautant quelle est modeste et sincère.
Mon neveu, répondit mielleusement Simiès, vous êtes un idéaliste, vous; ici nous naimons pas lidéal; nous navons pas la même manière de voir, cest convenu. Ainsi vous vivez comme ce bon M. de Carcanne, moi jadore le plaisir et jen use; que voulez-vous? cest ma façon, à moi, daller en paradis.
Mais jaime aussi le plaisir, mon oncle, riposta Albéric, seulement jai horreur de la débauche! La religion que vous me reprochez de pratiquer ne défend pas toutes les distractions; elle est indulgente.
"Et il se croit heureux au milieu du perpétuel étourdissement de sa vie! pensa le jeune homme en regardant Simiès avec une pitié profonde. Combien est plus belle la part que jai choisie! Pauvre Gilberte! que deviendra-t- elle aux côtés de cet impie malgré sa noble nature? Oh! malheur, malheur à qui enseigne à lenfant la science du mal ! que je plains mon oncle sil lentraîne quelque jour avec lui dans la fange où il vit! Moi je suis impuissant, je ne puis que prier pour eux."
Huit jours après, Gilberte, le cur un peu gros en se séparant du vieillard qui la gâtait tant, entrait chez les de Carcanne.
Les excellentes gens navaient pas accueilli avec beaucoup dempressement la proposition de Simiès, mais leur compassion et leur bonté prenant le dessus, ils y répondirent affirmativement et reçurent à bras ouverts lorpheline, petite brebis égarée quils nespéraient pas beaucoup voir revenir à des sentiments chrétiens.
Mais ils ne se doutaient pas que lenfant était encore tout imbue des sages conseils de son cousin Albéric, reparti pour Marseille le lendemain de sa grande conversation avec la fillette.
Gilbert avait bonne mémoire et bonne volonté; elle tenait aussi à contenter M. et Mme de Carcanne qui la traitaient comme leur propre fille.
Frappés de la profonde innocence de ses yeux, ils comprirent que cette enfant, qui entendait de si singuliers propos dans la maison de son oncle, était aussi candide au fond que leurs petits anges aimés.
Pendant onze mois, Simiès reçut de sa nièce les lettres les plus élogieuses sur les Carcanne: elle était chez eux, aimée, gâtée, choyée, elle se portait bien et était sage.
"Sage? oui, à sa manière! ricanait lathée en lisant ces épîtres; doit-elle leur en faire voir à ces pauvres Carcanne qui ouvrent de grands yeux quand on leur parle opéra ou quon prononce devant eux le mot amour! Ah! ah! ah! il me tarde de retrouver mon beau lutin qui sennuie fameusement là-bas, quoiquelle ne sen plaigne pas. Voyons, elle va avoir quinze ans, il faudra que je songe à la présenter dans le monde, parce que, ensuite, lâge viendra mempêcher de ly conduire; je ne suis plus un jeune homme, que diable!"
Mais ce dont il ne se doutait pas, le malheureux, cest que son beau lutin avait supplié ses amis de lui apprendre ses prières, ce quils avaient fait avec bonheur.
Et à mesure que la fillette retrouvait les hymnes de son enfance apprises jadis sur les genoux de sa mère, ses souvenirs, trop longtemps étouffés, sortaient de leurs sépulcres rouverts.
Avec lardeur dune néophyte, elle voulut assister à tous les offices de léglise, donner aux pauvres tout lor de sa petite bourse bien garnie par les soins de Simiès; enfin, voyant Marie, la fille aînée de M. de Carcanne, se préparer à sa première communion, elle obtint daccomplir elle aussi cette grande action.
Cétait une belle occasion dont il fallait profiter; le curé de Saint-Augustin, consulté et instruit de la position de lenfant, ladmit aux catéchismes, et Gilberte y montra une assiduité et une intelligence telles quelle passa un examen brillant et fut invitée à suivre la retraite avec sa petite amie.