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Une Française en Argentine

Front matter (continued 2)

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Nous approchons de la maison. Voici les arbres qui ont donné leur nom à la station, « Deux Ombuës », leurs racines se tordent hors de la terre brune comme de gros serpents, leurs troncs creux sont pleins d’eau et d’insectes, et leurs feuilles épaisses défient le plus ardent soleil. On dirait deux géants infirmes.

— Les beaux arbres ! dit Marthe émerveillée.

— Oui, lui répond Pío, ils sont beaux, mais leurs racines qui vont chercher l’humidité à d’énormes distances, sont nuisibles à la culture, elles sont si résistantes que le soc des charrues s’y brise, rien ne pousse à l’ombre opaque de l’ombú et nos paysans n’osent pas attacher leur cheval à ses branches, persuadés que cette ombre froide est mortelle à qui y demeure un moment. Les graines d’ombú sont dédaignées des oiseaux, et les feuilles en sont si amères que même la sauterelle renonce à s’y attaquer ! Vous voyez que l’arbre traditionnel de la Pampa ne vaut que par les légendes qui s’y attachent et c’est pour le seul plaisir des yeux que j’ai gardé ces encombrantes merveilles !

Pendant que Pío parlait, nous sommes entrés dans une avenue bordée d’eucalyptus immenses qui laissent pendre de leurs troncs pâles des lanières d’écorce, enfin nous distinguons la maison !… Elle surgit d’un buisson de roses, et sur le seuil, souriante, un rayon de soleil dorant ses cheveux blancs, la mère de Pío me tend les bras…

— Ma fille !

....... .......... ...

Nous sommes installées. Des voitures pareilles à celle qui nous a amenées ont déposé sur le seuil fleuri les amis qui résident à l’estancia… Ils avaient voulu laisser Madame Valdez et Pío m’accueillir seuls…

Je suis assaillie par un déluge de félicitations et de souhaits, c’est une animation sans pareille, et je m’embrouille dans les noms de mes futurs cousins et cousines. Marthe, reposée, n’est pas la moins agitée, sa froideur de Parisienne bien élevée a fondu peu à peu, et la voici semblable aux exubérantes jeunes femmes qui se passionnent pour l’amour de leurs amies comme si c’était leur amour à elles !

Le dîner réunit une vingtaine de personnes autour de la grande table que préside Mme Valdez, « Mamita », petite mère, comme l’appelle Pío, comme elle désire que je l’appelle. On apporte le traditionnel « puchero », qui est un pot au feu peu différent du nôtre, puis tant de viandes, tant de légumes que nos estomacs français renoncent à suivre même de loin l’exemple que nous donnent les appétits argentins.

— Croiriez-vous, raconte Mamita, indignée, que Pío, craignant que les « péons » se rendent malades avec trop de viande, a voulu leur faire manger des légumes et des pâtes, et que ces nigauds ont déclaré que ce régime était destiné à les faire mourir de faim et de faiblesse ! Ils ne veulent que leur « asado » et leur « puchero », hors de cela, ils ne connaissent rien !

— N’en dites pas trop de mal, Mamita, répond Pío. Ces braves gens, sachant que ma « novia » est arrivée, ont organisé pour samedi soir une danse et des improvisations sur la guitare. Ils veulent se montrer à elle à leur avantage…

— C’est très bien, cela, dit Carmen, mais pour aujourd’hui, prenons pitié de la fatigue de nos voyageuses, et contentons-nous d’aller nous asseoir dans le jardin, sous la lune… la nuit est si belle !

Le dîner achevé, nous sortîmes. Je pris le bras de Pío et il me conduisit un peu à l’écart vers un banc, près d’un parterre de lys qui répandait sans mesure son parfum épais et sucré… Nous restâmes longtemps sans parler, de temps en temps s’élevait le cri liquide et émouvant d’un crapaud, le pépiement léger d’un oiseau réveillé ; des insectes et de petites chauves-souris passaient dans les rayons de la lune… L’aboiement d’un chien me fit tressaillir…

— N’ayez pas peur, murmura Pío, nos campagnes sont sûres… et je vous garde !

Je n’ai pas peur, mais je tremble…

— Cette journée a été si pleine d’émotions, de joies, que les mots meurent avant d’arriver à mes lèvres, Pío, et il faut que vous deviniez tout ce que vous dit mon silence…

Nous sommes revenus lentement à la maison… Des effusions encore, une étreinte de Mamita, et j’ai dormi sans rêves — à quoi bon, puisque, c’est tout éveillée que je les fais ! — dans cette chambre où je dois passer tant d’heures de ma vie…

....... .......... ...

Le parfum des gardénias entre dans ma chambre avec le soleil ; il domine l’odeur des jasmins, des chèvrefeuilles et des roses sous lesquels la maison est enfouie.

C’est une vieille maison, avec une véranda tout autour et un puits à margelle de pierre dans le patio… Un oiseau-mouche fait vibrer ses petites ailes brillantes au-dessus d’une grande fleur blanche…

Avant que Marthe s’éveille, nous sommes déjà loin, Pío, Navarro et moi ; une voiture légère nous emmène au hasard, eux, le fusil sur l’épaule, moi, une ombrelle à la main, ivres de lumière et de liberté. J’avais protesté contre les fusils, mais j’en ai compris l’utilité quand j’ai vu se lever presque sous les pieds du cheval un nombre incroyable de lièvres.

— Un imprudent, m’expliqua Carlos, un imprudent qui était aussi sans doute un chasseur enragé, a introduit dans le pays le lièvre qui y était inconnu, et nous sommes maintenant obligés de défendre nos cultures contre ce rongeur infatigable qui pullule dans les champs. C’est à le chasser que sont employés ces beaux lévriers que vous avez caressés ce matin, et c’est vraiment en cas de légitime défense que nous le tuons, car sa chair ne vaut pas grand’chose, et on ne sait pas encore chez nous utiliser sa peau.

Nous avons gagné la grand’route… ou plutôt l’espace séparant les terres cultivées qui sert de chemin… La voiture bondit, les ressorts plient, nous sommes jetés les uns contre les autres… Voici que nous nous trouvons face à face avec un immense troupeau de bœufs et de vaches… J’ai un petit frisson… Le cocher, de deux coups de fouet, s’ouvre un passage et les bêtes s’écartent pour nous laisser passer…

— Les bœufs ne sont dangereux que pour les piétons, me dit Pío, les hommes qui les gardent sont des « gauchos », toujours à cheval, et la silhouette d’une voiture leur est relativement familière, mais l’homme à pied est pour eux un animal inconnu, contre lequel ils foncent volontiers à coups de corne.

Le troupeau disparaît dans la poussière qu’il a soulevée, de gros rats sans queue traversent la route, des oiseaux chantent à plein gosier sur les arbustes qui la bordent, nous allons toujours… Il est onze heures, lorsque nous revenons à l’estancia, ivres de soleil, poussiéreux, affamés, contents. Une demi-douzaine de lièvres sont envoyés à la cuisine, et Mamita fait la grimace en les regardant. Elle gronde Pío et Carlos de m’avoir emmenée sans sa permission.

— Regardez-la un peu, leur dit-elle, elle a au moins un kilo de poussière sur ses vêtements ! Et moi qui voulais lui montrer la basse-cour, et aller avec elle chercher des œufs ce matin… il y a au moins deux cents poussins de plus qu’hier !…

Je console la chère vieille dame, et je lui promets de l’accompagner l’après-midi, après la sieste.

— Nous irons voir les poulets, les dindons, les oies, les canards, tout, Mamita, tout !

....... .......... ...

J’ai tout vu, je n’en puis plus. Mais Mamita est si contente et si fière ! Pío me remercie d’un regard et nous nous asseyons tous deux sur le banc, près des lys…

....... .......... ...

Pendant trois jours un vent furieux a secoué la maison, les champs se moiraient sous son souffle, les pétales de fleurs s’éparpillaient dans les allées, et les saules qui bordent la petite rivière se pliaient échevelés jusqu’à caresser l’eau de leurs feuilles. Nous connaissions ce vent, le « Pampero », pour l’avoir subi à Buenos-Aires, mais là, dans ce bouquet d’arbres isolé au milieu de la plaine, sa violence se décuple. Je suis sortie souvent pour la sentir passer, cette grande haleine fraîche de la pampa. Elle est pure, impétueuse, on sent qu’elle a passé sur des neiges immaculées et frôlé des terres vierges et lorsqu’elle se tait, elle laisse le ciel plus bleu, et la nature plus vigoureuse.

Notre demi-emprisonnement a été délicieux, et notre intimité avec nos compagnons de captivité s’est accrue ; j’ai découvert dans Mamita des trésors de bonté, et dans ses hôtes mille ressources intellectuelles. La facilité d’assimilation de mes futurs compatriotes est prodigieuse : ils savent tout ce qu’ils ont envie de savoir ! Lorsque les méthodes d’enseignement auront progressé, que l’on élaborera des programmes d’éducation moins touffus, et qu’on se donnera la peine de faire approfondir aux jeunes gens les matières qu’on leur enseigne, les Universités et les Facultés argentines rivaliseront facilement avec celles du vieux monde, comme le fait déjà leur Faculté de Médecine.

Pío m’a montré la bibliothèque, commencée par son aïeul, et que son père et lui ont accrue avec soin et orgueil. Que de belles et rares éditions, en espagnol, en allemand, en italien, en français ! Et quelle variété de sujets ! Depuis les romans et les poèmes, jusqu’aux traités d’agriculture et de géologie !

— Presque tous mes amis ont des bibliothèques mieux fournies que la mienne, m’a dit mon fiancé, nous lisons beaucoup ici, mais aucun n’aime ses livres comme j’aime les miens !… les nôtres, a-t-il ajouté… car il a vu avec quelle avidité mes yeux parcouraient les titres des volumes, et avec quelles précautions je touchais ces reliures précieuses, nous viendrons lire souvent ici tous deux et parler de la littérature de votre pays pour laquelle vous voyez mon admiration, et qui est familière à toute la classe supérieure en Argentine.

Pío me tend un beau volume habillé de maroquin havane, qui porte en lettres d’or ces mots : La Gloria de Don Ramiro.

— Voilà un de mes livres favoris, et je voudrais que vous l’aimiez, il est merveilleusement écrit et noblement conçu. L’auteur se nomme Enrique Rodriguez-Larreta…

— Le ministre d’Argentine à Paris, interrompis-je, je connais son livre.

— Il a mis des années à finir ce roman, il en a ciselé le style, il est l’espoir et l’orgueil de notre littérature.

— D’autres vont suivre son exemple, mon cher Pío, il a montré à vos jeunes hommes de lettres que rien de beau ne s’improvise, c’est une grande et utile leçon qu’il leur donne !

....... .......... ...

Le pampero s’est tu, nous voici délivrés. Je suis allée ce matin à cheval avec Pío, faire un peu la connaissance des « gauchos » qui gardent et soignent les troupeaux de l’estancia, et nous sommes entrés dans les petites maisons de brique crue, semées de loin en loin dans la plaine. En général, la maison était vide, et la porte cependant grande ouverte… Malgré des antipathies et même des haines qui s’élèvent entre ces hommes violents et passionnés, la méfiance n’existe pas, et le vol est inconnu. Et puis, que volerait-on ? Un lit de camp, qu’on appelle « catre », une selle couverte de peaux de mouton, le « recado », une calebasse pour faire le maté sans lequel le paysan argentin ne peut vivre, une guitare, et c’est tout ce que contient la petite maison solitaire ! Dès l’aube, le gaucho la quitte à cheval, et revient à la nuit tombante, drapé dans son « poncho » et brisé par d’interminables galops dans la pampa… C’est alors, qu’assis devant sa porte, sa guitare sur les genoux, regardant la plaine qui perd peu à peu ses couleurs, il invente ces chants languissants, au rythme arabe, qui montent dans le soir comme le soupir même de la campagne exténuée par une journée d’ardent soleil ; il chante aussi sa fiancée, celle qu’il aimera uniquement, qui viendra lui apporter le sourire de son visage brun, et les petits qu’il verra se rouler dans l’herbe, se hisser sur les chevaux, qui lui crieront au retour de ses épuisantes chevauchées des mots tendres et rauques, et qui, plus tard, chanteront à leur tour, devant la pampa, obscurcie par le soir, leur fiancée brune et l’avenir de leurs enfants.

....... .......... ...

Nous sommes allés jusqu’au petit village, le « pueblo » qui dépend de la station « Dos Ombuës » : quelques petites maisons de briques recouvertes de ciment, dont les toits plats servent de terrasse, une école d’où s’échappent en troupe de beaux enfants bronzés et turbulents, l’église sans clocher, et l’inévitable, multiple, indispensable « almacen ». Le mot « almacen », mot arabe, veut dire « magasin », et dans l’esprit du paysan argentin, il représente l’endroit où tout se vend et tout s’achète. Que ne trouve-t-on pas dans l’almacen d’un village ? Des toupies et des harnais, des espadrilles et de la bière, des rubans et des fromages, du vin et des fers à friser, sans compter les graines, l’encre, les pièges à mouche, les conserves de viande et de légumes, les confitures et le pétrole… La vente des étoffes est réservée aux colporteurs turcs qui vont d’estancia à estancia, infatigables, sachant dix mots d’espagnol, et qui quelquefois sont aussi riches que l’estanciero aux domestiques duquel ils vendent leurs cotonnades bariolées.

— Vous devez trouver mon pays bien sauvage, me disait Pío, tandis que nos chevaux prenaient la route du retour.

— Non, Pío, je l’aime, votre pays si jeune et si riche… Voyez quel attrait il possède : l’almacenero est espagnol, le maçon qui construit les maisons est italien, des Russes courbent le dos dans ce champ labouré, et tous y sont venus de tous les coins du monde, attirés par l’appât d’une fortune facile et d’une vie indépendante… ils travaillent rudement et peinent souvent, mais riches ou pauvres, ils resteront ! Ils oublient leur langue pour parler votre espagnol doux et zézayant, leurs enfants vénèrent les héros de l’indépendance argentine, et dans deux générations, leurs descendants n’auront qu’un nom étranger pour leur rappeler qu’un des leurs est venu de si loin… Et vous le voyez, moi aussi, je reste !…

— Dieu en soit loué, ma chérie !

....... .......... ...

Hier après le dîner, nous sommes retournés au village, entendre les chants des « gauchos » et voir leurs danses. Sauf la maman de Pío, un peu fatiguée, tous les hôtes de l’estancia nous ont accompagnés. Nous nous sommes assis sur des bancs, autour d’une place carrée plantée de poivriers géants au feuillage floconneux, et le spectacle a commencé. Un payador, — un improvisateur, — s’est détaché du groupe que formaient les gens du village, et se plaçant sur une chaise, il a commencé à accorder sa guitare.

Un silence profond s’était établi… La guitare bourdonnait comme un essaim d’abeilles d’argent et il a lancé les premières notes tendres et plaintives d’un « Triste »… J’étais suspendue à cette voix un peu gutturale, un peu voilée, qui chantait les peines d’amour du gaucho solitaire, et son désir de mourir si celle qu’il aimait lui refusait son cœur. Quelle passion criait dans cette mélodie primitive, et quelle ardeur désolée ! Un autre nous dit une « vidalità », puis des « milongas » lui succédèrent, et je ne me lassais pas d’écouter, d’écouter encore ces voix incultes et puissantes. Les chanteurs improvisaient souvent, quelques couplets ironiques se mêlaient aux lamentations passionnées et toute leur âme passait dans la musique… Ils se turent et la danse commença.

Quelques-uns des danseurs venaient de loin, et arrivaient à cheval, portant parfois en croupe leur « novia ». Les hommes étaient tous revêtus du costume national : des pantalons blancs garnis de dentelles et recouverts d’une pièce d’étoffe qui passe entre les jambes : « le chiripá », une veste courte, un mouchoir de soie éclatante au cou, et sur des bottes étroites, des éperons d’argent travaillé comme les boucles de leur ceinture, comme leurs étriers et comme le harnachement de leurs chevaux. Les femmes dont la figure un peu plate a un grand charme, portaient des robes claires et empesées et une longue natte de cheveux noirs s’allongeait jusqu’aux genoux des plus jeunes…

Celui qui conduisait la danse frappa dans ses mains, la musique commença, les couples se formèrent et nous vîmes se dérouler les figures charmantes et harmonieuses de la danse nationale argentine : le Péricon. Avec des attitudes nobles, avec des mouvements pleins d’une grâce sauvage, les danseurs mettaient un genou en terre, se fuyaient, se retrouvaient, passaient sous un bras étendu et faisaient la chaîne, les mains séparées par les foulards qu’ils avaient retirés de leur cou. Entre chaque figure, un d’entre eux s’avançait et improvisait deux vers amoureux ou plaisants qu’il adressait à une des danseuses : celle-ci ripostait aussitôt, et la danse reprenait. La lune faisait briller l’argent des éperons et des ceintures, les robes passaient et repassaient comme des nuages blancs, les pieds touchaient doucement le sol, et lorsque la musique se tut, lorsque, fatigués, les couples se réunirent aux gens du village assis sous les grands arbres, je poussai un soupir de regret.

— Et dire qu’en Europe on croit que c’est l’infâme et dégradant tango qu’on danse ici ! m’écriai-je. Comme je voudrais pouvoir démentir ceux qui ont créé cette légende !

— Consolez-vous, ma chère amie, me répondit Carlos Navarro, la mode stupide du tango a déjà disparu de l’autre côté de l’Océan ; tous ceux qui l’ont acceptée en ont été quittes pour avoir imité pendant quelques mois les voyous des villes argentines et leurs compagnes…

Nous fîmes nos adieux aux gauchos que je remerciai et qui nous accompagnèrent jusqu’aux voitures avec mille souhaits courtois de bonheur et de santé.

Pendant le retour dans la nuit tiède, aucun de nous ne parla, Pío serrait ma main dans la sienne et une infinie douceur nous engourdissait…

Je regardais les étoiles de mon nouveau ciel, plus rares et plus brillantes que celles de l’autre hémisphère, et la route me parut bien courte, car mon cher fiancé murmurait à mon oreille les mots immortels qui font oublier, qui font espérer…

Ce jour est celui qui précède notre départ. Marthe ne tient plus en place, malgré l’affection et les distractions qu’elle a trouvées à l’estancia. Elle ne dit pas une phrase sans y introduire le nom de Georges, et lorsque Mamita a fait des efforts pour retarder le voyage, les yeux de la pauvre enfant se sont remplis de larmes. Je comprends si bien son désir de revoir celui dont elle est séparée depuis tant de mois que j’ai résisté énergiquement aux objurgations de Mamita et aux prières de Pío.

Nous partons demain… mais pas seules ! mon fiancé nous accompagne ; il a décidé cela sans me le dire, et il a prié Marthe en riant, d’être notre chaperon.

Cher Pío ! vous n’avez pas voulu me laisser retomber dans mon isolement, avec le spectacle du bonheur des autres devant les yeux ! Je reconnais là votre amour attentif et la délicatesse de votre cœur… et, égoïste que je suis, je me réjouis de vous faire quitter la maison, les amis, la maman même, pour me suivre et me protéger !

Tout est prêt, et Georges est averti. Pío a un ami dans le pays où nous allons, un vieil Anglais qui s’est épris d’un site, et qui veut mourir devant les montagnes qu’il aime ; une dépêche a avisé cet original de notre arrivée et sa maison sera une des étapes de notre route vers la mine de « la Carlota », résidence de Georges. Notre équipement est déjà à la gare, nos adieux sont faits et j’ai entendu Mamita me murmurer à l’oreille : — Au retour… je vais faire arranger votre appartement…

Oh ! embrassez-moi bien fort, ma nouvelle maman… dans vos bras, je redeviens une petite fille… vous savez si bien aimer vos enfants !

....... .......... ...

Des heures, des heures encore, et de la poussière. J’en ai dans les cheveux, dans la bouche, on en mange au restaurant pendant que la plaine se déroule éternelle de chaque côté des rails. Pío nous entoure d’attentions, mais Marthe ne voit rien, n’entend rien… elle va rejoindre son mari, et voilà tout !

L’horizon commence à onduler, voici des ruisseaux, de grandes pierres, et des collines bleuâtres au loin : la Cordillère commence…

Nous nous sommes arrêtés à Cordoba, où mille couvents font retentir leurs cloches parmi des jardins fleuris. L’air est pur et frais, c’est ici que les malades viennent trouver la santé.

Nous voici de nouveau en route vers le nord. Le train s’arrête souvent, et les visages aperçus dans les gares pareilles à des hangars sont basanés. Dans quelques heures, nous serons au village où s’arrête le chemin de fer ; c’est à cheval, et par étapes, que nous continuerons notre voyage.

Le paysage a changé, nous traversons d’immenses vallées ; la locomotive, chauffée au bois, a ralenti sa marche, la poussière a envahi les vitres, et je sors sur la plate-forme qui termine notre wagon pour mieux voir la contrée dans laquelle nous sommes entrés.

Des montagnes prodigieuses s’élèvent à droite et à gauche, et le sol est d’un jaune clair, coupé de failles profondes et envahi par des arbustes épineux. Voici des vols de perruches vertes, de petits oiseaux blancs aux ailes bordées d’un liseré noir ; ces trous sont des terriers de « zorrinos », les skungs du pays, ou de viscachas : de la carcasse desséchée d’une mule s’élèvent de petits vautours…

Les montagnes se font de plus en plus hautes… Nous arrivons : le chemin de fer ne va pas plus loin…

....... .......... ...

Le prévoyant, le sage Georges a envoyé toute une caravane à notre rencontre : des hommes, des chevaux, des mulets.

Sachant que Pío nous accompagne, il est resté dans la montagne où il fait double travail pour revenir plus vite avec nous à Buenos-Aires. Marthe comprend et n’est pas trop déçue…

....... .......... ...

C’est une auberge charmante qui nous abrite… Les servantes ont le type indien, les pommettes saillantes et les cheveux plats, elles nous servent en souriant de leurs belles dents égales…

Derrière la maison s’élève un bois d’orangers géants pleins de fruits et de fleurs… toutes les maisons du « pueblo » sont en boue grise…

....... .......... ...

Le soleil se lève, les chevaux sont sellés, les mules chargées, nous partons… Il nous faut une semaine pour arriver à « la Carlota » par petites étapes, bien que le pauvre Georges ait fait la route en quatre jours…

Comme cette première journée a été rude !

Marthe est rompue et je quitte la selle avec joie… Mais quelles admirables et singulières routes nous suivons !… Toujours cette terre pâle, maintenant couverte de cactus monstrueux, grands comme de grands arbres et tous en fleur… la lumière rayonne…

Nous avons marché assez lentement, il nous a fallu coucher sur des « catres », dans une cabane de berger… et d’un sommeil si profond ! Je croyais, lorsque Pío nous a fait appeler pour repartir que je venais à peine de fermer les yeux !…

Tous les chevaux sont réunis autour d’une jument qui porte une clochette au cou, c’est la « madrina », elle est dressée à les conduire à l’endroit où les « gauchos » veulent les brider et les seller. Pío choisit des montures pour nous, puis pour lui. Ces chevaux à demi sauvages sont d’une douceur et d’une indifférence déconcertantes ; celui que je monte aujourd’hui est venu se ranger avec les autres autour de la « madrina », on lui a jeté le lazzo autour de son encolure fine, et il s’est laissé caresser et conduire comme s’il me connaissait depuis toujours… et il ne me connaît pas, je le sais, il ne me connaîtra jamais, même s’il m’obéit pendant des semaines ; ce qu’il désire, c’est la course, l’espace, le ruisseau verdi d’herbes fraîches, et dépasser les autres ! Quand je le laisserai libre, quand mon poids aura cessé de meurtrir sa croupe, il se roulera sur la terre dure, et courra vers ses compagnons en hennissant… il sera débarrassé…

Il faut arriver au coucher du soleil à la maison de l’ami de Pío, cet Anglais rêveur et excentrique, amoureux d’un paysage ; nous partons au galop, un galop doux et cadencé.

Les gauchos et les muletiers nous suivent, allument le feu pendant les haltes, et nous servent avec une dignité grave…

Les heures passent, chacune éclaire une beauté nouvelle, nous approchons de la fin de l’étape, et à mon insu j’ai dépassé mes compagnons…

Tout à coup, mon cheval hennit ; dans la splendeur du jour qui m’éblouit, son instinct lui fait pressentir la nuit toute proche ; je hâte son petit galop balancé ; avec une adresse merveilleuse, il évite les épines des cactus, les trous des viscachas, les failles du terrain, et il va, il va vers l’eau, vers l’herbe, vers le soir qui est le repos. Voici déjà une maison de boue, une treille, des chiens… à droite, à gauche sur mon passage, s’élèvent et retombent lourdement, les dindons sauvages, beiges et bleus, des cris inconnus traversent l’air léger et une odeur composée de tous les parfums m’arrive portée par le vent, c’est l’odeur de l’espace… Je m’arrête, mon cœur bat furieusement, mes yeux se fixent devant moi, ce que j’ai vu à cette minute, je sais que je ne l’oublierai jamais. Par-delà la maison, de l’autre côté de la vallée, s’élève une chaîne de montagnes, en pierre rouge, d’un rouge sombre et calciné et dont la crête irrégulière mord le ciel de toutes ses dents. Le soleil, en mourant, jette son or sur cette pourpre qui le lui renvoie en poudre et en rubis ; deux grands oiseaux planent, si haut qu’ils peuvent voir l’autre côté de la muraille ardente. Ce doit être beau ce qu’ils voient, car ils ne redescendent pas… Est-ce la lumière du bonheur dont je ne peux apercevoir qu’un reflet, qui éclaire l’autre versant de ces montagnes ? Quel royaume mystérieux a jeté tout son or de ce côté pour ne garder que l’amour ? Ce sont des paillettes qui étincellent aux cassures du rocher, et des pépites qui brillent dans les fissures… Est-ce El Dorado qui existe puisqu’un homme l’a inventé ?… Et je reste sans pensée, sans souffle, à regarder, jusqu’au moment où l’ombre démesurée qui s’allongeait devant moi cesse de me montrer la route du royaume secret… Ce ne sont que des pierres, des pierres éternelles qu’essaie de ronger un lichen livide, il n’y a rien, rien… et cependant, je me promets de revenir demain chercher le chemin de mon rêve guidée par l’ombre qui n’a pas eu le temps aujourd’hui de me le montrer…

....... .......... ...

La maison de briques crues est exquise, et notre hôte, M. Danley, nous en fait les honneurs avec autant de cérémonieuse politesse que s’il recevait à Londres des membres de la famille royale.

Un excellent dîner nous réunit à sa table, servi par des demi-indiens qu’on appelle ici des « Chinos ». Après les premiers compliments, mis en verve par notre présence, notre hôte commence à taquiner Pío en lui faisant quelques critiques sur ses compatriotes.

— Voyons, mon cher ami, lui dit-il dans un espagnol imparfait et pittoresque, avouez que rien au monde n’est plus beau que ce paysage, et que les Argentins sont fous d’aller de l’autre côté de la terre contempler des sites qui pâlissent auprès de ceux que vous avez traversés depuis votre départ de Buenos-Aires ?

— Mais, répond Pío, personne à Buenos-Aires ne connaît nos provinces, et…

— C’est le tort qu’on a, riposta Danley, on devrait les connaître ! A peine quelques « porteños » vont-ils en convalescence à Mendoza ou à Córdoba, et ils reviennent dégoûtés des hôtels et des auberges, et navrés parce qu’ils n’ont pas trouvé à quatre mille pieds d’altitude un cinématographe où passer leur soirée ! Et pourtant, Mendoza est admirable, la montagne y est sauvage et terrible…

— Elle est bienfaisante aussi, ajouta Pío, les sources médicinales chaudes en jaillissent, et font des cures merveilleuses…

— C’est pourquoi vous allez à Carlsbad…

— Rosario de la Frontera aussi possède des eaux qui guérissent les affections du foie, et des promenades splendides dans des forêts millénaires…

— C’est pourquoi vous allez à Vichy !…

— Un peu de patience, attendez que nous ayons un siècle de plus…

— J’attendrai !

Et il est bien capable d’attendre par curiosité…

Notre fatigue ne nous empêcha pas de sortir après le dîner. La montagne, devenue mystérieuse, nous attirait et nous fascinait. Très haut, très loin, des feux brillaient…

— Votre mari est là, dit M. Danley à Marthe, ces lumières marquent l’entrée de la mine où il travaille, et le poste du chemin de fer aérien qui descend le minerai dans la vallée…

Marthe trouve sûrement que ces petites lampes sont plus belles que les étoiles, car ses yeux ne les quittent plus !

Le chemin que nous faisait suivre notre hôte monte insensiblement, et surplombe son jardin. Des lucioles dansaient dans la nuit claire, et de petits hiboux jetaient des cris qui ressemblaient à un rire triste.

— Voici un nid de condors…

La lune se levait, sa lumière atteignit l’angle d’un rocher, et nous vîmes s’agiter d’énormes masses grises, tandis qu’une sorte de râle parvenait à notre oreille…

Un désir ardent me venait de contempler de plus près l’hôte formidable des Andes… hélas ! des pentes abruptes et des précipices me séparaient de ce nid de géants ailés… Il me fallut attendre au lendemain pour voir de près, sous le soleil, un condor captif dans le « patio » de la maison de M. Danley. J’appris que le grand oiseau de proie dort à peine, — la légende lui attribue même une insomnie perpétuelle, — et qu’il est presque impossible d’approcher son nid, placé toujours sur des pics à peu près inaccessibles. Cependant, quelquefois, un chasseur hardi, ou aidé par le hasard, découvre un poussin que ses parents, qui chassent toujours ensemble, ont abandonné momentanément, il s’en empare, et après lui avoir mutilé une aile, il l’installe dans la cour de sa demeure. Là, le condor grandit, vieillit et meurt sans avoir connu l’ivresse de planer et la joie aiguë de fondre sur une proie vivante.

....... .......... ...

Nous avons quitté l’hospitalière petite maison avec regret… Reverrons-nous cet homme si fin, si clairvoyant, cet amoureux fervent de la beauté ? Il nous a promis de venir nous voir à Buenos-Aires, et nous a montré avec orgueil les fils télégraphiques qui suivent la vallée :

— Je vous enverrai une dépêche, nous dit-il, les communications sont si faciles !

Et c’est vrai ; je constate tout à coup combien ces régions à peu près désertes sont facilement reliées à la capitale. M. Danley, Georges même, ont eu en deux heures le télégramme annonçant notre départ de l’estancia, et on sait au fond des mines les nouvelles du vieux et du nouveau monde chaque matin !

....... .......... ...

Enfin ! nous avons atteint le but de notre voyage, Marthe est tombée en sanglotant dans les bras de son mari, qui, lui-même, avait les yeux humides, pendant que Pío et moi les regardions tout émus.

Après un déjeuner qui nous a été offert par les ingénieurs, nous sommes allés visiter les galeries, voir transporter le minerai dans les wagonnets qui le descendront le long d’un câble d’acier, jusqu’au fond de la vallée.

La mine est à près de quatre mille mètres d’altitude. Au flanc d’une montagne voisine, nous pouvons voir, petite et noire comme l’entrée d’une fourmilière, l’ouverture béante d’une autre mine, elle contient de l’or, celle-là.

Georges nous montre comment fonctionnent les machines et s’enthousiasme en nous décrivant les incalculables richesses minérales de l’Argentine. Son séjour ici n’a pas seulement raffermi sa santé et bronzé son visage, il lui a donné la conviction absolue que presque toutes ces montagnes contiennent des trésors, et des trésors plus accessibles que ceux déjà exploités ; il a beaucoup causé avec ses compagnons de travail et avec les géologues que la compagnie leur a adjoints, tous sont de son avis, et plusieurs ont déjà fait des explorations probantes.

— Il y a de tout dans ce pays, s’écrie-t-il, de l’or, de l’argent, du cuivre, de l’antimoine, du fer, du charbon et même du pétrole. Mais il faut des hommes pour exploiter tout cela… et on a mille peines à en trouver ; les émigrants restent à la ville, et les « chinos » préfèrent le travail au grand air. Ah ! si nous avions la main-d’œuvre nécessaire !

Georges a attrapé la maladie du pays, la « hâte », et il hausse les épaules quand l’un de nous prononce le mot « patience » !

Nous avons cependant patienté trois jours avant de reprendre le chemin du retour, en nous émerveillant de la résistance dont mon cousin a fait preuve, et de son courage au travail. Ceux qui restaient nous regardaient avec envie, mais aucun ne songeait à déserter sa tâche, car tous sentent qu’ils partiront riches et libres, et c’est une perspective qui permet d’attendre !

La mission de Georges est terminée pour cette année, il l’a accomplie à merveille, le voilà sur la route de la fortune…

Nous avons fait nos adieux aux mineurs, et regardé une dernière fois le panorama merveilleux de la profonde vallée hérissée de cactus fleuris, enserrée de murs de granit, et j’emporte au cœur le désir de revenir, et un amour plus fort pour ma nouvelle patrie.

....... .......... ...

Les montagnes se sont effacées à l’horizon, la plaine s’étend de nouveau devant nos yeux, presque dorée maintenant : voici la banlieue et ses villas, voici les faubourgs, et c’est Buenos-Aires.

Mamita est à la gare, elle s’extasie sur notre bonne mine, et ne me cède qu’à regret à nos amis qui l’ont accompagnée. On lui présente Georges, et nous regagnons la petite maison où je suis arrivée avec tant de mélancolie et si peu d’espoir, et dans laquelle je reviens étourdie de bonheur et fière d’un amour partagé…

....... .......... ...

En attendant l’heure de m’appeler « la Señora de Valdez » je vis presque chez Mamita, elle n’a pas d’autre enfant que Pío, et nous gâte tous deux tant qu’elle le peut ; elle nous a cédé un étage de sa grande maison, car selon la coutume argentine nous ne quitterons pas le toit des parents ; la sœur de Mamita continuera aussi à vivre avec elle ; c’est une vieille fille qui est restée célibataire par goût. Ce type est assez rare dans un pays où toutes les femmes trouvent un mari, mais il existe, et la tante Victoria en est un exemple : un exemple doux, aimable et effacé. Elle ne se manifeste à nous que par des envois de cadeaux et des apparitions furtives. Son appartement tranquille, presque monacal, est aussi fermé que possible aux bruits multiples de la rue, et je m’y réfugie parfois, à sa grande joie, lorsque quelque cousine éloignée vient faire une visite accompagnée de sept ou huit enfants turbulents… Mamita supporte les cris de ces petits diables déchaînés avec une patience que j’admire, et arrive à les faire taire en les gavant de gâteaux et de « dulce de leche » qu’ils dévorent voracement, imités souvent par leur maman. Ce goût pour les sucreries et l’absence d’exercice — une femme comme il faut ne se promène guère à pied — m’expliquent l’embonpoint que prennent si tôt les Argentines, au détriment de leur beauté. On m’a dit que depuis quelques années, les femmes avaient pris l’habitude de la marche, et j’en ai en effet rencontré quelques-unes au Bois de Palermo, mais je crains que l’amour des gâteaux et des bonbons ne leur passe pas avant bien longtemps…

Carmen vient souvent, soit chez nous, soit chez Mamita, toujours affectueuse et charmante ; elle m’amène presque toujours son petit garçon : Carlitos, avec lequel je parle français. Le délicieux enfant ! Il a toute la précocité des petits porteños, mais ses parents ont contenu l’exubérance de sa nature sans en retirer la spontanéité, et Carmen m’assure que la méthode d’éducation qu’elle emploie est désormais en vigueur dans beaucoup de familles, et que l’excessive liberté qu’on laissait aux enfants tend heureusement à se restreindre.

Je vois peu Pío tout occupé des préparatifs de notre mariage, il aura comme témoins, comme « padrinos », Daniel Cruz et Carlos Navarro ; mes témoins à moi seront Georges et M. Roy. Mamita est folle d’émotion et fait une exposition des cadeaux qu’on nous envoie chaque jour… Et il y en a plein une chambre. La générosité argentine n’est pas un vain mot : des bijoux, des dentelles, des meubles, des porcelaines, de l’argenterie ! Marthe range tout cela sous l’œil attendri de Mamita qui approuve ou fait la moue selon les objets qu’on apporte. Rien n’est assez beau pour ses chers enfants, et ce mariage de Pío qu’elle désirait depuis si longtemps qu’elle avait cessé de l’espérer, lui semble un événement destiné à bouleverser le monde.

Comme toutes les femmes argentines, Mamita est tout amour, et pour elle, celui ou celle qui n’aime pas est au ban de l’humanité !

....... .......... ...

Mon fiancé m’a apporté tantôt une bague, un diamant magnifique, et ma joie doubla visiblement le plaisir qu’il avait à m’apporter cette belle pierre.

— Deviendriez-vous coquette, ma chérie ? me demanda-t-il en souriant.

— Vous faites tout ce qu’il faut pour que je le devienne, lui répondis-je, et puis, nous ne sommes guère habituées en France à de pareilles prodigalités. Nos jeunes filles ne portent pas de bijoux et s’habillent avec une extrême simplicité, aussi lorsqu’elles sont mariées, chaque cadeau que leur fait leur mari les enchante ; elles ne grossissent leurs écrins que peu à peu, et c’est lorsqu’il faut cacher leur cou et leurs épaules qu’elles mettent des colliers… En voyant ici des enfants de seize ans porter des perles et des brillants, je me suis souvent demandée de quelles pierreries et de quels joyaux elles pourront se parer plus tard, et quelles dépenses celui qui les aura épousées devra faire pour leur offrir un présent qui ne leur paraisse pas médiocre !… Et elles sont si charmantes, les jeunes Argentines, avec leur éclat de fleur librement poussée, leur teint merveilleux, leur intelligence ouverte et avide de savoir ! Elles n’ont pas besoin de surcharger tant de grâce par des ornements qu’excuse le déclin de la beauté. J’en ai rencontré beaucoup à Paris, surtout aux conférences des Annales où les conduit leur désir d’apprendre, et je les ai comparées aux petites Françaises qui les entouraient, et qui certes, étaient pour la plupart moins jolies qu’elles. Eh ! bien, je ne pouvais jamais distinguer une jeune fille argentine de sa sœur mariée, et je lui donnais toujours, j’en suis sûre, cinq ou six ans de plus que son âge, grâce à son excès d’élégance dans la toilette, et aux bijoux dont elle était couverte.

— Mais nos jeunes femmes ?

— Ah ! les jeunes femmes, c’est autre chose ! Là, il n’y a rien à redire, rien à critiquer ! Elles sont vêtues avec le goût le plus délicat et le plus sûr, et affectionnent les teintes discrètes aussi bien que les robes de la coupe la plus distingué et la plus raffinée. Lorsque je suis arrivée, faut-il vous l’avouer, Pío ? j’apportais quelques préjugés contre les femmes argentines, je les croyais un peu ignorantes et très frivoles, je confondais leur dévotion sincère et traditionnelle en même temps, avec une religiosité machinale… Vous voyez que je vous dis tout ! Je vous confesse avec la même sincérité que ces préjugés absurdes ont fondu comme la neige au soleil au contact de mes nouvelles amies, et à mesure que je vivais parmi elles. J’ai trouvé dans Carmen une créature d’élite, un cœur tendre, un cerveau ardent, Lucia Iturri de Hambourg est une merveille de tact, de finesse et de fidélité dans l’amitié, Délia Ortiz, notre chère Délia, n’est-elle pas le modèle des mères et des filles, et n’a-t-elle pas au suprême degré, l’art de grouper les intelligences et de faire briller l’art sous toutes ses formes ? Et Léonor Cruz dont le père est propriétaire de votre grand journal ! Y a-t-il un esprit plus alerte, une charité plus admirable, et une âme plus élevée que la sienne ? Votre Gloria Villalba, belle comme une jeune déesse et savante comme un recteur d’Académie, ne serait-elle pas admirée en Europe par les juges les plus difficiles ?… Et tant d’autres ! Et Mamita ! chère Mamita, qui ne vit que pour ceux qu’elle aime et qui s’oublie toujours en pensant aux autres !… Quelles mères sont ou seront toutes ces femmes ! Comment n’aurais-je pas été conquise ? Il faut être aveugle ou fou pour ne pas voir que les Argentines préparent des générations dignes d’un grand pays ! Et c’est parce que je les connaissais déjà que j’ai été si surprise par mon bonheur, mon cher fiancé, et par votre choix !

— Oh ! ma trop modeste novia, vous voulez seulement, n’est-ce pas, me faire répéter que je vous aime ?

— Mais dites-moi, Pío, n’aviez-vous pas, vous aussi, quelques préjugés contre les Français ?… contre les Françaises ? ajoutai-je plus bas.

— Si, j’en avais ! Pourquoi vous le cacher, ma chérie ? Comme ceux que vous venez de m’avouer, ils se sont dissipés lorsque je vous ai connue, aimée, et lorsque je suis entré dans l’intimité de vos cousins. J’ai fait avec de jeunes amis, un premier voyage en Europe lorsque j’avais dix-huit ans, et tout comme eux, j’ai connu le pire de la vie de Paris ; nous avions beaucoup d’argent à notre disposition, une liberté illimitée, et aucun de nous n’était majeur… vous voyez que toutes ces circonstances concordaient à merveille pour nous faire faire des sottises… nous n’y avons pas manqué, hélas ! Et je ne compte pas l’esprit d’indépendance que nous possédons si fort, et le fait qu’une lettre d’avertissement et de remontrances devait mettre vingt jours pour nous atteindre ! Nous étions déchaînés, tout simplement, et ce que nous avons connu de Français, et de Françaises surtout, à cette époque, n’était pas fait pour nous donner une opinion très bienveillante de nos frères latins ! Plus tard, lorsque je suis retourné à Paris, j’ai évité les erreurs passées, mais sans pénétrer dans la société parisienne, plus fermée encore que la nôtre. Je n’ose vous parler des Parisiennes, ou soi-disant telles, qui hantent les cafés-concerts de Buenos-Aires, mais je puis vous assurer qu’elles ne font rien pour soutenir le bon renom de la nation à laquelle elles disent appartenir, et malheureusement, ce sont celles-là qui s’expatrient ; les autres les « vraies » voyagent trop peu pour se hasarder jusqu’en Amérique du Sud. Vous vous rendez compte combien j’étais excusable de si mal connaître dans ses nationaux, un pays que j’aime et que j’admire, mais qui ne m’apparaissait qu’à travers les cafés de Paris, les music-halls de notre capitale, et quelques magasins où des commerçants trop avides nous exploitent sans merci. Désormais, outre l’admiration que j’ai depuis toujours pour les artistes, les hommes de lettres et les savants de votre patrie, je me suis fait la conviction que les hommes qu’elle produit sont honnêtes, droits et courageux, que leurs femmes aiment et respectent leur foyer, tout en le rendant attrayant par leur charme et leur culture. Si notre mariage vous fait Argentine, mon amour me rapproche de la France, et je voudrais voir beaucoup d’unions comme la nôtre, basées non seulement sur l’amour, mais encore sur une parfaite franchise et une confiance réciproque. Décidément, Cupidon a tort de porter un bandeau sur les yeux : Il faut beaucoup se connaître pour bien s’aimer…

Tout est prêt, je me marie demain ! Marthe, la chère Marthe, émue et agitée, vient de me montrer la robe que je dois porter pour la cérémonie, elle la trouve jolie. Tant mieux !… mais j’avoue que je serais incapable de la décrire ! Nos bagages sont déjà partis au « Tigre » où nous passerons huit jours seuls, puis Mamita, Georges et Marthe viendront nous retrouver…

Georges termine ses affaires avec la Compagnie minière qui l’a engagé, et repartira en Europe quand son nouveau contrat sera signé, pour revenir dans deux ans.

Mon Dieu ! est-ce bien moi qui suis là, entourée, choyée, aimée ? Et Pío qui craignait que son pays ne me plaise pas ! Mais comment peut-on ne pas aimer la terre où on est heureux ? Je me sens la fille adoptive et chère de cette patrie que mon instinct a choisie, je la sens forte, grande dans l’avenir, et je me donne à elle avec confiance, avec abandon… L’amour seul de mon Pío ne m’aurait pas conquise si l’Argentine n’avait commencé la conquête !

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Nous sommes unis pour la vie… Ce matin, j’ai dit adieu à la petite maison où restent encore mes cousins, je l’ai parcourue tout entière, le cœur un peu serré… Elle a abrité pendant des mois mon amour commençant et ma joie renaissante… J’ai pris un petit bouquet de jasmin dans le patio et je l’ai fixé à ma ceinture, son parfum persistant se mêlait à l’odeur de l’encens pendant que je m’inclinais sous la bénédiction de Mgr Morera, cousin de Mamita, qui a marié Carmen et qui a voulu nous bénir. Pío tremblait d’émotion, et de grosses larmes coulaient sur mes joues, larmes heureuses cette fois ! Il est dix heures et demie du soir, l’orchestre bourdonne encore à mes oreilles, car Mamita reçoit en bas, rayonnante. Pío fait charger les sacs sur la voiture, et je me suis réfugiée dans mon boudoir ; mon bonheur est encore timide…

Des baisers, des souhaits, et nous voici sur la route qui va au Tigre…

— Nous ne pourrions pas aller plus loin, m’a dit Pío, la route praticable aux automobiles s’arrête là…

La voiture roule mollement entre des rangées d’eucalyptus et de « paraisos » dont les fleurs violettes ont un parfum de lilas et d’amande, les phares font de grands cercles lumineux et tremblants dans lesquels tourbillonnent des insectes affolés.

Nous nous taisons, Pío a appuyé ma tête contre son cœur que je sens battre à grands coups profonds…

Pourvu que ce soit bien loin, le Tigre !…

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Hélas ! non, l’approche de l’eau rafraîchit la nuit, nous arrivons… Une barque nous attend et nous mène dans une petite île ; des lumières brillent aux fenêtres de la villa toute vêtue de verdure, j’entends le clapotis de l’eau, et le bruit des rames qui s’affaiblit au loin… Le fleuve réfléchit les étoiles… La voix de mon mari murmure tendrement mon nom… Je suis heureuse.

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Le Tigre ! Venise verte, Venise éplorée dans la chevelure bleuâtre des saules, petites îles pleines de fleurs et de fruits où des maisons invisibles laissent échapper des rires plus frais que l’eau et l’herbe, jardins gardés par de hauts peupliers, mystérieux comme des murailles, élancés comme des prières !…

Oh ! paysage unique et apaisé, comme vous bercez doucement notre bonheur !

Le grand fleuve Paraná, le Río Paraná, divisé en innombrables cours d’eau, enserre plusieurs centaines d’îlots fleuris que nous parcourons, Pío et moi, à l’heure où le soleil descend vers l’horizon…

Je commence à reconnaître les canaux et nous sommes allés l’autre jour jusqu’au fleuve immense. Notre bateau dansait comme sur la mer, et frôlait en passant de petites îles flottantes où croît une fleur bleue, et qui vont jusqu’à l’Océan, emportant parmi des herbes géantes, des animaux effarés.

Quelquefois, pour passer entre les rives de deux îles, il nous faut écarter de la main les branches pendantes des saules-pleureurs.

Des poissons brillent une seconde dans l’air, puis replongent en faisant jaillir l’eau en perles scintillantes… Le soir, des barques, des canots, de petits yachts sillonnent les principaux « ríos » où leurs feux se reflètent, on cause d’un bateau à l’autre, des femmes en toilette de soirée, des hommes en frac, escaladent les escaliers des embarcadères pour aller à une réunion mondaine, et des musiques s’alanguissent dans les feuillages humides…

Mais nous fuyons le bruit, notre embarcation s’enfonce parmi le dédale des îlots, et nous emporte vers les petits canaux cachés sous les branches entrecroisées où nous sommes seuls, seuls avec notre amour.

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La maison s’est animée, les domestiques vont et viennent, j’ai mis des fleurs dans toutes les chambres… Mamita et mes cousins sont arrivés. Sous le prétexte de faire voir les Régates à Georges, Mamita a abrégé tant qu’elle a pu notre solitude ! La vérité est qu’elle mourait d’envie de nous rejoindre ; nous lui en voulions un peu de cette hâte, Pío et moi, mais quand nous avons vu la joie qui éclairait sa figure lorsqu’elle nous a aperçus, lorsque nous avons senti ses bras maternels nous serrer contre son cœur, notre légère mauvaise humeur a fondu en tendresse et nous nous sommes écriés ensemble :

— Comme vous avez bien fait de venir si vite, Mamita !

En attendant ces fameuses Régates, Georges et Marthe explorent à leur tour les ríos et les îles ; nous ne nous retrouvons guère qu’à table, quand quelque excursion un peu lointaine ne nous réunit pas. Mamita voit ses vieilles amies et ses jeunes parentes, fait des vêtements pour les pauvres, et avec une entente merveilleuse mène la maison et les domestiques. Presque toutes les familles avec lesquelles nous sommes en relations à Buenos-Aires sont au « Tigre », il y fait presque frais tandis que la ville gémit sous une chaleur torride, et c’est un va-et-vient continuel de barques et de canots sur les ríos, tout le jour, et tard dans la nuit.

Notre jardin est plein de roses, les pêches gonflent au soleil leurs petites joues veloutées, et les fleurs du jasmin plient sous le poids vibrant des abeilles…

Georges et Mamita sont les meilleurs amis du monde, il la fait rire aux larmes en lui racontant, avec un accent français prodigieux, des histoires extraordinaires et lui dépeint Paris, dont le seul nom la terrifiait, sous des couleurs si attrayantes qu’elle finit par nous dire un jour :

— Que diriez-vous, mes enfants, si j’allais faire un petit tour en Europe avec vous ?

Pío n’en croyait pas ses oreilles.

— Oh ! pas tout de suite, a ajouté Mamita, mais, dans deux ans, par exemple ; nous pourrions aller chercher Marthe et Georges…

Je félicitai Mamita de la bonne idée qu’elle avait de nous suivre en Europe, et je lui exprimai ma joie de la voir disposée à aimer mon pays. Elle me caressa doucement les cheveux :

— Vous me le faites tous aimer, ma fille chérie, Marthe est une petite femme modèle, et ce grand garçon, elle désigna Georges, arrive à me faire croire tout ce qu’il veut ! Et c’est un réprouvé, cependant ! N’a-t-il pas essayé de me faire l’apologie du divorce ?

Georges protesta, l’apologie en question n’était que des explications données à Mamita sur une coutume qui la choquait si fort…

Toutes les femmes argentines, et surtout celles de la génération de notre chère maman, ont en abomination le divorce ; elles ne l’admettent pas, même dans les cas extrêmes, et se bouchent les oreilles lorsqu’un audacieux essaie de leur prouver que quelquefois le divorce est une délivrance et permet à un être de refaire sa vie compromise par un mariage malheureux. Le sentiment religieux est pour beaucoup dans cette horreur de la rupture d’une union consacrée par Dieu, mais il s’y ajoute un sentiment particulier du devoir maternel, et une soumission presque orientale aux volontés de l’époux et puis, comment une femme qui a cinq ou six enfants pourrait-elle quitter le foyer conjugal, et refaire une vie qui appartient déjà à ces petits êtres ? Il y a de mauvais ménages sans doute, en Argentine, mais sûrement moins que dans les pays où la femme est trop mêlée à la vie de son mari et où, par conséquent, les heurts sont plus fréquents entre deux caractères opposés ou deux natures différentes. On a proposé plusieurs fois à la Chambre une loi établissant le divorce, elle n’a jamais pu passer, et il s’écoulera vraisemblablement de bien longues années avant qu’elle obtienne un vote favorable… si tant est qu’elle l’obtienne jamais.

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Tout le « Tigre » est pavoisé sur le parcours des yachts qui vont prendre part aux régates. Pas de vent, pas un nuage, la journée est magnifique, mille embarcations se pressent sur l’eau miroitante et les courses commencent…

On encourage de cris sympathiques les concurrents dont les parents et les amis s’entassent dans des barques ou sur les rives, on acclame les vainqueurs, on console les vaincus, de belles jeunes filles trépignent de joie parce que leur frère ou leur fiancé a gagné un prix… Les oriflammes flottent dans une brise tiède, les robes claires et les ombrelles se dorent au soleil couchant…

Dans une demi-heure tout sera silencieux ; le bruit des moteurs à pétrole sera remplacé par le coassement des petites grenouilles qui se cachent dans les roseaux, et les cris d’enthousiasme par le murmure de l’eau que caressent les rameaux tombants des saules…

Mais la nature n’a qu’un court répit ; ce calme profond est de nouveau troublé par une fête de nuit : une fête vénitienne. Des bateaux illuminés conduits par les beaux jeunes gens qui ont prouvé tantôt ce que peuvent les sports pour l’embellissement d’une race, suivent le fil de l’eau, doucement, si nombreux et si pressés que leurs feux paraissent être le reflet mouvant des étoiles. Dans une île, un orchestre joue une musique italienne, qui nous parvient légère, lointaine, faite pour accompagner un rêve. On ne crie plus ce soir, la beauté de la nuit paralyse les gaietés bruyantes, et c’est de la poésie et de la douceur qui flottent dans l’air et sur les eaux…

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Pío s’est mis en tête de me conduire à Mar-del-Plata. Mamita a protesté, j’ai résisté, mais mes cousins ont soutenu Pío, et mon cher tyran, obéi et triomphant, nous emmène tous trois passer une semaine dans le port de mer à la mode, le Deauville Argentin : Mamita restera au « Tigre » jusqu’à notre retour.

Sur les conseils de Pío, nous emportons beaucoup de robes, et tous nos bijoux… Il paraît que c’est la « Grande Semaine » de Mar-del-Plata, et qu’on y fait assaut d’élégance.

En douze heures de voyage, nous avons atteint le but de notre voyage. Nos chambres sont retenues, heureusement, car les hôtels et les villas n’ont plus un coin à offrir au voyageur, fût-ce à prix d’or ! L’argent a peu de valeur à Buenos-Aires, à Mar-del-Plata, il n’en a plus du tout ! Nous étions, mes cousins et moi, stupéfaits de ce qu’il fallait payer à l’hôtel pour un modeste appartement et une nourriture médiocre. Pío riait de notre étonnement, lui qui ne conçoit pas plus que ses compatriotes ce qu’est l’économie, et encore moins l’épargne ; il se moque gentiment de nous, lorsque nous essayons de lui parler de « prévoyance… »

— Prévoyance de quoi ? demande-t-il.

— Mais de l’avenir.

— De mon avenir ? Je fais de bonnes affaires, mes terres me rapportent dix ou douze pour cent, bon an mal an, et se valorisent chaque jour… Alors ?

— Les temps de disette peuvent venir !

— Les temps d’abondance peuvent durer !

— Mais si vous avez des enfants ?

— Ils travailleront…

— Des filles ?

— Elles se marieront !

— Et dire que vous êtes tous comme ça ! s’écria Georges abandonnant la discussion, c’est effrayant !

— Pourquoi effrayant ? Cette insouciance, cette libéralité que vous blâmez, nous rend audacieux ; à cause d’elle, nous nous lançons dans les affaires les plus risquées avec une confiance qui les fait réussir.

— Mais quand un homme meurt sans fortune, que devient sa veuve ? Qui élève ses enfants ?

— La veuve est toujours recueillie ou aidée par quelqu’un de sa famille ou de celle de son mari, et jusqu’aux amis du disparu, tous s’unissent pour donner aux enfants une éducation et une instruction suffisantes pour marcher à la conquête de la fortune ! Les enfants élevés ainsi ne sont pas moins bien armés pour la lutte que ceux dont les parents sont devenus ou restés riches. N’oubliez pas qu’une de nos forces est cette possibilité donnée à tous, sans distinction de classe ou de nationalité, d’arriver à la richesse par le travail : notre terre offre ses trésors à qui possède la force de les prendre, et elle est si prodigue elle-même que ses fils seraient sans excuses s’ils osaient être avares…

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Pío avait raison : il faut avoir vu Mar-del-Plata pendant sa semaine élégante, mais je me promets bien tout bas de n’y pas revenir !… C’est un luxe étourdissant : on se promène sur la Rambla, on fait les cent pas sur la plage, on déjeune, on joue, on va écouter de la musique au Club, on dîne, on danse, on fait un bridge, et chacune de ces actions est précédée d’un changement de toilette… et quelle toilette ! C’est à se demander si les costumes de bain ne viennent pas de chez Paquin… car on se baigne de temps en temps, quand on a un moment de loisir… entre les courses et le thé… J’oubliais les fiançailles, les brouilles, les raccommodements et les bavardages qui semblent s’accumuler pendant cette courte saison.

Je suis péniblement ce mouvement effréné, et je vois bien que mon mari ne reste que pour ne pas abandonner nos cousins. Eux s’amusent franchement, entraînés par d’autres jeunes couples, et voient s’écouler les jours avec peine…

Nous avons pourtant pu nous isoler assez souvent, Pío et moi, pour faire quelques promenades le long de la côte. Partout, des rochers sauvages, des falaises monstrueuses, un chaos de pierres battues par des vagues furieuses, démesurées. L’Océan est sans douceur, ici, il apporte une houle que rien n’a brisée pendant des milliers de lieues, un vent qui a traversé la moitié du monde sans perdre sa violence, et les plages, magnifiques, s’arrondissent à perte de vue… C’est une beauté sévère, grandiose, impressionnante : la hauteur des falaises écrase, et la vue de l’Atlantique tumultueux éveille la terreur, et fait naître la nostalgie des mers calmes… La ville elle-même est somptueuse, mais encore inachevée, on y bâtit toujours et on rêve d’y faire un port plus facile à atteindre pour les navires de fort tonnage, que celui de Buenos-Aires, rendu d’accès difficile par le fond mouvant du Rio. Mar-del-Plata ou plutôt le « Club » de Mar-del-Plata, a un ravissant petit théâtre, assez peu fréquenté d’ailleurs, et possède l’inévitable cinématographe où les familles envoient les enfants, les jours de pluie ou les soirs de vent. Des estancias sont éparpillées à quelque distance du bord de la mer ; nous en avons visité une, propriété d’un ami de Pío, et nous avons constaté non sans étonnement que les produits de cette terre si soumise au climat marin, dépassent en qualité et en abondance tout ce que nous avons vu jusqu’à ce jour, et que le bétail y est splendide.

Des réunions mondaines, des thés, des bridges, la roulette… et le dernier jour de la Grande Semaine, qui est aussi celle du Carnaval, s’est achevé par un bal masqué à l’hôtel Windsor, lieu de réunion de la société élégante ; ce bal réunissait tant de jolies femmes, tant d’adorables jeunes filles et tant d’hommes beaux et distingués qu’aucun lieu du monde ne pourrait en grouper davantage.

Malgré cette dernière, cette éblouissante vision, c’est sans regrets que nous reprenons le train, emmenant Georges et Marthe qui poussent quelques soupirs, et c’est avec joie que nous retrouvons notre chère petite île verte du Tigre et l’active tendresse de Mamita, dont la joie de nous revoir est émouvante.

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J’ai dû aller ces jours-ci à Buenos-Aires pour y faire quelques achats ; la journée que j’y ai passée a été rude. Il y a des semaines qu’il ne pleut pas, les rues sont poussiéreuses, les maisons sont fermées et comme barricadées contre le soleil ennemi, les pieds des chevaux s’enfoncent dans l’asphalte amolli des chaussées, les rares passants se glissent le long des maisons, cherchant l’ombre, et le soir, pour trouver un peu de fraîcheur ou plutôt l’illusion de la fraîcheur, des milliers de gens vont au bois de Palermo où semble se concentrer toute l’animation de la ville. On attend l’orage, on guette le ciel trop pur, la moindre vapeur se change en nuage dans l’imagination des porteños…

Chaque été les chaleurs trop fortes sont heureusement tempérées par des averses diluviennes grâce auxquelles on supporte des températures très élevées sans malaises. Les vieux Argentins prétendent même qu’autrefois, — cet autrefois si vague et si commode dont abusent les vieilles gens, — autrefois, donc, il faisait encore plus chaud, et que les hivers se distinguaient à peine des printemps et des automnes. Je m’imagine que le climat a moins changé qu’ils ne le croient, et que, simplement, les méthodes de chauffages s’étant perfectionnées, on est devenu plus frileux dès qu’on les a employées. Dans beaucoup de familles le préjugé règne encore « que le feu rend malade », et on voit des dames recevoir leurs amies, une fourrure sur les épaules et les mains dans un manchon, tandis que le thermomètre marque six degrés dans leur salon et que la cheminée bâille de tout son âtre vide !

Par bonheur, la chère Mamita est plus moderne dans ses idées, et elle a fait installer le chauffage central dans notre grande maison de Buenos-Aires, et même dans l’appartement de la tante Victoria qui a commencé par pousser des cris d’indignation vite étouffés par une sensation de bien-être et de confortable.

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L’été s’écoule paisible et charmant, dans des causeries, des lectures, des visites à l’estancia que mon Pío n’abandonne jamais quinze jours de suite, et dans la douceur d’une intimité familiale que je n’avais jamais connue. Nous sommes indépendants les uns des autres, et cependant unis, la liberté individuelle est sauvegardée, chacun fait ce qui lui plaît, mais un lien profond nous relie. Nos amis ne sont pas ceux de Mamita, elle leur fait pourtant bon visage lorsque nous les recevons, et quand ses amis à elle viennent la voir, nous les accueillons de notre mieux. Je me laisse aller délicieusement au charme de cette vie de paix et d’amour, et le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur, c’est le départ de mes cousins, fixé au mois de mai… Ils vont me manquer, ces chers compagnons de la plus triste période de ma vie, et de la plus heureuse… Leur affection est si sûre, si loyale ; ils ont adouci mes misères et partagé ma joie, nous avons espéré, et quelquefois pleuré ensemble… J’ai essayé de les retenir, et de leur persuader qu’ils devaient rester avec moi jusqu’au moment où Georges sera forcé de retourner à ses mines, mais ils m’ont donné tant de bonnes raisons à leur départ, que j’ai compris que je devais sacrifier mon égoïsme et cesser d’insister.

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L’automne ; les feuilles des peupliers sont comme des pièces d’or, et nos rosiers ne fleurissent plus ; le ciel est pâle, les branches des saules trempent maintenant dans les ríos dont les eaux grossissent et se troublent, mais l’air est si doux, le soleil si clément, et la tiédeur des soirs si caressante que nous prolongeons notre séjour presque jusqu’au départ de Georges et de Marthe. Les heures de cette saison divine me paraissent trop courtes, j’en goûte la douceur attendrie avec le chagrin de les voir s’écouler.

Le printemps est souvent pluvieux ici, l’été quelquefois est torride, et l’hiver frissonne de temps en temps au souffle du pampero, mais l’automne est la saison sans rivale, elle n’a pas la mélancolie de l’automne d’Europe, et l’année solaire meurt sans laisser soupçonner que la mort appelle la corruption…

Il faut rentrer pourtant… Nous faisons une dernière promenade, et nous disons au revoir aux beaux arbres, à l’eau tranquille et à nos souvenirs…

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Pendant notre absence de Buenos-Aires, on a loué la petite maison où Pío est venu tant de fois me voir l’hiver dernier, et où Marthe a si souvent eu « justement besoin d’écrire à Georges »… Les meubles auxquels nous tenons sont chez Mamita qui donne l’hospitalité à mes cousins jusqu’à leur départ. En général, les demeures sont si vastes que des familles de douze ou quinze personnes s’y logent sans gêne ; il y a plusieurs salons, deux au moins, un grand et un petit, plusieurs salles de bains, les domestiques eux-mêmes ont les leurs. On bâtit maintenant quelques petites maisons comme celle que nous habitions, et quelques maisons de rapport divisées en appartements, mais ce sont presque toujours des étrangers qui les habitent, les familles argentines sont trop nombreuses et trop habituées à l’espace pour s’y entasser.

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Georges vient de la Compagnie maritime où il a retenu son passage et celui de Marthe sur un magnifique paquebot français : « Le Sauveterre » ; les plans du navire l’ont séduit, et il est joyeux à l’idée qu’enfin les vapeurs français rivalisent avec les anglais, les allemands et les italiens qui ont créé de véritables palais flottants.

Le navire est arrivé, et pendant les cinq jours qu’il est resté dans le port, il a été permis de le visiter. Pío a voulu voir comment nos chers voyageurs allaient être installés, nous avons parcouru le bateau tout entier, nous l’avons trouvé confortable et même somptueux, le personnel nous a paru correct, et la cabine de Georges et de Marthe ne laisse rien à désirer. Pendant que nous causions sur le pont avec un aimable officier qui nous avait guidés complaisamment, on a apporté les malles marquées aux initiales de mes cousins, et parmi elles, j’en ai reconnu une que j’ai prêtée à Marthe, et sur laquelle j’ai retrouvé mon nom… mon nom d’avant… d’avant l’Argentine… d’avant le bonheur…

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La voiture nous emporte tous les cinq vers le port, car Mamita a tenu à venir accompagner ses neveux d’adoption : c’est une coutume à laquelle on ne se dérobe jamais à Buenos-Aires. Comme les paquebots sont à quai dans l’immense bassin, les amis et les parents des passagers restent avec eux jusqu’à la dernière minute…

Dans les troisièmes classes, on chante : ce sont des Italiens qui retournent dans leur patrie, après avoir travaillé aux champs pendant les récoltes. Ils ont gagné de quoi faire vivre leur famille une année, et ils reviendront dès qu’ils auront besoin d’argent, pour s’en aller encore, jusqu’au jour où la femme et les enfants se décideront à les accompagner, et s’installeront avec eux pour toujours sur la terre libre et féconde qui les enrichira. Une foule pressée a envahi les ponts, les salons, les corridors, la salle à manger… On apporte des fleurs, des bonbons, des cadeaux, on pleure, on rit, on promet, on refuse, des affaires s’ébauchent ou se concluent pendant qu’on boit le traditionnel champagne des adieux, c’est une confusion, un brouhaha étourdissants ! Des enfants se faufilent entre les jambes, s’égarent, se retrouvent, un pick-pocket est emmené discrètement, les officiers sont débordés, le commandant se cache, on cherche une valise égarée… et, tout à coup, la cloche sonne… il faut s’en aller…

Comme les autres visiteurs, je descends par la passerelle en me retournant cent fois ; comme les autres, je me tamponne les yeux avec mon mouchoir ; comme les autres, je me promets de me sauver avant que le navire s’écarte du quai… et comme les autres, je reste pour le voir partir !

C’est affreusement long, ce départ, cet arrachement… Je vois Marthe, les bras chargés de fleurs, et Georges écrasé de paquets apportés par des amis au dernier moment ; ils s’appuient contre le bastingage et me sourient les yeux humides…

— A bientôt !… crie Marthe d’une voix déjà lointaine…

— A bientôt !… répond Pío, car la voix me manque, et mon cher mari a senti de quelle émotion je suis bouleversée…

Le bateau est sorti du port, et laissant Mamita rentrer avec la voiture, nous revenons à pied par les rues d’un Buenos-Aires matinal et grouillant que je ne connaissais pas encore et dont les mille bruits me distraient de mon chagrin. Les petits vendeurs de journaux bondissent sur les plates-formes des tramways en marché en criant : La Prensa !… La Nacion !… La Argentina… d’une voix perçante ; les marchands de marée offrent avec une espèce de chant de gros poissons irisés et des crevettes roses énormes qui débordent des corbeilles équilibrées par une perche sur leur épaule, le marchand de pommes de terre, le marchand de salades, s’égosillent en traînant leurs charrettes à bras… des gamins joufflus appellent de toutes leurs forces « l’empanadero » et trépignent de leurs petits pieds nus, lorsqu’il leur apporte, dans son panier couvert, les pâtés dorés pleins de viande ou de légumes, en hurlant : Empanadas !… Empanadas !… Des Turcs proposent d’un ton plaintif des savons, des miroirs, des tire-bouchons et des foulards qu’ils promènent sur des tréteaux… De robustes commères, en robe flottante, discutent bruyamment autour d’une voiturette de fleurs…

Nous approchons de chez nous, mes yeux se brouillent encore de larmes :

— Soyez raisonnable, ma chérie, me dit mon mari en pressant mon bras sous le sien, et ne pleurez plus. Vous savez bien que s’ils ne revenaient pas, nous irions les chercher, et que, lorsqu’ils s’en retourneront la prochaine fois, nous partirons avec eux… Avez-vous peur de la vie à mes côtés ? Regrettez-vous de me rendre heureux ?

Je levai les yeux pour rencontrer le regard de Pío :

— « Ton pays sera mon pays… ta maison sera ma maison… »

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L’affection maternelle de Mamita et l’amour de mon mari ont trouvé mille ressources pour me rendre moins pénibles les jours qui ont suivi le départ de mes cousins. J’accompagne Mamita aux comités des innombrables œuvres de charité qu’elle préside, et Pío me conduit dans le monde. La saison a recommencé, nos amis et nos parents sont revenus, et demain, nous célébrerons la fête nationale Argentine, la fête du 25 mai…

Il y a donc un an que je suis arrivée ici, un an seulement… un an déjà ! Je regarde ce boudoir qui m’appartient, j’entends un faible son de piano qui vient du salon de Mamita ; de l’autre côté de la galerie, c’est l’appartement silencieux où la tante Victoria marche à pas feutrés… Tout à l’heure, Pío entrera, il s’assoira sur ce petit fauteuil, et nous parlerons de ce qu’il a fait aujourd’hui, de ce que j’ai fait moi-même, de notre chère estancia, des amis… de notre amour… Ma vie est là, je ne souhaite plus rien… Si ! il y a une chose que je désire de toutes mes forces, c’est que, de l’autre côté de l’Océan, dans mon pays aimé, on connaisse mieux ma seconde patrie !

Et pour la connaître, il faut vivre sur nos sol, se mêler à ses fils, explorer ses solitudes vierges ! Elle est fière de sa jeune grandeur, mais elle accepte les leçons du passé, elle a l’orgueil de son effort, mais il ne l’a pas rendue vaine, et elle accueille les Français avec les mots qu’ils aiment, et auxquels elle croit : Liberté, Égalité, Fraternité !

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Du soleil, le ciel bleu, et de la joie… c’est le 25 Mai…

A toutes les fenêtres flottent les drapeaux bleus et blancs, le canon tonne, des groupes passent en chantant, la cocarde bleue et blanche à la boutonnière ou au corsage, des délégations d’écoles, de corps de métiers, de Facultés défilent… les automobiles marquent le pas derrière d’humbles breaks mouchetés de la boue des routes campagnardes, voici le coupé discret de l’Archevêque, des gauchos passent au pas léger de leurs chevaux…

Devant nos fenêtres, la vaste place où s’élève la statue de San-Martin, fourmille déjà de centaines d’enfants qui vont chanter tout à l’heure le chant national argentin en l’honneur du héros de l’Indépendance…

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La foule s’est rangée sans un cri, sans une querelle, recueillie et attentive, et dans l’air frais du matin, dans la limpidité de ce beau jour d’hiver, s’unissent des voix pures, nettes, aiguës. L’hymne patriotique monte vers le ciel clair, et les petits visages se lèvent vers l’effigie du héros, tout enflammés d’ardeur et d’amour…

Mamita pleure d’émotion, et je sens ma gorge se serrer, quand un des plus petits enfants vient déposer une palme dorée sur le socle de bronze…

Un homme parle au pied de la statue, nous distinguons chaque mot. Il dit la vie de San-Martin, cette vie d’héroïsme et de misère, et l’admirable élan de celui qui « donna des ailes aux canons », en leur faisant passer l’Ande infranchissable : il dit aussi ce que fut l’épouse de ce soldat sans pair, la douce compagne aux boucles brunes, dont le cœur menaçait de se briser à chaque bataille, et qui masquait ses angoisses par des sourires ; il évoque Fray Beltrán, le moine guerrier, qui s’improvisa fondeur et fit des pièces d’artillerie avec les cloches des couvents, les dames de Mendoza, donnant leurs bijoux et leur argenterie pour payer la nourriture des soldats, et gâtant leurs belles mains à coudre de rudes vêtements, les Puyrredon, les Brandzen, les Lavalle, tous… tous… l’un d’eux était Français, dit-il…

Je tressaille d’orgueil… là où on se bat pour une juste cause, n’y a-t-il pas toujours au moins un Français ?

La cérémonie est finie, la voix virile qui vient d’exalter l’amour de la patrie en paroles brûlantes s’est tue.

La place est vide… mais le socle de la statue disparaît sous les fleurs…

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Nous allons à pied chercher Carmen et Carlos avec lesquels nous assisterons à la revue. A peine si l’on peut circuler… des provinces lointaines sont venus des gens basanés et graves ; Rosario, port des céréales, Tucuman, où la culture de la canne à sucre fait des millionnaires, Mendoza dont les vignerons connaissent les grappes du pays de Chanaan, Santa-Fé où les fortunes sont attachées au bois incorruptible du Quebracho, Entre-Rios où roule l’or des oranges, Rio-Negro qui fait croître des fourrages incomparables à l’ombre des pêchers chargés de fruits, et Salta, et Jujuy… toutes les régions sont représentées par des hommes vigoureux et actifs, et des femmes joyeuses d’étaler en bijoux et en soies la richesse que leurs maris tirent de la terre féconde… Les ouvriers se mêlent aux bourgeois, les riches aux pauvres, on se sourit… les classes sociales ne se haïssent pas : elles ne sont séparées que par quelques années de labeur…

Des agents de police à cheval font ranger la foule : le président de la République passe… il est précédé de beaux hommes à cheval, vêtus de blanc et cuirassés, et suivi d’un détachement de soldats dont l’uniforme rappelle celui des grenadiers du premier Empire… Le régiment de San Martin.

Le flot humain qui noircit les rues se dirige vers l’endroit où les troupes vont défiler et manœuvrer… Nous sommes dans une tribune, et je suis à la lorgnette toutes les évolutions militaires… Au loin, sonnent les cuivres, et l’on voit passer comme une trombe les cavaliers soudés à leur selle… voici les fantassins en vêtements sombres… leurs bottes jaunes marquent un pas impeccable… les artilleurs se balancent sur les affûts des canons qui luisent au soleil… le train des équipages, ses fourgons, ses mules… des brassards blancs marqués d’une croix rouge… le drapeau !

Et tous, tous, depuis le président de la République jusqu’au plus humble, jusqu’au plus nouveau citoyen, saluent d’une acclamation formidable ce chiffon sacré sur lequel entre les deux couleurs candides, se lève un jeune et rayonnant soleil !

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Nous traversons de nouveau la ville, les boutiques sont fermées et la foule est plus nombreuse encore qu’avant la revue ; les voitures ne circulent plus, des bouquetières vendent des fleurs bleues et blanches, on achète des cocardes, des médailles, des plaquettes émaillées, des pères portent sur leurs épaules de petits enfants à moitié endormis… On attend les illuminations, et voici déjà que les premières guirlandes de lampes électriques commencent à briller aux frontons des monuments…

Nous rentrons pour nous habiller avant d’aller au théâtre Colón où se donne la représentation de gala…

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Un brouillard de poussière lumineuse plane sur Buenos-Aires, nous arrivons au Colón, non sans peine, et me voici dans la loge de Carlos Navarro, cette même loge d’où j’ai vu pour la première fois ceux qui sont maintenant presque tous mes amis, et dont plusieurs sont mes parents… je suis assise entre l’amie qui m’a accueillie et le mari qui m’a donné son nom et sa vie…

Je regarde Délia Ortiz de Marino, Lucia Iturri de Hansburg, Léonor Cruz de Valdeña, Gloria Villalba, leurs beaux visages me sourient familièrement… il me semble que nous avons grandi ensemble…

Toute la salle est debout : l’orchestre joue l’hymne Argentin…

Pío voit que mes yeux se remplissent de larmes ; il me dit tout bas en serrant ma main :

— Vive la France !

Et je lui réponds en joignant ma voix à toutes celles qui poussent un cri d’espoir et d’amour :

— Viva la República Argentina !

FIN

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