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Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905)

un Latin (continued 2)

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Nous tenons à déclarer que nous ressentons pour la nation hellénique une sympathie tout aussi sincère que pour les autres nations chrétiennes d'Orient; car, malgré la diversité des langues, nous considérons un peu tous ces peuples comme frères, comme très proches parents en tout cas. Mais nous avons avant tout songé, dans cet ouvrage, à aplanir les obstacles insurmontables pour la réalisation de notre projet de pacification et de confédération, et parmi ces obstacles se dressent en première ligne les menées panhellénistes de ceux qui voudraient voir la réalisation prochaine de leurs voeux.

Nous n'allons pas jusqu'à demander aux patriotes d'Athènes de renoncer au fond de leur coeur à tout leur idéal; nous souhaitons seulement de leur voir laisser à l'avenir le soin de réaliser, parmi leurs rêves de grandeur, une partie équitable et possible dont ils devraient se contenter.

Jusqu'ici, en effet, bien qu'elle ait subi dans les guerres des défaites réitérées, la Grèce a obtenu d'importants avantages. Malgré l'annexion de la Thessalie, qui est un fait accompli depuis 1881, et celle de la Crète, qui le deviendra bientôt, les Grecs paraissent voués à n'être jamais satisfaits.

Considérant Athènes comme une capitale provisoire, ils semblent hallucinés par la «grande idée» de la reconstitution, à leur profit, d'un Empire byzantin qui engloberait Constantinople,--une convoitise qui hante également le cerveau des Bulgares.

Ils invoquent des droits de priorité historique dans les Balkans et prétendent même que toutes les provinces européennes de la Turquie devraient légitimement leur revenir.

Il est vrai que les Grecs, aussi bien que les Albanais, peuvent se dire autochtones dans une partie de la Péninsule, comme élément directement superposé à la couche primitive pélasgique; mais, de nos jours, il serait bien difficile de reconnaître aux peuples des droits de possession basés sur la preuve plus ou moins indubitable d'une situation de premier occupant. Du fait d'avoir vécu comme indigènes ou comme colons sur certains points du territoire balkanique, il ne s'ensuit pas que les Grecs puissent aujourd'hui réclamer politiquement ces régions, qui ont subi tant de bouleversements durant le cours des siècles et ont été habitées, tour à tour, par tant d'autres peuples dont les empreintes y sont peut-être restées plus profondes. Les anciens Grecs se croyaient si peu des droits exclusifs dans ces contrées qu'ils considéraient comme barbares les populations de la Thrace, de l'Épire et de la Macédoine; et, en fait, ils n'y ont jamais eu que quelques colonies.

L'Empire byzantin fut--on le sait--une agglomération de peuples les plus divers.

Dans son livre intitulé la Grèce byzantine et moderne[22], M. D. Bikélas s'efforce de justifier cet Empire de certaines accusations injustes ou exagérées et de démontrer que l'hellénisme n'est pas responsable de toutes les fautes de Byzance; il est d'ailleurs obligé d'avouer que «c'est l'Orient qui constitue pour ainsi dire l'Empire, et que si parmi les empereurs il y en a quelques-uns qui épousent des Athéniennes, eux-mêmes sont tous des Thraces, des Arméniens, des Isauriens, des Cappadociens; mais jamais ils ne sont d'Athènes, ou de Sparte, ou d'une autre origine vraiment hellénique».

[Note 22: Paris, Firmin-Didot, 1893.]

À part le littoral, l'élément grec existant dans la péninsule balkanique se trouve disséminé au milieu d'autres races. Il n'en a jamais été autrement. Même dans l'antiquité, ce peuple, si colonisateur sur bien des points du littoral méditerranéen, s'est toujours tenu à l'écart des races barbares et guerrières du nord. Cet éloignement, basé sur la crainte plus peut-être que sur l'aversion, s'est trouvé justifié, puisque ce fut Philippe de Macédoine, père d'Alexandre, qui ensevelit, après des guerres mémorables, la gloire et l'indépendance helléniques.

Ainsi donc les Grecs, tout en conservant des droits sur les maigres portions de territoires qu'ils occupent encore, ne sont guère autorisés historiquement à revendiquer la pleine possession de la Thrace, de la Macédoine et de l'Épire. Le consentement de l'immense majorité des habitants leur est refusé, et si même la tradition hellénique s'est maintenue dans une partie de la Péninsule, c'est grâce à la seule influence de l'Église grecque orientale et aux grands privilèges qui placèrent longtemps sous la tutelle religieuse du patriarcat tous les chrétiens d'Orient.

Les hauts dignitaires d'un culte qui, en Turquie, représente une véritable force politique, parvinrent tout d'abord à englober dans la sphère de l'hellénisme toutes les nationalités chrétiennes subjuguées, chez lesquelles le sentiment de leur foi remplaça pendant longtemps le sentiment national endormi. La religion semblait ne faire qu'un avec l'hellénisme, confusion résultant de ce que Mahomet II reconnut, après la conquête de Byzance, avec un remarquable sens politique, au patriarcat, des droits assez étendus pour que tout le fantôme de la vie politique des roumis gravitât autour de lui. Ce fut presque un État dans l'État et, dans tous les cas, un intermédiaire commode entre l'élément dominant et l'élément dominé.

L'hellénisme eut donc ce double point d'appui, l'Église et l'école. Il présida à l'organisation des communautés et parut longtemps aux populations chrétiennes comme un prolongement du pouvoir impérial d'avant 1453. Quand rien n'avertissait encore du contraire, comment les écrivains, les touristes et même les ethnographes n'auraient-ils pas été portés à croire que les populations de ces contrées, où dominaît cette forme de l'hellénisme, étaient uniformément de race grecque?

À propos de chacune de ces populations, Bulgares, Roumains, Serbes, Albanais, nous avons expliqué comment et quand s'opéra le réveil national, finalement dirigé autant contre la grécisation que contre la domination de la Turquie.

Fait singulier, ce mouvement séparatiste naquit au moment même où la reconnaissance de l'indépendance de la Grèce semblait devoir offrir à l'hellénisme une base solide. Mais les Grecs ne se tinrent pas pour battus; ils conservèrent l'espoir d'helléniser, puis d'occuper la Macédoine et l'Épire. Avant la création d'un État bulgare, n'affirmaient-ils pas leurs droits sur le territoire actuel de la principauté!

C'est seulement aujourd'hui, quand les Serbes et les Roumains prennent position dans la lutte d'influence, que leur foi en la réalisation de leur idéal commence à être ébranlée.

Un autre signe de désaffection était pourtant de nature à leur donner à réfléchir. Nous avons montré quel concours moral et même matériel reçurent les Grecs de 1821 de la part de tous les chrétiens de Turquie; à ce moment, leur cause fut celle de tous les roumis; même en 1854, même en 1877, ils furent puissamment assistés par les populations de Macédoine appartenant à d'autres races.

Or, pendant la dernière guerre gréco-turque, cet appui leur fut totalement refusé. Et non seulement la Turquie ne trouva contre elle, dans les rangs de l'armée du roi Georges, aucun des éléments qui jadis prêtaient leurs forces aux insurrections des Grecs, mais, en Épire, on vit même des Roumains et des Albanais chrétiens prendre les armes contre les troupes helléniques.

Avec une incroyable obstination, Athènes cherche encore à regagner le terrain perdu. Elle redouble d'efforts par la création de consulats et d'écoles, par l'envoi d'agents de propagande, et se saigne à blanc pour détourner de son maigre budget le million et demi de drachmes--outre les sommes fournies par la libéralité des particuliers--qu'elle jette en Macédoine. Surtout, elle masque ses insuccès par des statistiques faussées, qui trompent malaisément les chancelleries, si elles sont encore souvent accueillies sans contrôle par la presse européenne, et qui fournissent des éléments erronés à des brochures politiques.

Le moment viendra où le public se fera une opinion plus conforme à la réalité des faits. Déjà les Bulgares ont concentré sur eux toute l'attention aux dépens des Grecs. Ce n'est encore qu'une étape, et, quand elle sera franchie, la part qui revient à chaque peuple de la péninsule balkanique apparaîtra clairement aux yeux de tous.

Cette propagande hellénique avait de beaucoup précédé l'indépendance de la Grèce, qui en fut l'unique résultat et qui tourna même contre la «grande idée», en ce sens que d'autres «idées» firent leur chemin dans le monde et se mirent en travers de l'accomplissement de celle-ci.

Dès 1740, la première école secondaire grecque avait été ouverte à Cojani; elles se multiplièrent à mesure que grandirent les appétits d'extension territoriale des Hellènes.

Le grand malentendu fut celui-ci: les nationalités chrétiennes fatiguées du joug musulman, qui avaient pris une part active au mouvement de 1821, avaient eu l'illusion que la Grèce, constituée en État, les aiderait à son tour à secouer la domination ottomane; mais celle-ci afficha de tout temps les vues les plus égoïstes. Au lendemain même de sa libération, elle refusa le droit de cité à ceux qui venaient de verser leur sang pour elle et les «autochtones» mirent en quarantaine les «hétérochtones».

Il se confirme de plus en plus que la Grèce est indifférente au fait que les roumis restent ou non roumis; il semblerait au contraire qu'elle voit de mauvais oeil tout mouvement d'émancipation qui ne se dessine pas à son profit: c'est ainsi qu'elle tient en ce moment ostensiblement le parti des Turcs contre les Bulgares, ses imitateurs.

D'ailleurs, en admettant le point de vue égoïste auquel ils se placent, les Grecs sont excusables d'en vouloir aux Bulgares. La Grèce, en effet, espérait que les soulèvements des chrétiens de Turquie, surtout celui de 1854, tourneraient à son profit, et ce sont les Bulgares qui, en obtenant une Église indépendante du patriarcat oecuménique, ont donné le signal de l'affranchissement de toutes les nationalités de l'influence hellénique.

Mais il faut toujours admirer un prodige d'énergie, même mal employée. Les Grecs, qui jusqu'alors travaillaient avec assez de sang-froid, déployèrent pour la lutte suprême une activité fébrile. Eux qui, en 1877, ne possédaient encore sur le territoire turc que 111 écoles de garçons et de filles peuplées de 5,361 élèves, comptaient déjà, dix ans plus tard, c'est-à-dire en 1887, 339 écoles avec 18,541 élèves, et, aujourd'hui, ils en ont porté le nombre à 973, ayant une population scolaire de 57,681 sujets.

Le gouvernement d'Athènes, le patriarcat et les communautés ecclésiastiques assument les frais considérables de cette propagande, qui s'exerce non dans les communes peuplées d'éléments grecs, généralement négligées celles-là, mais dans les communes roumaines, bulgares et, toutes les fois que c'est possible, albanaises.

Ces populations ne dédaignent pas les bienfaits de l'instruction, même en langue grecque; elle est appréciable dans un pays essentiellement polyglotte, et la concurrence des propagandes y a réduit à 5 pour 100 le nombre des illettrés mâles parmi les individus âgés de moins de trente ans.

Au point de vue politique, cependant, le résultat est nul: le grec est toujours une langue de superfétation, un simple véhicule d'idées, laissant subsister dans la famille l'emploi exclusif de la langue nationale. Un exemple typique: l'Avéroff des Olympiques, le grand bienfaiteur de la Grèce, est natif de Metzovo, et ses collatéraux, issus d'un frère, continuent d'habiter ce centre roumain hellénisant; eh bien, ils parlent le roumain, et chez eux les femmes ignorent même le grec.

Combien était vaste l'idéal de la Grèce jusqu'en 1870! La Carte ethnographique de la Turquie d'Europe et de la Grèce, publiée à Londres en 1876[23], par Ed. Stanford, comprenait comme pays helléniques, outre l'Épire et une partie de l'Albanie, toute la Macédoine depuis Struga (près d'Ochrida) et Kacianik au nord, ainsi que le sud de la Bulgarie jusqu'à Kustendil, la Roumélie Orientale, toute la Thrace et même les côtes de la Bulgarie.

[Note 23: Traduction française, Dentu, 1877. Cette carte accompagnait un mémoire sur la répartition des races de la péninsule balkanique, concluant à la «parfaite nationalité hellénique de la Thrace et de la Macédoine».]

Le traité de San-Stefano aurait ruiné toutes ces espérances; le traité de Berlin leur porta quand même un coup sensible en englobant dans la Roumélie Orientale des territoires ambitionnés par les Grecs.

Pour combattre les prétentions ethnologiques émises par Schafarik et autres publicistes slaves, on fit dresser, en Grèce, des cartes tendant à démontrer la prédominance de l'élément hellénique dans tout le sud de l'empire ottoman européen. Telle est la carte éditée chez E. Kiepert, à Berlin, aux frais de M. Stéphane Zamfiropoulo.

Mais pas plus que les panslavistes, les panhellénistes ne sauraient changer la nationalité véritable des pays en passant des couleurs sur des cartes.

L'idéal des Grecs, privés de tout appui extérieur, n'a plus de chances de se réaliser un jour, maintenant que l'hellénisme a perdu tout le terrain gagné par chacun des éléments chrétiens qui recherchent leur développement ethnique national.

Les statistiques les plus dignes de foi prouvent que l'élément grec est peu nombreux en Macédoine; on ne le trouve guère que dans le district de Castoria et dans la région de Serfidjé (Servia). À Bitolia (Monastir), le centre le plus important du pays, en dépit des apparences, il n'existe pas. Ce sont les Roumains grécisants, en grand nombre, qui peuvent donner le change, mais la minorité des nationalistes tend de plus en plus à absorber ces «grécomanes»; ce sera l'affaire d'une génération, et peut-être l'institution d'un chef religieux roumain accélérera-t-elle ce mouvement.

Si nous passons à l'Épire, le même phénomène se constate. Pas de Grecs. À part Janina et quelques pauvres villages des environs, on ne rencontre, en dehors des Albanais, qu'un élément roumain, supérieur comme culture intellectuelle et situation économique. Les deux versants du Pinde sont la citadelle même du roumanisme, avec leur population pastorale formant une masse compacte absolument rebelle à l'hellénisation.

Même dans la Thessalie grecque, si l'on part de Metzovo en Épire, on ne trouvera que l'élément roumain sur toute la chaîne des monts où prend sa source l'Aspropotamos. Cet élément domine encore dans le massif de l'Olympe, où lui appartiennent les communes les plus riches et les plus peuplées, tandis que les Grecs y sont pauvrement représentés.

Si donc la Grèce reste vénérable par son passé, l'avenir de l'hellénisme est plus que compromis, malgré l'emploi de procédés démodés, tels que révoltes fomentées, manifestations tapageuses, plébiscites mensongers tendant à démontrer que telle ou telle population est hellène.

Ce système, aujourd'hui usé, a pourtant réussi pour l'annexion de la Thessalie. On y avait organisé une révolution; des troupes régulières grecques coopéraient avec les rebelles. La Turquie, éprouvée par tant d'hécatombes et surtout ne pouvant plus, sans aucun profit en perspective, entreprendre une nouvelle guerre qui eût consommé la ruine de ses finances, s'adressa à l'Angleterre. La médiation de celle-ci eut pour résultat d'aplanir le conflit au moyen d'une rectification de frontières en Thessalie et en Épire, de sorte que la Thessalie revint à la Grèce par de simples manoeuvres diplomatiques.

Cela ne vaut pas évidemment l'Épire et la Macédoine, contrées fertiles et peuplées dont la possession assurerait d'abondantes richesses au royaume hellénique, dont le sol est si improductif. C'est pourquoi les Grecs se butent dans des convoitises d'autant plus vaines qu'en dehors des bonnes raisons que nous avons données, l'expérience faite en Thessalie est probante. La Grèce est un pays essentiellement chauvin qui ne permet pas le libre développement des autres races; au surplus, avec des finances avariées, avec une population et une armée insuffisantes par rapport à ses rivaux, elle ne saurait actuellement offrir des garanties sérieuses de prospérité et d'avenir à des populations étrangères, en admettant même le cas improbable où elle arriverait à les conquérir.

Est-ce à dire que la Grèce n'ait aucune perspective devant elle, et que, découragée, elle doive vivre de regrets stériles?

Au lieu de poursuivre une dangereuse politique d'expansion, que n'imite-t-elle l'exemple de la Roumanie, qui se fortifie au dedans pour être respectée au dehors? Que ne réforme-t-elle une administration qui fait regretter le régime turc, il faut bien le dire, aux populations roumaines de Thessalie qui ont d'ailleurs officiellement protesté contre leur annexion à la Grèce? Les Macédoniens, les Épirotes et les Albanais n'ont pas la moindre envie de subir à leur tour cette administration, et la Grèce a malheureusement fourni des arguments à ceux qui font de la conservation d'un fantôme de Turquie un article de leur credo politique.

CHAPITRE VIII

LES MONTÉNÉGRINS

Formé d'un massif montagneux inaccessible, le Monténégro, grâce à sa précieuse situation géographique et à l'indomptable courage de ses habitants, a toujours pu sauvegarder son indépendance. Voici en quels termes s'exprimait jadis le sultan Émir khan, en parlant de ce vaillant petit peuple: «Nous, le sultan Émir khan, dont la domination s'étend de l'orient à l'occident, faisons connaître à nos vizirs, pachas et cadis de Bosnie, Herzégovine, Albanie et Macédoine, provinces limitrophes du Monténégro, que les Monténégrins n'ont jamais été les sujets de notre Sublime Porte, afin qu'ils soient bien accueillis à la frontière, et nous espérons qu'ils procéderont de même vis-à-vis de nos sujets.»

Le traité de Berlin assura au Monténégro une extension territoriale, avec les ports d'Antivari et de Dulcigno, débouchés maritimes précieux pour son avenir économique. Ses habitants avaient mérité cet agrandissement par leur conduite héroïque en 1876 et en 1877, quand ils immobilisèrent un corps d'armée turc de 50,000 hommes. Ce n'est qu'après la défaite des Serbes que, renonçant à leur tactique offensive habituelle, ils durent se contenter d'une admirable défensive.

En vertu du traité de San-Stefano, le gouvernement ottoman cédait au Monténégro une zone de terrain appréciable. Un peuple qui avait aussi vaillamment lutté pour la croix depuis des siècles était bien digne d'être pris en considération, après la guerre victorieuse dans laquelle il venait de se couvrir de gloire; mais les puissances ne donnèrent qu'une insuffisante satisfaction à ses voeux, malgré l'appui de la Russie.

L'Autriche-Hongrie, qui avait jeté son dévolu sur la Bosnie et l'Herzégovine, première étape de son Drang nach Osten, se réserva des régions appartenant au massif montagneux du Monténégro; on reprit même le district de Spizza, qui lui avait été accordé par le traité de San-Stefano. Le seul avantage réel dont bénéficia la principauté fut son extension dans la direction de l'Albanie, qui facilitait l'exploitation de ses forêts et de ses richesses minérales, en portant son commerce un peu au delà de la zone dans laquelle le renfermait sa situation alpestre.

Mais jamais les Monténégrins ne pourront oublier que leur avenir est vers les Balkans, où ils voudraient, en attendant mieux, quelques nouvelles rectifications de frontières destinées à consolider leur pays et à lui assurer un peu plus de terres arables. Le prince régnant actuel, si avisé, si favorisé aussi par de hautes alliances, cherche à tirer parti de ses liens avec les cours européennes pour jeter les bases d'une politique d'expansion. On sait que la princesse Hélène de Monténégro est montée sur le trône d'Italie et que le roi de Serbie actuel, Pierre Ier Karageorgevitch, est veuf de la fille aînée du prince Nikita, dont il a eu des enfants, tandis que le prince Mirko est apparenté aux Obrenovitch par sa femme, née Constantinovitch.

Le Monténégro a fait partie, au moyen âge, de l'empire de Douchan, et lorsque, au seizième siècle, les Turcs soumirent les Serbes à leurs armes, il dut à ses défilés imprenables de pouvoir résister aux hordes musulmanes.

Le prince Nikita, aussi habile diplomate que valeureux guerrier, et tout absorbé en apparence par l'introduction à Podgoritza des systèmes agricoles les plus modernes, n'en suit pas moins avec activité la ligne de sa politique extérieure. L'idée d'une union intime avec la Serbie et de la fraternisation de tous les peuples balkaniques de race slave est le pivot de l'activité politique de la principauté qui rêve de jouer un jour, parmi les nations dites jougo-slaves, le rôle du Piémont en Italie ou celui de la Prusse vis-à-vis des États germaniques.

En attendant, et quoi qu'il en soit de l'avenir de ces projets ambitieux, le prince Nikita, par son prestige parmi les races slaves d'Orient dont il est le plus ancien souverain, comme par ses illustres alliances, pourrait efficacement contribuer à déterminer un courant favorable à la solution du problème oriental. Le lien qui l'unit à la Maison de Savoie semble l'indiquer pour servir en quelque sorte de trait d'union entre l'Italie et les peuples slaves d'Orient.

CHAPITRE IX

QUE FAIRE?

De ce rapide coup d'oeil jeté sur la carte de la péninsule balkanique, il ressort bien qu'après la dissolution fatale de l'Empire ottoman, jamais les peuples chrétiens, désunis et rivaux, ne pourraient s'entendre pacifiquement sur leurs droits respectifs, si l'on tentait de partager entre eux les contrées qui forment encore le domaine des Turcs en Europe. On se heurterait à des prétentions contradictoires.

D'ailleurs l'enchevêtrement, la pénétration réciproque des diverses nationalités exclut tout partage vraiment équitable, car l'ethnographie et la géographie ne concordent pas et les droits historiques de cette poussière de peuples n'offrent pas une base plus solide.

Les Bulgares ne reconnaissent les droits des Grecs que jusqu'à la rivière Aliacmon (Vistritza) et nient absolument ceux des Serbes sur tout le reste du territoire[24].

[Note 24: Dans une carte publiée à Sofia, il y a une vingtaine d'années, les limites de la Grande-Bulgarie s'étendent jusqu'à Ochrida et Salonique, et comprennent toute la Macédoine, la Vieille Serbie et même la partie du royaume serbe située à l'est de la rivière Morava.]

Les Serbes, de leur côté, réclament l'ensemble de la Macédoine, en rattachant à leur nationalité toute cette population slave que les Bulgares affirment être de leur sang.

Les Roumains et les Albanais s'élèvent contre des visées aussi audacieuses sur des régions où eux-mêmes se trouvent parfois supérieurs en nombre aux autres nationalités. Les uns et les autres forment un élément irréductible qui préférerait même le régime turc actuel à une hégémonie grecque ou slave, et ils ont pour eux leur établissement bien antérieur dans les parages qu'ils occupent.

Les Monténégrins compliquent également le problème en s'appliquant à provoquer une union slavo-balkanique, également menaçante pour les Grecs, les Roumains et les Albanais.

Les Grecs n'admettent pas qu'il y ait en Macédoine des Slaves, des Roumains et des Albanais, et réclament, comme héritiers de Byzance, presque toutes les possessions européennes de la Turquie.

Comme les Serbes, les Grecs redoutent de voir s'établir à Constantinople, par l'intermédiaire des Bulgares, un grand Etat panslaviste.

Aussi, quelques personnages grecs, relativement modérés dans leurs aspirations panhellénistes, ont-ils admis, dans l'éventualité d'une confédération balkanique, de concéder aux Serbes quelques territoires de la Macédoine du nord, tout en réservant, bien entendu, pour le royaume hellénique, le reste de la Macédoine avec Salonique, l'Épire et la Crète.

Du côté des Serbes, en 1885, M. Mijatovics, alors représentant de son pays à Londres, a exprimé l'opinion, dans une interview prise par un journaliste anglais, que l'entente de la Serbie et de la Grèce pourrait bien former la base d'une future confédération balkanique, mais à la condition de se partager équitablement la Macédoine.

Mais quel compte a-t-on tenu, dans tout cela, des Bulgares, des Albanais et des Roumains?

Une entente à deux sur ce terrain ne peut avoir aucune valeur, et de semblables projets ne sont guère plus pratiques et réalisables que ceux des panbulgares qui voudraient englober toute la Macédoine.

En prenant pour point de départ l'inéluctable affaissement de la Turquie, il faut bien pourtant que, dans les contrées nouvellement affranchies et mises par les compétitions des nationalités hors d'état de s'administrer elles-mêmes, une autorité quelconque vienne remplacer la domination ottomane et maintenir entre les petits États balkaniques un équilibre indispensable pour la paix future de l'Orient.

Cette autorité ne peut venir que du dehors; or la Russie et l'Autriche-Hongrie nous paraissent exclues par leurs ambitions mêmes,--car nous ne voulons tenir aucun compte des ambitions étrangères, puisque nous nous plaçons au point de vue du seul intérêt des populations balkaniques.

Nous avons acquis l'inébranlable conviction--et c'est ici l'idée, absolument personnelle, qui a déterminé la publication du présent travail--qu'aucune puissance mieux que l'Italie ne pourrait présider à l'oeuvre de régénération de ces peuples chrétiens, en se substituant, avec le consentement de l'Europe, à l'Empire ottoman, pour la tutelle et l'administration des contrées nouvellement affranchies.

Cette tutelle durerait jusqu'au jour où les habitants de ces contrées, aujourd'hui arbitrairement divisées en vilayets et que nous répartirions mieux en provinces d'Albanie et de Macédoine, auraient acquis une suffisante maturité politique et économique. Ce jour-là,--il ne tiendrait qu'à leur sagesse de le hâter,--ces populations auraient à décider de leur sort par voie de plébiscite et à déclarer si elles préfèrent vivre par elles-mêmes, sous une forme républicaine ou monarchique, ou être réunies soit les unes aux autres en fédération, comme les cantons suisses, soit à tel ou tel État; car il faudrait leur assurer la plus complète liberté de disposer d'elles-mêmes, après cette période d'attente.

Mais la solution que nous envisageons comporte, à côté de l'autorité supérieure jugée indispensable, une seconde condition qui consisterait en l'établissement d'un lien unissant entre elles non seulement les deux nouvelles provinces, mais tous les peuples chrétiens de l'Orient, ceux-là précisément dont les propagandes se disputent ces nationalités encore sous le joug. Ce lien, qui leur permettrait à tous--plus ou moins jaloux de leur influence et trop faibles dans l'état actuel et futur des concurrences mondiales--d'établir la paix de la Péninsule sur des bases solides, et que certains écrivains ont parfois souhaité vaguement, c'est la Confédération orientale.

C'est à dessein que nous évitons l'expression de Confédération balkanique, puisque la Roumanie et la Grèce devraient en faire partie, et celle d'États-Unis d'Orient, qui peut-être ferait penser à une centralisation future des divers États confédérés.

CHAPITRE X

QUELQUES OPINIONS SUR LA QUESTION D'ORIENT

La question d'Orient a préoccupé jusqu'ici de nombreux esprits. Des écrivains de talent ont publié des livres où ils proposent telle ou telle solution, apte, d'après eux, à régler la situation des peuples d'Orient. Des hommes politiques ont organisé des ligues et des comités destinés à propager leurs idées et à venir en aide aux populations balkaniques.

Avant d'exposer notre propre solution, nous passerons rapidement en revue celles qui ont été proposées jusqu'ici, et dont aucune ne nous paraît pratiquement applicable.

Parmi ceux qui se sont occupés de cette question, quelques-uns préconisent des mesures utiles sans doute, mais trop platoniques; d'autres se placent uniquement au point de vue de l'intérêt d'une grande puissance à laquelle ils veulent inféoder les États des Balkans.

C'est ainsi qu'un écrivain russe, M. Danilewski, tout en admettant le principe d'une confédération,--où il voudrait d'ailleurs faire entrer tous les Slaves,--demande que Constantinople, destinée, dit-il, à devenir la ville commune à tout le monde orthodoxe et slave, soit temporairement occupée par les Russes[25].

[Note 25: N.R. Danilewski, la Russie et l'Europe, Saint-Pétersbourg, 1889.]

L'auteur, dans son projet de confédération, qui peut être considéré à juste titre comme le code du panslavisme, répartit, comme suit, les divers peuples de l'Orient: 1° Empire russe, avec la Galicie et la Ruthénie hongroise; 2° Royaume tchèque-moravo-slovaque, avec annexion du nord-ouest de la Hongrie; 3° Royaume serbo-croate-slovène, comprenant la Serbie, le Monténégro, la Bosnie, l'Herzégovine, la Vieille Serbie, l'Albanie du Nord, la Serbie hongroise, la Croatie, l'Istrie et Trieste; 4° Royaume bulgare (Bulgarie, Roumélie, Macédoine); 5° Royaume roumain (Roumanie et Transylvanie); 6° Royaume hellénique (Grèce, partie de la Macédoine, Crète, Chypre, l'Archipel, etc.); 7° Royaume hongrois; 8° Province de Constantinople.

Avec des idées moins panslavistes que M. Danilewski, le comte Kamarovski, professeur à l'Université de Moscou, trouve que la meilleure solution de la question d'Orient consiste à transformer en une capitale de la Fédération balkanique Constantinople, dont on détruirait les forteresses ainsi que celles du Bosphore et des Dardanelles. L'auteur demande que l'on décide enfin de l'héritage de la Turquie et que l'on choisisse pour cela, non la traditionnelle voie politique avec ses conséquences de bouleversements, d'intrigues diplomatiques et de guerres, mais celle du droit international où se réconcilient les intérêts de toute nature, politiques ou autres, qui sont en jeu dans la question d'Orient. Le comte Kamarovski propose d'attribuer à la Grèce l'Archipel, Candie et Chypre, ainsi que les contrées peuplées par des Grecs, notamment une partie de la Macédoine, dont l'autre partie reviendrait à la Bulgarie. Le Monténégro recevrait l'Herzégovine[26].

[Note 26: Voir: la Question d'Orient, in Revue générale du Droit international public, juillet 1896.]

Ces divers projets préconisés par des écrivains russes masquent mal le secret désir de la Russie de s'emparer de Constantinople et de prendre l'héritage de l'Empire turc. Bien qu'étant fermement partisan du système fédéral, nous exposerons plus loin les raisons pour lesquelles une confédération créée sur de pareilles bases nous paraît impossible. Si nous estimons qu'un large pacte fédéral, à la fois souple et solide, fournirait aux peuples chrétiens d'Orient la sécurité indispensable à leur développement pacifique, nous désirons avant tout qu'il leur permette de vivre par eux-mêmes.

La génération précédente nous a valu quelques projets de solution qu'il nous semble intéressant de citer:

En 1860, nous trouvons l'idée d'une confédération ou union balkanique émise dans quelques brochures. L'une, signée D. Rattos[27] (Constantinopolitain), propose que le sultan soit invité par les puissances à aller établir sa capitale à La Mecque, à Damas, au Caire ou à Alexandrie, ajoutant que bien des princes et bien des peuples, dans l'histoire, pour n'avoir pas su céder à temps à la nécessité, sont sortis de la position malheureuse où ils se trouvaient beaucoup moins bien qu'ils ne l'auraient fait sans leur résistance. Constantinople et les territoires environnants seraient libres, un peu comme Hambourg; le Bosphore et l'Hellespont, neutralisés; enfin les États chrétiens soumis à la domination ou à la suzeraineté de la Turquie seraient constitués en une confédération dont feraient également partie certaines contrées d'Asie Mineure et d'Arménie.

[Note 27: DIONYSE RATTOS, Constantinople, ville libre, Paris, E. Dentu, 1860.]

Il est curieux de noter que, déjà à cette époque, l'auteur reconnaît que l'Autriche seule aurait intérêt à s'opposer à ce plan de confédération, qui lui enlèverait du coup la perspective de s'agrandir vers le sud et de mettre à exécution ses desseins le long de l'Adriatique et du Danube.

La même année, un autre écrivain[28] propose aussi de substituer à la Turquie, bien que celle-ci fût à cette époque beaucoup plus puissante que de nos jours, une confédération de divers États, avec Constantinople ville libre, et souhaite que les grandes puissances, au lieu de poursuivre des conquêtes en Orient, se contentent d'y rechercher la prospérité de leurs intérêts commerciaux.

[Note 28: C. CASATI, le Réveil de la Question d'Orient, Paris, E. Dentu, 1860.]

Revenant aux temps présents, nous mentionnerons que quelques membres des fameux comités bulgares entrevoient, dit-on, une confédération, restreinte d'ailleurs aux seuls peuples de la Macédoine, où ils rêveraient d'organiser une petite «Balkanie» à l'instar de la Confédération suisse. L'agitateur Boris Sarafoff s'est fait prendre une interview dans ce sens, mais les antécédents de ce personnage peuvent le rendre suspect.

Nous rappellerons encore pour mémoire qu'en 1887 les Bulgares ont offert la couronne de leur jeune principauté au roi Charles de Roumanie, ce qui eût constitué, sous un même souverain, une union étroite grâce à laquelle, avec le temps, les deux nations eussent dominé dans la Péninsule; il s'agissait donc plutôt d'une hégémonie.

Comme campagne récemment entreprise dans le sens d'une confédération, campagne qui dépasse le cadre des nations balkaniques, puisqu'elle escomptait déjà le démembrement de la monarchie des Habsbourg,--certains journaux européens ont signalé le pacte slavo-italien, auquel travailleraient MM. Ricciotti Garibaldi et le docteur F. Pavicitch, de Croatie.

Les grandes ligues en seraient: 1° l'organisation indépendante des peuples slaves d'Autriche et des Balkans, pour faire échec aux pangermanistes; 2° l'engagement par l'Italie de ne réclamer que Trente, Trieste et l'Istrie, ainsi que la protection de ses nationaux le long des côtes dalmates; 3° la fédération des nations formées par les Croates, les Slovènes, les Bosniaques, les Herzégoviniens, les Monténégrins, les Serbes, les Bulgares, les Roumains, les Koutzo-Valaques (Roumains du sud), les Albanais et les Grecs.

Nous ne nous arrêterons pas aux ententes esquissées entre certains pays balkaniques sur la base de la race, telle la sérieuse tentative de rapprochement qui s'opère en ce moment entre la Bulgarie, la Serbie et le Monténégro. Cette Triplice ne vise pas un but désintéressé; elle paraît être dirigée contre les progrès et les armements de l'Autriche-Hongrie et encouragée secrètement par la Russie.

Elle prendrait le nom d'«Union slave» ou «Fédération slave», et la Novoié Vrémia dit que «la Macédoine tout entière pourrait en faire partie», ce qui attribuerait à celle-ci un caractère purement slave, au mépris des droits et des aspirations des autres nationalités.

De pareilles ententes séparées, si elles ne sont pas complétées par l'adhésion de tous les peuples intéressés, non seulement ne répondent pas à notre but, mais, en provoquant d'autres contre-ententes même provisoires, elles seraient plutôt propres à devenir une source de conflits qu'à être le prélude d'une Confédération orientale, laquelle doit évidemment tenir compte des intérêts non de deux ou trois nationalités, mais de toutes les nationalités sans exception.

Dans une réunion organisée il y a une dizaine d'années, à Paris, par la «Ligue pour la Confédération balkanique[29]» avec le concours de la «Ligue internationale de la Paix et la Liberté[30]», M. P. Argyriadès, président de la Ligue balkanique, a rappelé que les publicistes les plus renommés, les écrivains les plus désintéressés, ont préconisé l'idée d'une confédération balkanique. M. Argyriadès cite, parmi les plus connus des publicistes européens, Michelet, Louis Blanc, Quinet, Lamartine, Saint-Marc-Girardin, Cattaneo, Garibaldi, Charles Lemonnier, Victor Hugo, Gambetta, le général Türr, Magalhâes Lima, Émile Arnaud, etc., et ajoute que des tentatives d'entente avaient déjà eu lieu entre différents hommes politiques des États orientaux et que des comités s'étaient même formés à Athènes, à Bucarest, en Suisse et en Angleterre.

[Note 29: Voici les articles 2 et 3 des statuts de cette Ligue: «ART. 2.--Le but de la Ligue est de poursuivre la réalisation d'une confédération de tous les peuples de l'Europe orientale et de l'Asie Mineure. ART. 3.--Ces peuples s'énumèrent ainsi: 1° la Grèce avec l'île de Candie; 2° la Serbie avec la Bosnie-Herzégovine; 3° la Bulgarie; 4° la Roumanie; 5° le Monténégro; 6° la Macédoine et l'Albanie qui formeraient un État libre et fédératif; 7° la Thrace avec Constantinople comme ville libre et siège des délégués des États confédérés; 8° l'Arménie et l'Asie Mineure avec les îles de son littoral.»]

[Note 30: Dont M. Émile Arnaud est le président.]

Enfin, plusieurs congrès de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté ont apporté à l'idée d'une Confédération orientale l'appui de leur autorité, notamment à Lausanne en 1869, à Genève en 1876, 1877 et 1886.

Voici comment cette Association s'exprimait à cet égard, le 12 septembre 1886: «La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté manquerait à son premier devoir si, dans la crise que traversent en ce moment les jeunes États de la presqu'île balkanienne, elle ne faisait entendre sa voix. Ces États, même ceux que les convoitises des empereurs ne semblent point menacer immédiatement, courent tous les plus grands dangers. À peine délivrés de l'asservissement, les voilà livrés à des intrigues qui mettent en péril leur libre développement aussi bien que la paix de l'Europe. Leur intérêt particulier se confond avec l'intérêt général de tous les peuples. Leur cause est celle de toutes les nations. La Ligue s'adresse donc à l'opinion publique du monde civilisé, aux hommes d'État de tous les pays qui ont une part dans la direction de la politique européenne, aux peuples balkaniens et à leurs souverains, et les conjure d'obvier à ce menaçant état de choses.

«Le moyen le plus net et le plus efficace de se soustraire aux convoitises malsaines, serait celui d'une organisation fédérative, sanctionnée par une neutralisation garantie par l'Europe. Tel est l'idéal, tel devrait être le but des efforts des peuples balkaniens et de tous les cabinets soucieux de l'équité.»

Il s'est fondé à Londres, en vue de la solution des questions d'Orient, une association qui revêt une haute importance en raison des personnages du clergé et de l'aristocratie ainsi que des nombreuses notabilités politiques, scientifiques et littéraires qui la composent. Le «Comité des Balkans» a pour président sir James Bryce, ministre plénipotentiaire et membre de la Chambre des communes; pour orateur, M. Noël Buxton, et pour secrétaire, M. W.A. Moore. Sur la liste des vice-présidents, nous relevons les noms des évêques de Lichfield, de Hereford, de Worcester, des très hon. Herbert Gladstone et lord Edmond Fitzmaurice, du comte d'Aberdeen, etc. Comme correspondants étrangers figurent MM. de Pressensé, député; Victor Bérard; M. P. Quillard (du comité arménien de Paris); le marquis de San-Giuliano, député, ancien ministre, de Rome; G. P. Villari et Agnoletti, de Florence.

Cette association internationale a pour programme, en ce qui concerne la Macédoine, l'autonomie de cette province sous un gouverneur européen responsable seulement devant les puissances, et elle compte pour atteindre ce but sur l'action combinée de l'Angleterre, de la France et de l'Italie.

Le Balkan Committee a convoqué cette année à Londres une conférence dans l'intérêt des populations chrétiennes de l'Empire ottoman, sous la présidence de sir James Bryce.

Au cours de cette conférence, où plusieurs orateurs français et italiens prirent la parole, M. Victor Bérard, dont les ouvrages sur les questions orientales sont bien connus, a résumé dans son allocution l'opinion générale en disant qu'aussi bien que l'assistance présente, le Comité arménien-macédonien de Paris n'espérait guère voir l'Autriche et la Russie réussir à résoudre le problème macédonien. M. Bérard rappelle le rôle efficace et conciliant joué en Crète par les amiraux Canevaro, Pottier et Noël, et déclare que la seule chance d'arriver à une solution favorable semble consister dans l'entente cordiale des trois grandes puissances libérales, l'Angleterre, l'Italie et la France.

Les idées émises à l'occasion de cette conférence cadrent dans une certaine mesure avec les nôtres, et nous serions heureux si notre proposition trouvait un appui au sein du «Comité des Balkans».

En résumant, dans ce chapitre et dans le suivant, les différentes opinions relatives à la question d'union entre les peuples balkaniques, nous n'avons fait qu'analyser des écrits n'engageant que leurs auteurs.

Nous parlerons, plus loin, de la Confédération orientale telle que nous la proposons, et qui seule, d'après nous, peut apporter une solution équitable et radicale à la question d'Orient.

CHAPITRE XI

LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE

Qu'il s'agisse des individus on des peuples, l'avenir immédiat semble appartenir au principe d'association, aux groupements politiques ou économiques se traduisant par la création des unions douanières et des trusts, par la politique mondiale des nations, par les idées d'impérialisme, de panbritannisme, de pangermanisme, de panslavisme, d'union latine, etc.

Les luttes des sociétés humaines ont singulièrement élargi leur champ. Elles avaient commencé entre individus, puis entre tribus, avant de se poursuivre de municipe à municipe et de province à province; celles-ci se sont groupées en États armés les uns contre les autres, les grands absorbant ou tendant à absorber les petits. Mais qui sait si, un jour, sous l'influence des idées humanitaires, et en présence tant du péril jaune singulièrement menaçant que de la concurrence économique des États-Unis d'Amérique, on ne comprendra pas la nécessité de grouper en un seul faisceau les États-Unis d'Europe?

La période des conquêtes semble, en effet, de plus en plus condamnée par la conscience universelle, de plus en plus impuissante aussi. Les efforts violents d'assimilation ont échoué en Pologne, en Finlande, en Arménie. C'est pourquoi le militarisme est en baisse partout; les peuples se gouvernent davantage par eux-mêmes et le désarmement partiel, voulu par les masses et dont la diminution progressive de la durée du service militaire est un premier symptôme, amènera les nations, pour assurer leur existence, à l'adoption du système confédératif. Cette garantie mutuelle aura pour conséquence la fin des guerres continentales, les armées de terre permanentes disparaissant et ne laissant guère subsister qu'une forte gendarmerie pour assurer l'ordre intérieur, et de puissantes escadres pour tenir en respect les menaçantes formations extra-européennes dont nous avons parlé.

En traitant, dans un ouvrage récent[31], d'une future confédération européenne, l'éminent publiciste J. Novicow s'exprime ainsi: «... Nous commençons à percevoir nettement la solidarité qui nous unit. En effet, espérer établir le bonheur d'une nation sur le malheur de ses voisines, est faire preuve de la plus profonde ignorance. La Russie, par exemple, est autant intéressée à l'indépendance de la Pologne qu'à la sienne propre. La sécurité complète de chaque nation, c'est-à-dire la possibilité pour elle d'atteindre le maximum de bonheur, ne pourra être obtenue que par l'établissement d'institutions fédérales qui assurent la sécurité de toutes. En dehors de la fédération, il n'y a pas de salut.» [Note 31: Bibliothèque pacifiste internationale. J. Novicow, De la possibilité du bonheur, Paris, 1904.]

Si l'Amérique est un danger, elle offre aussi un exemple. Les États-Unis, qui devancent la vieille Europe par tant de côtés, ne sont-ils pas constitués en grande partie sur une base fédérale? Et si l'on s'en rapporte aux congrès panaméricains réunis dans ces dernières années, il est même à noter qu'à Washington on envisage déjà l'union future des deux Amériques.

Quant aux États-Unis d'Europe, cette formation ne s'opérera pas brusquement, mais elle résultera insensiblement du jeu naturel des lois sociales. Les nombreux congrès internationaux, en tête desquels il faut placer le congrès de La Haye, les traités d'arbitrage et d'entente, en sont les premières ébauches.

Dans l'antiquité, l'Empire romain constitua déjà une sorte de fédération d'États, mais dans les conditions les plus diverses, variant de la plus complète sujétion au lien purement nominal. L'organisation d'un ensemble aussi vaste était prématurée, aux premiers siècles de l'ère chrétienne. L'outillage scientifique et industriel ne permettait pas de donner une circulation vitale suffisante à des nations couvrant à peu près 5 millions de kilomètres carrés.

D'ailleurs, pour défendre son domaine peuplé d'environ 100 millions d'âmes, jamais Rome n'eut plus de 300,000 soldats. Mais si elle fut inhabile à donner au monde un bonheur parfait, elle sut du moins assurer de longues périodes de paix universelle, elle exerça une police supérieure des nations.

Combien plus aisément aujourd'hui, grâce à la rapidité des communications et à ses puissantes flottes, l'Angleterre sait administrer toutes les parties de son Empire, le plus vaste, le plus disséminé qui fut jamais!

De nos jours, au centre de l'Europe, un petit État admirablement civilisé, la Confédération helvétique, nous offre en réduction ce que pourrait être un jour en grand la Confédération européenne.

La Suisse met en pratique une maxime de saint Étienne, premier roi de Hongrie, que nous aurions pu placer comme épigraphe en tête de ce livre: Unius linguæ, uniusque moris regnum imbecille et fragile est.

Toutefois, il ne saurait s'agir d'un gouvernement fédéral suprême exerçant une action non seulement sur les États qui s'associent, mais sur les citoyens de chacun d'eux. On arriverait simplement à un système d'États confédérés, conservant le principe de leur souveraineté, le droit de se gouverner par des lois particulières, en s'obligeant uniquement à faire exécuter, dans l'intérieur de leurs limites propres, les résolutions générales délibérées et adoptées en commun. Nous avons tenu à noter cette distinction, que nous réitérerons à propos d'une Confédération orientale.

Le plus grand mérite d'une Confédération paneuropéenne serait, à l'imitation de ce qui est en Suisse, de comprendre les éléments ethniques les plus divers et de supprimer ainsi toutes les causes de conflit, en permettant, par des procédés pacifiques, d'indispensables modifications de frontières; car les projets de confédération ne visant que les intérêts d'une seule race constituent un danger et non une sécurité. Cela est vrai pour le pangermanisme, plus vrai encore pour le panslavisme qui placerait la Russie à la tête d'un groupement d'États englobant tout l'est de l'Europe.

Nous nous sommes contenté d'ébaucher ce rêve d'une Confédération européenne. Pour le moment, nous serions heureux de voir se réaliser le projet plus modeste d'une Confédération orientale.

La plupart des écrivains qui ont émis l'idée d'une Confédération orientale, l'ont fait avec l'arrière-pensée, sinon avec l'opinion nettement exprimée, qu'une telle union offre dans le présent les plus grandes difficultés de réalisation[32].

[Note 32: Dans un article paru en janvier 1892 dans la Revue d'histoire diplomatique, sous le titre la Confédération balkanique, M. Ed. Engelhardt, après avoir résumé l'historique des rivalités entre les peuples d'Orient et montré que les transformations accomplies après la guerre de 1877-78 n'ont fait qu'aggraver ces divisions, se borne à reconnaître que «l'esprit d'accommodement et de conciliation dans le domaine des intérêts politiques suppose un degré de civilisation et de stabilité auquel tous les facteurs de l'Union balkanique ne sont pas encore parvenus».]

Au premier abord, il semblerait qu'un pacte fédéral entre les peuples de l'Orient européen soit irréalisable, les rivalités de race sur lesquelles nous venons d'insister paraissant creuser entre eux un abîme que rien ne comblerait. Et pourtant, combien de gens sensés, parmi les intéressés eux-mêmes, lasses de tous les maux qu'entraînent ces querelles de races, ces luttes armées, ces révolutions et ces contre-révolutions, essayent de déterminer un courant nouveau! Est-ce donc impossible?

Mais, en Macédoine même, les races avaient vécu en bonne harmonie jusqu'au milieu du siècle dernier, et la cause de leurs mésintelligences à été moins le réveil de la conscience nationale que l'intransigeance du patriarcat grec. Sans son attitude partiale, le développement de chaque race dans sa propre langue se fût opéré parallèlement et eût été considéré par les autres comme un phénomène tout naturel. Puis, ces querelles ont été attisées par ceux qui ont intérêt à diviser pour régner; il serait difficile de déterminer qui, de la Russie ou de l'Autriche, y a eu la plus grande part.

D'ailleurs, il faut bien envisager la question à un autre point de vue un peu terre à terre. Il y a actuellement, en Turquie, un prolétariat intellectuel chrétien qui ne peut se caser nulle part. Les jeunes gens sortis des écoles aspirent aux carrières administratives, qui sont réservées presque exlusivement à l'élément musulman. Les causes avouées des derniers soulèvements ont existé de tout temps; mais ces insurrections sont surtout l'oeuvre de ceux qui, avec des capacités et une instruction supérieure, rêvent de se faire une place au soleil. Ils trouveraient immédiatement à utiliser leur autorité et leurs talents, dans un État libéré du joug ottoman; et par le fait qu'ils seraient pourvus, ils deviendraient les plus sûrs gardiens du nouvel ordre de choses.

Les peuples, comme les individus, finissent par se lasser des interminables querelles. Les plus beaux courages s'usent dans ces luttes énervantes où l'on risque à chaque moment d'en venir aux mains, souvent pour un mince intérêt. Alors, se reprenant, on se demande si le troisième larron n'est pas là, prêt à profiter de la dispute.

Des peuples chrétiens qui ont tant d'intérêts communs, que leur enchevêtrement même oblige à des rapports journaliers, ne peuvent s'absorber indéfiniment dans la pensée de se nuire et de s'anéantir. À l'heure actuelle, les éléments turbulents, chauvins, ont encore le dessus; cela est dû aux circonstances, mais non à une inexorable fatalité, et, la cause cessant, une réaction ne saurait tarder à se produire.

Mais la cause pourrait-elle cesser brusquement? Autrement dit, la fin du régime turc, laissant aux prises les compétiteurs bulgares, serbes, albanais, roumains et grecs, et les pires compétiteurs russes et autrichiens, n'augmenterait-elle pas l'anarchie? Si, sans doute, à défaut de l'instrument modérateur que nous préconisons.

C'est précisément la perspective de cette période troublée, dont on ne saurait prévoir la durée, qui a créé le dogme de «la Turquie, moindre mal». Aussi la plupart des écrivains qui ont envisagé une solution du problème oriental commencent par proclamer la nécessité du maintien de l'Empire ottoman comme condition de toute paix balkanique. Ils souhaitent ensuite platoniquement l'impossible égalité des droits de toutes les races et les non moins chimériques réformes sérieuses permettant à tous les éléments ethniques de se développer.

Et ce ne sont certes pas les premiers venus qui font entendre cette note sceptique ou découragée.

Déjà, en 1860, Saint-Marc-Girardin voulait que l'on plaçât la Turquie sous une sorte de tutelle; que l'on y envoyât des corps d'occupation et de nombreux fonctionnaires européens, sans envisager la possibilité de se passer de la Turquie[33].

[Note 33: Mise en tutelle de la Turquie par l'Europe, in Revue des Deux Mondes du 1er novembre 1860. Cette idée a été reprise par le comte Benedetti: la Question d'Orient, in Revue des Deux Mondes du 1er janvier 1897.]

En 1894, l'éminent homme d'État grec Tricoupis avait entrepris un voyage dans les pays des Balkans et l'on crut qu'il songeait à préparer la formation d'une ligue balkanique. Mais il déclara par la suite qu'il se bornait à souhaiter des réformes intérieures dans l'Empire ottoman et, pour les peuples chrétiens, une ère de réconciliation et d'entente sur les questions d'organisation ecclésiastique et scolaire.

Dans un article que publiait, en 1903, la Monthly Review de Londres, M. Take Ionesco, ancien ministre roumain, traitant la question des Balkans, déclare qu'une Confédération balkanique serait pour le moment impossible à réaliser à cause de la trop forte opposition des intérêts en présence. Il s'empresse d'ailleurs d'ajouter que «la fédération ou quelque chose de ce genre serait l'idéal».

M. Take Ionesco a fort bien plaidé cette cause dont la réalisation pourtant lui semble lointaine: «Certes, elle seule (la confédération) pourrait donner à ces États, chacun trop faible isolé, assez de force pour pouvoir exister par eux-mêmes et ne plus être les satellites acceptés avec plus ou moins de bonne grâce par telle ou telle grande puissance. Malgré les différences de race, de caractère, de langue et de moeurs, il y a dans la communauté du passé et dans l'intérêt commun un puissant ciment pour une fédération future. Probablement, un jour elle se fera.»

Dans une préface magistrale au livre de M. René Henry, intitulé: Questions d'Autriche-Hongrie et question d'Orient, M. Anatole Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi au sujet de la situation balkanique: «La meilleure solution, la seule rationnelle et définitive, serait celle que réclament les peuples de la Péninsule: le Balkan aux peuples balkaniques. Mais cette solution, la seule conforme au droit moderne, la seule qui puisse pacifier l'Orient, bien des choses, hélas! peuvent la retarder longtemps encore. Elle n'a pas seulement contre elle les résistances de la Turquie, les défiances, les jalousies, les combinaisons égoïstes des puissances ou la crainte de porter un coup irréparable à ce qui reste de l'Empire ottoman; elle a contre elle les rivalités et les haines nationales des peuples mêmes qui l'appellent de leurs voeux. D'accord sur la formule d'émancipation, les États et les peuples de la Péninsule ne le sont pas sur la façon de l'appliquer... Une seule chose pourrait leur apporter la force et leur garantir une pleine indépendance, la fédération balkanique...»

Il est un fait international qui mérite de retenir l'attention: le principe de l'autonomie basée sur les conditions ethniques des peuples balkaniques a été énoncé--pour la première fois, croyons-nous, au sein d'un parlement européen--quand, dans son discours du mois de mai dernier sur la politique extérieure de l'Italie, M. Tittoni, ministre des affaires étrangères du roi Victor-Emmanuel, déclara, ce qui est très favorable à notre thèse, que ce principe devrait prévaloir, au cas où le statu quo ne pourrait plus être conservé dans la Péninsule.

Est-il besoin de répéter que ce statu quo n'ayant aucune chance de produire dans l'avenir des conséquences utiles à la paix et à la prospérité des intéressés, le meilleur moyen de parer aux difficultés, ou du moins de les atténuer, serait de poser franchement et immédiatement les premières bases d'une confédération générale des peuples chrétiens d'Orient?

Que ceux qui, destinés à y entrer, jouissent de leur pleine indépendance, s'y préparent donc! Les autres auraient la perspective de trouver bientôt, avec les bienfaits de la liberté, la sécurité du lendemain. Que les deux grandes puissances qui poursuivent un rêve égoïste renoncent à cet effort stérile!

Ce serait là suivre le précieux exemple donné par l'Angleterre et la France, qui ont conclu une convention d'arbitrage sur la base de leurs intérêts réciproques. Si cette sincère volonté de s'entendre ne s'affirme pas, ce ne sont pas les «notes identiques» relatives aux réformes, présentées par les ambassadeurs d'Autriche-Hongrie et de Russie, qui sauraient éventuellement empêcher ni les mésintelligences, ni les conflits sanglants.

Tout à l'heure, nous avons demandé à la Suisse moins un programme qu'une simple indication. La République helvétique est, en effet, une fédération trop étroite, trop centralisée, pour que nous la proposions comme un modèle sans retouches. Si nous l'avons mentionnée en première ligne, c'était pour démontrer qu'un accord peut exister, malgré la diversité la plus absolue des races, des cultes et des langues. Ce cas se présenterait pour la Macédoine au même degré que pour la Suisse, sans qu'il soit plus impossible, sinon plus difficile, en Macédoine qu'en Suisse, de faire vivre en bonne intelligence, sous un même drapeau fédéral, des groupements d'individus de race et de religion différentes.

Mais il n'y aurait pas que la Suisse à citer. L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ne sont-elles pas, à tout prendre, des confédérations, --très centralisées, il est vrai,--dont la seconde réalise une véritable mosaïque de races, de langues et de religions?

L'union de plusieurs États en vertu d'un pacte constitue un fait très ancien et très fréquent dans l'histoire,--ainsi encore la Suède et la Norvège.

Il est évident que ce que nous préconisons pour l'Orient européen n'est pas ce gouvernement strictement fédéral que nous définissions plus haut pour dire qu'il ne conviendrait pas aux États-Unis d'Europe de l'avenir, mais une simple association,--répétons-nous: un système d'États confédérés, gardant intact le principe de leur souveraineté, ainsi que le droit de se gouverner par des lois particulières, et s'obligeant seulement à faire exécuter dans l'intérieur de leurs limites propres les résolutions générales délibérées et adoptées en commun.

S'il en était autrement, nous ne saurions proposer une telle organisation à des États souverains comme la Grèce, la Bulgarie, la Serbie, le Monténégro, et, on le verra tout à l'heure, la Roumanie. Aucun ne renoncerait, par exemple, à entretenir des relations diplomatiques avec les autres nations; aucun ne consentirait à une diminutio capitis.

Mais en a-t-il jamais été question?

Pour bien faire comprendre la signification d'une confédération telle que nous l'entendons, nous ne saurions trouver dans le passé, à défaut du présent, un meilleur exemple que celui de la Confédération germanique, créée en 1815, et qui, avant 1866, comprenait comme adhérents, en dehors des princes et des villes libres de l'Allemagne, l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, le roi de Danemark pour le Holstein et le Luxembourg, et le roi des Pays-Bas pour le grand-duché de Luxembourg. L'empereur d'Autriche en était le protecteur.

Les intérêts de la Confédération étaient réglés par une Diète siégeant à Francfort, à laquelle assistaient les plénipotentiaires des États. Il y avait des assemblées ordinaires et des assemblées générales; dans ces dernières, où la majorité valable devait comprendre les deux tiers des votes, se discutaient les questions relatives aux lois organiques servant de base à la constitution; on s'y occupait en outre des affaires religieuses et de l'admission de nouveaux États.

Les différents adhérents s'obligeaient à défendre l'Allemagne et se garantissaient mutuellement toutes leurs possessions. Ils conservaient leur indépendance respective et leur représentation diplomatique, avec toute latitude de conclure des traités et même des alliances, à la seule condition de ne pas contracter d'engagements internationaux susceptibles de porter atteinte à la sécurité de la Confédération.

Ce n'est encore qu'une indication, et nous nous garderions bien d'apporter ici un plan préconçu; mais, pour serrer de plus près la question, nous dirons qu'une Confédération orientale durable devra reposer sur les bases les plus larges possibles et, en réalité, constituer plutôt une alliance étroite.

À vrai dire, depuis un siècle, le système fédéral perd de son importance dans certains groupements d'États qui ont une tendance à resserrer des liens d'abord lâches, pour aboutir à la centralisation, à l'unification plus ou moins parfaite. Ainsi la Fédération américaine est devenue l'Union de 1787; celle de Suisse, l'État composé de 1848; celle d'Allemagne, l'Union germanique de 1866, puis l'Empire de 1871. Les coutumes et intérêts particuliers des peuples sont progressivement subordonnés au prestige du pouvoir central qui, en vue des luttes internationales politiques et économiques, tend à centraliser toutes les forces pour donner à son action plus de rapidité et de poids. La Confédération proprement dite est remplacée par l'État confédéré où la politique étrangère appartient à l'État général, tandis que l'administration intérieure est laissée à l'État particulier.

C'est pourquoi l'autorité de l'Empire allemand s'augmente avec chaque loi nouvelle qu'il édicte sur des matières considérées auparavant comme rentrant dans la compétence des États particuliers.

En Allemagne cependant, comme d'ailleurs dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et surtout du Brésil, nous avons affaire à des groupements de même race, surtout de même langue,--ce qui ne serait certes pas le cas pour les peuples entrant dans notre Confédération orientale.

Pour nous résumer, nous avons personnellement la conviction que, dans un avenir assez rapproché, non seulement les États balkaniques tout d'abord, mais encore plus tard ceux qui composent l'Empire des Habsbourg--où sont rassemblées et enchevêtrées les races les plus disparates, qui toutes ont la ferme intention de se sauvegarder et de développer leur nationalité propre--devront forcément adhérer au principe de la confédération d'États dans l'ancienne et large acception du mot. Il s'agira d'éviter le courant centralisateur et de le tempérer par le respect du principe des nationalités. Il conviendra également de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'on ne puisse faire à ces confédérations le reproche d'apporter de la lenteur et du manque d'unité dans leur fonctionnement organique.

CHAPITRE XII

LE RÔLE DE L'ITALIE

Ayant examiné la question de la Confédération orientale en elle-même, nous allons exposer les raisons qui nous paraissent militer en faveur de l'idée que nous considérons comme essentielle, consistant à confier à l'Italie, en même temps que le soin de veiller à l'organisation des contrées affranchies du joug ottoman, la présidence et la protection de toute la Confédération orientale.

Les trois nations balkaniques indépendantes, Bulgarie, Serbie et Monténégro, ainsi que la Grèce et la Roumanie, ne voudraient jamais se soumettre à la présidence de l'une d'elles, pas plus sans doute que cette présidence ne serait reconnue sans conteste pat certains des éléments des nouvelles provinces que nous découpons dans le domaine européen de la Turquie. À qui confier, dès lors, l'autorité nécessaire pour grouper les États indépendants, pour diriger les premiers pas des provinces affranchies et pour parler en leur nom collectif dans les complications européennes possibles?

Et, le jour où les Turcs abandonneront l'Europe,--fait qui se produira fatalement tôt on tard,--qui asseoir à Constantinople, où il conviendrait le mieux d'établir alors la capitale de la Confédération, c'est-à-dire le siège de la Diète fédérale, comme autrefois Francfort pour la Confédération germanique?

Parmi les grandes puissances, l'Angleterre et la France sont bien éloignées, outre que la forme républicaine de la seconde pourrait constituer un empêchement aux yeux des vieilles monarchies. L'une et l'autre ont d'ailleurs, pour satisfaire leur ambition, d'immenses domaines coloniaux à exploiter, et elles devraient, semble-t-il, se contenter de sauvegarder en Orient leurs grands intérêts commerciaux et financiers.

Nations essentiellement libres et prospères, elles pourraient concourir à la noble mission d'assurer aux peuples orientaux une existence heureuse et indépendante, en accordant aux États de la jeune Confédération, surtout aux provinces nouvellement créées, l'appui financier nécessaire pour leur consolidation économique.

Elles pourraient aussi s'intéresser à la liquidation turque, en Macédoine et en Albanie; car si les intérêts des détenteurs de la dette ottomane et des entrepreneurs de travaux publics en cours ou non soldés doivent avant tout être sauvegardés, il serait équitable d'offrir au sultan et aux dignitaires ottomans des indemnités pour leurs palais et leurs propriétés, sans regarder à l'origine première de ces fortunes, qui est évidemment la spoliation. Il y a, d'ailleurs, des règles établies pour la transmission des droits régaliens.

La Russie serait trop redoutable, si elle arrivait à réaliser le rêve de tous les panslavistes, c'est-à-dire une grande Confédération slave placée sous son protectorat, et à plus forte raison une Confédération lui subordonnant des éléments de races différentes.

Le propre du vrai panslaviste consiste à réduire la question d'Orient à une question purement slave, et à voir dans le tsar de toutes les Russies le successeur du grand Constantin, le néo-empereur chrétien d'Orient appelé à abattre les minarets de Sainte-Sophie.

Or il n'est pas douteux--le mot d'Alexandre III sur le prince de Monténégro, son «seul ami», est là pour le prouver--que ce point de vue ne conviendrait nullement même aux deux principaux peuples slaves de la Péninsule, qui veulent bien, jusqu'à nouvel ordre, bénéficier de l'appui des Russes, mais qui ne consentiraient jamais à les avoir pour maîtres.

On a vu comment le tsarisme s'est comporté en Bulgarie, lors des débuts de la principauté. Au surplus, l'exemple de la Pologne, de la Finlande, des provinces baltiques et de la Bessarabie n'est vraiment pas encourageant, et il ne serait pas rationnel, quand il n'existe plus en Europe que deux monarchies absolues, la Turquie et la Russie, de briser l'une pour confier à l'autre la tâche d'assurer le développement, selon les principes constitutionnels qu'elle réprouve, des éléments libérés.

D'ailleurs, le grand Empire du nord s'est taillé assez de besogne en Extrême-Orient. S'il est victorieux du Japon, il mettra longtemps à réparer ses forces épuisées par la lutte; s'il est vaincu, il lui manquera le prestige et l'autorité morale nécessaires pour reprendre avec des chances de succès ses desseins ambitieux dans l'Orient européen.

L'Autriche-Hongrie serait, à première vue, moins menaçante pour toutes les races balkaniques en général, car, à l'encontre de l'Empire moscovite, elle ne s'appliquerait pas à absorber et à nationaliser de nouveaux peuples. Elle a aussi pour elle son administration très habile, peut-être sans égale en Europe.

Mais en admettant que la monarchie des Habsbourg, qui passera bientôt par une crise redoutable, ne vienne pas à se morceler par elle-même, elle constitue un assemblage de races trop disparates, elle manque trop de cohésion pour servir en quelque sorte de soudure à un nouveau groupement de peuples divers. Et puis sa propagande catholique dans les Balkans, sa situation particulière vis-à-vis de la papauté qui ne permet pas à l'Empereur de rendre, à Rome, les visites du roi d'Italie, sont propres à exciter les méfiances des chrétiens d'Orient, en immense majorité orthodoxes et très attachés à leur rite.

À l'égal de la Russie, l'Allemagne, déjà riveraine des mers du nord et que les pangermanistes rêvent de voir maîtresse absolue de l'Europe centrale, obtiendrait, par son établissement sur le Bosphore et les Dardanelles comme présidente de la nouvelle Confédération, une prépondérance qui paraîtrait intolérable aux autres grandes puissances européennes. Cette situation faciliterait à l'excès son extension en Asie Mineure, où elle s'est déjà assuré, par le chemin de fer de Bagdad et de Bassora, d'énormes avantages économiques.

Rien, au surplus, n'empêcherait l'Allemagne, dont l'activité s'est ouvert comme champ de pénétration la Syrie et l'Assyrie, c'est-à-dire d'immenses contrées vierges en partie d'une étonnante fertilité, de profiter encore des larges franchises commerciales que lui concéderait la nouvelle Confédération. Elle pourrait développer ses transactions dans l'Orient européen, et même y prétendre au premier rang économique, grâce à l'activité et à l'intelligence pratique de ses agents. Mais il serait impossible de la mettre à la tête des peuples confédérés, d'ailleurs trop éloignés de ses frontières. La Russie notamment se sentirait comme reléguée au rang de puissance asiatique, séparée du reste de l'Europe par un rideau germanique continu qui irait du nord au sud de l'Europe, et rien ne saurait lui faire accepter une pareille perspective.

D'élimination en élimination, il ne nous reste que l'Italie, qui occupe une situation exceptionnelle parmi les grandes puissances, se trouvant à la fois appartenir à la Triple Alliance et entretenir les relations les plus amicales avec l'Angleterre, et même, depuis quelque temps, avec la France, tout en ayant avec la Russie des rapports moins étroits sans doute, mais absolument corrects.

L'Italie semble à tous les égards comme la benjamine, la favorite de l'Europe. Puissance catholique, elle n'est aucunement imbue d'esprit de prosélytisme papiste ni de sectarisme antireligieux. La croix de Savoie qui figure au centre de son écusson est un emblème symbolique; propre à tous les rites chrétiens, elle remplacerait avantageusement, pour les peuples nouvellement libérés, le croissant qui orne l'étendard du prophète.

Ce royaume, simplement et essentiellement méditerranéen, pourrait actuellement étendre son action sur les peuples de la Confédération et même occuper éventuellement un jour Constantinople, sans exciter les trop justes appréhensions que provoquerait en pareil cas un des Empires précités. Il serait mieux en mesure de constituer, sans danger pour la nationalité des peuples balkaniques, le lien et l'autorité que nous considérons comme indispensables à la jeune Confédération future.

C'est surtout comme puissance maritime que l'Italie pourrait vraiment jouer son rôle de protectrice vis-à-vis de la Confédération orientale.

On sait combien les grands États et même les nations secondaires font d'efforts et de sacrifices pour augmenter leurs flottes de guerre, et l'on peut dire que de nos jours la puissance et la prospérité des peuples dépend plus encore de leurs forces navales que de leurs armées de terre.

Les États qui constitueraient la Confédération ont presque tous une grande étendue de côtes. Or, aucun d'eux n'a de flotte capable de les protéger. Seule la Grèce possède quelques petits navires de guerre. Cette force navale serait absolument insuffisante pour défendre les côtes de la Confédération et protéger son commerce maritime.

L'Empire ottoman, qui possède cependant une armée de terre encore redoutable, doit surtout sa faiblesse au manque absolu de navires de guerre modernes. Chaque fois qu'il s'est élevé un différend diplomatique entre la Turquie et quelque autre puissance, il a toujours suffi d'une démonstration navale, ou même d'une simple menace de démonstration, pour obliger la Porte à céder immédiatement sur tous les points.

L'Italie possède aujourd'hui une flotte de guerre de tout premier ordre, non seulement par le nombre, mais aussi et surtout par la puissance de ses unités navales. Cette flotte serait un sûr garant aux États confédérés que leur littoral et leurs navires de commerce seraient efficacement protégés.

L'Italie est, il faut le rappeler, la seule nation moderne dont le droit public soit fondé sur le principe des nationalités. À la Chambre des députés de Rome, au palais Montecitorio, sont inscrits en grandes lettres d'or les résultats des plébiscites qui ont constitué le royaume. Même les irrédentistes les plus fougueux n'ont jamais porté leurs vues que sur des terres vraiment italiennes par la langue et les moeurs, en soumettant l'accomplissement de leurs voeux au libre consentement des habitants. L'Italie n'a pas et ne veut pas d'opprimés. Voilà déjà des garanties morales.

Un fait nous a frappé. Chaque fois que, parmi les grandes puissances intéressées à surveiller les événements d'Orient, il s'est produit une action commune et qu'il s'est agi d'attribuer à l'une d'elles le commandement ou la présidence, on a évité de confier ce rôle à la Russie ou à l'Autriche, et l'on a au contraire souvent pensé à l'Italie.

C'est ainsi que, pendant la guerre gréco-turque, lorsque les amiraux commandant les escadres européennes réunies à l'île de Crète durent nommer l'un d'eux pour les présider, c'est tour à tour l'amiral français et l'amiral italien qui furent choisis.

De même, quand on créa une gendarmerie internationale recrutée parmi les grandes puissances, pour maintenir l'ordre en Macédoine, c'est encore un Italien, le général de Georgis, qui fut nommé commandant en chef.

Voyons ce qui prépare historiquement le royaume transalpin au rôle modérateur que nous lui assignons.

Nous évoquerons le droit historique avec l'extrême prudence qui nous a déjà guidé à propos des peuples des Balkans. Mais, sans insister sur le temps où l'Empire romain englobait non seulement tous les pays subdanubiens, mais encore, au nord de l'Ister, la Roumanie qui entre dans notre système, jamais l'influence de l'Italie ne cessa d'être prépondérante dans ces contrées, avant et après la conquête ottomane.

Il est bien évident que, depuis les jours où l'empereur Trajan, avec une merveilleuse prévoyance politique, confiait, dès le deuxième siècle de l'ère chrétienne, aux colons de la Dacie, la garde des aigles romaines sur ce front de bandière de l'Empire, le courant latin s'est maintenu au pied des Karpathes, puisqu'il a donné naissance à l'État roumain, dont la langue, dérivée du sermo rusticus, est si peu pénétrée d'éléments étrangers. Mais un phénomène de même nature s'est encore produit dans les Balkans et dans le Pinde.

Laissons les nombreuses découvertes épigraphiques qui permettraient encore de douter de sa continuité: elle est affirmée par la conservation, dans ces deux régions, de cet élément ethnique à idiome latin qui, sans pouvoir s'agglomérer en formations compactes au point d'y dominer sans conteste, y a toujours maintenu le souvenir de Rome et a en quelque sorte empêché les titres de la métropole de se prescrire dans la Péninsule.

Mais, en dehors de cet élément néo-latin «fier encore de se nommer romain», comme disait Pouqueville, de ce million de Roumains du sud disséminés en Macédoine, en Épire et en Thessalie, une partie, peut-être considérable, des populations de la Serbie et de la Bulgarie est composée de Latins plus ou moins slavisés,--ils se reconnaissent du moins à leur type, si différent du type slave. Cela explique avec quelle facilité l'empereur Joanice a pu réunir sous son sceptre les Roumains du sud et les Bulgares, pour en former cet État unifié auquel un pape, sans distinguer entre les deux éléments, donnait en quelque sorte des lettres d'indigénat. Mais nous ne voulons pas trop insister sur cette thèse, bien que de nombreuses autorités lui prêtent leur appui.

Venise et Gênes recueillirent l'héritage de Rome dans la Méditerranée; elles créèrent les Échelles du Levant et poussèrent leurs comptoirs sur les deux rives du bas Danube. L'Albanie et l'Épire, vu leur proximité, entretinrent, pendant le moyen âge, les relations les plus étroites avec les républiques italiennes, qui furent la source de leur prospérité[34]. Cette influence, basée sur les échanges, domina encore dans la Serbie orientale, en Croatie et en Bosnie.

[Note 34: L'Italie, au point le plus resserré du canal d'Otrante, n'est séparée que par 75 kilomètres de l'Épire.]

On peut dire que l'ensemble du commerce de l'Orient était entre les mains de Venise, de Gênes, de Pise, de Raguse, qui jouissaient de privilèges exceptionnels. La Valachie et la Moldavie elles-mêmes conservaient un contact direct avec l'antique Métropole. La relation de Del Chiaro, agent diplomatique de la République Sérénissime, est instructive à cet égard; il semblait se trouver chez lui à la cour des vieux Bassaraba, l'ancienne dynastie des pays roumains.

Les États italiens entretinrent toujours avec les princes chrétiens d'Orient des relations qui ne cessèrent pas, lorsque, le temps des croisades passé, les autres nations de l'Europe, absorbées par leurs bouleversements intérieurs, eurent renoncé à s'opposer aux envahissements des Turcs. Or, la papauté d'une part et de l'autre Venise, où se concentraient tous les fils de la politique orientale, s'efforcèrent, à diverses reprises, de former entre ces princes une ligue capable d'arrêter le flot des invasions musulmanes. Malgré quelques ententes partielles et passagères, ces efforts n'arrivèrent pas à faire taire les rivalités entre Hongrois, Polonais, Valaques, Moldaves et Serbes, et c'est grâce au manque d'unité et de cohésion dans leur défense que la puissance ottomane réussit à s'établir dans toute la péninsule balkanique, après les avoir individuellement écrasés sous le poids de ses hordes asiatiques.

La chute de la Hongrie coïncide avec la décadence de la Pologne et l'affaiblissement des principautés valaque et moldave, et cependant l'idée d'une confédération, seul espoir de salut commun, semblait indiquée et revenait souvent à l'esprit des princes chrétiens aux quatorzième et quinzième siècles. Il y eut même, à un moment donné, une véritable coalition d'armées chrétiennes, serbe, bulgare, albanaise et roumaine, aidées d'un détachement hongrois; malheureusement, cette tentative de résistance échoua: les chrétiens furent écrasés par les janissaires à la grande bataille de Kossovo-polje (champs des merles), le 15 juin 1389, jour resté comme néfaste dans la mémoire des peuples balkaniques.

La terminologie roumaine a gardé, pour les soieries, pour les étoffes de luxe dont se paraît la boyarie, les désignations italiennes à peine déformées. Et non seulement dans les deux principautés, dont la vassalité était quasi nominale, mais dans tous les pays soumis directement à la Turquie, il fallut beaucoup de temps pour que les hautes classes adoptassent les amples vêtements de coupe asiatique.

Auparavant, les modes étaient purement italiennes; les portraits votifs des anciennes églises nous en conservent la preuve. Quant au peuple, surtout à la classe rurale, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, dans tout l'Orient, son costume n'a pas changé depuis les jours des colons italiques qui avaient substitué leur blanche tunique de toile ou de laine au sayon de peau des barbares.

Ne parlons pas des moeurs et des superstitions; cela nous entraînerait trop loin. Un article de la revue folklorique Mélusine établissait que, pour les Slaves du sud, les unes et les autres se rapprochent plutôt de celles des pays latins que de celles de la Russie,--tels les présages, les sortilèges, le denier de Caron, les trois Parques, les lamentations funéraires, les libations de vin et d'huile sur les tombes, etc.

Les traces des colonies italiennes du moyen âge et de la Renaissance se retrouvent dans tout l'Orient. Pendant des siècles, Venise posséda la Dalmatie; son quai des Esclavons en perpétue le souvenir. Elle occupa aussi Chypre, la Crète, la Morée, les îles Ioniennes.

On peut dire que, jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, Venise fut, par la splendeur de sa culture et par ses richesses, un foyer de lumière pour les peuples balkaniques.

Après la conquête de Constantinople par les Latins, l'empire byzantin fut occupé par les Vénitiens et les Français. Le doge de Venise Dandolo s'intitulait «seigneur sur un quart et demi de l'Empire grec». Venise eut, comme Gênes, son quartier fortifié à Constantinople. Cette dernière république maritime monopolisa même le commerce dans la mer Noire, où elle s'établit en Crimée.

Au commencement du siècle dernier, lorsque les tsars eurent arraché à la puissance ottomane les territoires actuels de la Russie méridionale, ces contrées virent encore l'immigration de nombreux éléments italiens. Jusqu'en 1870, les noms des rues étaient indiqués, à Odessa, en deux langues, le russe et l'italien.

Partout de vieilles pierres noircies racontent ce passé. Et que de protectorats italiens sur les côtes de l'Albanie et de l'Épire!

Si nous recherchions tous ces points de contact, nous n'en finirions pas. Le roi de Naples Charles II exerça sa domination sur une partie des contrées voisines de l'Adriatique, où il acquit les sympathies de la population indigène. En 1317, il soumit même le Péloponèse et s'intitula «souverain d'Achaïe, d'Athènes, d'Albanie et de Vlaquie».

«Aucune race,--dit M. Ch. Loiseau[35],--jusqu'à la fin du seizième siècle, n'a essaimé avec plus de constance et de succès que l'italienne dans le bassin méditerranéen et dans son annexe l'Adriatique. On retrouve aujourd'hui encore à Malte, dans les anciens États barbaresques, dans le Levant, à Candie, en Égypte, sur tout le pourtour de la péninsule balkanique, non seulement sa langue et des vestiges de son action civilisatrice, mais une sorte d'empreinte spécifiquement italienne.»

[Note 35: Voir l'Équilibre adriatique, p. 20.]

À Trieste, à Fiume, à Zara, à Spalato, l'activité commerciale est surtout concentrée entre les mains des négociants et armateurs italiens.

Il existe en Italie, et notamment dans le midi de la Péninsule et en Sicile, une colonie albano-italienne qui n'a point perdu conscience de son origine et a organisé même certains comités dont les principaux sont la Societa nazionale albanese de Rome et le Comitato nazionale albanese de Lungro (Calabres), ainsi que le collège ecclésiastique de San-Adriano, près de Naples.

En Albanie, où les traces de la civilisation italienne se retrouvent partout, un dialecte italien servit seul pendant bien longtemps à introduire l'enseignement religieux et certains éléments de culture.

Nous en avons assez dit pour prouver que la tradition n'a jamais été interrompue. D'ailleurs, l'italien a toujours été et est resté l'idiome méditerranéen par excellence. Son domaine comprend toutes les côtes orientales de l'Adriatique, la mer Ionienne et la mer Égée; c'est la langue courante de toutes les Échelles du Levant, d'un usage très répandu à Constantinople et général à Salonique, où la colonie italienne est la plus nombreuse de toutes.

Déjà compris par toutes les populations levantines, ce noble idiome deviendrait bien vite aussi familier aux pasteurs du Pinde qu'il l'est aux marins de l'Archipel. Il ne ferait que regagner ce qu'il a perdu, même dans les pays slaves du sud; en effet, le latin populaire a été supplanté par le grec en Orient, comme le grec a été lui-même supplanté par le latin en Moesie, en Illyrie, en Sicile et dans la Grande Grèce.

Il existe d'ailleurs, dès à présent, d'excellentes écoles italiennes en Turquie, à Scutari d'Albanie, à Salonique, à Elbassa, à Vallona, à Janina, etc. L'Autriche elle-même,--nous l'avons déjà noté,--impuissante à implanter l'allemand, a dû se résigner, sur le terrain même qu'elle dispute à l'influence latine, à recourir à la langue italienne pour les établissements qu'elle entretient, et notamment dans les écoles catholiques d'Albanie dirigées par les jésuites. Un fait non moins remarquable: le Lloyd autrichien a été obligé d'adopter l'italien pour ses services maritimes des Échelles du Levant et même du bas Danube.

Entendons-nous bien: de ce que l'Empire romain a autrefois étendu sa domination effective sur toute la péninsule balkanique, notre désir secret n'est nullement de voir l'Italie moderne reprendre à l'avenir ce grand rôle. Il ne s'agit pas de refaire de la Méditerranée un lac latin.

Ce que nous souhaitons, c'est que l'illustre maison de Savoie, relevant le titre impérial, auquel nulle autre n'a autant de droits, assume l'honneur et la charge de présider la Confédération orientale. Il va sans dire que le chef de la maison de Savoie ne prendrait pas le titre d'empereur d'Orient, mais d'empereur italien, cela pour ménager les susceptibilités les plus ombrageuses. La condition, d'ailleurs, n'est nullement indispensable pour présider la Confédération orientale; mais l'Italie est aujourd'hui la seule des grandes puissances monarchiques dont le chef ne porte pas le titre impérial.

L'empereur italien jouerait, vis-à-vis de ladite Confédération, le rôle qui incombait jadis à l'empereur d'Autriche vis-à-vis de la Confédération germanique dont il était le président et le protecteur.

Une telle solution ne saurait être déterminée par les qualités personnelles d'un souverain. Pourtant, il y aurait à considérer que la période de début serait de beaucoup la plus difficile; à cet égard, le sentiment du devoir et de l'équité et la droiture éprouvée qui caractérisent le roi Victor-Emmanuel constitueraient de sûrs garants que la balance serait maintenue égale entre les peuples balkaniques.

Le roi Victor-Emmanuel III--fait qui a son importance--a voyagé dans la péninsule des Balkans et en connaît très bien la situation politique.

Si les Slaves pouvaient craindre a priori, de la part du protecteur de la Confédération, quelque sympathie plus accusée pour les populations latines, la présence aux côtés du premier empereur italien d'une souveraine appartenant à l'un des rameaux les plus vivaces de la race slave du sud, et fille d'un membre de la Confédération qui jouit lui-même d'une si haute considération personnelle, serait de nature à calmer toute appréhension à cet égard.

L'Italie moderne a des finances désormais prospères et elle prend un grand essor économique. Sa puissance d'expansion est la plus forte que l'on connaisse, si l'on en juge par l'importance de son émigration par rapport au chiffre de sa population. Privé de colonies, le royaume possède un trop-plein de population qui lui permettrait de déverser, utilement pour lui, sur la péninsule balkanique, une partie de ces ouvriers sobres et travailleurs, de ces excellents artisans qui vont peupler actuellement, de l'autre côté de la planète, le Brésil et la République Argentine[36].

[Note 36: De tout temps, l'émigration italienne eut une force d'expansion considérable qui dure toujours et qui, de même qu'à l'époque des Césars, agit dans tout le bassin de la Méditerranée.]

Ces colons italiens combleraient avantageusement, dans certaines des régions libérées, le vide laissé par la migration inévitable de nombreuses familles musulmanes. Ce phénomène est constant, en effet, partout où la croix remplace le croissant. On l'a constaté autrefois en Crimée et en Grèce, plus récemment en Bosnie et en Herzégovine, en Bulgarie, même en Roumanie, pour les Tartares musulmans de la Dobroudja. Les bienfaits de la meilleure administration possible n'y peuvent rien, tellement l'Islam est quelque chose de plus qu'une religion, une organisation sociale complète et aussi peu flexible que possible.

Quant aux populations musulmanes qui préféreraient rester en Albanie et en Macédoine,--et l'on ferait tout pour y conserver l'élément autochtone albanais, qui, n'ayant embrassé la foi du Prophète que pour des motifs d'intérêt, retournerait plus facilement au christianisme,--elles continueraient à jouir de tous leurs droits et propriétés comme par le passé, avec la plus entière liberté pour l'exercice de leur culte, à la seule condition de se soumettre, comme les populations chrétiennes, aux lois et réglements modernes qui seraient mis en application par les gouverneurs italiens des deux nouvelles provinces.

En un mot, notre voeu consiste uniquement à voir les autorités civiles et militaires ottomanes faire place, dans ces contrées, à des fonctionnaires chrétiens autochtones, sous la surveillance d'un personnel supérieur italien dont le rôle consisterait surtout à prévenir ou à aplanir les difficultés résultant des rivalités éventuelles de races dans les circonscriptions respectives des provinces affranchies.

Un des avantages de l'action italienne dans la Confédération serait de maintenir entre les petits États orientaux un équilibre que le traité de Berlin a certainement eu en vue d'établir, dans l'intérêt de la paix future, équilibre que l'une des nations balkaniques ne saurait rompre à son avantage, sans éveiller aussitôt chez les autres de légitimes susceptibilités. La guerre serbo-bulgare n'est-elle pas une preuve que cette question d'équilibre balkanique peut même primer la question de race?

Ayant suffisamment exposé les raisons qui nous font craindre que l'action parallèle austro-russe ne soit en définitive aussi impuissante que le classique «concert européen», répétons qu'il faut nécessairement aux régions émancipées du régime turc un contrôle unique, équitable, effectif. Sous la surveillance impartiale de l'Italie, à notre avis, et seulement sous celle-là, tous les peuples balkaniques pourraient se développer librement et régler à l'amiable tous les points litigieux qui, par la prolongation de la situation actuelle, que l'inévitable faillite des réformes viendrait encore compliquer, ne manqueraient pas d'ouvrir de nouveau la porte aux intrigues étrangères.

Dans un volume publié à Milan en 1903 et intitulé la Missione dell'Italia, M. J. Novicow souhaitait que l'Italie prît l'initiative d'une fédération européenne, avec un gouvernement fédéral siégeant à Rome, et qu'elle s'efforçât de réaliser l'idée, attribuée au comte Goluchowski, d'une fusion de la Double avec la Triple Alliance. «Une voix qui s'élèverait de Rome, dit M. Novicow, aurait une importance exceptionnelle, un prestige extraordinaire par l'ampleur que lui donneraient vingt-cinq siècles de gloire et de grandeur.»

Certes, les partisans de la paix et d'un désarmement tout au moins partiel seraient heureux de la réalisation d'un si beau rêve. Nous sommes persuadés qu'un accueil sympathique ne saurait manquer d'être réservé à toute action émanant de la couronne italienne dans un but de pacification et de bonheur des peuples d'Orient.

CHAPITRE XIII

QUESTION D'ORGANISATION

Encore une fois, nous apportons une idée et non un plan minutieusement détaillé. Il ne peut entrer dans le cadre de ce travail de fixer, pour un projet aussi singulièrement compliqué et qui met en jeu les intérêts les plus divers, tous les points relatifs par exemple aux démarcations exactes des frontières dans les nouvelles provinces, au fonctionnement organique de la Confédération orientale, etc.

Les territoires turcs actuels, qui sont divisés, en Europe, depuis 1869, en un certain nombre de vilayets[37], seraient partagés en trois zones: la première formerait l'Albanie, avec chef-lieu à Scutari; la seconde comprendrait la Macédoine, avec chef-lieu à Salonique; la troisième constituerait la Turquie d'Europe, avec Constantinople et Andrinople.

[Note 37: Administrés par des valis ou gouverneurs généraux.]

La province ou gouvernement d'Albanie engloberait également l'Épire avec Janina. Nous aurions même voulu voir se constituer cette dernière région en province distincte, si nous n'avions tenu tout d'abord à simplifier les choses et si nous ne savions que l'élément latin, qui s'y trouve en majorité, entretient, en vertu des affinités de races, les meilleures relations avec les populations albanaises[38].

[Note 38: En parcourant toute l'histoire des populations roumaines et albanaises dans ces contrées, on ne peut trouver entre elles aucun antagonisme, aucun conflit de quelque importance.]

La Macédoine et l'Albanie auraient à leur tête des gouverneurs généraux italiens, car Rome ne saurait se contenter d'une autorité purement nominale. D'ailleurs, choisis parmi les citoyens d'autres États, même neutres, ils offriraient peut-être moins de garanties d'impartialité, l'Italie ayant tout intérêt, dans l'espèce, à ne favoriser aucun des peuples au détriment des autres.

Le régime cantonal, avec communes bilingues et trilingues, comme en Suisse, serait tout indiqué jusqu'à nouvel ordre, en attendant que, dans telle ou telle région, par affinités, par migrations, par mariages mixtes ou accroissement de natalité, l'une des nationalités arrivât peut-être à absorber les autres et à leur imprimer pacifiquement son caractère ethnique et sa langue. Pour le moment, l'italien serait uniformément employé comme langue officielle à la place du turc. La langue italienne est admirablement claire et possède une orthographe débarrassée d'inutiles complications étymologiques. En ce qui concerne les rapports entre États confédérés, à titre de facilité, le français pourrait être préféré.

La réforme de l'impôt s'y imposerait tout d'abord. La capitation et les dîmes disparaîtraient le plus tôt possible, pour être remplacées par des contributions directes et indirectes, avec monopole de l'État pour les tabacs, les sels, les poudres et les cartes à jouer. On s'inspirerait en un mot de l'outillage fiscal des nations les plus civilisées, de façon à asseoir des taxes soit en partie facultatives (impôt indirect), soit proportionnelles aux ressources de chacun (impôt direct).

Une caisse rurale devrait fonctionner pour faciliter l'accession à la propriété des classes rurales slaves tombées dans un servage de fait. Cette caisse achèterait de préférence les terres des musulmans qui désireraient se retirer dans les pays de l'Islam. Les biens des mosquées seraient sécularisés et deviendraient propriété des provinces, en échange de quoi un traitement équitable serait fait aux ministres de ce culte.

Provisoirement, les deux provinces n'auraient point de force armée proprement dite; aussi la taxe d'exonération du service militaire devrait-elle y être conservée, mais seulement pour les hommes de vingt à quarante-cinq ans. La gendarmerie, avec un haut commandement italien, serait recrutée par voie d'engagements volontaires, exclusivement chrétienne, sauf en Albanie où elle serait mixte.

Le plus grand nombre possible de fonctions--même judiciaires, sauf les garanties de capacité--seraient électives sans distinction de religion et de nationalité. La plus large liberté des cultes et de l'enseignement et la plus large autonomie communale seraient reconnues.

Une diète ou assemblée des États confédérés serait créée avec la mission de régler les différends qui pourraient surgir entre ces États et aussi de diriger, en ce qui concerne les intérêts généraux de la Confédération, la politique extérieure vis-à-vis des puissances étrangères. Cette diète se réunirait pour la première fois à Rome et fixerait par la suite, elle-même, son siège, qui pourrait être Rome ou Salonique.

À ceux qui nous objecteraient que l'on ne peut concevoir une Confédération orientale sans la ville de Constantinople qui s'impose comme capitale, nous répondrons que les divers peuples de la péninsule italique ont bien su autrefois se réunir et se reconstituer en royaume, sous le sceptre de Victor-Emmanuel II, en établissant pour commencer leur capitale à Florence. Ce n'est que plus tard que la possession de Rome est venue couronner l'oeuvre de l'unité italienne.

En ce qui concerne l'organisation militaire des États confédérés, rien ne serait changé à la situation actuelle. Chacun conserverait son armée individuelle, comme les armées allemande, austro-hongroise et italienne dans la Triple Alliance.

Les puissances européennes seraient évidemment représentées par des délégués auprès de la diète fédérale, tout en conservant leurs légations auprès des souverains confédérés. Leurs intérêts de toute nature sont trop importants, dans ce coin du monde, pour qu'aucun d'eux néglige d'en assurer la défense par tous les moyens en son pouvoir, même si, au début, quelques-uns devaient être plus ou moins ouvertement hostiles à la constitution de la Confédération orientale.

Afin de préparer un commencement d'exécution pratique, à côté de l'oeuvre indispensable de la grande diplomatie européenne, devrait s'organiser, entre les nations d'Orient, un échange de vues préalables, un accord préliminaire à la suite duquel on s'assurerait si le roi d'Italie consentirait à assumer le rôle difficile, mais grandiose, de protecteur de la nouvelle Confédération.

Les bases de ce groupement pourraient alors être discutées, à Rome, par les cinq délégués des nations chrétiennes appelées à y entrer. Ceux-ci, avec l'assentiment des grandes puissances,--de toutes autant que possible, et au moins du plus grand nombre,--prieraient l'Italie de faire en quelque sorte, en Albanie et en Macédoine, mais avec plus de désintéressement, ce que l'Autriche-Hongrie a fait en Bosnie et en Herzégovine, c'est-à-dire d'y prendre à sa charge la direction civile et militaire, en un mot de remplacer le régime turc actuel par une administration moderne, honnête et impartiale.

Bien qu'étant un pays de montagnes assez pauvre par lui-même, l'Albanie aura grand avantage à passer sous une administration européenne. Quant à la Macédoine, ses campagnes d'une fertilité merveilleuse la rendent susceptible d'un grand développement économique.

Voici quelle est, à cet égard, l'opinion de M. Gaston Routier qui fit, l'année passée, un voyage d'enquête dans les pays balkaniques[39]: «Il est incontestable que les intérêts européens, loin de péricliter ou de se trouver diminués dans une Macédoine autonome ou érigée en principauté vassale de la Turquie, augmenteraient considérablement en importance sous tous les rapports. Ce pays, à l'heure actuelle, ruiné et désolé, où, cet hiver, des centaines de milliers d'âmes vont mourir de famine, peut devenir un grenier de l'Europe pour les céréales; il contient des mines très riches encore ignorées ou inexploitées... et pour cause; il sera un consommateur très sérieux des produits des grandes industries européennes; et si quelques industries locales, favorisées par la matière première et la main-d'oeuvre, s'y créent et y prospèrent, rien n'empêche les capitalistes français, anglais ou allemands de venir les installer avec leur argent et d'en retirer les profits. «Ce n'est pas s'aventurer que d'affirmer que les affaires de toutes sortes que les Européens pourraient faire en Macédoine, si ce pays jouissait d'un régime d'ordre et de justice, seraient dix fois plus importantes et plus rémunératrices que celles qu'ils y font actuellement.» [Note 39: Voir la Question macédonienne, Paris, H. Le Soudier, 1903.]

Le jour où les Turcs auraient en face d'eux les cinq États précités unis en confédération et soutenus par l'Italie, nous croyons qu'il leur serait bien difficile de résister à la pression exercée par eux et qu'ils ne risqueraient pas de se jeter dans une guerre, où ils auraient nécessairement le dessous, pour conserver le gouvernement de deux provinces qui tendent depuis longtemps à leur échapper et dont la possession leur coûte actuellement tant d'efforts et de soucis.

La Turquie a perdu successivement la plupart de ses possessions européennes. Il y a quelques années, n'a-t-elle pas encore abandonné à la Bulgarie, sans coup férir, la Roumélie Orientale, et ne va-t-elle pas bientôt renoncer à l'île de Crète en faveur de la Grèce? Le sultan se contente de retarder le plus longtemps possible l'émancipation de ses peuples chrétiens, mais il sait parfaitement qu'aucune force humaine ne pourra empêcher ce résultat de se produire.

Aujourd'hui, la question de la Macédoine est mûre; les populations y sont fermement décidées à s'affranchir du joug ottoman. Le mouvement pour l'émancipation a été moins accentué jusqu'ici en Albanie, mais on ne peut songer à laisser cette contrée sous l'autorité turque après avoir enlevé à celle-ci la Macédoine, qui la séparerait complètement de l'Albanie.

En persistant à les conserver sous son joug, la Turquie risque de provoquer un soulèvement général des populations macédoniennes aidées par les Bulgares, et, une fois la guerre déchaînée dans la Péninsule, qui peut en prévoir toutes les conséquences?

Une guerre venant à éclater actuellement entraînerait sans aucun doute l'intervention, volontaire ou non, d'une ou de plusieurs grandes puissances, et la Turquie, en ce cas, devrait envisager l'éventualité pour elle de perdre non seulement le gouvernement de l'Albanie et de la Macédoine, mais encore, et dès à présent, sa dernière province d'Europe avec sa capitale Constantinople.

Il reste d'ailleurs très peu de vrais Turcs en Europe[40]. Un secret instinct pousse même ceux de Constantinople à aller enterrer leurs morts à Scutari d'Asie, tellement ils s'attendent à être dépossédés un jour.

[Note 40: Nous noterons que l'Empire ottoman ne compte en somme, en Europe, pour 160,000 kilomètres carrés, qu'un peu plus de 6 millions d'habitants, parmi lesquels les Turcs sont en infime minorité. Comme point de comparaison, la Roumanie seule a une population égale, pour un territoire de 131,000 kilomètres carrés.]

Devant la volonté unanime fermement exprimée des États constitués en confédération et des chrétiens qui gémissent encore sous le joug de l'Islam, le sultan céderait sans doute et abandonnerait ses droits sur la Macédoine et l'Albanie.

Supposons donc acquis le succès dans lequel nous avons une invincible foi. Sans doute, le fonctionnement de la nouvelle Confédération serait délicat et compliqué; mais ces inconvénients possibles, appelés à diminuer et peut-être à disparaître après l'ère laborieuse du début, seraient mille fois préférables à l'état d'incertitude du présent et aux luttes fatales de l'avenir.

L'intérêt des peuples balkaniques leur ordonne de consentir à quelques sacrifices respectifs pour arriver à une entente durable, plutôt que d'entrevoir perpétuellement des menaces de guerre pour chaque portion du territoire à partager et de faire appel de chaque côté à quelques grandes puissances rivales qui mettent à leur protection le prix d'un complet asservissement économique.

La situation actuelle ne saurait aboutir, après des partages d'influence entre l'Autriche-Hongrie et la Russie, qu'à l'installation progressive, dans la Péninsule, de ces deux puissances, sans parler de l'Allemagne, qui, en cas de démembrement de la monarchie des Habsbourg, songerait à prendre la succession balkanique de son ancienne alliée[41].

[Note 41: «Une fois en possession de l'Autriche, disent les pangermanistes, nous redeviendrons les voisins des pays faiblement peuplés du Danube et des Balkans.» Die deutsche Politik der Zukunft. Deutschvolkischer Verlag «Odin», Munich, 1900.]

Avec une Confédération orientale placée hors de la sphère politique de ces trois puissances, cette mainmise future ne saurait se produire, grâce au lien puissant qui relierait ces peuples à l'Italie. Ils n'auraient rien à redouter pour leur existence et pour leur avenir.

D'ailleurs, en jetant les bases de la Confédération, les États appelés à en faire partie pourraient s'accorder mutuellement des avantages ou des rectifications de frontière.

En jetant un coup d'oeil sur la carte annexée à cet ouvrage, ou pourra se rendre compte plus clairement des modifications que nous proposons.

Ainsi, le sandjak de Novi-Bazar pourrait être partagé entre la Serbie et le Monténégro, en prenant comme frontière de ces deux pays la rivière Lim. La Bulgarie se verrait confirmer la possession définitive de la Roumélie Orientale. La Grèce annexerait la Crète.

On pourrait aussi confirmer à l'Autriche la possession de la Bosnie et de l'Herzégovine, qui seraient incorporées à l'empire, et cela pour faciliter le retrait des troupes qu'elle entretient actuellement, à titre provisoire, dans le sandjak de Novi-Bazar.

CHAPITRE XIV

ADHÉSION DE LA ROUMANIE À LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE

La Roumanie n'est pas, à vrai dire, un État balkanique, ou plutôt elle ne l'est devenue, pour une infime partie de son territoire, que depuis le traité de Berlin.

Bien que les Turcs y aient exercé une suzeraineté qui a duré trois siècles et demi, jamais la vie nationale n'a été abolie dans les pays roumains, comme chez les Grecs, les Serbes et les Bulgares.

Nous citerons à cet égard le passage suivant d'Edgar Quinet: «Dans tous les lieux où les musulmans ont fait une conquête, ils l'ont faite au nom d'Allah. Or, rien de semblable dans les principautés... Par une exception éclatante, extraordinaire, les Turcs, dès leur entrée dans le pays, se sont interdit le droit d'y bâtir une seule mosquée. Et dans un temps où les Turcs foulaient aux pieds toutes les conventions, vous admirerez certainement la bonne foi avec laquelle ils ont respecté ce qui était fondé sur le droit religieux. Un traité peut être déchiré et disparaître; les diplomates, à force d'arguties, peuvent le contester, les érudits le réduire à néant. Ici, c'est une religion qui, depuis trois siècles, porte témoignage; c'est une religion qui dépose devant le monde entier, et, comme dans toutes les affaires marquées de ce grand sceau, il ne se trouve ici matière à aucune chichane. De ce côté de l'eau est la terre d'Allah, de cet autre la terre du Christ. Nulle confusion, nulle ambiguïté; la même borne a été posée par des dieux différents.»

L'autonomie des deux principautés, complète jusqu'au dix-huitième siècle, s'est trouvée réduite pendant une centaine d'années, sans jamais disparaître, par le fait que la Porte nommait alors directement les princes régnants, souvent des Grecs du Phanar. C'est pourquoi, contrairement à la Bulgarie et à la Serbie, la Roumanie a des classes dirigeantes puissantes; elle est restée un pays de grande propriété et de traditions.

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