PAR LE Dr ULYSSE CHEVALIER
Reading edition
ROMANS 1888
UN TOURNOI À ROMANS
En 1673, parut à Grenoble, sans nom d'auteur, un petit volume, aujourd'hui fort rare, contenant le récit, naturellement très fantaisiste, de l'amour de Zizim, prince ottoman, pour Philippine de Sassenage 1.
De ce roman justement attribué à Guy Allard, avocat au Parlement, nous avons extrait la description archaïque d'un tournoi qui aurait eu lieu à Romans, aux fêtes de la Pentecôte (6, 7 et 8 juin de l'année présumée 1484), à l'occasion du mariage d'Antoine de Montchenu avec Louise de Clermont.
Si le récit romanesque que nous publions avec les notes historiques et biographiques qu'il comporte, est de pure fantaisie, les lieux, les faits, les personnes qui le constituent sont conformes, de tout point, à la vérité historique.
Le lieu de cette fête chevaleresque est indiqué sur la grande place. C'était, en effet, à cette époque, la seule place qu'il y eut à Romans. Elle était au centre de la ville, bien abritée et nivelée, assez spacieuse, car alors la rangée des maisons qui en forme le côté méridional n'existait pas: ce qui donnait à cette arène une longueur de 100 mètres et une largeur de 35, et enfin permettait d'adosser, sans encombrement, contre l'église les estrades, gradins et échafauds que l'on construisait lorsque l'on célébrait des jeux chevaleresques et des fêtes populaires sur cette place. Les trois autres côtés étaient bordés par des édifices particuliers, dont, aux jours de fêtes, les salles et les chambres, les balcons et les croisées devenaient pour de nombreux spectateurs des loges et des stalles, aussi commodes que peu coûteuses.
Déjà, dans ce champ clos, il s'était donné plusieurs fois des joûtes et des tournois comme on le voit par les comptes municipaux. Ainsi, le 21 janvier 1428, il fut alloué à Durand Reynier, un des syndics (consul), 25 sols 1/2 tournois, plus 1 florin 8 gros qui avaient été employés à préparer, pour l'honneur de la ville, des lysses (lices) où la noblesse devait combattre à cheval (equester) avec des lances (in astiludiis). Le 15 juillet 1430, nouvelle dépense par ordre du gouverneur de la province pour le tournoi donné à l'occasion de la réunion des trois ordres ou États-généraux à Romans. Le compte fait mention de barrières, de pieux, de tentes, de cordages. Le 1er mai 1431, solde de 5 florins pour les frais nécessités par certaines joûtes, etc.
Nous croyons devoir rappeler, à propos de l'épisode romanesque qui fait le sujet de ce récit, que pendant le moyen-âge et même jusqu'à la Révolution, la ville de Romans, à cause de sa position centrale, de sa route et de son pont très fréquentés, a été une cité importante du Dauphiné. De grands personnages y ont séjourné ou passé: souvent on y a réuni les États-généraux de la province, célébré des drames religieux et, comme on vient de le rappeler, donné des jeux chevaleresques.
Les noms des tenants et assaillants de ce tournoi, au nombre de 84, ainsi que les signes héraldiques qu'ils portaient sur leurs casques sont parfaitement exacts: car, on le sait, Guy Allard avait une grande connaissance des généalogies et des armoiries dauphinoises. Toutefois, dans le but de flatter de hauts personnages, les nobles champions qu'il désigne comme ayant pris part à cette fête, sont en général choisis parmi les ancêtres des membres des familles qui, à l'époque de l'impression du roman de Zizimi, occupaient de grandes positions, surtout dans la magistrature.
Pour distinguer entre eux les combattants cachés sous leur armure, l'auteur orne le casque de chacun d'eux, d'un cimier héraldique représentant la figure principale de leurs armoiries, et dans le cas où celles-ci ne contenaient pas des signes particuliers ou en avaient de trop compliqués, il leur donne un timbre de fantaisie. Nous nous efforcerons de réparer cette inexactitude ou cette lacune en décrivant, après une petite note biographique, les vrais blasons de chacun des combattants, tenants et assaillants.
« ... 2. Un Héraut vint dans le Royanois annoncer le tournois qui se devoit faire dans peu de jours dans la ville de Romans pour la solemnité des nopces de Montchenu. Ce prétendu espoux de la fille du baron de Clermont estoit un des plus galants hommes de son siècle, et quoy qu'il dut bien tost posséder sa maîtresse, il voulut néantmoins paroistre amant jusque là, et en donner des marques publiques. Ce fut donc luy qui entreprit ce tournois, et qui envoya par tout le Dauphiné et dans les provinces voisines pour en publier l'emprise qui estoit en ces termes:
À la louange de Dieu. La Noblesse qui voudra se trouver dans la ville de Romans, les festes de la Pentecoste prochaines, sera receuë dans un tournois qui se célèbrera à la gloire de Louise de Clermont par les soins d'Antoine de Montchenu. On y combattra à lance mornée, avec pouvoir d'en changer jusques à ce que l'on soit abbatu. L'espée n'y servira que d'ornement pour ne pas souiller par le sang, une feste qui ne doit estre remplie que de plaisirs. On tirera au sort pour savoir quels seront les tenans et les assaillans. On ne promet d'autre prix que l'honneur d'avoir vaincu.
Après que le Héraut eut ainsi annoncé ce tournoi dans le Royanois, les plus qualifiez gentilshommes du pays se préparèrent pour y donner des marques de leur force et de leur adresse. Et quand Zizimi eut sceu que la seule gloire d'avoir vaincu devoit faire la récompense du victorieux, il fit dessein de luy préparer un présent digne de la Majesté d'un prince ottoman. Il avoit encore quelques pierreries, et parmy elles une boëtte de diamans très riche et très magnifique qu'il destina pour ce sujet.
Cependant toutes choses se préparoient à Romans pour le tournoi. On y dressoit des barrières pour les jouxtes et les échafaux pour les Juges du camp et pour les Dames. Comme on fu à la première feste de la Pentecoste, de tous costés on vit arriver des chevaliers. Zizimi partit ce même jour et passa l'Isère avec Rochechinard, suivi de son Cadilecher 3, de ses capigis 4, de ses janissaires 5 et de ses esclaves; et il entra dans Romans avec un ordre assez bien concerté pour donner curiosité à tout le monde de le voir passer par les rues. Barachin le mena loger dans une maison où le gouverneur de la ville, qui estoit alors à Paris, avoit coutume de demeurer quand il estoit à Romans 6.
Le lendemain au matin, Zizimi receut les visites de tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité dans la ville. Le baron de Clermont y fût, le seigneur de Montchenu luy alla rendre graces de l'honneur qu'il luy faisoit; enfin ce sultan qui depuis sa sortie de l'empire des Turcs n'avoit receu aucun de ces grands honneurs que l'on rend aux princes, que dans la ville de Rhodes, s'en trouva alors environné de toutes parts; et vit la noblesse la plus galante du Dauphiné luy en faire une cour assez considérable et assez nombreuse pour l'état où il se trouvait alors.
L'après-disner il marcha dans la place où les barrières avoient esté plantées. Son habillement étoit d'une veste très précieuse. Il avoit sur sa teste un chapeau tout couvert de plumes et garny de quelques pierreries. Ses gens étoient tous vêtus à la turque et couverts d'un turban. Le baron de Clermont, celuy de Sassenage, les seigneurs de Chaste et d'Uriage nommés pour juges du camp, l'accompagnèrent jusques aux échaffaux préparez pour eux. Plusieurs dames y avoient déjà pris leur place, et la belle Philippine y paroissoit comme un soleil parmy d'autres astres 7. Lorsque chacun eut pris sa place et que plusieurs trompettes et tambours eurent fait retentir l'air de leur bruit, l'Ottoman fit publier par un des quatre hérauts d'armes qui estoient là, qu'il y avoit un présent destiné pour celuy qui demeureroit vainqueur à la fin des jouxtes, et qu'il le recevroit des mains de l'aimable Sassenage. Philippine ne scavoit point que Zizimi eust préparé une boite de diamants pour le prix du tournois: et elle ne fut pas peu étonnée lorsqu'un capigis le luy vint remettre, après que le héraut eut fait sa charge et publié la générosité du sultan.
Les chevaliers prest d'entrer en lyce, estoient cependant dans une ardeur et dans une impatience extrême de combattre. On les fit tirer au sort pour les diviser en tenans et en assaillans. Voicy les noms des Tenans avec leurs cimiers.
Damian ROSTAIN du lieu de Chevrières, dont le cimier estoit une corneille d'or 8.
Louis D'ARCES, seigneur de Réaumont, avoit pour cimier un lyon d'or 9.
Jean DE LATTIER, un lacs d'amour 10.
Gabriel DE LA POYPE, seigneur de Saint-Jullien, timbré des armes de la maison d'Autriche 11.
Louis DE SASSENAGE, fils aisné du baron qui portait sur son timbre une mélusine 12.
Claude YSERAN, seigneur de La Grange, avoit sur le sien un griffon d'argent 13.
Pierre de RIVOIRE, fils du seigneur de Romagnieu, estoit timbré d'une fleur de lys d'azur 14.
Aynard de GRAMONT, seigneur de Vachères, d'un lyon d'or 15.
Laurent de BEAUMONT, seigneur de Saint-Quentin, amant de la belle Philippine, avoit sur son heaume une fleur de lys d'azur 16.
Lantelme AYNARD, un lyon d'or 17.
Aynard DE MORETON, seigneur de Chabrillant, une patte de lyon d'or 18.
Philippe DE LA TOUR-SASSENAGE, surnommé le brave Vatillieu, père de Sidonie 19, une patte de lyon d'or 20.
François PAPE, seigneur de Saint-Auban, fils du célèbre Guy Pape, une croix d'argent 21.
Aymon D'ARVILARS, seigneur de la Bastie, estoit tout fier de l'aigle d'azur qu'il portait sur son casque 22.
Guillaume de VIENNOIS, seigneur d'Ambel, avoit pour cimier un Dauphin pour marque qu'il estoit du sang des premiers Dauphins de Viennois 23.
Jean de BUFFEVANT, seigneur de Buffières et de Flèvin, avoit sur son cimier des ailes de moulin à vent 24.
Antoine de POLLOUD, seigneur de l'Isle d'Abaud, un sauvage 25.
Bernardin de CLERMONT, seigneur de Saint-André-en-Royans, fils du baron de Clermont et frère de Louïse pour laquelle estoit cette feste, avoit une Thiare Papale sur son timbre 26.
Claude de MARSANE avoit pour cimier un lyon d'or 27.
Imbert de VAUX, seigneur de Milieu avoit aussi un lyon, mais il étoit d'argent 28.
Lancelot de COMIERS portoit sur son heaume un bouquet de roses au naturel 29.
George ARBALESTIER, une pomme de pin de Sinople 30.
Louïs d'HYÈRES, un rameau de lierre d'or 31.
Guigues d'ORGEOISE, une fleur de lys d'argent 32.
Pierre de LA PORTE, une croix d'or pour cimier 33.
Charles de CHAPONAY avoit un coq d'or 34.
Guillaume de GENAS fit paroistre un genest sur son timbre 35.
Aymar de GROLÉE, baron de Bressieu, amant de Philippine, portoit une couronne d'argent pour cimier 36.
Antoine de THEYS, sieur de Bayette, avoit mis sur son casque un faisceau de bouts de piques de sable 37.
Georges de TORCHEFELON avoit une hermine sur son timbre 38.
Charles d'HOSTUNG, seigneur de la Baume, frère da la maîtresse de Rochechinard, une croix engrelée d'or 39.
Olivier du MOTET, un aigle d'argent 40.
Jean de BRIANÇON, seigneur de Varces, avait orné son casque d'une croix d'or pour cimier 41.
Raymond DURAND portoit pour cimier une sorte de léopard, de gueules 42.
FOUQUET DU PUY, seigneur de Montbrun, un lyon de gueules 43.
Antoine RACHAIS avoit un semblable cimier 44.
Pierre DE VOISSANC avoit fait le sien d'une étoile cometée 45.
Pierre DE VESC, seigneur de Béconne avoit le sien d'un château d'argent 46.
Antoine D'ARZAC portoit pour cimier un aigle de sable 47.
Antoine BLANC de la Coste-Saint-André, une hermine 48.
Hugues DE MONTS avoit sur son casque plusieurs bandes de sable qui pendoient nonchalamment 49.
Étienne DE POISSIEU, bailli des montagnes de Dauphiné, avoit fait attacher un chevron d'argent sur son casque, qui luy servoit de cimier 50.
Voicy les noms des assaillans:
Ferrand DE PRACOMTAL, seigneur d'Ancône avoit une fleur de lys d'or 51.
Pierre GUIFFREY, dit le chevalier de Boutières, un griffon d'argent 52.
Barachim ALLEMAN, seigneur de Rochechinard, une fleur de lys d'or 53.
Gabriel DE GROLÉE, seigneur de Viriville, un ange 54.
Antoine DE BOCSOZEL, seigneur de Chastelard, avoit un échiquier d'argent et d'azur 55.
François DE LANGON avoit une tour d'argent 56.
Aymon DE SALVAING, seigneur de Boissieu, sur le timbre duquel paraissoit l'aigle de l'Empire 57.
François DE SASSENAGE, autre frère de Philippine, prit un cimier semblable à celuy de son frère: c'est-à-dire la Mélusine 58.
Hector de MONTAYNARD, seigneur de Montaynard, avoit un casque tout vairé 59.
Claude FALCOZ avoit pour cimier un faucon d'argent 60.
Claude de CHASTELARD, une cigogne d'argent 61.
Guillaume de VIRIEU, seigneur de Pupetières, trois bourlets d'argent 62.
Antoine de VACHON, une vache d'or 63.
Louis de THOLON, seigneur de Sainte-Jalle, un cygne d'argent 64.
Antoine de MONTCHENU en fut aussi bien que les autres, et la clef d'argent qu'il portoit pour cimier témoignoit facilement que c'estoit pour une fille de la maison de Clermont que son coeur soupiroit 65.
Philibert de CLERMONT, seigneur de Monteson, avoit une thiare papale pour cimier 66.
Claude de BÉRANGER, seigneur du Gaz, un lyon d'or 67.
Christophe ADEMAR, baron de La Garde, qui depuis trois ans avoit épousé la soeur du seigneur de Montchenu, portoit un vaisseau pour cimier 68.
Pierre de la BAUME, seigneur de Suze, un lyon d'argent 69.
Claude de la POYPE, seigneur de Serrières, un lyon d'or qui tenoit une bande ou fasce volante d'argent 70.
Aymon de la BALME, seigneur de Montchalin, buste d'une femme de sinople 71.
Jacques de MONTBEL, comte d'Entremont, avoit chargé son casque d'une hermine au naturel et d'un lyon de sable. Ce fut dans ce tournoi qu'il commença d'aimer Philippine de la quelle il fut le troisième mary 72.
George de BEAUMONT, fils du seigneur des Adrets, avoit une fleur de lys d'azur pour cimier 73.
Jacques de BRUNIER, seigneur de Larnage, avoit un singe assis 74.
André BOUVIER, un teste de boeuf d'or 75.
Aymar de LERS, seigneur d'Aubenas, un croissant d'or 76.
Guy de SAUTEREAU, un épervier d'argent 77.
André de CLAVEYSON portoit pour cimier un clef de sable 78.
Guillaume de FASSION, sieur de Mantonne, une étoile d'or 79.
Hugues de MAUGIRON, seigneur d'Ampuis, un foudre d'or 80.
Guy de LORAS, un cerf volant de sable 81.
Raymon de CHISSÉ, un lyon de sable 82.
Pierre de MANISSI, de la ville de Romans, avoit chargé son casque de deux clefs d'argent passées en sautoir 83.
Jean MARCEL avoit sur son timbre trois croissants d'argent 84.
Claude de THIVOLAY avoit sur le sien trois lozanges de sable 85.
Antoine de LESTANG portait plusieurs crénaux d'argent en forme de couronne 86.
Imbert de Murinais, chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, avait pour cimier un lyon d'or 87.
Antoine d'URRE-CORNILLON, seigneur du Puis Saint-Martin, Une estoile d'argent 88.
Pierre COSTE, de la ville de Romans, avoit un aigle de gueules pour cimier 89.
Jean de GRIMAUD, une teste et col de chameau dor 90.
Pierre de COLOMB avoit une colombe d'azur 91.
Jean RIGAUD, un lozange d'or 92.
Après que l'on eut ainsi divisé ces chevaliers, le baron de Sassenage proposa aux autres juges du camp qu'il faloit que les tenans combatissent sous les étendars du Roy, et les assaillans sous ceux de Zizimi, et tous à l'honneur de la belle de Clermont. Cette proposition fut trouvée agréable; on la fit au prince, qui accepta l'honneur que l'on luy vouloit faire: et il ajouta que quoy qu'il previst bien que son parti alloit estre le plus faible, puisque les tenans se sentiroient animés du souvenir de leur Roy; il voyoit néanmoins tant de gloire à pouvoir entrer en concours avec le plus grand prince de la chrétienté, que quelque succès qu'eussent les jouxtes, il ne se plaindroit pas de la défaite de son party.
Afin de préparer toutes choses, on renvoya de combattre à quatre jours de là, et les chevaliers se retirèrent....
Le jour préparé pour commencer les jouxtes estant venu les tenans parurent tous ombragés par des plumes blanches, et ceints par des écharpes de la même couleur, et sur leur escu estoient peintes les armoiries de France: d'azur à trois fleurs de d'or. Les assaillans avoient sur leur casque des plumes de diverses couleurs; un croissant estoit peint sur leur escu, et ils avoient des ceintures bigarrées. Tous entrèrent dans la place de divers côtés. Le fils du baron de Clermont estoit à la teste des Tenans, et Montchenu à celle des Assaillans. Divers estendars des deux nations paroissoient de rang en rang, et plusieurs trompettes précédoient ou suivoient.
Les barrières ayant esté ouvertes, six des tenans et six des assaillans y entroient et fournirent leur carrière sans avantage. Ils recommencèrent; mais ce ne fut pas heureusement pour les assaillans: trois des leurs furent abattus, et il n'y en eut qu'un du costé des autres.
Ces douze s'estant retirés, il en entra encore six, de chaque party, qui firent trois courses sans s'ébranler, ensuite il y en eut deux de chaque party qui tombèrent. Douze autres leur succédèrent, Saint-Quentin en estoit aussi bien que Monteson. Quand ils se furent reconnus, ils se choisirent pour le but de leurs coups. Ils ramassèrent toute leur force, et comme deux jeunes lyons, ils se heurtèrent avec une violence sans égale. Ils s'ébranlèrent aussi peu que s'ils avoient combattu contre des rochers. Ils rompirent trois lances, et voyant qu'il estoit temps de finir, parce que trois des assaillans avoient esté abattus, ils sortirent des barrières pour y laisser entrer douze chevaliers nouveaux.
De ceux-ci un des tenans fut seulement abattu, et la nuit s'approchant, il fallut renvoyer les jouxtes pour le jour suivant.
Toute la nuit on entendit les trompettes et les tambours, et le lendemain on continua les courses de la manière qu'elles avoient esté commencées. Zizimi, les quatre juges et les dames occupant toujours les échaffaux. Ce prince témoigna qu'il seroit bien aise d'être auprès de Philippine, en effet, il s'y mit, et il lui parla longtemps avec assez de facilité. On peut juger qu'il n'oublia pas son amour, et que tant de beaux coups qui se firent dans cette journée n'eurent pas toute son attention. Il ne prit pas garde que des douze qui coururent les premiers, il y en eut cinq de son party qui furent abattus, que des autres douze des jouxtes furent égales, et que des douze qui suivirent, deux des tenans et un des assaillans allèrent mordre la poussière.
Les juges s'approchèrent du Sultan pour avoir son avis, et scavoir quel de tous les chevaliers méritoit le prix qu'il avoit destiné au vainqueur. Je ne sçay, repartit-il; et ceux qui sont demeurez à cheval et ceux qui ont esté abattus m'ont paru si vaillans, que je ne veux pas me déterminer là dessus. Mais si vous le trouvez à propos, faisons faire demain de petits combats à l'épée émoussée par ceux qui sont restés à cheval, et celuy qui fera des exploits de plus grande valeur, obtiendra le prix que la belle Sassenage luy donnera. On s'accorda à cette proposition, et l'on la publia parmy tous les chevaliers. Apparemment ceux qui avaient esté abattus n'y prirent pas plaisir, mais aussy la joye des autres fut extrême.
Le lendemain, les vainqueurs vinrent dans la place en forme d'escadron. Tous avec un désir égal d'obtenir le prix plutôt pour leur propre gloire que pour aucune considération du présent de Zizimi. Bressieu, Saint-Quentin et Monteson brulaient d'impatience d'en venir aux mains, afin de pouvoir estre récompensez de celles de la belle Sassenage. Ainsi l'amour et l'honneur les animoient tous puissamment. Les barrières estant ouvertes, ils firent voir leurs espées nues, et on entendit un moment après mille chamaillis. Comme cette sorte de combats ne pouvaient pas permettre à ces chevaliers de se renverser les uns les autres, ny de donner aucune marque certaine d'avoir vaincu, Zizimi, les juges et les spectateurs ne purent connoistre qui méritoit mieux le prix et l'on fut fort en peine qui de tant de braves combattants, devoit estre déclaré vainqueur. On estoit donc dans cette incertitude, lorsque Philippine parla bas au Sultan, et le Sultan pour témoigner qu'il approuvoit ce qu'elle luy avoit dit, en fit le rapport aux juges qui y consentirent, et dès lors le Seigneur de Montchenu ayant esté appelé par un hérault, la belle Sassenage luy donna la boëtte de diamants préparée pour le vainqueur. On vit bien que Montchenu l'avoit obtenue à cause que la feste se faisoit pour ses nopces, et quoiqu'il y en eust d'autres dont la valeur étoit aussi bien connue que la sienne, et qui en avoient donné des preuves assez convainquantes, néanmoins il n'y eut pas un qui en murmurast ny qui témoignast d'en estre fâché. Comme Montchenu eut receu ce beau présent, il alla le présenter à sa maîtresse qui le receut comme venant d'une personne qui lui estoit très chère.
Le jour qui suivit les jouxtes fut celuy de ses nopces et après avoir disné magnifiquement dans Romans, où le prince se trouva, Montchenu amena sa femme en son château de Montchenu où il fut suivi d'une partie des chevaliers qui avaient combattu.
Zizimi fut convié d'y aller; mais ayant appris que Philippine retournoit dans le Royanois, il ne voulut point la quitter. Comme il l'eut ramenée à la Bastie, il retourna à Rochechinard avec Barachim.
NOTES
A.--GUY ALLARD, né à Grenoble le 16 septembre 1635. Il fut avocat au Parlement et secrétaire de la commission instituée pour la recherche des usurpateurs des titres de noblesse, fonctions qui lui mirent entre les mains une quantité considérable de documents dont il se servit plus tard pour écrire sur le Dauphiné et la noblesse de cette province des ouvrages nombreux et érudits, mais dans lesquels malheureusement le besoin de plaire aux hommes puissants a altéré trop souvent la vérité. Il est mort le 24 décembre 1716, étant doyen des avocats du Parlement.
B.--ZIZIM (Djem), fils de Mahomet II, empereur des Turcs, et frère puîné de Bajazet. Il disputa l'empire à son frère et ayant été complètement vaincu près du mont Taurus, il se réfugia à Rhodes ou il arriva le 24 juillet 1482. Le grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem le reçut avec magnificence, mais traita secrètement avec Bajazet à qui, moyennant une rente annuelle de 45,000 ducats, il promit d'empêcher Zizim de rien entreprendre. Il envoya bientôt en Europe ce malheureux prince qui, sur un vaisseau de l'Ordre et sous la conduite du commandeur Charles Alleman 93, vint avec une suite nombreuse débarquer à Gênes où il resta quatre mois. Il fut ensuite conduit à Lyon où il rencontra le roi de France Louis XI, puis à Saint-Jean-de-Maurienne, à Chambéry, à Rumillie où se trouvait une commanderie de l'Ordre. Charles Alleman craignant de sourdes intrigues, fit désarmer vingt-neuf seigneurs de la suite de son illustre captif qu'il conduisit, le 26 juin 1483, à Poët-Laval dont il était le commandeur, enfin au château de Rochechinard 94 qui appartenait à son neveu Barachin-Alleman. Peu après son arrivée, le prince ottoman reçut la visite de seigneurs du voisinage. C'étaient: le baron de Sassenage, le seigneur de la Baume, Jean Vallin, Antoine Copier, Antoine Vehyer, François Auberjon, Humbert Colonel, Pierre Lauberge, Aynard de Villars, Jean de Flandène, Aymar de Bologne, François de Langon, Claude Servient et Ennemond Yseran.
Zizim eut dans ce séjour toute la liberté qu'il désirait, et dans ses courses il fit la connaissance de Philippine de Sassenage dont il devint éperdument amoureux à ce point de demander sa main et d'offrir de se faire chrétien. Mais peu de temps après, au mois d'octobre 1484, il fut conduit à Bourganeuf en Auvergne, par Merlo de Piozazo, prieur de Lombardie, Guy de Rochefort, commandeur de Monterolz, et le chevalier Guillaume de Rochechinard, députés par le Grand maître de l'Ordre auprès de Zizim. Le baron du Bouchage et Barachin Alleman tinrent à accompagner ce prince, mais le quittèrent bientôt après. Quoique réclamé par le pape Innocent VIII, les choses traînèrent en longueur et ce n'est que par lettres patentes du 3 février 1488 que le baron du Bouchage fut autorisé à conduire le prince ottoman à Rome où il fut reçu avec les plus grands honneurs: le pape lui fit faire une entrée magnifique. Mais plus tard, par ordre du pape Alexandre VI, 95 il fut enfermé dans le château Saint-Ange où il demeura longtemps prisonnier. Le roi Charles VIII étant entré en Italie, le demanda au pape qui le lui envoya; mais cet infortuné sultan mourut peu après à Capoue d'une maladie d'entrailles assez violente pour faire supposer qu'il avait été empoisonné: crime qui, dit-on, fut payé 200,000 ducats par Bajazet. Les deux fils que Zizim avait laissés en Caramanie périrent avec toute sa famille par ordre de l'empereur des Turcs.
C.--PHILIPPINE DE SASSENAGE, surnommée Hélène, à cause de sa merveilleuse beauté, était la reine d'un essaim d'autres beautés au nombre desquelles figuraient ses trois jeunes soeurs: Françoise, qui épousa Jean Robe, seigneur de Miribel, Huguette et Isabeau. «Elle avait un visage à demi ovale une petite bouche, des yeux bien fendus, noirs et remplis d'esprit, une physionomie heureuse et un caractère surprenant.» Elle n'avait alors que seize ans et sortait du monastère de Saint-Just où elle avait été élevée. À son retour au château de la Bâtie en Royans qu'habitait sa famille, elle eut une foule d'adorateurs parmi lesquels Saint-Quentin, le baron de Bressieu, Philibert de Clermont, le jeune d'Hostun, la seigneur de Claveyson, celui de Murinais et plusieurs autres. Le prince Zizim, qui était alors interné au château de Rochechinard, vint bientôt augmenter ce nombre et mettre aux pieds de la belle Philippine sa fierté ottomane.
Comme le lui avait prédit la fée Mélusine, Philippine eut trois maris. D'abord le baron de Bressieu qu'elle épousa dans le mois de septembre 1484, qui mourut peu après sans postérité. Son second mari fut Puisieux, qui en eut deux filles, et après lui Jacques de Montbel, sieur d'Entremont, qui n'en eut pas d'enfant. En somme, cette merveille de beauté fit plus de malheureux qu'elle ne fit d'heureux, tout en restant vertueuse.
Philippine de Sassenage décéda le 6 août 1533. Le martyrologe des Frères mineurs de Chambéry fait mention d'elle avec éloge, l'appelant illustre et généreuse dame.
Elle était fille de Jacques, baron de Sassenage, et de Jeanne de Comiers, dame d'honneur de la reine Charlotte, femme de Louis XI.
D.--La terre de ROCHECHINARD était avant 1316 jointe à la seigneurie de Saint-Nazaire. En 1317, Guigues dauphin, en récompense des grands services que lui avait rendus Girin Courtet, son écuyer, ayant promis de lui assigner dix livres de rente en cens perpétuelle dans la paroisse de Rochechinard et n'ayant pas accompli son engagement, Jean, son frère, comte de Vienne et d'Albon, donna audit Girin les château et forteresse de Rochechinard. Ce dernier en jouit paisiblement jusqu'en 1340, époque à laquelle Humbert II ratifia la vente de ce château à Aymar Alleman et à dame Guillette, qui avait été la nourrice dudit dauphin.
Dans le château de Rochechinard résida, comme il a été dit, le Sultan Zizim que le Grand maître de Rhodes avait confié à la garde de Barachin Alleman, oncle de Charles Alleman, commandeur de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Cette seigneurie fut achetée en 1540 par Charles Mosnier, sergent d'armes, dans la famille duquel elle resta jusqu'au 10 février 1699 qu'elle fut vendu, au prix de 78,000 livres, à Félicien de Marcoux par Marguerite Mosnier, fille de Charles, sieur de Crévecoeur, ancien premier consul de Romans. Rochechinard passa ensuite, vers 1740, en la possession de Charles-Gabriel-Justin de Barral, conseiller au Parlement de Grenoble. Cette terre seigneuriale, aujourd'hui morcelée, a été vendue dernièrement aux enchères.
De l'antique château, il reste aujourd'hui quelques ruines consistant en deux énormes tours séparées par une cour et une terrasse.
E.--Plusieurs membres des diverses branches de l'ancienne et puissante famille de Sassenage, ces Montmorency du Dauphiné, figurent dans le récit. Les notes généalogiques et bibliographiques suivantes ne seront donc pas ici sans utilité.
La maison de Sassenage paraît descendre des comtes de Forez. Girard, l'un de ces comtes, ayant aidé Isarn, évêque de Grenoble, à chasser les Sarrasins de son diocèse, (vers 950), reçut en récompense de ses services, les terres restées vacantes de Sassenage et de Royans. Au XIe siècle, Hector fut seigneur souverain de Sassenage et Ismïdon Bérenger fut prince de Royans. En 1319, François de Sassenage reçut l'hommage de quatre- vingt quatre gentilshommes et prouva qu'il pouvait lever plus de deux cents hommes d'armes, sans compter les vassaux, etc.
F.--JACQUES, baron de Sassenage, fils de François III et de Philippine Alleman de Champ, fut chambellan et premier écuyer de Louis XI. Il commanda, en 1465, l'arrière-ban du Dauphiné à la bataille de Montlhéry où il formait l'avant-garde et comptait dans ses rangs 350 lances et 600 archers à cheval (environ 2,000 hommes). Les braves dauphinois firent des prodiges de valeur et perdirent 54 gentilshommes. Jacques de Sassenage dans son dévouement patriotique aliéna, en 1478, la terre de Pont-en-Royans pour lever des troupes contre le duc de Savoie et défendre la place de Saluces. En récompense, il fut fait en 1465, gouverneur de la principauté d'Orange. Il mourut en 1490, ayant eu cinq filles et deux fils, Louis et Antoine qui figurèrent dans le tournoi.
G.--SIDONIE était la fille de Hector de la Tour-Sassenage. C'était, dit Chorier, une fille à qui rien ne manquait pour être mise au rang des plus excellentes, qu'un peu plus de sévérité. Le baron de Sassenage l'aima avec une passion aussi violente que coupable, car il était son oncle à la mode de Bretagne et père de famille; c'est pour elle qu'il prit cette devise: UNE SUR TOUTES. Elle répondit d'abord aux aveux de son parent:
Accusez les dieux Qui m'ont faite si belle Mais non pas mes yeux.
Au reste la belle Sidonie partagea bientôt la passion qu'elle avait inspirée. Elle eut même une affection extrême pour les enfants du baron. Elle les caressait quand elle les voyait et souvent elle les envoyait visiter, quoiqu'elle eut elle-même deux enfants naturels entre autres Claude pour qui elle fit bâtir la maison de la Rochette, dans la seigneurie de Sassenage.
Sidonie avait pour la servir une fille nommée Eléonor qui devint éperdument amoureuse de sa maîtresse et qui considérant comme un rival le baron de Sassenage, lui voua une haine mortelle et le brouilla sans retour avec Sidonie. 96
H.--IMBERT DE BATERNAY naquit vers 1438, d'Artaud, seigneur de Baternay et de Vangris, et de Catherine de Gaste. Il eut plusieurs frères et soeurs, au nombre desquels: 1° Antoine, fils aîné, d'abord échanson de Louis XI. Il épousa la fille de Houllefort, bailli de Caen, conseiller et chambellan du roi, et mourut en 1492 laissant deux filles, 2° Jacques, évêque de Valence et de Die, 3° Gastonne qui fut, en 1473, la VIIIe abbesse de l'abbaye de Saint-Just, etc.
Imbert de Baternay fut d'abord page et favori de Louis XI, qui le fit ensuite conseiller et chambellan, baron du Bouchage, capitaine du Mont-Saint-Michel. Il épousa, de gré ou de force, malgré l'opposition de son père, Georgette de Montchenu, fille de Falques et de Louise de Graco, le 25 avril 1463. Ce mariage forcé parait cependant avoir bien tourné. Imbert fut le meilleur des époux, il eut plusieurs enfants: Jeanne qui fut mariée, en mars 1490, à Jean, fils d'Aymar de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, sénéchal de Provence. Le contrat fut passé devant deux notaires, dont l'un était Pierre Perrier, notaire de Romans. La dot fut de 200,000 écus d'or (un million). Le 2 septembre 1499, elle mit au monde celle qui fut la célèbre Diane de Poitiers. Un fils d'Imbert de Baternay, François, épousa le 24 janvier 1507, Françoise de Maillé. Madame de Baternay mourut à Blois, au mois d'août 1511, et son mari décéda, le 12 mai 1523, au château de Montrésor où existe encore un magnifique tombeau de cette famille. À la troisième génération, cette illustre maison tomba en quenouille. 97
I.--MARGUERITE DE SASSENAGE, tante de Philippine, était veuve d'Amblard de Beaumont, seigneur de Montfort, «encore fort jeune et fort belle». Elle fut long temps très aimée du dauphin qui en eut deux filles qu'il reconnut. L'aînée épousa le batard de Bourbon, amiral de France, et la seconde fut mariée au seigneur de Saint-Vallier de la maison de Poitiers.
J.--Le baron D'URIAGE était le cinquième fils de sa maison, depuis que celle de Sassenage était tombée en quenouille. Il était devenu baron de Sassenage à cause de Béatrix, sa quatrième aïeule, héritière des biens et du nom de Sassenage.
Louis et François furent ses deux fils: le premier se distingua à la bataille de Guinegate.