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Un enfant, t. 2/3

CHAPITRE PREMIER.

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LOUISE avait dit à Gustave quelles étaient ses craintes au sujet des menaces de sa mère; il est à croire même qu’elle avait exagéré les unes et les autres, afin que Gustave la rassurât par des preuves plus grandes d’amour. Mais loin d’apporter quelque repos à l’ame troublée de la pauvre fille, loin de faire naître le calme en elle, Gustave s’efforçait de l’effrayer par l’image d’un châtiment inévitable et terrible.

—Je n’ai fait qu’entrevoir votre mère, lui dit-il; et pourtant, s’il faut juger de son caractère par la sévérité des traits de son visage, je suis sûr qu’elle est impitoyable, qu’elle vous séquestrera du monde, et que demain vous partirez pour le couvent des dames Saint-Michel.

En disant cela, Gustave prit un air désespéré.

Louise, qui cherchait des consolations, étouffa ses propres craintes pour adoucir celles que Gustave paraissait avoir.

—Maman est bonne, répliqua-t-elle: il est impossible qu’elle veuille mon malheur. Puis elle ajouta en baissant la tête: Qu’ai-je à craindre, M. Gustave, s’il est vrai que vous ne me trompiez pas?

Gustave lui répondit que, douter de la sincérité de son amour, c’était lui faire une mortelle injure. Sa voix devint plus triste; il pleura presque. Louise se repentit de l’avoir affligé.

—Mais enfin, murmura-t-elle, pourquoi ne parlez-vous pas à maman? Si elle vous connaissait comme je vous connais, moi, elle serait tranquille du moins: vous lui diriez les motifs qui vous empêchent.... et....

La nuit commençait à tomber. Tout en marchant au hasard, l’un à côté de l’autre, d’un pas tantôt lent et tantôt précipité, les deux jeunes gens étaient arrivés au coin de la petite rue Saint-Roch, vers le haut bout du quartier Poissonnière. Louise s’arrêta en cet endroit, protégée par l’ombre épaisse du mur. Il ne paraissait pas que Gustave eût fait attention à ses dernières paroles, et elle reprit:

—Vous diriez à maman les motifs qui s’opposent à l’accomplissement des promesses que vous m’avez faites.

Il fallut à Louise toute l’obscurité de la nuit, tout l’entraînement d’un premier amour, tout le courage que donne une position difficile, périlleuse, et de laquelle on veut sortir à tout prix; il lui fallut peut-être encore l’air bruyant et libre des rues, pour qu’elle osât rappeler aussi franchement à Gustave ses promesses de mariage.

Elle s’attendait à une explication sincère, elle n’obtint qu’une réponse évasive.

—Certainement, lui dit-il, je dois parler à votre mère; mon projet est de la voir le plus tôt possible. Mais cela ne peut suffire: j’ai besoin du consentement de ma famille, et mon père est un homme si bizarre!.. Croiriez-vous une chose? c’est qu’il ne me laisserait épouser une femme sans fortune qu’à la seule condition....

—Quelle condition? demanda Louise avec un accent ou perçaient le trouble et le dépit.

—Rien, rien, chère amie; mon père est fou... L’idée la plus extravagante... Et cependant, ajouta-t-il à voix basse et comme s’il se parlait à lui-même, cependant je conçois sa raison; c’est assez naturel...

Il y avait dans le son de sa voix quelque chose de moqueur qui blessa profondément la sensibilité de Louise. Toute triste et tout émue, elle dégagea des mains de Gustave sa main qu’il ne pressait plus avec le même amour, et, quittant l’ombre de la muraille, elle monta la rue sans mot dire. Gustave l’atteignit rapidement.

—Me quitter déjà, Louise?

—Pensez-vous qu’il ne soit pas temps, monsieur?

—Monsieur!... Êtes-vous donc fâchée contre moi?... Restez encore, je vous en prie; votre maman ne doit revenir qu’à six heures, m’avez-vous dit.

—Ne faut-il pas que je sois à la maison avant elle?

Gustave tira sa montre:—Voyez, il est à peine cinq heures vingt minutes...

—Ah! mon Dieu! s’écria Louise, si maman allait être rentrée!

Cette réflexion l’épouvanta: elle se mit à marcher avec vitesse. Mais l’effroi la faisait à chaque instant chanceler sur ses jambes. Gustave vint lui offrir son bras. En ce moment, elle ne pensait même plus à Gustave; sa présence doubla pour elle l’apparence du danger: elle courut. Il courait aussi.

—Louise, Louise!

—Laissez-moi, monsieur, laissez-moi!...

En traversant la rue de Cléry, elle entendit un enfant qui demandait l’heure à la porte d’une boutique.

—Cinq heures et demie, répondit-on.

—Cinq heures et demie! répéta Louise en s’arrêtant tout à coup, cinq heures et demie!! Et elle sentit un froid aigu lui passer dans le corps, et des larmes (je ne sais quelle passion les soulevait de son cœur), des larmes lui montèrent aux yeux.

Gustave s’approcha de nouveau pour lui parler; mais en l’apercevant, elle fit un geste de désespoir:

—Ah! monsieur, lui dit-elle, vous m’avez perdue!

Cependant elle restait là, au milieu du chemin, pâle, anéantie, n’osant ni regarder, ni penser, ni avancer, ni fuir.

—N’ayez donc pas peur, lui dit Gustave, je suis certain que votre maman n’est pas encore de retour.

—Si c’était possible! s’écria Louise. Et l’espérance lui redonna des forces.

Déjà elle n’était plus qu’à vingt-cinq pas de leur maison, lorsqu’elle aperçut quelqu’un: une femme qui levait le marteau.

Louise poussa un cri. Cette femme, c’était sa mère qui rentrait. La porte se referma sur madame Drouart.

Gustave reçut Louise dans ses bras.

—Il est trop tard! murmura-t-elle. Mon Dieu, pardonnez-moi!

A différentes heures de la soirée, on vit errer, sous les fenêtres de la maison où logeait madame Drouart, une jeune fille constamment suivie d’un jeune homme qui lui parlait et qu’elle ne semblait pas entendre, qui la regardait et qu’elle ne paraissait pas voir.

Cette jeune fille, tantôt près de la maison, l’oreille collée contre la porte; tantôt loin de la maison, l’œil levé sur les croisées du troisième étage, ne faisait que pleurer et dire:

—Mon Dieu! la chandelle est éteinte, et ma mère est couchée! que vais-je devenir? Mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force d’entrer! je veux entrer!

Mais, quand elle était proche de la maison, si la porte venait à s’ouvrir, la jeune fille se cachait dans l’ombre et fuyait le long des murs.

Mais, quand elle était éloignée de la maison, si la porte venait à s’ouvrir, la jeune fille s’avançait avec précaution, appelait tout bas sa mère et sanglotait; car, de cette maison, elle voyait sortir des figures inconnues: sa mère ne venait pas.

Vers les onze heures, toujours suivie du même jeune homme qui lui parlait sans obtenir un seul mot d’elle, la malheureuse, enfin prête à entrer, leva le marteau d’une main tremblante... Le coup fut timide, sonore à peine. La porte ne s’ouvrit point.

Elle en fut presque contente; qu’aurait-elle dit au portier? qu’aurait-elle dit à sa mère?

Elle s’assit sur une borne à côté de la porte. Le froid était vif; elle n’avait pas pris de nourriture depuis le matin. Elle frissonnait de tous ses membres.

—Louise, vous allez passer là toute la nuit?

—Oui, monsieur.

—Quel enfantillage! Venez avec moi plutôt.

Elle ne répondit rien.

—Les passans s’arrêtent pour nous regarder. C’est fort ridicule. Voulez-vous venir, oui ou non? moi, je m’en vais.

Rien n’indiqua qu’elle le comprît. Sa tête restait penchée sur sa poitrine.

—Ma Louise, écoute ton Gustave...

Même immobilité et même silence.

—Ma foi! murmura Gustave, qu’elle couche là si c’est sa fantaisie; quant à moi, puisqu’elle s’y obstine, je pars. Le diable m’emporte si cette fille n’est pas un peu folle!

Avant de la quitter, il lui parla long-temps encore, mais inutilement; il s’éloigna à pas lents, détournant la tête pour voir si elle ne le regarderait pas s’en aller.

Mais elle conservait la même attitude. Gustave revint sur ses pas.

—Je ne peux pourtant pas, se dit-il, la laisser au milieu de la rue. Puisqu’elle refuse de m’accompagner chez moi, que du moins elle rentre chez elle. Je vais frapper, il faudra bien qu’on lui ouvre.

Il frappa: Louise dressa la tête. Il frappa plus fort: Louise se leva debout. La porte s’ouvrit: Louise prit la fuite.

Comme elle était déjà loin, Gustave impatienté ramena la porte à lui et la referma.

Après quoi il se mit à courir pour rejoindre Louise; mais en entendant des pas précipités derrière elle, Louise redoubla de vitesse, et disparut au détour d’une rue voisine.

C’était vers le milieu de la nuit; le froid devenait excessif. Un homme, qui passait rue Bourbon-Villeneuve, voyant une jeune fille assise sur une borne, s’approcha d’elle, et, la croyant endormie, il la dépouilla de son bonnet et de son schall.

—Que j’ai froid! dit Louise, je me sens mourir!..

Comme elle tombait sur le pavé, elle pensa que sa mère, en la trouvant morte le lendemain matin au pied de leur maison, comprendrait qu’elle n’avait pas été coupable.

Environ sur les deux heures, Gustave, inquiet, revint pour savoir ce que Louise était devenue. Son œil chercha de loin sur la borne, il n’aperçut rien. Sans doute, elle est rentrée, pensa-t-il.

Il regarda de plus près, et vit Louise étendue devant la porte. Il lui toucha la figure, elle était glacée; il lui posa la main sur le cœur, il battait encore.

Un fiacre vint à passer.

—Où allez-vous? demanda Gustave.

—Rue Poissonnière, maison du notaire, répondit le cocher: je stationne là; on donne un bal.

—Pouvez-vous conduire cette jeune fille rue Montmartre?

—Tout de suite.

Et il descendit de son siége. Gustave l’aida à porter Louise dans le fiacre. Cependant le cocher ne put retenir une exclamation d’étonnement à la vue de cette femme transie de froid, n’ayant ni bonnet ni schall.

—Je la connais, dit Gustave; je ne sais comment elle se trouve en cet état à une pareille heure; il faut qu’elle ait été volée, frappée peut-être, et elle se sera évanouie... Pauvre créature! c’est une bonne œuvre que de la ramener chez elle.

Il lui ordonna de conduire ses chevaux le plus doucement possible, au pas. Le cocher obéit. Parvenu au haut de la rue Montmartre, Gustave lui fit signe d’arrêter.

La maison devant laquelle ils se trouvaient avait pour entrée une petite porte bâtarde. Ce n’était pas là la demeure de Gustave, mais il y régalait ses amis, et quelquefois il y logeait ses maîtresses.

Il court prévenir le portier, à qui il donne cinq francs, comme indemnité de son sommeil interrompu, bien que le bonhomme ne dormît pas, car Gustave lui avait expressément recommandé de l’attendre une partie de la nuit. Gustave espérait sans doute rentrer avec une femme; et sans doute cette femme était Louise... On la descendit de voiture. Elle commençait à donner quelques signes d’existence; mais l’engourdissement causé par le froid suspendait encore l’usage de sa raison.

A l’aide de son domestique, qui l’attendait aussi, et du portier, qui souriait en disant que monsieur avait fait faire un peu trop copieusement les Rois à cette demoiselle, Gustave transporta Louise jusqu’au premier étage.

—Déposez-la doucement sur le canapé, prenez garde de lui faire mal... Prosper, dit-il ensuite à son domestique, il faut vite aller chercher le docteur Thévenot. Qu’il se lève et vienne sur-le-champ, entendez-vous? Puis, se tournant vers le portier:—Vous, bassinez ce lit, et de bon matin, sur les six ou sept heures, courez dire à madame Lefebvre qu’on a besoin d’elle ici pour femme de chambre.

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