REMY DE GOURMONT
Reading edition
ONZIEME EDITION
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
MCMXX
Table
A
OCTAVE UZANNE
PRÉFACE
L'auteur avait pensé à qualifier ce livre: Roman sans hypocrisie; mais il a réfléchi que ces mots paraîtraient malséants, l'hypocrisie étant de plus en plus à la mode.
Il songea ensuite à: Roman physiologique; c'était encore pire, parce temps de grands convertis, où la grâce d'en haut purifie si à propos les petites passions humaines.
Ces deux sous-titres écartés, il ne restait rien; alors il n'a rien mis.
Roman, c'est un roman. Et ce ne serait que cela, si l'on n'avait tenté, par une analyse sans scrupules, d'y dévoiler, si l'on peut dire, les dessous d'un «cœur virginal», d'y montrer que l'innocence a ses instincts, ses besoins, ses obéissances physiologiques.
Une jeune fille n'est pas seulement un jeune cœur, c'est un jeune corps humain tout entier.
Tel est le sujet de ce roman, qu'il faut bien, tout de même, appeler «physiologique».
10 octobre 1906.
I.
Appuyée au mur de la vieille terrasse en ruine, envahie par les herbes, les acacias elles ronces, la jeune fille mangeait des mûres. Elle montra, en riant, ses mains devenues violettes. M. Hervart releva la tête et dit:
—Vous avez aussi des moustaches. C'est très drôle.
—Mais je ne veux pas être drôle.
Elle alla vers le ruisseau voisin, où elle trempa son mouchoir pour se laver les lèvres.
Les yeux retombés sur sa loupe, M. Hervart continua d'examiner la fleur de marguerite, où deux lygées écarlates, étroitement unis, ne faisaient plus qu'un seul insecte. Endormis dans un amour profond, ils ne semblaient encore vivre que par le frémissement léger de leurs longues antennes. La femelle avait enfoncé sa trompe aiguë dans la fleur et le mâle, avec la sienne, semblait pomper de la volupté dans le col immobile de sa compagne. M. Hervart aurait bien voulu assister à la fin de cet entretien passionné, mais cela pouvait durer des heures encore; il se découragea.
«Je sais d'ailleurs, songeait-il, que le mâle ne meurt pas immédiatement et au aussitôt dégagé il trotte, en quête de nourriture. J'aurais voulu voir le mécanisme de la désunion. Le hasard me donnera cela. Que l'on observe les bêtes ou les hommes, il faut compter sur le hasard. Il y a aussi les longues persévérances....»
Après un mouvement de tète qui voulait dire, sans doute, que les longues persévérances n'étaient pas son fait, il déposa doucement la fleur et ses amoureux sur le rebord de la terrasse. C'est alors qu'il s'aperçut enfin que Rose n'était plus là.
«Je l'aurai fâchée avec ma plaisanterie. C'était faux, d'ailleurs. Mais il y a des moments où cette enfant m'énerve avec son air de désirer des caresses. Et si je mettais seulement la main sur son épaule, elle me giflerait. C'est un être singulier. Toutes les femmes sont des êtres singuliers et, entre toutes, les jeunes filles....»
Essuyant sa loupe avec soin, il enjamba le ruisseau et entra dans le bois.
M. Hervart avait une quarantaine d'années. Assez grand et mince, il restait parfois un peu voûté, quand la curiosité l'avait tenu penché trop longtemps. Quoique un de ses yeux fût comme rétréci par l'usage du microscope, il avait le regard vif et net. Son visage clair, à la barbe blonde taillée en pointe, était agréable, sans attirer l'attention; et, s'il l'avait attirée, il ne la fixait pas.
Conservateur de la sculpture grecque, au musée du Louvre, il s'intéressait fort peu à la froide beauté des marbres et, moins encore, à l'archéologie. Il aimait la vie et partageait ses jours entre les femmes et les bêtes. Les mœurs des insectes le passionnaient. On le voyait souvent au Jardin des Plantes ou, plus souvent qu'à son bureau, sur le quai voisin, chez les marchands de bestioles. Le soir il courait le monde, à travers tous les mondes. Quand le milieu était favorable, il se donnait volontiers pour ancêtre M. d'Hervart, dont la femme aima La Fontaine. Ailleurs il disait que ses fonctions seules l'avaient empêché de se faire un nom comme naturaliste. Mais, selon l'opinion commune, M. Hervart n'était, en toutes choses, qu'un amateur très intelligent, gâté par beaucoup d'indolence.
Il venait tous les deux ou trois ans passer quelques semaines chez M. Desbois, son ami, ancien sculpteur industriel, au manoir de Robinvast, près de Cherbourg. M. Desbois s'était récemment anobli au moyen d'un y et de quelques autres menus changements. Quand M. des Boys parut au monde, Hervart n'eut pas l'air de s'apercevoir de la métamorphose. On l'aima davantage. Très occupée de cuisine et de pâtisserie, Mme des Boys s'empressait jusqu'à l'excès, quand M. Hervart était là.
Un peu bête, jadis sentimentale et pleine de romances, Mme des Boys avait voulu que l'on appelât sa fille, Rose, et cela aurait formé un nom ridicule si Rose eût été une fille à tolérer deux fois un sot compliment. Quoique rieuse et douce, d'ordinaire, elle était capable de froideurs terribles et d'inattentions cruelles. Ses parents l'adoraient et la redoutaient. On lui laissait faire sa volonté. Elle avait vingt ans.
M. Hervart, cependant, cherchait Rose. Il n'osait l'appeler, ne sachant quel mot choisir. Dans la conversation il disait: Vous; devant des étrangers: Mademoiselle; en lui-même: Rose.
«Elle était bien plus agréable, il y a deux ans. Elle m'écoutait. Elle m'obéissait. Elle me capturait des insectes. Maintenant, c'est le moment de la crise. Si nous étions des lygées....»
Mais il se reprit:
«Qu'elles soient des femmes, qu'elles soient des bestioles, l'amour, pour elles, est toute la vie. Les lygées vont mourir, leur œuvre accomplie, et les femmes commencent à mourir à l'heure de leur premier baiser.... Elles commencent aussi à vivre. C'est beau, le spectacle de ces jeunes filles qui veulent vivre, qui veulent remplir leur destinée, et qui ne savent pas, et qui cherchent, avec des sanglots, leur chemin dans la nuit.... Je vais la trouver pleurant.»
Rose achevait d'essuyer ses yeux. Ils étaient bleus, quand elle était triste, et un peu verts, quand elle était gaie.
—Vous avez pleuré? Vous vous êtes piquée en passant à travers les houx? Moi aussi.
—Je ne pleurerais pas pour cela. Mais qui vous dit que j'aie pleuré? J'ai eu un moucheron dans l'œil. Regardez, je n'en ai qu'un de rouge.
Mais, au lieu de lever la tête, elle la baissa, s'amusant à cueillir des fleurettes.
—Puis-je m'asseoir près de vous?
—En voilà une question!
—C'est parce que votre robe tient toute la place.
-Eh bien, bousculez ma robe.
M. Hervart rejeta sur les genoux de Rose le pan de robe qui s'étalait et il s'assit sur le vieux banc, avec une certaine précaution, car il le savait peu solide. Redevenu romantique, avec la fortune et la noblesse, M. des Boys entretenait son domaine à l'état vétusté et sauvage; sauf les pièces habitées et le potager, il n'y avait guère, en sa maison et aux alentours, que des murs salpêtres, des planchers pourris, des bancs moussus, d'inextricables buissons de ronces. Le lierre mangeait tous les murs, grimpait à tous les arbres. Près du ruisseau, une vieille tour semblait une cascade de verdure, dont les flots de lierre rejaillissaient jusque sur le dôme d'un vieux chêne aux bras morts se dressant comme des fourches. C'était assez beau. Les des Boys ne sortaient jamais que pour montrer à un étranger le spectacle de leur forêt vierge (ou visiter parfois les châteaux et les sites de la Hague). M. des Boys faisait de la peinture.
C'était le matin. Le bois était frais, encore humide. Le soleil, à travers les branches enlacées des hêtres, dessinait des fleurs sur le feuillage rigide des houx. Un petit marronnier, poussé tout de travers, tendait vers la lumière sa tête contournée. Il y avait tout près un cerisier sauvage où les moineaux se jetaient, inquiets, avec des cris. Un geai passa, faisant un éclair bleu. Le vent, se glissant sous les arbres, courba les fougères, qui changeaient de couleur. Une abeille blessée tomba sur la robe de Rose.
—Tiens, pauvre abeille, elle a une aile démanchée. Je vais essayer de la guérir.
—Prenez garde, dit M. Hervart, elle va vous piquer. Les animaux ne soupçonnent jamais qu'on veuille leur faire du bien. Pour eux, il n'y a que des ennemis.
—Vous avez raison, répondit Rose, en secouant l'abeille. Vos lygées la mangeront. Cela finira son malheur. Il n'y a que des ennemis.
Rose avait parlé d'un ton si amer que M. Hervart en fut inquiet. Il approcha son visage de celui de la jeune fille, autant que le permettait un grand chapeau de bergère, lui disant tout bas:
—Vous avez du chagrin?
Comme les femmes savent faire les choses à propos! Le grand chapeau disparut soudain, lancé comme avec dépit, et au même moment une tète blonde, ébouriffée, pâle et charmante, tomba sur l'épaule de M. Hervart.
Ce fut une minute émouvante. L'homme, troublé, passa son bras autour de la taille de la jeune fille. Sa main saisit une petite main qui s'abandonna. Il n'eut qu'à tourner et à pencher un peu la tète pour baiser, tout près des cheveux, un front blanc, moite de fièvre. Il sentit alors un abandon plus volontaire; la main qu'il tenait serra la sienne.
Un mouvement brusque de Rose les sépara. Elle regardait franchement M. Hervart, disant, la figure tendrement épanouie:
—Je n'ai plus de chagrin.
Elle se leva. Ils s'en allèrent à travers le bois, échangeant d'une voix douce d'insignifiantes paroles. Chaque fois que leurs regards se rencontraient, c'était dans un sourire. Ils touchaient des fleurs, des feuilles, de simples morceaux de bois mort, pour avoir l'occasion de se frôler les doigts. Arrivés à une clairière, ils laissèrent, marchant côte à côte, pendre intérieurement leurs bras et bientôt leurs mains se joignirent.
Il y eut un silence très long et très agréable. Mais chacun, cependant, avait des pensées particulières.
«Evidemment, se disait M. Hervart, si j'ai un peu de raison, je vais reprendre le train qui m'amena. D'abord, aller à Cherbourg, expédier un télégramme qui m'en fera recevoir un autre, par lequel je serai rappelé. C'est ennuyeux. Je me plaisais tant ici! A qui m'adresser? A Gratienne? Par une lettre alors, pour inventer une histoire. Cela ne sera pas plus grave dans trois ou quatre jours. Je connais les jeunes filles; le temps n'existe pas pour elles; elles vivent dans l'absolu. Tant qu'il n'y aura pas de jalousie, et comment y en aurait-il? je serai tranquille. Elle est bien charmante, Rose. Dieu! que je suis ému! Mais je dois être raisonnable. Je donnerai rendez-vous à Gratienne à Grandcamp. Elle a envie de Grandcamp, à cause d'un roman qu'elle a lu, qui se passait là. Puis, il y a les roches. Moi, ça m'est égal, pourvu que je m'en aille....»
—A quoi pensez-vous, mon ami?
—Vous le demandez, mon enfant?
Une pression plus forte de la petite main témoigna que la réponse avait été comprise. Le silence recommença.
«Gratienne? Elle est en train de me tromper, en ce moment! Aussi, laisser une femme toute seule à Paris, au mois de juillet! «Je ne m'ennuie pas un instant. Je dîne tous les jours chez Mme Fleury, qui est bien contente de m'avoir. Le 25. nous partons pour Honfleur. Il faudra venir nous voir.» Elle croit que Honfleur est tout près de Cherbourg. «Je ne m'ennuie pas un instant....» Allons, quand les femmes sont claires, c'est qu'elles n'ont rien à cacher.... Au contraire, c'est une de leurs ruses....»
—Eh bien, mon enfant, tout à fait fini le gros chagrin?
—Je suis heureuse, répondit Rose.
Un regard de ses grands yeux limpides confirma ces paroles solennelles. M. Hervart fut encore plus troublé qu'au moment de l'abandon. L'idée qu'il faisait le bonheur de cette enfant lui donnait beaucoup d'orgueil.
«Autant ne pas déranger Gratienne. Elle est très soupçonneuse. A qui m'adresser, en ce cas? Mes collègues? Non, je n'ai pas d'intimité. Gauvain, le marchand d'animaux? Cela serait humiliant. Ah! que je m'ennuie. Laissons cela, je verrai plus tard. Qu'y a-t-il, après tout? Un peu d'amitié tendre. Rose vit tellement solitaire! Pourquoi lui ôter cette joie innocente de jouer au sentiment avec moi? Plaisirs d'été....»
—Oh! dit Rose, voilà un bupreste. Qu'il est beau!
Mais la magnifique bête, cuirassée d'or et de saphyr, disparut sous les feuilles mortes. Ils n'y pensèrent plus. Rose avait bien d'autres idées.
Elle se sentait remplie d'une tendresse fière.
«Je ne m'appartiens plus.... C'est très émouvant.... Que va-t-il se passer?... Il m'embrassera sur les yeux, certainement.... Comment résister, puisque je lui appartiens?»
Elle leva la tète, regarda M. Hervart. Ses yeux se donnaient. Elle les ferma, sans changer d'attitude. Un baiser effleura ses paupières douces.
«Il fait tout ce que je crois qu'il va faire. Est-ce lui qui lit dans ma pensée, ou moi dans la sienne?...»
M. Hervart, cependant, cherchait des phrases galantes ou sentimentales, et n'en trouvait pas.
«Je pourrais louer ses cheveux châtains à reflets dorés, dire qu'ils sont fins et soyeux. Mais le sont-ils? Et puis, c'est peut-être prématuré. Louer quoi: sa bouche? Elle est un peu grande. Son nez? Il est un peu busqué. Son teint? Est-ce un compliment de dire qu'il est pâle et mat? Ses yeux? Cela aurait l'air d'une allusion. Ils sont jolis, ses yeux changeants....»
Il avait cueilli au passage un brin d'herbe. Il le regarda. Des petits points noirs y couraient.
—C'est ennuyeux, dit M. Hervart, que j'aie oublié mon microscope.
—J'en ai un, vous savez. Seulement le miroir est cassé. Il faudrait l'envoyer à Cherbourg.
—Ne pourrait-on pas y aller soi-même?
—Si vous voulez.
—Cela ne vous ferait donc pas plaisir, Rose? Elle fut si contente d'être appelée ainsi qu'elle fut un moment sans répondre; puis elle dit, toute rougissante:
—C'est que je ne sors presque jamais; je n'y pense pas. Vous savez bien que cela me plaira beaucoup de sortir avec vous.
Elle ajouta, d'un ton d'enfant gâtée:
—Je vais prévenir mon père. Nous irons après déjeuner.
M. Hervart considéra encore une fois son indéchiffrable brin d'herbe.
—J'ai, dit-il, une bonne adresse: Lepoultel, opticien de la marine. Connaissez-vous? C'est un ami de Gauvain....
—Le marchand de bêtes?
—Comment, vous avez retenu cela?
—Je retiens tout ce que vous me dites, répondit Rose, très sérieuse.
M. Hervart fut flatté. Il songea aussi que cette petite fille sentimentale pouvait fort bien faire une femme très sage et très pratique. Sa vie singulière lui apparut en une vision rapide. Il revit quelques-unes de ses maîtresses fugitives. Il vit Gratienne, qu'il connaissait depuis six mois et qu'il ne retrouverait peut-être pas à son retour. A cette idée, M Hervart fronça le sourcil. En même temps l'étreinte de ses doigts se desserra.
Rose le regarda:
—A quoi pensez-vous?
«Encore! se dit M. Hervart. Oh! Cette éternelle question des femmes! Comme si on y répondait jamais!... Voici ma réponse.»
Ayant inspecté les nuages, il proféra:
—Je crois qu'il pleuvra tantôt.
—Oh! non, dit Rose, je ne crois pas, le vent est de suèt....
Elle ajouta bien vite, consciente de son provincialisme:
—Comme disent les gens du pays.
—Cela signifie?
—Sud-est.
Peu curieux des formes dialectales du langage, M. Hervart reprit, avec un peu de méchanceté et avec cette infatuation propre aux Parisiens.
—C'est un vilain mot. Il faut dire: sud-est. Vous en êtes, du pays!
—Moquez-vous. Cela m'est égal, maintenant, dit Rose. Du pays, mon père en est, ma mère en est. Je n'y suis pas née, mais j'en suis aussi. J'en suis comme les arbres, comme l'herbe, comme toutes les bêtes. Oui, j'en suis!
Et elle relevait la tête, avec fierté.
—Mais j'en suis aussi, dit M. Hervart.
—Oui, et vous ne l'aimez plus.
—Je l'aime, puisqu'il vous a produite et puisque vous l'aimez.
Enchanté d'avoir trouvé cette fadeur, M. Hervart courut, son chapeau à la main, vers un papillon; mais il le manqua.
—C'est plus difficile à prendre que des baisers, dit Rose, avec un peu d'ironie.
M. Hervart se demanda, interloqué:
«Ne serait-elle que sensuelle?»
Mais Rose était bien incapable de séparer son être en deux parties. Sa personne lui donnait un sentiment de parfaite unité. Son mot était un mot de conversation. Elle n'était pas sans esprit.
Cependant M. Hervart médita longtemps sur ce mystère, et il édifiait des théories perverses sur la précocité des jeunes filles.
Bientôt, il eut honte de ses divagations.
«Les femmes sont complexes, pas plus que les hommes, certainement, mais d'une complexité que les hommes ne peuvent comprendre. Elles-mêmes ne se comprennent pas, et d'ailleurs n'en ont nul souci. Elles sentent, et cela leur suffit très bien à se conduire dans la vie, et même à dénouer des embarras où les hommes se montrent incapables. Il faut agir à leur égard comme elles mêmes. C'est par le sentiment seul qu'on peut les rejoindre. Il n'y a qu'une manière de comprendre les femmes, c'est de les aimer.... Pourquoi ne dis-je pas cela tout haut? Elle serait amusée et trouverait peut-être de jolies choses à répondre....»
Mais, sans être timide, M. Hervart se troublait à entendre le son de sa propre voix. Aussi ne proférait il le plus souvent que des phrases courtes. Elle reprit la main de son ami. Ce langage paraissait lui convenir et M. Hervart s'en accommodait, encore qu'il jugeât un peu puérils ces épanchements manuels.
Il songea encore:
«Mais rien n'est puéril en amour....»
Ce mot, qu'il ne prononça pas, même intérieurement, mais qu'il vit, écrit comme de sa main sur une feuille de papier, ce mot l'épouvanta. Il abonda en protestations secrètes:
«Mais il ne s'agit pas d'amour. Elle ne m'aime pas. Je ne l'aime pas. C'est un jeu. L'enfant m'a rendu enfant comme elle....
Il voulait ne plus penser, mais cela continuait:
«Jeu dangereux.... Je n'aurais pas dû baiser ses yeux ... Son front, passe encore, cela est paternel.... La laisser s'appuyer sur mon épaule? Comment faire?....»
Il dut convenir ensuite que c'était lui le coupable. Sans y penser, poussé par son instinct d'homme, depuis son arrivée, depuis quinze jours, tout en continuant, d'apparence, à la traiter comme une enfant, il lui avait fait une cour muette. A chaque instant, il la regardait, lui souriait, cependant que ses paroles étaient graves. Se sentant l'objet d'une attention perpétuelle, Rose avait cru qu'on voulait la conquérir, et elle s'était laissé prendre. M. Hervart croyait trop bien connaître la psychologie féminine pour admettre que la jeune fille eût fait délibérément le premier pas vers lui. Il se sentait tout pareil à un chasseur distrait qui, oublieux de son coup de fusil, trouverait une perdrix dans son carnier.
«Cette surprise est agréable, songeait-il. Elle est même beaucoup trop agréable.»
II
Il faisait déjà chaud. Ils s'assirent à l'ombre, sur un tronc d'arbre. De grosses fourmis innocentes le parcouraient, mais M. Hervart ne s'intéressait plus beaucoup à l'entomologie. Ils regardaient distraitement les petites bêtes affairées, coupant et recoupant leurs voies.
«Savent-elles ce qu'elles font? Et moi, est-ce que je sais ce que je fais? Une sensation les guide. Et moi? Elles vont ici, parce qu'elles ont cru voir ou senti une proie. Et, moi? Oh! moi, je voudrais bien fuir ma proie. Moi, je raisonne, moi je délibère.... Oui, je délibère, ou, du moins, j'essaie.»
Il leva la tête vers la jeune fille. Rose arrachait des clochettes aux hampes des digitales et les faisait claquer dans la paume de sa main. Elle était sérieuse. M. Hervart put la regarder sans la distraire de son rêve.
L'ensemble était joli, à la fois doux et sauvage. Les traits, gardant encore quelque chose de puéril, s'accentuaient. C'était une femme. Quelle bouche ronge et voluptueuse! M. Hervart se surprit à songer qu'elle donnerait d'excellents baisers. Et quel fruit à mordre, ferme et plein de suc! Rose poussa un soupir et une grosse vague gonfla son corsage blanc; tout le jeune buste avait semblé s'épanouir. M. Hervart eut la vision d'une blancheur rosée, tendre et vivante: il la désirait comme un enfant désire la pèche qu'il aperçoit au mur sous ses longues feuilles. Il se complut dans ce désir. C'est ainsi qu'il avait songé parfois devant la Jeune Femme du Titien. L'obstacle était aussi fort. Rose était pour lui une chimère.
«N'importe, se disait-il, je l'ai désirée, et cela n'est pas sage.... Eh! si je l'aimais, je n'aurais pas eu une telle vision, en ce moment. Donc, je ne l'aime pas. Heureusement!»
Rose ne pensait à rien. Elle se laissait regarder. Ayant été vue, elle eut un sourire très doux, nuancé d'un peu de confusion. Par contraste, elle éclata de rire, soudain et, les mains retenues aux nœuds de l'arbre, se pencha en arrière. Son chapeau tomba, ses cheveux se dénouèrent. Elle se dressa, paraissant plus sauvage encore. M. Hervart crut qu'elle allait fuir, comme Galatée; mais il n'y avait pas de saule.
—Tant pis, dit-elle pendant que M. Hervart lui présentait son chapeau, mes cheveux vont rester sur mes épaules. Ils sont bien là. Les épingles ne tiennent pas sur ma tète.
—Les épingles, dit M. Hervart, tiennent rarement sur la tète des femmes.
Elle sourit sans répondre et certainement sans comprendre.
M. Hervart trouva qu'elle souriait beaucoup, depuis ce matin.
«Mais son sourire est si doux que je ne m'en fatiguerais jamais. Tiens, je vais lui dire cela....»
—Que j'aime votre sourire! Il est si doux que je ne m'en fatiguerais jamais.
—Si doux que cela? C'est parce qu'il est tout nouveau. Je n'ai pas l'habitude de sourire Il y avait de quoi émouvoir un homme jusqu'au fond de l'âme. M. Hervart murmura spontanément:
—C'est vous que j'aime, Rose.
Elle répondit franchement, sans marquer nulle surprise:
—Moi aussi, mon ami.
En même temps, elle secouait sa robe, où erraient des fourmis égarées:
—Elles ne piquent pas, celles-là, heureusement. Elles sont douces....
—Comme vous.
«Quel compliment! Quelle fadeur! Que je suis ridicule!»
—Il y en a une sur votre manche, dit Rose.
Elle la fit tomber.
—Maintenant, remerciez-moi.
Et elle présentait sa joue, où M. Hervart mit un baiser des plus fraternels.
Il songeait:
«C'est à n'y rien comprendre. Pourtant, je pense qu'elle n'aime pas. Si elle aimait, elle fuirait. Ce n'est qu'après le pas décisif que l'amour devient familier....»
—Si nous voulons aller à Cherbourg, dit Rose, il faut déjeuner de bonne heure.
Ils partirent, bientôt sortis du bois, entrés dans le jardin, qui n'était guère moins fruste. Il y faisait du soleil; ils le traversèrent vite. Elle marchait devant. M. Hervart, en passant, cueillit une rose et la présenta à la jeune fille. Rose la prit, en cueillit une autre et, la donnant à M. Hervart:
—Celle-ci, c'est moi.
Alors, elle se mit à courir et gravit le perron sans se retourner.
M. Hervart dut recommencer son raisonnement. Il se sentait heureux, mais comprenait de moins en moins.
«Elle agit comme si elle m'aimait——Elle agit aussi comme si elle ne m'aimait pas. Ici, on dirait que je suis tout pour elle. Quelques pas plus loin, elle me traite comme un simple ami de la maison.... Et c'est elle qui me mène.... Je n'ai jamais vu cela que chez les coquettes.... Où aurait-elle appris cela?... Les femmes sent comme les gentilshommes du temps de Molière; elles savent tout sans avoir rien appris....»
M. Hervart, l'esprit alourdi, mais le cœur léger, monta à sa chambre, afin de méditer plus à l'aise. D'abord, il retoucha sa toilette, avec une certaine application. Il arracha de sa barbe un fil qui, sans être d'argent, était d'un or très pâle. Il vaporisa son gilet, mit à son doigt une bague aux ciselures compliquées.
«Cela peut servir, quand les conversations sont difficiles.»
Il allait commencer à méditer, quand on frappa à la porte. Le déjeuner était prêt.
M. des Boys, malgré le dérangement que sa fille lui imposait, paraissait heureux. Il déclara qu'une promenade lui ferait du bien. Il en avait besoin, puis il y avait droit. Il annonça:
—Je viens de terminer le neuvième panneau de ma vie de sainte Clotilde. Elle entre au monastère de Saint-Martin, à Tours.
M. Hervart manifesta beaucoup d'intérêt pour cette composition, qu'il avait admirée la veille, avant les dernières retouches. Il souhaita la voir bientôt en son vrai cadre, à côté des autres, en l'église de Robinvast.
—Il y en aura douze, déclara M. des Boys.
—On viendra les admirer, dit M. Hervart, comme la Vie de saint Bruno, aux Chartreux et maintenant au Louvre.
—Je l'espère.
—Mais on y viendra moins.
—Oui, Robinvast est un peu loin. Mais qui va au Louvre? Quelques artistes, les badauds en voyage. Personne en France ne s'intéresse à l'art.
—Personne au monde, dit M. Hervart, excepté ceux qui en vivent.
—Et ceux qui en meurent? demanda Rose.
Mme des Boys regarda sa fille avec surprise.
—Je n'ai jamais entendu dire que la peinture fût une industrie dangereuse.
—Quand on y croit, dit M. Hervart.
---Comment, pas dangereuse, dit M. des Boys, et le blanc de céruse?
—Il faut croire, dit Rose, en regardant M. Hervart.
—Voilà, reprit M. des Boys, où en est le public. Ma femme, par un coq-à-l'âne merveilleux, a traduit son sentiment.
Ou raconta des anecdotes sans aucun sel sur les distractions coutumières à Mme des Boys. M. Hervart fut sur le point d'oublier de rire: il pensait à ce que venait de dire Rose.
—Ma fille, dit M. des Boys, demande à Hervart si nous n'étions pas croyants, quand nous nous promenions au Louvre? Nous en avions la fièvre. Hervart est mon élève, c'est moi qui ai formé son goût pour les belles choses. Malheureusement, j'ai quitté Paris, et il a mal tourné. Moi, je suis resté fidèle, malgré tout.
—Mais, dit M. Hervart, la fidélité ne commence que le jour où l'on est entré dans sa vocation véritable.
Rose parut donner à ces paroles un sens que M. Hervart n'y avait pas mis consciemment. De grands veux infiniment doux semblèrent se poser sur les siens comme des baisers.
C'est, songeait-il, comme si j'avais fait une déclaration. Je suis fou. Mais comment éviter telle phrase que l'on va prendre pour une allusion préméditée?...»
Il trouva cependant le jeu très amusant. On pouvait ainsi parler en public et dire ses véritables sentiments sous le couvert des banalités de conversation. Rose lui en avait donné l'exemple; il l'avait suivi sans y penser, mais une telle docilité était un symptôme grave.
«Je suis perdu. Me voici en train de devenir amoureux.»
Mais, pareil aux buveurs qui, sentant venir l'ivresse, voudraient se retenir, et obéissent encore au désir, amollis qu'ils sont par la sensation même qui éveille leur conscience, M. Hervart, ayant jugé qu'il fallait lutter, céda.
Il but un grand verre de vin, et dit:
—On peut se trompera ses débuts dans la vie, et longtemps encore après. J'ai gardé pour l'art un goût vif, mais je n'étais appelé qu'à lui faire des visites. Nous sommes des amis, non des époux. J'ai fondé ma maison sur un autre terrain; elle vaut ce qu'elle vaut, mais j'y demeure fidèlement moi aussi. On ne peut tenir qu'à ce que l'on aime. Pour conserver un trésor, il faut l'avoir trouvé.
Il avait parlé avec feu.
—Quelle éloquence! dit M. des Boys.
Rose, tout à coup, se mit à rire, mais d'un rire si heureux, si reconnaissant, que M. Hervart ne s'y trompa nullement.
—On se moque de toi, mon pauvre ami, reprit M. des Boys.
A cette méprise, le rire de Rose redoubla. Il devenait joyeux, enfantin, fou.
—Voici, dit Mme des Boys, quelque chose qui vous consolera, j'espère. Mais quel diable, que ma fille!
Par pitié pour sa mère, Rose voulut se contraindre. Elle y réussit, après quelques soubresauts, et dit, s'adressant à M. Hervart:
—Qu'en pensez-vous? Vous avez peur, hein?
—Plus que vous ne croyez.
—Moi, aussi, j'ai peur de moi même.
—Voilà un mot raisonnable, dit Mme de Boys. Allons, sois sage.
Le gâteau, fait à la maison, ayant été trouvé excellent, elle commença d'en donner la recette. Un repas finissait rarement sans que Mme des Boys énonçât quelque mystère culinaire.
La voiture passa devant les fenêtres. Le déjeuner s'acheva sans guère plus de paroles. Rose était devenue songeuse. M. Hervart constatait:
«Notre accord a fait, en quelques instants, d'effrayants progrès.»
III
Il continua ses méditations dans le petit break qui les emmenait rapidement à la gare de Couville. Rose était assise en face de lui: leurs pieds, naturellement, se rencontrèrent.
M. des Boys, qui possédait plusieurs fermes, inspectait l'état des récoltes. Plusieurs champs de blé étaient versés. Il voulut monter à côté du domestique pour l'interroger: «En était-il partout de même dans le pays? Il était très inquiet.
M. Hervart avança un peu les genoux. Il tenait entre ses jambes les jambes frissonnantes de la jeune fille. Elle souriait. M. Hervart, un peu oppressé, n'osait parler. Il prit sa main et la baisa.
Mais Rose, tout à coup, s'écria:
—Nous avons oublié le microscope!
—Ah! oui, notre prétexte. Ou'allons-nous devenir?
—Avons-nous besoin de prétexte, maintenant?
M. Hervart resserra la prison de ses jambes. Ce fut sa première réponse.
—Nous voilà complices, Rose, dit-il ensuite. C'est grave.
—Je l'espère bien.
—Nous le sommes depuis plus longtemps.
—Depuis ce matin, oui.
Elle rougit un peu.
—Surtout, reprit M. Hervart, depuis que vous avez dit: Il faut croire.
—J'ai dit ma pensée.
—C'est la mienne aussi.
«Ainsi, songeait-il, je dis ce qu'il faut dire, sans trop m'avancer. Ah! si j'osais!»
Le microscope, cependant, l'inquiétait.
—J'en achèterai un, dit-il, je vous le laisserai. Il me servira quand je viendrai.
—Taisez-vous, dit Rose, à mi-voix, mais sur un ton violent. Parler de venir, c'est parler de partir!
M. Hervart ne sut rien dire. Il se tira d'affaire en redoublant encore une fois l'étreinte de ses jambes. Celles de Rose répondirent doucement.
On arrivait à la petite gare solitaire. Le train s'annonça. Un quart d'heure plus tard il était à Cherbourg.
M. des Boys annonça aussitôt son intention d'aller au musée. Il désirait contempler des chefs-d'œuvre, disait-il, et conférer une fois de plus son art personnel avec celui des maîtres. M. Hervart se récria. Ses vacances, c'était de fuir les musées. Il tenait d'ailleurs cette collection, de noms trop beaux, comme en grande partie apocryphe.
—Les catalogues du Louvre, dit-il, sont déjà trompeurs. Que doit être celui du musée de Cherbourg?
M. des Boys haussa les épaules:
—Tu es perdu dans mon estime.
Et il affirma l'authenticité parfaite des Van Dyck, Van Eyck, Chardin, Poussin, Murillo, Jordaens, Ribera, Fra Angelico, Cranach, Porbus, Léonard de Vinci, qui paraient l'hôtel de ville.
—Il y manque un Raphaël, dit M. Hervart, un Velasquez, un Titien et un Corrège.
M. des Boys répondit, sarcastique:
—Il y a un cabinet d'histoire naturelle.
Et, faisant un geste de la main, il disparut au coin d'une rue.
Tout semble avoir été combiné, en cette triste cité maritime, pour faire croire que la mer n'existe pas. Les maisons lui tournent le dos et l'on a ménagé entre le rivage et la ville un vaste désert de pavés, de poussière et de vent. Pour découvrir que Cherbourg est vraiment un port de nier, il faut gravir le rocher du Roule. M. Hervart souhaita de s'élever sur ce pinacle.
—C'est inutile, dit Rose, nous allons monter sur la tour du jardin Liais.
Ils marchaient côte à côte dans les rues mornes. A chaque pas Rose regardait M. Hervart, inquiète de son silence. Elle prit son bras.
—Je n'osais vous l'offrir, dit-il.
—Aussi, je le prends moi-même.
—Je suis content, Rose, d'être ainsi à me promener avec vous.
Mais, en réalité, il était très gêné. Cette bonne fortune était à la fois trop innocente et trop libre. Il se demandait comment faire pour la maintenir, au moins, dans les bornes présentes.
«Si cela continue!... Et cela ne date que de ce matin!...»
Mais un raisonnement très logique le rassurait:
«Ou j'en veux, ou je n'en veux pas faire ma femme: or, dans un cas comme dans l'autre, je dois la respecter.... C'est évident. N'étant ni un sot, ni un malhonnête homme, je n'ai rien à craindre de moi-même. L'instinct civilisé dominera nécessairement l'instinct naturel: je suis très civilisé....»
Ils étaient vêtus légèrement. Le bras qu'il serrait brûlait sa chair.
«Hélas! en amour, on n'est sûr de rien, sûr de personne, de soi-même, moins que de tout autre. Que suis-je, aux mains du désir? Et il faut qu'en même temps que les miens j'endorme les nerfs surexcités de cette petite! Les nerfs? Non, le sentiment. Mais le sentiment mène à tout.... Que je suis ridicule avec mes dissertations intérieures! Je me gâte de délicieuses minutes....»
Une maison comme toutes les autres, une porte cochère, une voûte: on est dans un grand jardin où se gonflent, parmi les palmiers, l'éclat et le parfum d'une flore exotique. Ils furent plus troublés encore que par les odeurs connues, les couleurs accoutumées du bois sauvage de Robinvast. Dans cette oasis paradoxale, l'air, maintenu immobile par la hauteur des murailles, était lourd et fiévreux. Des effluves presque charnels sortaient des fleurs en amour....
«Quel alcôve pour des soirs de caresses!...» songea M. Hervart.
Il ne pensait pas à Rose; son imagination appelait Gratienne, qui était voluptueuse. Il éteignit le soleil, alluma des globes lointains et doux, puis, ayant jeté des coussins de soie rouge sur ce gazon, où un magnolia venait de laisser tomber une de ses fleurs prodigieuses il y coucha nue sa maîtresse.... Son délire augmenta: il se mit à genoux et, penché sur la beauté impatiente de son amie, il la couvrait de baisers et des plus tendres adorations.
—Ce jardin me rend fou! dit M. Hervart, à haute voix.
Le songe fut dissipé.
—Voici la tour, dit Rose, montons. Il y fera frais.
Elle aussi haletait, mais de malaise, et non d'amour.
Il faisait frais dans la tour.
En quelques instants, Rose, délivrée de son oppression, fut au sommet.
Elle avait bien senti que M. Hervart, absorbé par un songe, avait été loin d'elle, pendant toute la fin de cette promenade; et Rose était fâchée. L'apparition de M. Hervart, un peu rouge, et les veux égarés encore, n'était pas faite pour la rasséréner. Elle se sentait jalouse. Elle aurait voulu détruire l'objet de cette pensée.
M. Hervart perçut le petit mouvement d'impatience que Rose ne sut pas réprimer, et il en fut content. Il aurait voulu être seul.
Il alla s'accouder à la balustrade, sans rien dire, regardant au loin la mer toute bleue. Cela l'apaisa. De le voir absorbé de nouveau par quelque chose qui n'était pas elle-même, Rose eut un second frisson de jalousie; mais, cette fois, elle connaissait sa rivale. Les femmes ne doutent jamais d'elles, et c'est ce qui leur donne la victoire. Rose voulut lutter contre le charme de la mer infinie. Elle alla se poser tout près de M. Hervart, épaule contre épaule, hanche contre hanche.
M. Hervart regarda Rose et ne regarda plus la mer.
Ses yeux étaient tristes d'avoir vu fuir, ironique, le désir. Ceux de Rose étaient pleins du sourire le plus doux.
—Ils ont la couleur de la mer infinie, Rose.
«C'est tout de même agréable, songeait M. Hervart, d'être le premier à dire cela à une jeune fille.... Généralement, les femmes aux yeux bleus entendent ce compliment pour la centième fois, et cela leur fait croire que tous les hommes sont pareils et qu'ils sont bêtes.... Ce sont les hommes qui mettent tant de fadeur dans l'amour.... Ils sont jolis, les yeux de Rose, mais je n'aurais pas dû le dire.... Suis-je le premier?...»
M. Hervart ressentait à son tour les piqûres, assez vagues encore, de la jalousie:
«Ces petites recherches, ces petites complaisances sensuelles, qui les lui a enseignées, puis-qu'elle n'a pas d'amies, sinon quelque cousin, entreprenant et gauche?... Que je suis sot, et méchant pour moi-même! Rose a eu des amies, à Valognes, au couvent; elle en a toujours et leur écrit.... Et puis, que m'importe? Je ne suis pas amoureux, il me semble, et tout cela ne saurait être pour moi qu'une suite de sensations légères, qu'un prétexte à d'amusantes observations....»
L'après-midi s'écoulait. Il fallut penser aux emplettes réclamées par Mme des Boys.
Ils redescendirent.
—Comme l'escalier est noir. Donnez-moi la main, dit Rose.
Vers les dernières marches, comme pour le remercier de son aide, elle lui tendit la joue. Le baiser se posa au coin des lèvres. Cette fois, Rose recula, avertie du danger par une sensation trop vive, trop intime. Mais, en s'éloignant, elle faillit tomber. Ses mains se crispèrent sur la main qui la retenait, et elle se trouva ramenée vers M. Hervart. Ils se regardèrent une seconde. Elle ferma les yeux, attendant la nouvelle brûlure.
—Vous ne vous êtes pas fait de mal?
Elle éclata de rire.
«Voilà, se disait M. Hervart, ce qui s'appelle être maître de soi. Aussi elle se moque. Tel est le résultat de la vertu.»
Ils entrèrent dans presque tous les magasins de la rue Fontaine, qui est le centre de ce grand village biscornu. M. Hervart acheta des cartes postales. Les châteaux de la Hague sont presque aussi beaux et aussi pittoresques que ceux des bords de la Loire. Il aurait voulu en envoyer l'image à Gratienne, mais il se sentait prisonnier. Cela le mit de mauvaise humeur, l'espace d'un instant. Comme Rose, cependant, entrait dans une mercerie, il se décida; la porte était à côté.
—J'aurais voulu votre avis, dit Rose; c'est pour réassortir des laines.
Mais il n'était plus là. Alors, elle attendit, patiente.
Les châteaux, enfin, tombèrent dans la boîte. Ils reprirent leur itinéraire. La promenade aboutit chez le pâtissier.
C'était un des plaisirs de M. Hervart de manger des gâteaux dans une pâtisserie, et ce plaisir était complet quand une femme l'accompagnait. On le connaissait bien, à celle de la rue du Louvre, au coin de la place; il y venait tous les jours, et pas toujours seul.
En entrant avec Rose, il se crut à Paris, et en bonne fortune. Cela l'amusa. Rose n'était pas moins contente. Souriante et sérieuse, elle eut aussitôt l'air d'accomplir un rite familier.
«Elle serait très vite Parisienne», songeait M. Hervart, qui la contemplait.
Et il voyait, en une minute, tout un avenir se dérouler: «Ils demeuraient quai Voltaire et souvent, le matin, elle sortait avec lui, allant au Louvre des femmes. Il la conduisait jusque sous les arcades. Elle le reprenait pour aller déjeuner. D'autres jours, elle entrait à quatre heures dans son bureau, on allait, comme maintenant, manger des gâteaux, boire un verre d'eau glacée, et l'on revenait lentement par le Pont-Neuf et les quais; on achetait quelque livre curieux, on regardait les jeux du soleil sur l'eau et dans les arbres; le bateau les tentait quelquefois, ou le chemin de fer, ils gagnaient quelque bois, moins fou que celui de Robinvast, mais agréable encore, et Rose respirait un air presque aussi pur que son air natal....»
Il n'y avait pas beaucoup d'imagination dans ce rêve de M. Hervart, car il l'avait réalisé bien des fois. Mais d'y introduire Rose, cela en faisait une chose toute nouvelle, un plaisir encore inéprouvé.
«A la fin de mon séjour, je l'aimerai follement et je serai très malheureux,» se dit-il enfin. Ils rencontrèrent bientôt M. des Boys, qui les cherchait. On regagna la gare. En atténuant l'heure du train, M. Hervart s'intéressa aux châteaux, qu'il avait pris en double.
—Pourquoi n'irions-nous pas les visiter?
Rose, en disant cela, regardait son père.
Il acquiesça.
—Cela me donnera des idées pour la restauration de Robinvast, que je médite.
Mais il entendait seulement une mise en état; on cimenterait les joints, sans arracher une feuille de lierre; la folie du parc et du bois serait respectée, mais il fallait des allées et des sentiers.
—L'art, dit-il, sentencieusement, ne comporte qu'une certaine qualité de désordre. Et puis, je dois compter avec les préjugés: la mauvaise éducation de mon jardin ferait croire à celle de ma fille....
Il y avait dans ce mot des projets de mariage, Rose le perçut aussitôt.
—Je suis, dit-elle, très bien comme je suis, et Robinvast aussi.
—Voyez-vous, la petite orgueilleuse!
—N'êtes-vous pas de mon avis? dit Rose, en s'adressant à M. Hervart avec un rire, qui palliait sa hardiesse.
—Pour vous, oui.
—Oh! moi, on ne peut plus rien. Le mal est fait; je suis une sauvage. Mais c'est pour quoi me plaît, et me convient, la sauvagerie de Robinvast.
—Pourtant, dit M. Hervart, dont les mains étaient couvertes d'égratignures, il y a beaucoup de ronces, dans le bois. Jamais je n'en vis de si belles, des jets comme des lianes, comme des serpents....
—Jamais je ne m'égratigne, dit Rose.
Mais elle ne regardait pas sans plaisir les mains de M. Hervart, qui s'étaient balafrées pour lui cueillir des mûres. Elle lui dit tout bas:
—Je suis méchante comme les ronces!
—Défendez-vous comme elles! répliqua M. Hervart.
Ce n'était qu'un mot. Sans doute, M. des Boys songeait à marier sa fille, mais le projet, fort légitime, était lointain encore. Nul prétendant ne menaçait. Ces dispositions, d'ailleurs, plaisaient à M. Hervart qui, amoureux depuis dix heures du matin, songeait, vers sept heures du soir, à épouser la jeune fille nerveuse et sentimentale qui avait prêté le coin de sa bouche à un baiser maladroit.
La soirée se passait régulièrement à jouer aux cartes. Dressée dès le plus jeune âge à cet exercice, Rose participait au whist avec conviction. Elle dirigeait, grondait sa mère, disputait des coups avec M. des Boys et tenait sous ses yeux doux M. Hervart fasciné.
En s'asseyant à la table de jeu, il eut aussitôt conscience de cette fascination qui, jusqu'alors, s'était exercée à son insu. Il se souvenait maintenant que, chaque fois que le sort le mettait en face de Rose, un très grand plaisir le grisait. C'était une possession, comme en éprouvent, au théâtre, certains spectateurs enivrés par la comédienne de leurs rêves. Il se rendait compte aussi que son plaisir, à peu près inconscient, devait se traduire par de fervents regards....
«Son cœur, peu à peu, a répondu à la passion mystérieuse de mes yeux.... Ils sont doux aussi, mes yeux, je le sais; ils sont mon attrait.... Quant à mon extase, elle s'explique très bien, car Rose, un peu dure de profil, est, de face, presque divine. Son nez, trop long, rentre, un ovale parfait se dessine, le sourire semble le mouvement naturel de cette bouche un peu large et les yeux, enfin, un peu enfoncés, s'avancent, à la lumière des lampes, comme des fleurs.... Souvent je suis resté en pareille extase devant ma belle image de la Vénus du Titien; il est vrai qu'elle montre aussi d'autres beautés, mais sa figure et ses yeux, surtout, sont d'adorables pièces....»
—Ne vous faites pas de signes!
Cette observation, motivée par un échange de sourires trop accentués, amusa beaucoup Rose, car elle pensait en ce moment fort peu à son jeu.
Elle courba innocemment la tète sous la parole paternelle.
Ils jouèrent très mal et perdirent beaucoup de fiches.
Au retirage des places, ils furent séparés, mais pour être mieux unis, et leurs genoux bientôt se touchèrent sous la table. La partie, dans ces conditions, devenait exquise. Par contraste, Rose s'ingénia à battre son ami, cependant que sa jambe innocente le cajolait tout bas. La vie lui paraissait très agréable.
Elle s'endormit tard, un peu fiévreuse, rêvant à cette journée où elle avait si allègrement gagné le sommet de ses désirs. Elle était aimée: c'était le bonheur. Pas un instant, elle ne se demanda si elle aimait elle-même. Elle n'avait sur l'état de son cœur aucun doute.
Les réflexions de M. Hervart étaient assez différentes, et d'ailleurs d'une confusion extrême. Les femmes sont tout entières au présent; les hommes, moins bien organisés peut être, vivent surtout dans l'avenir. M. Hervart faisait donc des projets. Il s'endormit au milieu de ses desseins, fatigué de ne pouvoir en dresser aucun selon une perspective logique.
IV
Quand il descendit, le matin, d'assez bonne heure, M. des Boys, invisible d'ordinaire jusqu'au déjeuner, se promenait avec sa fille. Il faisait de grands gestes. M. Hervart eut peur.
Mais il ne s'agissait pas de lui. M. des Boys traçait une longue allée serpentine, déterminait les courbes. Ayant consulté M. Hervart, qui s'empressa d'accepter, il décida que l'on commencerait dès aujourd'hui la visite des châteaux.
En même temps, il fît requérir des journaliers pour le lendemain, puis il écrivit à Lanfranc, l'architecte de Martinvast, un ami qu'il avait perdu de vue depuis bien des années. Il demeurait à Saint-Lô, étant le constructeur officiel des bâtiments administratifs. M. Hervart le connaissait également.
M. des Boys, cependant, oubliait sa peinture. Il resta dehors presque toute la matinée.
Rose s'ennuyait. Elle avait compté refaire la promenade de la veille, parmi les houx, les ronces, les fougères et les digitales. Cette promenade, elle se la rêvait pour tous les jours de sa vie, croyant la retrouver éternellement pareille, aussi émouvante, aussi nouvelle.
Quoiqu'il fût content de cette diversion, M. Hervart ne pouvait s'empêcher d'éprouver quelques regrets. La main de Rose manquait à la sienne.
Ils se trouvèrent seuls, un instant, le long de la terrasse abandonnée, à l'endroit même où la crise avait commencé.
Vite, ils se prirent les mains et Rose tendit sa joue. M. Hervart, cette fois, n'essaya pas de conquérir un baiser meilleur. Ce n'était pas le moment. Peut-être n'y pensa-t-il pas. Rose fut déçue. M. Hervart s'en aperçut. Alors il porta à ses lèvres les mains de la jeune fille. Il aimait cette caresse, ayant pour la main un culte particulier. Il exprima tout haut sa pensée secrète disant:
—Comment n'ai-je pas déjà baisé vos mains?
Contente, mais non émue, Rose se borna à sourire. Puis, soudain, à une idée qui lui traversa la tête, le sourire se mua en un rire excessif, mais qui semblait quand même nuancé de confusion. Calmée un peu, elle demanda.
—Je voudrais savoir ... savoir ... eh bien, oui, votre nom, là?
M. Hervart, interloqué, ne comprenait pas.
—Mon nom?... Mais.... Ah! celui qui ... l'autre?...
Il hésitait. Ce nom, qu'il n'avait presque pas entendu prononcer depuis la mort de sa mère, lui était si peu familier qu'il ressentait une gêne à en proférer les syllabes. Il signait Hervart, tout court. Tous ses amis l'appelaient ainsi, aucun ne l'avant connu dans l'intimité de la famille, et ses maîtresses, elles-mêmes, n'en avaient jamais murmuré d'autre, les femmes d'ailleurs se servant plus volontiers d'appellations qui conviennent à toutes les têtes, telles que mon gros loup, mon chat bleu, ou mon lapin blanc. M. Hervart, qui était maigre, avait surtout été appelé mon gros loup.
Il dit enfin:
—Xavier.
Rose parut satisfaite.
Elle recommença à manger des mûres, comme la veille. Comme la veille, M. Hervart ouvrit sa loupe; il comptait les points noirs qui ornaient le dos rouge d'une bête à bon dieu, coccinella septempunctata, et il n'en trouvait que six.
Rose mit dans la paume de sa petite main, déjà toute marbrée de violet, une belle mûre toute noire, et la tendit à M. Hervart. Comme il ne levait pas la tête, un œil clos, l'autre absorbé, elle dit d'une voix douce, mais sans apprêt, d'une voix délicieusement naturelle.
—Xavier?
M. Hervart ressentit une grande émotion. Il regarda Rose avec des yeux surpris et troublés. Elle tendait toujours sa main. Il mangea la mûre dans un baiser, puis il répéta plusieurs fois de suite:
—Rose, Rose....
—Comme vous êtes pâle! dit-elle, également émue.
Elle recula d'un pas, s'appuya au mur. M. Hervart avança d'un pas. Ils se retrouvèrent les yeux dans les yeux. Rose attendait, très sérieuse. M. Hervart dit:
—Rose, je vous aime.
Elle se cacha la figure dans ses mains. M. Hervart n'osait plus ni parler, ni remuer. Il regardait les mains qui cachaient la figure de Rose.
Quand elle se découvrit, ses yeux étaient humides, son visage grave. Elle ne dit rien, alla cueillir une mûre, comme s'il ne s'était rien passé. Mais, au lieu de la manger, elle la jeta, et, au lieu de revenir vers M. Hervart, elle s'éloigna.
M. Hervart se sentait glacé. Il la regarda, immobile et triste, rassembler les plis de sa robe et assurer son chapeau.
Arrivée aux lilas qui allaient la cacher, Rose s'arrêta, se retourna franchement, envoya un baiser, puis, prenant son élan, disparut vers la maison.
La scène avait duré deux ou trois minutes: dans ce bref intervalle, M. Hervart avait beaucoup vécu. C'était l'instant le plus émouvant de sa vie; du moins n'avait-il pas alors le souvenir d'en avoir connu un pareil. En entendant proférer ce nom, Xavier, presque aboli de sa mémoire, un cortège de charmantes heures anciennes était entré dans son cœur, celles des tendresses maternelles, celles des premiers aveux, celles des premières caresses. Il se retrouvait au début de la vie et aussi incapable qu'à vingt ans de réflexions moroses.
Son allure changea tout à coup. Il grimpa sur la terrasse, à la force des poignets, s'assit sur le rebord, parmi les herbes sèches, alluma une cigarette et regarda les choses, en ne pensant à rien.
V
Leur rapide intimité ne laissa pas que de faire quelques progrès pendant les jours suivants. Le matin, M. des Boys ne quittait pas les ouvriers qui traçaient les allées nouvelles et, à chaque instant, il appelait sa fille ou M. Hervart, sollicitant leur approbation.
L'après-midi, on allait regarder quelque château des environs.
Ils virent Martinvast, tours, chapelle, arceaux gothiques, ingénieusement plies à recouvrir, sans dommage pour leurs lignes, le frêle luxe moderne. Tourlaville, moins ancien, avait l'air plus vétuste, sous sa robe de lierre. M. Hervart aima la grande tour octogone, la hardiesse des toits incurvés.
Ils virent Pepinvast, tout ajouré, tout en clochetons, tout fleuri de trèfles et d'épis. Ils virent Chiflevast, janus, gothique d'un côté, et Louis XIV de l'autre.
Nacqueville a des parties vieilles; le principal corps semble contemporain de Richelieu, l'ensemble est grand. C'est, par excellence, le château français, celui que les générations ont maintenu vivant, sans rien cacher de ses origines lointaines.
Le Vast, qui semble tout moderne, plaît par la fraîcheur du site, les cascades où s'amuse la Saire. C'était plus humain que les vastes merveilles qu'ils avaient admirées sans envie. Ici, on laissait se jouer le désir.
—Pourtant, dit M. Hervart, cela a trop l'air d'un grand chalet.
M. des Boys résolut d'établir une cascade à Robinvast. Il regrettait de ne disposer que d'un ruisseau.
Ils revinrent par La Pernelle, d'où l'œil voit se dérouler tout l'est de la Hague, depuis Gatte-ville jusqu'à Saint-Marcouf, vaste manteau d'émeraude que la mer, au loin, borde d'un ruban bleu.
On s'arrêta. Rose cueillit des bruyères dont s'emplirent les bras heureux de M. Hervart. La vivacité de l'air animait ses joues et ses yeux. Ils échangeaient des propos aimables.
—N'est-ce pas qu'il est beau, mon pays?
Un nuage cacha le soleil. Les teintes s'apalirent; on vit une ombre marcher sur la mer, éteignant son éclat, peu à peu; mais au sud, vers les îles Saint-Marcouf, elle brillait encore.
—Une pensée triste vient de passer sur le front de la mer, dit M. Hervart, mais voyez....
Tout, à l'instant, redevenait radieux.
Rose envoya des baisers dans l'espace.
Il fallut reprendre le chemin de Saint-Vast, où l'on avait loué la voiture. De là, par le petit chemin de fer qui longe un instant la mer, avant de courir sous les pommiers, ils arrivèrent à Valognes.
Le dîner, à l'hôtel Saint-Michel, ne fut ennuyeux que pour M. des Boys, qui commençait à déplorer la longueur de cette excursion. Que de belles architectures, pourtant, à visiter encore, Fontenay, Flamanville. Mais cela représentait de petits voyages.
—Nous verrons encore, dit-il, Barnavast, Richemont, l'Ermitage et Pannelier. Cela peut se faire en une après-midi.
Ils ne purent rentrer à Robinvast que fort tard. L'obscurité toléra dans la voiture quelques privautés: la jambe de M. Hervart chercha celle de Rose et la trouva; leurs mains aussi se rencontrèrent un instant, sous prétexte de maintenir en équilibre les bruyères que Rose tenait sur ses genoux.
Mme de Boys les attendait, un peu inquiète. Elle embrassa sa fille avec frénésie. Rose se mit à rire, tout à fait énervée, voulut boire, puis, ayant bu, voulut manger.
—C'est cela, dit M. Hervart, nous allons souper.
Il se reprit:
—C'est pour rire, je n'ai nullement faim.
Mais cette idée amusa Rose, qui apporta dans le salon toutes sortes de choses, jusqu'à une bouteille de cidre mousseux, trouvée dans un placard.
—Hervart a vingt-cinq ans, dit M. des Boys, qui voyait son ami aider Rose dans ses préparatifs. Bonsoir, moi je vais me coucher.
—A vingt-cinq ans, dit Hervart, on ne sait que faire de la vie. On a tous les atouts dans son jeu. On jette ses cartes au hasard, et on perd.
—Il parle de jouer, maintenant? dit M. des Boys, qui fermait les yeux. Rose se mit à rire aux éclats.
—Vous montez vraiment? dit Mme des Boys, l'air fatigué. Il faut donc que je reste.
Mais bientôt, elle s'ennuya. Il était minuit et demi. Elle essaya d'emmener sa fille.
—Encore dix minutes, maman.
—Eh bien, je vous laisse. Je t'attends dans dix minutes.
M. Hervart se leva.
—Je vous donne dix minutes. Restez. Soyez indulgent pour cette fillette. Le grand air lui a monté à la tête.
M. Hervart était gêné. Huit jours plus tôt, ce tête-à-tête lui eut paru la chose la plus innocente et peut-être la plus ennuyeuse.
«Je ne sais vraiment pas ce qui va se passer. Il faut que je sois sérieux, froid, que je prenne l'air fatigué, l'air vieux....»
Dès qu'elle entendit sa mère marcher au-dessus du salon, Rose vint s'asseoir près de M. Hervart, mit les mains sur le bras de son fauteuil. Il la regarda. Il y avait quelque chose de fou dans ses yeux. Il se tourna tout à fait, posa ses mains sur les mains de la jeune fille. Les mains remuèrent, prirent les siennes, les serrant très doucement. Sans avoir eu le temps d'y penser, ils se réveillèrent, une seconde plus tard, lèvres contre lèvres. Ce baiser épuisa leur émotion. Ils reculèrent tous les deux du même mouvement, mais sans cesser de se regarder.
Il la trouvait décidément très jolie. Elle le trouvait admirable, songeant:
«Je lui appartiens. Je lui ai donné mes lèvres. Je suis à lui. Que va-t-il faire? Que vas-tu faire?...»
M. Hervart se demandait précisément ce qu'il fallait faire.
«Quelles sont les caresses possibles et dont elle ne se fâchera pas? J'ai envie de reprendre ses lèvres.... Ses yeux? Son cou? Quel est le poète italien qui a dit: «Baisez les bras, baisez le cou, baisez les seins de votre amie, ils ne vous rendront pas vos baisers. Les lèvres seules....» Mais il faut parler. Naturellement, il faut dire: «Je vous aime!» Mais je ne l'aime pas. Si je l'aimais, j'aurais dit: «Je t'aime!» et je l'aurais dit sans y penser, sans le savoir.»
—Rose, je vous aime!
Elle ferma les yeux, posa sa tête sur le bras du fauteuil, car elle était assise sur une chaise basse.
C'est l'oreille qui se présentait. M. Hervart baisa l'oreille, lentement, à petits coups, comme un gourmand qui savoure un coquillage délicat.
«Elle se laisse faire. C'est amusant.»
Il fit le tour de l'oreille, s'arrêta à l'œil, qui était clos.
«Que c'est doux, la paupière!»
Il redescendit le long du nez, atteignit le coin de la bouche, où il goûta un grand plaisir. Un peu chatouillée, elle souriait.
Quand elle fut bien embrassée sur le côté droit, elle présenta le côté gauche, puis elle offrit ses lèvres franchement, reçut un baiser passionné, le rendit de tout son cœur et se leva.
Elle souriait sans embarras. Elle était heureuse et très peu troublée.
«C'est fait, se disait-elle, je suis mariée.»
VI
Les allées se dessinaient. L'une, d'un bel ovale, entourait, devant la maison, une pelouse qui, pour le moment, ressemblait à un coin de mauvais herbage, avec toutes sortes de fleurs dans l'herbe inégale, des renoncules, des pâquerettes, des gentianes roses, des centaurées; il y avait aussi du jonc, des orties, de la ciguë et des angéliques, qui ressemblaient à de grandes filles maigres coiffées d'un chapeau blanc.
Maître Encoignard, le jardinier de Valognes, considérait cette sauvagerie d'un œil triste:
—Il faudra la charrue, monsieur des Boys, tout au moins la houe. Puis nous tamiserons la terre remuée, nous égaliserons en bombant légèrement, et nous sèmerons du ray-grass. En deux ans vous aurez là un tapis de velours vert.
Lorgnant le paysage, il continuait:
—Des tilleuls! Il vous faudra ici un segoya et, là, un araucaria. Que vois-je? Un pommier, Cela n'est pas convenable. Nous ôterons cela pour y mettre un magnolia grandiflora. Un jardin anglais, vous voulez un jardin anglais, n'est-ce pas? ne doit contenir que des plantes exotiques. Des lilas, des rosiers? Pourquoi pas des boules de neige? Ah! voici un houx panaché. Nous pouvons l'utiliser, peut-être.
—Je ne veux pas, dit Rose, qui s'était approchée, que l'on touche à mes arbres.
—Elle a raison, dit M. des Boys.
—Arracher des lilas, reprit Rose, arracher des rosiers!...
—Mais, Mademoiselle, je vous mettrai à la place des fleurs plus belles.
—Les plus belles fleurs sont celles que j'aime le plus.
Elle cueillit une rose rouge et la porta à ses lèvres, la baisant comme une chose sacrée et adorée.
M. des Boys regardait sa fille avec étonnement.
—Eh bien, monsieur Encoignard, il faudra faire ce qu'elle veut. Hervart, qu'en pensez-vous?
—Je pense qu'il faut peigner la nature le moins possible. Je pense aussi qu'il faut aimer les plantes du pays où l'on vit. Elles seules s'harmonisent avec le ciel, avec les cultures, avec la couleur des rivières, des chemins et des toits.
—C'est juste, dit M. des Boys.
—Xavier, je vous aime, murmura Rose, en prenant le bras de M. Hervart.
On continua l'inspection du jardin et il fut décidé que la collaboration de maître Encoignard erait réduite aux soins ordinaires d'un jardinier sage et docile. On admit quelques plantes nouvelles, à condition que les anciennes seraient respectées.
M. Hervart, qui s'était levé de bonne heure, se promenait depuis longtemps déjà. Il avait passé une partie de la nuit à réfléchir. Les femmes qu'il avait aimées, ou connues, s'étaient présentées à lui dans leurs attitudes préférées et leurs gestes habituels. Celle-ci, un corps charmant, se dévêtait sitôt entrée, comme une folle, en excitant son amant à une pareille et prompte nudité. Une autre semblait au contraire n'être venue que pour une visite amicale, et il fallait de réelles diplomaties pour obtenir d'elle ce qu'elle désirait très fort pourtant, au fond de son cœur. Entre ces deux-là, beaucoup de nuances se disposaient. La plupart aimaient à se livrer peu à peu, à jouer longuement avec leur pudeur et avec leur désir, à contempler la lutte des deux bêtes divines. M. Hervart croyait connaître assez bien les femmes; il savait que celle qui se laisse toucher se laissera prendre toute.
«Une femme, songeait-il, qui aurait été aussi familière que Rose, et même beaucoup moins, serait femme donnée. Peut-être me ferait-elle attendre encore quelques jours, en maîtrisant son feu, jusqu'à l'heure propice des abandons complets, mais elle m'appartiendrait, laisserait ses yeux l'avouer, ses lèvres le dire. Il me semble même qu'une telle femme serait disposée à provoquer la venue de l'heure agréable, si je n'avais pas l'adresse de la préparer moi-même. Rose, étant une jeune fille et n'ayant que des pressentiments confus, ne sait comment hâter notre bonheur, sans quoi elle le hâterait, c'est évident. Elle est donc à moi. Je suis le maître de son heure et de la mienne. La question que j'ai à résoudre est donc celle-ci: vais-je continuer de respirer la fleur sur le rosier, ou vais-je la cueillir?»
Cette métaphore lui parut d'une poésie un peu molle.
Alors il employa en lui-même, sans toutefois les formuler, même à mi-voix, des termes plus nets.
«Eh bien, si je la prends, je la garderai. Je n'avais jamais songea me marier, mais il ne faut pas résister à sa vie. C'est peut-être le bonheur. Voudrais-je mettre dans ma vieillesse ce regret: le bonheur a passé à côté de moi en souriant à mon désir, et mes yeux sont restés mornes et ma bouche est restée muette? Le bonheur, le bonheur? Est-ce bien certain? Le bonheur est toujours incertain. Le malheur aussi, d'ailleurs. Et il se forme, par l'amalgame de ces deux éléments, un mélange fade.»
Cette idée banale l'occupa un instant. Toutes les joies sont passagères et ensuite on se retrouve dans l'état neutre.
«Neutre, ou au-dessous du neutre. Une femme de ce tempérament? Eh! je puis encore la dompter! Soit, mais dans dix ans, quand elle en aura trente? Ah! d'ici là!»
M. des Boys emmena Encoignard dans son bureau. Restés seuls, Rose et M. Hervart eurent bientôt disparu derrière les massifs, bientôt franchi le ruisseau. Ils couraient presque.
—Nous voilà chez nous, dit Rose, et, de l'air le plus calme, elle offrit ses lèvres à M. Hervart.
«Elle est déjà conjugale,» se disait-il.
Cependant, ce baiser le troubla, d'autant plus que Rose, pour remercier sans doute M. Hervart d'avoir défendu son vieux jardin, laissa longtemps sa bouche unie à celle de son ami. Comme elle perdait haleine, ses seins remuèrent sous le léger corsage blanc. Il était bien tentant d'y porter la main. M. Hervart osa, et son geste fut accueilli sans indignation. Ils se regardèrent, désirant parler, mais ne trouvèrent pas de paroles. Alors leurs bouches se joignirent encore. M. Hervart pressait doucement le sein de Rose et une petite main serrait son autre main. Le moment était périlleux. M. Hervart le sentit et voulut mettre fin à ce contact. Mais la petite main serra plus étroitement sa main, cependant qu'un genou, s'ouvrant d'un mouvement légèrement convulsif, venait battre sa jambe. L'arc, à ce contact, se détendit. Les mains retombèrent, les lèvres se déjoignirent et, pour la première fois après un baiser, Rose ferma les yeux.
M. Hervart sentit une douleur à la nuque.
Il se souvint alors d'une saison d'amour platonique qu'il avait passée à Versailles avec une femme vertueuse, et il eut peur, car cette passion à baisers légers et à serrements de mains l'avait plus ravagé que les plus violents excès.
«Que vais-je devenir? Car maintenant, c'est du platonisme aigu, avec ses manifestations les plus décisives. Tout ou rien! Autrement, je suis perdu.»
Il regarda Rose, en croyant prendre un air glacé, mais les yeux complices le regardaient si doucement!
Ses pensées se firent confuses. Il avait envie de se coucher dans l'herbe et de dormir. Il le dit.
—Eh bien, couchez-vous et dormez. Je veillerai votre sommeil. J'écarterai les mouches de vos yeux et de vos lèvres. Je vous éventerai avec cette fougère et j'essuierai de mon mouchoir la sueur de votre front.
Elle parlait d'un ton de câlinerie passionnée. C'était une musique. M. Hervart se réveilla et dit des paroles d'amour.
«Je vous aime, Rose. Le contact de vos lèvres a rafraîchi mon sang et réjoui mon cœur. Quand j'ai posé ma main sur votre poitrine, il m'a semblé que j'étreignais un trésor. J'étais riche. Mais, dis, mon enfant aimée, ce trésor, tu me l'as donné et tu ne me le reprendras pas?...»
M. Hervart haletait. Rose, en remuant la tête, disait: «Non, je ne le reprendrai pas», et même, pour prouver sa véracité, elle tendit sa gorge vers M. Hervart, qui effleura d'un baiser léger l'étoffe tendue.
Voyant le peu d'empressement de son amant, Rose, sans en soupçonner le mystère, devina un mystère.
«L'amour, sans doute, veut des repos. Nous allons nous promener et je lui parlerai des fleurs et des insectes. Nous ferons peut-être bien aussi de retourner au jardin, car si on avait l'idée de venir nous chercher, ce serait très ennuyeux.»
Ils se levèrent et firent le tour du bois, pour regagner ensuite la maison.
M. Hervart était distrait.
Il tenait dans sa main la main de son amie, mais il oubliait de la serrer. Pourtant ses pensées étaient des pensées d'amour. Il regardait autour de lui, semblait chercher quelque chose.
—«Que cherchez-vous? Dites-le-moi, je chercherai aussi.»
M. Hervart cherchait un lit. Il inspectait les mousses et les feuilles sèches, examinait les berceaux, les abris, les retraites.
Il avait honte de sa quête.
«Mais, songeait-il, il le faut. Je l'aime, et ces jeux innocents sont trop pernicieux. M'en aller? C'est me condamner à une solitude désolée ou à des consolations amères. L'épouser? Soit, mais ce n'est pas demain, et nous sommes trop frémissants pour être patients. Et puis, retrouverions-nous les moments qu'un désir secret nous ménage? Et si, fiancés, le sentimentalisme traditionnel allait nous soumettre à son protocole? Non, enfants de cette terre qui nous prépare son sein, soyons des paysans. Comme eux, aimons d'abord, au hasard des sentiers et, sûrs du consentement de notre chair, nous prendrons à témoin les hommes.»
Il cherchait toujours, et il trouvait, mais quand il avait trouvé, il cherchait encore, car il avait honte de sa lâcheté.
«Et, se répondait-il, s'il faut être lâche pour être heureux? Quoi, je me soumettrais aux préjugés, au moment que la vie envoie sous mes lèvres une vierge qui les ignore? J'aurai le courage de ma lâcheté.»
Peu à peu, il regarda d'un œil plus distrait les tapis de feuilles. Son imagination revenait avec complaisance aux délices de la minute précédente, et il souhaita appuyer encore une fois sa main tremblante sur le sein gonflé de Rose, cependant qu'il boirait son haleine et sa salive.
«Car tel est l'amour que de nos muqueuses il coule une manne plus douce et plus nourrissante que le lait des mamelles maternelles!»
M. Hervart retrouvait tout son aplomb. Il conclut:
«Bien curieuse aventure et qui augmente le trésor de ma science et celui de mes plaisirs.»
Rose, sentant la pression de ses doigts, osa enfin le regarder. Il souriait. Elle fut contente.
—Vous ne me quitterez pas? dit-elle. Promettez-le-moi. Quand nous serons mariés, nous demeurerons où vous voudrez, mais, d'ici là, je vous veux près de moi, dans ma maison, dans mon jardin, dans mes bois, dans mes champs, sur nos roules. Comprenez-vous?
—Enfant, je vous aime et je comprends que vous m'aimez aussi....
—Pourquoi aussi? C'est moi qui ai aimé la première; je ne veux pas de ce mot; il exprime une sorte d'imitation.
—C'est vrai, dit M. Hervart, notre tendresse réciproque fut simultanée. Mais il est toujours convenu que c'est l'homme qui aime le premier et que la femme ne fait que consentir à ses désirs.
—Que pouvez-vous désirer que je ne désire moi-même?
«Son innocence est délicieuse», pensa M. Hervart.
Il reprit:
—Mais je désire peut-être plus d'intimité encore, un abandon entier, Rose....
—Eh bien, ne suis-je pas tout entière à vous? Mais je vous veux en échange, Xavier, je vous veux aussi tout entier.
M. Hervart ne sut que dire. Il devenait timide. Une si charmante naïveté le troublait plus que les images mêmes de la volupté.
«Elle ne savait pas, pensait-il. Elle n'a même pas rêvé. Quelle chasteté! Quelle grâce!»
Il répondit:
—Je vous appartiens, Rose, de tout mon cœur....
—Vous étiez distrait, il y a un instant?
—Les premiers mouvements de mon bonheur....
—Oh! Vous avez eu bien des bonheurs, depuis que vous existez, Xavier, vous en avez donné, vous en avez reçu....
—J'ai vécu, dit M. Hervart.
—Oui, et moi je suis une jeune fille de vingt ans.
—Avoir vingt ans!
—Si vous aviez vingt ans, je ne vous aimerais pas.
M. Hervart ne répondit que par un sourire qu'il fit le plus jeune possible, le plus délicat. Il savait bien ce qu'il aurait voulu dire, mais il sentait qu'il ne le dirait pas. D'ailleurs, il se demandait si Rose et lui-même parlaient la même langue.
«Cette conversation doit être absurde. Je lui dis que je désire qu'elle m'abandonne son corps, et elle me répond sans doute qu'elle m'a donné son cœur. Evidemment, elle n'a aucune idée de ce qui pourrait se passer entre nous.... Ces menues privautés, qu'est-ce que cela pour elle? Des marques d'affection.... Pourtant, n'y avait-il pas de la volupté dans ses gestes, dans ses baisers, dans ses yeux? Son corps n'a-t-il pas tremblé sous mes lèvres impérieuses? Oui, elle connaît l'amour! Quel enfantillage! Pourtant, avec beaucoup d'adresse....»
—Ne croyez pas, Rose, que j'aie encore jamais eu l'occasion de donner mon cœur. Cela n'arrive pas toujours, au cours d'une vie, cela; et quand cela arrive, cela n'arrive qu'une fois.... Un homme a bien des aventures qui n'engagent pas sa volonté.... L'homme est un animal, en même temps qu'il est un homme....
—Et la femme?
—Il est convenu, dit M. Hervart, que la femme est un ange.
Rose, à ce propos, se mit à rire, avec beaucoup d'innocence, semblait-il, puis elle dit:
—Je n'ai pas la prétention d'être un ange.
Cela ne m'amuserait pas d'ailleurs. Les anges, mon père les met dans ses tableaux. Moi j'aime mieux être une femme. Est-ce que vous aimeriez un ange?
M. Hervart riait aussi. Il expliqua cependant que les jeunes filles avaient droit à ce titre délicieux d'anges, à cause de leur innocence....
—Quand on aime, est-on encore innocent?
—On ne l'est pas longtemps, si on l'est encore.
Ils ne purent en dire davantage. Ils étaient revenus près du ruisseau, et ils apercevaient M. des Boys qui montrait son domaine à deux messieurs inconnus, dont l'un semblait de son âge, dont l'autre était un homme d'une trentaine d'années.
VII
M. Hervart reconnut bientôt dans l'un des visiteurs son ami d'autrefois, l'architecte Lanfranc. Il apprit ensuite que le jeune homme était le neveu, l'élève et le successeur probable de Lanfranc. Enfin, il fut informé que les deux architectes étaient installés au vieux château de Barnavast, dont ils avaient entrepris la restauration pour le compte de Mme Suif, veuve du célèbre Suif, l'homme qui avait donné un si bel essor à la statuaire sulpicienne. Lanfranc, qui avait rejointoyé et enluminé toutes les églises de la basse Normandie, se fournissait depuis vingt ans chez Suif, et sa veuve l'avait toujours apprécié. De là cette entreprise de Barnavast, qui allait achever sa fortune et lui permettre de regagner Paris et d'arriver à l'Institut.
Dès qu'on se fut assis à l'ombre des marronniers sur le banc et les chaises rustiques, Lanfranc commença l'histoire de Mme Suif, que tout le monde connaissait. Rose y fut attentive. Dès que Lanfranc pouvait réunir un auditoire bienveillant, il racontait l'histoire de Mme Suif, qui était un peu la sienne. Mme Suif avait été sa maîtresse, puis il s'était marié, puis il avait renoué avec elle, enfin, la tiédeur venue, était resté son ami.
—Ah! si je n'avais pas eu l'enfantillage de faire un mariage d'amour, j'épouserais aujourd'hui les millions de Mme Suif, car Mme Suif serait reconnaissante au monsieur qui la débarrasserait de son nom. Comment voulez-vous que je divorce, moi, architecte des églises et des châteaux? Enfin, elle consentira peut-être à s'appeler Mme Léonor Varin. Elle ne regarde pas mon neveu sans complaisance.
—Moi, je n'en veux pas! dit Léonor, en rougissant.
Rose l'avait regardé, et il s'était soudain senti tout honteux de sa cupidité secrète.
Léonor, qui avait près de trente ans, paraissait de loin plus âgé et de près plus jeune. C'est qu'il était grand et un peu massif, lent en ses mouvements. De près, on était surpris de la douceur sentimentale de ses yeux, de la grâce juvénile d'une barbe qui semblait encore naissante, de la gaucherie de ses gestes, et, s'il parlait, de la timidité brusque de son langage, car il ne pouvait guère ouvrir la bouche sans rougir. Il est vrai que, l'instant d'après, il fronçait les sourcils et prenait, par tout son visage contracté, un air dur. Là dedans, les yeux restaient toujours bleus et doux. Léonor était énigmatique pour tout le monde et aussi pour lui-même. Il aimait à réfléchir et quand il songeait à l'amour, c'était pour constater que son idéal flottait entre le rêve et la débauche, entre le bonheur de baiser à genoux une main gantée et le plaisir de s'alanguir entre les chairs complaisantes de plusieurs odalisques. Il ne se doutait pas un instant qu'il était pareil à presque tous les hommes. Il avait peur de lui-même, et c'était du mépris, quand il se surprenait à songer avec trop de complaisance aux millions de Mme Suif, à ces millions qui pourraient satisfaire immédiatement ses vices, et, plus tard, ses aspirations sentimentales.
A son tour il regarda Rose, mais Rose ne baissa pas les yeux.
Pendant cela, M. Hervart s'ennuyait.
—Mme Suif, dit Lanfranc, est encore très bien. Ainsi, tenez....
—Rose, mon enfant, interrompit M. des Boys, ta mère a peut-être besoin de toi.
—Oh! je suis bien certaine que non. Ma mère trouverait que je la dérange.
—Votre père a raison, Rose, dit M. Hervart heureux d'essayer de son autorité.
La jeune fille n'osa pas résister au désir de son ami, mais en se levant elle était de mauvaise humeur:
«Déjà mon maître! Déjà! Moi, cela m'amusait d'écouter ce M. Lanfranc....»
Elle n'osait ajouter: «... et de regarder ce M. Léonor, et d'être regardée par lui, et encore plus, peut-être, d'entendre parler de Mme Suif.»
«Qu'allait-il dire? Oh! je veux savoir!»
Elle entra dans la maison, ressortit par une autre porte et revint se cacher dans un massif, d'où les voix lui parvenaient assez bien.
—Ce ne sont pas seulement ses épaules, continuait M. Lanfranc, qui sont encore très tentantes. Sa poitrine, à quarante-cinq ans, est encore ferme et d'une bonne ligne, ses hanches ne sont pas excessives.... L'ensemble a un peu d'ampleur, mais, à l'Ecole, on en ferait encore une Junon fort honorable. J'en ai vu de pires sur la table à modèles....
—Souvent, dit M. Hervart, le temps a une clémence évangélique. Il pardonne aux femmes qui ont beaucoup aimé....
—Et qui aiment encore, dit Lanfranc
—Quel meilleur exercice que l'amour? dit Léonor. Quel sport plus apte à conserver, aux membres leur souplesse?
M. Hervart considéra surpris ce jeune homme terne qui venait de montrer de l'esprit. Jaloux de briller aussi, il répliqua:
—Ils n'ont pas osé mettre cela dans leurs manuels d'hygiène. Pourtant, quel joli chapitre à rédiger, dans le goût du premier empire: «L'Amour conservateur de la beauté.»
—Un joli sujet aussi pour les prix de Rome, dit Lanfranc.
—Sérieusement, intervint M. des Boys, je crois que c'est la chasteté qui racornit si promptement les femmes honnêtes....
—Oh! celles-là, dit Lanfranc, ce sont des reproductrices. Quand elles ont fait leurs enfants, et il faut que cela soit de vingt à trente, leur rôle est fini.
—Il leur reste, dit M. des Boys, à façonner les philtres qui entretiennent notre jeunesse.
On lui jeta des regards interrogatifs, cependant qu'il riait d'un rire luxurieux.
—Vous verrez, ou plutôt vous goûterez, et vous comprendrez. Je vous souhaite à tous une magicienne comme Mme des Boys.
—C'est vrai, dit M. Hervart, qui comprit enfin, elle a le génie de la cuisine. Les dîners qu'elle a surveillés sont des magistères.
—Tu t'en apercevras, quand tu seras de retour à Paris.
—Oui, car ici je prends mes vacances, dit M. Hervart, heureux de cette marque de confiance.
Il ajouta même, pour prévenir mieux encore les soupçons possibles:
—Les vacances de l'amour ne vont pas sans quelque mélancolie.
Rose s'était amusée beaucoup, mais depuis que son père avait pris la parole, elle n'écoutait plus. Léonor, satisfait d'avoir eu de l'esprit, et daignant de n'en plus retrouver, s'était levé et se promenait dans le jardin. Rose le regardait. La vue de ce jeune animal l'intéressait. Il était sorti de cette tête de si curieuses paroles sur l'amour! Ainsi l'amour était un exercice comme le tennis, la bicyclette ou l'équitation! L'amour était un sport! Quelle révélation! Et les images les plus singulières se formaient dans son esprit, cependant qu'elle suivait des yeux la silhouette maintenant lointaine du jeune homme ingénieux et décisif.
«Comment joue-t-on à l'amour, au vrai amour? Xavier ne m'apprend rien. Il sait tout pourtant, il en sait sans doute bien plus encore que ce Léonor, mais il se garde bien de m'instruire, me traite comme une petite fille, tout en se moquant de mon innocence. Oh! sa moquerie est bien douce, car il m'aime beaucoup, mais il abuse tout de même un peu de sa supériorité. Un sport, un sport....»
Elle sortit du massif d'arbres verts et alla s'asseoir sur un vieux banc de pierre, dans un coin à l'écart, mais d'où elle pouvait surveiller, par des coulées entre les arbres, tout ce qui se passait aux alentours. Elle aimait ce coin où elle avait rêvé d'entières matinées, avant l'arrivée de M. Hervart. Elle riait maintenant de la puérilité de ces rêves.
«Il me semblait, songeait-elle, que les branches allaient s'écarter, laissant paraître un jeune cavalier beau comme le jour.... Sans rien dire il poussait son cheval jusque près de moi, se penchait, m'enlevait, me couchait sur sa selle, et nous partions. C'était un galop fou, interminable, où je finissais par m'endormir, et, en effet, je me réveillais comme d'un sommeil, et pourtant je n'avais pas dormi. Il ne se passait rien qu'une chevauchée muette dans l'air bleu, et pourtant, en revenant à moi, j'étais lasse.... Que de fois j'ai fait ce rêve, que de fois j'ai vu les touffes des lilas se tasser pour faire place à mon beau cavalier et à son cheval noir.... Le cheval était toujours noir. Je me souviens peu de la figure du Persée qui me délivrait, pour quelques heures, de l'esclavage de mon ennui.... Un sport? Mais c'était un sport, cela! Que faisait-il de son Andromède, mon Persée? Je n'ai jamais pu le savoir. Que font les Persées de leurs Andromèdes?»
A cette question, l'infatigable imagination de Rose faisait, pour la centième fois, des réponses nouvelles. Tout le possible se déroulait devant ses yeux ou s'enroulait autour de son corps. Non seulement elle se donnait toute comme la pâte se donne aux mains agiles et violentes du pétrisseur, mais elle devenait aussi la boulangère affolée du pain mâle. L'imagination d'une jeune fille qui sait et ne sait pas ce qu'elle désire est d'une fécondité arétine. Aucun mouvement ne lui semble extraordinaire, ni aucune attitude ne lui semble impudique, ni aucun geste ne lui semble discourtois. Elle est prête à tout et tout lui semblera normal. Son appel au mâle est un appel à la science. Elle veut savoir. Si elle savait, elle n'imaginerait plus. Les femmes ne rêvent qu'à l'acte qui les a satisfaites. Les jeunes filles rêvent à tous les actes possibles et tous la satisferaient également. La perversion d'une jeune fille est la preuve même de son innocence; mais celles qui accepteraient tous les gestes savent pourtant, d'instinct, se révolter contre celui qui féconde: les plus folles sont les plus sages.
En tout ce que Rose s'imaginait depuis quelque temps, elle mettait la complicité de M. Hervart. Et même au moment où elle guettait le retour de Léonor, c'était à M. Hervart qu'elle pensait vraiment. Léonor n'allait sans doute être qu'un excitant pour son cœur et pour ses nerfs, une musique, un accompagnement. Le surcroît de désirs que la venue du jeune homme avait éveillé en elle, M. Hervart en profitait. Elle murmura plusieurs fois:
«Xavier, Xavier....»
Xavier, cependant, se félicitait de l'intervention paternelle qui avait épargné à Rose les propos hardis de M. Lanfranc. L'architecte sans doute eût adouci son langage, mais est-il bien utile qu'une jeune fille apprenne l'usage que les femmes font du mariage? Il se sentait devenir de l'école d'Arnolphe. Il dit:
—Mon cher Lanfranc, surveillez un peu votre langage, à table. Nous avons ici une jeune fille, ne l'oubliez pas.
—Oui, ajouta M. des Boys, je l'ai renvoyée d'ici, mais cela serait difficile pendant le déjeuner.
—Les jeunes filles, dit Lanfranc, cela ne comprend rien.
—Cela devine, dit M. Hervart.
M. des Boys, sans opinion sur la perspicacité virginale, désirait se conformer à l'usage et ne faire entendre à sa fille que des propos choisis.
—Alors, profitons, pendant que nous sommes seuls, reprit Lanfranc, dont les yeux d'un bleu vif égayaient la face tannée. Les jeunes filles comprennent peu et les femmes, guère davantage. Avez-vous rencontré dans votre vie beaucoup de femmes vraiment curieuses des choses de la chair, vous, Hervart? Dites? N'ont-elles pas toujours l'air de remplir une tâche? Maîtresses, elles travaillent à l'heure. Epouses, ce sont des fonctionnaires....
M. des Boys s'égaya. Sa femme était bien un fonctionnaire et même à la retraite, et sa maîtresse, qui d'ailleurs l'excitait peu, répondait assez à la définition de Lanfranc. Il allait la voir huit ou dix fois par an, avec l'astuce d'avoir toujours l'air de se laisser emmener à Cherbourg par complaisance.
Quelques jours plus tôt, M. Hervart eût protesté. Oui, il avait connu plus d'une femme voluptueuse. Celles que l'on connaît sont même généralement des voluptueuses, sans quoi elles seraient restées dans le cercle de la famille; mais encore faut-il savoir faire chanter ces violons de bonne volonté.
«Moi, eût-il répondu, je suis un archet magique. Je n'ai jamais rencontré ni un violon tout à fait insonore ni une femme absolument froide. J'en ai toujours tiré un air, des plaintes, une chanson, et toutes m'ont donné le baiser de paix, le baiser de joie. Une ou deux fois, je crus être amoureux. Cela me rendit timide et mon archet fit quelques fausses notes. Une autre fois, ce fut un amour réciproque, et l'archet et le violon étaient si bien d'accord que l'harmonie jaillissait au seul toucher des cordes. Les phrases voluptueuses n'avaient presque ni commencement ni fin. C'était un jeu continu avec des douceurs et des forces. J'avais autant de bonheur à regarder son épaule nue qu'à m'exalter dans ses bras et souvent la vue de son chapeau, de sa robe et de ses plumes, au tournant de la rue, m'éleva au rang d'un dieu. Un hommage adorable montait de cette créature vers mon cœur L'amour, c'est une religion mutuelle....»
Il dit tout haut, rentrant dans la conversation qui avait dévié encore une fois vers les mérites administratifs de Mme des Boys:
—On rencontre des femmes diverses. La meilleure ne vaut pas le rêve que l'on s'en faisait.
«Jolie banalité. Que va-t-il répondre à cela?»
—Je ne rêve pas, moi, dit Lanfranc, je cherche. Mais je ne trouve guère. Les aventures m'ont toujours déçu. Aussi, je ne veux plus aimer qu'à Paris. Là, on trouve d'agréables romans qui n'ont qu'un seul chapitre, le dernier.
—Votre opinion sur les femmes ne m'étonne plus.
—Mais, dit M. des Boys, son opinion est assez raisonnable. Vous parlez comme si vous aviez toujours vingt-cinq ans, Hervart.
Il rougit un peu:
—Moi! Ah! Dieu merci, j'en ai quarante. Et, poussé par l'à-propos, il ajouta en disant:
—Vous êtes jaloux de ma liberté, mais je crains bien de la perdre.
Par ces paroles, il posait sa résolution.
—Vous pensez à vous marier? demanda Lanfranc.
—Peut-être.
—Mme Suif vous irait très bien, Léonor fait le difficile....
Agacé par tant de vulgarité, M. Hervart se leva à son tour, entra dans le jardin: Rose et Léonor se promenaient ensemble.
VIII
Rose avait manœuvré de façon à se trouver sur le chemin du jeune homme. Ne pas la voir, c'était la fuir. La voir, c'était la saluer. Ainsi était-il arrivé. Au salut, Rose avait répondu par une parole de bienvenue, puis on avait passé au château de Barnavast, enfin à Mme Suif. Mais Léonor était discret et vague, si bien qu'à une question de Rose la conversation tourna vers les banalités sentimentales. Cependant, pour Rose, il n'y avait encore rien de banal au monde.
—Elle semble bien âgée, pour se remarier? demanda-t-elle.
—Oh! Mme Suif est de celles dont le cœur est toujours jeune.
—Ah! Il y a donc des cœurs qui vieillissent moins vite que les autres?
—Il y en a qui ne vieillissent jamais, Mademoiselle, comme il y en a qui n'ont jamais été jeunes.
—Pourtant, je vois de grandes différences, autour de moi, dans les sentiments des jeunes et des vieilles personnes.
—Connaissez-vous beaucoup de monde?
—Non, très peu, au contraire, mais j'ai toujours vu un certain accord entre les cœurs et les visages.
—Sans doute, mais la vérité générale, quoique représentant la moyenne des vérités particulières, n'est presque jamais conforme à une vérité particulière, prise au hasard....
Rose regarda Léonor avec un mélange d'admiration et de honte. Elle ne comprenait pas. Léonor s'en aperçut et reprit:
—Je veux dire qu'en toutes choses il y a des exceptions. Je veux dire aussi qu'il y a des règles qui comportent un grand nombre d'exceptions. Il arrive même dans la vie, comme dans la grammaire, que les cas exceptionnels soient plus nombreux que les cas réguliers.... Comprenez-vous?
—Oh! très bien.
—Ce qui n'empêche, acheva-t-il, en scandant ses mots, que la règle, n'aurait-elle que deux cas normaux à opposer à dix exceptions, la règle est la règle.
Ce ton doctoral plaisait à Rose. M. Hervart, depuis quelque temps, était toujours de son avis.
—Mais à quoi, reprit-elle, reconnaît-on la règle?
—La règle, dit Léonor, satisfait la raison. Rose le regarda, inquiète, puis, feignant d'avoir compris, fît un signe d'assentiment.
—Les femmes, reprit Léonor, n'entendent pas cela très bien. Cela ne les contente pas. Elles ne cèdent qu'au sentiment. Les hommes aussi, du reste, mais ils ne l'avouent pas. Aussi les femmes, que l'on accuse d'hypocrisie et de vanité, en ont-elles moins que les hommes, peut-être.... Enfin la règle est la règle. La règle voudrait que Marguerite renonçât....
—Oui ça, Marguerite?
—Mme Suif.
—Vous la connaissez beaucoup?
—Ne suis-je pas, répondit Léonor en souriant, le neveu et le lieutenant de son architecte? La règle, donc, voudrait que Marguerite renonçât à l'amour; et la règle veut que vous, Mademoiselle, vous y pensiez.
—La règle est la règle, dit sentencieusement Rose, en réprimant les éclats d'un rire qui s'épanouit en silence dans son cœur.
«Elle n'est pas bête, la règle, songeait-elle. Je ne demande qu'à lui obéir, et je crois que nous serons toujours d'accord....»
A ce moment, M. Hervart se trouva devant eux, au détour d'une allée. Rose l'accueillit par un sourire heureux, un sourire d'une délicieuse franchise.
«Allons, se dit M. Hervart, il n'est pas encore mon rival. Mon rôle, en ce moment, est de faire l'homme sûr de lui-même, l'homme qui possède, qui domine, le seigneur au-dessus de toutes les contingences....»
Et il parla de sou séjour à Robinvast, du plaisir qu'il prenait au milieu de cette nature riche et désordonnée.
—Mais, dit-il, vous venez y mettre de l'ordre. Vous allez blanchir ces murs, gratter ces mousses et ces lierres, éclaircir ces masses sombres, enfin donner à M. des Boys un joli château tout neuf, avec un délicieux parc également tout neuf....
—Touchera mes lierres! s'écria Rose indignée.
—Et pourquoi cela? dit Léonor. Les lierres ne sont-ils pas la gloire des murailles de Tourlaville? Les lierres, mais c'est la seule beauté architecturale qu'on ne puisse acheter. A Barnavast, qui est à l'état de ruine, nous les respectons, chaque fois que le mur peut se consolider par l'intérieur. Restaurer, pour moi, c'est rendre au monument l'aspect que les siècles lui auraient donné si on avait veillé à son entretien. Restaurer, ce n'est pas remettre à neuf; ce n'est pas donner à un vieillard les cheveux, la barbe, le teint et les dents d'un jeune homme; c'est relever un mourant et lui donner la santé et la beauté de son âge.
—Oh! que je suis contente de vous entendre parler ainsi, dit Rose. J'espère que M. Lanfranc a vos idées?
—M. Lanfranc est tout à fait converti à mes idées.
—Mon père ne fera rien sans me consulter, mais je serai plus sûre de vaincre, si vous êtes mon allié.
—Je serai votre allié.
—Votre méthode est sage, dit M. Hervart. Vous savez que je conserve la sculpture grecque au Louvre? Je suis entré dans cette nécropole au moment où le vieux système des restaurations commençait d'être abandonné. Un oscillait entre deux méthodes: refaire ou ne rien faire. La seconde a prévalu. Vous avez donc pu constater que nos marbres peuvent se répartir en deux groupes: ceux qui n'ont d'antique que le nom, et ceux qui n'ont d'antique que la matière. Autrefois, quand on avait trouvé un buste, on lui refaisait une tête, des bras, des jambes et l'on écrivait au-dessous de la chose: Restauré en Artemis, restauré en Minerve, restauré en Nymphe chasseresse, selon le caprice du plâtrier ou les indications d'un archéologue endormi. Je crois surtout que l'on comblait ainsi des lacunes. Si le système avait continué d'être suivi, nous aurions sans doute, à cette heure, un Olympe complet, tandis qu'il y a encore bien des places vides dans l'assemblée de nos dieux. Depuis que l'on a pris le parti de ne rien faire, les galeries se sont enrichies de curieux débris anatomiques, jambes et mains qui ressemblent à ces ex-voto que l'on voyait en effet pendus dans les sanctuaires grecs, têtes qui, toutes pareilles à celle d'Orphée, semblent avoir roulé à l'heure des orages, parmi les galets de la mer indignée, bustes troués comme ayant servi de cible à des soldats ivres. Bref, il n'entre plus chez nous que des morceaux d'un grand intérêt archéologique, mais d'une valeur d'art à peu près nulle. Une méthode intermédiaire n'aurait-elle pas été préférable? Intermédiaire, c'est-à-dire intelligente. L'intelligence, n'est-ce point l'art de concilier les idées et d'obtenir une harmonie? Une tète d'Aphrodite au nez cassé n'est plus une tête d'Aphrodite. Il me faut de la beauté et on me donne une pièce d'archives. Que l'on refasse le nez, si l'on veut que j'admire, et si l'on ne veut pas refaire le nez, que l'on sépare le Louvre en deux musées, le musée esthétique et le musée archéologique.
Ayant fini do parler, il regarda Rose, d'abord, témoignant ainsi qu'il avait besoin, avant tout, de son approbation. La figure de Rose s'éclaira de bonheur. Ses yeux répondirent.
«Mon ami, je vous admire. Vous êtes un dieu.»
Ces mouvements furent compris par Léonor, qui cherchait depuis quelques instants à deviner quels étaient les rapports de Rose et de Hervart.
«Ils s'aiment, se dit-il, et lui il a le génie de l'amour. Moi, j'ai vingt-huit ans. C'est ma seule supériorité sur lui. Encore est-elle fort illusoire, car seules les femmes, mises au courant de la vie par l'expérience ou les confidences, font quelque attention à l'âge des hommes. Une femme a l'âge de sa figure. Un homme a l'âge de ses organes. Or l'état des organes se lit dans les yeux. Un homme a l'âge de ses yeux. Hervart a de beaux yeux bleus, doux et vifs, ardents. Mais que m'importe? Je ne désire point les bonnes grâces de cette innocente.»
En même temps qu'il songeait ainsi, il avait répondu à M. Hervart:
—Je suis bien de votre avis. On tend trop aujourd'hui à confondre ce qui est curieux ou rare ou ancien, avec ce qui est beau. On a remplacé le sens esthétique par le respect.
—Cela était peut-être inévitable, dit M. Hervart. Cela convient, en tout cas, à une démocratie. On n'a pas le temps d'apprendre à admirer, on peut très vite apprendre à respecter. L'intelligence est docile. La sensibilité est rebelle.
—Est-ce qu'il n'y a pas, demanda Rose, des admirations spontanées?
—Oui, dit Léonor, il y a l'amour.
—Alors, admirer, c'est aimer?
—Quand ou admire, si on n'aime pas encore, on est bien près d'aimer.
—Et aimer, c'est admirer?
—Pas toujours.
—L'amour, dit M. Hervart, est compatible avec presque tous les autres sentiments, et même avec la haine.
—Oui, reprit Léonor, en apparence. Car il y a bien des sortes d'amour. Celui qui lutte avec la haine ne sera jamais qu'un amour d'intérêt ou de sensualité.
—On ne sait jamais. Je tiens que l'amour, de même qu'il est prêt à toutes les métamorphoses, peut dévorer tous les autres sentiments et s'installer à leur place. Il vient, il s'en va, sans que l'on puisse comprendre le mécanisme de ses voyages. Il dure deux heures ou toute la vie....
—Vous confondez les genres, dit Léonor. D'ailleurs, pour s'entendre, il faut laisser aux mots leur sens traditionnel, avec toutes ses nuances. L'amour est au fond de tous les sentiments comme négation ou comme affirmation: on peut dire cela, et quand on a dit cela, on n'a rien dit. Croyez-vous que cela soit en vain que l'usage verbal emploie les mots de passion, caprice, inclination, goût, curiosité, sympathie et tant d'autres? Il faudrait plutôt, je crois, créer des nuances nouvelles que de s'ingénier à fondre en une seule teinte toutes les couleurs et toutes les nuances de la sensation et du sentiment.
Pareille à un musicien de village qui entendrait discuter contrepoint ou orchestration, Rose écoutait, un peu inquiète, un peu colère, et pourtant charmée. On parlait de ce qui lui remplissait le cœur, de ce qui tendait ses nerfs; elle ne comprenait pas, elle sentait. Elle aurait voulu comprendre.
«Xavier m'expliquera tout cela. J'ai l'air d'une sotte au milieu de ces discours où je ne puis placer un mot.»
Elle feignit de désirer une rose trop haute pour sa main. M. Hervart se précipita, atteignit la fleur, se mit à dépouiller la branche de ses épines, de son excès de bois et de feuilles.
—Ce n'est pas celle que je voulais, dit Rose.
M. Hervart recommença, cependant que la jeune fille jouissait extrêmement d'avoir, par un caprice, interrompu une conversation sérieuse.
Léonor les considérait avec une certaine ironie. Rose s'en aperçut, se sentit rougir et disparut.
M. Hervart et Léonor continuèrent leur promenade et leur causerie, mais ils ne parlèrent plus de l'amour.
IX
L'heure du déjeuner fut agréable pour Rose. Les regards, les désirs, les propos venaient vers elle. M. Lanfranc galantisait sans indécence. Elle riait, puis, soudain sérieuse, acceptait quelque contact avec les gestes de son voisin, M. Hervart. Léonor ne se permit que des phrases brèves, qui voulaient résumer les discours plus ingénus des convives. L'œil de cette jeune fille, qu'il croyait dédaigner, le surexcitait; mais à force de vouloir paraître un homme supérieur, il parut un homme désagréable. Rose en eut peur.
«Qu'il est sec! songeait-elle. Comment parler, comment jouer avec un homme si sûr de ses mouvements? Il gagnerait toujours.»
Plusieurs fois, avec une inconscience innocente, elle regarda tendrement M. Hervart.
«Comme j'ai bien choisi! Voici un homme plus jeune que mon ami, plus près de moi, et chacun de ses gestes, chacune de ses paroles me rapproche encore de Xavier. Je sens bien qu'il en sera toujours ainsi. Qui pourrait lutter avec lui? Xavier, je l'aime!»
En se penchant pour atteindre une carafe, elle murmura dans la figure de M. Hervart:
—Xavier, je t'aime!
M. Hervart feignit de s'étrangler. Sa rougeur fut mise sur le compte d'un noyau de cerise, et Lanfranc imagina quelques pauvres facéties.
Comme le déjeuner s'achevait, elle dit avec une franchise perverse:
—M. Hervart, voulez-vous venir avec moi, voir s'il ne manque rien là-bas?
—J'ai fait servir le café dans le haut du jardin, dit Mme des Boys.
Lanfranc vanta cet usage campagnard.
Sitôt que les massifs les dissimulèrent, Rose, sans mot dire, prit M. Hervart par les épaules et lui offrit ses lèvres. Ce fut un long baiser. Xavier serrait la jeune fille dans ses bras et lentement, avec une tendresse où il y avait beaucoup de science, il aspirait son âme, son haleine et aussi un peu de salive.
Quand il releva la tête, à bout de respiration, il était confus:
«J'ai donné un baiser d'amant et on me demandait un baiser d'amoureux. Que va-t-elle penser de moi?»
Rose inspectait déjà la table rustique. Quand M. Hervart la rejoignit, elle l'accueillit avec un sourire très doux.
«C'est donc cela qu'elle désirait?» se demanda M. Hervart.
—Rose, dit-il tout haut, je vous aime, je vous aime!
—Je l'espère bien, répondit-elle.
—Oh! que je voudrais être seul avec vous, en ce moment!
—Pas moi! J'aurais peur.
Cette réponse fit longuement réfléchir M. Hervart:
«En saurait-elle aussi long que cela? Est-ce une invitation?»
Sa pensée se perdit dans d'inutiles désirs. Mais précisément, comme l'heure n'était pas propice, il se laissa aller aux idées les plus audacieuses. Ses yeux erraient vers le bois obscur, semblaient chercher une favorable retraite. Il eut des mouvements inachevés. Levé à demi de sa chaise, il y retombait, maniait une tasse vide, cherchait en vain une allumette pour sa cigarette absente. L'arrivée de Léonor le rasséréna. Il accepta sa destinée du jour, qui était de se livrer avec ce jeune homme à de frivoles discussions.