DOSTOÏEVSKI (continued 2)
Reading edition
L'Occident ouvre les yeux sur le monde; il voit et il compare. Le Russe à la Dostoïevski regarde au dedans. Si le Russe ferme les yeux, ce n'est pas pour voir davantage, sans doute: c'est pour mieux entendre les profonds murmures de la vie, dans l'ombre où les images se définissent, les objets si l'on veut. Le rythme est la première figure; et, au sein des ténèbres, c'est de la mélodie que naissent les formes, prodige obscur.
Telle est la raison pourquoi le Russe ne vaut rien, s'il n'aime. Il ne critique pas: il nie. Il ne doute pas: il détruit. Il n'est pas athée: il est prêtre du néant.
Avant quarante-deux ans, Dostoïevski n'a rien produit qui vaille. Toutes ses grandes œuvres sont de l'âge plein, entre quarante et soixante ans, où il est mort. Les autres Russes sont plus précoces: Pouchkine, Lermontov et Gogol ont peu vécu, mais d'une vie ardente. Téodor Mikaïlovitch n'était pas de ces jeunes gens.
La Russie ne s'est reconnue en Dostoïevski, que peu de temps avant de le perdre. Il a été le héros de sa nation, l'homme qui pense, le cœur qui bat pour toute la race; mais il ne le fut que cinq ou six ans avant de mourir. Il lui fallut toucher à cette extrémité encore, pour prendre le rang auguste que Tolstoï lui-même n'a pas obtenu. Pendant près d'un demi-siècle, Tolstoï a pu passer pour le plus grand artiste de son pays. Mais pendant quelques saisons, Dostoïevski a été l'homme de la Russie, celui qui aime et qui hait, qui pense, qui veut et qui parle pour tous, l'aîné vénérable de la maison, le guide entre tous les frères.
Il est l'homme de la douleur: est-ce là son seul titre? On aurait bien tort de le croire. J'ai compris la douleur russe dans Dostoïevski: elle n'est pas seulement féconde: elle a la force active qui purifie. La joie russe n'a aucune vertu. Les peuples jeunes ont toujours assez de joie, puisqu'ils veulent vivre. La joie que vous cherchez vous déprime.
Pour en venir à ce règne douloureux, il fallait que la vie de Dostoïevski fût tout ce qu'elle a été en effet. Il fallait qu'il tombât dans l'erreur politique, qu'on le prît pour un rebelle, lui qui l'était si peu, qu'on le condamnât à mort, et qu'il croupît au bagne.
Personne ne doit plus à ses souffrances que Dostoïevski. Personne ne doit plus à ses erreurs. En personne, la faute ne fut plus féconde. Là, il s'est fait cette vue incomparable du revers qu'il applique aux sentiments des hommes. Il lit les deux côtés de la page, et la face visible ne lui est qu'un moyen de mieux connaître l'autre.
L'erreur d'une grande âme n'est jamais que dans l'action: la volonté ni le cœur n'errent point, étant toujours fidèles à la grandeur qui les anime. On ne se trompe que sur la route à suivre. Quand on revient sur ses pas, on possède tout l'horizon et toutes les perspectives, qu'on n'eût peut-être jamais bien vus sans cette erreur-là. Elle est la racine commune de la peine et de la puissance.
L'œuvre qui fit la fortune de Dostoïevski jeune homme[46] et celles qui vinrent ensuite jusqu'à la catastrophe du bagne, me semblent d'une invention médiocre et d'un très faible prix. Elles sentent la crasse sentimentale des galetas. Elles sont geignardes et larmoyantes. Le peu de gaîté qu'elles ont grimace. Elles annonçaient le Gogol des mansardes, s'il peut y avoir un Gogol moins la force et le style. Le trait est forcé, le dessin sans beauté, les ombres épaisses. Elles ressemblent aux tableaux d'un peintre oublié, Tassaert, qui pleurnichait lourdement dans les taudis, de grabat en grabat. Subtiles enfin, mais sans profondeur. Or, la profondeur du sentiment corrige seule la subtilité qu'elle implique; seule, la profondeur de l'analyse suppose l'extrême complexité et la justifie. Ce double don, qui devait porter Dostoïevski à une hauteur où personne ne le dépasse, ne se fait sentir dans les premières œuvres que par l'embarras de l'action et la contorsion des caractères.
Au début comme à la fin, Dostoïevski ne peint que des jeunes gens, et quelquefois des vieillards. Là encore, c'est la Russie même, qui n'est pas mûre, toujours trop verte ou trop avancée; elle a ses adolescents pourris et de vieilles gens à l'âme plus fraîche que l'enfance. Souvent là-bas, les jeunes femmes portent un cœur de cadavre, plein de vermine et de cendres, sous une chair en fleur. La Russie vit dans l'excès: en tout, jusqu'ici, elle ignore l'entre deux.
Dostoïevski lui-même et ses livres sont au centre de ce monde inconnu. Lui et ses livres sont les grandes œuvres de l'âge mûr. C'est l'homme dans toute sa force, qui possède la jeunesse: les jeunes gens ne connaissent pas les jeunes gens. Dostoïevski est cet homme, celui qui ne fait tort ni de la réalité au rêve, ni du rêve à la réalité, qui peut seul comprendre toute la profondeur de la vie.
Peu importent ses erreurs de fait, les premières et les dernières, celles qui l'ont mené au bagne, et celles qui le feraient prendre pour un conseil des Cent Hommes Noirs. Peu importe que la Troisième Section soit la face cachée et le bras visible de l'Évangile dans l'horrible empire. Peu importe Son Excellence Pot-de-vin, les princes qui volent les fonds de la Croix-Rouge aux malades et aux blessés, ou le règne des Allemands, forcenés policiers, qui gouvernent au nom du Christ et de la race slave. Toutes les erreurs de fait n'empêchent pas de croire à la Russie que Dostoïevski nous incarne. Elle n'est pas seulement en lui; mais il nous la révèle, il achève tout ce qu'on en voit dans Pouchkine et dans Gogol, dans Tourguénev et Tolstoï.
Il faut qu'il y ait un peuple russe dans les langes. Il faut que ces esclaves politiques soient admirables de liberté morale. Il faut que ces brutes, dans l'enfer de l'ivrognerie et des massacres, soient tout de même riches d'une conscience qui n'a plus d'égale en Europe. Il faut que ce peuple, capable de tout parfois, comme les enfants cruels, et qui dort, le reste du temps, dans une affreuse impuissance, il faut pourtant qu'il soit le seul peuple d'Europe qui ait encore un Dieu.
La Russie, même folle, même lâche, même noyée dans le sang et dans l'eau-de-vie sans parfum, la Russie ne vit pas pour l'argent, ni pour la haine, ni pour la balance du commerce, ni pour les triomphes ignominieux de la violence. La Russie vit pour rendre une conscience religieuse au genre humain: elle a, malgré tout, le cœur fraternel à tous les hommes, même au milieu des boucheries et des vomissements où la jette son hystérie.
Dostoïevski était né pour la douleur, et pour s'élever dans la douleur, au-dessus de tout l'égoïsme et de toute la misère morale, où la douleur enferme généralement les natures médiocres.
Il lui fallait la maladie, les tortures du cœur, l'angoisse de l'esprit, la présence de la mort pour conquérir ce que j'appelle l'appétit et la santé d'une vie universelle. Un peu plus, c'eût été trop: il faut pouvoir respirer, pour vivre. Mais un peu moins, il fût resté, comme tant d'autres, à mi-chemin de l'ascension sainte et terrible. Ce n'est pas à un moindre prix que l'on prend à soi toute souffrance et tout supplice. On ne gravit sûrement la montagne que sur des échelons sanglants.
Surtout, il lui fallait le bagne et l'enfer des crimes[47] pour se purger à fond d'un amour-propre qui fut toujours féroce, et d'une naturelle jalousie. Mais bien plus encore, cette damnation devait lui révéler les grands fonds de l'âme humaine, où nul n'est descendu plus avant, Shakespeare et Wagner exceptés. Là, il connut que le crime a ses vertus, et qu'il peut être plein de la vertu même; que la qualité d'homme ne se prescrit jamais; que le cœur présente tout grief et toute excuse; que la sécheresse de l'âme est le seul péché, si même il en est un; que la faute est partout, qu'elle a toujours une dispense, qu'elle obtient remise, pourvu qu'elle consente un peu à l'expiation; et la souffrance vaut le consentement, quand la rebelle le refuse; que l'amour est le salut de tous et de chacun; que la rédemption est le prix du sang; que le châtiment, horrible en ceux qui osent châtier, est nécessaire à tout coupable, pour rassurer en lui l'orgueil de son destin et la dignité de l'homme: Car toute vie, avant d'être à son terme de beauté, toute vie est une expiation que l'amour nous propose, et qui doit être expiée.
Voilà où Dostoïevski a saisi l'âme de son peuple, et de tous les peuples, et de ceux même qui l'ont tuée. Il a pesé que les premiers selon le rang sont souvent les derniers selon la vie; et les derniers selon le monde, les premiers suivant l'âme cachée du monde. Là, il apprit à se mettre au-dessus de toute apparence. Là, il s'est fait à vivre en profondeur: car toute l'œuvre de Dostoïevski est une vie dans la profondeur et dans la vérité secrète, qui est l'unique vérité, sans doute. Là, il s'est établi inébranlablement au-dessus de tous les préjugés; et ceux de la raison n'ont pas tenu devant lui plus que ceux de la morale et de la politique.
Le grand Dostoïevski a montré, le premier, que la fin de la vie est la vie même. Mais il a été plus loin: il a connu, profondément, que la vie elle-même est une forme vide sans le cœur qui l'anime, et ainsi que l'amour est la fin de cette fin unique. Qu'est-ce donc, sinon que l'homme est fait pour se toujours passer soi-même? L'homme n'est point une figure achevée, mais un élan à la forme parfaite, un essai continuel à l'homme. Je trouve cette vertu héroïque dans Dostoïevski, et cette grandeur intérieure.
L'intuition est une vue du cœur dans les ténèbres. La nuit extérieure s'illumine de l'éclair jailli du dedans. C'est là que rien ne se formule, et tout s'éclaire: là où la vie prend forme, où les mobiles se condensent, où se détermine l'action.
L'intuition est bien le luminaire de la profondeur. Elle est la conscience amoureuse de ce qui est, au fond de ce qui paraît être. Elle est ce qui demeure en ce qui devient, et qu'elle porte. Elle est vraiment l'instinct de la connaissance, et son amour.
En Dostoïevski, je finis par tout référer à l'intuition. Dostoïevski a conscience de son intuition, et tel est son miracle. Il faut le lire en musicien.
La chasteté n'est que le signe le plus visible des âmes pures. La pureté suprême est l'innocence de la bonté: l'horreur de faire le mal. Dostoïevski n'hésite pas à produire des prostituées plus chastes et des assassins plus purs, à l'en croire, que les honnêtes gens: c'est qu'ils aiment; et que le crime, en eux, n'est pas le mal qui dure, mais l'erreur, la folie et la misère du moment. Jamais il ne dit avec emphase que la prostituée ou le criminel valent mieux que l'honnête femme et le juge. Mais la prostituée qu'il défend est une victime: il montre en elle, non pas l'excellence de son infamie, mais l'excellence de la douleur que l'infamie lui coûte. Et enfin, toute créature qui se donne avec passion est victime, quel que soit son bourreau, son complice ou son idole.
Nulle trace, en cet homme admirable, de morgue vertueuse. Nul ne s'est moins juché sur les échasses du devoir et de la morale. A la profondeur où il sait chercher les origines, il trouve, en soi, la semence et l'excuse de tous les péchés. Et le crime des crimes, qui est la cruauté, il en débrouille aussi les racines, avec un saint effroi: il touche, il voit que la cruauté et la luxure se tiennent comme deux sœurs monstrueuses, unies par le même os de désir. Plus il les déteste, plus il en épouse la connaissance. Dostoïevski n'a pas proprement pitié du mal: à moins que le châtiment ne soit plus pitoyable à la faute, que la rémission. Mais sa compassion est merveilleuse pour la peine, ou publique ou cachée, que le péché exige. Pitié qui n'est point vague ni fumeuse; elle ne comporte aucune faiblesse, elle ne tient pas au larmoiement: elle est la vertu humaine par éminence, la vertu des vertus, la charité sans quoi tout reste mort et vide.
L'amour véritable est là, où celui qui aime s'oublie soi-même et se confond entièrement dans l'objet aimé. Larmes de la compassion, vous faites une honte éternelle aux baisers sans pitié.
Le plus haut point de la vertu est toujours de se vaincre, et d'embrasser parfaitement l'objet: lui être le cœur et l'âme qu'il a si peu, ou qu'il n'a point.
Cette conquête est d'une autre grandeur et d'une autre fécondité, que la domination telle quelle. S'emparer d'autrui et du monde, misère près de la puissance qu'il faut pour leur donner la vie et les sauver.
Voilà le magnifique courage de la vision, que seuls les Russes ont eu avec nos Français. Ils ne font pas un pauvre choix dans les passions humaines: ils les considèrent toutes. Ils ne feignent point de croire que les amants n'ont point de lèvres. La profondeur du sentiment russe, et la puissance de l'esprit français: les deux ailes à l'essor de la nouvelle connaissance.
Il n'est pas de profondeur sans un rêve fervent de l'éternel. La profondeur est sous-jacente au sentiment, et non à l'intelligence. La profondeur est le privilège de l'âme religieuse, et de cette âme seulement. Il n'y a pas de vérité religieuse. Mais le sentiment religieux a sa connaissance. Quelle intelligence forte ne cherche pas une relation de soi à l'univers? Mais ce n'est rien d'en avoir l'idée: elle n'est qu'un chiffre. Il faut en avoir le sentiment. Et telle est l'âme religieuse. Après bien des routes et des chutes cruelles, l'âme religieuse se fixe dans l'amour: là est son lieu, et sa conquête; là, sa force et la vocation de sa puissance; là serait son repos, s'il en existait un. Dostoïevski n'a pas manqué la couronne promise à l'amour errant. Il est entré au port de la recherche idéale.
La réalité! font-ils; la réalité! Hé, oui! Nous savons, nous aussi, qu'il n'y a point d'arbre sans le sol qui le porte, sans fumier ou sans terre. Mais s'il ne quittait jamais le sol, s'il n'était pas ce qui s'évade du fumier et ce qui sort de la terre, l'arbre ne serait pas l'arbre; et sa racine même pourrirait.
Les grands Français ont toute la force dans l'esprit. La plupart, ils n'ont pas la profondeur, qui est si naturelle aux âmes religieuses. Ils ne l'ont plus, du moins. Car, ils l'eurent, ceux qui ont dressé les cathédrales sous le ciel. Le grand Flaubert m'y fait penser, ce prince de néant. Il est sec, et il sème les cendres. De là, les sables et les salins cuisants de son œuvre: toutes les lignes sont belles, et l'on y respire à peine, dans un vent d'éternel ennui. Flaubert est un génie mortuaire. S'il a du cœur, comme je crois, il n'en a pas pour la vie. Et tout ce qu'il en a, d'ailleurs, il l'étouffe: il tâche à être sans amour, comme le monde de son intelligence; et il y réussit.
L'amour de Dieu, ou la charité que je veux dire, quel nom qu'on y donne, implique toutes les autres amours. C'est l'amour de Dieu que Dostoïevski respire. Et le peuple russe avec lui. On doit avoir foi au peuple russe, sur la foi de Dostoïevski.
Dostoïevski, victime des puissances, parle pour les puissances: la tyrannie, la police, l'église, les riches. A ses yeux, tout le mal qu'elles peuvent faire, est compensé, de bien loin, par l'action qu'elles ont sur l'âme humaine: elles en provoquent l'excellence, en y prodiguant la douleur. S'il finit par les défendre, ces puissances mortelles, j'y vois un triomphe de l'affirmation. Dostoïevski connaît son peuple par soi-même. Toute révolte de la race déchaîne son instinct d'aveugle destruction et d'anéantissement. Le joug, qui lui fléchit la tête jusqu'à terre, la garde étroitement de l'anarchie. La tête russe nie. Sa liberté tourne aussitôt en négation affreuse. La race des Russes obéit et souffre avec excellence. Elle se rebelle et se fait justice avec infamie. Cette race ne peut aller à la perfection que par les voies de la douleur. En un mot, elle ne veut choisir qu'entre la foi mystique et le néant, entre l'amour de Dieu et la haine de la vie.
Dostoïevski, maître en toutes passions, et tenant toutes les clés de l'abîme, ferme les portes du néant. Tenté de toutes négations, il ne détruit rien et il affirme. En Dostoïevski, j'admire un Nietzsche racheté.
Je ne crois pas aux Prométhées qui perdent la tête sur le rocher. Mon Prométhée fait peur à Jupiter même, qui s'imagine de l'avoir bien cloué. Je ne ferai pas crédit à des dieux, qui finissent à quatre pattes, dans un asile. Et si la foudre me frappe, dussé-je tenir bon contre elle, le ciel me soit témoin que je ne me serai pas vanté.
Tout ce qui est mort et négation dans les philosophes, Dostoïevski l'a surpassé; mais telle est sa grandeur, qu'il monte d'un degré encore. Il porte à la rédemption l'accablement de nos fatalités. Si je l'ai peint comme il est, je ne sais; mais jamais, il me semble, on ne mesura mieux la distance qui sépare la mortelle théorie de l'œuvre vivante, et le penseur sans amour du véritable artiste.
Encore un pas.
Je dirai de Nietzsche et des Anciens qu'ils peuvent suffire au monde de l'intelligence. Mais ils ne pénètrent pas d'un pouce dans le monde du cœur. Ils restent sur le seuil. Et plus ils s'imaginent de faire la loi à l'intérieur de la maison, plus ils l'ignorent. De là, sans doute, la misérable jactance de Nietzsche, qui excède tout ce qu'on peut permettre à l'orgueil de l'esprit; car c'est l'esprit même qui y entre en décadence, et qui marque les degrés de sa chute par des cris. Il ne faut pas que l'orgueil de l'esprit sente la paralysie générale. L'intelligence qui se vante ne trouvera pas d'excuse dans l'abaissement de la folie; mais au contraire, la fin de cette intelligence porte jugement sur toutes les œuvres de sa croissance; et, quoi qu'on fasse, plus elle a tout réduit à elle seule, plus elle subit la condamnation de son propre dédain.
Ce que Schopenhauer est à Spinosa, les grands témoins de la vie le seront toujours à Nietzsche. Et ce sont les grands artistes: les confidents de l'amour. J'en sais plus d'un. Mais Dostoïesvki est le premier de tous, dans le temps: il a prévenu toutes les insolences de Nietzsche. Wagner aussi était là. Il n'y a pas si loin de l'Idiot à Parsifal sublime.
Toute philosophie, d'ailleurs, qui n'est pas un simple jeu de la logique, prend forme dans une œuvre d'art. Il faut sortir de la cage à l'écureuil. Une pensée vivante sur la vie n'a pas d'autre expression qu'un chef-d'œuvre. Les livres de Nietzsche sont des essais au chef-d'œuvre; mais cet Apollon est toujours dans la cage; il fait le dieu, en vrai Phébus d'Université, à bésicles d'or; tout de même, son char est une chaire, et son Pégase une rosse allemande harnachée de lexiques in-folio.
Nietzsche peut servir de guide à l'Enfant Prodigue dans ses routes de jeune homme. Nietzsche est une bonne méthode pour la rébellion. Et, comme à la façon des docteurs, il est ivre de ses principes et tout aveugle sur la vie, il despotise. Par là, il apprend la discipline à ceux qui n'ont point de règle intérieure. De même il satisfait l'instinct de l'art dans les demi-artistes.
Wagner vieillard, qui avait passé par toute négation, ne pouvait que lever les épaules, aux jours de Parsifal, devant ce corybante infatué qui, impuissant à toute création et incapable même de plaisir, lançait contre le monde de l'amour ses vieilles idoles de pierre, son Bacchus, son Apollon, et son trépied. Il nous faut de nouveaux dieux pour posséder la vie. Mais les dieux morts ne ressuscitent pas. Wagner savait que Parsifal est vivant; et si, pour l'offrir au monde, il fallait tourner le dos à un professeur d'orgie logique, il tournait le dos à Nietzsche.
Dostoïevski en eût fait autant, avec le même droit. Dostoïevski est l'homme de la vie, mais non pas seulement dans les livres. Parce qu'il est l'homme de la vie, son monde est le monde de la force, uniquement. Encore les Anciens sont-ils les maîtres de l'action, tandis que Nietzsche est insupportablement l'homme du cabinet et des livres. Par lui-même, il ne sait rien de la vie, rien de l'action, rien des passions; et il donne des lois aux passions et à la vie. Je ne m'étonne pas qu'il soit le prophète des professeurs et le dieu des femmes sourdes qui tranchent de la bonne ou de la mauvaise musique. Les plus rebelles, et qui se flattent de l'être, sont, la plupart, des esprits nés disciples.
Que Nietzsche tienne donc lieu des Anciens et de la vie héroïque aux gens qui ne savent pas lire. Et s'ils n'ont pas compris les Grecs, ni les Italiens du Moyen Age, ni Pascal, ni Stendhal, ni la Révolution, qu'ils lisent Nietzsche, lequel leur fait, de toute cette grandeur, un manuel avec toute la commodité grossière que ce format comporte.
On doit s'arrêter à Nietzsche. Mais on n'est que la moitié d'un homme, si l'on s'y fixe. Il n'est bon qu'aux femmes de lettres et aux jeunes gens.
Raskolnikov et tous les jeunes héros de Dostoïevski savent par eux-mêmes tout ce que Nietzsche pourrait leur apprendre. Mais Dostoïevski ne les déifie pas dans cette demi-connaissance. Il ne veut pas qu'ils se tiennent à cet étage grossier de l'énergie. Il les porte à l'étage supérieur, qui est le palier proprement humain de la charité. Quant au surhumain, c'est un bon mot pour les amateurs d'éloquence. A mes oreilles, il a le son répugnant de l'emphase. Il n'y a rien de plus humain que d'être homme. L'homme est rare sur le marché de Jupiter. Et rien de surhumain n'a de sens qu'à la mesure de l'homme. Sois pleinement homme, si tu veux passer l'homme. Telle est la grande, l'unique vérité.
L'intuition est le lieu de toutes les intelligences.
Il n'est rien dans Nietzsche, qui ne soit dans Dostoïevski. Mais tandis que tout est négation, dans Nietzsche, même ce qu'il affirme,—et lui, d'abord, le malheureux,—toutes les négations, que la douleur de vivre arrache à Dostoïevski, se résolvent dans une affirmation invincible: de la douleur, l'amour conclut, en lui, à la beauté de la vie. Ce n'est pas le: Oui! de la volonté ou de l'orgueil, ce oui glacé qui est le soleil polaire des stoïques; mais l'amour qui, en portant la vie, l'affirme.
Un tel arbre donne les fruits de toute douceur. J'en ai ployé les branches, et je les veux réunir dans la rosée qui les trempe depuis l'offrande de l'aube jusqu'au sacrifice du crépuscule, et même dans l'ardeur de midi.
Dostoïevski pleure avec délices, et ses amis pleurent bien souvent comme lui. Je dirai, pour moi aussi, le mystère des larmes. Dostoïevski connaît la merveilleuse humilité des bonnes larmes. Et certes, il est en elle un grand secret.
Larmes de la tendresse, pluie qui espère et qui renouvelle la forêt humaine, vous êtes la source ouverte aux cœurs pleins d'amour. Et partout où l'on frappe ce tendre rocher, l'ondée s'épanche; et elle n'est jamais tarie, cette eau amoureuse. Quel orgueil vient de plus haut? Or, elle ne fond pas sur les feuilles: elle se donne et les pénètre. Et parce qu'elle se penche vers la prairie, on la dédaigne de s'abaisser. Mais tant elle a de pieuse complaisance, que nulle offense ne l'atteint, et qu'elle sourit au mépris même.
Baiser la terre avec transports, dans la joie ou dans la douleur, dans l'ivresse du bien ou dans l'aveu du crime, baiser la terre en pleurant, s'y renouer, y remplir au griffon du sang le cœur qui se vide et s'altère, voilà le culte où Dostoïevski convie ses enfants. Et ces pleurs sont riches d'un bonheur ineffable; ils ont la vie, qui est la seule joie et toute joie.
Adore la vie: ton baiser à la terre, d'où tu viens et où tu vas, et tes larmes confessent ton adoration. Prends patience du mal, à ce rite, et prends-y conscience de tout bien.
Ton cœur déborde. Il te quitte. Il va à toute cette vie qui l'appelle. Et où irait-on qu'à la vie?
Ainsi tes pleurs ont la joie, toute celle que tu attends, en celle que tu donnes. Ils ont la joie excessive de toi-même qui te quittes. Ce n'est pas que tu te regrettes: c'est que tu te délivres. Jusqu'à ce baiser pleurant, quel abîme tu te fus à toi-même, et quel désert aux dunes de souffrance universelle, infinie, perpétuellement renouvelée, égale comme le vide. Et souffrir pour rien, il n'est pas d'autre damnation. L'enfer est la souffrance dans le vide. Couché, contre la terre, tu es le mort béni de la mort volontaire, qui est toute vie: en te quittant, tu ressuscites. Ce départ sans retour est le véritable amour, chère âme.
Ce n'est pas cet amour de tête, qui crie: Vivre! Vivre! avec la bouche affreuse d'un mort. C'est la mélodie du cœur qui se retrouve, et qui répond à toute la nature: me voici! me voici! Il chante la vie, il en est l'éternelle modulation jusque dans la mort: parce qu'il l'a, parce qu'il la porte, parce qu'il la donne. Et que donnerait-on, réellement, qu'on ne prît de soi et sur soi? Quel don ferai-je, si je ne me dépouille? Voilà l'orgueil de l'amour, et son humilité sublime.
En vérité, l'orgueil qui se vante et qui s'estime, l'orgueil de l'esprit qui se compare est une espèce d'humilité un peu basse, à mon sens. Qui se compare, s'abaisse. Ainsi l'orgueil de l'esprit.
Mais l'amour qui s'humilie dans les dons innombrables qu'il sait faire, dans toutes les merveilles qu'il suffit à créer, en s'oubliant soi-même, en s'y mettant jusques à s'effacer, ce prodige d'humilité est une grandeur céleste. Et tout l'orgueil des esprits n'égalera jamais, à un infini près, cette humilité divine.
Celui qui se donne sans mesure, celui-là possède.
Celui-là qui est tout humble au cœur de toute vie, celui-là crée son objet; et il ne se soucie pas de connaître sa gloire. La superbe est sèche. L'orgueil de l'esprit ne discerne que soi: comme un mort qui se tâte dans le sépulcre.
L'amour adore dans les larmes. Tel est le son de Dostoïevski. Voilà cette voix rauque et si douce, l'énergie de cette âme infatigable, et ses brûlantes langueurs, ses abandons si tendres. Infatigable à souffrir et à vouloir laver l'or des souffrances, pour en séparer le trésor de la joie: à la constance de cet orpailleur, à celle-ci, quelle énergie s'égale?
O saintes, bonnes larmes, routes de l'effusion, sentes profondes de la tendresse, c'est vous, très douces larmes, qui parlez seules d'amour, et de cet amour qui fait vivre en créant. Et dans l'embrassement même des amants, ce sont les plus pures et les plus chaudes larmes du sang qui parlent pour la vie, qui la communiquent et la transmettent, venant de si loin! Et souvent ils ne comprennent pas la parole qu'ils prononcent, et ils en sont ennoblis, même quand ils l'avilissent.
L'amant baise sa bien-aimée et pleure son sang en elle, comme l'homme enivré de Dieu baise la terre avec de grandes larmes. La terre reçoit ces pleurs; et l'amante en garde avec jalousie l'offrande pécheresse ou la libation sans péché.
Si l'esprit s'abaisse, ici, ou si la chair est exaltée, qui le mesurera? Servir avec amour est toujours un triomphe. L'humilité de la femme et de la terre doit s'offrir en exemple à tout service. Et je veux bien que la vie trouve son compte à l'humiliation de l'homme. Je ne parle jamais que pour la vie; et je ne vois de bel orgueil qu'en tout ce qui l'augmente et la rehausse.
Amour de la vie, c'est mal dit encore. La vie n'est pas si grande ni si forte que l'amour. Elle en attend la parfaite beauté, dont notre désir s'est fait une promesse. Plus que l'amour de la vie, la vie d'amour: tel est le fond de Dostoïevski. A l'amour, de faire naître et de sauver la vie. Les meilleurs ne vivent que pour servir ce dessein. Et le plus pur amour est le plus amour.
O Fédor Mikhaïlovitch, si ardent, si aigu et si humble, vous êtes profond et vrai entre les grands. Vous allez au delà de tous autres, sans doute. Car enfin, où j'en suis venu, il n'est de vérité que dans la profondeur. Pour prendre toute notre hauteur, il nous est nécessaire de mouiller dans les abîmes. Tout est de manque, à défaut de la profondeur. Et, au total, il y a fausseté où il y a manque.
Voilà donc le point où la haine n'est plus rien qu'une racine torse entre toutes les autres: et si elle a la forme du serpent ou du ver, ce n'est point pour faire horreur, ce n'est pas pour qu'on l'écrase, mais pour se confondre avec les veines nourricières. Voici le point où tout est idéal, à force d'être vrai; où le rêve de l'âme absorbe toute la matière, comme une matrice seconde, mais de résurrection. Ici, la pensée est acte; le fait est idée; ici, l'acte et l'idée sont tout amour. Tout trempe dans la compassion de la vie pour elle-même, et dans la certitude du salut, que le cœur exige d'un amour créateur.
Où tout est amour, tout est vie! Par delà le néant de tous les objets éphémères, c'est là-dessus enfin que notre foi ou notre espoir se fonde. Dostoïevski, si je ne me trompe, et moi-même à mon rang, nous sommes l'antidote de la tyrannie rationnelle, des philosophes, et de tout poison inhumain: Dostoïevski, le cœur le plus profond, la plus grande conscience du monde moderne.
1910