UN DIVORCE (continued 2)
Reading edition
— Ces gens sont charmants. Charmants !… Comment cela se fait-il que cela paraisse si bon de se retrouver entre soi ?
M. de Fresquienne-Austreberte a pour principe de ne jamais dire de mal de personne, à moins d’utilité pour lui personnelle et directe. Il répondit seulement, comme s’il continuait de suivre sa pensée :
— … Voyez-vous, je leur ai dit tout à l’heure qu’il n’y avait pas de question de race entre eux et nous : il y en a une, j’ai un peu arrangé les choses. Et ça ne finira… Écoutez bien, ça ne finira que le jour où il y aura deux cent mille Chinois en France. Il naît dans ce pays si peu de monde que ce jour-là est peut-être plus proche qu’on ne croit ; et alors juifs et Français se réconcilieront sur le dos des nouveaux venus, comme en Amérique. La voilà, la solution de la question juive, la voilà : c’est la seule !
Berthe Fauli était pareille à la plupart des femmes : elle avait beaucoup d’ordre dans ses armoires, presque autant dans son esprit, qui était toujours lucide, et classait les choses, les gens, les devoirs et les droits par catégories, mais aucun dans ses papiers. Et ceci amena, comme on va le voir, un événement assez dramatique, car personne jamais ne s’inquiète de ce qu’il y a dans les armoires d’une femme ou dans son esprit. Pourvu qu’elle soit habillée de façon distinguée, et parle de façon qu’elle n’ennuie pas, tout est dit, on ne lui en demande pas davantage ; tandis que si, par hasard, il lui échoit des affaires sérieuses et surtout des papiers concernant ces affaires, tous les hommes veulent s’en occuper, sous prétexte qu’elle n’y entend rien.
Voilà pourquoi M. Fauli demanda un jour à Berthe où en était l’instance en divorce Fauli contre Wildenberg. Il voyait fréquemment l’avocat ; c’était lui, en somme, qui menait la procédure ; mais il voulait savoir ce que sa fille en connaissait. Berthe avait, sur la manière de constituer un dossier, des idées très simples : elle mettait toutes les communications de l’avocat et de l’avoué avec ses autres lettres, dans un buvard en maroquin, et le buvard dans le tiroir d’un chiffonnier. Ce tiroir fermant à clef, comme elle gardait la clef sur elle, il lui semblait avoir fait tout ce qu’exigent la prudence la plus raffinée, la méthode la plus exacte. Sans penser plus loin, elle ouvrit donc devant son père le tiroir d’abord, le buvard ensuite.
Il y avait des notes de couturière, puis la copie de la requête en divorce, puis encore des factures de couturière, puis une lettre de Jacques : « Mon petit ami… » Et M. Fauli regardait par-dessus son épaule ! C’est une chose admirable que le sang-froid des femmes dans tous les événements où leur cœur et les intérêts de leur vie amoureuse sont engagés ; leur présence d’esprit et leur intrépidité sont en raison inverse de leur maladresse habituelle devant un danger physique, une voiture qui les frôle ou la menace d’un coup. Les lèvres de Berthe devinrent toutes blanches, elle eut subitement dans la bouche l’impression d’une insupportable amertume : la peur, la vraie peur, a un goût amer ; ce n’est pas une imagination ! Pourtant, elle n’eut pas un geste qui la pût trahir. Elle ferma le buvard, le remit dans le tiroir, dont elle tourna la clef, et dit tranquillement :
— Le reste est chez l’avocat. J’irai le chercher.
Le vieux Fauli demeura magnifiquement impassible et digne de sa fille. Tout debout, mais avec ses yeux de vieillard qui distinguaient bien mieux l’écriture de loin que de près, avait-il vu, et qu’avait-il vu ? Berthe n’en put rien savoir. Il répondit seulement :
— Ne te presse pas, petite !
Et il attendit quelques jours pour lui dire :
— Je crois que c’est le moment de passer chez maître Roux. Il t’attend ce matin et il a quelque chose à te dire.
Berthe n’allait jamais chez Me Silvain Roux, l’avocat qui lui avait été désigné par son père, sans une secrète inquiétude. Par une opposition qui n’étonnera que les esprits superficiels, car les causes en sont assez faciles à saisir, tandis que Jacques Wilden, complètement libéré de toute croyance religieuse, s’était adressé à un avocat de sa race, Me Silversmith, un raisonnement tout contraire de M. Fauli l’avait conduit à remettre cette affaire, comme il faisait du reste de son contentieux, entre les mains d’un avocat de souche chrétienne, issu d’une vieille famille de magistrats. Tous deux étaient restés parfaitement conséquents avec eux-mêmes, ils avaient chacun les meilleurs motifs à donner de leur décision. Jacques vivait dans un milieu où, en apparence, les préjugés de race ont disparu. Il n’y avait dans sa manière de vivre, dans sa façon de concevoir ses devoirs et ses droits sociaux, enfin dans tout ce qu’on est convenu d’appeler la moralité, aucune différence entre lui et ceux qu’il rencontrait dans les affaires, au cercle, et à dîner dans les maisons où il fréquente. Il n’y voyait que des gens qui pensaient ne croire à rien. Mais il sentait vaguement qu’entre lui et un homme de sa race devait malgré tout subsister un lien de plus, et, puisque, dans son divorce, il y avait une combinaison, que le génie de cette combinaison serait mieux saisi par Silversmith que par tout autre.
Il n’en était pas de même de M. Fauli, qui prétend avoir des vues plus profondes. Son principe est de ne se servir des gens de sa race que lorsque cela devient véritablement indispensable, et dans les affaires, où ils sont supérieurs et associés par un intérêt commun ; mais pour tout le reste, et surtout en matière confidentielle, il est préférable, au contraire, de ne s’adresser qu’à des personnes qu’on a des chances de ne pas rencontrer trop souvent. De plus, on les intéresse de la sorte à sa propre fortune, on crée des liens nombreux et solides, on se rend utile, on se les attache ; et Fauli savait bien qu’il leur montrait ainsi ses vertus, qui étaient réelles : sa probité rigoureuse, son intelligence droite, la confiance qu’on pouvait avoir dans sa parole une fois donnée, et sa générosité. Voilà pourquoi il avait choisi Me Silvain Roux, non pas un autre.
Il avait eu un autre motif encore de l’adopter pour son avocat ordinaire : c’est que Me Roux ne s’était fait inscrire qu’assez tard à Paris, après avoir d’abord plaidé dans une grande ville de l’Est où les usages du barreau sont restés d’une excessive austérité — de la sorte rien dans ses mœurs professionnelles ne s’était relâché. Il avait encore cet étonnant préjugé qu’une affaire ne se doit plaider que s’il y a vraiment des chances de la gagner, tandis qu’à Paris, ville où l’on ne garde plus guère, en toutes choses, que le sens du plaisir, on pardonne presque tout, depuis longtemps déjà, à un défenseur qui sait amuser, même en perdant sa cause ; et il n’en conserve pas moins l’oreille du tribunal. N’est-ce pas l’essentiel ? Mais dans l’espèce, pour parler comme ces gens de loi, le choix de Me Roux avait eu pour Berthe un inconvénient que M. Fauli, depuis ces derniers jours, commençait à soupçonner : c’est qu’elle ne pouvait avouer à cet avocat que son intention, en demandant le divorce contre son mari, était d’obtenir cent soixante-dix mille francs de son père et de se remarier ensuite avec le même prétendu débauché dont elle déclarait ne point pouvoir supporter l’inconduite.
Me Silvain Roux avait déjà, en effet, quelque répugnance à se charger d’une cause où il s’agissait d’obtenir la dissolution d’un mariage, non point pour les raisons alléguées devant le tribunal et qui étaient celles qu’admet la loi, conservatrice plus ou moins intelligente d’une certaine sorte de morale sexuelle, mais tout simplement parce que M. Fauli craignait que son gendre ne commît de nouvelles sottises commerciales. Cela lui paraissait déjà un peu violent ; et s’il avait su qu’il allait aider non pas M. Fauli, son véritable client, à se débarrasser de son gendre, mais M. Jacques Wilden, son adversaire, à rouler M. Fauli, il aurait refusé net. C’est pourquoi Berthe, devant Me Roux, craignait toujours que son secret ne lui échappât. Elle arriva donc chez lui avec la petite inquiétude qui lui était habituelle.
— Madame, dit l’avocat, assez gravement, je vous ai priée de venir parce qu’il vient de se découvrir un fait douloureux pour vous, mais de nature à augmenter les chances que vous avez d’obtenir gain de cause devant la justice. Il faut que je vous le répète, après monsieur Aubriot, le magistrat chargé des préliminaires de conciliation : vous avez joué, votre mari et vous, un jeu assez dangereux. Vous pensiez ne tromper que le tribunal : on va bien souvent plus loin qu’on ne croit ; il y a toujours du péril à feindre, dans des matières qui ne supportent que la vérité… Connaissez-vous la personne avec qui monsieur Wilden a entretenu des relations ?
— J’ai vu son nom, je crois : Madeleine Mercier, une fille quelconque. Vous savez bien que ceci n’a aucune importance.
— Mademoiselle Madeleine Mercier est ici, madame. Elle attend à côté. Voulez-vous la voir ?
Il paraissait, il avait toujours paru à Berthe Fauli qu’un abîme la séparerait éternellement de cette personne sans préjugés, prise au hasard, lui avait-on dit, pour jouer un rôle dans la comédie juridique où elle s’était engagée gaiement, peut-être inconsidérément, et parce que rien dans la vie ne lui avait jamais paru sérieux, excepté son amour. Elle fut choquée.
— Moi ? dit-elle. Vraiment, monsieur…
— Il faut qu’elle vous parle, continua l’avocat. Il y a des choses que vous ne savez pas.
… Une femme entra, dont Berthe ne vit d’abord que les yeux bruns, tendres, timides, humides, brûlants, ces yeux de flamme et d’incorruptible candeur que gardent les femmes chez qui le besoin d’aimer anéantit presque l’intelligence. Ils avaient quelque chose de si éloquent, de si fort, de si déchiré, qu’il fallait un instant pour s’en détourner et distinguer le reste : la bouche un peu large, le nez bien droit, triste et voluptueux, qui partageait deux joues trop maigres, et sur les cheveux couleur d’acajou, lourds, somptueux, pareils à un incendie qui s’éteint, un de ces chapeaux un peu maladroits, mais encore charmants, comme en savent seules faire les Parisiennes pauvres qui, ayant eu du moins le bonheur de n’être pas bien nées, savent se servir de leurs doigts. Et le reste était tout ordinaire et modeste, sauf pour une fourrure qu’on avait mise malgré la saison qui s’avançait, parce que c’était ce qu’on avait de plus beau, pour se faire honneur.
Berthe la regardait avec le pressentiment d’une méprise, et peut-être déjà d’une perfidie ; mais elle n’en éprouvait encore que de l’énervement. Elle n’aurait pas voulu que cette femme fût là, et fût ce qu’elle était, voilà tout. Madeleine Mercier, qui s’était assise près de l’avocat, comme pour se mettre à l’abri, dit peureusement :
— Madame, je vous demande pardon. Ah ! comme je vous demande pardon ! Mais je ne savais pas que monsieur Wilden fût marié.
— Je le suppose, fit Berthe sèchement. Il n’avait pas à vous raconter son histoire.
— Non, madame, répondit Madeleine. Il m’en avait raconté une autre. C’était il y a longtemps, quand il venait tous les jours chez Primrose, la maison de copies à la machine à écrire, où je travaillais, et il m’attendait le soir… quelquefois aussi à midi, pour déjeuner.
— Il y a longtemps ? interrogea Berthe effrayée. Qu’est-ce que vous appelez longtemps ?
— Il y aura six mois, le 27 mai !
Les femmes savent toujours ces dates-là ! La copiste avait répondu passionnément, parce que ça lui rappelait des choses, et encore des choses, une infinité de souvenirs délicieux ou amers. Six mois ! Et Berthe et Jacques étaient encore mariés, six mois auparavant ! Ainsi son mari avait eu un caprice, plus qu’un caprice, presque une liaison ! Mais alors, s’il avait aimé cette fille, pourquoi l’avoir sacrifiée, pourquoi s’être amusé à livrer son nom aux gens de justice ? Berthe devina la décision légère d’un homme qui avait voulu se débarrasser d’une chaîne, sans s’arrêter à la cruauté du moyen, ou plutôt parce que cette cruauté lui avait paru plaisante. Ah ! s’il avait eu vraiment, à côté de son foyer, un autre foyer, une seconde épouse, elle en eût souffert, et pourtant un instinct de résignation, issu d’une obéissance passive à des traditions antiques, le lui eût peut-être fait pardonner. Mais ça ! Cette méchanceté d’inconscient et de débile, et ce mensonge qu’il avait fait ! Berthe cria :
— Il m’avait dit qu’on vous avait payée, pour… pour la chose ?…
— Moi, madame, dit l’amoureuse, moi, payée ? Oh ! Je l’ai aimé, voilà tout. Payée ! Pas même une paire de gants.
Elle fondit en larmes. Alors Berthe se mit à pleurer aussi. Et elles furent toutes deux, un instant, comme Lia et Rachel, pour avoir aimé le même homme.
Subitement, au plus profond de la pensée de Berthe, germa un soupçon atroce, poignant, dont elle frissonna. Cette fille était jolie, elle était plus jeune qu’elle, et voluptueuse, faite pour l’amour. Jacques prétendait l’avoir sacrifiée, insouciamment, pour se débarrasser d’une liaison qui commençait à l’importuner. Voilà ce qui apparaissait, pour le moment. Il avait agi avec sa légèreté habituelle, son mépris coutumier de tout ce qui le gênait, des lois, de la morale. Mais d’abord il l’avait trompée, elle, Berthe. Six mois, il y avait six mois que cette liaison durait ! Elle avait débuté alors que Berthe se sentait encore en plein bonheur, se croyant uniquement aimée. Et n’y avait-il pas, ne pouvait-il y avoir, quelque chose de plus redoutable. Est-ce que c’était fini, réellement fini, entre cette fille et Jacques ! Est-ce que ça n’avait pas continué ?… Non, non, ce n’était pas possible ! Elle voulut savoir, à tout prix :
— Il vous avait dit, au moins, il vous avait dit qu’il se servirait de vos lettres ?
— Non, madame, il ne m’a jamais prévenue. Je n’ai su qu’après, par l’avocat, qui avait été averti, je ne sais comment…
Berthe, sourdement, soupçonna son père. Madeleine Mercier continua :
— Alors, je lui ai fait des reproches. Ça me faisait tant de mal, ça me paraissait si vilain, qu’il ait fait lire comme ça devant le monde, et par des avocats, par des juges, des choses qui étaient pour lui seul. Mais il a ri. Il a dit : « Puisque c’est pour un divorce ! Nous serons — je vous demande pardon, madame ! — nous serons bien plus tranquilles après. » Mais l’avocat m’a donné à penser qu’il y avait peut-être des combinaisons pas bien droites, pas ordinaires, dans ce divorce, que peut-être vous étiez restés bien ensemble, et que vous n’aviez l’air brouillés que pour les juges. Ça m’a fâchée ! Ah ! ça m’a fâchée ! Et quand on m’a dit alors : « Voulez-vous voir cette dame, et lui raconter ? » j’ai accepté. Je voulais vous dire : « Vous croyez qu’il se moque de moi, il se moque de vous. » Seulement, madame, ce n’est pas la même chose quand on voit les personnes… C’est un homme qui a du goût pour les femmes, voilà tout.
Berthe admira intérieurement comme elle connaissait Jacques : un homme qui avait « du goût » pour les femmes, et qui ne les aimait pas vraiment. Mais sa jalousie s’en accrut.
— Alors, poursuivit Madeleine Mercier, je comprends maintenant qu’il se moque de nous deux. Il se moque de tout. Il ne sera jamais fidèle, ce n’est pas dans sa nature.
Berthe crut sentir tomber sa colère contre la complice. De quoi était-elle responsable ? Cette fille venait de le dire, avec son bon sens de petite Française : Jacques ne serait jamais fidèle à aucune femme. Il était trop cynique, trop superficiel, trop porté au plaisir, et faible, et sans frein. Si ce n’avait été celle-là, c’eût été une autre. Mais lui ! Une nausée lui monta aux lèvres.
— Revenez me voir, dit-elle à Madeleine Mercier. Après-demain. Voici mon adresse : c’est chez mon père. Je crois que j’aurai quelque chose à vous dire.
Elle avait pensé : « Je confesserai Jacques, je le forcerai à tout avouer. Et puis je lui dirai que c’est fini entre nous, sérieusement ; — je serai très calme ; — et qu’il peut faire ce qu’il voudra. S’il veut garder cette fille ! Après tout, on ne peut épouser sa complice : et d’ailleurs, celle-là n’est pas une femme qu’il puisse épouser. »
Berthe ne se doutait pas que dans ce dernier mot brûlait encore sa jalousie, par conséquent son amour. Elle devait revoir Jacques le lendemain, elle le revit. Il arriva au rendez-vous charmant, gai, « en dehors », à son habitude. Et comme il allait l’embrasser à travers sa voilette :
— Si nous parlions un peu de mademoiselle Mercier, dit-elle froidement.
— Madeleine ?… fit Jacques.
Rien ne blesse davantage un homme que de prononcer devant lui le nom d’une femme au moment où il se trouve devant une autre, et qu’il désire. Or, à cette heure, Jacques désirait très sincèrement Berthe. Plus tard, un autre jour, il désirerait aussi sincèrement Madeleine. Mais pas aujourd’hui : il était trop inconscient pour être perfide à ses propres yeux.
— Je sais tout, dit Berthe. Je sais tout, tout, tout ! J’ai vu mon avocat, j’ai vu cette femme. Et vous la voyez toujours. A qui mentez-vous ? Qui trompez-vous ? C’est moi, moi, pas elle, puisque je dois redevenir votre femme légitime. Et vous vouliez la garder comme maîtresse, vous l’avez gardée comme maîtresse. Vous ne l’avez même pas préparée à une rupture possible !
— Pourquoi faire ? demanda Jacques, naïvement.
Il avait dans l’esprit que la « rupture », c’est du romantisme. Quand on veut se séparer, on ne se voit plus, tout simplement. Et quand il s’agit d’une femme telle que Madeleine Mercier, on est « gentil ». Il comptait bien être gentil, aussitôt que le père Fauli aurait fini d’arranger les choses : c’était même pour ça que jusqu’à présent il ne l’avait pas quittée, étant encore « gêné ». Après elle, mon Dieu… tous les hommes ont leurs fantaisies. Mais Berthe, comme femme légitime, pour beaucoup de raisons qui n’étaient pas toutes d’ordre matériel, lui convenait. Jacques ne dit pas tout cela ; la première partie seulement. Il avait jeté sa cigarette, mais le mince tube de papier continua de brûler dans une soucoupe de porcelaine ; l’odeur du tabac d’Orient montait avec la fumée, comme un parfum qui brûle dans une cassolette. Et il se pencha pour embrasser Berthe dans le cou, à une place qu’il connaissait bien, qu’il aimait… Elle bondit loin de ses bras.
— Alors, alors, tu ne l’as pas prévenue, tu l’as gardée. Tu attends… tu attends d’en trouver une autre, n’est-ce pas, en plus de moi ! Lâche, lâche ! Tu es le plus lâche, le plus indigne des hommes. Un enfant ! Un enfant qui ment pour ne pas faire ses devoirs. Et ici, n’est-ce pas, ici tu as continué de la recevoir, dans la même chambre, dans les mêmes draps ? Ah ! tu me dégoûtes, tu me dégoûtes ! Va-t’en !
Jacques ne bougea pas. Il était décontenancé, profondément ennuyé, parce qu’il n’aimait pas les scènes. Il se trouvait ridicule, étant « pincé », il était déçu dans l’espoir qu’il attendait de la minute présente. Mais il ne sentait rien de la légitimité de ces reproches. Un enfant, comme avait dit Berthe, et qui se demande impatiemment : « Quand est-ce que ce sera fini ? » Nul remords.
— C’est vrai, dit Berthe, tu es chez toi. Adieu !
Elle partit, sans un mot de plus. Sa décision était prise. Demain, elle dirait à cette Madeleine Mercier : « Il vous plaît ? Eh bien, gardez-le ! » Et elle, Berthe, referait sa vie. Il y avait Baër, si elle en voulait. Il y avait l’autre, s’il voulait d’elle. Mais Jacques ! Non, non, plus jamais !
Le lendemain Madeleine Mercier sonnait chez M. Fauli, à l’heure dite. Spectacle dramatique et neuf éternellement que celui de deux femmes qui se regardent avant de s’affronter. Berthe portait une robe d’intérieur, mais l’orient d’un collier de perles éclairait sa chair lumineuse, au-dessus d’un corsage échancré assez bas. Mademoiselle Mercier apparaissait plus frêle, mais plus jeune. Aussi jolie, plus jolie ? Berthe éluda cette question. Et le chapeau n’était pas mal, après tout : seulement, comme il était peu fait pour le reste de cette médiocre toilette, pour cette blouse à vingt-neuf francs, qui ne s’accordait même pas avec la jupe. Et ce chapeau même était fixé par ces épingles de pacotille que certains restaurants de Montmartre donnaient alors gratuitement aux soupeuses : sans doute le souvenir d’une soirée passée avec Jacques. Toutes deux se jugèrent d’un coup d’œil, l’une avec orgueil, l’autre avec une âpre inquiétude. Berthe était comme née dans ce qu’elle portait ; — sa rivale, en voie d’apprendre une élégance qui lui demeurait encore étrangère, le sentit amèrement. Pourtant elle dit avec simplicité :
— Vous m’aviez demandé de venir, madame…
— Pauvre petite ! fit Berthe.
Cela ne voulait rien dire, cela ne signifiait rien. Et voici que le cœur de la dactylographe fut à l’instant gonflé d’un sentiment éperdu d’espoir et de reconnaissance ! C’était le ton, sans doute : les femmes peuvent mettre tant de choses dans des paroles qui n’ont aucun sens précis. Mais il y avait autre chose encore : cette dame, une femme mariée, la femme légitime de Jacques, à qui elle avait pris son mari, en deux rencontres n’avait pas encore proféré une parole violente. Elle, Madeleine, savait bien qu’elle aurait injurié d’abord, à sa place, beaucoup crié, quitte à pleurer ensuite de compassion si la grâce était descendue. Cette victoire de volonté, de raisonnement, de raffinement vers la compréhension et la pitié, l’étonnait en l’attendrissant. Pour exprimer toutes ces nuances, elle n’avait pas de mots, et, en ayant cherché, trouva seulement, abaissée au-dessous d’elle-même :
— Oh ! oui, oui. Je sais bien que je n’ai pas votre éducation…
Ce fut pour Berthe un instant d’ivresse sauvage. Jacques venait, dans son esprit, de descendre au niveau de celle qui le réclamait. Cette petite fille de rien lui avait suffi ! Il avait pu vivre avec elle. Eh bien, il pouvait la garder ! Ah ! comme la résignation allait lui être facile !
— Pauvre petite ! répéta-t-elle plus sincèrement, pauvre petite !
Et elle songea : « Maintenant, je vais lui dire, bien clairement, que Jacques n’est plus rien pour moi… Et si j’y ajoutais quelques conseils de toilette, comme ce serait joli ! »
Mademoiselle Mercier, pressentant ce qu’elle allait dire, levait déjà les yeux humblement, avec gratitude. Dans ce mouvement ingénu, un souffle passa sur ses cheveux, et Berthe reconnut l’odeur qui s’en exhala, une odeur presque imperceptible, évanescente. C’était hier, pas plus tard qu’hier, presque à la même heure : la cigarette de Jacques, dont la fumée montait toute droite. Et ses cheveux, à elle, devaient être encore imprégnés de cette même odeur, ils l’avaient été au cours de leurs deux années de vie commune et amoureuse. Cela représentait de longues heures à deux, des heures de familiarité, de confidences, de caresses : bien plus que de caresses : de tranquillité silencieuse, heureuse, sous le même toit. Tout à coup elle éclata de rire, frénétiquement :
— Et vous croyez, cria-t-elle brutalement, qu’il pourrait vous garder, même si je voulais vous le rendre. Mais regardez-vous donc ! Regardez ça, ça et ça ! Écoutez-vous parler, jugez-vous ! Ah ! mademoiselle Mercier unie à monsieur Jacques Wilden pour autre chose que deux douzaines de coucheries, c’est trop drôle, en vérité c’est trop drôle !
Madeleine avait fondu en larmes :
— Et c’est tout, madame, c’est tout ce que vous avez à me dire ?…
— Pas autre chose ! cria Berthe, furieusement.
Quand mademoiselle Mercier fut partie, Berthe écrivit ces simples mots sur une carte-lettre : « Samedi, comme d’habitude. » Et elle descendit pour jeter elle-même cette carte à la poste : il ne fallait pas que la femme de chambre de M. Fauli sût qu’elle écrivait encore à M. Jacques Wilden.
Toutefois, le dimanche suivant, elle se montra, chez les Fischer, charmante avec Baër, et fort réservée à l’égard de M. de Fresquienne-Austreberte. Celui-ci affecta de ne pas même s’en apercevoir. Mais Baër fut enchanté. Il passait communément de la distraction à l’exaltation ; deux semaines plus tard, il était fou d’amour.
Le divorce fut prononcé au profit de Berthe Fauli, épouse Wildenberg, sans que son mari opposât d’autre défense que celle qu’exigeaient la procédure et le respect des formes légales nécessaires. L’avocat même de Jacques Wilden prit soin, dans sa courte plaidoirie, de rendre hommage aux vertus domestiques et à la pureté de mœurs de madame Wilden au cours du mariage, à la correction de son attitude depuis la rupture ; et cela, en vérité, était imposé par les circonstances de la cause. M. Jacques Wilden, puisqu’il comptait convoler en secondes noces avec la même Berthe Fauli, ne pouvait l’épouser qu’irréprochable ; et comme Berthe l’aimait toujours, pensait-il, comme elle le lui avait prouvé depuis la découverte des petites légèretés qu’il avait commises, peu lui importait qu’on mît, au contraire, quelque rigueur dans les appréciations portées contre lui devant le tribunal. Il fut cependant assez surpris par leur sévérité. Qu’on l’accusât d’avoir trompé sa femme, la chose était d’avance convenue ; s’il ne l’eût trompée, il n’y aurait pas eu de divorce ; mais on s’attacha à démontrer bien clairement qu’il manquait à un degré tout à fait exceptionnel, inusité, en vérité inquiétant, de délicatesse morale et de toutes les qualités de fonds qui rendent un homme digne de la confiance d’une femme.
« Voilà qui est de trop, songeait-il. Ce sont des impertinences ! Cet avocat vraiment n’avait pas besoin de tout cela pour enlever une affaire qu’on ne lui dispute point ; il oublie les règles du jeu. C’est un tour du père Fauli, j’en suis bien sûr. Mais qu’est-ce qu’il y gagne ? Berthe n’assistait pas à l’audience ! »
Berthe n’assistait pas à l’audience, il est vrai, et Jacques ne se trompait pas en supposant que M. Fauli avait fourni à l’avocat la plupart des traits dont celui-ci avait percé son adversaire. Mais il ignorait que ces imputations amères et justes, auxquelles la solennité d’un discours suivi n’avait prêté qu’une couleur à la fois naïve et pompeuse, sa femme les avait entendu répéter bien des fois avec une douceur pénétrante, une modération perfide, au cours de ses conversations avec son défenseur, et qu’elle en savait à cette heure bien plus encore que l’avocat. Jacques ne lui était pas encore indifférent, elle s’en était rendu compte ; cependant, si elle lui demeurait encore attachée, ce n’était que par une sorte de perversité, ou si l’on veut, pour ne point lâcher de si grands mots, d’amusement sensuel, et aussi par un reste d’habitude : elle ne l’admirait plus, elle se sentait de jour en jour plus persuadée, parce qu’elle en avait conscience elle-même, et qu’on ne cessait de le lui répéter, qu’elle lui était supérieure. Il n’avait ni sa fermeté d’esprit, ni son inébranlable solidité de jugement, ni cette espèce de propreté morale à quoi les femmes tiennent comme à la propreté parfumée de leur linge ou de leur lit ; mais elles peuvent, en voyage, et pour jouir d’un beau paysage, coucher dans des draps d’hôtel, ne pas s’en plaindre, y éprouver même une sorte de plaisir, en songeant qu’elles ont mieux. Berthe éprouvait maintenant, à l’égard de son mari, cette sorte de sympathie indulgente et délibérée ; elle savourait l’orgueil d’être tout à fait sûre qu’il ne la valait pas, et elle le prenait, au lieu de se donner. C’était une grande volupté parmi beaucoup d’autres, telles que le secret des rencontres, la précipitation des confidences quand on ne s’était pas vu depuis quelques jours, la complicité d’un projet qui ne pouvait s’avouer, et celle enfin dont il est décent de ne rien dire, — mais aussi la plus dangereuse ! Certains moralistes prétendent qu’elle est contraire au vœu de la nature ; il est en tout cas certain qu’elle est un défi aux traditions, et c’est presque la même chose.
Berthe déjeunait chaque jour avec son père ; mais, le lendemain du divorce, elle vit, en pénétrant dans la salle à manger, que les choses avaient un air de fête. Il avait semblé au vieux Fauli que sa fille, désormais, lui était toute reconquise ; il la sentait davantage à lui. Il se pencha derrière elle pour l’embrasser.
— Ma petite Simcha ! répéta-t-il.
Ce nom secret s’harmonisait avec les choses : avec l’odeur légère de la carpe cuite à la juive, merveille gastronomique importée des profondeurs de la Russie jusqu’en Alsace, et dont la tradition à Paris s’est encore maintenue dans quelques familles ; avec les hachis de mouton entourés de fritures délicates que d’autres exilés, chassés d’Espagne jusqu’en Orient, ont sans doute empruntés à la cuisine turque ; avec les würst, soigneusement composés de la chair des bœufs abattus selon les rites ; et de la cuisine Berthe sentait venir le parfum des kougel. Elle distingua la forme spéciale des raviers destinés à contenir le beurre : car ce serait une abomination sans exemple qu’un vase ayant contenu du beurre servît ensuite à un autre aliment, et seuls les infidèles osent mélanger le beurre avec la viande rôtie. Ces antiques prescriptions devenues inexplicables, le vieux Fauli continuait de les respecter, et c’était pourtant un des amers regrets de sa vie de se trouver toujours, malgré tous ses efforts, en état de péché, en état d’impureté : il y a tant de devoirs qui sont devenus incompatibles avec la vie en Occident ! Comment concilier avec les prescriptions de la loi les obligations des affaires, qui vous imposent trop souvent la nécessité de se nourrir, au restaurant, de mets impurs dans des vases ayant servi à des infidèles ? Fauli péchait en soupirant ; mais il n’aimait pas qu’on fît allusion à ces manquements, qu’il essayait de réparer par des aumônes et des cérémonies expiatoires. Bien des exigences rituelles d’ailleurs paraissaient dures à ses goûts ; il avait toujours souhaité connaître, comme les autres Alsaciens, la saveur de la crème mélangée au café noir à la fin du déjeuner ; mais les injonctions traditionnelles sont rigoureuses : ce n’est que six heures après le principal repas que le lait peut être uni à un autre aliment. Fauli s’était résigné ; il ne prenait pas de crème avec son café ; de même que, le samedi, il attendait, pour fumer, comme avaient fait son père, son grand-père et tous ses ancêtres depuis deux siècles, qu’au ciel apparussent les trois premières étoiles.
Mais Fauli, cette fois, s’était trompé. Il espérait que Berthe, après avoir ri de ces minuties pieuses vers sa quinzième année, à cet âge où, parce qu’on commence à juger, on juge avec injustice, allait se retrouver attachée par mille liens, mille souvenirs, à une infinité d’êtres vivants ou disparus : tout ce qu’on nomme « les siens ». Depuis ces quelques jours, depuis qu’elle traversait une crise si grave de son existence, n’éprouvait-elle pas une joie pacifiée à se réfugier dans son enfance, à se rappeler les jours où, toute petite, lors de la fête qui commémorait le passage du désert dans la terre de Chanaan, elle édifiait sur le balcon un abri de feuillage ! Et le repas sacré où l’on prépare, pour le prophète Élisée, sa chaise, son couvert et son verre bien rempli, laissant la porte ouverte afin qu’il puisse entrer ! Car le prophète Élisée n’est pas mort : il a été enlevé vivant au ciel ; rien n’empêche, par conséquent, qu’il revienne quand il le veut sur la terre, avec sa forme humaine, sa science, et sa bonté.
Il n’en fut rien. A cette heure, après ces secousses, Berthe se sentait détachée de sa jeunesse autant que de son mariage. Elle était une autre, une autre ! Et libre enfin, absolument libre, indépendante ! La légende d’Élisée ? Eh bien, c’était une très belle légende, mais si lointaine, si lointaine ! Agréable, touchante, et indifférente. Un motif à émotion esthétique, un sujet pour un tableau, comme les Pèlerins d’Emmaüs ou l’Enlèvement d’Europe. Elle pensait à autre chose. Le déjeuner fini, elle attendit à peine quelques instants pour « revoir » son chapeau devant la glace. Fauli la regarda, de son œil puissant et clair, mais aujourd’hui mélancolique.
— Tu sors aujourd’hui, petite, demanda-t-il. Reviens-tu dîner ?
— Non, père, fit-elle. J’ai des amies à voir, des courses, et puis…
Elle se sentit une petite morsure au cœur parce qu’elle allait être obligée de mentir. Jacques l’avait invitée à dîner, lui aussi, pour célébrer la décision du tribunal.
— C’est bien, ma Simcha, c’est bien, dit Fauli, l’interrompant. Ne rentre pas trop tard ; la femme de chambre t’attendra.
Elle lui fut reconnaissante de sa discrétion, reconnaissante comme s’il avait su. Et peut-être, en effet, savait-il : c’était un homme qui réfléchissait beaucoup, et, dans ses méditations, il approchait souvent de la vérité. Quelque chose lui disait qu’il était battu : mais il ne pouvait encore se douter à quel point.
Divorcés de la veille et craignant les regards publics, Berthe et Jacques allèrent dîner dans une île du Bois de Boulogne ; car le souvenir de leurs lectures enfantines porte la plupart des civilisés à croire que les îles toujours sont désertes. Au penchant d’une route ombragée, où ne passaient que de rares automobiles et des cyclistes qui ne voient jamais rien que leur guidon, un sentier presque invisible descend jusqu’à un embarcadère de poupée, sur la rive d’un lac dessiné par un ingénieur sentimental pour que l’image en soit aimable comme une romance un peu vieillotte. Au son d’une clochette qui tinte pour rire, un nocher très moderne part d’une île mystérieuse, mais éclairée à la lumière électrique, et dont le Robinson a construit un chalet, sans doute pour convertir les cannibales à un autre genre de nourriture. Mais la nuit est magicienne, la nuit avait tout changé, elle avait tout grandi. Quatre pieds d’eau font une onde immense : on ne voit pas ce qu’il y a dessous, et elle reflète le ciel, et elle tremble, et elle vit. Il n’y a rien plus que l’eau qui soit pareil à l’amour : uniforme, diverse, agitée, et, sans jamais un événement, si puissante que les yeux ne peuvent s’en détourner. Plus loin, des canaux séparaient d’autres îles, pleines d’arbres noirs qui parfois semblaient avancer, parfois reculer au hasard des nuages qui voilaient la lune ou la dévoilaient ; et sur la gauche les reflets d’un autre lieu de plaisir multipliés à l’infini dans les vaguelettes, semblaient l’éclat à la fois frémissant et figé d’un feu d’artifice perpétuel. Au clair de lune, dans l’île, sous de grands peupliers, un pensionnat de petites filles dansait ; surveillées par des personnes austères, il le faut croire, bien que laïques, et qui venaient de les faire dîner sur l’herbe, ces vierges pauvres tournaient en rond ; mais un orchestre de tziganes, à quelques pas, destiné à éveiller des sentiments peu chastes, les dispensait de chanter. Leurs yeux brillaient, on sentait dans leurs mouvements puérils de la curiosité, des presciences confuses, et presque du désir.
… Jacques avait retenu un des rares cabinets du premier étage. Des heures coulèrent. Jamais celle qu’il continuait à nommer sa femme ne lui avait paru plus désirable, jamais elle ne semblait s’être donnée plus pleinement. Il ouvrit la fenêtre, et la musique des tziganes se fit tout à coup plus bruyante, pareille à l’irruption d’un vent trop fort. Quand il se retourna, Berthe, devant la glace, remettait son chapeau.
— Tu pars, dit-il, tu pars… Mais nous n’avons encore rien dit de sérieux. Il faut que nous causions, mon enfant. Tu ne veux donc pas savoir quand seront les noces ?
Berthe tourna vers lui des yeux devenus subitement clairs et froids.
— Les noces ? dit-elle. Mon ami, vous n’êtes plus mon mari, vous ne le serez plus. Mais consolez-vous, pensez que vous avez été mon amant. Seulement… c’est une sottise que vous avez faite d’avoir été mon amant, voyez-vous, si vous vouliez me garder : un amant, cela se quitte. Adieu, Jacques !
— Berthe ! cria Jacques Wilden.
— Non, je vous assure, comme amant, vous m’avez trop fait oublier que j’étais une honnête femme pour redevenir mon mari…
— Berthe, cria Jacques, tu ne me dis pas tout. Il y en a… il y en a un autre !
— Pourquoi pas ? répondit-elle froidement. J’ai été à bonne école… Allons, soyez gentil, maintenant : laissez-moi partir seule.
Il se peut que, durant les dix-huit mois qui suivirent, Berthe Fauli ne soit point demeurée insensible à la passion d’Uriel Élisée Baër. En tout cas, depuis qu’ils ne se voient plus, la musique de ce compositeur a pris quelquefois des accents pessimistes et déchirants. Mais elle est aujourd’hui madame de Fresquienne-Austreberte, et préfète de la Basse-Vendée. La carrière de son mari continue de s’annoncer brillante.