CHAPITRE XVI
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CE QUI S'APPELLE UNE CHAUDE ALARME
Le cri du réprouvé ne traduit que cette pensée: «Si j'avais su!—Et je le savais!» COMMENTAIRES SUR LA THÉOLOGIE.
Ho! ho, moi aussi je sais être «poète», quand les circonstances l'exigent, lorsqu'en un mot cela cadre avec la solennité d'un événement. Le lyrisme, quand il a sa raison d'être, n'est point chose inutile: que n'absoudrait-il pas? Je pourrais en vivre, au besoin, comme presque tout le monde le fait, aujourd'hui, si je daignais m'abaisser jusqu'à confier mes idées à l'imprimerie.
Oui, je saurais passer, moi aussi, pour «poète»,—si j'étais dans l'âge où cette plume au chapeau procure des bonnes fortunes. Vraiment, je sais bon nombre de plumitifs qui,—si ce métier ne rapportait ni argent ni femmes,—cesseraient, sur-le-champ, d'exploiter, par leurs singeries, l'imbécillité des particuliers et redeviendraient tout juste aussi Gros-Jean que moi,—ce qui, d'ailleurs, serait… ce qu'ils auraient de mieux à faire, le cas échéant.
Or, l'incident Lenoir était, on en conviendra, de nature à m'inspirer sinon des prosopopées, du moins de très «poétiques» solennités d'idées et de phrases.
La chambre du défunt, située au troisième étage, était haute. Sur le visage du mort, étendu, couleur de cire et glacé, quelques gouttes d'eau bénite, où tombait la lueur des cierges, reluisaient, diamants funèbres.
Mme Lenoir était à genoux, contre le lit, la tête sur le drap, les mains jointes au-dessus de son front; moi j'étais agenouillé aussi, mais plus loin; dans le coin obscur au fond de la chambre, derrière une commode, assis sur mes talons, les mains jointes, la tête baissée, regardant toujours fixement un point rouge dans le tapis.—Nous étions seuls. Le prêtre et le médecin s'étaient retirés depuis une heure, devisant à voix basse. La porte s'était refermée.
Un grand crucifix d'ivoire, entre les rideaux, semblait pacifier les ténèbres.
J'accusais, avec rage, l'impitoyable nature qui me privait de mon ami et j'aurais presque douté de la Science, si je n'eusse fait la part de mon désespoir.
—Tout à coup, je ne sais ce qui se passa; mais, pour dire l'exacte vérité, j'éprouvai une chose dont l'analyse ou même l'énonciation distincte—me semblent situées au delà des termes dont peut disposer une syntaxe humaine. Une commotion de froid dans les yeux, dans le coeur et sur les tempes, simplement.
A ce moment-là, comme j'allais me demander ce que j'avais, la jeune veuve se releva brusquement, les cheveux hérissés, la flamme des cierges dans les verres de ses lunettes, les bras dressés! Terrifiante, elle poussa, dans le profond silence, un cri tellement imprégné et saturé d'une horreur folle, que je me sentis envahir, des pieds à la tête, par l'effroi,—l'effroi sans autre qualification.
La Peur m'inonda, pour ainsi dire, à l'improviste. Je fus glacé. Elle paralysa, pendant un moment appréciable, le jeu de mes facultés.—Je me bornai à ouvrir et à fermer les yeux alternativement!—Enfin, je pris sur moi de la regarder à la dérobée.
Son attitude n'était point faite pour rassurer un pauvre vieillard! Elle me désola! Le résultat de cette contemplation fut le tremblement, l'évanouissement instantané de mon sens moral, en une seconde! Et je me mis, sans bouger autrement, toujours à genoux dans le coin obscur, à pousser de grands, lents et prolongés hurlements, chromatiques, et dont le volume augmentait en proportion qu'ils descendaient vers les notes graves de mon registre de basse profonde. Au troisième hurlement, je sentis ma propre frayeur friser le délire, et je déchargeai mon âme par un petit rire à peine distinct, qui eut pour effet immédiat de combler la terreur de la jeune femme à ce point qu'elle courut vers la porte, prise d'une panique, et enfila les escaliers où, sans tarder, je la suivis quatre à quatre,—sans perdre, comme on dit, le temps en oiseux commentaires.
Nous mîmes deux secondes à franchir paliers et rampes, jusqu'à la porte du jardin. Dans notre précipitation simultanée à vouloir ouvrir cette exécrable porte, nous neutralisions mutuellement nos efforts; je poussai alors, dans ma détresse, un grognement étouffé, dont le bruit me fit tomber en syncope entre les bras de la pauvre femme; ses genoux s'entrechoquèrent et nous roulâmes à demi-morts sur le parquet.
Puis ce furent des cris et des flambeaux, des pas lourds et hâtés. Les domestiques, effarés, accouraient; Mme Lenoir répondit à voix basse à une question du vieux valet. On nous porta chacun dans notre chambre.—Une heure après, sentant que je ressaisissais la possession de moi-même, je sautai à bas, je fourrai tout ce que j'avais, pêle-mêle, dans ma valise, et je me mis à fuir par le jardin, escorté silencieusement et jusqu'à la porte, par le basset. Je courus, d'une haleine, au bureau des diligences, je m'installai dans la première rotonde venue, et j'éprouvai un grand plaisir,—au premier ébranlement des roues et au bruit des postillons qui soulevaient l'attelage à coups de fouet.—Je sentais que je m'éloignais de la maison Lenoir!… en laquelle je me promettais, in petto, de ne jamais remettre les pieds, même pour sauver mes derniers jours.
* * * * *
Ah! ah! je repris le cours de mes grandes découvertes.—Je vis du pays!—Je puis même dire que j'ai fait faire à la Science des pas de géant!
—Mais l'important est d'achever cette histoire. Ce que j'ai à dire est une chose si terrible, que j'ai été prolixe à dessein.—Je n'osais pas!—Je reculais le moment fatal!… Mais—j'ai bu, ce soir, des vins capiteux qui m'ont excité la cervelle… et je parlerai.
CHAPITRE XVII
L'OTTYSOR
Il y a plus de choses au Ciel et sur la Terre, Horatio, que n'en peut rêver toute votre philosophie. SHAKESPEARE, Hamlet.
Une année après, je me trouvai dans le midi de la France. J'avais exploré la chaîne des Alpes; je m'arrêtai à Digne.—Selon mes habitudes d'isolement, je fus me loger dans une hôtellerie de faubourg. Mes journées, je les passais dans les campagnes, muni de mes instruments.
Un soir que, harassé par mes recherches, je rentrai fort tard, j'enjoignis au garçon de m'apporter dans ma chambre une tranche de poisson, quelques poires et deux litres de café pour ma nuit.
Le garçon était d'un extérieur solennel.
—Monsieur ignore que c'est fête publique?… A l'exception d'une vieille dame malade et couchée, il n'y a pas un chat dans la maison. Personne aux cuisines! Tout le monde est parti pour aller voir le feu d'artifice.—Monsieur trouvera des restaurants s'il veut suivre cette rue qui mène à la grande cité;—il est venu aussi cette lettre pour monsieur.
Je pris tout doucement la volumineuse lettre, et je lus, à la clarté de la chandelle qu'il élevait près de mon front.
La lettre venait d'Angleterre. Un de mes correspondants de Londres, homme très original comme le sont un peu tous les Anglais, m'annonçait le gain d'un procès capital pour sa maison—ce dont il espérait—disait-il assez plaisamment—que je me réjouirais avec lui. Le post-scriptum ajoutait que—«à propos» un jeune Anglais de mes amis, officier de marine, venait de périr d'une mort des plus tragiques, au cours d'une mission dans l'extrême Océanie. Le steamer d'exploration qu'il montait se trouvant engagé dans le 14e latitude sud, et le 134e de longitude, à hauteur des Marquises, en avant du groupe sinistre des Pomotou, l'on avait mis à la mer une embarcation, commandée par cet officier, pour reconnaître les atterrages—de l'un de ces vastes îlots, d'aspect désert, sortes de volcaniques blocs de lave qui jaillissent, noirs, à de prodigieuses altitudes,—et balancent, dans l'orageux ciel du grand océan équinoxial, d'énormes forêts d'un vert intense.
«En ces parages, les plus reculés, pour ainsi dire, de notre globe, nul commerce possible n'ayant paru aux nations civilisées mériter que l'on risquât des bâtiments au milieu des innombrables récifs qui en hérissent les abords, ces îlots, perdus en des étendues de flots démesurées, demeurent tout à fait inconnus: cet archipel en compte plus de sept cents, dont quelques-uns seulement sont madréporiques.
«Les effroyables tempêtes, les enlisements d'un certain sable basaltique pareil à de la poussière d'anthracite, les tombées, parfois soudaines, de brumes stagnantes, rendent ces régions funestes aux navigateurs, qui ont surnommé ces eaux la Mer-dangereuse: et tant de bâtiments de tous pavillons s'y sont perdus que l'on a silencieusement renoncé à s'y égarer. Seule, une secte de pirates polynésiens, les Ottysors, guetteurs de naufrages, s'y réfugient par les mauvaises nuits et, les uns tapis dans les cavernes, les autres errants à travers les roches, attendent des proies.
«Or, au moment de l'événement, le petit détachement d'éclaireurs, sous les ombres du soir, longeait, sur la falaise de l'îlot, les périlleux sables et regagnait le bord. Le jeune officier, qui s'était peut-être avancé d'une cinquantaine de pas en avant de l'escorte, fut si brusquement assailli, au détour d'un roc, par un grand insulaire noir, (—sans doute l'un de ces Ottysors-pirates)—que celui-ci lui avait déjà tranché la tête et, s'inondant de sang, la balançait à bout de bras avec des gestes affreux, avant qu'un mouvement quelconque de défense, avant qu'un coup de feu, qu'un cri même eussent eu le temps de s'effectuer. Comme l'escouade se précipitait pour le massacrer, on le vit s'aventurer, à pas lents, sur les sables mortels, où lui fut envoyé un feu de salve continu, qui éclaira le crépuscule, pendant que le fantastique indigène, se vouant lui-même à la mort, s'enlisait peu à peu, devant l'équipage interdit, sous les dunes de ces plages fatales et, disparaissait, dans l'étouffement, en agitant par les cheveux, en son poing levé tout droit, la tête sanglante qu'il avait l'air de montrer victorieusement aux étoiles. Le malheureux ami n'était autre qu'un lieutenant de vaisseau nommé sir Henry Clifton, avec lequel, disait mon correspondant, je devais avoir fait route de Jersey à Saint Malo.»
Je m'abstins, sur le moment, de toute réflexion relative à sir Henry Clifton au reçu de cette fâcheuse nouvelle. J'avais entendu parler de ces très rares Ottysors couleur de jais, ou guetteurs de naufrages. Les marins de Norwège et de Hollande nomment aussi ces nègres les Démons des enlisements. Ces féroces cannibales sont enveloppés d'un mystère non pénétré encore. La nuit, parfois, on entend, au loin, sur les écueils, leur grand cri, sombre hurlement de guerre. Ce sont de véritables ombres. Aucun d'eux n'a été fait prisonnier, et, malgré les décharges, on ne les voit ni tomber ni fuir. «On ne sait ce qu'ils font de leurs morts, s'ils meurent,» dit assez étrangement le géographe danois Bjorn Zachnussëm.
Je résolus de bannir de ma mémoire cette aventure qui me parut de nature à pouvoir troubler mon sommeil.
—Ne m'avez-vous point parlé d'une vieille dame malade? dis-je au garçon en mettant la lettre dans ma poche; a-t-elle soupé?
Le garçon, qui cherchait à épier sur mes traits l'effet de la lettre, fut quelque temps sans répondre.
—Non, dit-il enfin, son souper est là.
—Bien, répliquai-je; puisqu'elle est malade, je mangerai son souper; cela lui fera du bien.
Et je me mis à rire de ce bon mot dans le sonore escalier.
Je n'étais certes pas arrivé aux deux tiers de la durée habituelle et régulière de mon rire, lorsque mon nom, prononcé d'une voix agonisante, me parvint à travers la porte la plus voisine sur le palier où je me trouvais.
Je me sentis mal à l'aise et je m'arrêtai court.
—Qu'est-ce que cela? dis-je au valet.
—Ça? dit-il, c'est la vieille dame… Il faut croire qu'elle vous connaît.
—Quel est le nom de cette dame?
—Mme Lenoir.
—Mme Lenoir!… dis-je très bas après un silence.—Quoi! la charmante et incomparable Mme Lenoir, la veuve de mon pauvre ami?…—Toutefois, comment pourrait-elle se trouver ici? me demandai-je à moi-même.
Le garçon mit sa langue contre ses dents et fit entendre un susurrement d'indifférence.
—Je ne sais, dit-il élégamment.
Le plus gracieux de mes sourires accueillit cette tournure de phrase, et il fut accompagné, vraiment malgré moi, d'un fort coup de pied à la chute des reins de ce jeune Mercure. Le bougeoir tomba,—et, comme le garçon, saisi d'une épouvante que je cherche encore en vain à m'expliquer, entreprenait de renouveler à lui seul, dans les escaliers, la course d'Hippomène et d'Atalante, je relevai le bougeoir et je frappai discrètement trois coups, avec l'os de mon saturne, contre la porte inquiétante; je tenais de l'autre main le bougeoir et mon sac de promenade.
—Entrez donc! me dit une voix vaguement connue.
Je levai le loquet et une forte odeur de peinture fut la première sensation dont je me sentis douloureusement affecté. Les murailles, récemment récrépies, étaient d'un blanc argenté, absolument uni et huileux. Elles éveillèrent dans mon esprit, instantanément, l'idée de ces plaques de métal dont se servent dans les ateliers les dignes émules de Daguerre pour augmenter les reflets du jour.—Dans le lit, couvert de rideaux blancs, une femme, au visage jaune et tiré comme parchemin, se tenait, toute habillée de deuil, et accoudée. Une énorme paire de lunettes bleuâtres lui couvrait les yeux. Sur la cheminée brillaient deux ou trois flacons, aux étiquettes de pharmacien. Une chandelle fumait sur la table de nuit.
—J'ai reconnu votre voix, docteur, malgré le temps et le chagrin! me dit sans bouger la dame couchée. Asseyez-vous près de mon lit: j'ai à vous faire part d'une chose. J'ai failli perdre votre trace depuis Genève, mais ce matin, dès mon arrivée… Et puis j'étais sûre de vous trouver avant de mourir.
Je m'approchai, dans ma compassion, de ce spectre. J'hésitai vraiment à reconnaître la belle Claire Lenoir, en considérant les ravages causés sur ce visage, évidemment par quelque angoisse mystérieuse; elle était comme brusquement vieillie.
Je lui fis sentir toutes ces choses avec ménagement. Elle commença à me regarder derrière ses lunettes, dans un profond silence.
—Oui, murmura Claire Lenoir, d'une voix égale, vous êtes un horrible vieillard!
Et elle demeura comme pensive.
Pour la première fois de ma vie, je compris certains jeux de scène des théâtres de genre: je jetai naïvement les yeux autour de moi, ne sachant à qui elle parlait. A ne rien céler, nous étions seuls.
Je lui pris le bras et lui tâtai le pouls; il était à la fois capricant et filiforme; j'eus pitié de sa folie et m'assis à son chevet.