DES CAUSES DE FAULSE ESCRITURE AVEC LEUR BLASME.
Reading edition
Chapitre Premier.
Priscian au commancement de son premier livre dit, que les Philosophes donnans la diffinition de la voix, la disent estre un battement d'air, ou bien le vray sensible de l'oye.
Le Son.
Mais pour parler proprement, & en general en la langue Françoyse nous appellerons Son, toutes choses sensibles à l'oye: comme qui est terme plus general que voix, d'autant qu'il s'estend universellement, à toutes manieres de battement d'air qui est oyble: comme gemissemens, souspirs, brayemens, hurlemens, parolles, & toutes autres manieres de criz, de chants, & bruytz faitz en l'air, tant par les corps animez, que par les inanimez.
Voix articulée. Voix d'artifice.
Or laissons toutes ces infinies façons de Sons, & venons à celuy, que Priscian appellé voix articulée, & que les Françoys peuvent bien dire voix d'artifice: d'autant que les hommes diversement, & selon les contrées, s'aydent des voix par ung commun artifice, & usage, pour faire entendre plus aisément leur fantaisies, les ungs aux aultres.
Letres.
Et pour lesquelles d'avantage ilz ont inventé pour une plus grande aisance des notes, que nous appellons letres: tant pour advertir les absens, que refreschir leur memoire, & pour aussi la laisser perpetuelle d'eulx & des choses, que bon leur sembleroit faire entendre à leur posterité.
Letre.
La letre doncques est la moindre partie de la voix composée. Et fault entendre que les simples voix ont esté anciennement appellées Elemens, à la semblance de ceux du monde: car elles composent les vocables, tout ainsi que font ces autres, tous les corps composez. Consequemment doncques il fault inferer que tout ainsi que les voix composent en la prononciation ung vocable, qu'aussi les letres qui sont leurs notes feront le semblable en l'escriture: & que la difference des voix, & des letres sera d'autant que les voix sont les elemens de la prononciation, et les letres, les marques ou notes des elemens. Disons donques que la letre est la note de l'element; & comme quasi une façon d'image d'une voix formée: laquelle on cognoit selon la qualité, & quantité de sa figure. Et que tout ainsi que tous corps composez des elemens sont resolubles en eux, & non en plus ny moins: qu'aussi tous vocables sont resolubles es voix dont ilz sont composez. Parquoy il fault confesser que puis que les letres ne sont qu'images de voix, que l'escriture devra estre d'autant de letres que la prononciation requiert de voix: & que si elle se treuve autre, elle est faulse, abusive, & damnable. Or voyla la touche à la quelle il nous fault faire l'epreuve de nostre escriture, pour voyr si elle est telle, en qui nous trouvions les letres en mesme nombre, que requiert la prononciation, suyvant leurs puissances de tout temps receues: de sorte que la lecture en puisse estre aisée, sans confusion, & sans desordre.
Trois vices d'escriture.
Pour à quoy pervenir il fault entendre, qu'une escriture peult estre corrompue en troys manieres: qui sont diminution, ou superfluité, ou usurpation d'une letre pour autre.
Diminution de letre en escriture. Chef, Cher.
L'escriture peut doncq'estre faulse par diminution, quand elle default d'une, ou de plusieurs letres, qui sont requises pour representer au vray la prononciation: ce que nous voyons es aucuns de noz vocables françois, comme en Chef, Cher, Danger: es quelz indubitablement nous prononçons la diphthongue, ie, parquoy nous devons escrire, Chief, Chier, Dangier. Et si on me debat que la prononciacion ne le requiert pas, qu'on laisse la diphthongue, & escris comme tu prononces. J'entens bien que l'ung, & l'autre sont en usage: mais celuy qui est proferé par diphthongue est plus armonieux, & plus usité. Or passons oultre, car ce vice n'a pas tant ancré en nostre escriture, qu'ont fait les deux ensuyvans, sinon de tant qu'une letre prent la place d'une autre: par ce qu'allors l'escriture default en la letre requise, quoy qu'autrement il y ayt autant de letres qu'il y a de voix au vocable prononcé.
Le vice de superfluité de letres.
L'escriture secondement peut estre mauvaise, quant elle est composée de plus de letres que ne requiert la prononciation: par ce que telle escriture donne occasion de faire faulse lecture, & de prononcer voix, qui n'est point au vocable.
Superfluité d'escrire de toutes les letres.
C'est ung vice si grand en nostre langue françoyse qu'il n'y a letre quasi en l'alphabeth dont nous n'abusions quelquefois par superfluité. Comme de l'a, en aorné: du b, en debvoir, doibt, doibvent: du c, en infiniz vocables, comme faict parfaict, dict. Du d, comme admonestement, advis, adverse. De l'e, en battera, mettera, pour mettra, battra, qui est à faulte de considerer les formaisons des verbes.
Regle des infinitifz en re, & en er.
Et fault entendre que tous verbes qui se terminent en re en l'infinitif present, forment leur futur de l'indicatif en ray, ras, ra. &c. comme mettre, qui fait mettray, mettras, mettra, exceptez ceux qui fault excepter. comme estre, & si autres y en a. Mais quant l'infinitif se treuve en er, adjouste ay, as, a, comme fraper, fraperay, fraperas frapera. Passons aux autres letres, & venons à l'f, comme en briefvement. au g, comme, ung, besoing. i, comme à meilleur. l, comme default, & autres infiniz. o, comme en oeuvre. p, comme escripre, escript, & autres aussi infinis. s, comme en estre, honneste, & autres presques innombrables. t, comme en et, copulative, en faicts, dicts, vents, & en tous les pleuriers du participe present, comme amants, beuvants, disants. En u, comme en la diphthongue, ou qui n'est point françoyse. Au regard d'x, final comme en chevaulx, loyaulx, il n'est point françoys. Je crains que vous vous scandalisiez de plusieurs exemples que j'ay icy mis en avant comme vicieux en leur escriture, jusques à ce que vous ayez veu mes raisons, que j'espere donner suffisantes en debatant l'usage d'une chascune letre en particulier. Et pourtant je vous prye d'avoir patience, & de ne me condamner point sans m'oyr.
Vice d'usurpation d'une letre pour autre.
Il reste encores cest autre vice d'usurpation de letre en une escriture, qui est, quant une letre ou plusieurs usurpent la puissance d'une autre: veu que c'est occasion de faire lecture d'une voix pour autre, & par consequence mauvaise, & faulse prononciation. C'est un vice qui est venu pour avoir corrompu les puissances des letres, & les avoir confondues les unes avecq' les autres. Comme nous faisons celle du c, qui ne deut estre employée qu'en semblable puissance que le K, duquel toutesfois nous usons en son d's, comme en façon, françoys, de ça, Cicero. Et ainsi des autres letres tant voyelles que consonnantes, dont nous parlerons quant viendra à leur ranc. Voyla doncques les principaux vices qui ont corrompu, & forcé nostre escriture, & qui aujourd'huy la tiennent en telle servitude qu'ilz la nous rendent confuse, & presque du tout inutile.
Troys façons de couverture, de vicieuse escriture.
Or ceux qui en prennent la defense, & aux quelz l'amendement des choses est ennuyeux, & deplaisant: ont de coustume de se remparer & fortifier, premierement de l'usage comme d'ung Bellouard imprenable, & hors de toutes batteries. Secondement ilz ont pour renfort, que pour marquer la difference des vocables il n'y a point de danger d'abuser d'aucunes letres. Tiercement ilz s'efforcent de defendre la superfluité des letres pour monstrer la derivaison, & source d'ung vocable tyré d'une autre langue: craignans à mon advis d'estre blasmez d'ingratitude, si autrement ilz le faisoient. Voyla en somme les plus grandes & plus apparantes raysons que mettent en avant ceux qui veulent couvrir & excuser les vices de l'escriture françoise: selon qu'en divisant j'ay peu decouvrir par les responses que communement font, autant le savant que l'ignorant. Or il nous fault battre, & miner ces troys forts, de sorte qu'il ne reste plus de moyen de defense aux opiniastres que nous ne puissions aisément, & sans crieries forcer l'escriture vicieuse, & la reduire à l'obeissance de la prononciation, comme qui est par raison sa dame, & princesse. Mais pour autant qu'entre ces defenses l'usage a la plus grande apparence, & qu'estant forcé les aultres se trouveront bien tost habandonnées: j'ay advisé de premierement faire mes effors contre luy avecq' bonnes raysons, & de le ruiner de sorte, qu'il ne se treuve home entendant rayson qui s'en ose plus doresenavant remparer. Voyons donc premierement si ce qu'à toutes hurtes nous appellons tousjours usage, devra point quelque fois plus raysonnablement prendre le nom d'abus: & pour nous garder d'abuser des termes, sachons premierement la diffinition d'usage.
Usage.
Lequel n'est aultre chose qu'une commune façon de vivre d'homes, guidée par raison.
Abus.
Parquoy abus au contraire est une commune façon de vivre confuse, sans ordre, & sans rayson. Par ce moyen l'usage n'est en rien different de l'abus, sinon qu'il est fondé en rayson, & l'autre en desordre & confusion. Ce n'est doncq' pas assez messieurs pour approuver une façon de vivre, de dire, que de tous temps on a de coustume d'ainsi faire. Autrement il nous faudroit confesser que les vices & mauvaises coustumes de vivre seroient beaucoup plus louables que les vertus: comme qui sont beaucoup plus en usage entre les homes, & de plus long temps, veu nostre fragilité. Vous me direz, & tresbien, que nous avons la loy, la conscience, l'honneur de dieu, qui les nous defendent, & commandent de bien faire. Aussi diray je que j'ay la loy, & la rayson par la puissance des letres qui veult qu'elles seront en l'escriture pour representer les voix de la prononciation, pour qui elles sont escrites: & non pas pour y estre oysives en leur puissance, ou bien usurper celle des autres. Car d'une telle façon d'escrire se cause une incertitude, & confusion de lecture.
Autre defense de vice d'escriture.
Et afin que nous n'oblions rien, disons encor ce qu'on pourroit mettre en avant. Comme que la puissance des letres à peu este changée avecq' le temps, & par consequence la maniere d'escrire: tout ainsi que l'usage de la langue se change, quoy qu'il ayt esté quelquefois receu: & que finablement l'usage à peu amener une façon d'escrire, en laquelle une letre seroit quelquefois escrite pour estre prononcée comme s, en ministre, & autrefois autrepart, pour ne l'estre point: & pourtant seulement servir de remplage: ou bien comme aulcuns disent de rendre la voyelle precedente longue, comme s, en estre: & en semblable des differences & derivaisons. Brief que les letres ont aujourd'huy prins ung usage tout autre qu'elles n'avoient anciennement. Et que nous anciens n'ont point eu plus grand droit de nous obliger à jamés de suyvre leurs inventions en la puissance des letres sans les povoir diversifier, qu'il n'ont eu en l'usage du langaige: lequel est aujourd'huy tout autre qu'anciennement & qui de jour à autre se change peu à peu. Or pour satisfaire à cest argument, je suis bien d'advis qu'il est raysonnable, que toutes les fois que nous pourrons amender non seulement noz nouvelles façons de faire: mais aussi celles que nous ont laissé noz anciens, & venir à meilleur fin, & perfection: qu'allors en obeissant à la rayson nous n'ayons egard, ny à noz usages, ny à ceux que nous tenons de tout temps, & qui semblent avoir esté de tout jamais: car la vertu & la rayson doivent tout dompter. Ny n'est en la puissance de tous les homes (quelque consentement uny qu'ilz peussent avoir ensemble, si ainsi il povoit advenir) de faire que vertu soit vice, ou vice vertu, non plus que de commander au soleil faire son mouvement autre qu'il fait. Mais pourquoy attribue l'on à l'home la rayson par sus les autres animaux: sinon d'autant qu'il doit mener ses euvres par la cognoissance d'elle? Et pourtant ceux doyvent estre tenuz pour coulpables de crime de lese majesté envers la rayson tant divine qu'humaine, & ennemys mortelz du genre humain: qui reputent chose vicieuse à l'home de chercher la cognoissance du moien de bien vivre tant envers dieu, qu'envers les homes, qu'en ses privez affaires. Si aussi la façon de faire de noz anciens, ou celle qu'on invente de nouveau, nous mene aisément, & sans confusion à la fin que nous pretendons: il me semble qu'il n'est point d'home de si petit jugement, ne de tant foyble entendement s'il n'a du tout le sens perdu, qui ne jugea l'advis de ceux vraye simplesse, & folie, qui en delaissant une si grande aisance pour pervenir à ce que nous pourchassons, mettroient en avant une façon de faire confuse, & incertaine: & pour ne pervenir jamés à la fin pretendue. Or est il que l'usage par lequel on permet à une letre representer quelque fois la voix, & autresfois rien, ou bien tant seulement quelque accident à la voix comme longueur, difference, ou sourse de vocable, sans diversifier sa figure: ne peut estre qu'incertaine, & confuse: ny donner qu'occasion de faulse lecture. Car comme cognoistroy'je qu'en ministre, monstre (quant il signifie une chose contrefaicte) il fault prononcer s, plustost qu'en benistre, & monstre, qui est verbe? Je dy aussi par mesme moien que l'usage qui donne diverses puissances à une letre, rend la lecture incertaine & confuse, comme quant nous escrivons: il est advenu ung cas deça les monts d'estrange façon & condition, quelle difference treuve je en l'escriture par laquelle je cognoisse le premier & dernier c, devoir plustost estre prononcez en K, que les deux autres qu'il fault suyvant la prononciation proferer en s? J'entens tresbien que le refuge sera de dire qu'ung home qui aura quelque peu l'usage de prononciation françoise, se donnera garde de faire faulse lecture. Mais aussi sera ce tacitement confesser que l'escriture est incerteine, & dangereuse: & qu'il fault que le lecteur recoure à sa memoyre, là ou la prononciation telle qu'elle s'y treuve est bien plus perfectement escrite. Au demourant je vouldroys bien savoir quel bien, ou quel profit il en vient, ou bien quelle necessité nous y contraint? sinon que sans point de doubte le vocable en a tant plus belle apparance. Mais ou est celuy qui ne blasmast le peinctre qui entreprenant de pourtraire la face de quelqu'ung: feit en son pourtraict des cicatrices, ou autres marques notables qui ne fussent point au vif? Car toute pourtraicture pour estre louable, doit estre faicte telle, qu'en la voyant on cognoisse le vif; & qu'en voyant le vif, on la cognoisse. Or me semble il messieurs, que je vous ay amené assez de raysons, & suffisantes pour ne nous fortifier point de l'usage en noz euvres, sinon de tant que nous le trouverons necessaire, & fondé en rayson. Je sçay bien toutesfois, qu'il s'en trouvera quelques ungs qui courroucez demanderont en fureur, si je pense plus savoir que les autres. Aux quelz aussi je demanderay en semblable, si lors qu'un Capitaine est assiegé dedans une ville qu'on bat, & mine de toutes pars, doit demander aux ennemys, s'ilz cuydent bien pouvoir forcer la place? car il me semble qu'alors le temps & la necessité le forcent assez d'aviser par tout, en faisant diligence de contreminer, de remparer, & d'envoyer force es lieux plus necesseres. Autrement en s'amusant en ses demandes, & depris des ennemys, il se trouveroit bien tost forcé avecq' le dangier de sa vie, & honneur. Aussi esse une bestise à ung home de faire telles demandes à celuy qui met en avant des raysons, & moiens pour confondre ung abus en quelque façon de vivre que ce soit, au lieu d'y respondre: & de les debatre particulierement, & par le menu, & non pas recourir, à je ne sçay quelle arrogante façon de response, que les ignorans oultrez, & conveincuz, & ne saçhans plus de quel boys faire fleche ont souvent à la bouche, disans les raysons qui les forcent estre si foybles, qu'elles n'ont point besoing de response. Voyla l'excuse dont bien souvent s'aydent ceux qui veulent bien avoir la reputation d'homes savans, & bien entenduz, mesmement quand ilz font profession de sciences: ayans opinion qu'ung consentement à la doctrine, & rayson proposée par autruy, sent sa honte, & infamie: & qu'une obstination opiniastre en ignorance, & faulse doctrine, donne apparance de grand savoir, & pourtant honnorable. Au demourant je ne suis pas de ceux qui cuydent plus savoir que les autres. Mais je suis bien de ceux qui prennent la hardiesse de mettre en avant des raysons, & moiens pour corriger sa propre faute, & celle d'autruy. Mais combien de François, quants Italiens, quants Allemans, & Hespagnols? Brief toutes nations estranges qui donnent dans nostre escriture la blasment: comme qui est par trop estrange de la prononciation françoise. Je confesse bien qu'à bonne rayson on me jugera en ce traicté le plus impatient, le plus oultrecuydé, & finablement le plus damnable de tous: j'entens si l'impacience de l'home es choses corrompues, & faictes sans raison est vicieuse, & digne de blasme. Concluons doncques que l'usage gardé de si longue main qu'on vouldra en tout art, & façon de vivre, par lequel nous ne pervenons point à la fin que nous pretendons: mais au contraire à une confusion, & desordre, est damnable, comme qui est inutile.
Defense de vice d'escriture, pour la difference des vocables
Poursuivons doresenavant les deux autres defenses, dont se fortifient ceux, qui n'ayment que confusion, & desordre: & commençons à vuyder celle par la quelle ilz estiment la superfluite des letres estre non seulement tollerable: mais d'avantage necessere en l'escriture françoise, pour monstrer la difference des vocables. Ce qu'ilz font d'une creinte qu'ilz ont, que le lecteur ne prenne quelque mauvais sens pour la mesme semblance des vocables en l'escriture. Aux quelz premierement par mesme rayson je dy, qu'il faudroit user de voix superflues en la prononciation: d'autant que les escotans peuvent tumber par la semblance de plusieurs vocables au mesme inconvenient que fait le lecteur: & par consequence il nous faudra parler jargon pour contenter ces observateurs de differences.
Troys moiens de differences de vocables.
Or je treuve que la cognoissance des differences des vocables se peut faire en troys sortes en nostre escriture, & paravanture en quatre si nous voulions prendre garde aux accens. Mais pour autant qu'ilz sont encores incogneuz aux françois, nous nous en somes deporté. Premierement donques on cognoit la difference des vocables, quant toutes les voix ou aucunes de celles dont ilz sont composez sont diverses, comme Roy, Paris, Lyon, Hector. La seconde maniere de difference est, quant les vocables ne sont point differens en substance de voix: mais en la seule quantité, d'une, ou de plusieurs voyelles: comme quant nous disons, qu'ung home a effondré ung huys fermé d'une buche ferme. Ces deux ferme ne sont en rien differens en substance de voix: mais tant seulement en la quantité de la derniere syllabe du premier fermé, qui est longue, à cause de l'e que vous appellez masculin, & que proprement je vouldroys appeller e long: attendu que les quantités longue, ou briefve sont es voix, & qu'improprement nous leur attribuons sexe. La tierce maniere de cognoistre la difference des vocables, est celle qui vuyde nostre question: la quelle depend du sens, & du jugement de l'home qui saura discerner les diverses significations des vocables qui ne sont en rien differens, sinon d'autant que la rayson du propos le requiert. Comme si en parlant du Zodiac, & des estoilles fixes qui y sont, quelqu'ung dye ou bien escrive, que le cueur du Lyon est en la vingt & deuziesme partie du Lyon ou environ: la matiere nous devra donner occasion de ne juger ce Lyon estre une beste comme nous le voyons en terre. Et toutesfois la prononciation, ny l'escriture ne sont point autre de ce vocable Lyon, soit qu'il signifie une beste terrestre, ou l'ung des signes du Zodiac. Combien d'avantage pourroys je amener de mots françois, es quelz nous ne faisons point de difference ny en prononciation, ny en escriture: quoy que les significations soient diverses.
Passe.
Comme quant nous disons: cest arbalestier qui passe, a frappé une passe, d'une arbaleste de passe: là ou nous prononçons troys passe, d'une mesme prononciation, & les escrivons de mesmes letres. Or me dictes maintenant messieurs les observateurs de differences, la rayson pourquoy vous n'avez point mise de note de difference en ceux cy, ny en ung milion d'autres: & qu'au contraire vous en faictes es aucuns en corrompant la loy de l'escriture? Il semble que ce soit de peur qu'elle ne soit trop aisée, & lisable. Dictes moy d'avantage quant nous disons: tu dis, tu fais en sorte, que tes dictz, & tes faicts nous sont dix fois plus griefs, qu'ung fes, ou est la difference que vous trouvez en la prolation de dis, dicts, & dix, & en celle de ces autres, fais, faicts, fes? Pourquoy doncq' auront ilz plus grand privilege de corrompre l'escriture, que ces autres dont nous avons parlé? Mais ou est la langue tant soit elle diserte, & opulente, qui se soit exemptée de pluralité de significations en ung vocable? combien qu'au demourant elle ne se treuve faire autre difference en l'escriture que fait la prononciation, aumoins en la corrompant: & là ou elle l'auroit faict, la façon en seroit digne de blasme. Concluons doncques que quelque difference que nous desirions mettre entre les vocables en nostre escriture, il la fault ranger à la prononciation, & ne corrompre point la proprieté, & puissance des letres.
La defense par les derivaisons.
Il ne nous reste doncq' plus à debatre que la difficulté des derivaisons qui est le dernier refuge de ceux qui veulent defendre la superfluité des letres en l'escriture: & mesmement des Latins, disans, qu'il n'y a point de danger: & que d'avantage nous sommes tenus d'escrire quelque marque de derivaisons quant nous tirons quelque vocable d'une autre langue, comme par une maniere de reverence, & recognoissance du bien que nous avons receu en faisant tel emprunt. De sorte qu'ilz nous contraignent bien souvent d'estre superfluz en escriture, comme, en recepvoir escripre, faict, & autres infinis vocables. Pour ausquelz satisfaire il nous fault premierement entendre que s'il y gist obligation à telle recognoissance, elle est, ou par loy naturelle, ou bien d'une privée obligation de peuple à autre par une convention, ou quasi convention. Au regard de celle qui vient de crime elle n'a point icy de lieu: d'autant qu'il n'y a non plus d'offense en tel emprunt, que d'allumer son tyson au feu d'autruy. Premierement quant à la loy naturelle, il me semble qu'elle nous commande ne faire rien à autruy que nous ne volussions bien qu'on nous feit. Aussi ne seroit il pas raysonnable, que nous comme envieux fissions querelle aux Grecz, Latins, ou autre nation estrange, si en semblable ilz tyroient de nostre langue aucung vocable. Et là ou nous la voudrions dresser, il faudroit qu'elle fust colorée de quelque perte, ou dommage, aultrement elle seroit deraysonnable. Premierement quant à la perte, je n'y en treuve non plus en l'emprunt d'ung vocable pour celuy dont on le tyre, qu'il s'en trouvera en celuy que fait ung peuple des bonnes loix, & coustumes d'une autre nation. Parquoy il n'y a point de dommages: mais au contraire ung merveilleux gain de gloire, & honneur pour la langue de qui on fait l'emprunt, si nous considerons, qu'il se fait d'une bonne estime qu'on a de sa suffisance, & bonne invention en ses vocables. Et si d'avantage il y gisoit obligation, ou est le peuple au monde qui s'en sceut excuser, soit Grec, soit Latin, Juif, ou Indien? Brief toutes nations du monde ont esté quelquefois troublées de quelque autre peuple, de sorte qu'attendu les longues demeures que par le moien des guerres & victoires, ont esté faictes des homes sur autres pays: il est impossible qu'il ne se soit faicte quelque confusion, & mutuel emprunt de langage. Et toutesfois nous ne voyons point les Romains, ny les Grecz, & Hebreux, satisfaire à telle obligation en corrompant la puissance, & l'ordre de l'usage des letres. Il reste doncques que vous me direz, que nonobstant toutes ces remonstrances, qu'il est bien raisonnable de recognoistre le bien de celuy, dont tu l'as receu, encores qu'il ne fasse perte, comme qui t'a esté moyen de venir à ce bien là. Quant à cela je confesse bien que ce seroit ingratitude, de mescognoistre celuy duquel tu auras receu ung bien tant petit qu'on vouldra, là ou l'occasion s'offriroit de le recognoistre ou nyer. Comme si le propos se mettoit sus de la sourse de quelque vocable tyré de la langue Latine, & que tu la voulusses taire, & l'attribuer à la tienne, ou autre, par malice. A la verité aussi esse là, ou il fault estre soigneux de la derivaison des vocables: comme quant on veult faire une grammaire, & eplucher la nayve sourse d'une diction à la coustume des Latins, qui est trop plus que raisonnable: & non pas user de ceste façon de marque par une corruption, ou superfluité de letres, & par je ne sçay quel emprunt que fait la plume plus que l'usage de la langue. Et quant ainsi seroit que noz anciens s'y seroient obligez de leur franche volunté, je ne croy point que les Grecz, ny Latins qui ont mis tant de peine à rendre leur escriture la plus perfecte, & plus approchant de leur prononciation qu'il leur a esté possible, eussent jamés accepté une tant inique, & deraisonnable obligation. Joint qu'il me semble qu'une recognoissance de quelque bien receu d'autruy, doit estre faicte telle qu'elle luy soit aggreable. Et là ou ilz auroient accepté, elle se pourroit maintenir nulle, comme qui est faicte contre les loix, & ordonnances de bien escrire. Or il n'est point de bien faict si grand qui te puisse obliger à mal faire, ny faire chose sotte, & digne de reprehension. Au demourant si ainsi estoit que nous fussions tenuz à ceste maniere de recognoissance par superfluité de letres, il me semble que la loy deut estre generalle, & que nous serions tenuz le faire autant aux ungs qu'aux autres. Comment doncques nous excuserons nous en infiniz vocables tyrés des autres langues, esquelz nous n'avons point mis de letre superflue? comme, dire, ame, home, forme, figure, pain, vin, letre, peindre, pourriture, fievre, rumeur, beau, cheval, egal, larmes. Brief ilz sont en infiny nombre.
Dict. Faict.
Venons d'avantage à ceux qui sont descenduz d'une mesme source, & qu'on me rende raison pourquoy es aucuns il y a une letre superflue qui n'est point gardée es autres? comme en dict, & faict, esquelz le c, est superflu, ny n'est point en la prononciation. Vous me direz incontinant que c'est pour monstrer qu'ilz viennent de dictum & factum, esquelz est le c: mais aussi repliqueray je pourquoy en semblable dy, dis, dit, dire, fais, fait, & faire, ne sont escris avecq' le mesme c, veu qu'ilz viennent de dico, dicis, dicit, dicere, facio, facis, facit, facere: lesquelz tous sont escris du c, & desquelz dictum & factum ne sont que derivez.
Escripre.
Que dirons nous de ceux qui mettent des letres qui ne sont point à la sourse? comme qui escrivent escripre. Je ne puis bonnement entendre à quelle intention ilz mettent ce p. Car il me semble que suyvant leurs regles de derivaisons, il falloit plustost mettre ung b, d'autant qu'il est decendu de scribere. Il est vray qu'ilz me pourront dire qu'il n'y a non plus de danger en l'ung qu'en l'aultre, comme qui ny servent que d'estonner le lyseur ainsi que fait ung espovantal de cheneviere les oysillons, corneilles, & pies. Concluons doncques que telles observations de derivaisons faictes contre la rayson, & l'ordre d'escriture sont vicieuses, comme qui la corrompent, & la rendent incertaine, & confuse: & que finablement nonobstant toutes les susdictes defenses amenées par ceux qui veulent maintenir les vices de l'escriture Françoise, il la fault ranger au seul usage de la prononciation: de sorte qu'elle devra changer de letres, ainsi que l'usage de la langue changera de voix, comme celle qui luy sert à representer son Image. Laquelle nous y devons mirer tout telle & ainsi entiere suyvant les puissances des letres, qu'on a de coustume de mirer en ung mirouer les Images des choses qui luy sont presentées. Mais pour autant qu'il est impossible de bien escrire selon les voix de la prononciation, que premierement nous ne cognoissions les puissances des letres, & à quelles voix elles servent: tout ainsi que ce n'est pas assez à ung peinctre d'avoir le vif present s'il ne cognoist les coleurs propres pour faire le pourtrait perfect: il est necessaire pour rendre nostre entreprinse perfecte de les rechercher par le menu, & faire en sorte que nonobstant l'abus nous en puissions bien user: & telement qu'il ne se treuve point de façon de voix Françoyse, qui ne se puisse escrire si distinctement, que le lecteur n'ayt point d'occasion de demourer perplex par ung desordre d'escriture.