Note (retour) — LIVRE PREMIER.
Reading edition
XIX. Il est tems de répondre à la grande objection que l'on fait contre la Providence & qu'on tire des crimes qui couvrent la face de la Terre. Si, dit-on, un Dieu tout-bon & tout-puissant gouvernoit le Monde, à quoi devroit-il principalement s'ocuper, qu'à réprimer l'insolence des hommes, & à empêcher les tristes éfets de leur corruption? Je répons que Dieu, qui se vouloit réserver le glorieux privilége d'une bonté nécessaire & immuable, ayant donné à l'Homme la liberté de faire le bien & le mal,87 ne pouvoit empêcher éficacément le mauvais usage de cette liberté, sans la détruire absolument. C'étoit assez pour mettre sa bonté à couvert de tout reproche, qu'il employât tous les moyens, qui, sans violer cette liberté, pouvoient porter l'Homme à se déterminer au bien. Ce fut dans ce dessein qu'il lui donna une loi munie de promesses & de menaces, & lui fournit plusieurs secours tant intérieurs qu'extérieurs, pour le rendre capable d'obéïr à cette loi. J'ajoûte, qu'il ne faut pas croire que Dieu regarde d'un oeil indiférent, le penchant qui entraîne l'Homme au mal. Il sait y mettre des barriéres, lors qu'il le trouve à propos. Sans cela, on verroit un bouleversement général dans toutes les afaires du Monde, & un entier oubli des Loix divines. S'il permet le crime, il le destine à des fins très-dignes de sa sagesse infinie. Il se sert de l'ambition & de la cruauté des uns, pour en punir d'autres qui ne sont pas moins coupables. Il s'en sert pour redresser ceux qui étant tombez dans le relâchement, ont besoin d'une correction vive & forte. Il s'en sert enfin à faire éclater la patience & la fermeté de ceux dont il veut rendre la vertu plus accomplie. Mais il n'en demeure pas là. Il aflige à leur tour ceux qui lui ont rendu ces services criminels; & dans le tems qu'une suite continuelle de succès semble les mettre en repos du côté de la Justice divine, cette Justice vient tout d'un coup troubler leur tranquillité, & leur faire rendre de leurs crimes & de leurs succès mêmes, un compte d'autant plus sévére, qu'il a été diféré. C'est alors que par une juste rétribution, Dieu traite ces malheureux avec autant de rigueur, qu'ils l'avoient traité avec insolence & avec mépris.