L’Offre de Plebs
Reading edition
JEAN DE BOSSCHERE
Le Misanthrope Je t’ai devinée, Plebs, c’est aujourd’hui Que tu veux me faire l’offre unique. Ce don qui, pendant l’hiver et l’automne, Se cachait aux plis de ton manteau logique. Et dont, sur ta bouche, tremblait l’annonciation. Plebs Prends solitaire, mon offrande substantielle, c’est l’Ami. Le Misanthrope Dis-lui ce que tu sais, Solitude, Et n’ouvre point la porte! Garde-moi de la Revendeuse: Elle me cherche, comme la ménagère ou le gueux Cherchent l’araignée entre l’armoire et le mur, Ou la puce dans le plis troué de la chemise. La Solitude Il ne veut pas un Ami. Plebs Solitude, femelle cynique, anachorète équivoque, Laisse parler l’homme. Et si tu sors de ton panier d’inviolabilité, Nous te battrons, moi Plebs, et t’attacherons dans les ceps. Le Misanthrope Je ne veux pas d’un ami Qui peut baiser les pieds d’une femme, Je ne veux pas d’un ami Qui peut s’agenouiller en Dieu. Plebs C’est ce que je t’apporte; Il est vierge et athée. La Solitude Il ne veut pas d’un athée, Plebs au nez de truie. Je lui enseignai ce que tu caches Avec ton masque Volé au jeune Printemps Et à la très vielle loyauté. Le Misanthrope Je veux qu’il ait un Dieu! Il faut que cela soit mai ... Je veux qu’il ait un Dieu, Et qu’il brûle en sacrifice toutes ses amours Et ses maisons; Et que, pour moi, son esprit prenne La robe des moines Eclose comme la peau des grenouilles Je veux que cela soit moi ... Plebs En vérité, il est sans amour. Ouvres à l’ami chaste, O! Misanthrope, Il n’a point encore de Dieux ni de Vices. Il est beau, et son coeur est Comme une sphère d’or Dans la nuit. La Solitude Ne parle pas d’un homme qui ne soit beau Ni d’un homme moins pur qu’une fleur fermée Ni moins souverain que l’image d’un palmier dans le désert. Le Misanthrope S’il était sur notre terre ou dans les cieux L’ami serait plus pur qu’une fleur fermée, Ecoute, Solitude, ce masque croit Qu’un ami peut n’être pas splendide Parle aux vers, Plebs, offre leur Tes choses mutilées, tes oranges gâtées, Tes femmes veuves et tes amis! Plebs Il est fidèle aussi, dix années il eut un ami. La Solitude Tu as perdu, Plebs, ton jeu est perdu. Le Misanthrope Je ne veux pas d’un coeur qui a aimé Je ne veux pas d’un ami qui sera hérétique. Il y a la chair et le démon de l’esprit. Il y a des arbres et aussi des parfums; Il y a des ombres, des souvenirs; Il y a des images, des rêves, Et il y a l’espoir Et la douleur Il y a la pensée qui serait à lui, Et non pas mienne, Et qui serait dans lui comme un sale chose étrangère Dans un coffre fermée.... Plebs Il ne te quittera pas, O! Poète. O! Misanthrope. Lui, c’est son ami qui l’abandonna. La Solitude Un ami ne quitte pas son ami. Le Misanthrope Je ne veux ni d’ami que l’on quitte, Ni d’un ami qui recule. Je veux celui qui, marchant avec moi dans les crimes, Chante avec moi Le coeur de paradis! Je veux d’un ami qui sache mourir. Plebs Il sera ton esclave, O! Poète! La Solitude O Brute misérable, tu as perdu! Retire-toi, il ne sortira pas de la toile d’araignée de son ombre, Ton masque est plus cruel que mon panier! Le Misanthrope Je ne veux pas d’un esclave Je ne veux qu’il ait un Dieu. Il faut que cela soit moi. Je veux d’un ami qui soit un Dieu, Et qu’il goûte des mêmes herbes que moi, Et qu’il trempe ses mains au même sang. Je veux qu’il me suive Et qu’il embrasse ma tête coupée.