INTRODUCTION
Reading edition
On me demande, pour ce charmant volume, un mot de preface en francais; le voici:
Quand, en 1863, je publiai mon premier recueil de poesies—ecrites au college, pour la plupart,—le grand poete americain Longfellow eut la flatteuse bienveillance de m'appeler The pathfinder of a new land of song.
Avec mille fois plus de raison puis-je aujourd'hui passer le compliment a mon sympathique confrere et ami, l'auteur de ce livre; car, si jamais quelqu'un, chez nous, a merite le titre de pathfinder of a new land of song, c'est assurement lui.
Non seulement il a decouvert le champ, la clairiere, la vallee fertile et encore inexploree; il en a fait l'exploitation a sa maniere, avec des outils et des moyens de son invention; et, fier de sa conquete, il laisse, de son epaule robuste, tomber a nos pieds le fruit de son travail, la gerbe plantureuse aux ors vierges, a l'arome sauvage, aux savoureuses promesses, toute fraiche et toute crissante dans sa rusticite saine.
N'est-elle pas, en effet, d'une originalite peu commune, l'idee de prendre un pauvre illettre, de le presenter comme un type national a part, de lui mettre aux levres une langue qui n'est pas la sienne et qu'il ne connait qu' a demi; d'en faire en meme temps un personnage bon, doux, aimable, honnete, intelligent et droit, l'esprit en eveil, le coeur plein d'une poesie native stimulant son patriotisme, jetant un rayon lumineux dans son modeste interieur, bercant ses heures reveuses de souvenirs lointains et melancoliques?
Et cela sans que jamais, dans ce portrait d'un nouveau genre, le plus subtil des critiques puisse surprendre nulle part le coup de crayon de la caricature!
Dans ses inimitables contes villageois, George Sand a peint les paysans du Berry sous des dehors tres interessants. Elle nous les montre meme d'un sentiment tres affine dans leur simplicite naive et leur cordiale bonhomie. En somme, elle en fait des natures, des temperaments, quelque chose de typique, en meme temps qu' harmonieux de teinte et de forme.
Mais George Sand faisait parler ses personnages dans la langue du pays, dans la langue de la chaumiere, dans leur propre dialecte, enfin. Elle n'avait, pour ainsi dire, qu' a faire penetrer le souffle de son talent sous le reseau de la phrase, pour animer celle-ci d'un reflet de lyrisme ou d'une vibration attendrie.
La tache abordee par M. Drummond presentait un caractere beaucoup plus difficile.
Ici, le poete avait bien, il est vrai, le milieu a saisir, place, droit en face de son objectif. Il etait assez familier avec ses acteurs pour les grouper avantageusement, en menageant les effets d'ombres et de lumiere. Il est naturellement assez artiste pour ne rien negliger de ce qui ajoute du pittoresque a la pose; surtout, il connaissait a fond le type a reproduire, ses moeurs, ses passions, ses sentiments, ses penchants, ses superstitions et ses faiblesses.
Mais comment, sans tomber dans la charge ou la bouffonnerie, faire parler systematiquement a ses personnages une langue etrangere, forcement incorrecte dans la bouche de quelqu'un qui l'a apprise par oreille, sans savoir lire meme dans sa propre langue?
La tentative etait hardie; mais on sait que le succes a un faible pour les audacieux.
Dans son etude des Canadiens-francais, M. Drummond a trouve le moyen d'eviter un ecueil qui aurait semble inevitable pour tout autre que pour lui. Il est reste vrai, sans tomber dans la vulgarite, et piquant sans verser dans le grotesque.
Qu'il mette en scene le gros fermier fier de son bien ou de ses filles a marier, le vieux medecin de campagne ne comptant plus ses etats de service, le jeune amoureux qui reve au clair de la lune, le vieillard qui repasse en sa memoire la longue suite des jours revolus, le conteur de legendes, l'aventurier des "pays d'en haut," et meme le Canadien exile—le Canadien errant, comme dit la chanson populaire—qui croit toujours entendre resonner a son oreille le vague tintement des cloches de son village; que le recit soit plaisant ou pathetique, jamais la note ne sonne faux, jamais la bizarrerie ne degenere en puerilite burlesque.
C'est la un tour de force comme il ne s'en fait pas souvent, et c'est avec enthousiasme que je tends la main a M. Drummond pour le feliciter de l'avoir accompli.
Il a veritablement fait la oeuvre de poete et d'artiste.
J'ajouterai qu'il a fait aussi oeuvre de bon citoyen. Car le jour sous lequel il presente mes compatriotes illettres ne peut manquer de valoir a ceux-ci—et partant a tout le reste de la nationalite—un accroissement desirable dans l'estime de nos compatriotes de langue anglaise, qui n'ont pas ete a meme de les etudier d'aussi pres que M. Drummond.
La peinture qu'en fait le poete est on ne peut plus sympathique et juste; et de semblables procedes ne peuvent que cimenter l'union de coeur et d'esprit qui doit exister entre toutes les fractions qui composent la grande famille canadienne appelee a vivre et a prosperer sous la meme loi et le meme drapeau.
En lisant les vers de M. Drummond, le Canadien-francais sent que c'est la l'expression d'une ame amie; et, a ce compte, je dois a l'auteur plus que mes bravos, je lui dois en meme temps un chaleureux merci.
LOUIS FRECHETTE.
MONTREAL, 13 octobre 1897.