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Thaïs

LE LOTUS (continued 2)

Reading edition

—Douce hyacinthe fleurie, belle buveuse de lumière, viens avec moi et tu n'auras, pour vivre, qu'à danser et à sourire. Je te nourrirai de gâteaux de miel, et mon fils, mon propre fils t'aimera comme ses yeux. Il est beau, mon fils, il est jeune; il n'a au menton qu'une barbe légère; sa peau est douce, et c'est, comme on dit, un petit cochon d'Acharné.

Thaïs répondit:

—Je veux bien aller avec toi.

Et, s'étant levée, elle suivit la vieille hors de la ville.

Cette femme, nommée Moeroé, conduisait de pays en pays des filles et des jeunes garçons qu'elle instruisait dans la danse et qu'elle louait ensuite aux riches pour paraître dans les festins.

Devinant que Thaïs deviendrait bientôt la plus belle des femmes, elle lui apprit, à coups de fouet, la musique et la prosodie, et elle flagellait avec des lanières de cuir ces jambes divines, quand elles ne se levaient pas en mesure au son de la cithare. Son fils, avorton décrépit, sans âge et sans sexe, accablait de mauvais traitements cette enfant en qui il poursuivait de sa haine la race entière des femmes. Rival des ballerines, dont il affectait la grâce, il enseignait à Thaïs l'art de feindre, dans les pantomimes, par l'expression du visage, le geste et l'attitude, tous les sentiments humains et surtout les passions de l'amour. Il lui donnait avec dégoût les conseils d'un maître habile; mais, jaloux de son élève, il lui griffait les joues, lui pinçait le bras ou la venait piquer par derrière avec un poinçon, à la manière des filles méchantes, dès qu'il s'apercevait trop vivement qu'elle était née pour la volupté des hommes. Grâce à ses leçons, elle devint en peu de temps musicienne, mime et danseuse excellente. La méchanceté de ses maîtres ne la surprenait point et il lui semblait naturel d'être indignement traitée. Elle éprouvait même quelque respect pour cette vieille femme qui savait la musique et buvait du vin grec. Moeroé, s'étant arrêtée à Antioche, loua son élève comme danseuse et comme joueuse de flûte aux riches négociants de la ville qui donnaient des festins. Thaïs dansa et plut. Les plus gros banquiers l'emmenaient, au sortir de table, dans les bosquets de l'Oronte. Elle se donnait à tous, ne sachant pas le prix de l'amour. Mais une nuit qu'elle avait dansé devant les jeunes hommes les plus élégants de la ville, le fils du proconsul s'approcha d'elle, tout brillant de jeunesse et de volupté, et lui dit d'une voix qui semblait mouillée de baisers:

—Que ne suis-je, Thaïs, la couronne qui ceint ta chevelure, la tunique qui presse ton corps charmant, la sandale de ton beau pied! Mais je veux que tu me foules à tes pieds comme une sandale; je veux que mes caresses soient ta tunique et ta couronne. Viens, belle enfant, viens dans ma maison et oublions l'univers.

Elle le regarda tandis qu'il parlait et elle vit qu'il était beau. Soudain elle sentit la sueur qui lui glaçait le front; elle devint verte comme l'herbe; elle chancela; un nuage descendit sur ses paupières. Il la priait encore. Mais elle refusa de le suivre. En vain, il lui jeta des regards ardents, des paroles enflammées, et quand il la prit dans ses bras en s'efforçant de l'entraîner, elle le repoussa avec rudesse. Alors il se fit suppliant et lui montra ses larmes. Sous l'empire d'une force nouvelle, inconnue, invincible, elle résista.

—Quelle folie! disaient les convives. Lollius est noble; il est beau, il est riche, et voici qu'une joueuse de flûte le dédaigne!

Lollius rentra seul dans sa maison et la nuit l'embrasa tout entier d'amour. Il vint dès le matin, pâle et les yeux rouges, suspendre des fleurs à la porte de la joueuse de flûte. Cependant Thaïs, saisie de trouble et d'effroi, fuyait Lollius et le voyait sans cesse au dedans d'elle-même. Elle souffrait et ne connaissait pas son mal. Elle se demandait pourquoi elle était ainsi changée et d'où lui venait sa mélancolie. Elle repoussait tous ses amants: ils lui faisaient horreur. Elle ne voulait plus voir la lumière et restait tout le jour couchée sur son lit, sanglotant la tête dans les coussins. Lollius, ayant su forcer la porte de Thaïs, vint plusieurs fois supplier et maudire cette méchante enfant. Elle restait devant lui craintive comme une vierge et répétait:

—Je ne veux pas! Je ne veux pas!

Puis, au bout de quinze jours, s'étant donnée à lui, elle connut qu'elle l'aimait; elle le suivit dans sa maison et ne le quitta plus. Ce fut une vie délicieuse. Ils passaient tout le jour enfermés, les yeux dans les yeux, se disant l'un à l'autre des paroles qu'on ne dit qu'aux enfants. Le soir, ils se promenaient sur les bords solitaires de l'Oronte et se perdaient dans les bois de lauriers. Parfois ils se levaient dès l'aube pour aller cueillir des jacinthes sur les pentes du Silpicus. Ils buvaient dans la même coupe, et, quand elle portait un grain de raisin à sa bouche, il le lui prenait entre les lèvres avec ses dents.

Moeroé vint chez Lollius réclamer Thaïs à grands cris:

—C'est ma fille, disait-elle, ma fille qu'on m'arrache, ma fleur parfumée, mes petites entrailles!…

Lollius la renvoya avec une grosse somme d'argent. Mais, comme elle revint demandant encore quelques staters d'or, le jeune homme la fit mettre en prison, et les magistrats, ayant découvert plusieurs crimes dont elle s'était rendue coupable, elle fut condamnée à mort et livrée aux bêtes.

Thaïs aimait Lollius avec toutes les fureurs de l'imagination et toutes les surprises de l'innocence. Elle lui disait dans toute la vérité de son coeur:

—Je n'ai jamais été qu'à toi.

Lollius lui répondait:

—Tu ne ressembles à aucune autre femme.

Le charme dura six mois et se rompit en un jour. Soudainement Thaïs se sentit vide et seule. Elle ne reconnaissait plus Lollius; elle songeait:

—Qui me l'a ainsi changé en un instant? Comment se fait-il qu'il ressemble désormais à tous les autres hommes et qu'il ne ressemble plus à lui-même?

Elle le quitta, non sans un secret désir de chercher Lollius en un autre, puisqu'elle ne le retrouvait plus en lui. Elle songeait aussi que vivre avec un homme qu'elle n'aurait jamais aimé serait moins triste que de vivre avec un homme qu'elle n'aimait plus. Elle se montra, en compagnie des riches voluptueux, à ces fêtes sacrées où l'on voyait des choeurs de vierges nues dansant dans les temples et des troupes de courtisanes traversant l'Oronte à la nage. Elle prit sa part de tous les plaisirs qu'étalait la ville élégante et monstrueuse; surtout elle fréquenta assidûment les théâtres, dans lesquels des mimes habiles, venus de tous les pays, paraissaient aux applaudissements d'une foule avide de spectacles.

Elle observait avec soin les mimes, les danseurs, les comédiens et particulièrement les femmes qui, dans les tragédies, représentaient les déesses amantes des jeunes hommes et les mortelles aimées des dieux. Ayant surpris les secrets par lesquels elles charmaient la foule, elle se dit que, plus belle, elle jouerait mieux encore. Elle alla trouver le chef des mimes et lui demanda d'être admise dans sa troupe. Grâce à sa beauté et aux leçons de la vieille Moeroé, elle fut accueillie et parut sur la scène dans le personnage de Dircé.

Elle plut médiocrement, parce qu'elle manquait d'expérience et aussi parce que les spectateurs n'étaient pas excités à l'admiration par un long bruit de louanges. Mais après quelques mois d'obscurs débuts, la puissance de sa beauté éclata sur la scène avec une telle force, que la ville entière s'en émut. Tout Antioche s'étouffait au théâtre. Les magistrats impériaux et les premiers citoyens s'y rendaient, poussés par la force de l'opinion. Les portefaix, les balayeurs et les ouvriers du port se privaient d'ail et de pain pour payer leur place. Les poètes composaient des épigrammes en son honneur. Les philosophes barbus déclamaient contre elle dans les bains et dans les gymnases; sur le passage de sa litière, les prêtres des chrétiens détournaient la tête. Le seuil de sa maison était couronné de fleurs et arrosé de sang. Elle recevait de ses amants de l'or, non plus compté, mais mesuré au médimne, et tous les trésors amassés par les vieillards économes venaient, comme des fleuves, se perdre à ses pieds. C'est pourquoi son âme était sereine. Elle se réjouissait dans un paisible orgueil de la faveur publique et de la bonté des dieux, et, tant aimée, elle s'aimait elle-même.

Après avoir joui pendant plusieurs années de l'admiration et de l'amour des Antiochiens, elle fut prise du désir de revoir Alexandrie et de montrer sa gloire à la ville dans laquelle, enfant, elle errait sous la misère et la honte, affamée et maigre comme une sauterelle au milieu d'un chemin poudreux. La ville d'or la reçut avec joie et la combla de nouvelles richesses. Quand elle parut dans les jeux, ce fut un triomphe. Il lui vint des admirateurs et des amants innombrables. Elle les accueillait indifféremment, car elle désespérait enfin de retrouver Lollius.

Elle reçut parmi tant d'autres le philosophe Nicias qui la désirait, bien qu'il fît profession de vivre sans désirs. Malgré sa richesse, il était intelligent et doux; mais il ne la charma ni par la finesse de son esprit, ni par la grâce de ses sentiments. Elle ne l'aimait pas et même elle s'irritait parfois de ses élégantes ironies. Il la blessait par son doute perpétuel. C'est qu'il ne croyait à rien et qu'elle croyait à tout. Elle croyait à la providence divine, à la toute-puissance des mauvais esprits, aux sorts, aux conjurations, à la justice éternelle. Elle croyait en Jésus-Christ et en la bonne déesse des Syriens; elle croyait encore que les chiennes aboient quand la sombre Hécate passe dans les carrefours et qu'une femme inspire l'amour en versant un philtre dans une coupe qu'enveloppe la toison sanglante d'une brebis. Elle avait soif d'inconnu; elle appelait des êtres sans nom et vivait dans une attente perpétuelle. L'avenir lui faisait peur et elle voulait le connaître. Elle s'entourait de prêtres d'Isis, de mages chaldéens, de pharmacopoles et de sorciers, qui la trompaient toujours et ne la lassaient jamais. Elle craignait la mort et la voyait partout. Quand elle cédait à la volupté, il lui semblait tout à coup qu'un doigt glacé touchait son épaule nue et, toute pâle, elle criait d'épouvante dans les bras qui la pressaient.

Nicias lui disait:

—Que notre destinée soit de descendre en cheveux blancs et les joues creuses dans la nuit éternelle, ou que ce jour même, qui rit maintenant dans le vaste ciel, soit notre dernier jour, qu'importe, ô ma Thaïs! Goûtons la vie. Nous aurons beaucoup vécu si nous avons beaucoup senti. Il n'est pas d'autre intelligence que celle des sens: aimer c'est comprendre. Ce que nous ignorons n'est pas. A quoi bon nous tourmenter pour un néant?

Elle lui répondait avec colère:

—Je méprise ceux qui comme toi n'espèrent ni ne craignent rien. Je veux savoir! Je veux savoir!

Pour connaître le secret de la vie, elle se mit à lire les livres des philosophes, mais elle ne les comprit pas. A mesure que les années de son enfance s'éloignaient d'elle, elle les rappelait dans son esprit plus volontiers. Elle aimait à parcourir, le soir, sous un déguisement, les ruelles, les chemins de ronde, les places publiques où elle avait misérablement grandi. Elle regrettait d'avoir perdu ses parents et surtout de n'avoir pu les aimer. Quand elle rencontrait des prêtres chrétiens, elle songeait à son baptême et se sentait troublée. Une nuit, qu'enveloppée d'un long manteau et ses blonds cheveux cachés sous un capuchon sombre, elle errait dans les faubourgs de la ville, elle se trouva, sans savoir comment elle y était venue, devant la pauvre église de Saint-Jean-le-Baptiste. Elle entendit qu'on chantait dans l'intérieur et vit une lumière éclatante qui glissait par les fentes de la porte. Il n'y avait là rien d'étrange, puisque depuis vingt ans les chrétiens, protégés par le vainqueur de Maxence, solennisaient publiquement leurs fêtes. Mais ces chants signifiaient un ardent appel aux âmes. Comme conviée aux mystères, la comédienne, poussant du bras la porte, entra dans la maison. Elle trouva là une nombreuse assemblée, des femmes, des enfants, des vieillards à genoux devant un tombeau adossé à la muraille. Ce tombeau n'était qu'une cuve de pierre grossièrement sculptée de pampres et de grappes de raisins; pourtant il avait reçu de grands honneurs: il était couvert de palmes vertes et de couronnes de roses rouges. Tout autour, d'innombrables lumières étoilaient l'ombre dans laquelle la fumée des gommes d'Arabie semblait les plis des voiles des anges. Et l'on devinait sur les murs des figures pareilles à des visions du ciel. Des prêtres vêtus de blanc se tenaient prosternés au pied du sarcophage. Les hymnes qu'ils chantaient avec le peuple exprimaient les délices de la souffrance et mêlaient, dans un deuil triomphal, tant d'allégresse à tant de douleur que Thaïs, en les écoutant, sentait les voluptés de la vie et les affres de la mort couler à la fois dans ses sens renouvelés.

Quand ils eurent fini de chanter, les fidèles se levèrent pour aller baiser à la file la paroi du tombeau. C'était des hommes simples, accoutumés à travailler de leurs mains. Ils s'avançaient d'un pas lourd, l'oeil fixe, la bouche pendante, avec un air de candeur. Ils s'agenouillaient, chacun à son tour, devant le sarcophage et y appuyaient leurs lèvres. Les femmes élevaient dans leurs bras les petits enfants et leur posaient doucement la joue contre la pierre.

Thaïs, surprise et troublée, demanda à un diacre pourquoi ils faisaient ainsi.

—Ne sais-tu pas, femme, lui répondit le diacre, que nous célébrons aujourd'hui la mémoire bienheureuse de saint Théodore le Nubien, qui souffrit pour la foi au temps de Dioclétien empereur? Il vécut chaste et mourut martyr, c'est pourquoi, vêtus de blanc, nous portons des roses rouges à son tombeau glorieux.

En entendant ces paroles, Thaïs tomba à genoux et fondit en larmes. Le souvenir à demi éteint d'Ahmès se ranimait dans son âme. Sur cette mémoire obscure, douce et douloureuse, l'éclat des cierges, le parfum des roses, les nuées de l'encens, l'harmonie des cantiques, la piété des âmes jetaient les charmes de la gloire. Thaïs songeait dans l'éblouissement:

Il était humble et voici qu'il est grand et qu'il est beau! Comment s'est-il élevé au-dessus des hommes? Quelle est donc cette chose inconnue qui vaut mieux que la richesse et que la volupté?

Elle se leva lentement, tourna vers la tombe du saint qui l'avait aimée ses yeux de violette où brillaient des larmes à la clarté des cierges; puis, la tête baissée, humble, lente, la dernière, de ses lèvres où tant de désirs s'étaient suspendus, elle baisa la pierre de l'esclave.

Rentrée dans sa maison, elle y trouva Nicias qui, la chevelure parfumée et la tunique déliée, l'attendait en lisant un traité de morale. Il s'avança vers elle les bras ouverts.

—Méchante Thaïs, lui dit-il d'une voix riante, tandis que tu tardais à venir, sais-tu ce que je voyais dans ce manuscrit dicté par le plus grave des stoïciens? Des préceptes vertueux et de fières maximes? Non! Sur l'austère papyrus, je voyais danser mille et mille petites Thaïs. Elles avaient chacune la hauteur d'un doigt, et pourtant leur grâce était infinie et toutes étaient l'unique Thaïs. Il y en avait qui traînaient des manteaux de pourpre et d'or; d'autres, semblables à une nuée blanche, flottaient dans l'air sous des voiles diaphanes.

D'autres encore, immobiles et divinement nues, pour mieux inspirer la volupté, n'exprimaient aucune pensée. Enfin, il y en avait deux qui se tenaient par la main, deux si pareilles, qu'il était impossible de les distinguer l'une de l'autre. Elles souriaient toutes deux. La première disait: «Je suis l'amour.» L'autre: «Je suis la mort.»

En parlant ainsi, il pressait Thaïs dans ses bras, et, ne voyant pas le regard farouche qu'elle fixait à terre, il ajoutait les pensées aux pensées, sans souci qu'elles fussent perdues:

—Oui, quand j'avais sous les yeux la ligne où il est écrit: «Rien ne doit te détourner de cultiver ton âme,» je lisais: «Les baisers de Thaïs sont plus ardents que la flamme et plus doux que le miel.» Voilà comment, par ta faute, méchante enfant, un philosophe comprend aujourd'hui les livres des philosophes. Il est vrai que, tous tant que nous sommes, nous ne découvrons que notre propre pensée dans la pensée d'autrui, et que tous nous lisons un peu les livres comme je viens de lire celui-ci…

Elle ne l'écoutait pas, et son âme était encore devant le tombeau du Nubien. Comme il l'entendit soupirer, il lui mit un baiser sur la nuque et il lui dit:

—Ne sois pas triste, mon enfant. On n'est heureux au monde que quand on oublie le monde. Nous avons des secrets pour cela. Viens; trompons la vie: elle nous le rendra bien. Viens; aimons-nous.

Mais elle le repoussa:

—Nous aimer! s'écria-t-elle amèrement. Mais tu n'as jamais aimé personne, toi! Et je ne t'aime pas! Non! je ne t'aime pas! Je te hais. Va-t'en! Je te hais. J'exècre et je méprise tous les heureux et tous les riches. Va-t'en! va-t'en!… Il n'y a de bonté que chez les malheureux. Quand j'étais enfant, j'ai connu un esclave noir qui est mort sur la croix. Il était bon; il était plein d'amour et il possédait le secret de la vie. Tu ne serais pas digne de lui laver les pieds. Va-t'en! Je ne veux plus te voir.

Elle s'étendit à plat ventre sur le tapis et passa la nuit à sangloter, formant le dessein de vivre désormais, comme saint Théodore, dans la pauvreté et dans la simplicité.

Dès le lendemain, elle se rejeta dans les plaisirs auxquels elle était vouée. Comme elle savait que sa beauté, encore intacte, ne durerait plus longtemps, elle se hâtait d'en tirer toute joie et toute gloire. Au théâtre, où elle se montrait avec plus d'étude que jamais, elle rendait vivantes les imaginations des sculpteurs, des peintres et des poètes. Reconnaissant dans les formes, dans les mouvements, dans la démarche de la comédienne une idée de la divine harmonie qui règle les mondes, savants et philosophes mettaient une grâce si parfaite au rang des vertus et disaient: «Elle aussi, Thaïs, est géomètre!» Les ignorants, les pauvres, les humbles, les timides, devant lesquels elle consentait à paraître, l'en bénissaient comme d'une charité céleste. Pourtant, elle était triste au milieu des louanges et, plus que jamais, elle craignait de mourir. Rien ne pouvait la distraire de son inquiétude, pas même sa maison et ses jardins qui étaient célèbres et sur lesquels on faisait des proverbes, dans la ville.

Elle avait fait planter des arbres apportés à grands frais de l'Inde et de la Perse. Une eau vive les arrosait en chantant et des colonnades en ruines, des rochers sauvages, imités par un habile architecte, étaient reflétés dans un lac où se miraient des statues. Au milieu du jardin, s'élevait la grotte des Nymphes, qui devait son nom à trois grandes figures de femmes, en marbre peint avec art, qu'on rencontrait dès le seuil. Ces femmes se dépouillaient de leurs vêtements pour prendre un bain. Inquiètes, elles tournaient la tête, craignant d'être vues, et elles semblaient vivantes. La lumière ne parvenait dans cette retraite qu'à travers de minces nappes d'eau qui l'adoucissaient et l'irisaient. Aux parois pendaient de toutes parts, comme dans les grottes sacrées, des couronnes, des guirlandes et des tableaux votifs, dans lesquels la beauté de Thaïs était célébrée. Il s'y trouvait aussi des masques tragiques et des masques comiques revêtus de vives couleurs, des peintures représentant ou des scènes de théâtre, ou des figures grotesques, ou des animaux fabuleux. Au milieu, se dressait sur une stèle un petit Éros d'ivoire, d'un antique et merveilleux travail. C'était un don de Nicias. Une chèvre de marbre noir se tenait dans une excavation, et l'on voyait briller ses yeux d'agate. Six chevreaux d'albâtre se pressaient autour de ses mamelles; mais, soulevant ses pieds fourchus et sa tête camuse, elle semblait impatiente de grimper sur les rochers. Le sol était couvert de tapis de Byzance, d'oreillers brodés par les hommes jaunes de Cathay et de peaux de lions lybiques. Des cassolettes d'or y fumaient imperceptiblement. Çà et là, au-dessus des grands vases d'onyx, s'élançaient des perséas fleuris. Et, tout au fond, dans l'ombre et dans la pourpre, luisaient des clous d'or sur l'écaillé d'une tortue géante de l'Inde, qui renversée servait de lit à la comédienne. C'est là que chaque jour, au murmure des eaux, parmi les parfums et les fleurs, Thaïs, mollement couchée, attendait l'heure de souper en conversant avec ses amis ou en songeant seule, soit aux artifices du théâtre, soit à la fuite des années.

Or, ce jour-là, elle se reposait après les jeux dans la grotte des Nymphes. Elle épiait dans son miroir les premiers déclins de sa beauté et pensait avec épouvante que le temps viendrait enfin des cheveux blancs et des rides. En vain elle cherchait à se rassurer, en se disant qu'il suffit, pour recouvrer la fraîcheur du teint, de brûler certaines herbes en prononçant des formules magiques. Une voix impitoyable lui criait: «Tu vieilliras, Thaïs, tu vieilliras!» Et la sueur de l'épouvante lui glaçait le front. Puis, se regardant de nouveau dans le miroir avec une tendresse infinie, elle se trouvait belle encore et digne d'être aimée. Se souriant à elle-même, elle murmurait: «Il n'y a pas dans Alexandrie une seule femme qui puisse lutter avec moi pour la souplesse de la taille, la grâce des mouvements et la magnificence des bras, et les bras, ô mon miroir, ce sont les vraies chaînes de l'amour!»

Comme elle songeait ainsi, elle vit un inconnu debout devant elle, maigre, les yeux ardents, la barbe inculte et vêtu d'une robe richement brodée. Laissant tomber son miroir, elle poussa un cri d'effroi.

Paphnuce se tenait immobile et, voyant combien elle était belle, il faisait du fond du coeur cette prière:

—Fais, ô mon Dieu, que le visage de cette femme, loin de me scandaliser, édifie ton serviteur.

Puis, s'efforçant de parler, il dit:

—Thaïs, j'habite une contrée lointaine et le renom de ta beauté m'a conduit jusqu'à toi. On rapporte que tu es la plus habile des comédiennes et la plus irrésistible des femmes. Ce que l'on conte de tes richesses et de tes amours semble fabuleux et rappelle l'antique Rhodopis, dont; tous les bateliers du Nil savent par coeur l'histoire merveilleuse. C'est pourquoi j'ai été pris du désir de te connaître et je vois que la vérité passe la renommée. Tu es mille fois plus savante et plus belle qu'on ne le publie. Et maintenant que je te vois, je me dis: «Il est impossible d'approcher d'elle sans chanceler comme un homme ivre.»

Ces paroles étaient feintes; mais le moine, animé d'un zèle pieux, les répandait avec une ardeur véritable. Cependant, Thaïs regardait sans déplaisir cet être étrange qui lui avait fait peur. Par son aspect rude et sauvage, par le feu sombre qui chargeait ses regards, Paphnuce l'étonnait. Elle était curieuse de connaître l'état et la vie d'un homme si différent de tous ceux qu'elle connaissait. Elle lui répondit avec une douce raillerie:

—Tu sembles prompt à l'admiration, étranger. Prends garde que mes regards ne te consument jusqu'aux os! Prends garde de m'aimer!

Il lui dit:

—Je t'aime, ô Thaïs! Je t'aime plus que ma vie et plus que moi-même. Pour toi, j'ai quitté mon désert regrettable; pour toi, mes lèvres, vouées au silence, ont prononcé des paroles profanes; pour toi, j'ai vu ce que je ne devais pas voir, j'ai entendu ce qu'il m'était interdit d'entendre; pour toi, mon âme s'est troublée, mon coeur s'est ouvert et des pensées en ont jailli, semblables aux sources vives où boivent les colombes; pour toi, j'ai marché jour et nuit à travers des sables peuplés de larves et de vampires; pour toi, j'ai posé mon pied nu sur les vipères et les scorpions! Oui, je t'aime! Je t'aime, non point à l'exemple de ces hommes qui, tout enflammés du désir de la chair, viennent à toi comme des loups dévorants ou des taureaux furieux. Tu es chère à ceux-là comme la gazelle au lion. Leurs amours carnassières te dévorent jusqu'à l'âme, ô femme! Moi, je t'aime en esprit et en vérité, je t'aime en Dieu et pour les siècles des siècles; ce que j'ai pour toi dans mon sein se nomme ardeur véritable et divine charité. Je te promets mieux qu'ivresse fleurie et que songes d'une nuit brève. Je te promets de saintes agapes et des noces célestes. La félicité que je t'apporte ne finira jamais; elle est inouïe; elle est ineffable et telle que, si les heureux de ce monde en pouvaient seulement entrevoir une ombre, ils mourraient aussitôt d'étonnement.

Thaïs, riant d'un air mutin:

—Ami, dit-elle, montre-moi donc un si merveilleux amour. Hâte-toi! de trop longs discours offenseraient ma beauté, ne perdons pas un moment. Je suis impatiente de connaître la félicité que tu m'annonces; mais, à vrai dire, je crains de l'ignorer toujours et que tout ce que tu me promets ne s'évanouisse en paroles. Il est plus facile de promettre un grand bonheur que de le donner. Chacun a son talent. Je crois que le tien est de discourir. Tu parles d'un amour inconnu. Depuis si longtemps qu'on se donne des baisers, il serait bien extraordinaire qu'il restât encore des secrets d'amour. Sur ce sujet, les amants en savent plus que les mages.

—Thaïs, ne raille point. Je t'apporte l'amour inconnu.

—Ami, tu viens tard. Je connais tous les amours.

—L'amour que je t'apporte est plein de gloire, tandis que les amours que tu connais n'enfantent que la honte.

Thaïs le regarda d'un oeil sombre; un pli dur traversait son petit front:

—Tu es bien hardi, étranger, d'offenser ton hôtesse. Regarde-moi et dis si je ressemble à une créature accablée d'opprobre. Non! je n'ai pas honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n'ont pas de honte non plus, bien qu'elles soient moins belles et moins riches que moi. J'ai semé la volupté sur tous mes pas, et c'est par là que je suis célèbre dans tout l'univers. J'ai plus de puissance que les maîtres du monde. Je les ai vus à mes pieds. Regarde-moi, regarde ces petits pieds: des milliers d'hommes paieraient de leur sang le bonheur de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Serapeum, quand je passe dans la rue, je ressemble à un grain de riz; mais ce grain de riz causa parmi les hommes des deuils, des désespoirs et des haines et des crimes à remplir le Tartare. N'es-tu pas fou de me parler de honte, quand tout crie la gloire autour de moi?

—Ce qui est gloire aux yeux des hommes est infamie devant Dieu. Ô femme, nous avons été nourris dans des contrées si différentes qu'il n'est pas surprenant que nous n'ayons ni le même langage ni la même pensée. Pourtant, le ciel m'est témoin que je veux m'accorder avec toi et que mon dessein est de ne pas te quitter que nous n'ayons les mêmes sentiments. Qui m'inspirera des discours embrasés pour que tu fondes comme la cire à mon souffle, ô femme, et que les doigts de mes désirs puissent te modeler à leur gré? Quelle vertu te livrera à moi, ô la plus chère des âmes, afin que l'esprit qui m'anime, te créant une seconde fois, t'imprime une beauté nouvelle et que tu t'écries en pleurant de joie: «C'est seulement d'aujourd'hui que je suis née!» Qui fera jaillir de mon coeur une fontaine de Siloé, dans laquelle tu retrouves, en te baignant, ta pureté première? Qui me changera en un Jourdain, dont les ondes, répandues sur toi, te donneront la vie éternelle?

Thaïs n'était plus irritée.

—Cet homme, pensait-elle, parle de vie éternelle et tout ce qu'il dit semble écrit sur un talisman. Nul doute que ce ne soit un mage et qu'il n'ait des secrets contre la vieillesse et la mort.

Et elle résolut de s'offrir à lui. C'est pourquoi, feignant de le craindre, elle s'éloigna de quelques pas et, gagnant le fond de la grotte, elle s'assit au bord du lit, ramena avec art sa tunique sur sa poitrine, puis, immobile, muette, les paupières baissées, elle attendit. Ses longs cils faisaient une ombre douce sur ses joues. Toute son attitude exprimait la pudeur; ses pieds nus se balançaient mollement et elle ressemblait à une enfant qui songe, assise au bord d'une rivière.

Mais Paphnuce la regardait et ne bougeait pas. Ses genoux tremblants ne le portaient plus, sa langue s'était subitement desséchée dans sa bouche; un tumulte effrayant s'élevait dans sa tête. Tout à coup son regard se voila et il ne vit plus devant lui qu'un nuage épais. Il pensa que la main de Jésus s'était posée sur ses yeux pour lui cacher cette femme. Rassuré par un tel secours, raffermi, fortifié, il dit avec une gravité digne d'un ancien du désert:

—Si tu te livres à moi, crois-tu donc être cachée à Dieu?

Elle secoua la tête.

—Dieu! Qui le force à toujours avoir l'oeil sur la grotte des Nymphes? Qu'il se retire si nous l'offensons! Mais pourquoi l'offenserions-nous? Puisqu'il nous a créés, il ne peut être ni fâché ni surpris de nous voir tels qu'il nous a faits et agissant selon la nature qu'il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prête bien souvent des idées qu'il n'a jamais eues. Toi-même, étranger, connais-tu bien son véritable caractère? Qui es-tu pour me parler en son nom?

À cette question, le moine, entr'ouvrant sa robe d'emprunt, montra son cilice et dit:

—Je suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, et je viens du saint désert. La main qui retira Abraham de Chaldée et Loth de Sodome m'a séparé du siècle. Je n'existais déjà plus pour les hommes. Mais ton image m'est apparue dans ma Jérusalem des sables et j'ai connu que tu étais pleine de corruption et qu'en toi était la mort. Et me voici devant toi, femme, comme devant un sépulcre et je te crie: «Thaïs, lève-toi.»

Aux noms de Paphnuce, de moine et d'abbé elle avait pâli d'épouvante. Et la voilà qui, les cheveux épars, les mains jointes, pleurant et gémissant, se traîne aux pieds du saint:

—Ne me fais pas de mal! Pourquoi es-tu venu? que me veux-tu? Ne me fais pas de mal! Je sais que les saints du désert détestent les femmes qui, comme moi, sont faites pour plaire. J'ai peur que tu ne me haïsses et que tu ne veuilles me nuire. Va! je ne doute pas de ta puissance. Mais sache, Paphnuce, qu'il ne faut ni me mépriser ni me haïr. Je n'ai jamais, comme tant d'hommes que je fréquente, raillé ta pauvreté volontaire. A ton tour, ne me fais pas un crime de ma richesse. Je suis belle et habile aux jeux. Je n'ai pas plus choisi ma condition que ma nature. J'étais faite pour ce que je fais. Je suis née pour charmer les hommes. Et, toi-même, tout à l'heure, tu disais que tu m'aimais. N'use pas de ta science contre moi. Ne prononce pas des paroles magiques qui détruiraient ma beauté ou me changeraient en une statue de sel. Ne me fais pas peur! je ne suis déjà que trop effrayée. Ne me fais pas mourir! je crains tant la mort.

Il lui fit signe de se relever et dit:

—Enfant, rassure-toi. Je ne te jetterai pas l'opprobre et le mépris. Je viens à toi de la part de Celui qui, s'étant assis au bord du puits, but à l'urne que lui tendait la Samaritaine et qui, lorsqu'il soupait au logis de Simon, reçut les parfums de Marie. Je ne suis pas sans péché pour te jeter la première pierre. J'ai souvent mal employé les grâces abondantes que Dieu a répandues sur moi. Ce n'est pas la Colère, c'est la Pitié qui m'a pris par la main pour me conduire ici. J'ai pu sans mentir t'aborder avec des paroles d'amour, car c'est le zèle du coeur qui m'amène à toi. Je brûle du feu de la charité et, si tes yeux, accoutumés aux spectacles grossiers de la chair, pouvaient voir les choses sous leur aspect mystique, je t'apparaîtrais comme un rameau détaché de ce buisson ardent que le Seigneur montra sur la montagne à l'antique Moïse, pour lui faire comprendre le véritable amour, celui qui nous embrase sans nous consumer et qui, loin de laisser après lui des charbons et de vaines cendres, embaume et parfume pour l'éternité tout ce qu'il pénètre.

—Moine, je te crois et je ne crains plus de de toi ni embûche ni maléfice. J'ai souvent entendu parler des solitaires de la Thébaïde. Ce que l'on m'a conté de la vie d'Antoine et de Paul est merveilleux. Ton nom ne m'était pas inconnu et l'on m'a dit que, jeune encore, tu égalais en vertu les plus vieux anachorètes. Dès que je t'ai vu, sans savoir qui tu étais, j'ai senti que tu n'étais pas un homme ordinaire. Dis-moi, pourras-tu pour moi ce que n'ont pu ni les prêtres d'Isis, ni ceux d'Hermès, ni ceux de la Junon Céleste, ni les devins de Chaldée, ni les mages babyloniens? Moine, si tu m'aimes, peux-tu m'empêcher de mourir?

—Femme, celui-là vivra qui veut vivre. Fuis les délices abominables où tu meurs à jamais. Arrache aux démons, qui le brûleraient horriblement, ce corps que Dieu pétrit de sa salive et anima de son souffle. Consumée de fatigue, viens te rafraîchir aux sources bénies de la solitude; viens boire à ces fontaines cachées dans le désert, qui jaillissent jusqu'au ciel. Âme anxieuse, viens posséder enfin ce que tu désirais! Coeur avide de joie, viens goûter les joies véritables: la pauvreté, le renoncement, l'oubli de soi-même, l'abandon de tout l'être dans le sein de Dieu. Ennemie du Christ et demain sa bien-aimée, viens à lui. Viens! toi qui cherchais, et tu diras: «J'ai trouvé l'amour!»

Cependant Thaïs semblait contempler des choses lointaines:

—Moine, demanda-t-elle, si je renonce à mes plaisirs et si je fais pénitence, est-il vrai que je renaîtrai au ciel avec mon corps intact et dans toute sa beauté?

—Thaïs, je t'apporte la vie éternelle. Crois-moi, car ce que j'annonce est la vérité.

—Et qui me garantit que c'est la vérité?

—David et les prophètes, l'Écriture et les merveilles dont tu vas être témoin.

—Moine, je voudrais te croire. Car je t'avoue que je n'ai pas trouvé le bonheur en ce monde. Mon sort fut plus beau que celui d'une reine et cependant la vie m'a apporté bien des tristesses et bien des amertumes, et voici que je suis lasse infiniment. Toutes les femmes envient ma destinée, et il m'arrive parfois d'envier le sort de la vieille édentée qui, du temps que j'étais petite, vendait des gâteaux de miel sous une porte de la ville. C'est une idée qui m'est venue bien des fois, que seuls les pauvres sont bons, sont heureux, sont bénis, et qu'il y a une grande douceur à vivre humble et petit Moine, tu as remué les ondes de mon âme et fait monter à la surface ce qui dormait au fond. Qui croire, hélas! Et que devenir, et qu'est-ce que la vie?

Tandis qu'elle parlait de la sorte, Paphnuce était transfiguré; une joie céleste inondait son visage:

—Ecoute, dit-il, je ne suis pas entré seul dans ta demeure. Un Autre m'accompagnait, un Autre qui se tient ici debout à mon côté. Celui-là, tu ne peux le voir, parce que tes yeux sont encore indignes de le contempler; mais bientôt tu le verras dans sa splendeur charmante et tu diras: «Il est seul aimable!» Tout à l'heure, s'il n'avait posé sa douce main sur mes yeux, ô Thaïs! je serais peut-être tombé avec toi dans le péché, car je ne suis par moi-même que faiblesse et que trouble. Mais il nous a sauvés tous deux; il est aussi bon qu'il est puissant et son nom est Sauveur. Il a été promis au monde par David et la Sibylle, adoré dans son berceau par les bergers et les mages, crucifié par les Pharisiens, enseveli par les saintes femmes, révélé au monde par les apôtres, attesté par les martyrs. Et le voici qui, ayant appris que tu crains la mort, ô femme! vient dans ta maison pour t'empêcher de mourir! N'est-ce pas, ô mon Jésus! que tu m'apparais en ce moment, comme tu apparus aux hommes de Galilée en ces jours merveilleux où les étoiles, descendues avec toi du ciel, étaient si près de la terre, que les saints Innocents pouvaient les saisir dans leurs mains, quand ils jouaient aux bras de leurs mères, sur les terrasses de Bethléem? N'est-ce pas, mon Jésus, que nous sommes en ta compagnie et que tu me montres la réalité de ton corps précieux? N'est-ce pas que c'est là ton visage et que cette larme qui coule sur ta joue est une larme véritable? Oui, l'ange de la justice éternelle la recueillera, et ce sera la rançon de l'âme de Thaïs. N'est-ce pas que te voilà, mon Jésus? Mon Jésus, tes lèvres adorables s'entr'ouvrent. Tu peux parler: parle, je t'écoute. Et toi, Thaïs, heureuse Thaïs! entends ce que le Sauveur vient lui-même te dire: c'est lui qui parle et non moi. Il dit: «Je t'ai cherchée longtemps, ô ma brebis égarée! Je te trouve enfin! Ne me fuis plus. Laisse-toi prendre par mes mains, pauvre petite, et je te porterai sur mes épaules jusqu'à la bergerie céleste. Viens, ma Thaïs, viens, mon élue, viens pleurer avec moi!»

Et Paphnuce tomba à genoux les yeux pleins d'extase. Alors Thaïs vit sur la face du saint le reflet de Jésus vivant.

—O jours envolés de mon enfance! dit-elle en sanglotant. O mon doux père Ahmès! bon saint Théodore, que ne suis-je morte dans ton manteau blanc tandis que tu m'emportais aux premières lueurs du matin, toute fraîche encore des eaux du baptême!

Paphnuce s'élança vers elle en s'écriant:

—Tu es baptisée!… O Sagesse divine! ô Providence! ô Dieu bon! Je connais maintenant la puissance qui m'attirait vers toi. Je sais ce qui te rendait si chère et si belle à mes yeux. C'est la vertu des eaux baptismales qui m'a fait quitter l'ombre de Dieu où je vivais pour t'aller chercher dans l'air empoisonné du siècle. Une goutte, une goutte sans doute des eaux qui lavèrent ton corps a jailli sur mon front. Viens, ô ma soeur, et reçois de ton frère le baiser de paix.

Et le moine effleura de ses lèvres le front de la courtisane.

Puis il se tut, laissant parler Dieu, et l'on n'entendait plus, dans la grotte des Nymphes, que les sanglots de Thaïs mêlés au chant des eaux vives.

Elle pleurait sans essuyer ses larmes quand deux esclaves noires vinrent chargées d'étoffes, de parfums et de guirlandes.

—Ce n'était guère à propos de pleurer, dit-elle en essayant de sourire. Les larmes rougissent les yeux et gâtent le teint, on doit souper cette nuit chez des amis, et je veux être belle, car il y aura là des femmes pour épier la fatigue de mon visage. Ces esclaves viennent m'habiller. Retire-toi, mon père, et laisse-les faire. Elles sont adroites et expérimentées; aussi les ai-je payées très cher. Vois celle-ci, qui a de gros anneaux d'or et qui montre des dents si blanches. Je l'ai enlevée à la femme du proconsul.

Paphnuce eut d'abord la pensée de s'opposer de toutes ses forces à ce que Thaïs allât à ce souper. Mais, résolu d'agir prudemment, il lui demanda quelles personnes elle y rencontrerait.

Elle répondit qu'elle y verrait l'hôte du festin, le vieux Cotta, préfet de la flotte. Nicias et plusieurs autres philosophes avides de disputes, le poète Callicrate, le grand prêtre de Sérapis, des jeunes hommes riches occupés surtout à dresser des chevaux, enfin des femmes dont on ne saurait rien dire et qui n'avaient que l'avantage de la jeunesse. Alors, par une inspiration surnaturelle:

—Va parmi eux, Thaïs, dit le moine. Va!

Mais je ne te quitte pas. J'irai avec toi à ce festin et je me tiendrai sans rien dire à ton côté.

Elle éclata de rire. Et tandis que les deux esclaves noires s'empressaient autour d'elle, elle s'écria:

—Que diront-ils quand ils verront que j'ai pour amant un moine de la Thébaïde?

LE BANQUET

Lorsque, suivie de Paphnuce, Thaïs entra dans la salle du banquet, les convives étaient déjà, pour la plupart, accoudés sur les lits, devant la table en fer à cheval, couverte d'une vaisselle étincelante. Au centre de cette table s'élevait une vasque d'argent que surmontaient quatre satires inclinant des outres d'où coulait sur des poissons bouillis une saumure dans laquelle ils nageaient. A la venue de Thaïs les acclamations s'élevèrent de toutes parts.

—Salut à la soeur des Charités!

—Salut à la Melpomène silencieuse, dont les regards savent tout exprimer!

—Salut à la bien-aimée des dieux et des hommes!

—A la tant désirée!

—A celle qui donne la souffrance et la guérison!

—A la perle de Racotis!

—A la rose d'Alexandrie!

Elle attendit impatiemment que ce torrent de louanges eût coulé; et puis elle dit à Cotta, son hôte:

—Lucius, je t'amène un moine du désert, Paphnuce, abbé d'Antinoé; c'est un grand saint, dont les paroles brûlent comme du feu.

Lucius Aurélius Cotta, préfet de la flotte, s'étant levé:

—Sois le bienvenu, Paphnuce, toi qui professes la foi chrétienne. Moi-même, j'ai quelque respect pour un culte désormais impérial. Le divin Constantin a placé tes coreligionnaires au premier rang des amis de l'empire. La sagesse latine devait en effet admettre ton Christ dans notre Panthéon. C'est une maxime de nos pères qu'il y a en tout dieu quelque chose de divin. Mais laissons cela. Buvons et réjouissons-nous tandis qu'il en est temps encore.

Le vieux Cotta parlait ainsi avec sérénité. Il venait d'étudier un nouveau modèle de galère et d'achever le sixième livre de son histoire des Carthaginois. Sûr de n'avoir pas perdu sa journée, il était content de lui et des dieux.

—Paphnuce, ajouta-t-il, tu vois ici plusieurs hommes dignes d'être aimés: Hermodore, grand prêtre de Sérapis, les philosophes Dorion, Nicias et Zénothémis, le poète Callicrate, le jeune Chéréas et le jeune Aristobule, tous deux fils d'un cher compagnon de ma jeunesse; et près d'eux Philina avec Drosé, qu'il faut louer grandement d'être belles.

Nicias vint embrasser Paphnuce et lui dit à l'oreille:

—Je t'avais bien averti, mon frère, que Vénus était puissante. C'est elle dont la douce violence t'a amené ici malgré toi. Écoute, tu es un homme rempli de piété; mais, si tu ne reconnais pas qu'elle est la mère des dieux, ta ruine est certaine. Sache que le vieux mathématicien Mélanthe a coutume de dire: «Je ne pourrais pas, sans l'aide de Vénus, démontrer les propriétés d'un triangle.»

Dorions qui depuis quelques instants considérait le nouveau venu, soudain frappa des mains et poussa des cris d'admiration.

—C'est lui, mes amis! Son regard, sa barbe, sa tunique: c'est lui-même! Je l'ai rencontré au théâtre pendant que notre Thaïs montrait ses bras ingénieux. Il s'agitait furieusement et je puis attester qu'il parlait avec violence. C'est un honnête homme: il va nous invectiver tous; son éloquence est terrible. Si Marcus est le Platon des chrétiens, Paphnuce est leur Démosthène. Épicure, dans son petit jardin, n'entendit jamais rien de pareil.

Cependant Philina et Drosé dévoraient Thaïs des yeux. Elle portait dans ses cheveux blonds une couronne de violettes pâles dont chaque fleur rappelait, en une teinte affaiblie, la couleur de ses prunelles, si bien que les fleurs semblaient des regards effacés et les yeux des fleurs étincelantes. C'était le don de cette femme: sur elle tout vivait, tout était âme et harmonie. Sa robe, couleur de mauve et lamée d'argent, traînait dans ses longs plis une grâce presque triste, que n'égayaient ni bracelets ni colliers, et tout l'éclat de sa parure était dans ses bras nus. Admirant malgré elles la robe et la coiffure de Thaïs, ses deux amies ne lui en parlèrent point.

—Que tu es belle! lui dit Philina. Tu ne pouvais l'être plus quand tu vins à Alexandrie. Pourtant ma mère qui se souvenait de t'avoir vue alors disait que peu de femmes étaient dignes de t'être comparées.

—Qui est donc, demanda Drosé, ce nouvel amoureux que tu nous amènes? Il a l'air étrange et sauvage. S'il y avait des pasteurs d'éléphants, assurément ils seraient faits comme lui. Où as-tu trouvé, Thaïs, un si sauvage ami? Ne serait-ce pas parmi les troglodytes qui vivent sous la terre et qui sont tout barbouillés des fumées du Hadès?

Mais Philina posant un doigt sur la bouche de Drosé:

—Tais-toi, les mystères de l'amour doivent rester secrets et il est défendu de les connaître. Pour moi, certes, j'aimerais mieux être baisée par la bouche de l'Etna fumant, que par les lèvres de cet homme. Mais notre douce Thaïs, qui est belle et adorable comme les déesses, doit, comme les déesses, exaucer toutes les prières et non pas seulement à notre guise celles des hommes aimables.

—Prenez garde toutes deux! répondit Thaïs. C'est un mage et un enchanteur. Il entend les paroles prononcées à voix basse et même les pensées. Il vous arrachera le coeur pendant votre sommeil; il le remplacera par une éponge, et le lendemain, en buvant de l'eau, vous mourrez étouffées!

Elle les regarda pâlir, leur tourna le dos et s'assit sur un lit à côté de Paphnuce. La voix de Cotta, impérieuse et bienveillante, domina tout à coup le murmure des propos intimes:

—Amis, que chacun prenne sa place! Esclaves, versez le vin miellé!

Puis, l'hôte élevant sa coupe:

—Buvons d'abord au divin Constance et au Génie de l'empire. La patrie doit être mise au-dessus de tout, et même des dieux, car elle les contient tous.

Tous les convives portèrent à leurs lèvres leurs coupes pleines. Seul, Paphnuce ne but point, parce que Constance persécutait la foi de Nicée et que la patrie du chrétien n'est point de ce monde.

Dorion, ayant bu, murmura:

—Qu'est-ce que la patrie! Un fleuve qui coule. Les rives en sont changeantes et les ondes sans cesse renouvelées.

—Je sais, Dorion, répondit le préfet de la flotte, que tu fais peu de cas des vertus civiques et que tu estimes que le sage doit vivre étranger aux affaires. Je crois, au contraire, qu'un honnête homme ne doit rien tant désirer que de remplir de grandes charges dans l'État. C'est une belle chose que l'État!

Hermodore, grand prêtre de Sérapis, prit la parole:

—Dorion vient de demander: «Qu'est-ce que la patrie?» Je lui répondrai: Ce qui fait la patrie ce sont les autels des dieux et les tombeaux des ancêtres. On est concitoyen par la communauté des souvenirs et des espérances.

Le jeune Aristobule interrompit Hermodore:

—Par Castor, j'ai vu aujourd'hui un beau cheval. C'est celui de Démophon. Il a la tête sèche, peu de ganache et les bras gros. Il porte le col haut et fier, comme un coq.

Mais le jeune Chéréas secoua la tête:

—Ce n'est pas un aussi bon cheval que tu dis, Aristobule. Il a l'ongle mince. Les paturons portent à terre et l'animal sera bientôt estropié.

Ils continuaient leur dispute quand Drosé poussa un cri perçant:

—Hai! j'ai failli avaler une arête plus longue et plus acérée qu'un stylet. Par bonheur, j'ai pu la tirer à temps de mon gosier. Les dieux m'aiment!

—Ne dis-tu pas, ma Drosé, que les dieux t'aiment? demanda Nicias en souriant. C'est donc qu'ils partagent l'infirmité des hommes. L'amour suppose chez celui qui l'éprouve le sentiment d'une intime misère. C'est par lui que se trahit la faiblesse des êtres. L'amour qu'ils ressentent pour Drosé est une grande preuve de l'imperfection des dieux.

A ces mots, Drosé se mit dans une grande colère:

—Nicias, ce que tu dis là est inepte et ne répond à rien. C'est, d'ailleurs, ton caractère de ne point comprendre ce qu'on dit et de répondre des paroles dépourvues de sens.

Nicias souriait encore:

—Parle, parle, ma Drosé. Quoi que tu dises, il faut te rendre grâce chaque fois que tu ouvres la bouche. Tes dents sont si belles!

A ce moment, un grave vieillard, négligemment vêtu, la démarche lente et la tête haute, entra dans la salle et promena sur les convives un regard tranquille. Cotta lui fit signe de prendre place à son côté, sur son propre lit

—Eucrite, lui dit-il, sois le bienvenu! As-tu composé ce mois-ci un nouveau traité de philosophie? Ce serait, si je compte bien, le quatre-vingt-douzième sorti de ce roseau du Nil que tu conduis d'une main attique.

Eucrite répondit, en caressant sa barbe d'argent:

—Le rossignol est fait pour chanter et moi je suis fait pour louer les dieux immortels.

DORION

Saluons respectueusement en Eucrite le dernier des stoïciens. Grave et blanc, il s'élève au milieu de nous comme une image des ancêtres! Il est solitaire dans la foule des hommes et prononce des paroles qui ne sont point entendues.

EUCRITE

Tu te trompes, Dorion. La philosophie de la vertu n'est pas morte en ce monde. J'ai de nombreux disciples dans Alexandrie, dans Rome et dans Constantinople. Plusieurs parmi les esclaves et parmi les neveux des Césars savent encore régner sur eux-mêmes, vivre libres et goûter dans le détachement des choses une félicité sans limites. Plusieurs font revivre en eux Épictète et Marc Aurèle. Mais, s'il était vrai que la vertu fût à jamais éteinte sur la terre, en quoi sa perte intéresserait-elle mon bonheur, puis-qu'il ne dépendait pas de moi qu'elle durât ou pérît? Les fous seuls, Dorion, placent leur félicité hors de leur pouvoir. Je ne désire rien que ne veuillent les dieux et je désire tout ce qu'ils veulent. Par là, je me rends semblable à eux et je partage leur infaillible contentement. Si la vertu périt, je consens qu'elle périsse et ce consentement me remplit de joie comme le suprême effort de ma raison ou de mon courage. En toutes choses, ma sagesse copiera la sagesse divine, et la copie sera plus précieuse que le modèle; elle aura coûté plus de soins et de plus grands travaux.

NICIAS

J'entends. Tu t'associes à la Providence céleste. Mais si la vertu consiste seulement dans l'effort, Eucrite, et dans cette tension par laquelle les disciples de Zénon prétendent se rendre semblables aux dieux, la grenouille qui s'enfle pour devenir aussi grosse que le boeuf accomplit le chef-d'oeuvre du stoïcisme.

EUCRITE

Nicias, tu railles et, comme à ton ordinaire, tu excelles à te moquer. Mais, si le boeuf dont tu parles est vraiment un dieu, comme Apis et comme ce boeuf souterrain dont je vois ici le grand prêtre, et si la grenouille, sagement inspirée, parvient à l'égaler, ne sera-t-elle pas, en effet, plus vertueuse que le boeuf, et pourras-tu te défendre d'admirer une bestiole si généreuse?

Quatre serviteurs posèrent sur la table un sanglier couvert encore de ses soies. Des marcassins, faits de pâte cuite au four, entourant la bête comme s'ils voulaient téter, indiquaient que c'était une laie.

Zénothémis, se tournant vers le moine: —Amis, un convive est venu de lui-même se joindre à nous. L'illustre Paphnuce, qui mène dans la solitude une vie prodigieuse, est notre hôte inattendu.

COTTA

Dis mieux, Zénothémis. La première place lui est due, puisqu'il est venu sans être invité.

ZÉNOTHÉMIS

Aussi devons-nous, cher Lucius, l'accueillir avec une particulière amitié et rechercher ce qui peut lui être le plus agréable. Or, il est certain qu'un tel homme est moins sensible au fumet des viandes qu'au parfum des belles pensées. Nous lui ferons plaisir, sans doute, en amenant l'entretien sur la doctrine qu'il professe et qui est celle de Jésus crucifié. Pour moi, je m'y prêterai d'autant plus volontiers que cette doctrine m'intéresse vivement par le nombre et la diversité des allégories qu'elle renferme. Si l'on devine l'esprit sous la lettre, elle est pleine de vérités et j'estime que les livres des chrétiens abondent en révélations divines. Mais je ne saurais, Paphnuce, accorder un prix égal aux livres des Juifs. Ceux-là furent inspirés, non, comme on l'a dit, par l'esprit de Dieu, mais par un mauvais génie, Iaveh, qui les dicta, était un de ces esprits qui peuplent l'air inférieur et causent la plupart des maux dont nous souffrons; mais il les surpassait tous en ignorance et en férocité. Au contraire, le serpent aux ailes d'or, qui déroulait autour de l'arbre de la science sa spirale d'azur, était pétri de lumière et d'amour. Aussi, la lutte était-elle inévitable entre ces deux puissances, celle-ci brillante et l'autre ténébreuse. Elle éclata dans les premiers jours du monde. Dieu venait à peine de rentrer dans son repos, Adam et Ève le premier homme et la première femme vivaient heureux et nus au jardin d'Eden, quand Iaveh forma, pour leur malheur, le dessein de les gouverner, eux et toutes les générations qu'Ève portait déjà dans ses flancs magnifiques. Comme il ne possédait ni le compas ni la lyre et qu'il ignorait également la science qui commande et l'art qui persuade, il effrayait ces deux pauvres enfants par des apparitions difformes, des menaces capricieuses et des coups de tonnerre. Adam et Ève, sentant son ombre sur eux, se pressaient l'un contre l'autre et leur amour redoublait dans la peur. Le serpent eut pitié d'eux et résolut de les instruire, afin que, possédant la science, ils ne fussent plus abusés par des mensonges. L'entreprise exigeait une rare prudence et la faiblesse du premier couple humain la rendait presque désespérée. Le bienveillant démon la tenta pourtant. A l'insu de Iaveh, qui prétendait tout voir mais dont la vue en réalité n'était pas bien perçante, il s'approcha des deux créatures, charma leurs regards par la splendeur de sa cuirasse et l'éclat de ses ailes. Puis il intéressa leur esprit en formant devant eux, avec son corps, des figures exactes, telles que le cercle, l'ellipse et la spirale, dont les propriétés admirables ont été reconnues depuis par les Grecs. Adam, mieux qu'Ève, méditait sur ces figures. Mais quand le serpent, s'étant mis à parler, enseigna les vérités les plus hautes, celles qui ne se démontrent pas, il reconnut qu'Adam, pétri de terre rouge, était d'une nature trop épaisse pour percevoir ces subtiles connaissances et que Ève, au contraire, plus tendre et plus sensible, en était aisément pénétrée. Aussi l'entretenait-il seule, en l'absence de son mari, afin de l'initier la première…

DORION

Souffre, Zénothémis, que je t'arrête ici. J'ai d'abord reconnu dans le mythe que tu nous exposes, un épisode de la lutte de Pallas Athéné contre les géants. Iaveh ressemble beaucoup à Typhon, et Pallas est représentée par les Athéniens avec un serpent à son côté. Mais ce que tu viens de dire m'a fait douter tout à coup de l'intelligence ou de la bonne foi du serpent dont tu parles. S'il avait vraiment possédé la sagesse, l'aurait-il confiée à une petite tête femelle, incapable de la contenir? Je croirai plutôt qu'il était, comme Iaveh, ignorant et menteur et qu'il choisit Ève parce qu'elle était facile à séduire et qu'il supposait à Adam plus d'intelligence et de réflexion.

ZÉNOTHÉMIS

Sache, Dorion, que c'est, non par la réflexion et l'intelligence, mais bien par le sentiment qu'on atteint les vérités les plus hautes et les plus pures. Aussi, les femmes qui, d'ordinaire, sont moins réfléchies, mais plus sensibles que les hommes, s'élèvent-elles plus facilement à la connaissance des choses divines. En elles, est le don de prophétie et ce n'est pas sans raison qu'on représente quelquefois Apollon Citharède, et Jésus de Nazareth, vêtus comme des femmes, d'une robe flottante. Le serpent initiateur fut donc sage, quoi que tu dises, Dorion, en préférant au grossier Adam, pour son oeuvre de lumière, cette Ève plus blanche que le lait et que les étoiles. Elle l'écouta docilement et se laissa conduire à l'arbre de la science dont les rameaux s'élevaient jusqu'au ciel et que l'esprit divin baignait comme une rosée. Cet arbre était couvert de feuilles qui parlaient toutes les langues des hommes futurs et dont les voix unies formaient un concert parfait. Ses bruits abondants donnaient aux initiés qui s'en nourrissaient la connaissance des métaux, des pierres, des plantes ainsi que des lois physiques et des lois morales; mais ils étaient de flamme, et ceux qui craignaient la souffrance et la mort n'osaient les porter à leurs lèvres. Or, ayant écouté docilement les leçons du serpent, Ève s'éleva au-dessus des vaines terreurs et désira goûter aux fruits qui donnent la connaissance de Dieu. Mais pour qu'Adam, qu'elle aimait, ne lui devînt pas inférieur, elle le prit par la main et le conduisit à l'arbre merveilleux. Là, cueillant une pomme ardente, elle y mordit et la tendit ensuite à son compagnon. Par malheur, Iaveh, qui se promenait d'aventure dans le jardin, les surprit et, voyant qu'ils devenaient savants, il entra dans une effroyable fureur. C'est surtout dans la jalousie qu'il était à craindre. Rassemblant ses forces, il produisit un tel tumulte dans l'air inférieur que ces deux êtres débiles en furent consternés. Le fruit échappa des mains de l'homme, et la femme, s'attachant au cou du malheureux, lui dit: «Je veux ignorer et souffrir avec toi.» Iaveh triomphant maintint Adam et Ève et toute leur semence dans la stupeur et dans l'épouvante. Son art, qui se réduisait à fabriquer de grossiers météores, l'emporta sur la science du serpent, musicien et géomètre. Il enseigna aux hommes l'injustice, l'ignorance et la cruauté et fit régner le mal sur la terre. Il poursuivit Caïn et ses fils, parce qu'ils étaient industrieux; il extermina les Philistins parce qu'ils composaient des poèmes orphiques et des fables comme celles d'Ésope. Il fut l'implacable ennemi de la science et de la beauté, et le genre humain expia pendant de longs siècles, dans le sang et les larmes, la défaite du serpent ailé. Heureusement il se trouva parmi les Grecs des hommes subtils, tels que Pythagore et Platon, qui retrouvèrent, par la puissance du génie, les figures et les idées que l'ennemi de Iaveh avait tenté vainement d'enseigner à la première femme. L'esprit du serpent était en eux; c'est pourquoi le serpent, comme l'a dit Dorion, est honoré par les Athéniens. Enfin, dans des jours plus récents, parurent, sous une forme humaine, trois esprits célestes, Jésus de Galilée, Basilide et Valentin, à qui il fut donné de cueillir les fruits les plus éclatants de cet arbre de la science dont les racines traversent la terre et qui porte sa cime au faîte des cieux. C'est ce que j'avais à dire pour venger les chrétiens à qui l'on impute trop souvent les erreurs des Juifs.

DORION

Si je t'ai bien entendu, Zénothémis, trois hommes admirables, Jésus, Basilide et Valentin, ont découvert des secrets qui restaient cachés à Pythagore, à Platon, à tous les philosophes de la Grèce et même au divin Épicure, qui pourtant affranchit l'homme de toutes les vaines terreurs. Tu nous obligeras en nous disant par quel moyen ces trois mortels acquirent des connaissances qui avaient échappé à la méditation des sages.

ZÉNOTHÉMIS

Faut-il donc te répéter, Dorion, que la science et la méditation ne sont que les premiers degrés de la connaissance et que l'extase seule conduit aux vérités éternelles?

HERMODORE

Il est vrai, Zénothémis, l'âme se nourrit d'extase comme la cigale de rosée. Mais disons mieux encore: l'esprit seul est capable d'un entier ravissement. Car l'homme est triple, composé d'un corps matériel, d'une âme plus subtile mais également matérielle, et d'un esprit incorruptible. Quand sortant de son corps comme d'un palais rendu subitement au silence et à la solitude, puis traversant au vol les jardins de son âme, l'esprit se répand en Dieu, il goûte les délices d'une mort anticipée ou plutôt de la vie future, car mourir, c'est vivre, et dans cet état, qui participe de la pureté divine, il possède à la fois la joie infinie et la science absolue. Il entre dans l'unité qui est tout. Il est parfait.

NICIAS

Cela est admirable. Mais, à vrai dire, Hermodore, je ne vois pas grande différence entre le tout et le rien. Les mots même me semblent manquer pour faire cette distinction. L'infini ressemble parfaitement au néant: ils sont tous deux inconcevables. A mon avis, la perfection coûte très cher: on la paye de tout son être, et pour l'obtenir il faut cesser d'exister. C'est là une disgrâce à laquelle Dieu lui-même n'a pas échappé depuis que les philosophes se sont mis en tête de le perfectionner. Après cela, si nous ne savons pas ce que c'est que de ne pas être. nous ignorons par là même ce que c'est que d'être. Nous ne savons rien. On dit qu'il est impossible aux hommes de s'entendre. Je croirais, en dépit du bruit de nos disputes, qu'il leur est au contraire impossible de ne pas tomber finalement d'accord, ensevelis côte à côte sous l'amas des contradictions qu'ils ont entassées, comme Pélion sur Ossa.

COTTA

J'aime beaucoup la philosophie et je l'étudie à mes heures de loisir. Mais je ne la comprends bien que dans les livres de Cicéron. Esclaves, versez le vin miellé!

CALLICRATE

Voilà une chose singulière! Quand je suis à jeun, je songe au temps où les poètes tragiques s'asseyaient aux banquets des bons tyrans et l'eau m'en vient à la bouche. Mais dès que j'ai goûté le vin opime que tu nous verses abondamment, généreux Lucius, je ne rêve que luttes civiles et combats héroïques. Je rougis de vivre en des temps sans gloire, j'invoque la liberté et je répands mon sang en imagination avec les derniers Romains dans les champs de Philippes.

COTTA

Au déclin de la république, mes aïeux sont morts avec Brutus pour la liberté. Mais on peut douter si ce qu'ils appelaient la liberté du peuple romain n'était pas, en réalité, la faculté de le gouverner eux-mêmes. Je ne nie pas que la liberté ne soit pour une nation le premier des biens. Mais plus je vis et plus je me persuade qu'un gouvernement fort peut seul l'assurer aux citoyens. J'ai exercé pendant quarante ans les plus hautes charges de l'État et ma longue expérience m'a enseigné que le peuple est opprimé quand le pouvoir est faible. Aussi ceux qui, comme la plupart des rhéteurs, s'efforcent d'affaiblir le gouvernement, commettent-ils un crime détestable. Si la volonté d'un seul s'exerce parfois d'une façon funeste, le consentement populaire rend toute résolution impossible. Avant que la majesté de la paix romaine couvrît le monde, les peuples ne furent heureux que sous d'intelligents despotes.

HERMODORE

Pour moi, Lucius, je pense qu'il n'y a point de bonne forme de gouvernement et qu'on n'en saurait découvrir, puisque les Grecs ingénieux, qui conçurent tant de formes heureuses, ont cherché celle-là sans pouvoir la trouver. A cet égard, tout espoir nous est désormais interdit. On reconnaît à des signes certains que le monde est près de s'abîmer dans l'ignorance et dans la barbarie. Il nous était donné, Lucius, d'assister à l'agonie terrible de la civilisation. De toutes les satisfactions que procuraient l'intelligence, la science et la vertu, il ne nous reste plus que la joie cruelle de nous regarder mourir.

COTTA

Il est certain que la faim du peuple et l'audace des barbares sont des fléaux redoutables. Mais avec une bonne flotte, une bonne armée et de bonnes finances…

HERMODORE

Que sert de se flatter? L'empire expirant offre aux barbares une proie facile. Les cités qu'édifièrent le génie hellénique et la patience latine seront bientôt saccagées par des sauvages ivres. Il n'y aura plus sur la terre ni art ni philosophie. Les images des dieux seront renversées dans les temples et dans les âmes. Ce sera la nuit de l'esprit et la mort du monde. Comment croire en effet que les Sarmates se livreront jamais aux travaux de l'intelligence, que les Germains cultiveront la musique et la philosophie, que les Quades et les Marcomans adoreront les dieux immortels? Non! Tout penche et s'abîme. Cette vieille Égypte qui a été le berceau du monde en sera l'hypogée; Sérapis, dieu de la mort, recevra les suprêmes adorations des mortels et j'aurai été le dernier prêtre du dernier dieu.

A ce moment une figure étrange souleva la tapisserie, et les convives virent devant eux un petit homme bossu dont le crâne chauve s'élevait en pointe. Il était vêtu, à la mode asiatique, d'une tunique d'azur et portait autour des jambes, comme les barbares, des braies rouges, semées d'étoiles d'or. En le voyant, Paphnuce reconnut Marcus l'Arien, et craignant de voir tomber la foudre, il porta ses mains au-dessus de sa tête et pâlit d'épouvanté. Ce que n'avaient pu, dans ce banquet des démons, ni les blasphèmes des païens, ni les erreurs horribles des philosophes, le seule présence de l'hérétique étonna son courage. Il voulut fuir, mais son regard ayant rencontré celui de Thaïs, il se sentit soudain rassuré. Il avait lu dans l'âme de la prédestinée et compris que celle qui allait devenir une sainte le protégeait déjà. Il saisit un pan de la robe qu'elle laissait traîner sur le lit, et pria mentalement le Sauveur Jésus.

Un murmure flatteur avait accueilli la venue du personnage qu'on nommait le Platon des chrétiens. Hermodore lui parla le premier:

—Très illustre Marcus, nous nous réjouissons tous de te voir parmi nous et l'on peut dire que tu viens à propos. Nous ne connaissons de la doctrine des chrétiens que ce qui en est publiquement enseigné. Or, il est certain qu'un philosophe tel que toi ne peut penser ce que pense le vulgaire et nous sommes curieux de savoir ton opinion sur les principaux mystères de la religion que tu professes. Notre cher Zénothémis qui, tu le sais, est avide de symboles, interrogeait tout à l'heure l'illustre Paphnuce sur les livres des Juifs. Mais Paphnuce ne lui a point fait de réponse et nous ne devons pas en être surpris, puisque notre hôte est voué au silence et que le Dieu a scellé sa langue dans le désert. Mais toi, Marcus, qui as porté la parole dans les synodes des chrétiens et jusque dans les conseils du divin Constantin, tu pourras, si tu veux, satisfaire notre curiosité en nous révélant les vérités philosophiques qui sont enveloppées dans les fables des chrétiens. La première de ces vérités n'est-elle pas l'existence de ce Dieu unique, auquel, pour ma part, je crois fermement?

MARCUS

Oui, vénérables frères, je crois en un seul Dieu, non engendré, seul éternel, principe de toutes choses.

NICIAS

Nous savons, Marcus, que ton Dieu a créé le monde. Ce fut, certes, une grande crise dans son existence. Il existait déjà depuis une éternité avant d'avoir pu s'y résoudre. Mais, pour être juste, je reconnais que sa situation était des plus embarrassantes. Il lui fallait demeurer inactif pour rester parfait et il devait agir s'il voulait se prouver à lui-même sa propre existence. Tu m'assures qu'il s'est décidé à agir. Je veux te croire, bien que ce soit de la part d'un Dieu parfait une impardonnable imprudence. Mais, dis-nous, Marcus, comment il s'y est pris pour créer le monde.

MARCUS

Ceux qui, sans être chrétiens, possèdent, comme Hermodore et Zénothémis, les principes de la connaissance, savent que Dieu n'a pas créé le monde directement et sans intermédiaire. Il a donné naissance à un fils unique, par qui toutes choses ont été faites.

HERMODORE

Tu dis vrai, Marcus; et ce fils est indifféremment adoré sous les noms d'Hermès, de Mithra, d'Adonis, d'Apollon et de Jésus.

MARCUS

Je ne serais point chrétien si je lui donnais d'autres noms que ceux de Jésus, de Christ et de Sauveur. Il est le vrai fils de Dieu. Mais il n'est pas éternel, puisqu'il a eu un commencement; quant à penser qu'il existait avant d'être engendré, c'est une absurdité qu'il faut laisser aux mulets de Nicée et à l'âne rétif qui gouverna trop longtemps l'Église d'Alexandrie sous le nom maudit d'Athanase.

A ces mots, Paphnuce, blême et le front baigné d'une sueur d'agonie, fit le signe de la croix et persévéra dans son silence sublime.

Marcus poursuivit:

—Il est clair que l'inepte symbole de Nicée attente à la majesté du Dieu unique, en l'obligeant à partager ses indivisibles attributs avec sa propre émanation, le médiateur par qui toutes choses furent faites. Renonce à railler le Dieu vrai des chrétiens, Nicias; sache, que, pas plus que les lis des champs, il ne travaille ni ne file. L'ouvrier, ce n'est pas lui, c'est son fils unique, c'est Jésus qui, ayant créé le monde, vint ensuite réparer son ouvrage. Car la création ne pouvait être parfaite et le mal s'y était mêlé nécessairement au bien.

NICIAS

Qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le mal?

Il y eut un moment de silence pendant lequel Hermodore, le bras étendu sur la nappe, montra un petit âne, en métal de Corinthe, qui portait deux paniers contenant, l'un des olives blanches, l'autre des olives noires.

—Voyez ces olives, dit-il. Notre regard est agréablement flatté par le contraste de leurs teintes, et nous sommes satisfaits que celles-ci soient claires et celles-là sombres. Mais si elles étaient douées de pensée et de connaissance, les blanches diraient: il est bien qu'une olive soit blanche, il est mal qu'elle soit noire, et le peuple des olives noires détesterait le peuple des olives blanches. Nous en jugeons mieux, car nous sommes autant au-dessus d'elles que les dieux sont au-dessus de nous. Pour l'homme qui ne voit qu'une partie des choses, le mal est un mal; pour Dieu, qui comprend tout, le mal est un bien. Sans doute la laideur est laide et non pas belle; mais si tout était beau le tout ne serait pas beau. Il est donc bien qu'il y ait du mal, ainsi que l'a démontré le second Platon, plus grand que le premier.

EUCRITE

Parlons plus vertueusement. Le mal est un mal, non pour le monde dont il ne détruit pas l'indestructible harmonie, mais pour le méchant qui le fait et qui pouvait ne pas le faire.

COTTA

Par Jupiter! voilà un bon raisonnement!

EUCRITE

Le monde est la tragédie d'un excellent poète. Dieu qui la composa, a désigné chacun de nous pour y jouer un rôle. S'il veut que tu sois mendiant, prince ou boiteux, fais de ton mieux le personnage qui t'a été assigné.

NICIAS

Assurément il sera bon que le boiteux de la tragédie boite comme Héphaistos; il sera bon que l'insensé s'abandonne aux fureurs d'Ajax, que la femme incestueuse renouvelle les crimes de Phèdre, que le traître trahisse, que le fourbe mente, que le meurtrier tue, et quand la pièce sera jouée, tous les acteurs, rois, justes, tyrans sanguinaires, vierges pieuses, épouses impudiques, citoyens magnanimes et lâches assassins recevront du poète une part égale de félicitations.

EUCRITE

Tu dénatures ma pensée, Nicias, et changes une belle jeune fille en gorgone hideuse. Je te plains d'ignorer la nature des dieux, la justice et les lois éternelles.

ZÉNOTHÉMIS

Pour moi, mes amis, je crois à la réalité du bien et du mal. Mais je suis persuadé qu'il n'est pas une seule action humaine, fût-ce le baiser de Judas, qui ne porte en elle un germe de rédemption. Le mal concourt au salut final des hommes, et en cela, il procède du bien et participe des mérites attachés au bien. C'est ce que les chrétiens ont admirablement exprimé par le mythe de cet homme au poil roux qui pour trahir son maître lui donna le baiser de paix, et assura par un tel acte le salut des hommes. Aussi rien n'est-il, à mon sens, plus injuste et plus vain que la haine dont certains disciples de Paul le tapissier poursuivent le plus malheureux des apôtres de Jésus, sans songer que le baiser de l'Iscariote, annoncé par Jésus lui-même, était nécessaire selon leur propre doctrine à la rédemption des hommes et que, si Judas n'avait pas reçu la bourse de trente sicles, la sagesse divine était démentie, la Providence déçue, ses desseins renversés et le monde rendu au mal, à l'ignorance, à la mort.

MARCUS

La sagesse divine avait prévu que Judas, libre de ne pas donner le baiser du traître, le donne rait pourtant. C'est ainsi qu'elle a employé le crime de l'Iscariote comme une pierre dans l'édifice merveilleux de la rédemption.

ZÉNOTHÉMIS

Je t'ai parlé tout à l'heure, Marcus, comme si je croyais que la rédemption des hommes avait été accomplie par Jésus crucifié, parce que je sais que telle est la croyance des chrétiens et que j'entrais dans leur pensée pour mieux saisir le défaut de ceux qui croient à la damnation éternelle de Judas. Mais en réalité Jésus n'est à mes yeux que le précurseur de Basilide et de Valentin. Quant au mystère de la rédemption, je vous dirai, chers amis, pour peu que vous soyez curieux de l'entendre, comment il s'est véritablement accompli sur la terre.

Les convives firent un signe d'assentiment. Semblables aux vierges athéniennes avec les corbeilles sacrées de Cérès, douze jeunes filles, portant sur leur tête des paniers de grenades et de pommes, entrèrent dans la salle d'un pas léger dont la cadence était marquée par une flûte invisible. Elles posèrent les paniers sur la table, la flûte se tut et Zénothémis parla de la sorte:

—Quand Eunoia, la pensée de Dieu, eut créé le monde, elle confia aux anges le gouvernement de la terre. Mais ceux-ci ne gardèrent point la sérénité qui convient aux maîtres. Voyant que les filles des hommes étaient belles, ils les surprirent, le soir, au bord des citernes, et ils s'unirent à elles. De ces hymens sortit une race violente qui couvrit la terre d'injustice et de cruautés, et la poussière des chemins but le sang innocent. A cette vue Eunoia fut prise d'une tristesse infinie:

» —Voilà donc ce que j'ai fait! soupira-t-elle, en se penchant vers le monde. Mes enfants sont plongés par ma faute dans la vie amère. Leur souffrance est mon crime et je veux l'expier. Dieu même, qui ne pense que par serait impuissant à leur rendre la pureté première. Ce qui est fait est fait, et la création est à jamais manquée. Du moins, je n'abandonnerai pas mes créatures. Si je ne puis les rendre heureuses comme moi, je peux me rendre malheureuse comme elles. Puisque j'ai commis la faute de leur donner des corps qui les humilient, je prendrai moi-même un corps semblable aux leurs et j'irai vivre parmi elles.

» Ayant ainsi parlé, Eunoia descendit sur la terre et s'incarna dans le sein d'une tyndaride. Elle naquit petite et débile et reçut le nom d'Hélène. Soumise aux travaux de la vie, elle grandit bientôt en grâce et en beauté, et devint la plus désirée des femmes, comme elle l'avait résolu, afin d'être éprouvée dans son corps mortel par les plus illustres souillures. Proie inerte des hommes lascifs et violents, elle se dévoua au rapt et à l'adultère en expiation de tous les adultères, de toutes les violences, de toutes les iniquités, et causa par sa beauté la ruine des peuples, pour que Dieu pût pardonner les crimes de l'univers. Et jamais la pensée céleste, jamais Eunoia ne fut si adorable qu'aux jours où, femme, elle se prostituait aux héros et aux bergers. Les poètes devinaient sa divinité, quand ils la peignaient si paisible, si superbe et si fatale, et lorsqu'ils lui faisaient cette invocation: «Âme sereine comme le calme des mers!»

» C'est ainsi qu'Eunoia fut entraînée par la pitié dans le mal et dans la souffrance. Elle mourut, et les Lacédémoniens montrent son tombeau, car elle devait connaître la mort après la volupté et goûter tous les fruits amers qu'elle avait semés. Mais, s'échappant de la chair décomposée d'Hélène, elle s'incarna dans une autre forme de femme et s'offrit de nouveau à tous les outrages. Ainsi, passant de corps en corps, et traversant parmi nous les âges mauvais, elle prend sur elle les péchés du monde. Son sacrifice ne sera point vain. Attachée à nous par les liens de la chair, aimant et pleurant avec nous, elle opérera sa rédemption et la nôtre, et nous ravira, suspendus à sa blanche poitrine, dans la paix du ciel reconquis.

HERMODORE

Ce mythe ne m'était point inconnu. Il me souvient qu'on a conté qu'en une de ses métamorphoses, cette divine Hélène vivait auprès du magicien Simon, sous Tibère empereur. Je croyais toutefois que sa déchéance était involontaire et que les anges l'avaient entraînée dans leur chute.

ZÉNOTHÉMIS

Hermodore, il est vrai que des hommes mal initiés aux mystères ont pensé que la triste Eunoia n'avait pas consenti sa propre déchéance. Mais, s'il en était ainsi qu'ils prétendent, Eunoia ne serait pas la courtisane expiatrice, l'hostie couverte de toutes les macules, le pain imbibé du vin de nos hontes, l'offrande agréable, le sacrifice méritoire, l'holocauste dont la fumée monte vers Dieu. S'ils n'étaient point volontaires ses péchés n'auraient point de vertu.

CALLICRATE

Mais veux-tu que je t'apprenne, Zénothémis, dans quel pays, sous quel nom, en quelle forme adorable vit aujourd'hui cette Hélène toujours renaissante?

ZÉNOTHÉMIS

Il faut être très sage pour découvrir un tel secret. Et la sagesse, Callicrate, n'est pas donnée aux poètes, qui vivent dans le monde grossier des formes et s'amusent, comme les enfants, avec des sons et de vaines images.

CALLICRATE

Crains d'offenser les dieux, impie Zénothémis; les poètes leur sont chers. Les premières lois furent dictées en vers par les immortels eux-mêmes, et les oracles des dieux sont des poèmes. Les hymnes ont pour les oreilles célestes d'agréables sons. Qui ne sait que les poètes sont des devins et que rien ne leur est caché? Étant poète moi-même et ceint du laurier d'Apollon, je révélerai à tous la dernière incarnation d'Eunoia. L'éternelle Hélène est près de vous: elle nous regarde et nous la regardons. Voyez cette femme accoudée aux coussins de son lit, si belle et toute songeuse, et dont les yeux ont des larmes, les lèvres des baisers. C'est elle! Charmante comme aux jours de Priam et de l'Asie en fleur, Eunoia se nomme aujourd'hui Thaïs.

PHILINA

Que dis-tu, Callicrate? Notre chère Thaïs aurait connu Pâris, Mélénas et les Achéens aux belles cnémides qui combattaient devant Ilion! Était-il grand, Thaïs, le cheval de Troie?

ARISTOBULE

Qui parle d'un cheval?

—J'ai bu comme un Thrace! s'écria Chéréas. Et il roula sous la table. Callicrate, élevant sa coupe:

—Je bois aux Muses héliconiennes, qui m'ont promis une mémoire que n'obscurcira jamais l'aile sombre de la nuit fatale!

Le vieux Cotta dormait et sa tête chauve se balançait lentement sur ses larges épaules.

Depuis quelque temps, Dorion s'agitait dans son manteau philosophique. Il s'approcha en chancelant du lit de Thaïs:

—Thaïs, je t'aime, bien qu'il soit indigne de moi d'aimer une femme.

THAÏS

Pourquoi ne m'aimais-tu pas tout à l'heure?

DORION

Parce que j'étais à jeun.

THAÏS

Mais moi, mon pauvre ami, qui n'ai bu que de l'eau, souffre que je ne t'aime pas.

Dorion n'en voulut pas entendre davantage et se glissa auprès de Drosé qui l'appelait du regard pour l'enlever à son amie. Zénothémis prenant la place quittée donna à Thaïs un baiser sur la bouche.

THAÏS

Je te croyais plus vertueux.

ZÉNOTHÉMIS

Je suis parfait, et les parfaits ne sont tenus à aucune loi.

THAÏS

Mais ne crains-tu pas de souiller ton âme dans les bras d'une femme?

ZÉNOTHÉMIS

Le corps peut céder au désir, sans que l'âme en soit occupée.

THAÏS

Va-t'en! Je veux qu'on m'aime de corps et d'âme. Tous ces philosophes sont des boucs!

Les lampes s'éteignaient une à une. Un jour pâle, qui pénétrait par les fentes des tentures, frappait les visages livides et les yeux gonflés des convives. Aristobule, tombé les poings fermés à côté de Chéréas, envoyait en songe ses palefreniers tourner la meule. Zénothémis pressait dans ses bras Philina défaite. Dorion versait sur la gorge nue de Drosé des gouttes de vin qui roulaient comme des rubis de la blanche poitrine agitée par le rire et que le philosophe poursuivait avec ses lèvres pour les boire sur la chair glissante. Eucrite se leva; et posant le bras sur l'épaule de Nicias, il l'entraîna au fond de la salle.

—Ami, lui dit-il en souriant, si tu penses encore, à quoi penses-tu?

—Je pense que les amours des femmes sont semblables aux jardins d'Adonis.

—Que veux-tu dire?

—Ne sais-tu pas, Eucrite, que les femmes font chaque année de petits jardins sur leur terrasse, en plantant pour l'amant de Vénus des rameaux dans des vases d'argile? Ces rameaux verdoient peu de temps et se fanent.

—Ami, n'ayons donc souci ni de ces amours ni de ces jardins. C'est folie de s'attacher à ce qui passe.

—Si la beauté n'est qu'une ombre le désir n'est qu'un éclair. Quelle folie y a-t-il à désirer la beauté? N'est-il pas raisonnable, au contraire, que ce qui passe aille à ce qui ne dure pas et que l'éclair dévore l'ombre glissante?

—Nicias, tu me sembles un enfant qui joue aux osselets. Crois-moi: sois libre. C'est par là qu'on est homme.

—Comment peut-on être libre, Eucrite, quand on a un corps?

—Tu le verras tout à l'heure, mon fils. Tout à l'heure tu diras: Eucrite était libre.

Le vieillard parlait adossé à une colonne de porphyre, le front éclairé par les premiers rayons de l'aube. Hermodore et Marcus, s'étant approchés, se tenaient devant lui à côté de Nicias, et tous quatre, indifférents aux rires et aux cris des buveurs, s'entretenaient des choses divines. Eucrite s'exprimait avec tant de sagesse que Marcus lui dit:

—Tu es digne de connaître le vrai Dieu.

Eucrite répondit:

—Le vrai Dieu est dans le coeur du sage.

Puis ils parlèrent de la mort.

—Je veux, dit Eucrite, qu'elle me trouve occupé à me corriger moi-même et attentif à tous mes devoirs. Devant elle, je lèverai au ciel mes mains pures et je dirai aux dieux:

«Vos images, dieux, que vous avez posées dans le temple de mon âme, je ne les ai point souillées; j'y ai suspendu mes pensées ainsi que des guirlandes, des bandelettes et des couronnes. J'ai vécu en conformité avec votre providence. J'ai assez vécu.»

En parlant ainsi, il levait les bras au ciel et son visage resplendissait de lumière.

Il resta pensif un instant. Puis il reprit avec une allégresse profonde:

—Détache-toi de la vie, Eucrite, comme l'olive mûre qui tombe, en rendant grâce à l'arbre qui l'a portée et en bénissant la terre sa nourrice!

A ces mots, tirant d'un pli de sa robe un poignard nu, il le plongea dans sa poitrine.

Quand ceux qui l'écoutaient saisirent ensemble son bras, la pointe du fer avait pénétré dans le coeur du sage; Eucrite était entré dans le repos. Hermodore et Nicias portèrent le corps pâle et sanglant sur un des lits du festin, au milieu des cris aigus des femmes, des grognements des convives dérangés dans leur assoupissement et des souffles de volupté étouffés dans l'ombre des tapis. Le vieux Cotta, réveillé de son léger sommeil de soldat, était déjà auprès du cadavre, examinant la plaie et criant:

—Qu'on appelle mon médecin Aristée!

Nicias secoua la tête:

—Eucrite n'est plus, dit-il. Il a voulu mourir comme d'autres veulent aimer. Il a, comme nous tous, obéi à l'ineffable désir. Et le voilà maintenant semblable aux dieux qui ne désirent rien.

Cotta se frappait le front:

—Mourir? vouloir mourir quand on peut encore servir l'État, quelle aberration!

Cependant Paphnuce et Thaïs étaient restés immobiles, muets, côte à côte, l'âme débordant de dégoût, d'horreur et d'espérance.

Tout à coup le moine saisit par la main la comédienne; enjamba avec elle les ivrognes abattus près des êtres accouplés et, les pieds dans le vin et le sang répandus, il l'entraîna dehors.

Le jour se levait rose sur la ville. Les longues colonnades s'étendaient des deux côtés de la voie solitaire, dominées au loin par le faîte étincelant du tombeau d'Alexandre. Sur les dalles de la chaussée, traînaient ça et là des couronnes effeuillées et des torches éteintes. On sentait dans l'air les souffles frais de la mer. Paphnuce arracha avec dégoût sa robe somptueuse et en foula les lambeaux sous ses pieds.

—Tu les a entendus, ma Thaïs! s'écria-t-il Ils ont craché toutes les folies et toutes les abominations. Ils ont traîné le divin Créateur de toutes choses aux gémonies des démons de l'enfer, nié impudemment le bien et le mal, blasphémé Jésus et vanté Judas. Et le plus infâme de tous, le chacal des ténèbres, la bête puante, l'arien plein de corruption et de mort, a ouvert la bouche comme un sépulcre. Ma Thaïs, tu les as vues ramper vers toi, ces limaces immondes et te souiller de leur sueur gluante; tu les as vues, ces brutes endormies sous les talons des esclaves; tu les as vues, ces bêtes accouplées sur les tapis souillés de leurs vomissements; tu l'as vu, ce vieillard insensé, répandre un sang plus vil que le vin répandu dans la débauche, et se jeter au sortir de l'orgie à la face du Christ inattendu! Louanges à Dieu! Tu as regardé l'erreur et tu as connu qu'elle était hideuse. Thaïs, Thaïs, Thaïs, rappelle-toi les folies de ces philosophes, et dis si tu veux délirer avec eux. Rappelle-toi les regards, les gestes, les rires de leurs dignes compagnes, ces deux guenons lascives et malicieuses, et dis si tu veux rester semblable à elles!

Thaïs, le coeur soulevé des dégoûts de cette nuit, et ressentant l'indifférence et la brutalité des hommes, la méchanceté des femmes, le poids des heures, soupirait:

—Je suis fatiguée à mourir, ô mon père! Où trouver le repos? Je me sens le front brûlant, la tête vide et les bras si las que je n'aurais pas la force de saisir le bonheur, si l'on venait le tendre à portée de ma main…

Paphnuce la regardait avec bonté:

—Courage, ô ma soeur: l'heure du repos se lève pour toi, blanche et pure comme ces vapeurs que tu vois monter des jardins et des eaux.

Ils approchaient de la maison de Thaïs et voyaient déjà, au-dessus du mur, les têtes des platanes et des térébinthes, qui entouraient la grotte des Nymphes, frissonner dans la rosée au souffle du matin. Une place publique était devant eux, déserte, entourée de stèles et de statues votives, et portant à ses extrémités des bancs de marbre en hémicycle, et que soutenaient des chimères. Thaïs se laissa tomber sur un de ces bancs. Puis, élevant vers le moine un regard anxieux, elle demanda:

—Que faut-il faire?

—Il faut, répondit le moine, suivre Celui qui est venu te chercher. Il te détache du siècle comme le vendangeur cueille la grappe qui pourrirait sur l'arbre et la porte au pressoir pour la changer en vin parfumé. Écoute: il est, à douze heures d'Alexandrie, vers l'Occident, non loin de la mer, un monastère de femmes dont la règle, chef-d'oeuvre de sagesse, mériterait d'être mise en vers lyriques et chantée aux sons du théorbe et des tambourins. On peut dire justement que les femmes qui y sont soumises, posant les pieds à terre, ont le front dans le ciel. Elles mènent en ce monde la vie des anges. Elle veulent être pauvres afin que Jésus les aime, modestes afin qu'il les regarde, chastes afin qu'il les épouse. Il les visite chaque jour en habit de jardinier, les pieds nus, ses belles mains ouvertes, et tel enfin qu'il se montra à Marie sur la voie du Tombeau. Or, je te conduirai aujourd'hui même dans ce monastère, ma Thaïs, et bientôt unie à ces saintes filles, tu partageras leurs célestes entretiens. Elles t'attendent comme une soeur. Au seuil du couvent, leur mère, la pieuse Albine, te donnera le baiser de paix et dira: «Ma fille, sois la bienvenue!»

La courtisane poussa un cri d'admiration:

—Albine! une fille des Césars! La petite nièce de l'empereur Carus!

—Elle-même! Albine qui, née dans la pourpre, revêtit la bure et, fille des maîtres du monde, s'éleva au rang de servante de Jésus-Christ. Elle sera ta mère.

Thaïs se leva et dit:

—Mène-moi donc à la maison d'Albine.

Et Paphnuce, achevant sa victoire:

—Certes je t'y conduirai et là, je t'enfermerai dans une cellule où tu pleureras tes péchés. Car il ne convient pas que tu te mêles aux filles d'Albine avant d'être lavée de toutes tes souillures. Je scellerai ta porte, et, bienheureuse prisonnière, tu attendras dans les larmes que Jésus lui-même vienne, en signe de pardon, rompre le sceau que j'aurai mis. N'en doute pas, il viendra, Thaïs; et quel tressaillement agitera la chair de ton âme quand tu sentiras des doigts de lumière se poser sur tes yeux pour en essuyer les pleurs!

Thaïs dit pour la seconde fois:

—Mène-moi, mon père, à la maison d'Albine.

Le coeur inondé de joie, Paphnuce promena ses regards autour de lui et goûta presque sans crainte le plaisir de contempler les choses créées; ses yeux buvaient délicieusement la lumière de Dieu, et des souffles inconnus passaient sur son front. Tout à coup, reconnaissant, à l'un des angles de la place publique, la petite porte par laquelle on entrait dans la maison de Thaïs, et songeant que les beaux arbres dont il admirait les cimes ombrageaient les jardins de la courtisane, il vit en pensée les impuretés qui y avaient souillé l'air, aujourd'hui si léger et si pur, et son âme en fut soudain si désolée qu'une rosée amère jaillit de ses yeux.

—Thaïs, dit-il, nous allons fuir sans tourner la tête. Mais nous ne laisserons pas derrière nous les instruments, les témoins, les complices de tes crimes passés, ces tentures épaisses, ces lits, ces tapis, ces urnes de parfums, ces lampes qui crieraient ton infamie? Veux-tu qu'animés par des démons, emportés par l'esprit maudit qui est en eux, ces meubles criminels courent après toi jusque dans le désert? Il n'est que trop vrai qu'on voit des tables de scandale, des sièges infâmes servir d'organes aux diables, agir, parler, frapper le sol et traverser les airs. Périsse tout ce qui vit ta honte! Hâte-toi, Thaïs! et, tandis que la ville est encore endormie, ordonne à tes esclaves de dresser au milieu de cette place un bûcher sur lequel nous brûlerons tout ce que ta demeure contient de richesses abominables.

Thaïs y consentit.

—Fais ce que tu veux, mon père, dit-elle. Je sais que les objets inanimés servent parfois de séjour aux esprits. La nuit, certains meubles parlent, soit en frappant des coups à intervalles réguliers, soit en jetant des petites lueurs semblables à des signaux. Mais cela n'est rien encore. N'as-tu pas remarqué, mon père, en entrant dans la grotte des Nymphes, à droite, une statue de femme nue et prête à se baigner? Un jour, j'ai vu de mes yeux cette statue tourner la tête comme une personne vivante et reprendre aussitôt son attitude ordinaire. J'en ai été glacée d'épouvante. Nicias, à qui j'ai conté ce prodige, s'est moqué de moi; pourtant il y a quelque magie en cette statue, car elle inspira de violents désirs à un certain Dalmate que ma beauté laissait insensible. Il est certain que j'ai vécu parmi des choses enchantées et que j'étais exposée aux plus grands périls, car on a vu des hommes étouffés par l'embrassement d'une statue d'airain. Pourtant, il est regrettable de détruire des ouvrages précieux faits avec une rare industrie, et si l'on brûle mes tapis et mes tentures, ce sera une grande perte. Il y en a dont la beauté des couleurs est vraiment admirable et qui ont coûté très cher à ceux qui me les ont donnés. Je possède également des coupes, des statues et des tableaux dont le prix est grand. Je ne crois pas qu'il faille les faire périr. Mais toi qui sais ce qui est nécessaire, fais ce que tu veux, mon père.

En parlant ainsi, elle suivit le moine jusqu'à la petite porte où tant de guirlandes et de couronnes avaient été suspendues et, l'ayant fait ouvrir, elle dit au portier d'appeler tous les esclaves de la maison. Quatre Indiens, gouverneurs des cuisines, parurent les premiers. Ils avaient tous quatre la peau jaune et tous quatre étaient borgnes. Ç'avait été pour Thaïs un grand travail et un grand amusement de réunir ces quatre esclaves de même race et atteints de la même infirmité. Quand ils servaient à table, ils excitaient la curiosité des convives, et Thaïs les forçait à conter leur histoire. Ils attendirent en silence. Leurs aides les suivaient. Puis vinrent les valets d'écurie, les veneurs, les porteurs de litière et les courriers aux jarrets de bronze, deux jardiniers velus comme des Priapes, six nègres d'un aspect féroce, trois esclaves grecs, l'un grammairien, l'autre poète et le troisième chanteur. Ils s'étaient tous rangés en ordre sur la place publique, quand accoururent les négresses curieuses, inquiètes, roulant de gros yeux ronds, la bouche fendue jusqu'aux anneaux de leurs oreilles. Enfin, rajustant leurs voiles et traînant languissamment leurs pieds, qu'entravaient de minces chaînettes d'or, parurent, l'air maussade, six belles esclaves blanches. Quand ils furent tous réunis, Thaïs leur dit en montrant Paphnuce:

—Faites ce que cet homme va vous ordonner, car l'esprit de Dieu est en lui et, si vous lui désobéissiez, vous tomberiez morts.

Elle croyait en effet, pour l'avoir entendu dire, que les saints du désert avaient le pouvoir de plonger dans la terre entr'ouverte et fumante les impies qu'ils frappaient de leur bâton.

Paphnuce renvoya les femmes et avec elles les esclaves grecs qui leur ressemblaient et dit aux autres:

—Apportez du bois au milieu de la place, faites un grand feu et jetez-y pêle-mêle tout ce que contient la maison et la grotte.

Surpris, ils demeuraient immobiles et consultaient leur maîtresse du regard. Et comme elle restait inerte et silencieuse, ils se pressaient les uns contre les autres, en tas, coude à coude, doutant si ce n'était pas une plaisanterie.

—Obéissez, dit le moine.

Plusieurs étaient chrétiens. Comprenant l'ordre qui leur était donné, ils allèrent chercher dans la maison du bois et des torches. Les autres les imitèrent sans déplaisir, car, étant pauvres, ils détestaient les richesses et avaient, d'instinct, le goût de la destruction. Comme déjà ils élevaient le bûcher, Paphnuce dit à Thaïs:

—J'ai songé un instant à appeler le trésorier de quelque église d'Alexandrie (si tant est qu'il en reste une seule digne encore du nom d'église et non souillée par les bêtes ariennes), et à lui donner tes biens, femme, pour les distribuer aux veuves et changer ainsi le gain du crime en trésor de justice. Mais cette pensée ne venait pas de Dieu, et je l'ai repoussée, et certes, ce serait trop grièvement offenser les bien-aimées de Jésus-Christ que de leur offrir les dépouilles de la luxure. Thaïs, tout ce que tu as touché doit être dévoré par le feu jusqu'à l'âme. Grâces au ciel, ces tuniques, ces voiles, qui virent des baisers plus innombrables que les rides de la mer, ne sentiront plus que les lèvres et les langues des flammes. Esclaves, hâtez-vous! Encore du bois! Encore des flambeaux et des torches! Et toi, femme, rentre dans ta maison, dépouille tes infâmes parures et va demander à la plus humble de tes esclaves, comme une faveur insigne, la tunique qu'elle revêt pour nettoyer les planchers.

Thaïs obéit. Tandis que les Indiens agenouillés soufflaient sur les tisons, les nègres jetaient dans le bûcher des coffres d'ivoire ou d'ébène ou de cèdre qui, s'entr'ouvrant, laissaient couler des couronnes, des guirlandes et des colliers. La fumée montait en colonne sombre comme dans les holocaustes agréables de l'ancienne loi. Puis le feu qui couvait, éclatant tout à coup, fit entendre un ronflement de bête monstrueuse, et des flammes presque invisibles commencèrent à dévorer leurs précieux aliments. Alors les serviteurs s'enhardirent à l'ouvrage; ils traînaient allègrement les riches tapis, les voiles brodés d'argent, les tentures fleuries. Ils bondissaient sous le poids des tables, des fauteuils, des coussins épais, des lits aux chevilles d'or. Trois robustes Éthiopiens accoururent tenant embrassées ces statues colorées des Nymphes dont l'une avait été aimée comme une mortelle; et l'on eût dit des grands singes ravisseurs de femmes. Et quand, tombant des bras de ces monstres, les belles formes nues se brisèrent sur les dalles, on entendit un gémissement.

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