I (continued 2)
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«Prenez garde au kirsch de votre gourde, au lait mousseux que vous apporte le vacher en sabots. Ils ne reculent devant rien, je vous dis.
—Alors, quoi? Je suis fichu!» gronde Tartarin; puis saisissant la main de son compagnon:
«Conseillez-moi, Gonzague.
Après une minute de réflexion, Bompard lui trace son programme. Partir le lendemain de bonne heure, traverser le lac, le col du Brünig, coucher le soir à Interlaken. Le jour suivant Grindelwald et la petite Scheideck. Le surlendemain, la Jungfrau! Puis, en route pour Tarascon, sans perdre une heure, sans se retourner.
«Je partirai demain, Gonzague…» fait le héros d'une voix mâle avec un regard d'effroi au mystérieux horizon que recouvre la pleine nuit, au lac qui semble recéler pour lui toutes les trahisons dans son calme glacé de pâles reflets…
VI
LE COL DU BRUNIG.—TARTARIN TOMBE AUX MAINS DES NIHILISTES.—DISPARITION D'UN TÉNOR ITALIEN ET D'UNE CORDE FABRIQUÉE EN AVIGNON.—NOUVEAUX EXPLOITS DU CHASSEUR DE CASQUETTES.—PAN! PAN!
«Mondez… mondez donc!
—Mais où, qué diable, faut-il que je monte? tout est plein… Ils ne veulent de moi nulle part…
C'était à la pointe extrême du lac des Quatre-Cantons, sur ce rivage d'Alpnach, humide, infiltré comme un delta, où les voitures de la poste s'organisent en convoi et prennent les voyageurs à la descente du bateau pour leur faire traverser le Brünig.
Une pluie fine, en pointes d'aiguilles, tombait depuis le matin; et le bon Tartarin, empêtré de son fourniment, bousculé par les postiers, les douaniers, courait de voiture en voiture, sonore et encombrant comme cette homme-orchestre de nos fêtes foraines, dont chaque mouvement met en branle un triangle, une grosse caisse, un chapeau chinois, des cymbales. A toutes les portières l'accueillait le même cri d'effroi, le même «Complet!» rébarbatif grogné dans tous les dialectes, le même hérissement en boule pour tenir le plus de place possible et empêcher de monter un si dangereux et retentissant compagnon.
Le malheureux suait, haletait, répondait par des «Coquin de bon sort! et des gestes désespérés à la clameur impatience du convoi: «En route!—All right!—Andiamo!—Vorwärtz!» Les chevaux piaffaient, les cochers juraient. À la fin le conducteur de la poste, un grand rouge en tunique et casquette plate, s'en mêla lui-même, et, ouvrant de force la portière d'un landau à demi couvert, poussa Tartarin, le hissa comme un paquet, puis resta debout et majestueux devant le garde-crotte, la main tendue pour son trinkgeld.
Humilié, furieux contre les gens de la voiture qui l'acceptaient manu militari, Tartarin affectait de ne pas les regarder, enfonçait son porte-monnaie dans sa poche calait son piolet à côté de lui avec des mouvements de mauvaise humeur, un parti pris grossier, à croire qu'il descendait du packet de Douvres à Calais.
«Bonjour, monsieur…» dit une voix douce déjà entendue.
Il leva les yeux, resta saisi, terrifié devant la jolie figure ronde et rose de Sonia, assise en face de lui, sous l'auvent du landau o s'abritait aussi un grand garçon enveloppé de châles, de couvertures, et dont on ne voyait que le front d'une pâleur livide parmi quelques boucles de cheveux menus et dorés comme les tiges de ses lunettes de myope; le frère, sans doute. Un troisième personnage que Tartarin connaissait trop celui-là, les accompagnait, Manilof, l'incendiaire du palais impérial.
Sonia, Manilof, quelle souricière!
C'est maintenant qu'ils allaient accomplir leur menace, dans ce col du Brünig si escarpé, entouré d'abîmes. Et le héros, par une de ces épouvantes en éclair qui montrent le danger à fond, se vit étendu sur la pierraille d'un ravin, balancé au plus haut d'un chêne. Fuir? où, comment? Voici que les voitures s'ébranlaient, détalaient à la file au son de la trompe, une nuée de gamins présentant aux portières des petits bouquets d'edelweiss. Tartarin affolé eut envie de ne pas attendre, de commencer l'attaque en crevant d'un coup d'alpenstock le cosaque assis à son côté; puis, à la réflexion, il trouva plus prudent de s'abstenir. Évidemment ces gens ne tenteraient leur coup que plus loin, en des parages inhabités; et peut-être aurait-il le temps de descendre. D'ailleurs, leurs intentions ne lui semblaient plus aussi malveillantes. Sonia lui souriait doucement de ses jolis yeux de turquoise, le grand jeune homme pâle le regardait, intéressé, et Manilof, sensiblement radouci, s'écartait obligeamment, lui faisait poser son sac entre eux deux. Avaient-ils reconnu leur méprise en lisant sur le registre du Rigi-Kulm l'illustre nom de Tartarin? Il voulut s'en assurer et, familier, bonhomme, commença:
«Enchanté de la rencontre, belle jeunesse… seulement, permettez-moi de me présenter… vous ignorez à qui vous avez affaire, vé, tandis que je sais parfaitement qui vous êtes.
—Chut!» fit du bout de son gant de Suède, la petite Sonia toujours souriante, et elle lui montrait sur le siège de la voiture, à côté du conducteur, le ténor aux manchettes et l'autre jeune Russe, abrités sous le même parapluie, riant, causant tous deux en italien.
Entre le policier et les nihilistes, Tartarin n'hésitait pas:
«Connaissez-vous cet homme, au mouains?» dit-il tout bas, rapprochant sa tête du frais visage de Sonia et se mirant dans ses yeux clairs, tout à coup farouches et durs tandis qu'elle répondait «oui» d'un battement de cils.
Le héros frissonna, mais comme au théâtre; cette délicieuse inquiétude d'épiderme qui vous saisit quand l'action se corse et qu'on se carre dans son fauteuil pour mieux entendre ou regarder. Personnellement hors d'affaire, délivré des horribles transes qui l'avaient hant toute la nuit, empêché de savourer son café suisse, miel et beurre, et, sur le bateau, tenu loin du bastingage, il respirait à larges poumons, trouvait la vie bonne et cette petite Russe irrésistiblement plaisante avec sa toque de voyage, son jersey montant au cou, serrant les bras, moulant sa taille encore mince, mais d'une élégance parfaite. Et si enfant! Enfant par la candeur de son rire, le duvet de ses joues et la grâce gentille dont elle étalait le châle sur les genoux de son frère: «Es-tu bien?… Tu n'as pas froid?» Comment croire que cette petite main, si fine sous le gant chamois, avait eu la force morale et le courage physique de tuer un homme!
Les autres, non plus, ne semblaient plus féroces; tous, le même rire ingénu, un peu contraint et douloureux sur les lèvres tirées du malade, plus bruyant chez Manilof qui, tout jeune sous sa barbe en broussaille, avait des explosions d'écolier en vacances, des bouffées de gaieté exubérante.
Le troisième compagnon, celui qu'on appelait Bolibine et qui causait sur le siège avec l'Italien, s'amusait aussi beaucoup, se retournait souvent pour traduire à ses amis des récits que lui faisait le faux chanteur, ses succès à l'Opéra de Pétersbourg, ses bonnes fortunes, les boutons de manchettes que les dames abonnées lui avaient offertes à son départ, des boutons extraordinaires, gravés de trois notes la do ré, l'adoré; et ce calembour redit dans le landau y causait une telle joie, le ténor lui-même se rengorgeait, frisait si bien sa moustache d'un air bête et vainqueur en regardant Sonia, que Tartarin commençait à se demander s'il n'avait pas affaire à de simples touristes, à un vrai ténor.
Mais les voitures, toujours à fond de train, roulaient sur des ponts, longaient de petits lacs, des champs fleuris, de beaux vergers ruisselants et déserts, car c'était dimanche et les paysans rencontrés avaient tous leurs costumes de fête, les femmes de longues nattes et des chaînes d'argent. On commençait à gravir la route en lacet parmi des forêts de chênes et de hêtres; peu à peu le merveilleux horizon se déroulait sur la gauche, à chaque détour en étage, des rivières des vallées d'où montaient des clochers d'église, et tout au fond, la cime givrée du Finsteraarhorn, blanchissant sous le soleil invisible.
Bientôt le chemin s'assombrit, d'aspect plus sauvage. D'un côté, des ombres profondes, chaos d'arbres plantés en pente, tourmentés et tordus, où grondait l'écume d'un torrent; à droite, une roche immense, surplombante, hérissée de branches jaillies de ses fentes.
On ne riait plus dans le landau; tous admiraient, la tête levée, essayaient d'apercevoir le sommet de ce tunnel de granit.
«Les forêts de l'Atlas!… Il semble qu'on y est…» dit gravement Tartarin; et, sa remarque passant inaperçue, il ajouta: «Sans les rugissements du lion, toutefois.
—Vous les avez entendus, monsieur?» demanda Sonia.
Entendu le lion, lui!… Puis, avec un doux sourire indulgent: «Je suis Tartarin de Tarascon, mademoiselle…
Et voyez un peu ces barbares? Il aurait dit: «Je m'appelle Dupont», c'eût été pour eux exactement la même chose. Ils ignoraient le nom de Tartarin.
Pourtant, il ne se vexa pas et répondit à la jeune fille qui voulait savoir si le cri du lion lui avait fait peur: «Non, mademoiselle… Mon chameau, lui, tremblait la fièvre entre mes jambes; mais je visitais mes amorces, aussi tranquille que devant un troupeau de vaches… A distance, c'est à peu près le même cri, comme ceci, té!
Pour donner à Sonia une exacte impression de la chose, il poussait de son creux le plus sonore un «Meuh…» formidable, qui s'enfla, s'étala, répercuté par l'écho de la roche. Les chevaux se cabrèrent: dans toutes les voitures les voyageurs dressés, pleins d'épouvante, cherchaient l'accident, la cause d'un pareil vacarme, et reconnaissant l'alpiniste, dont la capote à demi rabattue du landau montrait la tête à casque et le débordant harnachement, se demandaient une fois encore: «Quel est donc cet animal-là!
Lui, très calme, continuait à donner des détails, la façon d'attaquer la bête, de l'abattre et de la dépecer, le guidon en diamant dont il ornait sa carabine pour tirer sûrement, la nuit. La jeune fille recourait, penchée, avec un petit palpitement de ses narines très attentif.
«On dit que Bombonnel chasse encore, demanda le frère, l'avez-vous connu?
—Oui, dit Tartarin sans enthousiasme… C'est un garçon pas maladroit… Mais nous avons mieux que lui.
A bon entendeur, salut! puis, d'un ton de mélancolie; «Pas moins, ce sont de fortes émotions que ces chasses aux grands fauves. Quand on ne les a plus, l'existence semble vide, on ne sait de quoi la combler.
Ici, Manilof, qui comprenait le français sans le parler et semblait écouter le Tarasconnais très curieusement, son front d'homme du peuple coupé d'une grande ride en cicatrice, dit quelques mots en riant à ses amis.
«Manilof prétend que nous sommes de la même confrérie, expliqua Sonia à Tartarin… Nous chassons comme vous les grands fauves.
—Té! oui, pardi… les loups, les ours blancs…
—Oui, les loups, les ours blancs et d'autres bêtes nuisibles encore…
Et les rires de recommencer, bruyants, interminables, sur un ton aigu et féroce cette fois, des rires qui montraient les dents et rappelaient à Tartarin en quelle triste et singulière compagnie il voyageait.
Tout à coup, les voitures s'arrêtèrent. La route devenait plus raide et faisait à cet endroit un long circuit pour arriver en haut du Brünig que l'on pouvait atteindre par un raccourci de vingt minutes pic dans une admirable forêt de hêtres. Malgré la pluie du matin, les terrains glissants et détrempés, les voyageurs, profitant d'une éclaircie, descendaient presque tous, s'engageaient à la file dans l'étroit chemin de «schlittage».
Du landau de Tartarin, qui venait le dernier, les hommes mettaient pied à terre; mais Sonia, trouvant les chemins trop boueux, s'installait au contraire, et, commue l'Alpiniste descendait après les autres, un peu retardé par son attirail, elle lui dit à mi-voix: «Restez donc, tenez-moi compagnie,» et d'une façon si câline! Le pauvre homme en resta bouleversé se forgeant un roman aussi délicieux qu'invraisemblable qui fit battre son vieux coeur à grands coups.
Il fut vite détrompé en voyant la jeune fille se pencher anxieuse, guetter Bolibine et l'Italien causant vivement à l'entrée de la schlitte, derrière Manilof et Boris déjà en marche. Le faux ténor hésitait. Un instinct semblait l'avertir de ne pas s'aventurer seul en compagnie de ces trois hommes. Il se décida enfin, et Sonia le regardait monter, en caressant sa joue ronde avec un bouquet de cyclamens violâtres, ces violettes de montagnes dont la feuille est doublée de la fraîche couleur des fleurs.
Le landau allait au pas, le cocher descendu marchait en avant avec d'autres camarades, et le convoi échelonnait plus de quinze voitures rapprochées par la perpendiculaire, roulant à vide, silencieusement. Tartarin, très ému, pressentant quelque chose de sinistre, n'osait regarder sa voisine, tant il craignait une parole, un regard qui aurait pu le faire acteur ou tout au moins complice dans le drame qu'il sentait tout proche. Mais Sonia ne faisait pas attention à lui, l'oeil un peu fixe et ne cessant la caresse machinale des fleurs sur le duvet de sa peau.
«Ainsi, dit-elle après un long temps, ainsi vous savez qui nous sommes, moi et mes amis… Eh bien! que pensez-vous de nous? Qu'en pensent les Français?
Le héros pâlit, rougit. Il ne tenait pas à indisposer par quelques mots imprudents des gens aussi vindicatifs; d'autre part, comment pactiser avec des assassins? Il s'en tira par une métaphore:
«Différemment, mademoiselle, vous me disiez tout à l'heure que nous étions de la même confrérie, chasseurs d'hydres et de monstres, de despotes et de carnassiers… C'est donc en confrère de Saint-Hubert que je vais répondre… Mon sentiment est que, même contre les fauves, on doit se servir d'armes loyales… Notre Jules Gérard, fameux tueur de lions, employait des balles explosibles… Moi, je n'admets pas ça et ne l'ai jamais fait… Quand j'allais au lion ou la panthère, je me plantais devant la bête, face à face, avec une bonne carabine à deux canons, et pan! pan! une balle dans chaque oeil.
—Dans chaque oeil!… fit Sonia.
—Jamais je n'ai manqué mon coup.
Il affirmait, s'y croyait encore.
La jeune fille le regardait avec une admiration naïve, songeant tout haut:
«C'est bien ce qu'il y aurait de plus sûr.
Un brusque déchirement de branches, de broussailles, et le fourr s'écarta au-dessus d'eux, si vivement, si félinement, que Tartarin, la tête pleine d'aventures de chasse, aurait pu se croire à l'affût dans le Zaccar. Manilof sauta du talus, sans bruit, près de la voiture. Ses petits yeux bridés luisaient dans sa figure tout écorchée par les ronces, sa barbe et ses cheveux en oreille de chien ruisselaient de l'eau des branches. Haletant, ses grosses mains courtes et velues appuyées à la portière, il interpella en russe Sonia qui, se tournant vers Tartarin, lui demanda d'une voix brève:
«Votre corde…vite…
—Ma…corde?… bégaya le héros.
—Vite, vite…on vous la rendra tout à l'heure.
Sans lui fournir d'autre explication, de ses petits doigts gantés elle l'aidait à se défubler de sa fameuse corde fabriquée en Avignon. Manilof prit le paquet en grognant de joie, regrimpa en deux bonds sous le fourré avec une élasticité de chat sauvage.
«Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qu'ils vont faire?… Il a l'air féroce…» murmura Tartarin n'osant dire toute sa pensée.
Féroce, Manilof! Ah! comme on voyait bien qu'il ne le connaissait pas. Nul être n'était meilleur, plus doux, plus compatissant; et comme trait de cette nature exceptionnelle, Sonia, le regard clair et bleu, racontait que son ami venant d'exécuter un dangereux mandat du Comité révolutionnaire et sautant dans le traîneau qui l'attendait pour la fuite, menaçait le cocher de descendre, coûte que coûte, s'il continuait à frapper, à surmener sa bête dont la vitesse pourtant le sauvait.
Tartarin trouvait le trait digne de l'antique; puis, ayant réfléchi toutes les vies humaines sacrifiées par ce même Manilof, aussi inconscient qu'un tremblement de terre ou qu'un volcan en fusion, mais qui ne voulait pas qu'on fît du mal à une bête devant lui, il interrogea la jeune fille d'un air ingénu:
«Est-il mort beaucoup de monde, dans l'explosion du palais d'hiver?
—Beaucoup trop, répondit tristement Sonia. Et le seul qui devait mourir a échappé.
Elle resta silencieuse, comme fâchée, et si jolie, la tête basse avec ses grands cils dorés battant sa joue d'un rose pâle, Tartarin s'en voulait de lui avoir fait de la peine, repris par le charme de jeunesse, de fraîcheur épandu autour de l'étrange petite créature.
«Donc, monsieur, la guerre que nous faisons vous semble injuste, inhumaine?» Elle lui disait cela de tout près, dans la caresse de son haleine et de son regard; et le héros se sentait faiblir.
«Vous ne croyez pas que toute arme soit bonne et légitime pour délivrer un peuple qui râle, qui suffoque?
—Sans doute, sans doute…
La jeune fille, plus pressante à mesure que Tartarin faiblissait:
«Vous parliez de vide à combler tout à l'heure; ne vous semble-t-il pas qu'il serait plus noble, plus intéressant de jouer sa vie pour une grande cause que de la risquer en tuant des lions ou en escaladant des glaciers?
—Le fait est…» dit Tartarin grisé, la tête perdue, tout angoiss par le désir fou, irrésistible, de prendre et de baiser cette petite main ardente, persuadante, qu'elle posait sur son bras comme là-haut, dans la nuit du Rigi-Kulm, quand il lui remettait son soulier. A la fin n'y tenant plus, et saisissant cette petite main gantée entre les siennes.
«Écoutez, Sonia,» dit-il d'une bonne grosse voix paternelle et familière… «Écoutez, Sonia…
Un brusque arrêt du landau l'interrompit. On arrivait en haut du Brünig; voyageurs et cochers rejoignaient leurs voitures pour rattraper le temps perdu et gagner, d'un coup de galop, le prochain village où l'on devait déjeuner et relayer. Les trois Russes reprirent leurs places, mais celle de l'Italien resta inoccupée.
«Ce monsieur est monté dans les premières voitures,» dit Boris au cocher qui s'informait; et s'adressant à Tartarin dont l'inquiétude était visible:
«Il faudra lui réclamer votre corde; il a voulu la garder avec lui.
Là-dessus, nouveaux rires dans le landau et reprise, pour le brave Tartarin des plus atroces perplexités, ne sachant que penser, que croire devant la belle humeur, et la mine ingénue des prétendus assassins. Tout en enveloppant son malade de manteaux, de plaids, car l'air de la hauteur s'avivait encore de la vitesse des voitures, Sonia racontait, en russe, sa conversation avec Tartarin, jetant des pan! pan! d'une gentille intonation que répétaient ses compagnons après elle, les uns admirant le héros, Manilof hochant la terre, incrédule.
Le relais!
C'est sur la place d'un grand village, une vieille auberge au balcon de bois vermoulu, à l'enseigne en potence de fer rouillé. La file des voitures s'arrête là, et pendant qu'on dételle, les voyageurs affamés se précipitent, envahissent au premier étage une salle peinte en vert qui sent le moisi, où la table d'hôte est dressée pour vingt couverts tout au plus. On est soixante, et l'on entend pendant cinq minutes une bousculade effroyable, des cris, des altercations véhémentes entre Riz et Pruneaux autour des compotiers, au grand effarement de l'aubergiste qui perd la tête comme si tous les jours à la même heure, la poste ne passait pas, et qui dépêche ses servantes, prises aussi d'un égarement chronique, excellent prétexte à ne servir que la moiti des plats inscrits sur la carte et à rendre une monnaie fantaisiste, où les sous blancs de suisse comptent pour cinquante centimes.
«Si nous déjeunions dans la voiture?…» dit Sonia que ce remue-ménage ennuie; et comme personne n'a le temps de s'occuper d'eux, les jeunes gens se chargent du service. Manilof revient brandissant un gigot froid, Bolibine un pain long et des saucisses; mais le meilleur fourrier c'est encore Tartarin. Certes, l'occasion s'offrait belle pour lui de se séparer de ses compagnons dans le brouhaha du relais, de s'assurer tout au moins si l'Italien avait reparu, mais il n'y a pas songé, préoccupé uniquement du déjeuner de la «petite» et de montrer à Manilof et aux autres ce que peut un Tarasconnais débrouillard.
Quand il descend le perron de l'hôtel, grave et le regard fixe, soutenant de ses mains robustes un grand plateau chargé d'assiettes, de serviettes, victuailles assorties, champagne suisse au casque doré, Sonia bat des mains, le complimente:
«Mais comment avez-vous fait?
—Je ne sais pas.. on s'en tire, té!… Nous sommes tous comme ça Tarascon.
Oh! les minutes heureuses. Il comptera dans la vie du héros ce joli déjeuner en face de Sonia, presque sur ses genoux, dans un décor d'opérette: la place villageoise aux verts quinconces sous lesquels éclatent les dorures, les mousselines des Suissesses en costume se promenant deux à deux comme des poupées.
Que le pain lui semble bon, et quelles savoureuses saucisses! Le ciel lui-même s'est mis de la partie, clément, doux et voilé, il pleut sans doute, mais si légèrement, des gouttes perdues, juste de quoi tremper le champagne suisse, dangereux pour les têtes méridionales.
Sous la véranda de l'hôtel, un quatuor tyrolien, deux géants et deux naines aux haillons éclatants et lourds, qu'on dirait échappés à la faillite d'un théâtre de foire, mêlent leurs coups de gosier: «aou… aou…» au cliquetis des assiettes et des verres. Ils sont laids, bêtes, immobiles, tendant les cordes de leurs cous maigres. Tartarin les trouve délicieux, leur jette des poignées de sous, au grand ébahissement des villageois qui entourent le landau dételé.
«Fife le Vranze!» chevrote une voix dans la foule d'où surgit un grand vieux, vêtu d'un extraordinaire habit bleu à boutons d'argent dont les basques balaient la terre, coiffé d'un shako gigantesque en forme de baquet à choucroute et si lourd avec son grand panache qu'il oblige le vieux à marcher en balançant les bras comme un équilibriste.
«Fieux soltat… carte royale… Charles tix.
Le Tarasconnais, encore aux récits de Bompard, se met à rire, et tout bas en clignant de l'oeil:
«Connu, mon vieux…» mais il lui donne quand même une pièce blanche et lui verse une rasade que le vieux accepte en riant et faisant de l'oeil, lui aussi, sans savoir pourquoi. Puis dévissant d'un coin de sa bouche une énorme pipe en porcelaine, il lève son verre et boit la compagnie!» ce qui affermit Tartarin dans son opinion qu'ils ont affaire à un collègue de Bompard.
N'importe! un toast en vaut un autre.
Et, debout, dans la voiture, la voix forte, le verre haut, Tartarin se fait venir les larmes aux yeux en buvant d'abord: «à la France, à sa patrie…» puis à la Suisse hospitalière, qu'il est heureux d'honorer publiquement, de remercier pour l'accueil généreux qu'elle fait à tous les vaincus, à tous les exilés. Enfin, baissant la voix, le verre incliné vers ses compagnons de route, il leur souhaite de rentrer bientôt dans leur pays, d'y retrouver de bons parents, des amis sûrs, des carrières honorables et la fin de toutes leurs dissensions, car on ne peut pas passer sa vie à se dévorer.
Pendant le toast, le frère de Sonia sourit, froid et railleur derrière ses lunettes blondes; Manilof, la nuque en avant, les sourcis gonflés creusant sa ride, se demande si le gros «barine» ne va pas cesser bientôt ses bavardages, pendant que Bolibine perché sur le siège et faisant grimacer sa mine falote, jaune et fripée à la tartare, semble un vilain petit singe grimpé sur les épaules du Tarasconnais.
Seule, la jeune fille l'écoute, très sérieuse, essayant de comprendre cet étrange type d'homme. Pense-t-il tout ce qu'il dit? A-t-il fait tout ce qu'il raconte? Est-ce un fou, un comédien ou seulement un bavard, comme le prétend Manilof qui, en sa qualité d'homme d'action, donne à ce mot une signification méprisante?
L'épreuve se fera tout de suite. Son toast fini, Tartarin vient de se rasseoir, quand un coup de feu, un autre, encore un, partis non loin de l'auberge, le remettent debout tout ému, l'oreille dressée, reniflant la poudre.
«Qui a tiré?… où est-ce!… que se passe-t-il?
Dans sa caboche inventive défile tout un drame, l'attaque du convoi main armée, l'occasion de défendre l'honneur et la vie de cette charmante demoiselle. Mais non, ces détonations viennent simplement du Stand, où la jeunesse du village s'exerce au tir tous les dimanches. Et comme les chevaux ne sont pas encore attelés, Tartarin propose négligemment d'aller faire un tour jusque-là. Il a son idée, Sonia la sienne en acceptant. Guidés par le vieux de la garde royale ondulant sous son grand shako, ils traversent la place, ouvrent les rangs de la foule qui les suit curieusement.
Sous son toit de chaume et ses montants de sapins frais équarris, le stand ressemble, en plus rustique, à un de nos tirs forains, avec cette différence qu'ici les amateurs apportent leurs armes, des fusils à baguette d'ancien système et qu'ils manient assez adroitement. Muet, les bras croisés, Tartarin juge les coups, critique tout haut, donne des conseils, mais ne tire pas. Les Russes l'épient et se font signe.
«Pan… pan…» ricane Bolibine avec le geste de mettre en joue et l'accent de Tarascon. Tartarin se retourne, tout rouge et bouffant de colère.
«Parfaite_main_, jeune homme… Pan… pan… Et autant de fois que vous voudrez.
Le temps d'armer une vieille carabine à double canon qui a dû servir des générations de chasseurs de chamois… pan!….. pan!….. C'est fait. Les deux balles sont dans la mouche. Des hurrahs d'admiration éclatent de toutes parts. Sonia triomphe, Bolibine ne rit plus.
«Mais ce n'est rien, cela, dit Tartarin… vous allez voir…
Le stand ne lui suffit plus, il cherche un but, quelque chose abattre, et la foule recule épouvantée devant cet étrange alpiniste, trapu, farouche, la carabine au poing, proposant au vieux garde royal de lui casser sa pipe entre les dents, à cinquante pas. Le vieux pousse des cris épouvantables et s'égare dans la foule que domine son panache grelottant au-dessus des têtes serrées. Pas moins, il faut que Tartarin la loge quelque part, cette balle. «Té, pardi! comme Tarascon…» Et l'ancien chasseur de casquettes jetant son couvre-chef en l'air, de toutes les forces de ses doubles muscles, tire au vol et le traverse. «Bravo!» dit Sonia en piquant dans la petite ouverture faite par la balle au drap de la casquette le bouquet de montagne qui tantôt caressait sa joue.
C'est avec ce joli trophée que Tartarin remonta en voiture. La trompe sonne, le convoi s'ébranle, les chevaux détalent à fond de train sur la descente de Brienz, merveilleuse route en corniche, ouverte à la mine au bord des roches, et que des boute-roues espacés de deux mètres séparent d'un abîme de plus de mille pieds; mais Tartarin ne voit plus le danger, il ne regarde pas non plus le paysage, la vallée de Meiringen baignée d'une claire buée d'eau, avec sa rivière aux lignes droites, le lac, des villages qui se massent dans l'éloignement et tout un horizon de montagnes, de glaciers confondus parfois avec les nuées ou se déplaçant aux détours du chemin, s'écartant, se découvrant connue les pièces remuées d'un décor.
Amolli de pensées tendres, le héros admire cette jolie enfant en face de lui, songe que la gloire n'est qu'un demi-bonheur, que c'est triste de vieillir seul par trop de grandeur, comme Moïse, et que cette frileuse fleur du Nord, transplantée dans le petit jardin de Tarascon, en égaierait la monotonie, autrement bonne à voir et à respirer que l'éternel baobab, l'arbos gigantea, minusculement empoté. Avec ses yeux d'enfant, son large front pensif et volontaire, Sonia le regarde aussi et rêve; mais sait-on jamais à quoi rêvent les jeunes filles?
VII
LES NUITS DE TARASCON.—OÙ EST-IL?—ANXIÉTÉ.—LES CIGALES DU COURS REDEMANDENT TARTARIN.—MARTYRS D'UN GRAND SAINT TARASCONNAIS.—LE CLUB DES ALPINES.—CE QUI SE PASSAIT A LA PHARMACIE DE LA PLACETTE.—A MOI, BÉZUQUET!
«Une lettre, monsieur Bézuquet… Ça vient de Suisse, vé!… de Suisse!» criait le facteur joyeusement de l'autre bout de la placette, agitant quelque chose en l'air et se hâtant dans le jour qui tombait.
Le pharmacien, qui prenait le frais en bras de chemise devant sa porte, bondit, saisit la lettre avec des mains folles, l'emporta dans son antre aux odeurs variées d'élixirs et d'herbes sèches, mais ne l'ouvrit que le facteur parti, lesté et rafraîchi d'un verre du délicieux sirop de cadavre, en récompense de la bonne nouvelle.
Quinze jours que Bézuquet l'attendait, cette lettre de Suisse, quinze jours qu'il la guettait avec angoisse! Maintenant, la voilà. Et rien qu'à regarder la petite écriture trapue et déterminée de l'enveloppe, le nom du bureau de poste: «Interlaken», et le large timbre violet de «l'hôtel Jungfrau, tenu par Meyer», des larmes gonflaient ses yeux, faisaient trembler ses lourdes moustaches de corsaire barbaresque o susurrait un petit sifflotis bon enfant.
«Confidentiel. Déchirer après lecture.
Ces mots très gros en tête de la page et dans le style télégrammique de la pharmacopée «usage externe, agiter avant de s'en servir», le troublèrent au point qu'il lut tout haut, comme on parle dans les mauvais rêves:
«Ce qui m'arrive est épouvantable…
Du salon à côté où elle faisait son petit somme d'après souper, Mme Bézuquet la mère pouvait l'entendre, ou bien l'élève dont le pilon sonnait à coups réguliers dans le grand mortier de marbre au fond du laboratoire. Bézuquet continua sa lecture à voix basse, la recommença deux ou trois fois, très pale, les cheveux littéralement dressés. Ensuite un regard rapide autour de lui, et cra cra… voilà la lettre en mille miettes dans la corbeille à papiers; mais on pourrait l'y retrouver, ressouder tous ces bouts ensemble, et pendant qu'il se baisse pour les reprendre, une voix chevrotante appelle:
«Vé, Ferdinand, tu es là?
—Oui maman…» répond le malheureux corsaire, figé de peur, tout son grand corps à tâtons sur le bureau.
«Qu'est-ce que tu fais, mon trésor?
—Je fais… hé! Je fais le collyre de Mlle Tournatoire.
La maman se rendort, le pilon de l'élève un instant suspendu reprend son lent mouvement de pendule qui berce la maison et la placette assoupies dans la fatigue de cette fin de journée d'été. Bézuquet, maintenant, marche à grands pas devant sa porte, tour à tour rose ou vert, selon qu'il passe devant l'un ou l'autre de ses bocaux. Il lève les bras, profère des mots hagards: «Malheureux…perdu…fatal amour… comment le tirer de là?» et, malgré son trouble, accompagne d'un sifflement allègre la retraite des dragons s'éloignant sous les platanes du Tour de ville.
«Hé! adieu, Bézuquet…» dit une ombre pressée dans le crépuscule couleur de cendre.
«Où allez voue donc, Pégoulade?
—Au Club, pardi!… séance de nuit… on doit parler de Tartarin et de la présidence… Il faut venir.
—Té oui! je viendrai…» répond brusquement le pharmacien travers d'une idée providentielle; il rentre, passe sa redingote, tâte dans les poches pour s'assurer que le passe-partout s'y trouve et le casse-tête américain sans lequel aucun Tarasconnais ne se hasarde par les rues après la retraite. Puis il appelle: «Pascalon… Pascalon…» mais pas trop fort, de peur de réveiller la vieille dame.
Presque enfant et déjà chauve, comme s'il portait tous ses cheveux dans sa barbe frisée et blonde, l'élève Pascalon avait l'âme exaltée d'un séïde, le front en dôme, des yeux de chèvre folle, et sur ses joues poupines les tons délicats, croustillants et dorés d'un petit pain de Beaucaire. Aux grands jours des fêtes alpestres, c'est à lui que le Club confiait sa bannière, et l'enfant avait voué au P. C. A. une admiration frénétique, l'adoration brûlante et silencieuse du cierge qui se consume au pied de l'autel en temps de Pâques.
«Pascalon, dit le pharmacien tout bas et de si près qu'il lui enfonçait le crin de sa moustache dans l'oreille, j'ai des nouvelles de Tartarin… Elles sont navrantes…
Et le voyant pâlir:
«Courage, enfant, tout peut encore se réparer… Différemment je te confie la pharmacie… Si l'on te demande de l'arsenic, n'en donne pas; de l'opium, n'en donne pas non plus, ni de la rhubarbe… ne donne rien. Si je ne suis pas rentré à dix heures, couche-toi et mets les boulons. Va!
D'un pas intrépide, il s'enfonça dans la nuit du Tour de ville, sans se retourner une fois, ce qui permit à Pascalon de se ruer sur la corbeille, de la fouiller de ses mains rageuses et avides, de la retourner enfin sur la basane du bureau pour voir s'il n'y restait pas quelques morceaux de la mystérieuse lettre apportée par le facteur.
Pour qui connaît l'exaltation tarasconnaise, il est aisé de se représenter l'affolement de la petite ville depuis la brusque disparition de Tartarin. Et autrement, pas moins, différemment, ils en avaient tous perdu la tête, d'autant qu'on était en plein coeur d'août et que les crânes bouillaient sous le soleil à faire sauter tous leurs couvercles. Du matin au soir, on ne parlait que de cela en ville, on n'entendait que ce nom: «Tartarin» sur les lèvres pincées des dames à capot, sur la bouche fleurie des grisettes coiffées d'un ruban de velours: «Tartarin, Tartarin…» et dans les platanes du Cours, alourdis de poussière blanche, où les cigales éperdues, vibrant avec la lumière semblaient s'étrangler de ces deux syllabes sonores: «Tar… tar… tar… tar… tar…
Personne ne sachant rien, naturellement tout le monde était informé et donnait une explication au départ du président. Il y avait des versions extravagantes. Selon les uns, il venait d'entrer à la Trappe, il avait enlevé la Dugazon; pour les autres, il était all dans les îles fonder une colonie qui s'appelait Port-Tarascon, ou bien, parcourait l'Afrique centrale à la recherche de Livingstone.
«Ah! vaï Livingstone!… Voilà deux ans qu'il est mort…
Mais l'imagination tarasconnaise défie tous les calculs du temps et de l'espace. Et le rare, c'est que ces histoires de Trappe, de colonisation, de lointains voyages étaient des idées de Tartarin, des rêves de ce dormeur éveillé, jadis communiqués à ses intimes qui ne savaient que croire à cette heure et, très vexée au fond de n'être pas informés, affectaient vis-à-vis de la foule la plus grande réserve, prenaient entre eux des airs sournois, entendus. Excourbaniès soupçonnait Bravida d'être au courant; et Bravida disait de son côté: «Bézuquet doit tout savoir. Il regarde de travers comme un chien qui porte un os.
C'est vrai que le pharmacien souffrait mille morts avec ce secret en cilice qui le cuisait, le démangeait, le faisait pâlir et rougir dans la même minute et loucher continuellement. Songez qu'il était de Tarascon, le malheureux, et dites si, dans tout le martyrologe, il existe un supplice aussi terrible que celui-là: le martyre de saint Bézuquet, qui savait quelque chose mais ne pouvait rien dire.
C'est pourquoi, ce soir-là, malgré les nouvelles terrifiantes, sa démarche avait on ne sait quoi d'allégé, de plus libre, pour courir la séance. En_feîn_!… Il allait parler, s'ouvrir, dire ce qui lui pesait tant; et dans sa hâte de se délester, il jetait en passant des demi-mots aux promeneurs du Tour de ville. La journée avait été si chaude que, malgré l'heure insolite et l'ombre terrifiante,—huit heures manque un quart au cadran de la commune,—il y avait dehors, un monde fou, des familles bourgeoises assises sur les bancs et prenant le bon de l'air pendant que leurs maisons s'évaporaient, des bandes d'ourdisseuses marchant cinq ou six en se tenant le bras sur une ligne ondulante de bavardages et de rires. Dans tous les groupes, on parlait de Tartarin:
«Et autrement, monsieur Bézuquet toujours pas de lettre?… demandait-on au pharmacien en l'arrêtant au passage.
«Si fait, mes enfants, si fait… Lisez le Forum, demain matin…
Il hâtait le pas, mais on le suivait, on s'accrochait à lui, et cela faisait le long du Cours une rumeur, un piétinement de troupeau qui s'arrêta sous les croisées du Club ouvertes en grands carrés de lumière.
Les séances se tenaient dans l'ancienne salle de la bouillotte dont la longue table, recouverte du même drap vert, servait à présent de bureau. Au milieu, le fauteuil présidentiel avec le P. C. A. brod sur le dossier; à un bout et comme en dépendance, la chaise du secrétaire. Derrière, la bannière se déployait au-dessus d'un long carton-pâte vernissé où les Alpines sortaient en relief avec leurs noms respectifs et leurs altitudes. Des alpenstocks d'honneur incrustés d'ivoire, en faisceaux comme des queues de billard, ornaient les coins, et la vitrine étalait des curiosités ramassées sur la montagne, cristaux, silex, pétrifications, deux oursins, une salamandre.
En l'absence de Tartarin, Costecalde rajeuni, rayonnant, occupait le fauteuil; la chaise était pour Excourbaniès qui faisait fonction de secrétaire; mais ce diable d'homme, crépu, velu, barbu, éprouvait un besoin de bruit, d'agitation qui ne lui permettait pas les emplois sédentaires. Au moindre prétexte, il levait les bras, les jambes, poussait des hurlements effroyables, des «ha! ha! ha!» d'une joie féroce, exubérante, que terminat toujours ce terrible cri de guerre en patois tarasconnais: «Fen dè brut! faisons du bruit…» On l'appelait le gong à cause de sa voix de cuivre partant à vous faire saigner les oreilles sous une continuelle détente.
Çà et là, sur un divan de crin autour de la salle, les membres du comité.
En première ligne, l'ancien capitaine d'habillement Bravida que tout le monde, à Tarascon, appelait le Commandant; un tout petit homme, propre comme un sou, qui se rattrapait de sa taille d'enfant de troupe, en se faisant la tête moustachue et sauvage de Vercingétorix.
Puis une longue face creusée et maladive, Pégoulade, le receveur, le dernier naufragé de la Méduse. De mémoire d'homme, il y a toujours eu à Tarascon un dernier naufragé de la Méduse. Dans un temps, même, on en comptait jusqu'à trois, qui se traitaient mutuellement d'imposteurs et n'avaient jamais consenti à se trouver ensemble. Des trois, le seul vrai, c'était Pégoulade. Embarqué sur la Méduse avec ses parents, il avait subi le désastre à six mois, ce qui ne l'empêchait pas de le raconter, de visu, dans les moindres détails, la famine, les canots, le radeau, et comment il avait pris à la gorge le commandant qui se sauvait: «Sur ton banc de quart, misérable!…» A six mois, outre!… Assommant, du reste, avec cette éternelle histoire que tout le monde connaissait, ressassait depuis cinquante ans, et dont il prenait prétexte pour se donner un air désolé, détach de la vie.
«Après ce que j'ai vu!» disait-il, et bien injustement, puisqu'il devait à cela son poste de receveur conservé sous tous les régimes.
Près de lui, les frères Rognonas, jumeaux et sexagénaires, ne se quittant pas, mais toujours en querelle et disant des monstruosités l'un de l'autre; une telle ressemblance que leurs deux vieilles têtes frustes et irrégulières, regardant à l'opposé par antipathie, auraient pu figurer dans un médaillier avec IANVS BIFRONS pour exergue.
De-ci, de-là, le président Bédaride, Barjavel l'avoué, le notaire Cambalalette, et le terrible docteur Tournatoire dont Bravida disait qu'il aurait tiré du sang d'une rave.
Vu la chaleur accablante, accrue par l'éclairage au gaz, ces messieurs siégeaient en bras de chemise, ce qui ôtait beaucoup de solennité à la réunion. Il est vrai qu'on était en petit comité, et l'infâme Costecalde voulait en profiter pour fixer au plus tôt la date des élections, sans attendre le retour de Tartarin. Assuré de son coup, il triomphait d'avance, et lorsque, après la lecture de l'ordre du jour par Excourbaniès, il se leva pour intriguer, un infernal sourire retroussait sa lèvre mince.
«Méfie-toi de celui qui rit avant de parler», murmura le commandant.
Costecalde, sans broncher, et clignant de l'oeil au fidèle Tournatoire, commença d'une voix fielleuse:
«Messieurs, l'inqualifiable conduite de notre président, l'incertitude où il nous laisse…
—C'est faux!… Le Président a écrit…
Bézuquet frémissant se campait devant le bureau; mais comprenant ce que son attitude avait d'antiréglementaire, il changea de ton et, la main levée selon l'usage, demanda la parole pour une communication pressante.
«Parlez! Parlez!
Costecalde, très jaune, la gorge serrée lui donna la parole d'un mouvement de tête. Alors, mais alors seulement, Bézuquet commença:
—Tartarin est au pied de la Jungfrau… Il va monter… Il demande la bannière!…
Un silence coupé du rauque halètement des poitrines, du crépitement du gaz; puis un hurrah formidable, des bravos, des trépignements, que dominait le gong d'Excourbaniès poussant son cri de guerre: «Ah! ah! ah! fen dè brut!» auquel la foule anxieuse répondait du dehors.
Costecalde, de plus en plus jaune, agitait désespérément la sonnette présidentielle; enfin Bézuquet continua, s'épongeant le front, soufflant comme s'il venait de monter cinq étages.
Différemment, cette bannière que leur président réclamait pour la planter sur les cimes vierges, allait-on la ficeler, l'empaqueter par la grande vitesse comme un simple colis?
—Jamais!.., Ah! ah! ah! rugit Excourbaniès.
Ne vaudrait-il pas mieux nommer une délégation, tirer au sort trois membres du bureau?…
On ne le laissa pas finir. Le temps de dire «zou!» la proposition de Bézuquet était votée, acclamée, les noms des trois délégués sortis dans l'ordre suivant: l, Bravida; 2, Pégoulade; 3, le pharmacien.
Le 2 protesta. Ce grand voyage lui faisait peur, si faible et mal portant comme il était, péchère, depuis le sinistre de la Méduse.
«Je partirai pour vous, Pégoulade…» gronda Excourbaniès dans une télégraphie de tous ses membres. Quant à Bézuquet, il ne pouvait quitter la pharmacie. Il y allait du salut de la ville. Une imprudence de l'élève et voila Tarascon empoisonné, décimé.
«Outre!» fit le bureau se levant comme un seul homme.
Bien sûr que le pharmacien ne pouvait partir, mais il enverrait Pascalon, Pascalon se chargerait de la bannière. Ça le connaissait! Là-dessus, nouvelles exclamations, nouvelle explosion du gong et, sur le cours, une telle tempête populaire, qu'Excourbaniès dut se montrer à la fenêtre, au-dessus des hurlements que maîtrisa bientôt sa voix sans rivale.
«Mes amis, Tartarin est retrouvé. Il est en train de se couvrir de gloire.
Sans rien ajouter de plus que «Vive Tartarin!» et son cri de guerre lancé à toute gorge, il savoura une minute la clameur épouvantable de toute cette foule sous les arbres du Cours, roulant et s'agitant confuse dans une fumée de poussière, tandis que, sur les branches, tout un tremblement de cigales faisait aller ses petites crécelles comme en plein jour.
Entendant cela, Costecalde, qui s'était approché d'une croisée avec tous les autres, revint vers son fauteuil en chancelant.
«Vé Costecalde, dit quelqu'un… Qu'est-ce qu'il a?… Comme il est jaune!
On s'élança; déjà le terrible Tournatoire tirait sa trousse, mais l'armurier, tordu par le mal, en une grimace horrible, murmurait ingénument:
«Rien… rien,., laissez-moi… Je sais ce que c'est… c'est l'envie!
Pauvre Costecalde, il avait l'air de bien souffrir.
Pendant que se passaient ces choses, à l'autre bout du Tour de ville, dans la pharmacie de la placette, l'élève de Bézuquet, assis au bureau du patron, collait patiemment et remettait bout à bout les fragments oubliés par le pharmacien au fond de la corbeille; mais de nombreux morceaux échappaient à la reconstruction, car voici l'énigme singulière et farouche, étalée devant lui, assez pareille à une carte de l'Afrique centrale, avec des manques, des blancs de terra incognita, qu'explorait dans la terreur l'imagination du naïf porte-bannière:
fou d'amour lampe à chalum conserves de Chicago peux pas m'arrach nihiliste à mort condition abom en échange de son Vous me connaissez, Ferdi savez mes idées libérales, mais de là au tsaricide rribles conséquences Sibérie pendu l'adore Ah! serrer ta main loya Tar Tar
VIII
DIALOGUE MÉMORABLE ENTRE LA JUNGFRAU ET TARTARIN.—UN SALON NIHILISTE.—LE DUEL AU COUTEAU DE CHASSE.—AFFREUX CAUCHEMAR.—«C'EST MOI QUE VOUS CHERCHEZ, MESSIEURS?»—ÉTRANGE ACCUEIL FAIT PAR L'HOTELIER MEYER A LA DÉLÉGATION TARASCONNAISE.
Comme tous les hôtels chics d'Interlaken, l'hôtel Jungfrau, tenu par Meyer, est situé sur le Hoeheweg, large promenade à la double allée de noyers qui rappelait vaguement à Tartarin son cher Tour de ville, moins le soleil, la poussière et les cigales; car, depuis une semaine de séjour, la pluie n'avait cessé de tomber.
Il habitait une très belle chambre avec balcon, au premier étage; et le matin, faisant sa barbe devant la petite glace à main pendue à la croisée, une vieille habitude de voyage, le premier objet qui frappait ses yeux par delà des blés, des luzernes, des sapinières, un cirque de sombres verdures étagées, c'était la Jungfrau sortant des nuages sa cime en corne, d'un blanc pur de neige amoncelée, où s'accrochait toujours le rayon furtif d'un invisible levant. Alors entre l'Alpe rose et blanche et l'Alpiniste de Tarascon, s'établissait un court dialogue qui ne manquait pas de grandeur.
«Tartarin, y sommes-nous?» demandait la Jungfrau sévèrement.
«Voilà, voilà…» répondait le héros, son pouce sous le nez, se hâtant de finir sa barbe; et, bien vite, il atteignait son complet à carreaux d'ascensionniste, au rancart depuis quelques jours, le passait en s'injuriant:
«Coquin de sort! c'est vrai que ça n'a pas de nom…
Mais une petite voix discrète et claire montait entre les myrtes en bordure devant les fenêtres du rez-de-chaussée:
«Bonjour… disait Sonia, le voyant paraître au balcon… le landau nous attend… dépêchez-vous donc, paresseux…
—Je viens, je viens…
En deux temps, il remplaçait sa grosse chemise de laine par du linge empesé fin, ses knickers-bockers de montagne par la jaquette vert-serpent qui, le dimanche, à la musique, tournait la tête à toutes les dames de Tarascon.
Le landau piaffait devant l'hôtel, Sonia déjà installée à côté de son frère, plus pâle et creusé de jour en jour malgré le bienfaisant climat d'Interlaken; mais, au moment de partir, Tartarin voyait régulièrement se lever d'un banc de la promenade et s'approcher, avec le lourd dandinement d'ours de montagne, deux guides fameux de Grindelwald, Rodolphe Kaufmann et Christian Inebnit, retenus par lui pour l'ascension de la Jungfrau et qui, chaque matin, venaient voir si leur monsieur était disposé.
L'apparition de ces deux hommes aux fortes chaussures ferrées, aux vestes de futaine, râpées au dos et sur l'épaule par le sac et les cordes d'ascension, leurs faces naïves et sérieuses, les quatre mots de français qu'ils baragouinaient péniblement en tortillant leurs grands chapeaux de feutre, c'était pour Tartarin un véritable supplice. Il avait beau leur dire:
«Ne vous dérangez pas… je vous préviendrai…
Tous les jours, il les retrouvait à la même place et s'en débarrassait par une grosse pièce proportionnée à l'énormité de son remords. Enchantés de cette façon de «faire la Jungfrau», les montagnards empochaient le trinkgeld gravement et reprenaient d'un pas résigné, sous la fine pluie, le chemin de leur village, laissant Tartarin confus et désespéré de sa faiblesse. Puis le grand air, les plaines fleuries reflétées aux prunelles limpides de Sonia, le frôlement d'un petit pied contre sa botte au fond de la voiture… Au diable la Jungfrau! Le héros ne songeait qu'à ses amours, ou plutôt à la mission qu'il s'était donnée de ramener dans le droit chemin cette pauvre petite Sonia, criminelle inconsciente, jetée par dévouement fraternel hors la loi et hors la nature.
C'était le motif qui le retenait à Interlaken, dans le même hôtel que les Wassilief. A son âge, avec son air papa, il ne pouvait songer se faire aimer de cette enfant; seulement, il la voyait si douce, si bravette, si généreuse envers tous les misérables de son parti, si dévouée pour ce frère, que les mines sibériennes lui avaient renvoy le corps rongé d'ulcères, empoisonné de vert-de-gris, condamné à mort par la phtisie plus sûrement que par toutes les cours martiales! Il y avait de quoi s'attendrir, allons!
Tartarin leur proposait de les emmener à Tarascon, de les installer dans un bastidon plein de soleil aux portes de la ville, cette bonne petite ville où il ne pleut jamais, où la vie se passe en chansons et en fêtes. Il s'exaltait, esquissait un air de tambourin sur son chapeau, entonnait le gai refrain national sur une mesure de farandole:
Lagadigade La Tarasco, la Tarasco, Lagadigade La Tarasco de Casteù.
Mais tandis qu'un sourire ironique amincissait encore les lèvres du malade, Sonia secouait la tête. Ni fêtes ni soleil pour elle, tant que le peuple russe râlerait sous le tyran. Sitôt son frère guéri,—ses yeux navrés disaient autre chose,—rien ne l'empêcherait de retourner là-bas souffrir et mourir pour la cause sacrée.
«Mais, coquin de bon sort! criait le Tarasconnais, après ce tyran là, si vous le faites sauter, il en viendra un autre… Il faudra donc recommencer… Et les années se passent, vé! le temps du bonheur et des jeunes amours…» Sa façon de dire «amour» à la tarasconnaise, avec les r et les yeux hors du front, amusait la jeune fille; puis, sérieuse, elle déclarait qu'elle n'aimerait jamais que l'homme qui délivrerait sa patrie. Oh! celui-là, fut-il laid comme Bolibine, plus rustique et grossier que Manilof, elle était prête à se donner toute à lui, à vivre à ses côtés en libre grâce, aussi longtemps que durerait sa jeunesse de femme, et que cet homme voudrait d'elle.
«En libre grâce!» le mot dont se servent les nihilistes pour qualifier ces unions illégales contractées entre eux par le consentement réciproque. Et de ce mariage primitif, Sonia parlait tranquillement, avec son air de vierge, en face du Tarasconnais, bon bourgeois, électeur paisible, tout disposé pourtant à finir ses jours auprès de cette adorable fille, dans ledit état de libre grâce, si elle n'y avait mis d'aussi meurtrières et abominables conditions.
Pendant qu'ils devisaient de ces choses extrêmement délicates, des champs, des lacs, des forêts, des montagnes se déroulaient devant eux et, toujours, à quelque tournant, à travers le frais tamis de cette perpétuelle ondée qui suivait le héros dans ses excursions, la Jungfrau dressait sa cime blanche comme pour aiguiser d'un remords la délicieuse promenade. On rentrait déjeuner, s'asseoir à l'immense table d'hôte où les Riz et les Pruneaux continuaient leurs hostilités silencieuses dont se désintéressait absolument Tartarin, assis près de Sonia, veillant à ce que Boris n'eût pas de fenêtre ouverte dans le dos, empressé, paternel, mettant à l'air toutes ses séductions d'homme du monde et ses qualités domestiques d'excellent lapin de choux.
Ensuite, on prenait le thé chez les Russes, dans le petit salon ouvert au rez-de-chaussée devant un bout de jardin, au bord de la promenade. Encore une heure exquise pour Tartarin, de causerie intime, à voix basse, pendant que Boris sommeillait sur un divan. L'eau chaude grésillait dans le samovar; une odeur de fleurs mouillées se glissait par l'entre-bâillure de la porte avec le reflet bleu des glycines qui l'encadraient. Un peu plus de soleil, de chaleur, et c'était le rêve du Tarasconnais réalisé, sa petite Russe installée là-bas, près de lui, soignant le jardinet du baobab.
Tout à coup, Sonia tressautait:
«Deux heures!… Et le courrier?
—On y va», disait le bon Tartarin; et rien qu'à l'accent de sa voix, au geste résolu et théâtral dont il boutonnait sa jaquette, empoignait sa canne, on eût deviné la gravité de cette démarche en apparence assez simple, aller à la poste restante chercher le courrier des Wassilief.
Très surveillés par l'autorité locale et la police russe, les nihilistes, les chefs surtout, sont tenus à de certaines précautions, comme de se faire adresser lettres et journaux bureau restant, et sur de simples initiales.
Depuis leur installation à Interlaken, Boris se traînant à peine, Tartarin, pour éviter à Sonia l'ennui d'une longue attente au guichet sous des regards curieux, s'était chargé à ses risques et périls de cette corvée quotidienne. La poste aux lettres n'est qu'à dix minutes de l'hôtel, dans une large et bruyante rue faisant suite à la promenade et bordée de cafés, de brasseries, de boutiques pour les étrangers, étalages d'alpenstocks, guêtres, courroies, lorgnettes, verres fumés, gourdes, sacs de voyage, qui semblaient là tout exprès pour faire honte à l'Alpiniste renégat. Des touristes défilaient en caravanes, chevaux, guides, mulets, voiles bleus, voiles verts, avec le brimbalement des cantines à l'amble des bêtes, les pics ferrés marquant le pas contre les cailloux; mais cette fête, toujours renouvelée, le laissait indifférent. Il ne sentait même pas la bise fraîche à goût de neige qui venait de la montagne par bouffées, uniquement attentif à dépister les espions qu'il supposait sur ses traces.
Le premier soldat d'avant garde, le tirailleur rasant les murs dans la ville ennemie, n'avance pas avec plus de méfiance que le Tarasconnais pendant ce court trajet de l'hôtel à la poste. An moindre coup de talon sonnant derrière les siens, il s'arrêtait attentivement devant les photographies étalées, feuilletait un livre anglais ou allemand pour obliger le policier à passer devant lui; ou bien il se retournait brusquement, dévisageait sous le nez, avec des yeux féroces, une grosse fille d'auberge allant aux provisions, ou quelque touriste inoffensif, vieux Pruneau de table d'hôte, qui descendait du trottoir, épouvanté, le prenant pour un fou.
A la hauteur du bureau dont les guichets ouvrent assez bizarrement même la rue, Tartarin passait et repassait, guettait les physionomies avant de s'approcher, puis s'élançait, fourrait sa tête, ses épaules, dans l'ouverture, chuchotait quelques mots indistinctement, qu'on lui faisait toujours répéter, ce qui le mettait au désespoir, et, possesseur enfin du mystérieux dépôt, rentrait à l'hôtel par un grand détour du côté des cuisines, la main crispée un fond de sa poche sur le paquet de lettres et de journaux, prêt à tout déchirer, à tout avaler à la moindre alerte.
Presque toujours Manilof et Bolibine attendaient les nouvelles chez leurs amis; ils ne logeaient pas à l'hôtel pour plus d'économie et de prudence. Bolibine avait trouvé de l'ouvrage dans une imprimerie, et Manilof, très habile ébéniste, travaillait pour des entrepreneurs. Le Tarasconnais ne les aimait pas; l'un le gênait par ses grimaces, ses airs narquois, l'autre le poursuivait de mines farouches. Puis ils prenaient trop de place dans le coeur de Sonia.
«C'est un héros!» disait-elle de Bolibine, et elle racontait que pendant trois ans il avait imprimé tout seul une feuille révolutionnaire en plein coeur de Pétersbourg. Trois ans sans descendre une fois, sans se montrer à une fenêtre, couchant dans un grand placard où la femme qui le logeait l'enfermait tous les soirs avec sa presse clandestine.
Et la vie de Manilof, pendant six mois, dans les sous-sols du Palais d'hiver, guettant l'occasion, dormant, la nuit, sur sa provision de dynamite, ce qui finissait par lui donner d'intolérables maux de tête, des troubles nerveux aggravés encore par l'angoisse perpétuelle, les brusques apparitions de la police avertie vaguement qu'il se tramait quelque chose et venant tout à coup surprendre les ouvriers employés au palais. A ses rares sorties, Manilof croisait sur la place de l'Amirauté un délégué du Comité révolutionnaire qui demandait tout bas en marchant:
«Est-ce fait?
—Non, rien encore…» disait l'autre sans remuer les lèvres. Enfin, un soir de février, à la même demande dans les mêmes termes, il répondait avec le plus grand calme:
«C'est fait…
Presque aussitôt un épouvantable fracas confirmait ses paroles et, toutes les lumières du palais s'éteignant brusquement, la place se trouvait plongée dans une obscurité complète que déchiraient des cris de douleur et d'épouvante, des sonneries de clairons, des galopades de soldats et de pompiers accourant avec des civières.
Et Sonia interrompant son récit:
«Est-ce horrible, tant de vies humaines sacrifiées, tant d'efforts, de courage, d'intelligence inutiles?… Non, non, mauvais moyens, ces tueries en masse… Celui qu'on vise échappe toujours… Le vrai procédé, le plus humain, serait d'aller au tsar comme vous alliez au lion, bien déterminé, bien armé, se poster à une fenêtre, une portière de voiture… et quand il passerait…
—Bé oui!… certaine_main_…» disait Tartarin embarrassé, feignant de ne pas saisir l'allusion, et tout de suite il se lançait dans quelque discussion philosophique, humanitaire, avec un des nombreux assistants. Car Bolibine et Manilof n'étaient pas les seuls visiteurs des Wassilief. Tous les jours se montraient des figures nouvelles: des jeunes gens, hommes ou femmes, aux tournures d'étudiants pauvres, d'institutrices exaltées, blondes et roses, avec le front têtu et le féroce enfantillage de Sonia; des illégaux, des exilés, quelques-uns même condamnés à mort, ce qui ne leur ôtait rien de leur expansion de jeunesse.
Ils riaient, causaient haut, et, la plupart parlant français, Tartarin se sentait vite à l'aise. Ils l'appelaient «l'oncle», devinaient en lui quelque chose d'enfantin, de naïf, qui leur plaisait. Peut-être abusait-il un peu de ses récits de chasse, relevant sa manche jusqu'au biceps pour montrer sur son bras la cicatrice d'un coup de griffe de panthère, ou faisant tâter sous sa barbe les trous qu'y avaient laissés les crocs d'un lion de l'Atlas, peut-être aussi se familiarisait-il un peu trop vite avec les gens, les appelant de leurs petits noms au bout de cinq minutes qu'on était ensemble:
«Écoutez, Dmitri… Vous me connaissez Fédor Ivanovitch…» Pas depuis bien longtemps, en tout cas; mais il leur allait tout de même par sa rondeur, son air aimable, confiant, si désireux de plaire. Ils lisaient des lettres devant lui, combinaient des plans, des mots de passe pour dérouter la police, tout un côté conspirateur dont s'amusait énormément l'imagination du Tarasconnais; et, bien qu'oppos par nature aux actes de violence, il ne pouvait parfois s'empêcher de discuter leurs projets homicides, approuvait, critiquait, donnait des conseils dictés par l'expérience d'un grand chef qui a marché sur le sentier de la guerre, habitué au maniement de toutes les armes, aux luttes corps à corps avec les grands fauves.
Un jour même qu'ils parlaient en sa présence de l'assassinat d'un policier poignardé par un nihiliste au théâtre, il leur démontra que le coup avait été mal porté et leur donna une leçon de couteau:
«Comme ceci, vé! de bas on haut. On ne risque pas de se blesser…
Et s'animant à sa propre mimique:
«Une supposition, té! que je tienne votre despote entre quatre-z'yeux, dans une chasse à l'ours. Il est là-bas où vous êtes, Fédor; moi, ici, près du guéridon, et chacun son couteau de chasse… A nous deux, monseigneur, il faut en découdre…
Campé au milieu du salon, ramassé sur ses jambes courtes pour mieux bondir, râlant comme un bûcheron ou un geindre, il leur mimait un vrai combat terminé par son cri de triomphe quand il eut enfoncé l'arme jusqu'à la garde, de bas en haut, coquin de sort! dans les entrailles de son adversaire.
«Voilà comme ça se joue, mes petits!
Mais quels remords ensuite, quelles terreurs, lorsque échappé au magnétisme de Sonia et de ses yeux bleus, à la griserie que dégageait ce bouquet de têtes folies, il se trouvait seul, en bonnet de nuit, devant ses réflexions et son verre d'eau sucrée de tous les soirs.
Différemment, de quoi se mêlait-il? Ce tsar n'était pas son tsar, en définitive, et toutes ces histoires ne le regardaient guère… Voyez-vous qu'un de ces jours il fut coffré, extradé, livré à l justice moscovite… Boufre! c'est qu'ils ne badinent pas, tous ces cosaques… Et dans l'obscurité de sa chambre d'hôtel, avec cette horrible faculté qu'augmentait la position horizontale, se développaient devant lui, comme sur un de ces «dépliants» qu'on lui donnait aux jours de l'an de son enfance, les supplices variés et formidables auxquels il était exposé: Tartarin, dans les mines de vert-de-gris, comme Boris, travaillant de l'eau jusqu'au ventre, le corps dévoré, empoisonné. Il s'échappe, se cache au milieu des forêts chargées de neige, poursuivi par les Tartares et les chiens dressés pour cette chasse à l'homme. Exténué de froid, de faim, il est repris et finalement pendu entre deux forçats, embrassé par un pope aux cheveux luisants, puant l'eau-de-vie et l'huile de phoque, pendant que là-bas, à Tarascon, dans le soleil, les fanfares d'un beau dimanche, la foule, l'ingrate et oublieuse foule, installe Costecalde rayonnant sur le fauteuil du P. C. A.
C'est dans l'angoisse d'un de ces mauvais rêves qu'il avait poussé son cri de détresse: «À moi, Bézuquet…» envoyé au pharmacien sa lettre confidentielle toute moite de la sueur du cauchemar. Mais il suffisait du petit bonjour de Sonia vers sa croisée pour l'ensorceler, le rejeter encore dans toutes les faiblesses de l'indécision.
Un soir, revenant du Kursaal à l'hôtel avec les Wassilief et Bolibine, après deux heures de musique exaltante, le malheureux oublia toute prudence, et le «Sonia, je vous aime», qu'il retenait depuis si longtemps, il le prononça en serrant le bras qui s'appuyait au sien. Elle ne s'émut pas, le fixa toute pâle sous le gaz du perron où ils s'arrêtaient: «Eh bien! méritez-moi…» dit-elle avec un joli sourire d'énigme, un sourire remontant sur les fines dents blanches. Tartarin allait répondre, s'engager par serment à quelque folie criminelle, quand le chasseur de l'hôtel s'avançant vers lui:
«Il y a du monde pour vous, là-haut… Des messieurs… on vous cherche.
—On me cherche!… Outre!… pourquoi faire?» Et le numéro 1 du dépliant lui apparut: Tartarin coffré, extradé… Certes, il avait peur, mais son attitude fut héroïque. Détaché vivement de Sonia «Fuyez, sauvez-vous…» lui dit-il d'une voix étouffée. Puis il monta, la tête droite, les yeux fiers, comme à l'échafaud, si ému cependant qu'il était obligé de se cramponner à la rampe…
En s'engageant dans le corridor, il aperçut des gens groupés au fond, devant sa porte, regardant par la serrure, cognant, appelant: «Hé! Tartarin…
Il fit deux pas, et la bouche sèche: «C'est moi que vous cherchez, messieurs?
—Té! pardi oui, mon président!…
Un petit vieux, alerte et sec, habillé de gris et qui semblait porter sur sa jaquette, son chapeau, ses guêtres, ses longues moustaches tombantes, toute la poussière du Tour de ville, sautait au cou du héros, frottait à ses joues satinées et douillettes le cuir desséch de l'ancien capitaine d'habillement.
«Bravida!… pas possible!… Excourbaniès aussi?… Et là-bas, qui est-ce?…
Un bêlement répondit: «Cher maî-aî-aître!…» et l'élève s'avança, cognant aux murs une espèce de longue canne à pêche empaquetée dans le haut, ficelée de papier gris et de toile cirée.
«Hé! vé! c'est Pascalon… Embrassons-nous, petitot… Mais qu'est-ce qu'il porte?… Débarrasse-toi donc!…
—Le papier… ôte le papier!…» soufflait le commandant. L'enfant roula l'enveloppe d'une main prompte, et l'étendard tarasconnais se déploya aux yeux de Tartarin anéanti.
Les délégués se découvrirent.
«Mon président—la voix de Bravida tremblait solennelle et rude—vous avez demandé la bannière, nous vous l'apportons, té!…
Le président arrondissait des yeux gros comme des pommes: «Moi, j'ai demandé?…
—Comment! vous n'avez pas demandé?
—Ah! si, parfaite_main_…» dit Tartarin subitement éclairé par le nom de Bézuquet. Il comprit tout, devina le reste, et, s'attendrissant devant l'ingénieux mensonge du pharmacien pour le rappeler au devoir et à l'honneur, il suffoquait, bégayait dans sa barbe courte: «Ah! mes enfants, que c'est bon! quel bien vous me faites…
—Vive le prési_dain!_…» glapit Pascalon, brandissant l'oriflamme. Le gong d'Excourbaniès retentit, fit rouler son cri de guerre. «Ha! ha! ha! fen dè brut…» jusque dans les caves de l'hôtel. Des portes s'ouvraient, des têtes curieuses se montraient à tous les étages, puis disparaissaient épouvantées devant cet étendard, ces hommes noirs et velus qui hurlaient des mots étranges, les bras en l'air. Jamais le pacifique hôtel Jungfrau n'avait subi pareil vacarme.
«Entrons chez moi,» fit Tartarin un peu gêné. Ils tâtonnaient dans la nuit de la chambre, cherchant des allumettes, quand un coup autoritaire frappé à la porte la fit s'ouvrir d'elle-même devant la face rogue, jaune et bouffie de l'hôtelier Meyer. Il allait entrer, mais s'arrêta devant cette ombre où luisaient des yeux terribles, et du seuil, les dents soirées sur son dur accent tudesque: «Tâchez de vous tenir tranquilles… ou je vous fais tous ramasser par le police…
Un grognement de buffle sortit de l'ombre à ce mot brutal de «ramasser». L'hôtelier recula d'un pas, mais jeta encore: «On sait qui vous êtes, allez! on a l'oeil sur vous, et moi je ne veux plus de monde comme ça dans ma maison.
—Monsieur Meyer, dit Tartarin doucement, poliment, mais très ferme… faites préparer ma note… Ces messieurs et moi nous partons demain matin pour la Jungfrau.
O sol natal, ô petite patrie dans la grande! rien que d'entendre l'accent tarasconnais frémissant avec l'air du pays aux plis d'azur de la bannière; voilà Tartarin délivré de l'amour et de ses pièges, rendu à ses amis, à sa mission, à la gloire.
Maintenant, zou!…
IX
AU CHAMOIS FIDÈLE
Le lendemain, ce fut charmant, cette route à pied d'Interlaken Grindelwald où l'on devait, en passant, prendre les guides pour la Petite Scheideck; charmante, cette marche triomphale du P. C. A. rentré dans ses houseaux et vêtements de campagne, s'appuyant d'un côté sur l'épaule maigrelette du commandant Bravida, de l'autre au bras robuste d'Excourbaniès, fiers tous les deux d'encadrer, de soutenir leur cher président, de porter son piolet, son sac, son alpenstock, tandis que, tantôt devant, tantôt derrière ou sur les flancs, gambadait comme un jeune chien le fanatique Pascalon, sa bannière dûment empaquetée et roulée pour éviter les scènes tumultueuses de la veille.
La gaieté de ses compagnons, le sentiment du devoir accompli, la Jungfrau toute blanche, là-bas dans le ciel comme une fumée, il n'en fallait pas moins pour faire oublier au héros ce qu'il laissait derrière lui, à tout jamais peut-être, et sans un adieu. Aux dernières maisons d'Interlaken, ses paupières se gonflèrent; et, tout en marchant, il s'épanchait à tour de rôle dans le sein d'Excourbaniès: «Écoutez, Spiridion», ou dans celui de Bravida: «Vous me connaissez, Placide…» Car, par une ironie de la nature, ce militaire indomptable s'appelait Placide, et Spiridion ce buffle peau rude, aux instincts matériels.
Malheureusement, la race tarasconnaise, plus galante que sentimentale, ne prend jamais les affaires de coeur au sérieux: «Qui perd une femme et quinze sous, c'est grand dommage de l'argent…» répondait le sentencieux Placide, et Spiridion pensait exactement comme lui; quant à l'innocent Pascalon, il avait des femmes une peur horrible et rougissait jusqu'aux oreilles lorsqu'on prononçait le nom de la Petite Scheideck devant lui, croyant qu'il s'agissait d'une personne légère dans ses moeurs. Le pauvre amoureux en fut réduit à garder ses confidences et se consola tout seul, ce qui est encore le plus sûr.
Quel chagrin d'ailleurs eût pu résister aux distractions de la route travers l'étroite, profonde et sombre vallée où ils s'engageaient le long d'une rivière sinueuse, toute blanche d'écume, grondant comme un tonnerre dans l'écho des sapinières qui l'encaissaient, en pente sur ses deux rives!
Les délégués tarasconnais, la tête en l'air, avançaient avec une sorte de terreur, d'admiration religieuse; ainsi les compagnons de Sindbad le marin, lorsqu'ils arrivèrent devant les palétuviers, les manguiers, toute la flore géante des côtes indiennes. Ne connaissant que leurs montagnettes pelées et pétrées, ils n'auraient jamais pensé qu'il pût y avoir tant d'arbres à la fois sur des montagnes si hautes.
«Et ce n'est rien, cela… vous verrez la Jungfrau!» disait le P. C. A., qui jouissait de leur émerveillement, se sentait grandir leurs yeux.
En même temps, pour égayer le décor, humaniser sa note imposante, des cavalcades les croisaient sur la route, de grands landaus à fond de train avec des voiles flottant aux portières, des têtes curieuses qui se penchaient pour regarder la délégation serrée autour de son chef, et, de distance en distance, les étalages de bibelots en bois sculpté, des fillettes plantées au bord du chemin, raides sous leurs chapeaux de paille à grands rubans, dans leurs jupes bigarrées, chantant des choeurs à trois voix en offrant des bouquets de framboises et d'edelweiss. Parfois, le cor des Alpes envoyait aux montagnes sa ritournelle mélancolique, enflée, répercutée dans les gorges et diminuée lentement à la façon d'un nuage qui fond en vapeur.
«C'est beau, on dirait les orgues…» murmurait Pascalon, les yeux mouillés, extasié comme un saint de vitrail. Excourbaniès hurlait sans se décourager et l'écho répétait à perte de son l'intonation tarasconnaise: «Ha!… ha!… ha!… fen dè brut.
Mais on se lasse après deux heures de marche dans le même décor, fût-il organisé, vert sur bleu, des glaciers dans le fond, et sonore comme une horloge à musique. Le fracas des torrents, les choeurs à la tierce, les marchands d'objets au couteau, les petites bouquetières, devinrent insupportables à nos gens, l'humidité surtout, cette buée au fond de cet entonnoir, ce sol mou, fleuri de plantes d'eau, où jamais le soleil n'a pénétré.
«Il y a de quoi prendre une pleurésie», disait Bravida, retroussant le collet de sa jaquette. Puis la fatigue s'en mêla, la faim, la mauvaise humeur. On ne trouvait pas d'auberge; et, pour s'être bourrés de framboises, Excourbaniès et Bravida commençaient à souffrir cruellement. Pascalon lui-même, cet ange chargé non seulement de la bannière, mais du piolet, du sac, de l'alpenstock dont les autres se débarrassaient lâchement sur lui, Pascalon avait perdu sa gaieté, ses vives gambades.
A un tournant de route, comme ils venaient de franchir la Lutschine sur un de ces ponts couvert qu'on trouve dans les pays de grande neige, une formidable sonnerie de cor les accueillit.
«Ah! vaï, assez!… assez!…» hurlait la délégation exaspérée.
L'homme, un géant, embusqué au bord de la route, lâcha l'énorme trompe en sapin descendant jusqu'à terre et terminée par une boîte percussion qui donnait à cet instrument préhistorique la sonorit d'une pièce d'artillerie.
«Demandez-lui donc s'il ne connaît pas une auberge?» dit le président à Excourbaniès qui, avec un énorme aplomb, et un tout petit dictionnaire de poche, prétendait servir d'interprète à la délégation, depuis qu'on était en Suisse allemande. Mais, avant qu'il eût tir son dictionnaire, le joueur de cor répondait en très bon français:
«Une auberge, messieurs?… mais parfaitement… le Chamois fidèle est tout près d'ici; permettez-moi de vous y conduire.
Et, chemin faisant, il leur apprit qu'il avait habité Paris pendant des années, commissionnaire au coin de la rue Vivienne.
«Encore un de la Compagnie, parbleu!» pensa Tartarin, laissant ses amis s'étonner. Le confrère de Bompard leur fut du reste fort utile, car, malgré l'enseigne en français, les gens du Chamois fidèle ne parlaient qu'un affreux patois allemand.
Bientôt la délégation tarasconnaise, autour d'une énorme omelette aux pommes de terre, recouvra la santé et la belle humeur, essentielle aux méridionaux comme le soleil à leur pays. On but sec, on mangea ferme. Après force toasts portés au président et à son ascension, Tartarin, que l'enseigne de l'auberge intriguait depuis son arrivée, demanda au joueur de cor, cassant une croûte dans un coin de la salle avec eux:
«Vous avez donc du chamois, par ici?… Je croyais qu'il n'en restait plus en Suisse.
L'homme cligna des yeux:
«Ce n'est pas qu'il y en ait beaucoup, mais on pourrait vous en faire voir tout de même.
—C'est lui en faire tirer, qu'il faudrait, vé… dit Pascalon plein d'enthousiasme… jamais le président n'a manqué son coup.
Tartarin regretta de n'avoir pas apporté sa carabine.
«Attendez donc, je vais parler au patron.
Il se trouva justement que le patron était un ancien chasseur de chamois; il offrit son fusil, sa poudre, ses chevrotines et même de servir de guide à ces messieurs vers un gîte qu'il connaissait.
«En avant, zou!» fit Tartarin, cédant à ses alpinistes heureux de faire briller l'adresse de leur chef. Un léger retard, après tout; et la Jungfrau ne perdait rien pour attendre!…
Sortis de l'auberge par derrière, ils n'eurent qu'à pousser la claire-voie du verger, guère plus grand qu'un jardinet de chef de gare, et se trouvèrent dans la montagne fendue de grandes crevasses rouillées entre les sapins et les ronces.
L'aubergiste avait pris l'avance et les Tarasconnais le voyaient déj très haut, agitant les bras, jetant des pierres, sans doute pour faire lever la bête. Ils eurent beaucoup de mal à le rejoindre par ces pentes rocailleuses et dures, surtout pour des personnes qui sortent de table et qui n'ont pas plus l'habitude de gravir que les bons alpinistes de Tarascon. Un air lourd, avec cela, une haleine orageuse qui roulait des nuages lentement le long des cimes, sur leur tête.
«Boufre!» geignait Bravida.
Excourbaniès grognait:
«Outre!
—Que vous me feriez dire…» ajoutait le doux et bêlant Pascalon.
Mais le guide leur ayant, d'un geste brusque, intimé l'ordre de se taire, de ne plus bouger: «On ne parle pas sous les armes,» dit Tartarin de Tarascon avec une sévérité dont chacun prit sa part, bien que le président seul fût armé. Ils restaient là debout, retenant leur souffle; tout à coup Pascalon cria:
«Vé! le chamois, vé…..
A cent mètres au-dessus d'eux, les cornes droites, la robe d'un fauve clair, les quatre pieds réunis au bord du rocher la jolie bête se découpait comme en bois travaillé, les regardant sans aucune crainte. Tartarin épaula méthodiquement selon son habitude; il allait tirer, le chamois disparut.
«C'est votre faute, dit le commandant à Pascalon… Vous avez sifflé… ça lui a fait peur.
—J'ai sifflé, moi?
—Alors, c'est Spiridion…..
—Ah, vaï! jamais de la vie.
On avait pourtant entendu un coup de sifflet strident, prolongé. Le président les mit tous d'accord en racontant que le chamois, l'approche de l'ennemi, pousse un signal aigu par les narines. Ce diable de Tartarin connaissait à fond cette chasse comme toutes les autres! Sur l'appel de leur guide, ils se mirent en route; mais la pente devenait de plus en plus raide, les roches plus escarpées, avec des fondrières à droite et à gauche. Tartarin tenait la tête, se retournant à chaque instant pour aider les délégués, leur tendre la main ou sa carabine. «La main, la main, si ça ne vous fait rien, demandait le bon Bravida qui avait très peur des armes chargées.
Nouveau signe du guide, nouvel arrêt de la délégation, le nez en l'air.
«Je viens de sentir une goutte!» murmura le commandant tout inquiet. En même temps, la foudre gronda et, plus forte que la foudre, la voix d'Excourbaniès: «A vous, Tartarin!» Le chamois venait de bondir tout près d'eux, franchissant le ravin comme une lueur dorée, trop vite pour que Tartarin pût épauler, pas assez pour les empêcher d'entendre le long sifflement de ses narines.
«J'en aurai raison, coquin de sort!» dit le président, mais les délégués protestèrent. Excourbaniès, subitement très aigre, lui demanda s'il avait juré de les exterminer.
«Cher maî…aî… aître…» bêla timidement Pascalon. «j'ai ouï dire que le chamois, lorsqu'on l'accule aux abîmes, se retourne contre le chasseur et devient dangereux.
—Ne l'acculons pas, alors!» fit Bravida terrible, la casquette en bataille.
Tartarin les appela poules mouillées. Et brusquement, tandis qu'ils se disputaient, ils disparurent les uns aux yeux des autres dans une épaisse nuée tiède qui sentait le soufre et à travers laquelle ils se cherchaient, s'appelaient.
«Hé! Tartarin.
—Êtes-vous là, Placide?
—Maî… aî… tre!
—Du sang-froid! du sang-froid!
Une vraie panique. Puis un coup de vent creva le nuage, l'emporta comme une voile arrachée flottant aux ronces, d'où sortit un éclair en zigzag avec un épouvantable coup de tonnerre sous les pieds des voyageurs. «Ma casquette!…» cria Spiridion décoiffé par la tempête, les cheveux tout droits crépitant d'étincelles électriques. Ils étaient en plein coeur de l'orage, dans la forge même de Vulcain. Bravida, le premier, s'enfuit à toute vitesse; le reste de la délégation s'élançait derrière lui, mais un cri du P. C. A. qui pensait à tout les retint:
«Malheureux… gare à la foudre!…
Du reste, en dehors du danger très réel qu'il leur signalait, on ne pouvait guère courir sur ces pentes abruptes, ravinées, transformées en torrents, en cascades, par toute l'eau du ciel qui tombait. Et le retour fut sinistre, à pas lents sous la folle radée, parmi les courts éclairs suivis d'explosions, avec des glissades, des chutes, des haltes forcées. Pascalon se signait, invoquait tout haut, comme Tarascon, «sainte Marthe et sainte Hélène, sainte Marie-Madeleine, pendant qu'Excourbaniès jurait: «Coquin de sort!» et que Bravida, l'arrière-garde, se retournait saisi d'inquiétude:
«Que diable est-ce qu'on entend derrière nous?… ça siffle, ça galope, puis ça s'arrête…» L'idée du chamois furieux, se jetant sur les chasseurs, ne lui sortait pas de l'esprit, à ce vieux guerrier. Tout bas, pour ne pas effrayer les autres, il fit part de ses craintes à Tartarin qui, bravement, prit sa place à l'arrière-garde et marcha la tête haute, trempé jusqu'aux os, avec la détermination muette que donne l'imminence d'un danger. Par exemple, rentré à l'auberge, lorsqu'il vit ses chers alpinistes à l'abri, en train de s'étriller, de s'essorer autour d'un énorme poêle en faïence, dans la chambre du premier étage où montait l'odeur du grog au vin commandé, le président s'écouta frissonner et déclara, très pâle: «Je crois bien que j'ai pris le mal…
«Prendre le mal!» expression de terroir sinistre dans son vague et sa brièveté, qui dit toutes les maladies, peste, choléra, vomito negro, les noires, les jaunes, les foudroyantes, dont se croit atteint le Tarasconnais à la moindre indisposition.
Tartarin avait pris le mal! Il n'était plus question de repartir, et la délégation ne demandait que le repos. Vite, on fit bassiner le lit, on pressa le vin chaud, et, dès le second verre, le président sentit par tout son corps douillet une chaleur, un picotis de bonne augure. Deux oreillers dans le dos, un «plumeau» sur les pieds, son passe-montagne serrant la tête, il éprouvait un bien-être délicieux écouter les rugissements de la tempête, dans la bonne odeur de sapin de cette pièce rustique aux murs en bois, aux petites vitres plombées, à regarder ses chers alpinistes pressés autour du lit, le verre en main, avec les tournures hétéroclites que donnaient à leurs types gaulois, sarrasins ou romains, les courtines, rideaux, tapis dont ils s'étaient affublés, tandis que leurs vêtements fumaient devant le poêle. S'oubliant lui-même, il les questionnait d'une voix dolente.
«Êtes-vous bien, Placide?… Spiridion, vous sembliez souffrir tout l'heure?…
Non, Spiridion ne souffrait plus; cela lui avait passé en voyant le président si malade. Bravida, qui accommodait la morale aux proverbes de son pays, ajouta cyniquement: «Mal de voisin réconforte et même guérit!…» Puis ils parlèrent de leur chasse, s'échauffant au souvenir de certains épisodes dangereux, ainsi quand la bête s'était retournée, furieuse; et sans complicité de mensonge, bien ingénument, ils fabriquaient déjà la fable qu'ils raconteraient au retour. Soudain, Pascalon descendu pour aller chercher une nouvelle tournée de grog, apparut tout effaré, un bras nu hors du rideau à fleurs bleues qu'il ramenait contre lui d'un geste pudique à la Polyeucte. Il fut plus d'une seconde sans pouvoir articuler tout bas, l'haleine courte: «Le chamois!…
—Eh bien, le chamois?…
—Il est en bas, à la cuisine… Il se chauffe!…
—Ah! vaï…
—Tu badines!…
—Si vous alliez voir, Placide?
Bravida hésitait. Excourbaniès descendit sur la pointe du pied, puis revint presque tout de suite, la figure bouleversée… De plus on plus fort!… le chamois buvait du vin chaud.
On lui devait bien cela, à la pauvre bête, après la course folle qu'elle avait fournie dans la montagne, tout le temps relancée ou rappelée par son maître qui, d'ordinaire, se contentait de la faire évoluer dans la salle pour montrer aux voyageurs comme elle était d'un facile dressage.
«C'est écrasant!» dit Bravida, n'essayant plus de comprendre, tandis que Tartarin enfonçait le passe-montagne en casque à mèche sur ses yeux pour cacher aux délégués la douce hilarité qui le gagnait en rencontrant à chaque étape, avec ses trucs et ses comparses, la Suisse rassurante de Bompard.
X
L'ASCENSION DE LA JUNGFRAU.—VÉ, LES BOEUFS.—LES CRAMPONS KENNEDY NE MARCHENT PAS, LA LAMPE À CHALUMEAU NON PLUS.—APPARITION D'HOMMES MASQUÉS AU CHALET DU CLUB ALPIN.—LE PRÉSIDENT DANS LA CREVASSE.—IL Y LAISSE SES LUNETTES.—SUR LES CIMES.—TARTARIN DEVENU DIEU.
Grande affluence, ce matin-là, à l'hôtel Bellevue sur la Petite Scheideck. Malgré la pluie et les rafales, on avait dressé les tables dehors, à l'abri de la véranda, parmi tout un étalage d'alpenstocks, gourdes, longues-vues, coucous en bois sculpté, et les touristes pouvaient en déjeunant contempler, à gauche, à quelque deux mille mètres de profondeur, l'admirable vallée de Grindelwald; à droite, celle de Lauterbrunnen, et en face, à une portée de fusil, semblait-il, les pentes immaculées, grandioses, de la Jungfrau, ses névés, ses glaciers, toute cette blancheur réverbérée illuminant l'air alentour, faisant les verres encore plus transparents, les nappes encore plus blanches.
Mais, depuis un moment, l'attention générale se trouvait distraite par une caravane tapageuse et barbue qui venait d'arriver à cheval, mulet, à âne, même en chaise à porteurs, et se préparait à l'escalade par un déjeuner copieux, plein d'entrain, dont le vacarme contrastait avec les airs ennuyés, solennels, des Riz et Pruneaux très illustres réunis à la Scheideck: lord Chipendale, le sénateur belge et sa famille, le diplomate austro-hongrois, d'autres encore. On aurait pu croire que tous ces gens barbus attablés ensemble allaient tenter l'ascension, car ils s'occupaient à tour de rôle des préparatifs de départ, se levaient, se précipitaient pour aller faire des recommandations aux guides, inspecter les provisions, et, d'un bout de la terrasse à l'autre, ils s'interpellaient de cris terribles:
«Hé! Placide, vé la terrine si elle est dans le sac!—N'oubliez pas la lampe à chalumeau, au mouains.
Au départ, seulement, on vit qu'il s'agissait d'une simple conduite, et que, de toute la caravane, un seul allait monter, mais quel un!
«Enfants, y sommes-nous?» dit le bon Tartarin d'une voix triomphante et joyeuse où ne semblait pas l'ombre d'une inquiétude pour les dangers possibles du voyage, son dernier doute sur le truquage de la Suisse s'étant dissipé le matin même devant les deux glaciers de Grindelwald, précédés chacun d'un guichet et d'un tourniquet avec cette inscription: «Entrée du glacier: un franc cinquante.
Il pouvait donc savourer sans regret ce départ en apothéose, la joie de se sentir regardé, envié, admiré par ces effrontées petites misses à coiffures étroites de jeunes garçons, qui se moquaient si gentiment de lui au Rigi-Kulm et, à cette heure, s'enthousiasmaient en comparant ce petit homme avec l'énorme montagne qu'il allait gravir. L'une faisait son portrait sur un album, celle ci tenait à honneur de toucher son alpenstock! «Tchimpègne!… Tchimpègne!…» s'écria tout à coup un long, funèbre Anglais au teint briqueté s'approchant le verre et la bouteille en mains. Puis, après avoir obligé le héros trinquer:
«Lord Chipendale, sir… Et vô?
—Tartarin de Tarascon.
—Oh! yes… Tartarine… Il était très joli nom pour un cheval… dit le lord, qui devait être quelque fort sportsman d'outre-Manche.
Le diplomate austro-hongrois vint aussi serrer la main de l'alpiniste entre ses mitaines, se souvenant vaguement de l'avoir entrevu quelque endroit: «Enchanté… enchanté!…» ânonna-t-il plusieurs fois, et ne sachant plus comment en sortir, il ajouta: «Compliments madame…» sa formule mondaine pour brusquer les présentations.
Mais les guides s'impatientaient, il fallait atteindre avant le soir la cabane du Club Alpin où l'on couche en première étape, il n'y avait pas une minute à perdre. Tartarin le comprit, salua d'un geste circulaire, sourit paternellement aux malicieuses misses, puis, d'une voix tonnante:
«Pascalon, la bannière!
Elle flotta, les méridionaux se découvrirent, car on aime le théâtre, à Tarascon; et sur le cri vingt fois répété: «Vive le président!… Vive Tartarin… Ah! Ah!… fen dè brut…» la colonne s'ébranla, les deux guides en tête, portant le sac, les provisions, des fagots de bois, puis Pascalon tenant l'oriflamme, enfin le P. C. A. et les délégués qui devaient raccompagner jusqu'au glacier du Guggi. Ainsi déployé en procession avec son claquement de drapeau sur ces fonds mouillés, ces crêtes dénudées ou neigeuses, le cortège évoquait vaguement le jour des morts à la campagne.
Tout à coup le commandement cria fort alarmé:
«Vé, les boeufs!
On voyait quelque bétail broutant l'herbe rase dans les ondulations de terrain. L'ancien militaire avait de ces animaux une peur nerveuse, insurmontable, et, comme on ne pouvait le laisser seul, la délégation dut s'arrêter. Pascalon transmit l'étendard à l'un des guides; puis, sur une dernière étreinte, des recommandations bien rapides, l'oeil aux vaches:
«Et adieu, qué!
—Pas d'imprudence au mouains…» ils se séparèrent. Quant proposer au président de monter avec lui, pas un n'y songea; c'était trop haut, boufre! A mesure qu'on approchait, cela grandissait encore, les abîmes se creusaient, les pics se hérissaient dans un blanc chaos que l'on eût dit infranchissable. Il valait mieux regarder l'ascension, de la Scheideck.
De sa vie, naturellement, le président du Club des Alpines n'avait mis les pieds sur un glacier. Rien de semblable dans les montagnettes de Tarascon embaumées et sèches comme un paquet de vétiver; et cependant les abords du Guggi lui donnaient une sensation de déjà vu, éveillaient le souvenir de chasses en Provence, tout au bout de la Camargue, vers la mer. C'était la même herbe toujours plus courte, grillée, comme roussie au feu. Ça et là des flaques d'eau, des infiltrations trahies de roseaux grêles, puis la moraine, comme une dune mobile de sable, de coquilles brisées, d'escarbilles, et, au bout, le glacier aux vagues bleu-vert, crêtées de blanc, moutonnantes comme des flots silencieux et figés. Le vent qui venait de là, sifflant et dur, avait aussi le mordant, la fraîcheur salubre des brises de mer.
«Non, merci…J'ai mes crampons…» fit Tartarin au guide lui offrant des chaussons de laine pour passer sur ses bottes… «Crampons Kennedy… perfectionnés… très commodes…» Il criait comme pour un sourd, afin de se mieux faire comprendre de Christian Inebnit, qui ne savait pas plus de français que son camarade Kaufmann; et en même temps, assis sur la moraine, il fixait par leurs courroies des espèces de socques ferrés de trois énormes et fortes pointes. Cent fois il les avait expérimentés, ces crampons Kennedy, manoeuvrés dans le jardin du baobab; néanmoins, l'effet fut inattendu. Sous le poids du héros, les pointes s'enfoncèrent dans la glace avec tant de force que toutes les tentatives pour les retirer furent vaines. Voilà Tartarin cloué au sol, suant, jurant, faisant des bras et de l'alpenstock une télégraphie désespérée, réduit enfin à rappeler ses guides qui s'en allaient devant, persuadés qu'ils avaient affaire à un alpiniste expérimenté.
Dans l'impossibilité de le déraciner, on défit les courroies, et les crampons abandonnés dans la glace, remplacés par une paire de chaussons tricotés, le président continua sa route, non sans beaucoup de peine et de fatigue. Inhabile à tenir son bâton, il y butait des jambes, le fer patinait, l'entraînait quand il s'appuyait trop fort; il essaya du piolet, plus dur encore à manoeuvrer, la houle du glacier s'accentuant à mesure, bousculant l'un par-dessus l'autre ses flots immobiles dans une apparence de tempête furieuse et pétrifiée.
Immobilité apparente, car des craquements sourds, de monstrueux borborygmes, d'énormes quartiers de glace se déplaçant avec lenteur comme des pièces truquées d'un décor indiquaient l'intérieur vie de toute cette masse figée, ses traîtrises d'élément: et sous les yeux de l'Alpiniste, au jeté de son pic, des crevasses se fendaient, des puits sans fond où les glaçons en débris roulaient indéfiniment. Le héros tomba à plusieurs reprises, une fois jusqu'à mi-corps, dans un de ces goulots verdâtres où ses larges épaules le retinrent au passage.
À le voir si maladroit et en même temps si tranquille et sûr de lui, riant, chantant, gesticulant comme tout à l'heure pendant le déjeuner, les guides s'imaginèrent que le champagne suisse l'avait impressionné. Pouvaient-ils supposer autre chose d'un président de Club Alpin, d'un ascensionniste renommé dont ses camarades ne parlaient qu'avec des «Ah!» et de grands gestes? L'ayant pris chacun sous un bras avec la fermeté respectueuse de policemen mettant en voiture un fils de famille éméché, ils tâchaient, à l'aide de monosyllabes et de gestes, d'éveiller sa raison aux dangers de la route, à la nécessité de gagner la cabane avant la nuit; le menaçaient des crevasses, du froid, des avalanches. Et, de la pointe de leurs piolets, ils lui montraient l'énorme accumulation des glaces, les névés en mur incliné devant eux jusqu'au zénith dans une réverbération aveuglante.
Mais le bon Tartarin se moquait bien de tout cela: «Ah! vaï, les crevasses… Ah! vaï, les avalanches…» et il pouffait de rire en clignant de l'oeil, leur envoyait des coups de coudes dans les côtes pour bien faire comprendre à ses guides qu'on ne l'abusait pas, qu'il était dans le secret de la comédie.
Les autres finissaient par s'égayer à l'entrain des chansons tarasconnaises, et, quand ils posaient une minute sur un bloc solide pour permettre au monsieur de reprendre haleine, ils yodlaient à la mode suisse, mais pas bien fort, de crainte des avalanches, ni bien longtemps, car l'heure s'avançait. On sentait le soir proche, au froid plus vif et surtout à la décoloration singulière de toutes ces neiges, ces glaces, amoncelées, surplombantes, qui, même sous un ciel brumeux, gardent un irisement de lumière, mais, lorsque le jour s'éteint, remonté vers les cimes fuyantes, prennent des teintes livides, spectrales, de monde lunaire. Pâleur, congélation, silence, toute la mort. Et le bon Tartarin, si chaud, si vivant, commençait pourtant à perdre sa verve, quand un cri lointain d'oiseau, le rappel d'une «perdrix des neiges» sonnant dans cette désolation, fit passer devant ses yeux une campagne brûlée et, sous le couchant couleur de braise, des chasseurs tarasconnais s'épongeant le front, assis sur leurs carniers vides, dans l'ombre fine d'un olivier. Ce souvenir le réconforta.
En même temps, Kaufmann lui montrait au-dessus d'eux quelque chose ressemblant à un fagot de bois sur la neige. «Die Hutte.» C'était la cabane. Il semblait qu'on dût l'atteindre en quelques enjambées, mais il fallait encore une bonne demi-heure de marche. L'un des guides alla devant pour allumer le feu. La nuit descendait maintenant, la bise piquait sur le sol cadavérique; et Tartarin, ne se rendant plus bien compte des choses, fortement soutenu par le bras du montagnard, butait, bondissait, sans un fil sec sur la peau malgr l'abaissement de la température. Tout à coup une flamme jaillit quelques pas, portant une bonne odeur de soupe à l'oignon.
On arrivait.
Rien de plus rudimentaire que ces haltes établies dans la montagne par les soins du Club Alpin Suisse. Une seule pièce dont un plan de bois dur incliné, servant de lit, tient presque tout l'espace, n'en laissant que fort peu pour le fourneau et la table longue clouée au parquet comme les bancs qui l'entourent. Le couvert était déjà mis, trois bols, des cuillers d'étain, la lampe à chalumeau pour le café, deux conserves de Chicago ouvertes. Tartarin trouva le dîner délicieux bien que la soupe à l'oignon empestât la fumée et que la fameuse lampe à chalumeau brevetée, qui devait parfaire son litre de café en trois minutes, n'eût jamais voulu fonctionner.
Au dessert, il chanta: c'était sa seule façon de causer avec ses guides. Il chanta des airs de son pays: la Tarasque, les Filles d'Avignon. Les guides répondaient par des chansons locales on patois allemand: «Mi Vater isch en Appenzeller… aou, aou…» Braves gens aux traits durs et frustes, taillés en pleine roche, avec de la barbe dans les creux qui semblait de la mousse, de ces yeux clairs, habitués aux grand espaces comme en ont les matelots; et cette sensation de la mer et du large qu'il avait tout à l'heure en approchant du Guggi, Tartarin la retrouvait ici, en face de ces marins du glacier, dans cette cabane étroite, basse et fumeuse, vrai entrepont de navire, dans l'égouttement de la neige du toit qui fondait à la chaleur, et les grands coups de vent tombant en paquet d'eau, secouant tout, faisant craquer les planches, vaciller la flamme de la lampe, et s'arrêtant tout à coup sur un silence, énorme, monstrueux, de fin du monde.
On achevait de dîner, quand des pas lourds sur le sol opaque, des voix s'approchèrent. Des bourrades violentes, ébranlèrent la porte, Tartarin, très ému, regarda ses guides… Une attaque nocturne à ces hauteurs!… Les coups redoublèrent. «Qui va là?» fit le héros sautant sur son piolet; mais déjà la cabane était envahie par deux Yankees gigantesques masqués de toile blanche, les vêtements trempés de sueur et de neige, puis, derrière eux, des guides, des porteurs, toute une caravane qui venait de faire l'ascension de la Jungfrau.
«Soyez les bienvenus, milords,» dit le Tarasconnais avec un geste large et dispensateur dont les milords n'avaient nul besoin pour prendre leurs aises. En un tour de main, la table fut investie, le couvert enlevé, les bols et les cuillers passés à l'eau chaude pour servir aux arrivants, selon la règle établie en tous ces chalets alpins: les bottes des milords fumaient devant le poêle, pendant qu'eux-mêmes, déchaussés, les pieds enveloppés de paille, s'étalaient devant une nouvelle soupe à l'oignon.
Le père et le fils, ces Américains; deux géants roux, têtes de pionniers, dures et volontaires. L'un deux, le plus âgé, avait dans sa face boursouflée, hâlée, craquelée, des yeux dilatés, tout blancs; et bientôt, à son hésitation tâtonnante autour de la cuiller et du bol, aux soins que son fils prenait de lui, Tartarin comprit que c'était le fameux alpiniste aveugle dont on lui avait parlé à l'hôtel Bellevue et auquel il ne voulait pas croire, grimpeur fameux dans sa jeunesse qui malgré ses soixante ans et son infirmité, recommençait avec son fils toutes ses courses d'autrefois. Il avait déjà fait ainsi le Wetterhorn et la Jungfrau, comptait attaquer le Cervin et le Mont-Blanc, prétendant que l'air des cimes, cette aspiration froide goût de neige, lui causait une joie indicible, tout un rappel de sa vigueur passée.
«Différemment, demandait Tartarin à l'un des porteurs, car les Yankees n'étaient pas communicatifs et ne répondaient que yes et no toutes ses avances… différemment, puisqu'il n'y voit pas, comment s'arrange-t-il aux passages dangereux?
—Oh! il a le pied montagnard, puis son fils est là qui le veille, lui place les talons… Le fait est qu'il s'en tire toujours sans accidents.
—D'autant que les accidents ne sont jamais bien terribles, qué? Après un sourire d'entente au porteur ahuri, le Tarasconnais, persuad de plus en plus que «tout ça c'était de la blague», s'allongea sur la planche, roulé dans sa couverture, le passe-montagne jusqu'aux yeux, et s'endormit, malgré la lumière, le train, la fumée des pipes et l'odeur de l'oignon…
«Mossié!…. Mossié!….
Un de ses guides le secouait pour le départ pendant que l'autre versait du café bouillant dans les bols. Il y eut quelques jurons, des grognements de dormeurs que Tartarin écrasait au passage pour gagner la table, puis la porte. Brusquement, il se trouva dehors, saisi de froid, ébloui par la réverbération féerique de la lune sur ces blanches nappes, ces cascades figées où l'ombre des pics, des aiguilles, des séracs, se découpait d'un noir intense. Ce n'était plus l'étincelant chaos de l'après-midi, ni le livide amoncellement des teintes grises du soir, mais une ville accidentée de ruelles sombres, de coulées mystérieuses, d'angles douteux entre des monuments de marbre et des ruines effritées, une ville morte avec de larges places désertes.
Deux heures! En marchant bien on serait là-haut pour midi. «Zou! dit le P. C. A. tout gaillard et s'élançant comme à l'assaut. Mais ses guides l'arrêtèrent: il fallait s'attacher pour ces passages périlleux.
«Ah! vaï, s'attacher?… Enfin, si ça vous amuse…
Christian Inebnit prit la tête, laissant trois mètres de corde entre lui et Tartarin qu'une même distance séparait du second guide charg des provisions et de la bannière. Le Tarasconnais se tenait mieux que la veille, et, vraiment, il fallait que sa conviction fût faite pour qu'il ne prît pas au sérieux les difficultés de la route,—si l'on peut appeler route la terrible arête de glace sur laquelle ils avançaient avec précaution, large de quelques centimètres et tellement glissante que le piolet de Christian devait y tailler des marches.
La ligne de l'arête étincelait entre deux profondeurs d'abîmes. Mais si vous croyez que Tartarin avait peur, pas plus! A peine le petit frisson à fleur de peau du franc-maçon novice auquel on fait subir les premières épreuves. Il se posait très exactement dans les trous creusés par le guide de tête, faisait tout ce qu'il lui voyait faire, aussi tranquille que dans le jardin du baobab lorsqu'il s'exerçait autour de la margelle, au grand effroi des poissons rouges. Un moment la crête devint si étroite qu'il fallut se mettre à califourchon, et, pendant qu'ils allaient lentement, s'aidant des mains, une formidable détonation retentit à droite, au-dessous d'eux, «Avalanche!» dit Inebnit, immobile tant que dura la répercussion des échos, nombreuse, grandiose à remplir le ciel, et terminée par un long roulement de foudre qui s'éloigne ou qui tombe en détonations perdues. Après, le silence s'étala de nouveau, couvrit tout comme un suaire.
L'arête franchie, ils s'engagèrent sur un névé de pente assez douce, mais d'une longueur interminable. Ils grimpaient depuis plus d'une heure, quand une mince ligne rose commença à marquer les cimes, là-haut, bien haut sur leurs têtes. C'était le matin qui s'annonçait. En bon Méridional ennemi de l'ombre, Tartarin entonnait son chant d'allégresse:
Grand souleu de la Provenço Gai compaire dou mistrau…[*]
[*] Grand soleil de la Provence,—Gai compère du mistral.
Une brusque secouée de la corde par devant et par derrière l'arrêta net au milieu de son couplet. «Chut!… chut!…» faisait Inebnit montrant du bout de son piolet la ligne menaçante des séracs gigantesques et tumultueux, aux assises branlantes, et dont la moindre secousse pouvait déterminer l'éboulement. Mais le Tarasconnais savait à quoi s'en tenir; ce n'est pas à lui qu'il fallait pousser de pareilles bourdes, et, d'une voix retentissante, il reprit: