PRÉFACE (continued 2)
Louis Viardot translation
— Oh! ce sera avec le temps un bon polkovnik, disait le vieux Tarass; devant Dieu, ce sera un bon polkovnik, et il surpassera son père.
Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'était que réfléchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il trouvait une volupté folle dans la bataille. Elle lui semblait une fête, à ces instants où la tête du combattant brûle, où tout se confond à ses regards, où les hommes et les chevaux tombent pêle- mêle avec fracas, où il se précipite tête baissée à travers le sifflement des balles, frappant à droite et à gauche, sans ressentir les coups qui lui sont portés. Plus d'une fois le vieux Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporté par sa fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eût tentées nul homme de sang-froid, et réussissait justement par l'excès de sa témérité. Le vieux Tarass l'admirait alors, et répétait souvent:
— Oh! celui-là est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
Il fut décidé que l'armée marcherait tout droit sur la ville de Doubno, où, d'après le bruit public, les habitants avaient renfermé beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinément devant la place. Les habitants avaient résolu de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, préférant mourir sur le seuil de leurs demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute muraille en terre entourait toute la ville; là où elle était trop basse, s'élevait un parapet en pierre, ou une maison crénelée, ou une forte palissade en pieux de chêne. La garnison était nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. À leur arrivée, les Zaporogues attaquèrent vigoureusement les ouvrages extérieurs; mais ils furent reçus par la mitraille. Les bourgeois, les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir à leur contenance qu'ils se préparaient à une résistance désespérée. Les femmes même prenaient part à la défense; des pierres, des sacs de sable, des tonneaux de résine enflammée tombaient sur la tête des assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux forteresses; ce n'était pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le kochévoï ordonna donc la retraite en disant:
— Ce n'est rien, seigneurs frères, décidons-nous à reculer. Mais que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrétien, si nous laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim comme des chiens.
Après avoir battu en retraite, l'armée bloqua étroitement la place, et n'ayant rien autre chose à faire, les Cosaques se mirent à ravager les environs, à brûler les villages et les meules de blé, à lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et qui cette année-là avaient récompensé les soins du laboureur par une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants voyaient avec terreur la dévastation de toutes leurs ressources. Cependant les Zaporogues, disposés en kouréni comme à la setch, avaient entouré la ville d'un double rang de chariots. Ils fumaient leurs pipes, échangeaient entre eux les armes prises à l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, à pair et impair, regardant la ville avec un sang-froid désespérant; et, pendant la nuit, les feux s'allumaient; chaque kourèn faisait bouillir son gruau dans d'énormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se succédait auprès des feux. Mais bientôt les Zaporogues commencèrent à s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur sobriété forcée dont nulle action d'éclat ne les dédommageait. Le kochévoï ordonna même de doubler la ration de vin, ce qui se faisait quelquefois dans l'armée, quand il n'y avait pas d'entreprise à tenter. C'était surtout aux jeunes gens, et notamment aux fils de Boulba, que déplaisait une pareille vie. Andry ne cachait pas son ennui:
— Tête sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre, Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-là n'est pas encore un bon soldat qui garde sa présence d'esprit dans la bataille; mais celui-là est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce qu'il a résolu.
Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il voit les mêmes choses avec d'autres yeux.
Sur ces entrefaites, arriva le polk de Tarass Boulba amené par Tovkatch. Il était accompagné de deux ïésaouls, d'un greffier et d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires, qui, sans être appelés, avaient pris librement du service, dès qu'ils avaient connu le but de l'expédition. Les ïésaouls apportaient aux fils de Tarass la bénédiction de leur mère, et à chacun d'eux une petite image en bois de cyprès, prise au célèbre monastère de Mégigorsk à Kiew. Les deux frères se pendirent les saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en songeant à leur vieille mère. Que leur prophétisait cette bénédiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne d'être éternellement chantée par les joueurs de bandoura, ou bien…? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme, semblable à l'épais brouillard d'automne qui s'élève des marais. Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin.
Après la réception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de chaque jour, et se retira bientôt dans son kourèn. Pour Andry, il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques avaient déjà pris leur souper. Le soir venait de s'éteindre; une belle nuit d'été remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas son kourèn, et ne pensait point à dormir. Il était plongé dans la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une innombrable quantité d'étoiles jetaient du haut du ciel une lumière pâle et froide. La plaine, dans une vaste étendue, était couverte de chariots dispersés, que chargeaient les provisions et le butin, et sous lesquels pendaient les seaux à porter le goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de Zaporogues étendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes de positions. L'un avait mis un sac sous sa tête, l'autre son bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun portait à sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en bois, un briquet et des poinçons. Les boeufs pesants étaient couchés, les jambes pliées, en troupes blanchâtres, et ressemblaient de loin à de grosses pierres immobiles éparses dans la plaine, de tous côtés s'élevaient les sourds ronflements des soldats endormis, auxquels répondaient par des hennissements sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore à la beauté de cette nuit de juillet; c'était le reflet de l'incendie des villages d'alentour. Ici, la flamme s'étendait large et paisible sur le ciel; là, trouvant un aliment faible, elle s'élançait en minces tourbillons jusque sous les étoiles; des lambeaux enflammés se détachaient pour se traîner et s'éteindre au loin. De ce côté, un monastère aux murs noircis par le feu, se tenait sombre et grave comme un moine encapuchonné, montrant à chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brûlait le grand jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres que tordait la flamme, et quand, au sein de l'épaisse fumée, jaillissait un rayon lumineux, il éclairait de sa lueur violâtre des masses de prunes mûries, et changeait en or de ducats des poires qui jaunissaient à travers le sombre feuillage. D'une et d'autre parts, pendaient aux créneaux ou aux branches quelque moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec tout le reste. Une quantité d'oiseaux s'agitaient devant la nappe de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La ville dormait, dégarnie de défenseurs. Les flèches des temples, les toits des maisons, les créneaux des murs et les pointes des palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux, autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de faibles clartés, et les gardes eux-mêmes se laissaient aller au sommeil, après avoir largement satisfait leur appétit cosaque. Il s'étonna d'une telle insouciance, pensant qu'il était fort heureux qu'on n'eût pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha lui-même de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa tête; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps à regarder le ciel. L'air était pur et transparent; les étoiles qui forment la voie lactée étincelaient d'une lumière blanche et confuse. Par moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout à coup, il lui sembla qu'une étrange figure se dessinait rapidement devant lui. Croyant que c'était une image créée par le sommeil, et qui allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperçut effectivement une figure pâle, exténuée, qui se penchait sur lui et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs comme du charbon s'échappaient en désordre d'un voile sombre négligemment jeté sur la tête, et l'éclat singulier du regard, le teint cadavéreux du visage pouvaient bien faire croire à une apparition. Andry saisit à la hâte son mousquet, et s'écria d'une voix altérée:
— Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un être vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
Pour toute réponse l'apparition mit le doigt sur ses lèvres, semblant implorer le silence. Andry déposa son mousquet, et se mit à la regarder avec plus d'attention. À ses longs cheveux, à son cou, à sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce n'était pas une Polonaise; son visage hâve et décharné avait un teint olivâtre, les larges pommettes de ses joues s'avançaient en saillie, et les paupières de ses yeux étroits se relevaient aux angles extérieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme, plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
— Dis-moi, qui es-tu? s'écria-t-il enfin; il me semble que je t'ai vue quelque part.
— Oui, il y a deux ans, à Kiew.
— Il y a deux ans, à Kiew? répéta Andry en repassant dans sa mémoire tout ce que lui rappelait sa vie d'étudiant.
Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il s'écria tout à coup:
— Tu es la Tatare, la servante de la fille du vaïvode.
— Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse suppliante, tremblante de peur et regardant de tous côtés si le cri d'Andry n'avait réveillé personne.
— Réponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une voix basse et haletante. Où est la demoiselle? est-elle en vie?
— Elle est dans la ville.
— Dans la ville! reprit Andry retenant à peine un cri de surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur. Pourquoi dans la ville?
— Parce que le vieux seigneur y est lui-même. Voilà un an et demi qu'il a été fait vaïvode de Doubno.
— Est-elle mariée?… Mais parle donc, parle donc.
— Voilà deux jours qu'elle n'a rien mangé,
— Comment!…
— Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.»
Andry fut pétrifié.
— La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues. Elle m'a dit: «Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi, qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau de pain pour ma vieille mère, car je ne veux pas la voir mourir sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une vieille mère; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.»
Une foule de sentiments divers s'éveillèrent dans le coeur du jeune Cosaque.
— Mais comment as-tu pu venir ici?
— Par un passage souterrain.
— Y a-t-il donc un passage souterrain?
— Oui.
— Où?
— Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
— Non, je le jure sur la Sainte Croix.
— En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place où croissent des joncs.
— Et ce passage aboutit dans la ville?
— Tout droit au monastère.
— Allons, allons sur-le-champ.
— Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de pain.
— Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je reviens à l'instant.
Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions de son kourèn. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux. Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme; mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint alors que, la veille, le kochévoï avait reproché aux cuisiniers de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours. Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à son père, et alla trouver le cuisinier de son kourèn, qui dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides l’une et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout ce gruau, car son kourèn comptait moins d'hommes que les autres. Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire? Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot, mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui- même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux:
— Arrêtez, arrêtez le Polonais du diable; attrapez son cheval.
— Tais-toi, ou je te tue, s'écria Andry plein d'épouvante, en le menaçant de son sac.
Mais Ostap s'était tu déjà; il retomba sur la terre, et se remit à ronfler de manière à agiter l'herbe que touchait son visage. Andry regarda avec terreur de tous côtés. Tout était tranquille; une seule tête à la touffe flottante s'était soulevée dans le kourèn voisin; mais après avoir jeté de vagues regards, elle s'était reposée sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'éloigna emportant son butin. La Tatare était couchée, respirant à peine.
— Lève-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains rien. Es-tu en état de soulever un de ces pains, si je ne puis les emporter tous moi-même?
Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet, qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains qu'il avait voulu donner à la Tatare, et, courbé sous ce poids, il passa intrépidement à travers les rangs des Zaporogues endormis.
— Andry! dit le vieux Boulba au moment où son fils passa devant lui.
Le coeur du jeune homme se glaça. Il s'arrêta, et, tout tremblant, répondit à voix basse:
— Eh bien! quoi?
— Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain matin d'importance. Les femmes ne te mèneront à rien de bon.
Après avoir dit ces mots, il souleva sa tête sur sa main, et considéra attentivement la Tatare enveloppée dans son voile.
Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder son père en face. Quand il se décida à lever enfin les yeux, il reconnut que Boulba s'était endormi, la tête sur la main.
Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il n'était venu. Quand il se retourna pour s'adresser à la Tatare, il la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit, perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain éclaira tout à coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la secoua par la manche, et tous deux s'éloignèrent en regardant fréquemment derrière eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond duquel se traînait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au fond du ravin, la plaine avec le tabor des Zaporogues disparut à leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une côte escarpée, au sommet de laquelle se balançaient quelques herbes sèches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable à une faucille d'or. Une brise légère, soufflant de la steppe, annonçait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l’avait entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dévastés. Ils franchirent une poutre posée sur le ruisseau, et devant eux se dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpé. Cet endroit passait sans doute pour le mieux fortifié de toute l'enceinte par la nature, car le parapet en terre qui le couronnait était plus bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu plus loin s'élevaient les épaisses murailles du couvent. Toute la côte devant eux était couverte de bruyères; entre elle et le ruisseau s'étendait un petit plateau où croissaient des joncs de hauteur d'homme. La Tatare ôta ses souliers, et s'avança avec précaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant était imprégné d'eau. Après avoir conduit péniblement Andry à travers les joncs, elle s'arrêta devant un grand tas de branches sèches. Quand ils les eurent écartées, ils trouvèrent une espèce de voûte souterraine dont l'ouverture n'était pas plus grande que la bouche d'un four. La Tatare y entra la première la tête basse, Andry la suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer ses sacs et ses pains, et bientôt tous deux se trouvèrent dans une complète obscurité.
CHAPITRE VI
Andry s'avançait péniblement dans l'étroit et sombre souterrain, précédé de la Tatare et courbé sous ses sacs de provisions.
— Bientôt nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous approchons de l'endroit où j'ai laissé une lumière.
En effet, les noires murailles du souterrain commençaient à s'éclairer peu à peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui semblait être une chapelle, car à l'un des murs était adossée une table en forme d'autel, surmontée d'une vieille image noircie de la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant cette image, l'éclairait de sa lueur pâle. La Tatare se baissa, ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et mince était entourée de chaînettes auxquelles pendaient des mouchettes, un éteignoir et un poinçon. Elle le prit et alluma la chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuèrent leur route, à demi dans une vive lumière, à demi dans une ombre noire, comme les personnages d'un tableau de Gérard delle notti. Le visage du jeune chevalier, où brillait la santé et la force, formait un frappant contraste avec celui de la Tatare, pâle et exténué. Le passage devint insensiblement plus large et plus haut, de manière qu'Andry put relever la tête. Il se mit à considérer attentivement les parois en terre du passage où il cheminait. Comme aux souterrains de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantôt des cercueils, tantôt des ossements épars que l'humidité avait rendus mous comme de la pâte. Là aussi gisaient de saints anachorètes qui avaient fui le monde et ses séductions. L'humidité était si grande en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds. Andry devait s'arrêter souvent pour donner du repos à sa compagne dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de pain qu'elle avait dévoré causait une vive douleur à son estomac déshabitué de nourriture, et fréquemment elle s'arrêtait sans pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut devant eux.
«Grâce à Dieu, nous sommes arrivés,» dit la Tatare d'une voix faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui manqua.
À sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit de manière à montrer qu'il y avait par derrière un large espace vide; puis le son changea de nature comme s'il se fût prolongé sous de hauts arceaux. Deux minutes après, on entendit bruire un trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait debout, la clef dans une main, une lumière dans l'autre, leur livra passage. Andry recula involontairement à la vue d'un moine catholique, objet de mépris et de haine pour les Cosaques, qui les traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de son côté, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un mot que lui dit la Tatare à voix basse le tranquillisa. Il referma la porte derrière eux, les conduisit par l'escalier, et bientôt ils se trouvèrent sous les hautes et sombres voûtes de l'église.
Devant l'un des autels, tout chargé de cierges, se tenait un prêtre à genoux, qui priait à voix basse. À ses côtés étaient agenouillés deux jeunes diacres en chasubles violettes ornées de dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils demandaient un miracle, la délivrance de la ville, l'affermissement des courages ébranlés, le don de la patience, la fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait des idées timides et lâches. Quelques femmes, semblables à des spectres, étaient agenouillées aussi, laissant tomber leurs têtes sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques hommes restaient appuyés contre les pilastres dans un silence morne et découragé. La longue fenêtre aux vitraux peints qui surmontait l'autel s'éclaira tout à coup des lueurs rosées de l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes couleurs, se dessinèrent sur le sombre pavé de l'église. Tout le choeur fut inondé de jour, et la fumée de l'encens, immobile dans l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opéré par la lumière. Dans cet instant, le mugissement solennel de l'orgue emplit tout à coup l'église entière[30]. Il enfla de plus en plus les sons, éclata comme le roulement du tonnerre, puis monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes filles, puis répéta son mugissement sonore et se tut brusquement. Longtemps après les vibrations firent trembler les arceaux, et Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle. Quelqu'un le tira par le pan de son caftan.
— Il est temps, dit la Tatare.
Tous deux traversèrent l'église sans être aperçus, et sortirent sur une grande place. Le ciel s'était rougi des feux de l'aurore, et tout présageait le lever du soleil. La place, en forme de carré, était complètement vide. Au milieu d'elle se trouvaient dressées nombre de tables en bois, qui indiquaient que là avait été le marché aux provisions. Le sol, qui n'était point pavé, portait une épaisse couche de boue desséchée, et toute la place était entourée de petites maisons bâties en briques et en terre glaise, dont les murs étaient soutenus par des poutres et des solives entrecroisées. Leurs toits aigus étaient percés de nombreuses lucarnes. Sur un des côtés de la place, près de l'église, s'élevait un édifice différent des autres, et qui paraissait être l'hôtel de ville. La place entière semblait morte. Cependant Andry crut entendre de légers gémissements. Jetant un regard autour de lui, il aperçut un groupe d'hommes couchés sans mouvement, et les examina, doutant s’ils étaient endormis ou morts. À ce moment il trébucha sur quelque chose qu'il n'avait pas vu devant lui. C'était le cadavre d'une femme juive. Elle paraissait jeune, malgré l'horrible contraction de ses traits. Sa tête était enveloppée d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques mèches de cheveux crépus tombaient sur son cou décharné; près d'elle était couché un petit enfant qui serrait convulsivement sa mamelle, qu'il avait tordue à force d'y chercher du lait. Il ne criait ni ne pleurait plus; ce n'était qu'au mouvement intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent arrêtés par une sorte de fou furieux qui, voyant le précieux fardeau que portait Andry, s'élança sur lui comme un tigre, en criant:
— Du pain! du pain!
Mais ses forces n'étaient pas égales à sa rage; Andry le repoussa, et il roula par terre. Mais, ému de compassion, le jeune Cosaque lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit à dévorer avec voracité, et, sur la place même, cet homme expira dans d'horribles convulsions. Presque à chaque pas ils rencontraient des victimes de la faim. À la porte d'une maison était assise une vieille femme, et l'on ne pouvait dire si elle était morte ou vivante, se tenant immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Du toit de la maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses souffrances, y avait mis fin par le suicide. À la vue de toutes ces horreurs, Andry ne put s'empêcher de demander à la Tatare:
— Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous ces gens n'aient plus rien trouvé pour soutenir leur vie! En de telles extrémités, l'homme peut se nourrir des substances que la loi défend.
— On a tout mangé, répondit la Tatare, toutes les bêtes; on ne trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la ville entière. Nous n'avons jamais rassemblé de provisions; l'on amenait tout de la campagne.
— Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous penser encore à défendre la ville?
— Peut-être que le vaïvode l'aurait rendue; mais, hier matin le polkovnik, qui se trouve à Boujany, a envoyé un faucon porteur d'un billet où il disait qu'on se défendit encore, qu'il s'avançait pour faire lever le siège, et qu'il n'attendait plus que l'arrivée d'un autre polk afin d'agir ensemble; maintenant nous attendons leur secours à toute minute. Mais nous voici devant la maison.»
Andry avait déjà vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux autres, et qui paraissait avoir été construite par un architecte italien. Elle était en briques, et à deux étages. Les fenêtres du rez-de-chaussée s'encadraient dans des ornements de pierre très en relief; l’étage supérieur se composait de petits arceaux formant galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large escalier en briques peintes descendait jusqu'à la place. Sur les dernières marches étaient assis deux gardes qui soutenaient d'une main leurs hallebardes, de l'autre leurs têtes, et ressemblaient plus à des statues qu'à des êtres vivants. Ils ne firent nulle attention à ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et son guide trouvèrent un chevalier couvert d'une riche armure, tenant en main un livre de prières. Il souleva lentement ses paupières alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrèrent dans une salle assez spacieuse qui semblait servir aux réceptions. Elle était remplie de soldats, d'échansons, de chasseurs, de valets, de toute la domesticité que chaque seigneur polonais croyait nécessaire à son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On sentait la fumée d'un cierge qui venait de s'éteindre, et deux autres brûlaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur d'un homme, bien que le jour éclairât depuis longtemps la large fenêtre à grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte en chêne, ornée d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare l'arrêta, et lui montra une petite porte découpée dans le mur de côté. Ils entrèrent dans un corridor, puis dans une chambre qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie lumineuse sur un rideau d'étoffe rouge, sur une corniche dorée, sur un cadre de tableau. La Tatare dit à Andry de rester là; puis elle ouvrit la porte d'une autre chambre où brillait de la lumière. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit tressaillir. Au moment où la porte s'était ouverte, il avait aperçu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint bientôt, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se reforma derrière lui. Deux cierges étaient allumés dans la chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu. Mais ce n'était point là ce que cherchaient ses regards. Il tourna la tête d'un autre côté, et vit une femme qui semblait s'être arrêtée au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'élançait vers lui, mais se tenait immobile. Lui-même resta cloué sur sa place. Ce n'était pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait connue. Elle était devenue bien plus belle. Naguère, il y avait en elle quelque chose d'incomplet, d'inachevé: maintenant, elle ressemblait à la création d'un artiste qui vient de lui donner la dernière main; naguère c'était une jeune fille espiègle, maintenant c'était une femme accomplie, et dans toute la splendeur de sa beauté. Ses yeux levés n'exprimaient plus une simple ébauche du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps de sécher, ses larmes répandaient sur son regard un vernis brillant. Son cou, ses épaules et sa gorge avaient atteint les vraies limites de la beauté développée. Une partie de ses épaisses tresses de cheveux étaient retenues sur la tête par un peigne; les autres tombaient en longues ondulations sur ses épaules et ses bras. Non seulement sa grande pâleur n'altérait pas sa beauté, mais elle lui donnait au contraire un charme irrésistible. Andry ressentait comme une terreur religieuse; il continuait à se tenir immobile. Elle aussi restait frappée à l'aspect du jeune Cosaque qui se montrait avec les avantages de sa mâle jeunesse. La fermeté brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la santé et la fraîcheur sur ses joues hâlées. Sa moustache noire luisait comme la soie.
— Je n'ai pas la force de te rendre grâce, généreux chevalier, dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te récompenser…
Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupières, garnies de longs cils sombres. Toute sa tête se pencha, et une légère rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que lui répondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que ressentait son âme, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermée par une puissance inconnue; le son manquait à sa voix. Il reconnut que ce n'était pas à lui, élevé au séminaire, et menant depuis une vie guerrière et nomade, qu'il appartenait de répondre, et il s'indigna contre sa nature de Cosaque.
À ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu déjà le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporté Andry, et elle le présenta à sa maîtresse sur un plateau d'or. La jeune femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrêta enfin ses yeux sur Andry. Ce regard, ému et reconnaissant, où se lisait l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris d'Andry que ne l'eussent été de longs discours. Son âme se sentit légère; il lui sembla qu'on l'avait déliée. Il allait parler, quand tout à coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et lui dit avec inquiétude:
— Et ma mère? lui as-tu porté du pain?
— Elle dort.
— Et à mon père?
— Je lui en ai porté. Il a dit qu'il viendrait lui même remercier le chevalier.
Rassurée, elle prit le pain et le porta à ses lèvres. Andry la regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger avidement, quand tout à coup il se rappela ce fou furieux qu'il avait vu mourir pour avoir dévoré un morceau de pain. Il pâlit et, la saisissant par le bras:
— Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
Elle laissa aussitôt retomber son bras, et, déposant le pain sur le plateau, elle regarda Andry comme eût fait un enfant docile.
— Ô ma reine! s'écria Andry avec transport, ordonne ce que tu voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au monde; je courrai t’obéir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux, je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitié des troupeaux de chevaux de mon père m'appartient; tout ce que ma mère lui a donné en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est à moi. Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour la seule poignée de mon sabre, on me donne un grand troupeau de chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela, je le brûlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir! Peut-être tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais bien qu'il ne m'appartient pas, à moi qui ai passé ma vie dans la setch, de parler comme on parle là où se trouvent les rois, les princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que tu es une autre créature de Dieu que nous autres, et que les autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrière toi.
Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute à son attention, la jeune fille écoutait ces discours pleins de franchise et de chaleur, où se montrait une âme jeune et forte. Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune chevalier tenait à un autre parti, et que son père, ses frères, ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquée de tous côtés, vouant les habitants à une mort certaine. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle prit un mouchoir brodé en soie et, s'en couvrant le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siège où elle resta longtemps immobile, la tête renversée, et mordant sa lèvre inférieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eût ressenti la piqûre d'une bête venimeuse.
— Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main douce comme la soie.
Mais elle se taisait, sans se découvrir le visage, et restait immobile.
— Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?
Elle ôta son mouchoir de ses yeux, écarta les cheveux qui lui couvraient le visage, et laissa échapper ses plaintes d'une voix affaiblie, qui ressemblait au triste et léger bruissement des joncs qu'agite le vent du soir:
— Ne suis-je pas digne d'une éternelle pitié? La mère qui m'a mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas bien amer? Ô mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit à mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches seigneurs, des comtes et des barons étrangers, et toute la fleur de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considéré mon amour comme la plus grande des félicités. Je n'aurais eu qu'à faire un choix, et le plus beau, le plus noble serait devenu mon époux. Pour aucun d'eux, ô mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu l'as fait parler, ce faible coeur, pour un étranger, pour un ennemi, sans égard aux meilleurs chevaliers de ma patrie. Pourquoi, pour quel péché, pour quel crime, m’as-tu persécutée impitoyablement, ô sainte mère de Dieu? Mes jours se passaient dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherchés, les vins les plus précieux faisaient mon habituelle nourriture. Et pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois condamnée à un sort si cruel; c'est peu que je sois obligée de voir, avant ma propre fin, mon père et ma mère expirer dans d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donné ma vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me déchirent le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore plus pénible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus épouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de reproches, à toi, mon destin cruel, et à toi (pardonne mon péché), ô sainte mère de Dieu.
Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se peignit sur son visage, sur son front tristement penché et sur ses joues sillonnées de larmes.
— Non, il ne sera pas dit, s'écria Andry, que la plus belle et la meilleure des femmes ait à subir un sort si lamentable, quand elle est née pour que tout ce qu'il y a de plus élevé au monde s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la bravoure, ni la prière, nous mourrons ensemble, et je mourrai avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me séparer de toi.
— Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-même, lui répondit-elle en secouant lentement la tête. Je ne sais que trop bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton devoir. Tu as un père, des amis, une patrie qui t'appellent, et nous sommes tes ennemis.
— Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon père? reprit Andry, en relevant fièrement le front et redressant sa taille droite et svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voilà ce que je vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, répéta-t-il obstinément, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un parti pris et une volonté irrévocable. Qui m'a dit que l'Ukraine est ma patrie? Qui me l'a donnée pour patrie? La patrie est ce que notre âme désire, révère, ce qui nous est plus cher que tout. Ma patrie, c'est toi, Et cette patrie-là, je ne l'abandonnerai plus tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on vienne l'en arracher!
Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain, avec toute l'impétuosité dont est capable une femme qui ne vit que par les élans du coeur, elle se jeta à son cou, le serra dans ses bras, et se mit à sangloter. Dans ce moment la rue retentit de cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiède respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui enveloppaient la tête d'un réseau soyeux et odorant.
Tout à coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de joie.
— Nous sommes sauvés, disait-elle toute hors d'elle-même; les nôtres sont entrés dans la ville, amenant du pain, de la farine, et des Zaporogues prisonniers.
Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention à ce qu'elle disait. Dans le délire de sa passion, Andry posa ses lèvres sur la bouche qui effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans réponse.
Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque. Il ne verra plus ni la setch, ni les villages de ses pères, ni le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une poignée de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure où il a, pour sa propre honte, donné naissance à un tel fils!
CHAPITRE VII
Le tabor des Zaporogues était rempli de bruit et de mouvement. D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un détachement de troupes royales avait pénétré dans la ville. Ce fut plus tard qu'on s'aperçut que tout le kourèn de Peréiaslav, placé devant une des portes de la ville, était resté la veille ivre mort; il n'était donc pas étonnant que la moitié des Cosaques qui le composaient eût été tuée et l'autre moitié prisonnière, sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître. Avant que les kouréni voisins, éveillés par le bruit, eussent pu prendre les armes, le détachement entrait déjà dans la ville, et ses derniers rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal éveillés qui se jetaient sur eux en désordre. Le kochevoï fit rassembler l'armée, et lorsque tous les soldats réunis en cercle, le bonnet à la main, eurent fait silence, il leur dit:
— Voilà donc, seigneurs frères, ce qui est arrivé cette nuit; voilà jusqu'où peut conduire l'ivresse; voilà l'injure que nous a faite l'ennemi! Il paraît que c'est là votre habitude: si l'on vous double la ration, vous êtes prêts à vous soûler de telle sorte que l'ennemi du nom chrétien peut non seulement vous ôter vos pantalons, mais même vous éternuer au visage, sans que vous y fassiez attention.
Tous les Cosaques tenaient la tête basse, sentant bien qu'ils étaient coupables. Le seul ataman du kourèn de Nésamaïko[31], Koukoubenko, éleva la voix.
— Arrête, père, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas écrit dans la loi qu'on puisse faire quelque observation quand le kochevoï parle devant toute l'armée, cependant, l'affaire ne s'étant point passée comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont pas complètement justes. Les Cosaques eussent été fautifs et dignes de la mort s'ils s'étaient enivrés pendant la marche, la bataille, ou un travail important et difficile; mais nous étions là sans rien faire, à nous ennuyer devant cette ville. Il n'y avait ni carême, ni aucune abstinence ordonnée par l'Église. Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien à faire? il n'y a point de péché à cela. Mais nous allons leur montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons maintenant les battre de manière qu'ils n'emportent pas leurs talons à la maison.
Le discours du kourennoï plut aux Cosaques. Ils relevèrent leurs têtes baissées, et beaucoup d'entre eux firent un signe de satisfaction, en disant:
— Koukoubenko a bien parlé.
Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du kochévoï, ajouta:
— Il paraît, kochévoï, que Koukoubenko a dit la vérité. Que répondras-tu à cela?
— Ce que je répondrai? je répondrai: Heureux le père qui a donné naissance à un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse à dire un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse à dire un mot qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du courage, comme les éperons rendent du courage à un cheval que l'abreuvoir a rafraîchi. Je voulais moi-même vous dire ensuite une parole consolante; mais Koukoubenko m'a prévenu.
— Le kochévoï a bien parlé! s'écria-t-on dans les rangs des Zaporogues.
— C'est une bonne parole, disaient les autres.
Et même les plus vieux, qui se tenaient là comme des pigeons gris, firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et dirent:
— Oui, c'est une parole bien dite.
— Maintenant, écoutez-moi, seigneurs, continua le kochévoï. Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer des trous à la manière des rats, comme font les maîtres allemands (qu'ils voient le diable en songe!), c'est indécent et nullement l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entré dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affamés, ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guère où ils en trouveront, à moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette du haut du ciel… Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car leurs prêtres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois portes cinq kouréni devant la principale, et trois kouréni devant chacune des deux autres. Que le kourèn de Diadniv et celui de Korsoun se mettent en embuscade: le polkovnik Tarass Boulba, avec tout son polk, aussi en embuscade. Les kouréni de Titareff et de Tounnocheff, en réserve du côté droit; ceux de Tcherbinoff et de Stéblikiv, du côté gauche. Et vous, sortez des rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aiguës pour insulter, pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait pas supporter les injures, et peut-être qu'aujourd'hui même ils passeront les portes. Que chaque ataman fasse la revue de son kourèn, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du monde dans les débris de celui de Périaslav. Visitez bien toutes choses; qu'on donne à chaque Cosaque un verre de vin pour le dégriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasiés de ce qu'ils ont mangé hier, car, en vérité, ils ont tellement bâfré toute la nuit, que, si je m'étonne d'une chose, c'est qu'ils ne soient pas tous crevés. Et voici encore un ordre que je donne: Si quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin à un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de cochon, et je le ferai pendre la tête en bas. À l'oeuvre, frères! à l'oeuvre!
C'est ainsi que le kochévoï distribua ses ordres. Tous le saluèrent en se courbant jusqu'à la ceinture, et, prenant la route de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrivés à une grande distance. Tous commencèrent à s'équiper, à essayer leurs lances et leurs sabres, à remplir de poudre leurs poudrières, à préparer leurs chariots et à choisir leurs montures.
En rejoignant son campement, Tarass se mit à penser, sans le deviner toutefois, à ce qu'était devenu Andry. L'avait-on pris et garrotté, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry n'est pas homme à se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus trouvé parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son polk, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps par son nom.
— Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa rêverie.
Le juif Yankel était devant lui.
— Seigneur polkovnik, seigneur polkovnik, disait il d'une voix brève et entrecoupée, comme s'il voulait lui faire part d'une nouvelle importante, j'ai été dans la ville, seigneur polkovnik.
Tarass regarda le juif d'un air ébahi:
— Qui diable t'a mené là?
— Je vais vous le raconter, dit Yankel. Dès que j'entendis du bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirèrent des coups de fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis à courir. Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais savoir moi-même la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au moment où entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis à le suivre comme pour réclamer ma créance, et voilà comment je suis entré dans la ville.
— Eh quoi! tu es entré dans la ville, et tu voulais encore lui faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t’a-t-il pas fait pendre comme un chien?
— Certes, il voulait me faire pendre, répondit le juif; ses gens m'avaient déjà passé la corde au cou. Mais je me mis à supplier le seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma créance aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui prêter encore de l'argent, s'il voulait m'aider à me faire rendre ce que me doivent d'autres chevaliers; car, à dire vrai, le seigneur officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il était Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre châteaux et des steppes qui s'étendent jusqu'à Chklov. Et maintenant, si les juifs de Breslav ne l'eussent pas équipé, il n'aurait pas pu aller à la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru à la diète.
— Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les nôtres?
— Comment donc! il y en a beaucoup des nôtres: Itska, Rakhoum, Khaïvalkh, l'intendant…
— Qu'ils périssent tous, les chiens! s'écria Tarass en colère. Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te parle de nos Zaporogues.
— Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.
— Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? où l'as-tu vu? dans une fosse, dans une prison, attaché, enchaîné?
— Qui aurait osé attacher le seigneur Andry? c'est à présent l'un des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu. Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de l'or sur lui. Il est tout étincelant d'or, comme quand au printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le vaïvode lui a donné son meilleur cheval; ce cheval seul coûte deux cents ducats.
Boulba resta stupéfait:
— Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas? Parce qu'elle était meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il était le plus riche des seigneurs polonais.
— Qui donc le force à faire tout cela?
— Je ne dis pas qu'on l'ait forcé. Est-ce que le seigneur Tarass ne sait pas qu'il est passé dans l'autre parti par sa propre volonté?
— Qui a passé?
— Le seigneur Andry.
— Où a-t-il passé?
— Il a passé dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.
— Tu mens, oreille de cochon.
— Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour mentir contre ma propre tête? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?
— C'est-à-dire que, d'après toi, il a vendu sa patrie et sa religion?
— Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement qu'il a passé dans l'autre parti.
— Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue sur la terre chrétienne. Tu mens, chien.
— Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que chacun crache sur le tombeau de mon père, de ma mère, de mon beau- père, de mon grand-père et du père de ma mère, si je mens. Si le seigneur le désire, je vais lui dire pourquoi il a passé.
— Pourquoi?
— Le vaïvode a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si belle…
Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beauté de cette fille, en écartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant le coin de la bouche comme s'il goûtait quelque chose de doux.
— Eh bien, quoi? Après…
— C'est pour elle qu'il a passé de l'autre côté. Quand un homme devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
Boulba se mit à réfléchir profondément. Il se rappela que l'influence d'une faible femme était grande; qu'elle avait déjà perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry était fragile par ce côté. Il se tenait immobile, comme planté à sa place.
— Écoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif Dès que j'entendis le bruit du matin, dès que je vis qu'on entrait dans la ville, j'emportai avec moi, à tout événement, une rangée de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a des demoiselles, me dis-je à moi-même, elles achèteront mes perles, n'eussent-elles rien à manger. Et dès que les gens de l'officier polonais m'eurent lâché, je courus à la maison du vaïvode, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante tatare; elle m'a dit que la noce se ferait dès qu'on aurait chassé les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les Zaporogues.
— Et tu ne l'as pas tué sur place, ce fils du diable? s'écria Boulba.
— Pourquoi le tuer? Il a passé volontairement. Où est la faute de l'homme? Il est allé là où il se trouvait mieux.
— Et tu l'as vu en face?
— En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne santé! Il m'a reconnu à l'instant même, et quand je m'approchai de lui, il m'a dit…
— Qu'est-ce qu'il t'a dit?
— Il m'a dit!… c'est-à-dire il a commencé par me faire un signe du doigt, et puis il m'a dit: «Yankel!» Et moi: «Seigneur Andry!» Et lui: «Yankel, dis à mon père, à mon frère, aux Cosaques, aux Zaporogues, dis à tout le monde que mon père n'est plus mon père, que mon frère n'est plus mon frère, que mes camarades ne sont plus mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre eux tous.»
— Tu mens, Judas! s'écria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu as crucifié le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan. Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif épouvanté se mit à courir de toute la rapidité de ses sèches et longues jambes; et longtemps il courut, sans tourner la tête, à travers les chariots des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass ne l'eût pas poursuivi, réfléchissant qu'il était indigne de lui de s'abandonner à sa colère contre un malheureux qui n'en pouvait mais.
Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit précédente, Andry traverser le tabor menant une femme avec lui. Il baissa sa tête grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action aussi infâme eût été commise, et que son propre fils eût pu vendre ainsi sa religion et son âme.
Enfin il conduisit son polk à la place qui lui était désignée, derrière le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brûlé. Cependant les Zaporogues, à pied et à cheval se mettaient en marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un après l'autre défilaient les divers kouréni, composant l'armée. Il ne manquait que le seul kourèn de Peréiaslav; les Cosaques qui le composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en leur vie. Tel s'était réveillé garrotté dans les mains des ennemis; tel avait passé endormi de la vie à la mort, et leur ataman lui-même, Khlib, s'était trouvé sans pantalon et sans vêtement supérieur au milieu du camp polonais.
On s'aperçut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la population accourut sur les remparts, et un tableau animé se présenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus richement vêtus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs casques en cuivre, surmontés de plumes blanches comme celles du cygne, étincelaient au soleil; d'autres portaient de petits bonnets, roses ou bleus, penchés sur l'oreille, et des caftans aux manches flottantes, brodés d'or ou de soieries. Leurs sabres et leurs mousquets, qu'ils achetaient à grand prix, étaient, comme tout leur costume, chargés d'ornements. Au premier rang, se tenait plein de fierté, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il était serré dans son riche caftan. Plus loin, près d'une porte latérale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec. Ses petits yeux vifs lançaient des regards perçants sous leurs sourcils épais. Il se tournait avec vivacité, en désignant les postes de sa main effilée, et distribuant des ordres. On voyait que, malgré sa taille chétive, c'était un homme de guerre. Près de lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'épaisses moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et l'hydromel capiteux. Derrière eux était groupée une foule de petits gentillâtres qui s'étaient armés, les uns à leurs propres frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de l'argent des juifs, auxquels ils avaient engagé tout ce que contenaient les petits castels de leurs pères. Il y avait encore une foule de ces clients parasites que les sénateurs menaient avec eux pour leur faire cortège, qui, la veille, volaient du buffet ou de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient sur le siège de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y avait là de toutes espèces de gens. Les rangs des Cosaques se tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-là, les métaux précieux que sur les poignées des sabres ou les crosses des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas à se vêtir richement pour la bataille; leurs caftans et leurs armures étaient fort simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de longues files bigarrées de bonnets noirs à la pointe rouge.
Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un était tout jeune, l'autre un peu plus âgé; tous deux avaient, selon leur façon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et Mikita Colokopitenko. Démid Popovitch les suivait, vieux Cosaque qui hantait depuis longtemps la setch, qui était allé jusque sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il était revenu à la setch, avec la tête toute goudronnée, toute noircie, et les cheveux brûlés. Mais depuis lors, il avait eu le temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux entourait son oreille, et ses moustaches avaient repoussé noires et épaisses. Popovitch était renommé pour sa langue bien affilée.
— Toute l'armée a des joupans rouges, dit-il; mais je voudrais bien savoir si la valeur de l'armée est rouge aussi[32]!
— Attendez, s'écria d'en haut le gros colonel; je vais vous garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos chevaux. Avez-vous vu comme j'ai déjà garrotté les vôtres? Qu'on amène les prisonniers sur le parapet.
Et l'on amena les Zaporogues garrottés. Devant eux marchait leur ataman Khlib, sans pantalon et sans vêtement supérieur, dans l'état où on l’avait saisi. Et l'ataman baissa la tête, honteux de sa nudité et de ce qu'il avait été pris en dormant, comme un chien.
— Ne t'afflige pas, Khlib, nous te délivrerons, lui criaient d'en bas les Cosaques.
— Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'ataman Borodaty, ce n'est pas ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver à chacun. Mais honte à eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par décence, couvert ta nudité.
— Il paraît que vous n'êtes braves que quand vous avez affaire à des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
— Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux, lui répondit-on d'en haut.
— Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes, disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
Et puis il ajouta, en regardant les siens:
— Mais peut-être que les Polonais disent la vérité; si ce gros-là les amène, ils seront bien défendus.
— Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien défendus? répliquèrent les cosaques, sûrs d'avance que Popovitch allait lâcher un bon mot.
— Parce que toute l'armée peut se cacher derrière lui, et qu'il serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par delà son ventre.
Tous les Cosaques se mirent à rire et, longtemps après, beaucoup d'entre eux secouaient encore la tête en répétant:
— Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de décocher un mot à quelqu'un, alors…
Et les Cosaques n'achevèrent pas de dire ce qu'ils entendaient par alors…
— Reculez, reculez! s'écria le kochevoï.
Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, à peine les Cosaques s'étaient-ils retirés, qu'une décharge de mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement se fit dans la ville; le vieux vaïvode apparut lui-même, monté sur son cheval. Les portes s’ouvrirent, et l'armée polonaise en sortit. À l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignés, puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en cuivre. Derrière eux chevauchaient les plus riches gentilshommes, habillés chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se mêler à la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de commandement s'avançait seul à la tête de ses gens. Puis venaient d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore, puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le colonel sec et maigre.
— Empêchez-les, empêchez-les d'aligner leurs rangs, criait le kochévoï. Que tous les kouréni attaquent à la fois. Abandonnez les autres portes. Que le kourèn de Titareff attaque par son côté et le kourèn de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et Palivoda, tombez sur eux par derrière. Divisez-les, confondez-les.
Et les Cosaques attaquèrent de tous les côtés. Ils rompirent les rangs polonais, les mêlèrent et se mêlèrent avec eux, sans leur donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage que des sabres et des lances. Dans cette mêlée générale, chacun eut l'occasion de se montrer. Démid Popovitch tua trois fantassins et culbuta deux gentilshommes à bas de leurs chevaux, en disant:
— Voilà de bons chevaux; il y a longtemps que j'en désirais de pareils.
Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la mêlée, attaqua les seigneurs qu'il avait démontés, tua l'un d'eux, jeta son arank[34] au cou de l'autre, et le traîna à travers la campagne, après lui avoir pris son sabre à la riche poignée et sa bourse pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux mains avec un des plus braves de l'armée polonaise, et ils combattirent longtemps corps à corps. Le Cosaque finit par triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude l'atteignit à la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais l'avait ainsi tué, le plus beau des chevaliers et d'ancienne extraction princière; celui-ci se portait partout, sur son vigoureux cheval bai clair, et s'était déjà signalé par maintes prouesses. Il avait sabré deux Zaporogues, renversé un bon Cosaque, Fédor Korj, et l'avait percé de sa lance après avoir abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer Kobita.
— C'est avec celui-là que je voudrais essayer mes forces, s'écria l'ataman du kourèn de Nésamaïko, Koukoubenko.
Il donna de l'éperon à son cheval et s'élança sur le Polonais, en criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de tourner son cheval pour faire face à ce nouvel ennemi; mais l'animal ne lui obéit point. Épouvanté par ce terrible cri, il avait fait un bond de côté, et Koukoubenko put frapper, d'une balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Même alors, le Polonais ne se rendit pas; il tâcha encore de percer l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre. Koukoubenko prit à deux mains sa lourde épée, lui en enfonça la pointe entre ses lèvres pâlies. L'épée lui brisa les dents, lui coupa la langue, lui traversa les vertèbres du cou, et pénétra profondément dans la terre où elle le cloua pour toujours. Le sang rosé jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui teignit son caftan jaune brodé d'or. Koukoubenko abandonna le cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
— Comment peut-on laisser là une si riche armure sans la ramasser? dit l'ataman du kourèn d'Oumane, Borodaty.
Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit où le gentilhomme gisait à terre.
— J'ai tué sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouvé sur aucun d'eux une aussi belle armure.
Et Borodaty, entraîné par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever cette riche dépouille. Il lui ôta son poignard turc, orné de pierres précieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui détacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin, une boucle de cheveux donnée par une jeune fille, en souvenir d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge arrivait sur lui par derrière, celui-là même qu'il avait déjà renversé de la selle, après l'avoir marqué d'une balafre au visage. L'officier leva son sabre et lui asséna un coup terrible sur son cou penché. L'amour du butin n'avait pas mené à une bonne fin l'ataman Borodaty. Sa tête puissante roula par terre d'un côté, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. À peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux la tête de l'ataman pour la pendre à sa selle, qu'un vengeur s'était déjà levé.
Ainsi qu'un épervier qui, après avoir tracé des cercles avec ses puissantes ailes, s'arrête tout à coup immobile dans l'air, et fond comme la flèche sur une caille qui chante dans les blés près de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'élança sur l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou. Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine. Ostap détacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les bras, attacha l'autre bout du lacet à l'arçon de sa propre selle, et le traîna à travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane d'aller rendre les derniers devoirs à leur ataman. Quand les Cosaques de ce kourèn apprirent que leur ataman n'était plus en vie, ils abandonnèrent le combat pour relever son corps, et se concertèrent pour savoir qui il fallait choisir à sa place.
— Mais à quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il est impossible de choisir un meilleur kourennoï qu'Ostap Boulba. Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de l'esprit et du sens comme un vieillard.
Ostap, ôtant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur qu'ils lui faisaient, mais sans prétexter ni sa jeunesse, ni son manque d'expérience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis d'hésiter. Ostap les conduisit aussitôt contre l'ennemi, et leur prouva que ce n'était pas à tort qu'ils l'avaient choisi pour ataman. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop chaude; ils reculèrent et traversèrent la plaine pour se rassembler de l'autre côté. Le petit colonel fit signe à une troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en réserve près de la porte de la ville, et ils firent une décharge de mousqueterie sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde. Quelques balles allèrent frapper les boeufs de l'armée, qui regardaient stupidement le combat. Épouvantés, ces animaux poussèrent des mugissements, se ruèrent sur le tabor des Cosaques, brisèrent des chariots et foulèrent aux pieds beaucoup de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'élançant avec son polk de l'embuscade où il était posté, leur barra le passage, en faisant jeter de grands cris à ses gens. Alors tout le troupeau furieux, éperdu, se retourna sur les régiments polonais qu'il mit en désordre.
— Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez à la bataille!
Les Cosaques se ruèrent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de Polonais périrent, beaucoup de Cosaques se distinguèrent, entre autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se voyant pressés de toutes parts, les Polonais élevèrent leur bannière en signe de ralliement, et se mirent à crier qu'on leur ouvrît les portes de la ville. Les portes fermées s'ouvrirent en grinçant sur leurs gonds et reçurent les cavaliers fugitifs, harassés, couverts de poussière, comme la bergerie reçoit les brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque dans la ville, mais Ostap arrêta les siens en leur disant:
— Éloignez-vous, seigneurs frères, éloignez-vous des murailles; il n'est pas bon de s’en approcher.
Ostap avait raison, car, dans le moment même, une décharge générale retentit du haut des remparts. Le kochévoï s'approcha pour féliciter Ostap.
— C'est encore un jeune ataman, dit-il, mais il conduit ses troupes comme un vieux chef.
Le vieux Tarass tourna la tête pour voir quel était ce nouvel ataman; il aperçut son fils Ostap à la tête du kourèn d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'ataman dans sa main droite.
— Voyez-vous le drôle! se dit-il tout joyeux.
Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils avaient fait à son fils.
Les Cosaques reculèrent jusqu'à leur tabor; les Polonais parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches joupans étaient déchirés, couverts de sang et de poussière.
— Holà! hé! avez-vous pansé vos blessures? leur criaient les Zaporogues.
— Attendez! Attendez! répondait d'en haut le gros colonel en agitant une corde dans ses mains.
Et longtemps encore, les soldats des deux partis échangèrent des menaces et des injures.
Enfin, ils se séparèrent. Les uns allèrent se reposer des fatigues du combat; les autres se mirent à appliquer de la terre sur leurs blessures et déchirèrent les riches habits qu'ils avaient enlevés aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conservé le plus de forces, s'occupèrent à rassembler les cadavres de leurs camarades et à leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs épées et leurs lances, ils creusèrent des fosses dont ils emportaient la terre dans les pans de leurs habits; ils y déposèrent soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre fraîche pour ne pas les laisser en pâture aux oiseaux. Les cadavres des Polonais furent attachés par dizaines aux queues des chevaux, que les Zaporogues lancèrent dans la plaine en les chassant devant eux à grands coups de fouet. Les chevaux furieux coururent longtemps à travers les champs, traînant derrière eux les cadavres ensanglantés qui roulaient et se heurtaient dans la poussière.
Le soir venu, tous les kouréni s'assirent en rond et se mirent à parler des hauts faits de la journée. Ils veillèrent longtemps ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'était pas montré parmi les combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses frères? Ou bien le juif l'avait il trompé, et Andry se trouvait-il en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait toujours été accessible aux séductions des femmes, et, dans sa désolation, il se mit à maudire la Polonaise qui avait perdu son fils, à jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son serment, sans être touché par la beauté de cette femme; il l'aurait traînée par ses longs cheveux à travers tout le camp des Cosaques; il aurait meurtri et souillé ses belles épaules, aussi blanches que la neige éternelle qui couvre le sommet des hautes montagnes; il aurait mis en pièces son beau corps. Mais Boulba ne savait pas lui-même ce que Dieu lui préparait pour le lendemain… Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre, se tint toute la nuit près des feux, regardant avec attention de tous côtés dans les ténèbres.
CHAPITRE VIII
Le soleil n'était pas encore arrivé à la moitié de sa course dans le ciel, que tous les Zaporogues se réunissaient en assemblée. De la setch était venue la terrible nouvelle que les Tatars, pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entièrement pillée, qu'ils avaient déterré le trésor que les Cosaques conservaient mystérieusement sous la terre; qu'ils avaient massacré ou fait prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les troupeaux, tous les haras, ils s'étaient dirigés en droite ligne sur Pérékop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'était échappé en route des mains des Tatars; il avait poignardé le mirza, enlevé son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en habits tatars, il s'était soustrait aux poursuites par une course de deux jours et de deux nuits. Son cheval était mort de fatigue; il en avait pris un autre, l'avait encore tué, et sur le troisième enfin il était arrivé dans le camp des Zaporogues, ayant appris en route qu'ils assiégeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur qui était arrivé; mais comment était-il arrivé, ce malheur? Les Cosaques demeurés à la setch s'étaient-ils enivrés selon la coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment les Tatars avaient-ils découvert l'endroit où était enterré le trésor de l'armée? Il n'en put rien dire. Le Cosaque était harassé de fatigue; il arrivait tout enflé; le vent lui avait brûlé le visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
En pareil cas, c'était la coutume zaporogue de se lancer aussitôt à la poursuite des ravisseurs, et de tâcher de les atteindre en route, car autrement les prisonniers pouvaient être transportés sur les bazars de l'Asie Mineure, à Smyrne, à l’île de Crète, et Dieu sait tous les endroits où l'on aurait vu les têtes à longue tresse des Zaporogues. Voilà pourquoi les Cosaques s'étaient assemblés. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le bonnet sur la tête, car ils n'étaient pas venus pour entendre l'ordre du jour de l'ataman, mais pour se concerter comme égaux entre eux.
— Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la foule.
— Que le kochévoï donne son conseil! disaient les autres.
Et le kochévoï, ôtant son bonnet, non plus comme chef des Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur qu'ils lui faisaient et leur dit:
— Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de temps, mettons-nous à la poursuite du Tatar, car vous savez vous- mêmes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivée avec les biens qu'il a enlevés; mais il les dissipera sur-le- champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon conseil: en route! Nous nous sommes assez promenés par ici; les Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons vengé la religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas attendre grand'chose d'une ville affamée. Ainsi donc mon conseil est de partir.
— Partons!
Ce mot retentit dans les kouréni des Zaporogues.
Mais il ne fut pas du goût de Tarass Boulba, qui abaissa, en les fronçant, ses sourcils mêlés de blanc et de noir, semblables aux buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les cimes ont blanchi sous le givre hérissé du nord.
— Non, ton conseil ne vaut rien, kochévoï, dit-il; tu ne parles pas comme il faut, Il paraît que tu as oublié que ceux des nôtres qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que nous ne respections pas la première des saintes lois de la fraternité, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les écorche vivants, ou bien pour que, après avoir écartelé leurs corps de Cosaques, on en promène les morceaux par les villes et les campagnes, comme ils ont déjà fait du hetman et des meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas assez insulté à tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc? je vous le demande à tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien périr sur la terre étrangère? Si la chose en est venue au point que personne ne révère plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera. Je reste seul.
Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ébranlés.
— Mais as-tu donc oublié, brave polkovnik, dit alors le kochévoï, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des Tatars, et que si nous ne les délivrons pas maintenant, leur vie sera vendue aux païens pour un esclavage éternel, pire que la plus cruelle des morts? As-tu donc oublié qu'ils emportent tout notre trésor, acquis au prix du sang chrétien?
Tous les Cosaques restèrent pensifs, ne sachant que dire. Aucun d'eux ne voulait mériter une mauvaise renommée. Alors s'avança hors des rangs le plus ancien par les années de l'armée zaporogue, Kassian Bovdug. Il était vénéré de tous les Cosaques. Deux fois on l'avait élu kochévoï, et à la guerre aussi c'était un bon Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il aimait, le vieux, à rester couché sur le flanc, près des groupes de Cosaques, écoutant les récits des aventures d'autrefois et des campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se mêlait à leurs discours, mais il les écoutait en silence, écrasant du pouce la cendre de sa courte pipe, qu'il n'ôtait jamais de ses lèvres, et il restait longtemps couché, fermant à demi les paupières, et les Cosaques ne savaient s'il était endormi ou s'il les écoutait encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais cette fois pourtant le vieux s'était laissé prendre; et, faisant le geste de décision propre aux Cosaques, il avait dit:
— À la grâce de Dieu! je vais avec vous. Peut-être serai-je utile en quelque chose à la chevalerie cosaque.
Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblée, car depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
— Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs frères, commença-t- il; enfants, écoutez donc le vieux. Le kochévoï a bien parlé, et comme chef de l'armée cosaque, obligé d'en prendre soin et de conserver le trésor de l'armée, il ne pouvait rien dire de plus sage. Voilà! que ceci soit mon premier discours; et maintenant, écoutez ce que dira mon second. Et voilà ce que dira mon second discours: C'est une grande vérité qu'a dite aussi le polkovnik Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de pareils polkovniks dans l'Ukraine! Le premier devoir et le premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternité. Depuis le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ouï dire, seigneurs frères, qu'un Cosaque eût jamais abandonné ou vendu de quelque manière son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont nos frères. Voici donc mon discours: Que ceux à qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les Tatars; et que ceux à qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la bonne cause, restent ici. Le kochévoï, suivant son devoir, mènera la moitié de nous à la poursuite des Tatars, et l'autre moitié se choisira un ataman de circonstance, et d'être ataman de circonstance, si vous en croyez une tête blanche, cela ne va mieux à personne qu'à Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi nous qui lui soit égal en vertu guerrière.
Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se réjouirent de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous jetèrent leurs bonnets en l'air, en criant:
— Merci, père! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voilà qu'enfin il a parlé. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se mettre en campagne il disait qu'il serait utile à la chevalerie cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
— Eh bien? consentez-vous à cela? demanda le kochévoï.
— Nous consentons tous! crièrent les Cosaques.
— Ainsi l'assemblée est finie?
— L'assemblée est finie! crièrent les Cosaques.
— Écoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le kochévoï.
Il s'avança, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, ôtant leur bonnet, demeurèrent tête nue, les yeux baissés vers la terre, comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien se préparait à parler.
— Maintenant, seigneurs frères, divisez-vous. Que celui qui veut partir, passe du côté droit; que celui qui veut rester, passe du côté gauche. Où ira la majeure partie d'un kourèn, tout le reste suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore à d'autres kouréni.
Et ils commencèrent à passer, l'un à droite, l'autre à gauche. Quand la majeure partie d'un kourèn passait d'un côté, l'ataman du kourèn passait aussi; quand c'était la moindre partie, elle s'incorporait aux autres kouréni. Et souvent il s'en fallut peu que les deux moitiés ne fussent égales. Parmi ceux qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le kourèn de Nésamaïko, une grande moitié du kourèn de Popovitcheff, tout le kourèn d'Oumane, tout le kourèn de Kaneff, une grande moitié du kourèn de Steblikoff, une grande moitié du kourèn de Fimocheff. Tout le reste préféra aller à la poursuite des Tatars. Des deux côtés il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques. Parmi ceux qui s'étaient décidés à se mettre à la poursuite des Tatars, il y avait Tchérévety, le vieux Cosaque Pokotipolé, et Lémich, et Procopovitch, et Choma. Démid Popovitch était passé avec eux, car c'était un Cosaque du caractère le plus turbulent; il ne pouvait rester longtemps à une même place; ayant essayé ses forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les Tatars. Les atamans des kouréni étaient Nostugan, Pokrychka, Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les atamans Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan, Boulbenko, Ostap. Après eux, il y avait encore beaucoup d'autres illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchénitchenko, Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Métélitza, Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko, puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marché à pied, beaucoup monté à cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie, les steppes salées de la Crimée, toutes les rivières, grandes et petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes les îles de ce fleuve. Ils avaient foulé la terre moldave, illyrienne et turque; ils avaient sillonné toute la mer Noire sur leurs bateaux cosaques à deux gouvernails; ils avaient attaqué, avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus puissants vaisseaux; ils avaient coulé à fond bon nombre de galères turques, et enfin brûlé beaucoup de poudre en leur vie. Plus d'une fois ils avaient déchiré, pour s'en faire des bas, de précieuses étoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux richesses que chacun d'eux avait dissipées à boire et à se divertir, et qui auraient pu suffire à la vie d'un autre homme, il n'eût pas été possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout dissipé à la cosaque, fêtant le monde entier, et louant des musiciens pour faire danser tout l'univers. Même alors il y en avait bien peu qui n'eussent quelque trésor, coupes et vases d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des îles du Dniepr, pour que le Tatar ne pût les trouver, si, par malheur, il réussissait à tomber sur la setch. Mais il eût été difficile au Tatar de dénicher le trésor, car le maître du trésor lui-même commençait à oublier en quel endroit il l'avait caché. Tels étaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur les Polonais leurs fidèles compagnons et la religion du Christ. Le vieux Cosaque Bovdug avait aussi préféré rester avec eux en disant:
— Maintenant mes années sont trop lourdes pour que j'aille courir le Tatar; ici, il y a une place où je puis m'endormir de la bonne mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demandé à Dieu, s'il faut terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte cause chrétienne. Il m'a exaucé. Nulle part une plus belle mort ne viendra pour le vieux Cosaque.
Quand ils se furent tous divisés et rangés sur deux files, par kourèn, le kochévoï passa entre les rangs, et dit:
— Eh bien! seigneurs frères, chaque moitié est-elle contente de l'autre?
— Tous sont contents, père, répondirent les Cosaques.
— Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un à l'autre, car Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obéissez à votre ataman, et faites ce que vous savez vous-mêmes; vous savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
Et tous les Cosaques, autant qu’il y en avait, s'embrassèrent réciproquement, ce furent les deux atamans qui commencèrent; après avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises, ils se donnèrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant les mains avec force, ils voulurent se demander l'un à l'autre:
— Eh bien! seigneur frère, nous reverrons-nous ou non?
Mais ils se turent, et les deux têtes grises s'inclinèrent pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu, sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne à faire pour les uns et pour les autres. Mais ils résolurent de ne pas se séparer à l'instant même, et d'attendre l'obscurité de la nuit pour ne pas laisser voir à l'ennemi la diminution de l'armée. Cela fait, ils allèrent dîner, groupés par kouréni. Après dîner, tous ceux qui devaient se mettre en route se couchèrent et dormirent d'un long et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'était peut-être le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu, ils commencèrent à graisser leurs chariots. Quand tout fut prêt pour le départ, ils envoyèrent les bagages en avant; eux-mêmes, après avoir encore une fois salué leurs compagnons de leurs bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, piétina doucement à la suite des fantassins, et bientôt ils disparurent dans l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissée qui criait sur l'essieu.
Longtemps encore, les Zaporogues restés devant la ville leur faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue; et lorsqu'ils furent revenus à leur campement, lorsqu'ils virent, à la clarté des étoiles, que la moitié des chariots manquaient, et un nombre égal de leurs frères, leur coeur se serra, et tous devenant pensifs involontairement, baissèrent vers la terre leurs têtes turbulentes.
Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner doucement toutes les têtes. Mais il se taisait; il voulait leur donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les adieux de leurs compagnons; et cependant, il se préparait en silence à les éveiller tout à coup par le hourra du Cosaque, pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur âme. C'est une qualité propre à la race slave, race grande et forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux humbles rivières. Quand l’orage éclate, elle devient tonnerre et rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme ne le peuvent les faibles rivières; mais quand il fait doux et calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux.
Tarass ordonna à ses serviteurs de déballer un des chariots, qui se trouvait à l'écart. C'était le plus grand et le plus lourd de tout le camp cosaque; ses fortes roues étaient doublement cerclées de fer, il était puissamment chargé, couvert de tapis et d'épaisses peaux de boeuf, et étroitement lié par des cordes enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en réserve pour le cas solennel où, s'il venait un moment de crise et s'il se présentait une affaire digne d'être transmise à la postérité, chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pût boire une gorgée de ce vin précieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment s'éveillât aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du polkovnik, les serviteurs coururent au chariot, coupèrent, avec leurs sabres, les fortes attaches, enlevèrent les lourdes peaux de boeuf, et descendirent les outres et les barils.
— Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous êtes, prenez ce que vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien même étendez vos deux mains.
Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, présentèrent l'un une coupe, l'autre la cruche qui lui servait à abreuver son cheval; celui-ci un gant, celui-là un bonnet; d'autres enfin présentèrent leurs deux mains rapprochées. Les serviteurs de Tarass passaient entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais Tarass ordonna que personne ne bût avant qu'il eût fait signe à tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose à dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-même un bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme, cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et du coeur.
— C'est moi qui vous régale, seigneurs frères, dit Tarass Boulba, non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre ataman, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses seront plus convenables dans un autre temps que celui où nous nous trouvons à cette heure. Devant nous est une besogne de grande sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons, buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, à la sainte religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin où la même sainte religion se répande sur le monde entier, où tout ce qu'il y a de païens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du même coup à la setch, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la ruine de tous les païens, afin que chaque année il en sorte une foule de héros plus grands les uns que les autres; et buvons, en même temps, à notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui n'ont pas fait honte à la fraternité, et qui n'ont pas livré leurs compagnons. Ainsi donc, à la religion, seigneurs frères, à la religion!
— À la religion! crièrent de leurs voix puissantes tous ceux qui remplissaient les rangs voisins. À la religion! répétèrent les plus éloignés, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent à la religion.
— À la setch! dit Tarass, en élevant sa coupe au-dessus de sa tête, le plus haut qu'il put.
— À la setch! répondirent les rangs voisins.
— À la setch! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques répétèrent: À la setch! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire à leur setch.
— Maintenant un dernier coup, compagnons: à la gloire, et à tous les chrétiens qui vivent en ce monde.
Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup à la gloire, et à tous les chrétiens qui vivent en ce monde. Et longtemps encore on répétait dans tous les rangs de tous les kouréni: «À tous les chrétiens qui vivent dans ce monde!»
Déjà les coupes étaient vides, et les Cosaques demeuraient toujours les mains élevées. Quoique leurs yeux, animés par le vin, brillassent de gaieté, pourtant ils étaient pensifs. Ce n'était pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver des ducats, des armes précieuses, des habits chamarrés et des chevaux circassiens; mais ils étaient devenus pensifs, comme des aigles posés sur les cimes des montagnes Rocheuses d'où l'on voit au loin s'étendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galères, les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnés de villes qui paraissent des mouches et de forêts aussi basses que l'herbe. Comme des aigles, ils regardaient la plaine à l'entour, et leur destin qui s'assombrissait à l'horizon. Toute cette plaine, avec ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchée de leurs ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang cosaque, elle se couvrira de débris de chariots, de lances rompues, de sabres brisés; au loin rouleront des têtes à touffes de cheveux, dont les tresses seront emmêlées par le sang caillé, et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la mort, si librement et si largement étendu. Pas une belle action ne périra, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de poudre tombé du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de bandoura, à la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut- être quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais à la tête blanchie, à l'âme inspirée, qui dira d'eux une parole grave et puissante. Et leur renommée s'étendra dans l'univers entier, et tout ce qui viendra dans le monde, après eux, parlera d'eux; car une parole puissante se répand au loin, semblable à la cloche de bronze dans laquelle le fondeur a versé beaucoup de pur et précieux argent, afin que, par les villes et les villages, les châteaux et les chaumières, la voix sonore appelle tous les chrétiens à la sainte prière.