GEORGE SAND (continued 4)
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—Alors voici la question, répondis-je, ému de son désespoir, mais non convaincu par son raisonnement: il faut que le baron, Pasquali ou moi, nous nous chargions de faire ta déclaration? Est-ce sérieusement que tu nous demandes de jouer un pareil rôle?
—Attends donc, attends donc! dit en s'adressant à moi Pasquali, qui écoutait tout cela en comptant d'un air abasourdi les bouffées de sa pipe, on sait bien que tu es trop jeune pour porter la parole; mais le vieux baron? Il ne s'agit pas ici d'une déclaration d'amour en l'air. Quand on s'adresse à une femme honnête et respectable, c'est une supplique en vue du mariage, et, ma foi, toute réflexion faite, la Florade est bien posé pour son âge; il est homme d'honneur, il ne sait pas si madame Martin est riche ou pauvre, dûment ou indûment titrée....
—Je ne veux pas le savoir! s'écria la Florade. Vous l'appelez marquise, et son vrai nom commence à circuler; mais ce nom et ce titre ne m'apprennent rien, à moi qui ne connais pas le plus ou le moins d'importance relative des positions dans le monde. Notez que je ne sais absolument rien de sa fortune, que je la vois vivre comme une simple bourgeoise, et qu'elle peut n'avoir qu'un douaire très-mince, révocable même. Notez aussi que je ne sais rien de son passé. Il a été irréprochable, mes yeux et mon cœur le sentent; mais elle a pu, elle a dû aimer quelqu'un, elle aime peut-être encore! Elle pleure peut-être un ingrat, elle se cache peut-être, parce qu'un misérable l'a compromise. Voilà ce que j'ai le droit de présumer. Eh bien, tout cela m'est indifférent. Je suis sûr, si elle prend confiance en moi, de lui faire oublier ses peines, de venger ses injures, de faire respecter son avenir. Je lui donne tout mon être, ma jeunesse, mes deux bras, mon courage, mon âme à tout jamais, un nom que l'honneur ne désavoue pas, une volonté indomptable, une passion dévorante. Qu'est-ce qu'un autre homme lui offrira de mieux? Des écus, des parchemins? Je l'ai entendue parler, je sais qu'elle est au-dessus de tout cela, et qu'elle ne cherche que la vérité. La vérité, c'est moi, vérité farouche d'énergie et de conviction, entends-tu, docteur? c'est la bonne, c'est la seule vraie. Dis tout cela au baron, et fais qu'il le voie et le comprenne.
—Oui, oui, dites-le au baron, répéta Pasquali; moi, je ne saurais pas; mais, si vous le dites comme il vient de le dire, le vieux brave homme le croira, puisque moi ... qui certes ne le gâte pas, ce drôle ... me voilà persuadé que, cette fois, il aime pour tout de bon.
—La Florade, répondis-je, il faut parler toi-même. En fait d'amour, on n'est éloquent et persuasif que dans sa propre cause. Va le trouver, dis-lui tout ce que tu as dit là et attends sa décision. Nul autre que lui ne peut t'aider.
—Mais on peut me nuire! s'écria-t-il avec une impétuosité soudaine. Docteur, tu blâmes mon passé, tu ne me l'as pas caché, je ne t'en veux pas. Tu m'as grondé, raillé, repris sévèrement, je t'en remercie; mais, à présent, c'est fini, entends-tu? Je suis corrigé, je suis purifié et rebaptisé par une passion vraie. J'ai rencontré la femme que je n'osais pas rêver; je la veux à tout prix. Oui, je la veux!... répéta-t-il en posant son bras nerveux sur la table, entre Pasquali et moi. Tenez, prenez une hache, si vous en doutez, et coupez-moi ce bras-là, le droit! J'y consens tout de suite, si à ce prix vous jurez de ne pas me nuire!
Il parlait avec cette furia méridionale qui rend acceptables toutes les hyperboles de l'exaspération.
—Finis donc, imbécile! lui dit Pasquali en secouant la table avec humeur; tu sais que je n'aime pas qu'on parle pour ne rien dire!
—Mais je dis quelque chose, reprit la Florade avec le même emportement; je ne veux pas qu'on me nuise, je ne veux pas qu'on dise au baron: «Ne croyez pas, c'est un feu de paille.» Non, je ne le veux pas; je tuerai celui qui me nuira!
J'étais à bout de patience.
—Allons nous battre tout de suite, lui dis-je en me levant; car ceci est un ordre, une menace et une provocation; j'en ai assez. Sortons.
Pasquali s'élança sur la Florade, qui me suivait, et, avec une vigueur magistrale, il le cloua sur sa chaise en lui disant:
—Et moi, je ne veux pas que tu bouges, je veux que tu expliques ta menace ou que tu la retires, ou bien je te donne ma parole que je monte à l'instant chez la marquise pour lui dire de ne jamais te recevoir.
Et, comme la Florade se débattait un peu, il lui fit, comme en dépit de lui-même, une révélation qui changea pour un instant le cours de ses idées.
—Écoute-moi bien, dit-il: je comptais te doter d'une somme assez ronde et qui sauvait ta dignité, car se présenter avec une boussole, une lorgnette et un étui à cigares pour épouser une grande dame, c'est humiliant. Il faut pouvoir lui dire: «J'ai de quoi vivre et j'entends être séparé de biens au contrat....» Mais le diable m'emporte, si tu te conduis comme un fou, si tu offenses les gens de cœur et si tu romps avec tes meilleurs amis, je ne te flanque pas un sou et je te renie par-dessus le marché!
La Florade était très-monté. La délicate bonté de son parrain fit couler ses larmes; il vint se jeter dans mes bras en me demandant pardon de son injustice, et, après m'avoir supplié de ne pas douter de lui, il alla trouver le baron.
Je restai avec Pasquali à commenter tout ce que nous venions d'entendre. Pasquali était un homme très-ferme; quand il avait, comme il disait, viré de bord, il ne voulait plus regarder que devant lui. Peut-être, lorsqu'il n'était plus sous l'action magnétique de son fils adoptif, avait-il quelque doute, mais il ne se permettait plus de s'y arrêter. Ma loyauté me défendait, d'ailleurs, de chercher à l'ébranler. J'avais dit au baron tout ce que ma conscience m'ordonnait de lui dire. Mon rôle était d'attendre désormais les événements en silence. Je ne voulus pourtant pas cacher le fait à Pasquali, je désirais qu'il fût connu de la Florade. Je le lui aurais dit avec calme à lui-même, s'il m'eût laissé le temps de m'expliquer au lieu de me pousser à bout.
—Ainsi, dit Pasquali, il va trouver sous quelques rapports le baron prévenu contre lui? Allons, à la garde de Dieu! Vous avez fait votre devoir; écoutez votre cœur maintenant. Il est vraiment fou de chagrin, cet enfant, et il est si bon!... Mais j'oublie que tu es mon enfant aussi, et que je veux te tutoyer. Au revoir, j'entends le premier coup de ton dîner qui sonne à la maison Caire. Renvoie-moi mon possédé; je veux savoir comment le baron l'aura reçu.
Le baron n'avait pas aperçu la Florade.
—Est-ce qu'il va venir tous les jours? me dit-il avec un peu de sécheresse.
Je lui répondis que la Florade, étant chez Pasquali, avait annoncé vouloir lui demander un conseil ou un service. Je ne crus pas devoir m'expliquer davantage. M. de la Rive s'étonna un peu de mon silence, et puis tout à coup, pendant le dîner, et comme si sa pénétration l'eût fait lire dans ma conscience, il répondit de lui-même à mes pensées:
—Tu diras ce que tu voudras (je ne disais quoi que ce soit); je ne ferai jamais grand fonds sur les hommes qui ne savent pas se vaincre. C'est peut-être la manie d'un pauvre petit vieux qui a passé sa vie à souffrir et à s'en cacher pour ne pas attrister les autres, mais je ne peux faire cas que de ceux qui ont ce courage-là. La vie ne se passe pas à se jeter dans l'eau ou dans le feu pour ceux qu'on aime: elle se passe en petits maux et en petites tristesses de tous les instants, dont il faut leur épargner le spectacle ou la contagion. Faut-il que personne ne dorme quand nous ne pouvons pas dormir? Et ne sommes-nous pas à moitié guéris déjà de nos souffrances quand nous les avons épargnées aux dignes objets de notre affection? Qu'est-ce que tu dis de cela, toi?
—Je dis comme vous, répondis-je, et je sens que, si je pouvais l'oublier, votre exemple me le rappellerait à toute heure.
Nous quittions la table, il se leva avant moi, prit ma tête brûlante entre ses deux mains et la serra un instant sans rien dire. Avait-il donc deviné combien je souffrais et combien j'avais besoin d'être aimé de lui? Il me chargea de porter à Paul un livre qu'il lui avait promis, et de lui expliquer je ne sais plus quel passage qui devait servir à sa version du lendemain. La soirée était douce. Je sortis nu-tête, comptant demander Paul et ne pas déranger sa mère.
Comme je prenais par le plus court à travers les lauriers, j'entendis près de la source, qui était renfermée dans une voûte couverte, une voix que je ne reconnus pas tout de suite, et qui prononçait mon nom. Je m'arrêtai involontairement: c'était la voix de mademoiselle Roque.
—Il n'est pas pour toi, disait-elle; mais, moi, je suis ton amie, ta sœur et ta servante. C'est moi qui parlerai, sois tranquille, et va-t'en.
Au bout d'un instant, pendant lequel mademoiselle Roque s'éloigna, la personne à qui elle s'était adressée vint droit à moi sans me voir: c'était la Florade.
—Eh bien, lui dis-je en l'arrêtant, vous avez trouvé l'avocat qui plaidera votre cause? Vous n'avez plus besoin de personne?
—Docteur, docteur, tu m'en veux! répondit-il en secouant la tête, tu m'épies ... car tu n'allais pas sans chapeau chez la marquise, je suppose! Tu n'as pas confiance en moi, comment veux-tu m'en inspirer?
—La Florade, repris-je, mademoiselle Roque est donc ta sœur?
—Tu le sais bien! fit-il en levant les épaules.
—Qui a inventé l'histoire?
—Inventé?... Personne! L'idée en est venue au commissaire du bord; elle est assez vraisemblable....
—Elle est venue de lui, et à lui tout seul?
—Ah! tu m'ennuies! s'écria la Florade, qui savait inventer et développer un roman, mais non pas affirmer un mensonge; qu'est-ce que cela te fait, à toi? Le résultat n'est-il pas excellent? La voilà sauvée, cette pauvre fille, qui serait morte de consomption; elle est tranquille, elle est heureuse. La bastide maudite est déjà par terre....
—Et tu as un prétexte pour aller à Tamaris quand tu veux!
—Non; je n'avais pas pensé à ceci, que je devais cacher mon lien fraternel, et que, la chose restant secrète, madame d'Elmeval ne m'autoriserait pas à rendre de fréquentes visites à ma sœur sous son toit.
—Et c'est pour cela que, ne reculant devant rien pour marcher à ton but, tu donnes des rendez-vous mystérieux à cette fille que tu as déjà compromise, et que tu ne peux plus réhabiliter! Tiens, mon ami la Florade, tu es comme tous les hommes qui ne veulent pas combattre leurs passions.
—Je suis ... quoi? Voyons!
—Tu es un égoïste!
Il articula un jurement énergique, et je crus encore une fois que nous allions nous couper la gorge; mais il s'assit sur la margelle de la rigole qui était à sec, mit sa tête dans ses mains et resta absorbé.
—Tu vas coucher là? lui dis-je au bout d'un instant.
—Grâce à toi, mon cher, répondit-il en se levant, il y a des moments où je me prends pour un coquin, et où j'ai envie de faire justice de moi!... Mais cela n'arrivera pas, non! Mes fautes sont légères et réparables. Je ne verrai plus Nama en secret. Diable de fille, qui ne sait écrire qu'en chinois! Pourquoi ris-tu, toi?
—Parce que tu t'épuises en intrigues de comédie quand tu pourrais aller au bonheur par le grand chemin.
—Qu'est-ce qu'il faut faire? Dis!
—Il faut aimer, et tu n'aimes pas. Tu n'as que des désirs et de l'imagination; le cœur ne t'inspire rien!
—Va toujours! Qu'est-ce que le cœur m'inspirerait, si j'en avais un?
—Le respect, le dévouement, la droiture et la patience. Bonsoir. Dixi.
Je m'éloignai rapidement, craignant de le conseiller trop bien.
Il essaya d'en profiter, car il laissa passer plusieurs jours sans agir et sans reparaître. Pasquali n'y comprenait rien. Le baron s'en croyait délivré. Mademoiselle Roque s'en inquiétait, et la marquise avait l'air de ne pas s'en apercevoir.
Cette semaine fut un repos dont j'avais réellement besoin, et qui acheva de réparer mes forces ébranlées. Il fit constamment beau; la nature riait par tous ses pores. Les cistes blancs à fleurs roses, les ornithogales d'Arabie, les gentianes jaunes, les scilles péruviennes, les anémones stellaires, les jasmins d'Italie, les chèvrefeuilles de Tartarie et de Portugal croissaient pêle-mêle à l'état rustique, indigènes ou non, sur la colline de Tamaris, devenue un bouquet de fleurs, en dépit de l'ombrage des grands pins. Le golfe était si calme, qu'au lever du soleil on ne distinguait pas les objets du rivage de la ligne marine où ils prenaient leur réverbération. L'horizon de la pleine mer se remplissait de navires dont la vapeur nacrée se déroulait en longs serpents sur le ciel rose, et des centaines de barques pêchant autour des récifs tranquilles, empourpraient plus ou moins au soleil matinal leur voile latine rouge ou blanche.
Dans la campagne, loin des routes, qui sont empestées par les ruisseaux noirs et gras des moulins à huile d'olive, les collines étaient embaumées par les siméthides délicates, par les buissons de cythise épineux et de coronille-jonc, et par les tapis de coris rose, cette jolie plante méridionale qui ressemble au thym, mais qui sent la primevère, souche de sa famille. Des abeilles, butinant sur ces parfums sauvages, remplissaient l'air de leur joie. Des lins charmants de toutes couleurs, des géraniums rustiques, des liserons-mauves d'une rare beauté, de gigantesques euphorbes, de luxuriantes saponaires ocymoïdes, des silènes galliques de toutes les variétés et des papilionacées à l'infini s'emparaient de toutes les roches, de toutes les grèves, de tous les champs et de tous les fossés. C'était fête partout et fête effrénée, car elle est courte en Provence, la fête du printemps! Entre les tempêtes de mars-avril et les chaleurs de mai-juin, tout s'épanouit et s'enivre à la fois d'une vie exubérante et rapide.
Nous fîmes plusieurs excursions intéressantes, et Paul devint aussi savant que moi en botanique provençale de la saison. Sa mère s'intéressait vivement à nos trouvailles, et consentait à s'extasier devant des brimborions à peine visibles à l'œil nu. Mademoiselle Roque aimait mieux les fleurs voyantes, les tulipes œil de soleil, qui croissaient dans les blés, les grandes glaucées des falaises et les nigelles de Damas, qui dans certains ravins atteignaient à des proportions extraordinaires. Elle se faisait de singulières coiffures avec ces riches corolles; elle s'en mettait sur les tempes, dans les oreilles; elle regrettait de ne pouvoir s'en mettre dans les narines. Elle était quelquefois à mourir de rire, et quelquefois aussi très-belle avec cette ornementation sauvage. Quand la marquise la coiffait avec goût d'une couronne de fleurs de grenadier mêlées à ses cheveux noirs crépus, elle avait une tête remarquable.
C'était un véritable enfant, d'une innocence primitive et d'une inaltérable douceur. Madame d'Elmeval me trouvait trop indifférent pour sa protégée.
—Que lui reprochez-vous donc? me disait-elle. Elle n'est pas intelligente à l'œil nu, comme vous dites en étudiant vos plantes microscopiques, et je conviens qu'elle ne montre pas plus d'esprit qu'une statue de bronze à qui l'on aurait mis des yeux d'émail; mais elle est loin d'être ce qu'elle paraît: elle apprend très-vite. La douceur et la volonté d'obéir remplacent chez elle l'habitude de l'attention et de la mémoire. Elle vit un peu comme les autres rêvent; mais il y a en elle une telle ignorance du mal que l'on se prend à l'admirer au moment où l'on croirait devoir la gronder.
J'avouais ne pas tenir grand compte de cette absence de notion du mal qui avait pour conséquence l'absence de la notion du bien.
—Ah! vous avez tort! répondait la marquise d'un air naïvement étonné, comme si jusque-là elle m'eût jugé infaillible; oui, vrai, docteur, vous avez tort de dédaigner cet état divin de l'âme qui fait la beauté morale de l'enfance! Est-ce que vous croyez que Paul sait ce que c'est qu'une mauvaise action?
—Non, sans doute; mais il faudra bien qu'il l'apprenne.
—Ah! il l'apprendra toujours trop tôt, et la bonne Nama aussi! C'est leur mois de mai, à eux! Laissons-le fleurir.
Je voyais madame d'Elmeval presque à toute heure. Le matin, elle amenait Paul au baron. La leçon durait deux heures, et, pendant ce temps, je me promenais avec elle dans le jardin Caire, ou je lui lisais au salon les journaux et les brochures nouvelles. Elle rentrait avec Paul, qui déjeunait, jouait et travaillait. Pendant ce travail, elle enseignait la lecture et l'écriture françaises à mademoiselle Roque. A deux heures, à moins de courses exceptionnelles, nous montions en voiture avec Nama, le baron, et quelquefois Aubanel ou Pasquali, pour rentrer à six heures. Paul travaillait encore jusqu'à sept. On dînait souvent tous ensemble, tantôt chez nous, tantôt chez la marquise, et souvent on causait jusqu'à neuf heures du soir. Paul se couchait alors, et sa mère veillait près de lui jusqu'à minuit.
Elle était d'une grande activité, toujours levée, coiffée et habillée à huit heures du matin. Je n'ai jamais rencontré d'humeur plus égale, d'âme plus sereine. Son activité n'avait rien d'emporté et passait sans bruit sous les yeux comme l'eau d'un ruisseau bien rapide, bien clair et bien plein, qui s'épanche sur un lit de mousse. Son entretien, comme son silence, vous pénétrait du calme suave qui régnait dans sa pensée. L'amour pouvait-il trouver une fissure pour pénétrer dans ce cristal de roche!
Mademoiselle Roque avait-elle osé lui parler des sentiments de son prétendu frère? Rien ne trahissait un air de confidence entre elles. Mademoiselle Roque gagnait certainement chaque jour en beauté et en santé depuis qu'elle habitait Tamaris; elle maigrissait; mieux mise et plus assurée sur ses jambes, qui apprenaient à marcher, elle perdait cette nonchalance lourde qui n'était pas une grâce à mes yeux. Madame d'Elmeval s'efforçait de secouer la torpeur physique: elle lui permettait de faire de beaux ouvrages d'aiguille, Nama avait un grand goût d'ornementation; mais on lui prescrivait le mouvement, et la marquise lui confiait quelques soins domestiques qui lui plaisaient.
Un matin, la marquise ayant demandé du café, mademoiselle Roque voulut le préparer elle-même à sa manière, et j'étais là quand elle le lui présenta; la marquise, l'ayant goûté, reposa la tasse avec dégoût en lui disant:
—Ma chère enfant, ce n'est pas du café broyé que vous me donnez là. Je ne sais ce que c'est, mais c'est fort désagréable.
Je vis mademoiselle Roque se troubler un peu, et, comme elle allait remporter la tasse sans rien dire, je m'en emparai et j'en examinai le contenu: c'était une véritable infusion de cendres qu'elle avait servie à la marquise. Un souvenir rapide m'éclaira.
—C'est de la cendre de plantes aromatiques, dis-je à mademoiselle Roque; cela vient de la cime du Coudon, et c'est un vieux charbonnier qui la prépare.
Elle resta pétrifiée, et la marquise s'écria en riant que je dirais des choses fantastiques. J'insistai. Mademoiselle Roque ne lui aurait-elle pas déjà servi en infusion ou fait respirer certaines plantes vulgaires, comme la santoline, le romarin ou la lavande stæchas?
—Vous êtes donc sorcier? dit la marquise. Elle ne m'a jamais rien fait boire d'extraordinaire avant ce prodigieux café; mais elle a mis dans ma chambre toutes les herbes de la Saint-Jean, pour combattre, disait-elle, le mauvais air de la mer; ce qui m'a paru fort plaisant.
—Et ces herbes sont divisées en trois paquets liés par des cordons de laine rouge, jaune, noire.
—Eh! mais précisément, je crois! D'où savez-vous tout cela?
Comme Nama s'enfuyait terrifiée, je la suivis pour lui adresser une verte semonce. Elle risquait, avec ses drogues de sorcier de campagne, d'employer à son insu des choses nuisibles et d'empoisonner son amie. Elle eut grand'peur, pleura et jura de ne pas recommencer. Je feignis de croire qu'elle n'avait eu d'autre dessein que celui de chasser de la maison les mauvais esprits et les funestes influences; je ne voulus pas lui dire qu'après avoir demandé ces amulettes pour se faire aimer de la Florade, elle les employait maintenant pour faire aimer la Florade de la marquise. Je ne pouvais me défendre de sourire de la naïveté de cette fille, qui n'osait ou ne savait parler, et qui croyait faire merveille pour son protégé en versant ses philtres innocents à sa compagne.
—M'expliquerez-vous cette affaire mystérieuse? me dit madame d'Elmeval quand je retournai auprès d'elle.
—C'est bien simple. Votre métisse est superstitieuse, elle évoque la vertu de certains dictames contre les esprits pernicieux de l'air, et, comme elle est ignorante, elle s'en rapporte à la science des charbonniers de la forêt, dont quelques-uns font métier d'enchanteurs.
Je lui racontai ma rencontre au Coudon avec l'homme chargé par Nama de cette récolte. Elle devint pensive en m'écoutant.
—N'est-ce pas le 6 avril, me dit-elle, que ce feu a été allumé sur la cime du Coudon?
—Précisément.
—Eh bien, je l'ai vu, je l'ai remarqué. Je me suis demandé si c'était un signal pour quelque navire en détresse; mais il n'y a aucun poste par là, et c'est trop loin de la mer, qui était, d'ailleurs, fort tranquille. Comme cette nuit-là a été mauvaise à partir de onze heures! Je ne sais pas pourquoi j'ai repensé à ce feu en me disant que quelque voyageur attaqué par les loups était peut-être là en grand péril, et j'ai été regarder encore; mais tout était dans les nuages, la lune aussi bien que la montagne. Enfin j'ai pensé à vous, docteur; vous aviez dit à Pasquali que vous comptiez faire cette excursion prochainement avec M. la Florade?
—Et vous étiez inquiète de lui? repris-je en riant des lèvres.
—De lui? Ah! vous m'y faites penser; parlons de lui. Pourquoi s'imagine-t-il que je suis si pressée de me remarier?
—Je ne sais s'il imagine quelque chose. Qui vous fait croire?...
—Pasquali qui me parle sans cesse de son filleul avec un zèle.... Dites-moi....
—Voulez-vous me permettre, madame la marquise, de ne pas vous en parler du tout?
—C'est-à-dire que vous ne voulez être ni pour ni contre. Quand nous avons parlé de lui à propos de Nama, vous étiez plus expansif. Vous vous intéressez donc à elle plus qu'à moi?
—Je la voyais en péril; mais vous....
—Moi, vous me croyez à l'abri de toute folie?
—Si vous traitez de folie les rêves de Pasquali, la question est jugée.
—Je n'ai pas dit cela, je n'ai aucun dédain pour le nom, l'état et la situation du protégé de Pasquali. Je ne sais de son caractère que ce que vous m'en avez dit....
—Oubliez ce que j'ai dit et jugez par vous-même.
—Je ne suis pas pressée de juger telle ou telle personne, cher docteur; je ne commence pas les choses par la fin. La question n'est pas de savoir si M. de la Florade doit m'intéresser, mais bien de savoir si je dois songer au mariage.
—Comment! vous me demandez conseil, à moi?
—Et en qui donc aurais-je confiance?
—Le baron....
—Le baron dit oui; et vous?
—Je ne peux pas avoir un autre avis que le sien.
—Votre jugement, oui; mais votre instinct? Voyons, si le baron disait non?
—Je dirais non aussi. Ne voyez en moi qu'un esprit soumis au sien pour tout ce qui vous concerne.
—Vous n'avez donc aucune amitié particulière pour moi?
—Ah! madame!... Pardonnez-moi, mais la question est trop grave et trop délicate.
—Pas pour un homme comme vous. Je vous place dans mon estime à la hauteur de cette question-là, et je vous demande d'avoir une opinion à vous tout seul; si elle est contraire à celle de notre ami, je ne dis pas qu'elle aura plus de poids que la sienne; mais je pèserai l'une et l'autre, et ma conscience mieux éclairée prononcera plus clairement. Parlez.
—Eh bien, madame, laissez-moi vous interroger d'abord ... tenez, en médecin. Croyez-vous à l'empire sérieux des passions?
—Sur l'honneur, je n'en sais absolument rien.
—Alors vous n'y croyez pas, car vous sauriez bien s'il faut y croire.
—Attendez. J'aime mon enfant avec passion pourtant.
—Pourriez-vous aimer quelqu'un autant que lui?
—Autant ... non, mais autrement, peut-être.
—Peut-être plus ou peut-être moins?
—Si ce quelqu'un-là aimait aussi mon Paul avec passion, je ne sais pas où s'arrêterait l'enthousiasme de ma reconnaissance.
—Alors votre cœur vivrait deux fois plus qu'il ne vit, et vous seriez deux fois plus heureuse?
—C'est bien dit, docteur, je vous crois; mais, si ce quelqu'un-là me trompait ou se trompait lui-même?
—Quand vous en serez là, demandez à Dieu la réponse.
—Vous pensez qu'aucun homme ne peut répondre de lui-même? C'est singulier! je répondrais si bien de moi!
—Le jour où vous aimerez, vous ne demanderez pas à l'homme aimé de vous donner des garanties: vous croirez. Celui dont vous douteriez encore, vous ne l'aimeriez pas?
—C'est encore vrai! Alors ... vous croyez que le cœur ne se trompe pas?
—Un cœur comme le vôtre ne doit pas se tromper.
—Expliquez-moi cela. Je suis une femme très-ordinaire ... et je me suis trompée une fois ... en amitié.
—En amitié conjugale?
—Oui, puisque vous le savez. Je n'aime pas à me plaindre; n'y revenons pas. Expliquez-moi comment l'amour, qui est aveugle, à ce qu'on dit, peut apporter la lumière dans un cœur qui la cherche.
—Vous faites la question et la réponse, chère madame. Si ce cœur-là ne cherche réellement que la vérité, il la tient déjà, et l'amour y entrera en pleine lumière.
—Comment peut-on chercher autre chose qu'un amour vrai?
—On le cherche rarement, parce qu'on l'éprouve rarement soi-même. On prend si souvent pour de l'amour des instincts ou des passions qui sont tout le contraire! Mais soyez certaine que, quand on aime avec l'unique passion de rendre heureux l'être aimé, sans songer à soi-même, à ce que les autres en penseront, au profit, plaisir ou gloire qui vous en reviendra, on est dans la vérité. Voilà du moins ce que je pense. Ayant, comme vous, passé ma vie sans connaître et sans pouvoir chercher l'amour, je ne peux vous apporter le tribut de l'expérience.
—Alors nous sommes tous ici sans expérience, car le baron n'a jamais aimé non plus. C'est peut-être Nama qui aime? Et quand j'y songe, cette passion de chien fidèle qu'elle a pour la Florade, ce dévouement aveugle, tranquille, soumis, qui n'est ni amour ni amitié....
—Prenez garde, c'est un instinct fanatique dans une intelligence sans clarté, et ces engouements-là ne viennent pas sans motif dans les têtes bien saines. Je ne veux pas dire que la Florade en soit indigne; mais elle le connaît si peu et elle est si incapable de l'apprécier, qu'elle eût pu en aimer tout autant un autre sans savoir pourquoi.
—Alors vous êtes persuadé qu'une tête saine peut se fier à son cœur?
—Quand le cœur est aussi sain que la tête, quand il a conscience de sa dignité, de sa pureté et de sa force, peut-il donner place à des fantômes et adorer au hasard une figure incertaine? Se laisse-t-il troubler et surprendre? Ces grands magnétismes dont on parle ne s'adressent-ils pas aux sens plus qu'à l'esprit? L'âme éprise d'un type idéal peut-elle descendre aux agitations vulgaires et se laisser envahir par des nuages grossiers? Je ne le crois pas, et voilà pourquoi je vous dis, madame: Ne prenez conseil que de vous-même.
—Vous avez raison, docteur! répondit la marquise en me tendant la main. Tout ce que vous me dites là est ce que je pense. Vous venez de me donner une consultation, et vous reconnaissez que je ne suis pas trop malade?
—Puissiez-vous ne pas l'être du tout!
—Vous en doutez donc?
—Et vous, madame?
—Ah! docteur, vous êtes trop curieux, répondit-elle avec un sourire dont je fus ébloui. Attendez que je vous interroge une autre fois. Pour aujourd'hui, en voilà assez: il faut que j'aille rejoindre Paul, qui travaillerait trop ou trop peu. Je connais sa dose!
Cet entretien réveilla en moi le trouble inexprimable que j'avais tant combattu. Le sourire, le dernier sourire, si clair, avec un regard si beau, dont le fluide divin m'avait enveloppé de confiance ardente et de reconnaissance passionnée;... mais c'était un regard et un sourire de femme qui n'a pas aimé, qui n'aime peut-être pas, et qui ne sait pas la portée de ses manifestations sympathiques. Qu'est-ce que le regard et le sourire? Des choses infiniment mystérieuses qui échappent à la volonté, et qui s'adressent quelquefois à l'un parce qu'on pense à l'autre. Est-ce que toutes les paroles, toutes les questions et toutes les réponses de la marquise ne pouvaient pas ou ne devaient pas se résumer ainsi: «J'ai pensé malgré moi à la Florade, et je veux savoir si je l'aime? Vous me prouvez que j'aurais tort de l'aimer si vite, et je vais me méfier un peu plus de lui et de moi. Réussirai-je? Je vous le dirai plus tard.»
—Oui, oui, pensais-je en descendant au hasard chez Pasquali, voilà certainement comment il faut comprendre: c'est le vrai sens! Ah! pauvre homme! tu te croyais fort! Tu ne sais ni guérir ni combattre.
Quand je fus au bas de l'escalier, je m'aperçus de ma distraction. Je n'avais aucune envie de voir Pasquali, je redoutais au contraire d'avoir à parler de ce qui me serrait la poitrine. Je passai outre furtivement, sans regarder par la petite barrière qui fermait son jardin du côté des degrés, et j'allais m'élancer sur le sentier de la plage, lorsqu'une voix m'appela:
—Hé! par ici, le médecin!
Et, tournant la tête, je vis la Zinovèse, qui, n'ayant trouvé personne chez Pasquali, s'était assise sur les marches de la maisonnette.
—Comment, c'est vous? lui dis-je. J'ai peine à vous reconnaître!
—Vous voyez, vous m'avez guérie! Eh! on n'est pas trop vilaine à présent, qu'est-ce que vous en dites?
En effet, madame Estagel, encore un peu mince et pâle, avait recouvré sa beauté, qui était peu ordinaire. Beauté n'est pas le mot qui convient, si par là on entend une forme idéale animée d'une expression sympathique. La Zinovèse n'était jolie que par la délicate régularité de ses traits. Il n'y avait en elle ni charme, ni distinction réelle. Ses yeux, ramenés à leur expression normale, ne parlaient qu'aux sens. Ils offraient un mélange plus piquant qu'agréable de dédain et de provocation.
Elle était fort bien mise à la mode de je ne sais quel pays méridional, un costume de fantaisie peut-être, mais élégant, simple, sombre, et, comme d'habitude, d'une propreté recherchée. Une grosse chaîne d'or faisait huit ou dix fois le tour de son cou, et de longues boucles d'oreilles de corail de Gênes se détachaient sur sa chemisette d'un blanc de neige. Je ne me sentis pourtant pas porté à lui faire le compliment qu'elle réclamait. Je me contentai de la questionner sur sa santé et de lui demander si elle en devait réellement le retour à mes ordonnances.
—Oui, répondit-elle, évidemment blessée de mon peu de galanterie; je crois que je vous dois le mieux que j'ai eu tout de suite, et, à présent, il y a autre chose. Je suis plus contente.
—Vous avez oublié....
—Rien du tout! personne! mais on m'a demandé grâce et pardon, c'est tout ce que je voulais. Ne parlons plus de ça. Je suis venue ici pour vous. Je vous apporte un présent.
—Je ne veux pas de présent.
—Alors vous méprisez le monde?
—Non, puisque j'ai été chez vous pour le plaisir de vous être utile.
—Gardez le plaisir, c'est bien; mais ne refusez pas ce que mon mari vous envoie.
Et elle me montra un grand panier qui était près d'elle, et qui contenait un très-beau poisson de mer.
—C'est moi qui l'ai pêché, reprit-elle, moi et l'homme (le mari)! Nous l'aurions mangé, car nous ne sommes pas marchands. Vous voyez que ça ne nous coûte rien et ne nous prive guère. Si vous refusez, vous ferez de la peine au brigadier.
—Alors j'accepte, et je vous remercie. Laissez cela ici, je l'enverrai chercher.
—Non, nous allons le monter là-haut, à Tamaris, chez vous; je serai contente de voir votre dame.
—Que diable croyez-vous là? Je ne demeure pas à Tamaris, moi, et je ne suis pas marié.
—Ah! vous ne l'êtes pas encore; mais vous le serez bientôt!
—Je vous jure que je n'ai encore jamais pensé à cela, et que je ne connais personne....
—Comment! s'écria la Zinovèse, dont les yeux reprirent pour un instant leur ancienne contraction, vous n'êtes pas pour épouser la dame de Tamaris, celle qui était avec vous et un petit le jour où je vous ai rencontrés à la chapelle de là-bas?
—Quel imbécile vous a fait une pareille histoire?
—Ce n'est pas un imbécile, c'est un menteur et un lâche!
Il ne fallait pas réfléchir longtemps pour conclure de tout ce qui précède que la Florade avait revu la Zinovèse, qu'elle était de nouveau éprise et jalouse, qu'elle surveillait ses démarches, que ses soupçons s'étaient portés sur la marquise, et que, pour la tranquilliser, la Florade lui avait fait croire que j'étais l'époux ou le fiancé de celle-ci. Je me trouvai assez embarrassé, je devais ou compromettre la marquise, ou exposer la Florade au ressentiment de sa maîtresse. Je n'aurais pas hésité à sacrifier les plaisirs de l'amant de la Zinovèse au respect dû à madame d'Elmeval; mais la vindicative créature pouvait s'en prendre à la marquise elle-même, et je cherchai un moyen de la rassurer.
—La dame de là-haut se marie, lui dis-je, mais ce n'est ni avec moi ni avec celui que vous pensez.
—Pourquoi m'a-t-il menti?
—Je ne sais pas; peut-être s'est-il imaginé....
—Vous meniez aussi, vous; mais je saurai bien la vérité!
Et, poussant avec vigueur la mince barrière du jardin Pasquali, qui céda sous son impulsion nerveuse, elle s'élança sur l'escalier avant que j'eusse pu m'y opposer. Je l'y suivis à la hâte, mais j'avais déjà eu le temps de me dire qu'il valait mieux la surveiller que de la contraindre ouvertement. Elle était femme à s'exaspérer en se croyant redoutable. Je la rejoignis en riant, et, comme elle n'avait pas songé à se débarrasser de son grand panier, je le lui ôtai des mains et lui offris mon bras, en lui disant qu'elle se fatiguait trop pour mon service.
—C'est bien, c'est bien, répondit-elle, vous vous moquez de moi, ou vous croyez m'empêcher de faire ce que je voudrai!
—Je n'aurai pas la moindre peine à vous faire tenir tranquille, ma chère malade. Les médecins ne craignent pas les fous, et vous allez voir comment je m'y prends pour arrêter l'accès!
Cette menace mystérieuse et vague dont je m'avisais pour la frapper de terreur produisit son effet.
—Ne craignez rien, docteur, reprit-elle, je ne suis pas folle, et je ne veux de mal à personne.
—Je l'espère bien: le mal serait pour vous! Mais pourquoi montez-vous à Tamaris? C'est à la bastide Caire que je demeure.
—Je veux voir la dame! Laissez-moi la voir.
—Pourquoi?
—Je veux la remercier. C'est elle qui vous a dit de venir chez moi pour me guérir, vous savez bien! C'est une femme bonne, on dit.
—Eh bien, venez la remercier, rien ne s'y oppose; mais ne dites rien d'inconvenant, ou gare au médecin!
Je l'amenai sous la varande où madame d'Elmeval était assise, et celle-ci s'écria en la voyant:
—Ah! bravo, docteur! voilà comment il faut guérir les gens! Je vous fais aussi mon compliment, madame, vous voilà redevenue charmante. Vous ne pleurez plus votre beauté, n'est-ce pas? et, ce qui vaut encore mieux, vous ne souffrez plus? Asseyez-vous et reposez-vous. Est-ce que vous êtes venue à pied?
La Zinovèse fut imperceptiblement émue, mais sensiblement intimidée de l'accueil de celle qu'elle regardait comme sa rivale. J'en fus ému agréablement pour ma part. On se rappelle que la marquise connaissait l'histoire de la Florade avec cette femme, et je pouvais constater que, sans aucune préparation ni effort, elle la recevait avec la plus parfaite aménité. La Zinovèse s'assit au bout du banc. Madame d'Elmeval fut un peu surprise de me voir me placer entre elles. Au bout d'un instant, elle comprit ou devina que je n'étais pas absolument tranquille.
—Et comme ça, dit la Zinovèse après avoir remercié la marquise aussi poliment qu'il lui était possible, vous ne venez donc plus vous promener du côté de chez moi? Vous allez sur mer plus souvent que sur terre, n'est-ce pas?
—Non, pas très-souvent.
—Il y a des officiers de marine qui vous promènent dans les canots de l'État pourtant?
—Une seule fois, répondit la marquise avec un sourire de douceur railleuse.
—Ah! une fois?
—Vous trouvez que c'est trop?
—Une fois suffit pour se perdre ... en mer!
—Certaines gens ont du bonheur et ne se perdent nulle part!
—Ah! oui? Quelles gens donc?
—Les bonnes personnes que Dieu protége.
—Les femmes qui aiment leurs maris, vous croyez?
—Ou celles qui aiment leurs devoirs, leur bonne renommée, leurs enfants surtout!
—Et il y en a qui ne les aiment pas, vous dites? s'écria la Zinovèse en se levant et en regardant Paul, qui jouait au bout de la terrasse.
—Je ne parle que pour moi, répondit la marquise en se levant aussi.
—Oh! vous êtes fière de vous! Eh bien, n'allez pas sur mer avec tout le monde.
—Vous me le défendez?
—Peut-être!
—Alors je me soumets, non par crainte des dangers de la mer, mais pour ne pas vous causer d'inquiétudes. D'ailleurs, je n'aime pas la mer, et le docteur ne me la conseille pas.
—Le docteur ... vous ne faites peut-être pas toujours sa volonté?
—Pardonnez-moi; je n'en reconnais pas d'autre que la sienne!
—Oh! alors..., dit la Zinovèse en changeant de ton et en s'adressant à moi, vous ne vouliez pas me le dire; mais je vois bien.... Adieu et merci, madame; un grand bonheur je vous souhaite dans le mariage, plus que je n'en ai. Prenez ce que je vous apporte pour votre souper avec le futur, et rendez-moi mon panier.
La marquise m'empêcha de répondre en me serrant le bras à la dérobée, fit prendre le poisson par Nicolas, remercia la Zinovèse, et la pria d'accepter une jolie bague qu'elle ôta de son doigt. La Zinovèse hésita, sa fierté se refusait à l'échange des cadeaux; mais les bijoux la fascinaient: elle accepta la bague avec un plaisir qu'elle ne put dissimuler. Je voulais la reconduire, la marquise me retint en s'emparant de mon bras, qu'elle serra encore avec une émotion extraordinaire, et la Zinovèse partit en me disant:
—Restez, restez avec votre dame! Le bonheur ne dure pas toute la vie, allez! il n'en faut pas laisser perdre une miette!
—Vous voilà étonné? me dit la marquise quand nous fûmes seuls. Vous allez prétendre que je me compromets vis-à-vis de cette femme? Oh! tant pis, docteur! Que l'on dise et pense tout ce qu'on voudra de nos prétendues fiançailles, sachez que, malgré mon air brave et tranquille, j'ai très-peur de la Zinovèse. J'ai vu dans ses yeux qu'elle avait le génie du mal, et j'ai remarqué que, quand j'étais sur le point de la blesser, elle a regardé Paul avec une expression diabolique. Si elle croit avoir à se venger de moi, c'est par lui qu'elle cherchera à me faire souffrir. Savez-vous? plus j'y pense, plus j'ai peur. J'ai envie de quitter le pays pour quelque temps.
—Ne serait-il pas plus simple de prier la Florade de ne pas revenir de quelque temps?
—Aura-t-il la bonté d'y consentir? dit la marquise en rougissant de dépit contre lui ou d'émotion secrète.
—La Florade est homme de cœur, repris-je, et, quelque désagréable pour moi que soit la commission, je m'en charge ... si vous me l'ordonnez!
—Eh bien, je vous en prie, allez le trouver demain. Dites-lui ce qui s'est passé, et ma frayeur maternelle. Qu'il ne devine surtout en aucune façon que j'ai le moindre soupçon de ses prétentions. Il ne me conviendrait pas d'avoir l'air de m'en garantir.
—Mais, si demain il a revu la Zinovèse, si elle lui a dit....
—Que je me mariais avec vous, docteur? Eh bien, laissez-le-lui croire, à lui aussi! Demandez-lui le secret, et ensuite.... Mais je ferais mieux de m'en aller, ce serait plus sûr. Que me conseillez-vous?
En parlant ainsi avec une animation demi-enjouée, demi-inquiète, la marquise, que j'avais suivie auprès du banc de coquillages, se détourna comme pour regarder où était Paul, et je crus voir qu'elle essuyait furtivement des larmes soudaines. Je fus si troublé, si consterné moi-même, que je ne sais ce que je lui répondis. Pensait-elle avec effroi à son fils, menacé par une furie?... L'effroi ne se traduit pas ordinairement par des larmes! Sentait-elle avec déchirement la nécessité de renoncer à la Florade, ou de s'en séparer pour quelque temps? Était-elle jalouse, ou honteuse d'elle-même, ou désespérée? J'étais éperdu, moi, et, à mon tour, je me détournai pour lui cacher ma douleur. Elle renouvela sa question avec un visible effort sur elle-même.
—Tenez, lui répondis-je au hasard en lui montrant la Zinovèse, qui s'éloignait sur le golfe, enlevant d'un bras vigoureux sa petite barque; elle s'en va, elle ne vous hait pas en ce moment, Paul est bien en sûreté, je suis là, et vous avez le temps d'aviser. Calmez-vous donc! Pourquoi vous affecter ainsi?
—Savez-vous ce que je remarque? répondit la marquise en regardant avec attention l'élégante batelière. C'est qu'elle a sans façon détaché un des canots de pêche de Pasquali, et qu'elle s'en sert pour retourner chez elle. Elle n'ira que jusqu'à la plage de sable qui ferme le golfe, et, là, je vois une autre barque qui est sûrement la sienne.... Mais vous savez si Pasquali aime qu'on touche à ses canots, et comme les pêcheurs du rivage sont avertis de ne pas s'en servir sans sa permission! Eh bien, il faudra qu'il aille chercher celui-ci demain aux Sablettes, si la Zinovèse daigne l'y amarrer et ne pas le laisser flotter au hasard. Cette femme ne connaît pas d'obstacles à sa volonté, elle est partout comme en pays conquis. Je la crains, vous dis-je, et j'ai raison de la craindre! Elle fera quelque malheur, comme on dit. Elle tuera Paul, ou moi, ou la pauvre Nama, si ses soupçons tombent sur elle, ou bien vous, si elle apprend que nous la trompons, ... ou la Florade lui-même.... Que sais-je? Elle est entrée ici comme un interrogatoire, et elle s'en va comme une menace. Ah! pourquoi m'a-t-on amené ce la Florade? A quoi bon? J'étais si heureuse et si tranquille ici! Voilà tout mon bonheur gâté!
En disant cela, la marquise n'avait pas perdu cet accent de douceur que la plainte et le reproche ne pouvaient aigrir; mais elle ne retenait plus ses larmes, et je les vis couler jusque sur son corsage de soie. Je perdis la tête, je tombai presque à ses genoux sur le gazon, et, prenant ses mains dans les miennes, je lui parlai, pleurant aussi, sans trop savoir ce que je lui disais; mais je me rappelle bien le sentiment de douleur, de tendresse et de pitié qui débordait en moi. Elle l'aimait, celui qu'elle maudissait avec une colère de colombe, celui qui avait détruit la paix de son âme angélique, celui qui attirait l'orage sur sa tête, ou tout au moins la terreur sous son toit. Elle l'aimait, elle souffrait par lui, pour lui peut-être; elle ne savait à quelle inquiétude s'arrêter entre son fils et lui. Aux combats qu'elle avait dû se livrer déjà venait se joindre l'effroi de le perdre ou le chagrin mortel de le quitter. Elle avait fini d'être heureuse, elle entrait dans la vie d'émotions, de périls et d'angoisses! Il n'était plus temps de chercher à la préserver des tempêtes. Je ne le pouvais ni ne le devais d'ailleurs. Comprit-elle ce scrupule qui m'échappait sans doute sous forme de réticence?—Mais, qu'elle fût ou non blâmable de n'avoir pas mieux défendu son bonheur, et peut-être celui de son fils, était-ce une raison pour qu'elle fût abandonnée dans sa détresse? Était-elle moins chère à ses amis parce qu'elle souffrait? N'était-ce pas le moment de l'entourer de dévouement, de consolations, et de la défendre contre les dangers extérieurs? Oui, certes, il ne s'agissait plus de songer à soi-même, de calculer le plus ou le moins de chances de sa destinée, le plus ou le moins de confiance et de sympathie que pouvait inspirer la Florade. Il fallait précisément aimer, conseiller, préserver, diriger la Florade, et faire que cette affection pleine d'écueils eût au moins ses jours de bonheur et ses refuges assurés dans le sein de l'amitié vraie. Oui, on lui devait cela, à lui si jeune et si téméraire, mais marqué par la destinée pour cette grande tâche de devenir en tout digne d'elle. On lui devait cela, à elle surtout, elle si pure, si douce, si maternelle et si vraie! On se le devait à soi-même, pour échapper à la lâcheté du rôle d'ami pédant qui s'éloigne sans porter secours.
Et, comme elle pleurait encore en rendant à mes mains leur fraternelle étreinte et en m'interrompant pour me dire d'une voix entrecoupée que j'étais le meilleur des êtres, je la grondai de me parler ainsi. Voulait-elle flatter mon orgueil et me faire perdre la douceur de la servir? Non, non, il ne fallait pas m'attribuer un rôle au-dessus de moi. Mon dévouement n'était que l'accomplissement du devoir auquel j'avais consacré ma vie. Ne m'étais-je pas donné aux souffrants et aux menacés de ce monde en me faisant médecin? Et peut-on être médecin du corps sans être celui de l'âme? Pouvais-je renier ma tâche au moment où je la voyais le plus nécessaire? Le mérite était mince avec une amie comme elle, qui m'avait accueilli avec confiance dès le premier jour, dont l'estime m'avait récompensé des labeurs de ma jeunesse, et dont les soins délicats et généreux m'avaient probablement sauvé la vie?
Je ne sais ce que je lui dis encore. Elle ne pleurait plus, elle m'écoutait, les yeux attachés sur mes yeux, les mains endormies dans les miennes, les joues animées d'une sainte rougeur et les lèvres émues d'un sourire sérieux et profond. Tout à coup elle se pencha vers moi, et, comme si dans sa chasteté parfaite elle n'eût jamais rien pressenti de ma passion, elle posa sur mon front brûlant un baiser aussi tendre et aussi pur que ceux qu'elle donnait à Paul. Puis elle se leva en me disant:
—Vous m'avez fait un bien que je ne peux pas vous dire à présent; voilà Paul qui vient. Allez-vous-en; qu'il ne vous voie pas pleurer. J'ai beaucoup de choses à vous confier, ainsi qu'au baron, demain!... ou après-demain! Mais, si vous voyez M. la Florade, pas un mot qui puisse l'enhardir auprès de moi. Dites-lui simplement de ne pas revenir ici sans ma permission; rien de plus! Au nom d'une amitié dont le pacte est aujourd'hui sacré, je vous le défends.
Elle alla au-devant de Paul. Je courus m'enfermer chez moi; j'étais brisé, je ne voyais plus clair, les larmes me suffoquaient, et je me sentais aussi faible qu'un enfant.
IV
Je ne pus dîner avec le baron. Je parlai d'une migraine violente, il s'inquiéta, et vint plusieurs fois me voir. Il craignait une rechute. Je fis semblant de dormir, et il fut mandé, je crois, par la marquise, car j'entendis la voix de Nicolas dans la maison. Deux heures après, le baron rentra, m'interrogea, et, me croyant mieux, me dit qu'il remettait au lendemain de me parler de choses intéressantes.
—Oui, oui, lui répondis-je; en ce moment, j'ai vraiment besoin de repos. Demain, je serai tout à vous.
J'espérais retremper mes forces morales en imposant l'inaction à mes facultés; mais je ne pus trouver le sommeil, et je dus y renoncer. Je me levai; j'écrivis à mes parents que ma santé était rétablie, mais que d'impérieux devoirs devaient retarder de quelques jours, de quelques semaines peut-être encore le moment de notre réunion. Je sentais, en effet, que ce n'était pas au début de sa carrière d'agitations et peut-être de malheurs que je devais quitter la marquise. Le baron était bon pour le conseil, mais pas assez ingambe pour courir de la Florade à la Zinovèse, si le péril devenait sérieux de ce côté-là. La marquise avait sans doute pressenti l'horrible vérité; Paul était peut-être menacé. Ses craintes m'avaient paru exagérées; mais, dans le calme sinistre des nuits sans sommeil, les fantômes grandissent, et celui-là se présentait devant moi. J'aimais Paul avec une sorte d'adoration, moi aussi! Que ce fût à cause de sa mère ou parce que l'enfant avait par lui-même un charme irrésistible, je me sentais pour lui des entrailles de père, et l'idée de quelque tentative contre sa vie me faisait venir au front des sueurs froides.
Bien résolu à ne pas le perdre de vue, à faire la ronde chaque nuit autour de sa maison s'il le fallait, à jouer le rôle, atroce pour mon cœur, de fiancé de la marquise, si elle l'exigeait, pour cacher jusqu'à nouvel ordre ses fiançailles avec un autre, à être, quand elle me l'ordonnerait, le confident de cet autre et le sien propre, à les suivre pour les installer où besoin serait; à me consacrer en un mot, âme et corps, à l'œuvre effrayante de leur salut, j'épuisai dans cette nuit d'insomnie le calice de ma souffrance. Je voulus regarder tout au fond et en savourer tout le fiel, afin d'être préparé à tout. Et je ne voulus pas lutter contre moi-même, ni me dissimuler que mon amour insensé grandissait dans cette épreuve; mais au fond de tout cela je trouvai, sinon le calme, du moins une persistance de résolution et de résignation qu'aucun démon ne put ébranler.
A trois heures du matin, je sentis que j'étais fort pour la journée du lendemain, que je pourrais écouter les confidences, connaître l'histoire mystérieuse de cette passion dont les fils déliés avaient échappé à ma clairvoyance inquiète, enfin me mettre en campagne pour les autres, en guerre ouverte contre moi-même. Je dormis deux heures. Le soleil se levait quand un méchant rêve, résultat de mes préoccupations de la nuit, m'éveilla brusquement. Il me semblait entendre la voix de la marquise m'appeler avec un accent de détresse inexprimable. Était-ce un pressentiment, un avis de la destinée? Sous l'empire des perplexités, on croit aisément à des instincts exceptionnels. Je m'habillai, je traversai les jardins, je m'approchai de Tamaris, et, au versant de la colline, j'écoutai attentivement. Un calme profond régnait partout. Un petit oiseau chantait. Le golfe, déjà rose, reflétait encore le fanal de quelques pêcheurs de nuit. Je montai encore quelques pas. Je regardai la maison de Tamaris, éclairée à demi par le rayon matinal. Tout était fermé, tout était muet. Rien n'avait troublé le pur sommeil de la mère et de l'enfant.
Comme je redescendais vers ma demeure, j'entendis un frôlement d'herbes et de branches. Je regardai avec soin. Je vis la Florade enveloppé dans son caban, à cinq ou six pas de moi, dans les buissons. Il ne me vit pas, il s'en allait furtivement du côté de l'escalier qui conduisait chez Pasquali.... Demeurait-il là toutes les nuits, et voyait-il la marquise au lever du jour?—Je ne voulais rien savoir que d'elle-même. Je rentrai chez moi, maudissant l'imprudence de ces rendez-vous, qu'un jour ou l'autre la Zinovèse pouvait surprendre et faire payer si cher.—Mais, après tout, puisque la Florade avait appelé le danger, son devoir n'était-il pas de faire bonne garde, et le plus près possible, pour avertir ou porter secours?
J'étais depuis peu d'instants dans ma chambre lorsque j'entendis ses pas et sa voix sous ma fenêtre. Il m'appelait avec précaution. Je descendis aussitôt et le trouvai fort agité.
—La Zinovèse a vu la marquise hier! me dit-il. Et, comme, en raison de la défense qui m'avait été faite de donner aucune explication, j'essayais de feindre l'ignorance:
—Je sais tout! ajouta-t-il. J'ai vu la Zinovèse hier au soir. Tiens, voici la preuve!
Et il me montra à son petit doigt la bague que la marquise avait donnée la veille à madame Estagel.
—Ah! la Florade, m'écriai-je, tu lui as pris cette bague! Tu lui avoues donc que tu aimes la marquise? Et tu viens ici, la nuit, au risque d'être suivi! et tu ne crains pas la vengeance d'une femme poussée à bout!
—Non, je ne crains rien, répondit-il, rien que de n'être pas aimé de celle que j'aime.
—Mais c'est d'un affreux égoïsme, ce que tu dis là? Tu ne songes qu'à toi!
La Florade ne me comprenait pas. Quand je lui racontai les terreurs de la marquise et la défense qu'elle lui faisait de la voir jusqu'à nouvel ordre, il fut en proie à l'étonnement le plus sincère.
—Comment! s'écria-t-il, on craint pour Paul? Mais c'est fantastique, cette idée-là! Ah çà! vous prenez donc cette Zinovèse pour une mégère ou pour une Brinvilliers?
Et, passant tout à coup à la joie:
—Ah! mon ami, s'écria-t-il, est-ce que la marquise la craint? est-ce qu'elle a un peu souffert en la voyant? est-ce qu'elle l'a trouvée belle à présent qu'elle est guérie?
—Ainsi tu voudrais voir la marquise jalouse? tu voudrais la faire souffrir?
—Je ne veux rien que la voir émue. Sa froideur et son empire sur elle-même me tueront!
—Toi, toujours toi! jamais son bonheur et son repos! Voyons, puisque c'est à moi d'y songer à ta place, parle-moi de cette Zinovèse. Tu ne la crois donc pas aussi méchante qu'elle le paraît?
—Elle est méchante, si fait; mais, entre la colère et le meurtre, entre la jalousie et le crime, il y a des degrés qu'une crainte ridicule fait vite franchir à ton imagination! Que la marquise, une femme, une tendre mère, rêve de la sorte, je l'admets; mais toi, l'homme sérieux, le physiologiste,... c'est absurde, je te le déclare!
—C'est possible, mais je veux tout savoir.
—Permets! Moi d'abord, je suis l'égoïste, c'est réglé; je veux savoir avant tout ce que signifie ce prochain mariage de la marquise avec toi.
—N'est-ce pas toi qui as inventé cette fable?
—Oui, pour détourner les soupçons de Catherine Estagel et avoir la paix; mais comment la marquise a-t-elle pu s'y prêter? Elle a donc une grande confiance en toi? Elle t'estime donc bien?
—J'ai droit à son estime et à sa confiance. Tant pis pour toi si tu le nies; ce n'est pas d'un grand cœur!
—Non, non, mon ami, je ne le nie pas. Je ne doute plus de toi, je doute de moi-même. La marquise a peur pour son fils, et voilà tout. Elle n'est pas jalouse, elle ne m'aime pas! Elle sait tout au plus que je l'aime!
—Tout au plus?... Mais tu le lui as dit?
—Tu sais bien que je n'ai pas osé.
—Mais Nama, qui jurait de te servir!
—Ah! voilà! Elle a dû parler; mais tu me fais un crime de la voir en secret, je ne peux rien savoir.
—N'était-ce pas pour tâcher de lui parler que tu rôdais tout à l'heure sur la colline?
—Oui, pour lui parler, ou lui lancer un billet qu'elle se serait fait lire par Pasquali, elle l'a mis dans toutes nos confidences. Mais comment m'as-tu vu? Est-ce que d'ici on peut ...?
—Apparemment.
—Malédiction! rien ne me réussit maintenant! Vrai, la destinée, qui me souriait, qui me protégeait, qui me rendait invulnérable et invisible dans toutes mes aventures, m'abandonne depuis quelque temps. Il y a partout des yeux qui me guettent, des oreilles qui m'entendent.... Et voilà une femme que j'aime avec frénésie, et qui ne se laisse ni émouvoir ni deviner! Ah! je n'ai plus de chance, et je crains de n'avoir plus de bonheur!
J'étais fort surpris de voir la Florade si peu informé de sa victoire et si découragé à la veille du triomphe. D'un mot, je pouvais l'enivrer de joie; mais cela m'était défendu expressément, et, mon cœur ne s'y fût-il pas refusé, la délicatesse s'opposait à toute confidence. La marquise n'en était encore qu'aux larmes. Elle voulait combattre encore; elle devait avoir consulté le baron; elle voulait probablement me consulter aussi. La Florade avait bien le temps d'être heureux, et j'avais beau vouloir m'intéresser à lui, je ne pouvais me résoudre à le plaindre.
—Ah çà! reprit-il impatienté de mon silence, tu ne sais donc rien?
—Je sais qu'elle est mortellement inquiète pour son fils, et je vois que tu ne veux rien faire pour la tranquilliser, puisque tu ne veux rien me dire des résolutions de madame Estagel.
—Est-ce que madame Estagel a des résolutions! madame Estagel est un enfant terrible, et rien de plus. Vraiment, vous lui faites un rôle dramatique qui n'a pas le sens commun!
—Fort bien; mais ne peut-on savoir ce qui s'est passé entre elle et toi?
—Tu y tiens? C'est bien facile à dire, et je ne crains pas que la marquise l'apprenne. J'ai rencontré madame Estagel la dernière fois que nous nous sommes vus, toi et moi,... il y a huit jours, huit jours entiers! Tu te souviens de tes derniers mots, le respect, la soumission, la patience; j'ai senti que tu avais raison, que tu me conseillais bien, que j'agissais follement, grossièrement, que je me montrais trop, que j'effrayais, et qu'il fallait savoir jouer le rôle d'un homme qui peut se contenir. Énorme hypocrisie! N'importe! en amour, Dieu pardonne tout. Je retournais à mon bord avec cette résolution, lorsque la Zinovèse m'est apparue plus belle et plus éprise que jamais. Je me suis dit qu'il fallait faire diversion à ma passion par une amitié de femme, et j'ai renoué celle-là. C'est une amitié, je te le jure sur l'honneur, ce n'est pas autre chose! C'est un aliment donné à mon imagination et un peu aussi à mon cœur, car je ne sais pas haïr et dédaigner une femme qui m'a plu et qui m'aime toujours. La Zinovèse vaut mieux que tu ne penses. Ce n'est pas une créature sensuelle, c'est une âme passionnée, ce qui est fort différent. Elle ne demandait ni ne désirait de redevenir ma maîtresse. Elle avait des remords de ce passé-là, car elle est pieuse et nullement corrompue ni dégradée. Elle ne réclamait qu'une affection pure, le repentir de mes fautes et un sentiment qui la relevât à ses propres yeux; je ne me le dissimule pas, c'est surtout son orgueil que j'avais froissé par l'abandon. Tout cela, je le lui devais, et, comme dans ces nouvelles relations rien ne s'opposait à ce que je fusse en bons termes avec son mari, j'ai promis d'aller la voir, chez elle, ouvertement, dans sa famille, et j'ai tenu parole. J'y suis retourné trois fois; j'ai chassé et poché avec le brave Estagel, un digne, un excellent homme; j'ai mangé chez eux, et hier au soir, comme nous avions été loin sur la côte, lui et moi, à la poursuite d'un lièvre endiablé, j'ai passé la nuit sous leur toit, moi dans une chambre où dormaient les deux petites filles, les époux dans une autre chambre. Tu vois que tout est pour le mieux, et qu'il n'y a pas de sujet de mélodrame dans tout cela.
—Pourtant madame Estagel est toujours jalouse, et tu le sais, puisque tu avais cru devoir lui dire que j'épousais....
—Oui, sans doute, elle était jalouse d'abord, elle ne savait encore comment prendre notre nouveau sentiment et gouverner son propre cœur; mais à présent....
—A présent, elle le gouverne moins que jamais,... je te le jure!
—Cela passera; patience!
—Cela passera d'autant moins, que tu irrites sans doute sa jalousie, tantôt par des mensonges qui ne l'abuseront pas longtemps, tantôt par des aveux insensés qui l'exaspèrent. Pourquoi et comment as-tu cette bague?
—Parce que j'avais une envie folle de l'avoir. Elle me la montrait avec orgueil; elle était enivrée des bontés de la marquise, qu'elle admire et qu'elle adore à présent, par parenthèse; dormez donc en paix sur ce point! Moi, tout en lui parlant de toi et de la marquise comme de deux bons amis dont je voyais l'union avec plaisir,... tout cela, note bien, devant le mari, qui n'y entendait pas malice, j'ai pris la bague; j'ai remarqué une petite cassure. La Zinovèse, brusque et nerveuse, l'avait forcée en l'ôtant et en la remettant cent fois. Je lui ai offert de la faire réparer, et j'ai promis de la lui reporter ce soir ou demain. Or, ce soir ou demain, la bague ne sera pas prête, l'ouvrier se sera absenté; dans quelques jours, j'en aurai fait faire une toute pareille pour elle, et celle-ci me restera.
—Et tu crois que la Zinovèse, avec son œil inquisiteur et sa pénétration agitée, est dupe de tout cela?
—Si elle n'en est pas dupe, elle se raisonnera et se soumettra. Elle a déjà beaucoup pris sur elle, puisqu'elle a suivi tes ordonnances et recouvré la santé. Elle respecte ses devoirs, elle craint d'affliger son mari, elle craint encore bien plus de m'offenser et de perdre les égards que j'ai maintenant pour elle et dont elle est fière.
—Mon cher ami, c'est possible, mais tu me permettras de ne m'en rapporter qu'à moi-même. J'irai voir le ménage Estagel aujourd'hui, comme par hasard; je tâcherai de causer avec la femme, et je te réponds de pénétrer ses vrais sentiments et ses intentions bienveillantes ou suspectes.
—Eh bien, vas-y, répondit la Florade en me serrant les mains. Oui, c'est d'un bon et généreux ami, et je t'en remercie. Il faut que j'aille faire mon service. Si tu restes au baou rouge jusqu'à deux heures de l'après-midi, j'irai t'y rejoindre.
—Alors, rends la bague, confie-la-moi! Je dirai à madame Estagel que cela m'a causé un peu de jalousie, et que tu me l'as remise pour ne pas l'en priver inutilement plusieurs jours.
Je ne pus obtenir ce sacrifice de la Florade. Il mit la bague dans sa bouche et dit qu'il l'avalerait plutôt que de la rendre. Son obstination m'irrita, je craignis de m'emporter, et je l'engageai à obéir à la marquise en se retirant, et en ne revenant pas que je ne fusse autorisé à le ramener. Il céda sur ce point, mais en m'arrachant la promesse de faire révoquer cet ordre d'exil, si j'acquérais la conviction des bonnes dispositions de la Zinovèse. Quant au dernier point, c'est tout ce que j'avais à faire, et à faire avant tout. J'écrivis à la marquise le résumé de l'entretien que je venais d'avoir avec la Florade. Je chargeai Gaspard de lui porter ma lettre à l'heure où elle s'éveillait ordinairement, et, tandis que le baron dormait encore, je pris le chemin du baou rouge.
Le vent s'était élevé tout à coup, et la mer déferlait sur le rivage. Quoique le ciel fût d'une limpidité admirable, le cap Sicier présentait un phénomène que j'avais déjà observé une ou deux fois dans la saison. Un grand nuage, battu du mistral dans quelque région élevée du ciel, s'était laissé tomber sur la haute falaise de la presqu'île et s'y tenait littéralement collé comme un manteau. Le vent passait au-dessus sans pouvoir l'en détacher, et, au milieu d'un paysage inondé de lumière, ce linceul blanc, immobile sur la montagne verte, avait quelque chose d'étrange et de lugubre.
Comme je passais près du fort abandonné, j'en vis sortir Marescat chargé d'une botte de plantes sauvages. Le brave homme ne préparait pas de philtres comme le charbonnier du Coudon. Il semblait faire quelque chose de pis, car je remarquai plusieurs variétés vénéneuses parmi les ombellifères dont il s'était pourvu.
—Ah! ah! répondit-il à mon observation, j'étais bien sûr; n'est-ce pas que c'est des méchantes herbes? Mais, puisque vous voilà, je n'aurai pas la peine d'aller vous trouver, car j'ai des choses à vous dire. Madame m'a fait commander hier soir qu'elle n'irait pas en promenade aujourd'hui s'il y avait mistral, et nous en tenons pour toute la journée. J'ai donc donné récréation à M. Botte, qui n'en est pas fâché, la pauvre bête, et je vas faire, ce matin, le botanicien avec vous tant que vous ne me direz pas: «Marescat, va-t'en, j'ai idée d'être tout seul.»
—Fort bien, mon brave! Mettez là vos herbes, asseyons-nous....
—Non, non, monsieur, dans le fourré. J'aime autant qu'on ne nous voie pas examiner ça.
Quoique nous fussions dans une solitude absolue, je cédai à la fantaisie de Marescat, et je l'engageai à s'expliquer d'abord.
—Ah! voilà, répondit-il, c'est des choses qui sont difficiles, et que peut-être que vous direz que j'ai tort de m'en mêler?
—Non, je sais vos bonnes intentions, et, d'ailleurs, leurs, si vous avez, tort, je vous le dirai de bonne amitié. Parlez.
—Alors, monsieur, voilà ce que c'est. Vous allez peut-être au poste du baou rouge?
—Précisément.
—Eh bien, vous ferez attention, si vous pouvez, que la brigadière compose des remèdes qui ne sont pas, c'est moi qui vous le dis, pour faire engraisser ceux qui les avaleront. Depuis deux ou trois jours, elle ramasse des herbes, oh!... mais des herbes que je connais, moi, parce que, quand mes chevaux les rencontrent dans leur foin, ils reniflent dessus que vous jureriez qu'ils vous disent: «Ote-moi ça du râtelier!» Ainsi, monsieur, la brigadière en veut à quelqu'un, peut-être à plus d'un, et je n'aimais pas hier de la voir, autour de votre fontaine, à regarder couler l'eau qui s'en va sur le chemin. Vous sentez, une mauvaise chose est bientôt jetée avec une pierre; ça va au fond, ça se pourrit, on boit là-dessus; ça a beau être de l'eau courante.... J'ai été en Afrique, moi, et ailleurs encore, et je sais comment on joue ces tours-là quand on croit au diable. Je suis sûr heureusement qu'elle n'a pas monté jusqu'à la source, qui d'ailleurs est fermée à clef; mais faites-y attention, si elle va encore rôder par là. Faites toujours puiser au creux de la source, et qu'on ne la laisse pas ouverte.
—C'est bien, Marescat, on y veillera; mais à qui donc supposez-vous qu'on en veut?
—Ah! vous savez bien que le lieutenant est retourné chez la brigadière il n'y a pas longtemps, et pourtant vous savez bien qu'il aimerait mieux aller tous les jours à Tamaris! Ça se voit et ça s'entend. Vous me direz: «De quoi te mêles-tu?» Je ne me mêle pas, je vous dis qu'il faut penser à tout, et voilà tout! A présent, regardez-moi mes herbes et celles qui poussent là dans ce petit méchant fossé. C'est là que j'ai vu la Zinovèse, pas plus tard qu'hier matin, faisant sa provision, et, quand elle m'a entendu marcher, elle a fait celle qui chante et qui ne pense point de mal.
J'examinai les plantes et reconnus diverses variétés d'œnanthe et d'æthuse extrêmement suspectes.
—Il y en a encore d'autres qu'elle rapportait de je ne sais où, reprit Marescat, de manière que je ne peux pas tout vous dire et tout vous montrer; mais ce n'est pas d'hier qu'elle a commencé à travailler dans les herbes, car un des douaniers qui a les fièvres m'a dit l'autre semaine: «Je ne sais pas si c'est avec ce qu'elle ramasse qu'elle s'est guérie, mais je ne voudrais pas en donner à mon chien.»
Tout cela était à considérer. Je remerciai Marescat, et le priai d'aller tout de suite à Tamaris et à la bastide Caire examiner les sources et faire les recommandations nécessaires. J'écrivis un billet au crayon pour que la marquise ne prît pas trop au sérieux cet avis inquiétant et pour lui dire que c'était probablement, de la part de Marescat et de la mienne, un excès de zèle, mais que la prudence n'était jamais regrettable, lors même qu'elle ne conjurait que les souffrances de l'imagination. Je continuai donc ma route, et j'arrivai au poste des douaniers vers neuf heures du matin.
Le brigadier avait déjà commencé sa ronde. Je trouvai la Zinovèse seule avec ses deux petites filles, repassant du linge qu'elle plissait avec grand soin, et en apparence avec une grande présence d'esprit. L'aînée des enfants donnait à sa sœur une leçon de lecture, et de temps en temps se levait pour reporter près du feu les fers dont sa mère s'était servie et lui en rapporter d'autres chauffés à point. Avant de me montrer, j'examinai un instant par la porte entr'ouverte cet intérieur propre, rangé, luisant, ces enfants bien peignés, soumis et attentifs, cette femme active et sérieuse, ces images de dévotion, ce lit d'un blanc irréprochable, orné au chevet d'une palme dorée et bénite passée dans le bras d'un crucifix noir. Rien n'annonçait là des préoccupations sinistres, et la délicate figure de la Zinovèse avait même une expression de recueillement austère que je ne lui connaissais pas. Pourtant son œil s'arrondit sous sa paupière contractée en me voyant.
—Ah! vous voilà! dit-elle.
Et, allant droit au but de sa rêverie:
—Me rapportez-vous ma bague?
—Quelle bague? Celle que la marquise vous a donnée hier? Vous l'avez déjà perdue?
—Mieux vaudrait! Je la retrouverais peut-être, tandis que celui qui me l'a prise ne me la rendra pas!
Je feignis d'ignorer tout afin de me faire raconter l'incident. La Zinovèse, voyant que l'aînée de ses filles écoutait d'un air étonné, l'envoya dehors avec sa sœur, et continua en s'adressant à moi:
—Il faut pourtant que vous sachiez cela, vous! Je ne veux pas vous rendre jaloux; mais, s'il est vrai que vous soyez pour épouser la dame, vous devez prendre garde à l'officier!
—Je ne prendrai pas garde à l'officier, répondis-je, empressé de détourner avant tout les projets de vengeance dont madame d'Elmeval eût pu être l'objet. La dame dont vous parlez ne s'occupe pas plus de lui que vous ne vous occupez de moi.
—Oui, je sais ça. C'est une femme de cœur, elle! Que Dieu vous la conserve, et aussi le pauvre petit! Mais l'officier, quand il veut quelque chose, est capable de tout, et vous ne devez pas lui laisser la bague!
—Non certes, elle vous sera rendue, et il vous la rapportera lui-même, j'en suis certain.
J'essayai alors de ramener la Zinovèse à des sentiments plus dignes de la confiance de son mari et de sa propre fierté. Comme elle me racontait tout ce que la Florade m'avait dit, j'avais le droit de la prêcher, et je le fis d'autant mieux qu'elle m'écoutait par moments avec une douceur inusitée.
—Oui, vous avez raison, me dit-elle comme pour résumer. Vous êtes un homme sage et un homme bon, vous! Si, au lieu de lui, je vous avais aimé, vous ne m'auriez pas fait manquer à mes devoirs, ou bien, si ce malheur-là était arrivé, vous m'auriez aidée à m'en repentir et à vouloir le réparer, tandis qu'il m'a abandonnée, et qu'il m'aurait laissée mourir de chagrin sans se déranger. C'est un homme bien aimable, mais c'est un cœur dur, je vous le dis!
—Moi, je peux vous assurer, repris-je, qu'il ne vous savait pas sérieusement malade, qu'il l'a appris de moi, et qu'il en a montré beaucoup de chagrin.
—C'est possible, mais il n'est pas venu me voir! Il a peur de me trouver laide, et, si vous ne m'aviez pas rendu ma figure, il n'aurait jamais voulu la regarder.
J'essayai de lui démontrer que l'amitié de la Florade était désormais désintéressée et honorable pour elle, mais je ne pus mettre sa pénétration en défaut.
—Je vous dis qu'il en aime une autre, reprit-elle: que ce soit votre dame ou la demoiselle étrangère qui demeure avec elle à présent, il n'est revenu à moi que pour donner de la jalousie à une femme, ou pour amuser un peu son temps en attendant qu'on l'écoute ailleurs.
Mes remontrances parurent enfin la calmer, et, pour avoir l'occasion de jeter un coup d'œil dans ses armoires, je lui demandai la permission d'y prendre un verre d'eau et un morceau de pain, car en réalité j'avais faim et soif. Elle s'empressa de me servir des coquillages frais, base de la nourriture des gens du peuple de toute la contrée, et de me faire cuire des œufs. En allant et venant, elle laissait tous ses meubles de ménage grands ouverts; je pus même être seul quelques instants et me livrer à un rapide examen qui n'amena aucune découverte, aucun indice de préparation suspecte.
Quand elle m'eut servi, avec obligeance et empressement, je dois le dire, elle sortit pour voir où étaient ses filles, resta quelques instants absente, et rentra avec une physionomie bouleversée qui me frappa.
—Vous souffrez? lui dis-je: qu'est-ce que vous avez?
—Rien! répondit-elle d'un ton sinistre. Ne me dites plus rien, voilà l'homme qui rentre.
En effet, le brigadier arrivait. Il me fit un accueil aussi affectueux que le permettait sa manière d'être, timide ou réservée, et s'assit devant moi pour déjeuner avec moi. Il parlait à sa femme avec une extrême déférence, et il était aisé de voir qu'il l'aimait de toute la force de son cœur; mais il semblait craindre de lui déplaire en le lui témoignant, et il prodiguait à ses enfants les caresses qu'il n'osait lui faire. Ces pauvres petites, jusque-là tremblantes devant leur mère, devinrent plus expansives et vraiment charmantes de douceur et de grâce dès que le père fut là. Il les tenait tour à tour et quelquefois toutes les deux sur ses genoux en mangeant, disant tantôt à l'une, tantôt à l'autre, avec sa figure sérieuse et froide:
—Eh bien, on ne m'embrasse donc pas?
Et les enfants collaient leur bouche rose à ses joues hâlées. La mère rentrait, les grondait de leur importunité à table, et les ôtait de ses bras. A peine avait-elle le dos tourné, qu'elles revenaient à lui, et on se caressait comme en cachette. Cet innocent manége résumait à mes yeux toute la vie du père de famille frappé au cœur par une mystérieuse et incurable blessure. Il ignorait tout, il ne soupçonnait rien; mais il se sentait dédaigné, et chacun de ses regards aux enfants semblait dire: «Au moins vous, vous m'aimerez!»
Il me proposa un tour de promenade dans les bois. J'acceptai, présumant qu'il avait quelque chose à me dire; mais il n'avait rien préparé, et je dus l'amener, par des questions détournées, à me parler de ses chagrins.
—La pauvre femme est guérie de sa fièvre, dit-il, et je vous dois ça, que je n'oublierai jamais; mais vous ne pouvez pas lui guérir sa mauvaise tête. Elle s'ennuie ou se tourmente toujours. Elle voudrait être une grande bourgeoise, ça ne se peut pas! Quand elle voit des dames ou des messieurs, elle est contente; mais c'est pour être plus fâchée après, quand elle se retrouve avec moi et les pauvres petites, qui sont pourtant gentilles, n'est-ce pas?
Il me parla de la Florade.
—C'est un jeune homme comme il y en a peu, dit-il, aussi peu fier avec nous qu'un camarade. Lui aussi, quand il voit la femme de mauvaise humeur, il lui dit de bonnes raisons. Elle ne le prend pas toujours trop bien, mais elle l'écoute tout de même, et devant lui elle n'ose pas trop se plaindre et crier; mais il ne peut pas être là toute sa vie, et, quand il y est, vous sentez bien qu'il aime mieux chasser ou pêcher avec moi que de la regarder coudre et de l'entendre dire qu'elle voudrait être une reine. Quelquefois il se moque d'elle tout doucement, et elle rit, et puis après je vois qu'elle a pleuré, et elle nous gronde quand la mer est mauvaise et que nous ne voulons pas la prendre avec nous dans la barque, ou quand nous restons à la chasse trop longtemps. Est-ce que vous ne pourriez pas la guérir de ces ennuis-là?
—Vous pensez donc que c'est un malaise physique, un reste de maladie?
—Oui, il y a de ça, et puis quelquefois je me rappelle comme elle a été effrayée et à moitié folle quand elle a naufragé par ici avec son père. Je vous ai raconté ça, mais je ne vous ai pas dit que, depuis ce moment-là, elle avait toujours eu quelque chose dans l'idée, comme des rêvasseries, des fantaisies. Je l'ai épousée malgré ça. Je l'aimais, comme je l'aime toujours, et je pensais la rendre heureuse et lui faire oublier tout. Ça est resté, et, la nuit, quand le vent est fort, elle a des frayeurs, elle crie, ou il lui prend des colères, et si fort quelquefois, que j'ai peur pour les enfants. Ah! on n'est pas toujours heureux, allez, dans ce monde, et on a beau faire de son mieux, il faut souffrir!
Tel est le résumé des courtes réponses arrachées à Estagel par mes nombreuses questions. Je lui en fis dire assez pour avoir lieu de craindre, avec lui et plus que lui, que sa femme ne fût menacée d'aliénation.
Au bout de deux heures, comme nous rentrions au poste, l'aînée des deux petites filles assises au seuil de la maison se leva et nous dit:
—Ne faites pas de bruit, maman dort.
--- Est-ce qu'elle est donc malade? dit le brigadier en baissant la voix.
—Non, elle a dit qu'elle était fatiguée et que nous nous taisions.
—Mais qu'est-ce que Louise a donc à se cacher la figure? Elle a pleuré?
—Oui, un peu; maman l'a grondée.
Le brigadier savait apparemment comment grondait sa femme; il prit Louisette dans ses bras, la força de relever la tête, et vit qu'elle avait du sang plein les cheveux et sur les joues. Il devint pâle, et, me la remettant:
—Voyez ce qu'elle a, dit-il; moi, ça me fait trop de mal!
Il me suivit à la fontaine, où je lavai l'enfant; elle avait été frappée à la tête par une pierre. Je sondai vite la blessure, qui eût pu être mortelle, mais qui heureusement n'avait pas dépassé les chairs. Je dépliai ma trousse sur le gazon, et je fis le pansement en rassurant de mon mieux le pauvre père.
—Ce n'est rien pour cette fois, dit-il; mais, une autre fois, elle peut la tuer.
Et, se tournant vers l'aînée:
—Pourquoi s'est-elle fâchée comme ça, la mère? Louise avait donc fait quelque chose de mal?
—Oui, répondit l'enfant: elle avait trouvé ce matin une lettre par terre, dans notre chambre, une lettre écrite, et, au lieu de la donner à maman, elle en avait fait un cornet pour mettre des petites graines. Dame, aussi, elle ne savait pas, pauvre Louise! Maman a vu ça dans ses mains, elle s'est mise bien en colère, elle voulait la fouetter; alors Louise s'est sauvée, elle a eu tort; maman a voulu courir, elle est tombée, elle a ramassé une pierre, et je n'ai pas eu le temps de me mettre au-devant. Seulement, j'ai empêché Louise de crier, maman n'aime pas ça. Elle est rentrée, maman, et puis elle est revenue sur la porte et elle a dit: «Ne faites pas de bruit, il faut que je dorme!» Nous n'avons pas bougé, et Louise a pleuré tout bas, vrai, mon petit père, Louise a été bien sage!
—Est-ce que ça ne vous étonne pas, me dit Estagel, qu'elle puisse dormir tout d'un coup comme ça après une colère pareille?
—Si fait, un peu, répondis-je. Restez avec les enfants, distrayez ma petite blessée, faites qu'elle oublie. Je vais voir l'autre malade.
J'entrai, et, ne voyant pas la Zinovèse, je passai dans la chambre voisine et la vis étendue sur son lit, non loin du lit de ses petites filles. C'est là que la Florade avait passé la nuit.
La pièce était très-sombre, je ne distinguais que vaguement les traits de la Zinovèse. J'ouvris le volet de la fenêtre, et je fus frappé de la pâleur livide répandue sur les traits de la malheureuse femme. Elle dormait les yeux à demi ouverts, sa peau était froide et comme visqueuse. En cherchant son pouls, je trouvai dans sa main un papier froissé qu'elle voulut machinalement retenir par une légère contraction des doigts, mais que je saisis et me hâtai de lire, certain de trouver là le plus prompt des éclaircissements. C'était écrit au crayon et en peu de mots:
«Ma bien-aimée Nama, fais-moi répondre par Pasquali, je t'en supplie; je meurs d'impatience et de chagrin.»
Ce billet avait été écrit par la Florade, la veille ou le matin même, sur une feuille de son carnet, pour être remis secrètement à mademoiselle Roque. On a vu qu'il n'avait trouvé aucun moyen de le remettre, et, dans son trouble, il ne s'était pas aperçu de la perte de l'objet compromettant. Il l'avait peut-être laissé tomber près du poste, peut-être oublié dans la chambre des petites filles, où il avait passé la nuit et où il avait dû l'écrire.
Dans cette même chambre, sur ce même lit encore tiède du sommeil de son amant, la Zinovèse semblait mourante. Sans doute elle croyait avoir saisi la preuve d'une intrigue d'amour entre Nama et la Florade, elle avait été en proie au délire; mais, après avoir voulu tuer son enfant, que s'était-il donc passé dans son organisation bouleversée? Une congestion cérébrale s'était-elle déclarée, ou bien la malheureuse s'était-elle donné la mort?
Oui, sans aucun doute, elle avait bu du poison, bien que je n'aie pu retrouver ni fiole, ni breuvage ni aucun indice du fait. Je n'attendis pas ses aveux pour me convaincre. Divers symptômes que j'avais déjà pu étudier sur un autre sujet et les avertissements donnés par Marescat me fixèrent vite, et je recourus à tous les moyens indiqués par la nature du mal pour le combattre. Je fis emmener les enfants, j'appelai les femmes des autres douaniers, j'envoyai Estagel chercher les objets nécessaires au Brusc, le plus prochain village, et j'eus une heure d'espoir, car j'obtins un mieux sensible, la peau se réchauffa un peu, les traits se détendirent, la connaissance et la parole revinrent. J'en profitai pour éloigner mes aides et interroger la malade.
—Quel poison avez-vous pris? lui dis-je.
—Je n'ai rien pris.
—Si fait, je le sais. Qu'y avait-il avec la ciguë?
—Ah! vous savez! Eh bien, il y avait plusieurs herbes.
Et elle me nomma des plantes dont le nom en patois local ne m'apprenait rien. Je pus lui arracher la révélation vague des doses et de la préparation, mais elle ne se laissa pas interroger complétement.
—Laissez-moi mourir tranquille, dit-elle, vous n'y pouvez rien. Il faut que je parte, et, si vous me sauvez, je recommencerai.
—Vous aviez donc depuis longtemps la volonté de vous ôter la vie?
—Non. Je voulais l'ôter à celui qui m'a jouée et avilie!... mais j'espérais toujours. Aujourd'hui ... quand donc? je ne sais plus le temps qu'il y a,... j'ai trouvé une lettre.... Ah! où est-elle?
—Je l'ai. Cette lettre est d'un frère à sa sœur.
—Non, vous mentez. Je ne vous crois plus. Rendez-la-lui, sa lettre, et dites-lui ce qu'elle a fait, dites-lui qu'elle m'a rendue folle et que j'ai voulu ... je ne sais plus quoi.... Ah! si, j'ai voulu tuer ma petite! Et je l'ai tuée, car je ne la vois pas ici. Mon Dieu! où est Louise? Louise est morte, n'est-ce pas? Ah! vous pouvez tout me dire, puisque je suis morte aussi!
—Non, Louise n'a presque rien. Repentez-vous, et Dieu vous sauvera peut-être.
—Je ne veux pas vivre! Non, je tuerais les deux enfants, et le mari, et tout, puisque je n'ai plus ma tête. Quand j'ai vu ça, je me suis punie. J'ai dit: «Tu ne peux pas te venger, puisque tu ne sais plus ce que tu fais; eh bien, il faut en finir.» C'est un bien pour les enfants, allez, et pour l'homme aussi! Dites à votre ami l'officier qu'il soit bien heureux, lui, et qu'il s'amuse bien! Moi, j'ai fini de souffrir.
Une violente convulsion jeta la malheureuse à la renverse sur son oreiller. De nouveaux soins la ranimèrent une seconde fois. Elle reconnut son mari, qui rentrait, et demanda à être seule avec lui. Ils restèrent quelques minutes ensemble, puis Estagel me rappela. Il semblait frappé d'idiotisme et sortit en disant que sa femme demandait le prêtre; mais il s'en alla au hasard, comme un homme ivre.
A partir de ce moment, la Zinovèse n'eut plus que de faibles lueurs de mémoire. Je la voyais rapidement s'éteindre. Je fis rentrer les enfants, qu'elle demandait à embrasser; mais elle ne les reconnut pas, et, vers six heures du soir, elle expira sans en avoir conscience.
Estagel revenait quand je le rencontrai en sortant de la maison et conduisant les deux petites filles loin de l'affreux spectacle de cette mort désespérée.
—Tout est fini? dit le brigadier en recevant les enfants dans ses bras.
—Oui, occupez-vous de ces chères créatures-là. C'est pour elles qu'il faut vivre à présent. Elles n'ont pas été heureuses, vous leur devez tout votre cœur et tout votre courage.
—Bien! répondit-il; mais j'ai quelque chose à faire, et je ne pourrai penser aux enfants que demain. Faites-moi amitié et charité de chrétien jusqu'au bout. La dame de Tamaris est bonne et sainte femme; conduisez-lui mes filles pour vingt-quatre heures. Moi, je veux ne penser qu'à ma pauvre! Je veux l'ensevelir moi-même et la pleurer tout seul. Après ça, j'aurai du courage, et j'irai chercher les enfants.
Estagel avait les yeux secs et la parole plus brève que de coutume; mais il avait retrouvé sa volonté et sa présence d'esprit. Je partis avec les enfants, Marie pleurant en silence et me suivant avec résignation, Louise accablée dans mes bras et dormant la tête sur mon épaule.
J'allai ainsi jusqu'aux Sablettes, où je vis la marquise, qui venait à ma rencontre avec Paul et Nicolas. Elle avait appris des douaniers échelonnés sur toute la côte que la femme du brigadier de Fabregas était au plus mal. Elle comprit tout en voyant les petites filles et ma figure navrée et fatiguée.
—Ah! mon Dieu! dit-elle.
Et elle embrassa les enfants sans ajouter un mot et sans demander si on les lui confiait pour une heure ou pour toujours. Les douaniers du poste des Sablettes les prirent avec Paul et Nicolas dans une petite barque pour remonter le golfe jusqu'à Tamaris, et la marquise, ayant recommandé à Paul d'avoir le plus grand soin des pauvres petites, prit mon bras et revint avec moi par le rivage.
—Eh bien, lui dis-je, après lui avoir communiqué les faits en peu de mots, vous dormirez en paix maintenant! Cette femme si altière et si vindicative, qui vous effrayait tant hier, s'est fait à elle-même sévère et cruelle justice!
—C'est donc là le sort des maîtresses de la Florade? dit la marquise d'un ton indigné, mais sans donner aucune marque de douleur personnelle.
—N'accusez pas la Florade plus qu'il ne le mérite, repris-je. Il a été bien téméraire et bien léger; mais son intention était bonne: il voulait, par l'amitié et des témoignages d'estime, ramener cette femme à la raison et détourner de vous sa vengeance.
—S'il en est ainsi, il ne m'a pas trompée; mais C'est moi qui suis cause de cette affreuse mort!
—Non, rassurez-vous, elle n'accusait plus que mademoiselle Roque.
—Qu'est-ce que cela signifie? s'écria la marquise après avoir jeté les yeux sur le fatal billet de la Florade. Nama n'est donc plus sa sœur? Il veut donc séduire aussi cette pauvre fille?
—Non! Qu'il soit ou non son frère, qu'il ait des doutes là-dessus ou qu'il n'en ait pas, il la traite comme une sœur. Vous voyez bien qu'il ne s'agit là que de vous. Ne vous a-t-elle jamais parlé de lui?
—Si fait, et lui ai imposé silence; mais c'est toujours moi qui suis la cause indirecte du désespoir de la Zinovèse. Dieu sait pourtant que je n'ai rien à me reprocher! C'est égal, je la verrai longtemps dans mon sommeil, cette charmante brune, avec sa chemisette blanche et ses colliers d'or! Quelle animation dans sa parole, quel feu dans ses regards il y a vingt-quatre heures! Et aujourd'hui plus rien! Des enfants qui pleurent, un mari désespéré, un coupable qui se repent trop tard ... car il se repent, n'est-ce pas? Il doit être brisé?
—Il ne sait rien encore, je ne l'ai pas vu.
—Comment cela se fait-il? Il a passé par chez nous, il y a deux heures!
—Vous l'avez vu?
—Oui, et je lui ai parlé, répondit sans hésitation la marquise. Il m'a juré de reporter la bague à l'instant même.
—Il aura pris par l'intérieur de la presqu'île et se sera arrêté en route. A l'heure qu'il est, il est probablement arrivé.
—Et il est bien à plaindre alors à l'heure où nous parlons!
Je quittai le bras de la marquise.
—Où allez-vous? dit-elle.
—Je retourne là-bas. Je vais tâcher de guérir sa conscience, qui doit être aussi malade que son cœur. Je vais lui dire que vous le plaignez et ne le maudissez pas!
—Pourquoi le maudirais-je? reprit-elle. C'est à Dieu de l'absoudre ou de le châtier. Notre devoir, à vous comme à moi, est d'avoir pitié pour tous; mais vous le laisserez un peu à ses justes remords. Vous êtes trop fatigué. Je ne veux pas que vous retourniez là-bas.
Elle reprit mon bras avec une sorte d'autorité et se remit à marcher vite. J'étais confondu de son courage, de la mesure de douceur et de sévérité qui présidait à son jugement sur la Florade. J'admirais tristement la tranquillité de son âme au milieu d'un événement qui ne parlait qu'à sa pitié miséricordieuse.
—Elle est sainte, me disais-je, elle aime saintement. Elle le grondera sans doute, mais il est déjà pardonné. Elle pleurera ses fautes avec lui, elle l'aidera à les réparer. Elle élèvera les enfants de la Zinovèse, ou elle veillera sur eux avec tendresse. Elle réussira à faire de lui un homme sage et fort, parce qu'elle aime avec force et que son âme est remplie d'une équité souveraine. Heureux, trois fois heureux, même avec un remords poignant, celui qui est aimé d'une telle femme!
Nous trouvâmes Pasquali au seuil de sa bastide. Le soleil était couché, et, contre son habitude, Pasquali n'était pas rentré à la ville. Il m'attendait avec impatience. Il avait aidé Paul, Nicolas et les enfants de la Zinovèse à débarquer. Il savait donc l'événement; mais il n'avait pas osé leur parler de la Florade.
—Eh bien, me dit-il, est-ce qu'il a beaucoup de chagrin, ce pauvre enfant? Au diable la méchante femme qui se donne au diable! Il n'avait plus rien à se reprocher, lui! Vous l'avez laissé là-bas?
Quand Pasquali sut que je n'avais pas vu son filleul, il ferma sa maison et sauta dans son canot en disant qu'il ne voulait pas laisser la Florade devenir fou auprès d'un cadavre, et qu'il le ramènerait coucher à son bord.
Le baron nous attendait à Tamaris. Il ne fit aucune réflexion sur ce qui s'était passé, et il aida la marquise à installer les enfants du brigadier, qu'elle consola et soigna comme s'ils eussent été à elle. Elle les fit souper avec nous, elle présida elle-même à leur coucher, et à huit heures on se sépara.
—J'avais beaucoup de choses à te confier, me dit le baron en rentrant; mais voici une journée trop noire pour faire des projets. Laissons-la passer. Tu as besoin de repos, tu étais malade hier, tu t'es levé avant le jour, tu as eu des émotions très-pénibles. Dors, nous causerons demain.
Ainsi l'horrible événement n'avait rien changé dans les projets de la marquise, rien ébranlé dans ses sentiments! On laissait passer la triste journée; le lendemain, on parlerait d'amour et de mariage! Pourquoi non, après tout? Si le bonheur n'était pas égoïste, il ne serait plus le bonheur, puisqu'il est un état de repos exceptionnel au milieu d'une vie où tout s'agite autour de nous dans la tourmente sans trêve et sans fin.
J'étais trop fatigué cette fois pour ne pas dormir. J'avais, d'ailleurs, plus que jamais la ferme résolution de me reposer vite et complétement, pour être encore prêt aux dévouements du lendemain. Ma vie ne m'appartenait plus.
Bien me prit d'être endormi à neuf heures du soir: Marescat entra chez moi à deux heures du matin. Il venait de la part de Pasquali savoir si la Florade m'avait donné signe de vie. Pasquali n'avait encore pu le joindre. On ne l'avait pas encore vu au poste du baou rouge, et pourtant le garde de la forêt de la Bonne-Mère affirmait lui avoir parlé la veille, à sept heures du soir. C'est ce garde, déjà informé, qui lui avait appris la mort de la Zinovèse. La Florade s'était mis à courir à travers bois dans la direction du poste. Depuis ce moment, personne ne l'avait revu. Les gardes-côtes n'avaient pas signalé d'autre passant sur les sentiers de la falaise que Pasquali et Marescat lui-même, qui avait marché et cherché en vain une partie de la nuit, tandis que Pasquali cherchait de son côté.
—Le brigadier cherchait-il aussi? demandai-je à Marescat tout en m'habillant à la hâte.
—Oui, c'était son devoir. Quoiqu'il fût en prière depuis sept heures jusqu'à minuit auprès du corps de sa femme, il a commandé les recherches, et il y a été aussi de temps en temps; mais dans tout ça il n'y avait que M. Pasquali et moi d'inquiets. Tout le monde disait: «Ça aura fait de la peine à l'officier, de voir la brigadière morte; il n'aura pas pu se décider à entrer au poste, il sera retourné par les bois, et, à présent, il est bien tranquille à son bord.»
—Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Au lieu d'explorer les bois, ne vaudrait-il pas mieux aller au port de Toulon?
—C'est ce que M. Pasquali est en train de faire. Il a été prendre un bateau à la Seyne, mais il m'a dit: «Va voir au quartier de Tamaris, et, s'il n'y est pas, tu diras au docteur de s'inquiéter.»
—Qu'est-ce qu'il craint donc, M. Pasquali? Le savez-vous?
—Oui et non, que je le sais! Il a l'idée que son filleul peut avoir fait quelque bêtise dans le chagrin.
—Se tuer?
—Oui,—ou se battre.
—Avec le mari?
—Oui, peut-être! Pourtant le mari ne savait rien.
—Et la Florade n'est pas assez fou pour s'être confessé....
—Ah! dame, il est bien fou, vous savez, et, dans le moment d'une mauvaise nouvelle, on parle quelquefois plus qu'on ne croit parler.
—S'étaient-ils vus hier au soir, lui et le brigadier?
—Le brigadier dit que non, et les hommes du poste ne savent pas. Vous sentez qu'on ne peut guère questionner là-dessus. C'est des choses délicates, encore que tout le monde par-là sache bien ce qui en était de la brigadière et du lieutenant!
En parlant ainsi avec Marescat, j'avais gagné le rivage pour me rendre au baou rouge. La course est longue et rude, mais moins longue par la falaise que par les tours et détours des chemins de voiture. D'ailleurs, ces chemins sont dangereux la nuit pour les chevaux, et nous eussions pu être retardés par un accident. Ma première pensée fut d'entrer au poste pour m'enquérir d'Estagel. Je le trouvai assis près du lit mortuaire. La Zinovèse n'était plus qu'une forme vaguement dessinée sous un drap blanc semé de branches de cyprès. A la clarté des cierges qui brûlaient aux quatre coins de ce lit, je pus examiner attentivement la physionomie austère du brigadier. Rien ne trahissait en lui une pensée étrangère à la douleur morne et recueillie de sa situation.
J'avoue que je n'osai l'interroger. Une vieille femme qui veillait et priait au bout de la chambre vint à moi sur le seuil, et me dit à voix basse:
—Vous cherchez aussi l'officier, vous? Bah! il n'est pas venu chez nous. Il est sur son navire. Qu'est-ce que vous voulez qui lui soit arrivé? Il n'y a pas de mauvaises bêtes par ici, et les voleurs n'y viennent pas; il n'y a que de pauvres maisons, et si peu!