SECTION PREMIÈRE. (continued 2)
Reading edition
Après un long et soigneux examen, elles furent reconnues n'être que des pastiches. Le premier soupçon s'éleva par un singulier hasard. M. Moxon avait présenté un exemplaire de sa publication au poète Tennyson, chez lequel M. Palgrave, jetant par accident les yeux sur ces lettres, en rencontra une qui faisait partie d'un article du Quarterly Review de 1840, écrit par son père, Sir Francis Palgrave. La chose étant prouvée, Palgrave informa aussitôt Moxon, qu'il y avait là un plagiat, et l'éveil ainsi donné, toutes les autres lettres furent discutées, l'une après l'autre, et l'on acquit l'évidence d'une complète supercherie. M. John Murray, un des plus grands éditeurs de l'Angleterre, avait aussi été pris au piège. Il avait acheté au libraire White, quarante-sept lettres supposées autographes de Lord Byron, pour cent-vingt-trois livres sterling et six shellings, à raison de deux guinées et demi la pièce.
L'affaire de Moxon avait rendu soupçonneux M. Murray, qui, possédant un nombre considérable de documents, poèmes et lettres de la main du noble poète, examina scrupuleusement ses nouvelles acquisitions, les soumit à des connaisseurs, les confronta avec d'autres originaux, et enfin il lui fut démontré que lettres et notes de Byron, de Shelley, et de Keats, n'étaient que d'habiles pastiches.
Le libraire White, qui en avait vendu une grande partie, expliqua, dans une lettre à M. Murray, le système original dont une femme s'était servi pour lui en imposer, en excitant sa compassion pour la détresse où se trouvait un fils naturel de Byron.[134]
Un des plus savants collectionneurs de France fut dans le cas de devoir se défendre contre une accusation du même genre que la précédente. Il possédait nombre de lettres de l'époque de la Révolution de 93, et dans un triage, il en vendit plusieurs, entre autres vingt-cinq lettres autographes de la Reine Marie-Antoinette, acquises par M. d'Hunolstein, qui allait publier une nouvelle édition de son ouvrage sur cette infortunée princesse.
Ces autographes excitèrent l'attention du public, à la suite d'une discussion sur leur authenticité, et M. D'Arndt, conservateur de la Bibliothèque Impériale à Vienne, fit voir, par la forme et par le fond, qu'ils n'étaient que des pastiches qui avaient trompé la perspicacité de M. Feuillet de Conches.
Nous avons parlé ci-dessus de deux véritables héros pour la fabrication de documents supposés, le premier, Simonidès, dont les hauts faits ont été décrits. Le second fut Vrain Lucas, dont il nous reste à rappeler l'étonnante audace en ce genre.
Le 8 Juillet 1867, l'Académie des Sciences de Paris entendit, pour la première fois, M. Michel Chasles, mathématicien très distingué, parler des autographes rares et précieux qu'il avait acquis à grands frais.
Dans le courant du même mois, M. Prospère Faugère, auteur de nombreux travaux sur Pascal, et M. Bénard d'Evreux, écrivirent à l'Académie pour lui signaler quelques-uns de ces faux autographes,[135] que M. Chasles avait fait insérer dans les bulletins de cette société savante. Cet avertissement n'empêcha pas celui-ci de continuer sans retard la publication de documents semblables, qu'il continuait à soutenir parfaitement authentiques.
Le bruit de cette discussion attira l'attention des savants de l'Angleterre, et Sir David Brewster écrivit d'Edimbourg, à l'Académie de Paris, pour démontrer l'impossibilité d'avoir foi en ces pièces, qui impliquaient une correspondance entre Pascal, dans le déclin de l'âge, avec Newton, un enfant de douze ans!
Nonobstant, M. Chasles défendait pied-à-pied, les pièces qu'il avait produites.
Il y avait déjà cent cinquante lettres et notes publiées dans les "Comptes-rendus," concernant Pascal, et M. Michel Chasles annonçait que dans sa collection il y avait deux mille lettres de Galilée.
"Quos Deus perdere vult, prius dementat."
Deux ou trois mois plus tard, l'étonnement redouble. Le crédule académicien présente un premier fascicule de ces lettres de Galilée, où l'on trouve qu'il s'était occupé des lois de la pesanteur avec Pascal, alors seulement âgé de dix-sept ans.
Ici l'Italie se soulève à son tour, et prouve que Galilée n'a jamais écrit en français, qu'il ne savait probablement pas.
Malgré tout, l'Académie déclare, le 5 Août 1869, que toutes ces pièces portaient le cachet de l'authenticité. On s'appuyait surtout sur une lettre de Galilée à Louis XIII., paraphée par Louis XIV., manu propriâ.
Pendant ce temps, les accusations de faux pleuvaient de toute part. M. Breton (De Champ) démontre que seize notes de Pascal, et deux fragments d'une lettre de Galilée, ne se composaient que de passages littéralement copiés dans "L'Histoire des Philosophes Modernes," par Alexandre Savérien.
M. Sylvain Van de Weyer, Ministre de Belgique à Londres, aussi fin connaisseur en bibliographie qu'habile diplomate, écrivit au Daily News, le 10 Mai 1869, une lettre dans laquelle, surprenant le faussaire la main dans le sac, il montre qu'une lettre supposée de Milton à Louis XIV., sur son voyage en Italie, était prise, phrase par phrase, dans la notice sur Milton, que M. Villemain avait insérée dans ses Mêlanges.
M. W. G. Clarke publie une lettre dans la Pall-Mall Gazette, du 27 Septembre de la même année, au sujet de plusieurs autographes supposés de Shakespeare, écrits en français, et y donne la preuve que ces pièces sont tellement remplies d'anachronismes et d'invraisemblances, qu'on ne peut assez s'émerveiller de l'extrême ignorance de M. Chasles.
Finalement, M. Le Verrier lit un mémoire à l'Académie, démontrant que les lettres de Newton, de Pascal, de Malherbe, de Rotrou, de Montesquieu, de Maupertuis, de Louis XIV., de Leibnitz, etc., etc., n'étaient composées que de fragments copiés dans les ouvrages de Voltaire, de Thomas, du Duc de La Vallière, de Chauffepié, et autres.
Les procédés de fabrication étaient maintenant mis à découvert.
Cette colossale manufacture de pastiches allait chercher ses sujets jusqu'au delà de l'ère chrétienne. Il y avait des lettres de Jules César et des empereurs romains, plusieurs des rois mérovingiens, de Charlemagne, d'Alcuin, des Apôtres, de Boèce, de Cassiodore, de Grégoire de Tours, de Saint Augustin.
M. Michel Chasles déclara, en pleine académie, qu'il avait acheté plus de vingt mille de ces pastiches, et qu'il avait payé au fabricateur plus de cent cinquante mille francs!
Ce qui doit vraiment faire douter que le collectionneur, tout grand mathématicien qu'il fut, était compos mentis, c'est que parmi ces autographes il y en avait du sage Thalès, de Pythagore, de Sapho, de Lazare le ressuscité, de la Madeleine. Bien plus, ceux de Jules César et des empereurs romains étaient écrits en français!
Nous ne pouvons nous empêcher de donner un spécimen ou deux:—
Lettre de Sapho a Phaon.
Sapho à son très-amé Phaon, salut.
"Très chier amé, près de ces bords charmans où la veue admire en s'égarant, une immense estendue, où la plaine des mers et la vouste des cieux semblent dans le lointaing se confondre, ...ce fut là que embrasé par l'amour, tu me donna (sic) le premier baisé, et me pressa de le rendre," etc., etc.
Défi de Jules César a Vercingetorix.
Julii (sic) César au Chief des Gaulois.
"J'envoy devers toy un mien amé qui te dira le but de mien voyage; je veus covrir de mes soldats la terre qui t'a veu naistre. C'est en vain que tu la vouldras défendre. Tu es brave, je le say, mais aussi le serai, s'il plaist aux Dieux. Ains rend moy tes armes, ou prépare toy à combatre. Ce vi. des Kal. de Jullius."[136]
On comprend aisément que ce ne fut que tout à la fin que ces dernières merveilles se produisirent. Les lettres des savants de France et d'Italie étaient composées avec adresse. Le fabricateur, Vrain Lucas, qui n'avait reçu qu'une demie éducation, et qui ne savait ni le grec ni le latin, se gardait bien de les tirer de son imagination. Il copiait ses phrases dans les ouvrages de ceux qui faisaient l'objet de ses pastiches, ou sophistiquait légèrement les originaux existants.
La confiance inspirée par le mérite éminent du collectionneur, et le respect imposé par son caractère, peuvent, jusqu'à un certain point, contribuer à excuser l'erreur dans laquelle l'Académie des Sciences est tombée.
L'affaire ayant été portée devant les tribunaux, les experts trouvèrent plus de vingt-sept mille de ces pièces, émanant de six cent soixante personnages célèbres.[137] L'ensemble des circonstances exposées dans le procès, sert à expliquer comment la discussion sur ces pastiches a pu durer deux années, comment les bulletins des Comptes-rendus leur ont accordé plus de 400 pages, et comment cette société savante a pu déclarer authentiques 381 pièces fausses.
Vrain Lucas ne fut condamné qu'à deux ans de prison et 500 francs d'amende.
Cette affaire, où il reste encore de nombreuses obscurités à éclaircir, sera pour l'avenir l'une des plus extraordinaires des supercheries littéraires et de la manie des autographes poussée jusqu'à la folie.[138]
A la suite de cet exposé d'une supercherie qui ruina le renom de haute intelligence d'un homme de mérite, racontons celle qui servit au contraire à rehausser la réputation d'un rédacteur de journal.
La surprise ne dura à la vérité qu'un jour, mais elle produisit des pastiches qui méritent d'être conservés.
Signé par M. De Villemessant, le Figaro du 8 Juin 1870, annonçait au public que son journal (bien connu par ses principes impérialistes) avait été vendu au parti républicain, à des conditions telles, que sans blesser gravement les intérêts de sa famille, il ne lui était pas permis de refuser. Les noms les plus retentissants s'étaient associés à la nouvelle rédaction: Victor Hugo, George Sand, Emmanuel Arago, Louis Blanc, Edgar Quinet, Félix Pyat. Ils avaient envoyé leurs lettres d'adhésion en prose et en vers, et y développaient leurs principes les plus républicains. Ces pastiches étaient composés avec adresse, et on rapporte que quelques lecteurs trompés, ont déchiré le journal sans le lire jusqu'au bout. Ces imitations représentaient non seulement les théories sociales et politiques des républicains avancés, mais encore leur style et leur manière.
"O justice! O représailles! disait F. Pyat, en terminant sa lettre, quand viendrez-vous? Certes, quoiqu'on dise, je hais le meurtre, le sang, la poudre et les balles; mais je hais encore plus les tyrans de la terre, et je veux anéantir les uns par les autres."
"J'oublierai l'insulte et l'outrage, s'écrie Edgar Quinet; l'oubli d'un mal personnel, voilà qui est humain; mais le crime qui atteint les autres, le mal fait à mes frères, l'exil de nos amis, les morts de nos parents,—oh! les oublier, ce ne serait pas d'un homme, mais d'un tigre!"...
Le pastiche le plus remarquable dans ces lettres d'adhésion, est un poème de cent vingt-huit vers, par Victor Hugo, intitulé "La Presse des Mouchards."
Voici le commencement et quelques vers de la fin de ce morceau, dans lequel on a très bien saisi le style des Châtiments:—
"Parceque dix-huit ans sur ce crime ont passé, La honte serait bue et le sang effacé! Et que le Plébiscite absout le fils d'Hortense, Décembre et Lambessa sont de peu d'importance! Parceque ce César, roi des bourgeois félons Sur le peuple qui râle, a mis ses deux talons! Il faudrait baillonner la Némésis-Tonnerre, Et laisser le vautour bien repu dans son aire! Non, ce n'est point fini. Oh! que je suis heureux, sur mon rocher superbe! L'aigle vole au zénith, autour de moi croît l'herbe; O rocs de Guernesey, vagues, vents opportuns, Qui portez jusqu'à moi sa brise et ses parfums; Antres et bois touffus, si chers à mes études, Sol de la liberté, sauvages solitudes, Flots du sombre océan, de senteurs pénétrés, Séparez mon courroux de ces Mandrins lettrés; Ne me laissez pas voir la France pâle et maigre, Livrée aux appétits de cette haute-pègre! Ne me laissez pas voir mes amis aux tombeaux, Et sur leurs corps souillés, le bec de ces corbeaux! Car je suis seul et vieux, pauvre proscrit, sans armes, Les yeux levés au ciel, et tout gonflés de larmes!"
Plusieurs autres articles ultra-révolutionnaires remplissaient ce numéro du journal, dont il se vendit un nombre très considérable, et que le public s'attendait à voir saisi le lendemain par la police.
La surprise cessa lorsque le numéro suivant fit connaître que ce n'était qu'une supercherie littéraire.