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Sous les eaux tumultueuses

TROISIÈME PARTIE Les Problèmes de l’heure.

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Ces problèmes sont nombreux et il en est qui correspondent à toutes les cordes puissantes qui font vibrer l’âme des hommes; leur liste pourrait représenter la lyre entière de l’existence humaine, mais aujourd’hui je me bornerai à aborder trois d’entre eux: la Famille, l’Éducation, la Femme, laissant de côté, pour l’instant, le plus important de tous: celui de la vie intérieure!

CHAPITRE PREMIER UNE CONDAMNÉE A MORT QUI DÉFIE LA MORT

La famille est la patrie du cœur. (Joseph Mazzini.)

Avant la guerre, pendant la guerre, et après la guerre, les prophètes ont entonné le De Profundis de l’institution familiale. On avait inventé mieux que cela, et, désormais, chacun se considérant plus ou moins comme fils du hasard, voudrait vivre sa vie en pleine liberté, sans attaches gênantes, sans traditions encombrantes, sans obligations énervantes. La plante humaine devait pouvoir fleurir face au soleil, libérée de toute entrave! Quel besoin a-t-on encore d’une famille et d’un home, puisqu’il y a les hôtels, les restaurants, les cafés, les cercles, et mille lieux de divertissements où l’on peut passer la fin des après-midi et les soirées? Les femmes étant heureusement devenues moins dépendantes, peuvent vivre leur vie, et n’ont plus besoin de protecteur pour participer aux différentes manifestations de l’existence. Pourquoi donc les hommes, étant donné cet état de choses, devraient-ils continuer à assumer des charges qui ont cessé d’être obligatoires?

«Et les enfants?» demandions-nous. A cette demande timide, on répondait: «L’État pourvoira à leur éducation.»

J’ai toujours écouté développer ces théories sans m’émouvoir, parce que je n’ai jamais cru qu’on pût les mettre en pratique, et ce qui se passe aujourd’hui me donne raison. Si la disparition de la famille était si proche, on ne verrait pas le nombre des mariages augmenter dans toutes les classes. La facilité et le chiffre croissant des divorces, ne suffit pas à expliquer ce phénomène matrimonial.

Le besoin de se créer une famille est devenu si prépondérant chez les hommes, depuis le formidable conflit auquel ils ont pris part, que plusieurs se permettent des mariages imprudents qu’ils n’auraient pas conclus auparavant. On voit des jeunes gens accepter, d’un commun accord, la perspective d’une existence modeste et laborieuse. L’homme a évidemment été travaillé dans les profondeurs de son être par la souffrance, les anxiétés, les angoisses de la guerre, et il a senti la tristesse de la solitude avec une acuité extraordinaire. C’est le besoin obscur de se rattacher à quelque chose de fixe, de stable, et lui appartenant en propre, qui est le principal motif de l’accroissement des mariages.

Les déceptions, cependant, ont été grandes au retour de la terrible campagne; plusieurs s’étaient figuré que, rentrés au foyer, ils y occuperaient la place d’une sorte d’idole domestique, et que le culte de l’héroïsme fleurirait dans toutes les demeures. Hélas! la désillusion fut rapide. En outre, un changement étrange s’était accompli dans l’âme des épouses, des fiancées ou de celles qui pouvaient le devenir. Elles s’étaient émancipées, elles n’attendaient plus uniquement de l’époux le droit de vivre et d’affirmer leur personnalité.

Ces surprises auraient dû logiquement mettre les hommes en garde contre le mariage. Or c’est l’illogisme qui a triomphé, et pourquoi a-t-il triomphé? Parce qu’il y a, dans la nature et dans l’individu, des forces plus puissantes que tous les raisonnements, les doctrines et les théories. Il suffira toujours d’un homme et d’une femme qui s’aiment près d’un berceau, pour reconstituer la famille, même si l’on était parvenu à la dissoudre légalement.

* * *

La famille possède, du reste, en elle-même d’autres sources de vie qui la feront éternellement subsister. Celle où s’alimente, en certains pays, l’attachement des fils pour leur mère est inépuisable. Je dis des fils spécialement, car, entre les filles et les mères, des éléments d’aigreur entrent parfois en jeu, qui dénaturent la douceur des liens naturels.

La force de l’attachement des fils pour leur mère s’est révélée extraordinaire pendant la guerre. Mes observations se sont, d’une manière générale, limitées à l’Italie et à la France, et je pourrais écrire un livre sur ce que j’ai vu et entendu à ce sujet. En Italie, le fils du peuple, le paysan en particulier, est aveuglément attaché à sa mère; c’est son image qui lui apparaît à l’heure du danger et à l’heure de la mort! S’il se marie tant aujourd’hui, c’est surtout pour constituer une famille, poussé par le besoin inconscient de rendre possible à d’autres l’affection qui a fait le fond de sa propre vie.

Une femme de cœur, dont la mission consistait à fournir aux familles les nouvelles des soldats qui se trouvaient au front, me disait pendant la guerre: «Rien qu’à la façon dont elles ouvrent la bouche, je reconnais les mères! Les épouses, les fiancées ont une autre façon de remuer les lèvres. Et quelle différence dans leur expression de visage, tandis qu’elles attendent le verdict qu’elles sont venues implorer.»

Chez les races où le lien entre la mère et le fils est si extraordinairement fort, l’avenir de la famille est assuré, et les théories dont on mène tant de bruit ne l’entameront jamais. Toutes les mères, peut-être, ne méritent pas cet attachement profond; en ce cas il se déverse sur celle ou celui qui la remplace, sur le père, il vecchio, ou sur quelque autre membre de la famille dans les veines duquel les jeunes gens sentent courir le même sang. Cette question du sang et de la perpétuité de la race a une énorme importance chez les latins. Leur synthèse sentimentale embrasse avant tout les ascendants et les descendants.

Les théories subversives sur la famille étaient entrées en circulation longtemps avant la guerre et avaient fait en somme si peu de chemin dans le monde, que le cri des soldats mourants, aux heures suprêmes où l’on ne ment pas, a été toujours le même: «Maman! Maman!»

* * *

Aujourd’hui, après la formidable épreuve, où tant de passions primitives se sont déchaînées, où la violence a cessé de répugner, où la férocité atavique s’est révélée puissante encore, où les instincts brutaux ont semblé reparaître à la surface, à quoi pensent ces soldats que la mort a épargnés? A se créer une famille!

Il serait enfantin et un peu puéril de croire que tous ces jeunes maris sont conscients de l’acte qu’ils accomplissent. Un ensemble de circonstances complexes est à la base de ces nombreuses unions, mais on ne peut méconnaître qu’une force obscure, mystérieuse et puissante, pousse les hommes à les conclure: celle de la perpétuité de la race, c’est-à-dire de la continuation de la famille!

Je dis «les hommes», car, apparemment, ce sont eux qui choisissent leur compagne et portent la parole pour la conclusion de l’alliance. Et d’autre part les femmes, pour décidées qu’elles soient, comme la Nora d’Ibsen, à vivre leur vie et à secouer toute dépendance, ont encore, pour peu qu’elles aient une ombre de bon sens, un intérêt vital à ce que l’institution familiale ne soit pas détruite. Celle-ci est un peu pour elles comme une assurance sur la vie.

Donc, malgré ce qui se passe à la surface et fait lever à tant de gens les bras au ciel avec de grands gestes désespérés, une réalité s’impose: sous la surface, des forces travaillent qui assurent la perpétuité des traditions. D’ailleurs, la famille se rattache si étroitement à l’idée de patrie, qu’il serait difficile de maintenir le prestige de l’une sans l’existence de l’autre. Et toutes deux ont besoin, pour subsister, de l’idée religieuse de la sanction divine, qui leur confère le droit d’exiger des sacrifices... Maintenir l’intégrité de l’une, c’est assurer le respect de l’autre dans l’âme humaine. Les pays où tout semble avoir sombré dans le néant, sont ceux où la famille, la patrie et la religion ont été découronnées et brutalement dépouillées de leurs privilèges et de leurs droits. Cette vérité s’impose à tous les esprits et à toutes les consciences qu’une vague de démence n’a pas encore submergés.

Pour peu que l’on regarde attentivement sous la surface des mots, et que l’on ne se contente pas de leur simple assemblage, on voit que l’institution de la famille représente non seulement l’avenir qu’il faut assurer, mais encore une arme de défense sociale dont il serait insensé de se priver.

Pourquoi tant de ligues, de syndicats, et ce retour aux corporations du moyen âge? Simplement parce que l’homme moderne se sent désespérément seul. C’est là, je le crois, la vraie explication de ce mouvement général vers le groupement. Le sentiment des droits qu’on possède, artificiellement éveillé et surchauffé, y a eu bien moins de part que la sensation horrible de l’isolement. Chacun a regardé avec désarroi autour de soi. Alors les mains se sont jointes et, bientôt, on n’a plus vu que des assemblages. L’individu a disparu dans le groupement. Je n’ai pas l’intention de discuter dans ces pages l’histoire de cette évolution, ni le bien et le mal qu’elle a pu faire ou qu’elle fera; ce serait sortir de mon cadre. Je constate simplement un fait.

En ce qui concerne sa profession ou son métier, l’homme, en effet, a cessé d’être seul, il n’est plus forcé de combattre isolément. Si, d’un côté, il aliène sa liberté de pensée et d’action, de l’autre il se sent soutenu par ses camarades dans toutes les questions de salaires, d’horaires, de droits... Mais en tant qu’être humain, il reste, au fond, plus seul qu’auparavant, parce que les luttes de classe ont avivé les haines latentes, et que l’on vit aujourd’hui dans une atmosphère d’hostilité générale qui rend l’existence insupportable.

Si la famille lui manquait pour se retremper dans un milieu d’affection et de chaleur, que resterait-il à l’homme? Des camarades de combat et quelques vulgaires contacts passagers! Son sort deviendrait de plus en plus triste, et il finirait par regretter l’époque où il pouvait se considérer à bon droit comme une espèce de victime sociale, soit qu’il fût paysan, ouvrier, employé ou qu’il eût choisi une profession libérale.

* * *

La famille doit être avant tout, selon la tradition des siècles, le centre où le travailleur vient reprendre haleine un instant pour affronter ensuite d’autres besognes et d’autres luttes; en ce sens, elle représente déjà un grand bénéfice social. Mais à un autre point de vue elle mérite encore d’être prise en considération par les moralistes et les sociologues, car elle peut offrir la solution partielle de certaines questions redoutables qui se posent aujourd’hui à tous les esprits raisonnables et réfléchis.

Il serait superflu d’insister à ce propos sur les désastreux effets de la vie chère et sur les difficultés des services publics et privés. Autrefois, pourvu qu’on y mît le prix, on trouvait tout sous la main, on était servi au doigt et à l’œil (je ne parle pas seulement des gens de maison, mais du service des magasins, des établissements privés et publics, des moyens de communication, etc.). Aujourd’hui, tout est singulièrement changé. L’homme qui se trouve seul devant les difficultés de la vie quotidienne passe parfois par des moments critiques et se trouve souvent fort embarrassé s’il doit faire face aux obligations quotidiennes de l’existence. Il ne suffit même pas toujours d’être deux pour résoudre ces difficultés, d’autant plus que les gens du dehors sont devenus forcément moins obligeants vis-à-vis de ceux qui les appellent à l’aide. Il serait injuste de leur en faire un grief: la journée est devenue si laborieuse pour chacun qu’on ne parvient pas toujours à en distraire une minute pour porter secours au prochain!

A qui s’adresser dans les moments de désarroi et de détresse? A la famille! C’est encore le plus sûr secours; mais si vous en avez dénoué les liens, comme vous en avez soigneusement divisé les intérêts, répondra-t-elle comme autrefois à votre appel? Mettra-t-elle le même zèle à accourir au premier cri de détresse? Admettez que ses membres vivent aux deux extrémités d’une ville, avec la difficulté actuelle des communications et si l’habitude des échanges d’idées et de sentiments est perdue entre eux, comment feront-ils pour se joindre et se prêter un mutuel appui?

Ces difficultés, ces besoins d’aide ne se font pas sentir peut-être dans les familles des grands privilégiés de la fortune, sauf dans les cas de maladie et de malheur. Mais les grands privilégiés ne représentent qu’une petite partie de la société humaine. C’est la majorité de la classe bourgeoise qui souffre des inconvénients de la vie moderne, sans parler de la classe populaire qui, malgré la croissante augmentation des salaires, connaît des embarras analogues.

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Il est évidemment difficile de revenir à la vie patriarcale qui faisait vivre les jeunes ménages sous le toit des chefs de famille. Cependant, étant donnée la pénurie actuelle des logements, cela aurait bien des avantages, d’autant plus qu’un ménage de douze personnes étant relativement beaucoup moins coûteux qu’un ménage de deux, trois ou même quatre bouches, la crise économique en serait peut-être adoucie. Mais c’est à un autre point de vue, d’un intérêt supérieur, que la question demande à être étudiée, celui de l’entr’aide morale et sociale.

La crise du service est, dans tous les pays, fort grave. Que dire de celle des gouvernantes et des simples bonnes? Lorsque la mère de famille, de condition modeste ou simplement aisée, quitte son logis, soit pour son travail, soit pour ses obligations sociales, soit pour les emplettes indispensables, dans quelles mains va-t-elle laisser désormais ses enfants? S’ils sont petits, le problème se pose très nettement et de façon simpliste: il faut ou les abandonner, ce qui est un danger, ou les remettre aux soins d’une femme de ménage quelconque, ce qui est un autre danger; à moins que la mère ne s’en fasse l’esclave et renonce à toutes sorties, à celles du soir surtout.

Si les enfants sont grands, d’autres inconvénients surgissent qu’il est inutile d’énumérer. Quand fils et filles, en sortant de leurs cours, rentrent à la maison, doivent-ils trouver la maison vide? Le père est occupé à ses affaires, la mère à ses visites, et c’est elle qui, généralement rentre la dernière. La présence d’une grand’mère, d’une tante, d’une sœur, d’une parente, prête à les accueillir au foyer, réchaufferait de jeunes cœurs au moment de la vie où les contacts affectueux et intelligents sont le plus nécessaires.

Avant la guerre, c’était le rôle des gouvernantes; mais aujourd’hui leur présence dans les familles représente un luxe, sans compter que les yeux se sont étrangement ouverts sur les inconvénients des influences étrangères et des anges-gardiens inconnus admis dans le cercle familial.

Ces considérations qu’inspirent le bon sens, et l’intérêt pour les pauvres petites âmes solitaires qui trouvent, en rentrant de l’école, le foyer désert, finiront-elles par prévaloir sur le farouche besoin d’indépendance qui est devenu pour la jeunesse, un culte et un principe de conduite auquel elle croit de sa dignité de ne jamais renoncer? Les abus d’autorité, auxquels les parents se sont complus autrefois avec une imprudente exagération et un absurde manque de réflexion, ont suscité des rancœurs qu’ils expient aujourd’hui.

Il est évident que, dans la reconstitution sociale de la famille qui finira peut-être par s’imposer, il faudra trouver le moyen de sauvegarder suffisamment l’indépendance réciproque des êtres destinés à habiter sous le même toit. Sans cette précaution, que de tempêtes ne verrait-on pas éclater dans des verres d’eau! Mais cependant, pour soustraire l’homme à l’horrible sentiment de solitude qui l’étreint quand il a quitté l’atelier et la compagnie de ses camarades, il n’y a encore que le retour aux vieilles traditions familiales.

L’incertitude du lendemain, en cas d’accident ou de maladie, deviendrait moins angoissante pour lui. Quand on est plusieurs à la maison, on est mieux armé pour faire face au mauvais sort.

Si l’on craint par trop le despotisme des ascendants, ce qui se comprend, comme je l’ai dit, parce que les abus de l’autorité paternelle ont eu parfois des effets désastreux, pourquoi les sœurs et les frères ne se grouperaient-ils pas contre l’isolement funeste? A ces considérations, une autre s’ajoute, celle du travail des femmes à l’atelier ou dans les bureaux. Le dilemme se présentera bientôt avec force. Il faudra que les femmes renoncent à travailler au dehors, ou qu’elles consentent à élargir le cercle de la famille. Il n’y a pas une troisième façon de résoudre le problème.

* * *

Dans cette question de la famille, il faut évidemment tenir compte de la race et des traditions. Chez les latins, la famille s’était étendue jusqu’à devenir la gens, sans rien perdre de sa signification première; cela avait donné une grande force à la famille romaine, dont l’institution a servi plus ou moins de modèle à celle des autres peuples et des autres pays.

Ce qu’on a appelé la débâcle de la famille marque peut-être, au contraire, l’aurore de sa reconstitution. Les horribles conséquences de la guerre, le désarroi actuel des âmes, le bouleversement des esprits et l’angoisse des pauvres cœurs solitaires sont en train d’élaborer en secret, et sous la surface des eaux tumultueuses, un nouveau type de société humaine: dans celui-ci, la famille, renouvelée sur des bases d’où les abus d’autorité seraient rigoureusement bannis et où le respect absolu de la personnalité humaine serait reconnu, deviendra peut-être, plus que jadis encore, la pierre angulaire de l’édifice social.

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Il faudra que les hommes se réservent désormais un rôle important dans cette famille reconstituée; au cours des dernières années, ils avaient trop abdiqué entre les mains des femmes tout ce qui concerne la direction morale de la famille et l’éducation des enfants. Une collaboration étroite entre les deux sexes me paraît indispensable pour la solution intelligente et pratique de ce problème, dont dépendent en grande partie les destinées du monde, la dignité de la femme et le bonheur des individus appelés à vivre dans une société renouvelée.

Le sujet que je viens d’aborder ne pourrait être épuisé dans un volume. Je ne lui ai consacré que quelques pages, non certes pour diminuer la place à laquelle il a droit, puisque je vois dans la famille, outre son importance traditionnelle, une grande arme de défense sociale, mais parce que le moment actuel n’est pas celui des longues dissertations. Le temps presse, les solutions s’imposent et il faut se borner à indiquer les problèmes de l’heure à ceux qui détiennent entre leurs mains le pouvoir de faire les lois et de diriger l’opinion publique.

C’est à eux de considérer la gravité de cette question, d’en déterminer l’importance et d’en proposer la solution.

CHAPITRE II L’ÉDUCATION DES PEUPLES CIVILISÉS

Quelle aimable chose pourrait être l’homme s’il était vraiment homme. (Ménandre.)

De tous côtés aujourd’hui, une même préoccupation a envahi les cerveaux et les consciences lucides: celle de l’éducation!

Dans l’appréhension des désordres qui menacent le monde, une terrible question s’est posée à l’esprit de tous. L’école, avec son apathie, son manque d’air, de soleil, d’espace et de spiritualité, ne serait-elle pas la principale responsable de l’effrayante folie collective qui bouleverse en ce moment l’âme des peuples? La réponse n’a pas été rassurante, et pour peu qu’on prête l’oreille, l’on entend de toutes parts un cri d’angoisse qui traverse l’espace.

La crise a éclaté dans tous les pays, et la nécessité de réformes scolaires s’impose partout, ce qui est une preuve évidente qu’aucun des systèmes suivis jusqu’ici n’a été jugé satisfaisant ni pour l’heure passée, ni pour l’heure présente!

Avant la guerre, chez les nations où la plaie de l’analphabétisme s’étendait encore dans certaines provinces, on avait l’habitude de croire, au point de vue éducatif, à l’incontestable supériorité des méthodes anglo-saxonnes, et on avait raison en partie. Mais aujourd’hui la crise s’est généralisée, le mal va jusqu’à la racine, et l’on comprend clairement que les anciens systèmes, déjà insuffisants dans le passé, ne répondent plus nulle part aux besoins de l’heure présente.

* * *

Deux immenses armées couvrent l’étendue du monde civilisé: les maîtres et les écoliers! Elles ont chacune leurs droits et leurs besoins, qui, malheureusement, ne s’accordent pas toujours. Jusqu’ici les éducateurs élevaient seuls la voix, les élèves se taisaient et supportaient. Ces derniers étaient les plus injustement sacrifiés, car ils n’avaient pas demandé à naître, ni à quitter leurs jeux pour s’instruire, tandis que les maîtres embrassaient par un libre choix la carrière de l’enseignement.

Les enfants avaient, il est vrai, des défenseurs naturels en la personne de leurs parents; mais ceux-ci ne protestaient pas contre les méthodes en vigueur, dans la crainte de retarder, par de trop justes réclamations, la future carrière de leurs enfants.

Plus encore que par peur, c’était par légèreté que tant de pères et de mères restaient silencieux; ils ne pensaient pas à l’avenir moral, ni à la formation de la conscience ou au développement intérieur de la plante «homme». Ceux mêmes qui, sur d’autres points, défendaient avec acharnement les intérêts de leurs enfants, ne se préoccupaient que médiocrement (symptôme singulier d’amoralité et d’aveuglement) de leur croissance intérieure, c’est-à-dire de leur éducation.

Parmi les maîtres éclairés qui se rendaient compte depuis longtemps du mal, sans pouvoir y porter remède, il y en avait de vaillants et d’énergiques. Malheureusement, le formalisme et le pédantisme avaient modelé si fortement une bonne partie du monde scolaire (sauf peut-être l’anglo-saxon), que les plus hardis novateurs hésitaient à abattre les portes de la prison où ils se sentaient enfermés; ils pensaient que la prison s’améliorerait, qu’on ouvrirait les portes et les fenêtres; mais elle était cachot, et cachot elle restait.

* * *

C’est le principe erroné de l’égalité—elle n’existe que dans le fait de la naissance et de la mort—qui, durant les trente dernières années, a empêché la pleine floraison de la pensée humaine et coupé les ailes à la liberté. Ce mirage trompeur, puisque la nature le contredit dans toutes ses manifestations, a obscurci les cerveaux en leur faisant admettre que, pour faire brèche dans la vie et y construire un nid, pour entrer dans la grande lice des combattants et y marquer sa place, il fallait savoir les mêmes choses, les apprendre de la même manière, courber la tête sous le même joug, comme les Romains du célèbre tableau de Gleyre.

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Il suffit d’un peu de bon sens pour se rendre compte des difficultés qui auraient surgi si l’on avait brusquement détruit les anciens moules scolaires, et pour comprendre à quel saut dans le vide et dans l’ignorance, l’humanité aurait été exposée! Les hésitations des réformateurs étaient donc parfaitement légitimes. Rompre les rangs sans précaution aurait fait courir des risques immenses à la cause même pour laquelle ils avaient combattu si longtemps en silence. Le monde de l’avant-guerre était encore prisonnier des idées, des théories et des méthodes que le temps avait sanctionnées. Les novateurs et les esprits avancés, tout en déplorant cet esclavage, comprenaient que, pour obtenir quelques réformes utiles, il ne fallait pas déserter la maison, ni en démolir précipitamment les bases. Ils s’efforçaient donc de respecter les anciens moules, et c’est pour cela que ces combattants avaient presque tous le visage triste.

A ces nobles et patients lutteurs et aux écoliers qui ont perdu l’amour de l’école, il faut redonner le courage et l’espérance: inspirer aux premiers la fierté de leur mission grandiose, et faire comprendre aux seconds vers quelles hauteurs peut les conduire le développement de leur personnalité morale.

* * *

En ce monde de transformations continuelles, dans lequel nous voyons chaque jour une forme dynamique nouvelle remplacer celle qui l’a précédée, les gouvernements devraient avoir le courage de renoncer, tous les premiers, à quelques-unes des vieilles formules qui alourdissent les programmes scolaires. Il y en a évidemment d’excellentes qu’on doit respecter, mais c’est de l’ensemble du système qu’il faut secouer le joug, pour faire passer un souffle d’air pur et libre dans les rangs serrés de l’école et défendre la haute culture contre les entraves de l’ignorance et du matérialisme qui, de tous côtés, lui dressent des embûches et essayent d’arrêter son essor.

Chaque méthode a son heure favorable: l’exclusivisme de l’école d’État a pu être indispensable à certains moments de l’histoire, et il serait absurde de ne pas reconnaître les services qu’elle a rendus. Même si l’on adoptait le système d’une plus large liberté de l’enseignement, la surveillance et peut-être même l’ingérence de l’État demeureraient, en quelques cas, indispensables.

* * *

En Angleterre et en Amérique, la double fonction de l’État et de l’initiative privée se combinent avec des résultats favorables à la formation du caractère et au respect de la discipline dans la liberté. Les résultats n’ont pas été aussi brillants en ce qui concerne la haute culture; mais ce fait ne dépend en rien du système en lui-même, mais plutôt des tendances de l’esprit national chez les uns et du manque d’une tradition de culture chez les autres.

Ce serait une expérience utile et intéressante que d’introduire la méthode de la double fonction dans des pays comme la France et l’Italie, où les écoles d’État ont été seules chargées jusqu’ici de résoudre l’angoissant problème de l’éducation.

Ces deux pays latins ont, pour des raisons à peu près analogues, quoique à des périodes différentes, défendu jalousement les prérogatives de l’État au point de vue scolaire et, pour les maintenir, ils ont agité le même épouvantail: la crainte de l’influence cléricale, accusée de vouloir compromettre les conquêtes de la liberté. Mais de grandes évolutions se sont dernièrement accomplies et des périls bien plus graves se dressent, auxquels il faut faire face en s’élevant à des visions plus hautes et plus larges.

Pour sauver l’âme de la jeunesse et, à travers celle-ci, la civilisation du monde, la pensée humaine doit faire un suprême effort; et maintenant que le canon a achevé son œuvre, celle des éducateurs doit commencer.

* * *

Il convient avant tout de faire une distinction essentielle entre l’éducation et l’instruction. Dans le langage courant, on confond volontiers les deux termes et c’est pourquoi nous avons vu si souvent des maîtres qui n’étaient en rien des éducateurs!

Être un éducateur sous-entend une culture morale qu’aucun examen d’État ne peut conférer. On répondra que la pédagogie est enseignée dans toutes les écoles: mais, en général, ce qu’on entend par ce mot ne représente aucune pénétration d’âme entre l’élève et le professeur.

Sauf en des cas assez rares, où l’intelligence vive et claire d’un maître le libérait des formules et l’élevait au-dessus des systèmes, l’enseignement d’État était aride, froid, souvent pédantesque, et ne tenait pas compte des consciences embryonnaires auxquelles il s’adressait. Les leçons étaient débitées avec indifférence et écoutées avec une insouciance analogue.

L’ensemble des doctrines pédagogiques,—dont quelques-unes peuvent être excellentes en elles-mêmes—a été, du reste, presque toujours mal présenté et plus mal digéré encore, tandis qu’il devrait être, au contraire, le principal et le plus essentiel des enseignements. Il mériterait même une place à part dans la hiérarchie des études, parce que modeler des caractères est beaucoup plus profitable à la félicité humaine que de former des savants.

Que ces paroles ne donnent lieu à aucun malentendu! La nécessité de la haute culture est d’une telle importance que si la liberté de l’enseignement, accompagnée d’un indispensable contrôle, paraît désirable aujourd’hui à tant d’esprits sagaces, c’est justement parce que, délivrant l’école des vaines formules, elle provoquera de fécondes émulations, contrebalançant ainsi l’inconvénient qu’il peut y avoir à confier l’école à des professeurs inamovibles, qui n’ont rien à craindre ni à espérer; cette liberté permettrait, dans tous les pays, la constitution de fortes équipes d’éducateurs moralement solides et capables d’exercer un prestige sur les esprits qu’ils sont appelés à modeler. Quand on considère l’immense responsabilité qu’ont encourue les maîtres en ne comprenant pas suffisamment leur mission, on tremble à la fois pour leur conscience et pour les victimes de leurs fausses théories.

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L’anarchie générale de la pensée qui menace de nous ramener à la barbarie et le bouleversement mental qui en dérive, dépendent en grande partie de l’enseignement erroné et incomplet, au point de vue éducatif, qu’ont reçu les enfants. Les parents ont aussi, en ce sens, de graves fautes à se reprocher: les mères surtout, dans l’esprit desquelles la notion de la nécessité du plaisir pour leurs enfants a pris des proportions singulières; mais l’école est encore la plus coupable, car elle embrasse tout le développement des êtres humains. A côté d’instituteurs admirables, éclairés et patients, combien d’autres, avec leur mécontentement perpétuel, leurs doctrines subversives, leurs attitudes violentes et amères, ont semé dans les jeunes cœurs les germes d’une brutalité inféconde et dominatrice, devant lesquelles aujourd’hui le monde recule épouvanté.

* * *

La réforme s’affirme donc indispensable et urgente. Pour étudier à fond cette question, pour essayer du moins d’apporter quelque remède au mal, ou d’en arrêter l’essor et d’en empêcher le renouvellement, il faut obtenir le concours unanime de tous les bons esprits assoiffés de fraternité et de spiritualité, capables d’élucider, par leurs consciencieux et sages conseils, le problème ardu qui se pose aujourd’hui, menaçant, à tous les esprits de bonne foi, à toutes les consciences droites et à toutes les âmes de bonne volonté.

La Société des Nations

La question de l’éducation devrait préoccuper l’opinion publique et les chefs d’État beaucoup plus encore que celle de l’enseignement. La Société des Nations aurait là une tâche admirable à accomplir, supérieure à toutes celles qui remplissent déjà son programme. Elle devrait nommer une commission mondiale chargée d’étudier cette question d’une si vitale importance que l’on peut dire que l’avenir de l’humanité en dépend! Un drapeau devrait flotter par son ordre sur la place publique de toutes les communes du monde portant cette brève inscription: L’éducation est obligatoire pour les citoyens des nations civilisées.

L’instruction est chose fort diverse; elle reste un problème national parce que, en la répandant, il faut tenir compte de la différence des races, des besoins particuliers des peuples et de leurs traditions. Mais en ce qui concerne l’éducation, comme la même menace est suspendue, bien que d’une façon plus ou moins imminente, au-dessus de toutes les nations, celles-ci pourraient et devraient chercher ensemble les solutions et les appliquer solidairement.

Le but de l’éducation devrait être de former des hommes. Les Saintes Écritures disent que, quand une femme a mis un enfant au monde, elle oublie ses souffrances dans l’orgueil d’avoir enfanté un homme... Devant la folie destructrice de certaines mentalités actuelles, combien de mères doivent, dans le secret de leur cœur endolori, déplorer d’avoir conçu des monstres: monstres de violence brutale, monstres de honteuse apathie!

* * *

Assainir les cerveaux déjà empoisonnés et empêcher le renouvellement de périlleuses intoxications, telle est la synthèse de la réforme éducative qui s’impose aujourd’hui.

Le problème ne pourra être résolu que par un énorme effort international qui élève un temple idéal aux forces civilisatrices et condamne solennellement les principes contraires à la liberté et à une saine discipline morale.

La défense de la civilisation doit devenir le premier devoir des citoyens du monde entier; celui des États, des corps constitués, des académies, des universités, des écoles et de tout enseignement familial... Pour rétablir l’équilibre de l’esprit humain, la coopération de toutes les nations civilisées est indispensable, et il faut que le sentiment de la désapprobation générale arrive à peser sur les consciences troubles comme un insupportable fardeau, qui dépouillera pour elles la vie de toute saveur.

Cette désapprobation solennelle du tribunal suprême de l’opinion publique me paraît être l’unique effort que l’humanité puisse tenter, pour ramener les troupeaux égarés à une vue plus juste et plus vraie des choses humaines.

Quant à la nécessité absolue d’imposer à l’école, à côté de l’instruction et bien au-dessus d’elle, une éducation saine et forte, la difficulté consistera dans la formation des éducateurs eux-mêmes.

* * *

Pour former un corps enseignant digne d’élever les générations futures, une première chose est nécessaire[B], qui est de relever, non seulement économiquement, mais encore socialement et moralement la classe des instituteurs. Celle-ci doit acquérir une importance majeure aux yeux de l’opinion publique, car elle est appelée à sauver le monde.

Il faut que ceux mêmes qui n’ont pas besoin d’y chercher un gagne-pain considèrent comme un honneur d’y appartenir.

J’ai cité à ce propos, dans Chercheurs de Sources, d’illustres exemples. La Ligue des Nations, ou à son défaut une Commission permanente pour l’éducation, pourrait consacrer définitivement l’importance de la classe des éducateurs, et leur assurer une position morale si considérable qu’ils seraient forcés de s’en montrer dignes.

Pour faire triompher des réformes, il est nécessaire de trouver, avant toutes choses, les personnalités capables de les imposer. C’est ainsi que l’on doit d’abord chercher des éducatrices. Mais où les trouver? C’est évidemment parmi les âmes anxieuses qui, ayant constaté depuis longtemps le mal, en souffrent et travaillent en silence à l’éliminer.

On rencontre partout de ces âmes, aujourd’hui: mères angoissées se demandant quelle est leur part de responsabilité dans la tourmente qui menace d’engloutir la Société humaine, ou instituteurs éclairés qui voient se réaliser les craintes qui, depuis tant d’années, troublaient leur sommeil.

Les esprits de ceux qui ont, ou ont eu charge d’âme, traversent, en ces jours de crises, des états de conscience douloureux, tandis qu’ils sentent leurs entrailles frémir... Ces meneurs d’hommes qui répandent dans le monde l’anarchie et le malheur sont leurs fils et leurs élèves!... Ces doctrines de violences où les ont-ils puisées? Qui a tenté de les mettre en garde contre les entraînements de la haine et de la brutalité? Quels sont les hommes courageux qui ont osé crier assez fort pour soulever l’opinion publique et l’émouvoir?

Du reste, comme nous sommes tous solidaires les uns des autres, ceux qui n’ont ni vu, ni compris, ni deviné ce qui se préparait, ou qui, le discernant, n’ont pas mis obstacle à la marée montante, doivent se frapper la poitrine et ne pas se consoler trop vite, en croyant la victoire prochaine! Elle n’est pas assurée, hélas! Cette opinion publique, qui commence à comprendre la nécessité d’une réforme, doit rester en éveil, parler à voix haute, se prononcer nettement en faveur des réformateurs, les encourager, renverser les obstacles qui se dressent encore contre eux, proclamer leurs victoires quand ils les auront obtenues, et se déclarer favorable à la théorie qu’avant d’enseigner tant de choses superflues à des gens qui ne pourront en faire usage, l’important est de former des hommes capables de guider les peuples vers les fécondes initiatives, les réformes justes et la discipline dans la liberté.

* * *

La grande question du siècle sera celle de l’éducation. Elle primera même celle du travail, qui a pourtant une importance considérable, et les bons esprits de tempérament apostolique s’efforceront d’établir dans tous les pays, sous des formes diverses pour ce qui concerne l’instruction, mais identiques sur les points essentiels, des principes éducatifs tendant à la formation morale des individus et des caractères.

Ces points essentiels sont la responsabilité encourue par l’école et par la famille dans l’anarchie de la pensée actuelle; la nécessité de la liberté pour stimuler l’émulation dans l’enseignement; l’éducation rendue obligatoire, et, enfin, l’intervention morale et puissante de tous ceux qui comprennent la nécessité du développement de la vie spirituelle et individuelle en chaque être humain.

Il faut espérer, disait M. Guizot; le monde appartient aux optimistes; les pessimistes n’ont jamais été que des spectateurs.

Or, le défaut des Latins est d’être des critiques sans pitié vis-à-vis d’eux-mêmes, des autocritiques, des hypercritiques et d’appartenir trop volontiers à la catégorie des spectateurs.

Les tendances infécondes doivent désormais être fièrement combattues par l’opinion publique, si l’on veut gagner la suprême bataille morale que tous les peuples s’apprêtent à livrer. Il appartient à la Société des Nations[C] d’établir les bases de cette éducation et de l’imposer à tous les pays. Il faudra l’avoir reçue et acceptée pour être admis à participer à la discussion des graves questions qui intéressent l’humanité et qui concernent la dignité morale des peuples et des individus. Ceux qui refuseront de la recevoir seront considérés comme étant en dehors de la grande famille des nations civilisées.

Pour la culture de cet immense vignoble, il faudra beaucoup d’ouvriers: nous devons tous essayer d’en susciter autour de nous et tenter d’enflammer les cœurs pour la victoire finale, qui ne pourra être obtenue que par la solution du problème éducatif.

Si la Société des Nations réussit dans cette tâche, ce sera pour elle une grande gloire, et tous ceux qui ont combattu sa constitution devront, sur ce point du moins, s’incliner devant l’œuvre de suprême autorité morale qu’elle aura accomplie.

CHAPITRE III ÉTEIGNEUSES DE PHARES

A quoi bon vivre si les raisons de vivre manquent? (Juvénal.)

Parmi les problèmes de l’heure, en ce moment de désarroi général, où l’aube de la société nouvelle n’a pas encore commencé à rougir le ciel, celui de l’influence de la femme présente une extrême gravité, non seulement en lui-même, mais parce qu’il se rattache étroitement à ceux de la famille et de l’éducation.

A toutes époques on a dit beaucoup de mal des femmes. Ceux qui les connaissaient trop, et ceux qui les connaissaient trop peu ont été également sévères dans leurs jugements sur elles. Les Anciens, certes, ne se sont pas montrés indulgents pour le sexe féminin: «Qu’y a-t-il de plus léger que la plume?» demandent-ils dans leurs satires; «La poussière!»—«Et de plus léger que la poussière?»—«Le vent!»—«Et de plus léger que le vent?»—«La femme!»—«Et de plus léger que la femme?»—«Rien!».

Nous nous rappelons tous en quels termes les théologiens et les docteurs du moyen âge ont, à leur exemple, stigmatisé ce sexe contre lequel ils mettaient violemment l’humanité en garde. Au cours des siècles, l’idée chrétienne finit par dominer les préjugés théologiques, et la situation morale des filles d’Ève s’améliora. Les femmes de la Renaissance montèrent de plusieurs degrés dans l’estime intellectuelle des hommes et gagnèrent même celle des savants et des philosophes.

Au XVIIᵉ siècle, en France surtout, la femme commença à exercer une influence directe sur les événements et les individus. Le XVIIIᵉ marque l’apogée de son règne mondain et intellectuel. Pour s’en convaincre, il suffit de contempler les portraits de l’époque, ces visages spirituels, fins, aiguisés, ces regards avertis qui semblent prendre un peu ironiquement la mesure des hommes, indiquent chez les femmes l’habitude de la domination par l’esprit, la frivolité, la coquetterie, et, parfois, la perversité.

Au XIXᵉ siècle, un autre type de femme devait surgir, inégal dans son ensemble, car il n’y a aucun rapport entre la femme romantique de 1830, fière de cœur, noble d’attitude, exaltée, sensible, et la femme sociale des dernières années du siècle. Ce fut l’époque, peut-être, où elle a été le plus respectée par l’opinion publique moyenne et où elle s’est le mieux rapprochée, en certains cas et sous certains aspects, du type de la bourgeoise sage, de la mère sérieuse, de la citoyenne bienfaisante et éclairée, qui mérite parfois d’être comparée à la femme forte des Écritures, si respectée de tous qu’elle attire l’honneur sur son mari.

* * *

Quant à la femme du XXᵉ siècle, elle est tellement multiple dans ses manifestations, qu’il est extrêmement difficile de la définir. Pour essayer de donner un trait à peu près général de son caractère, il faut procéder par une négation: «La femme n’a jamais été mystique comme trait essentiel, elle l’est moins que jamais actuellement.» Un poète français, Alfred de Vigny, peut-être le plus noble et le plus fier de tous, l’a stigmatisée dans un vers cruel:

Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr, La femme, enfant malade...

Ce premier vers suffit à jeter un doute terrible sur les sources de la vie morale dont la femme dispose, justement parce que le sens du mysticisme lui manque totalement.

* * *

Dans un article sensationnel: Oxford, Woman and God, une Revue américaine prétendait récemment que l’admission des femmes dans la vieille université en avait chassé Dieu!—Si les anciens bâtiments ont conservé extérieurement, dit-elle, leur aspect traditionnel de recueillement et de gravité, le souffle qui les animait n’est plus le même, et ni Newmann ni Pusey ne reconnaîtraient les vieilles cours et les longues galeries silencieuses où ils avaient promené leurs doutes, leurs mélancolies et les ardeurs inquiètes de leur foi.

Les pierres sont restées les mêmes, mais l’esprit qui les imprégnait s’est transformé. C’est qu’Oxford était autrefois une cité de jeunes hommes où dominait la spéculation pure, tandis qu’elle est aujourd’hui envahie par l’esprit positiviste que la femme apporte partout où elle passe, et qui, à tous égards, assure l’équilibre, le bien-être et l’enjouement de la vie quotidienne. Il est donc naturel que la présence des femmes ait modifié les habitudes morales et mentales d’Oxford.

Jadis, non seulement tous les élèves, mais presque tous les professeurs étaient célibataires; c’est ainsi que le caractère monastique de l’Université s’était conservé à travers les âges. L’invasion des jupons devait fatalement modifier l’esprit même d’Oxford. Non qu’un élément impur ait pénétré dans la forteresse de la Mens umana, à la suite de celles qui en suivent diligemment les cours, mais c’est que, d’instinct, l’esprit des femmes se tourne vers les choses visibles et qu’il est moins recueilli que celui des hommes, dont il n’a pas le tour spéculatif. Il faut louer d’autre part les nouvelles venues d’avoir contribué à imposer la tempérance dans un milieu où les libations étaient traditionnelles. Dans les habitudes journalières des étudiants, des modifications se sont évidemment introduites: le salon a peu à peu conquis le cloître, et la causerie a remplacé la méditation grave.

* * *

Ce qui se passe à Oxford ne représente, du reste, qu’un cas spécial, un groupement particulier de personnalités. Ce phénomène serait sans grande importance en soi, s’il n’offrait pas un élément de la réponse qu’attendent ceux qui s’intéressent à l’évolution de l’âme féminine et dont l’inquiétude peut se formuler en ces mots: «La femme serait-elle instinctivement rebelle à l’action de l’esprit, et son goût évident pour les réalités représenterait-il un insurmontable obstacle à son ascension vers l’absolu?»

A cette inquiète question, la réponse n’est pas aisée. Il est évident que même les femmes supérieures possèdent rarement une intelligence spéculative et que les très remarquables mathématiciennes et astronomes dont le sexe féminin peut s’enorgueillir ont été des êtres d’exception. En général, les filles d’une mère trop curieuse aiment trop les choses en elles-mêmes, pour être méditatives et abstraites! On peut soutenir que les hommes tiennent plus encore que leurs compagnes aux réalités de l’existence et les poursuivent souvent avec une brutalité, une véhémence que celles-ci ignorent. Mais ceci n’est vrai que dans le domaine des actions physiques; dans celui de la vie en général, les hommes tiennent moins que les femmes aux détails des choses: leur esprit ne s’embarrasse guère des cas particuliers. Ainsi en va-t-il du luxe: la femme en chérit toutes les manifestations. S’il lui manque, elle s’arrête à de stériles regrets, bien plus que ses camarades de misère! On peut affirmer qu’elle est possédée par la réalité des faits, mais il faut se rappeler aussi que ses devoirs journaliers l’y obligent.

De temps en temps, le niveau de la pensée féminine s’élève. Quelques femmes savent hausser le ton de leurs entretiens quand des hommes cultivés sont présents; mais que ces hommes s’éloignent, c’est avec un réel soulagement que la plupart retombent du général au particulier et rentrent dans l’ornière des faits et des choses. Dans la stricte intimité, elles abordent parfois entre elles la psychologie amoureuse et sentimentale, mais leur point de vue est toujours positif, et l’empirisme sert de base à leurs raisonnements! Les idées ne leur suffisent pas, elles éprouvent le besoin de les incarner dans des personnes.

* * *

Pour creuser en leurs intimes replis les tendances instinctives de l’esprit féminin et les causes complexes d’où celles-ci procèdent, il faudrait s’attarder en de longues analyses. Je me vois forcée, au contraire, pour justifier le titre de mon chapitre: Éteigneuses de Phares, de recourir à une brève synthèse qui de la femme antimystique, incapable de méditation et de recueillement va jusqu’à l’agressive décrocheuse d’étoiles, sceptique, sardonique, qui ricane au mot idéal, et dont la voix ne s’élève jamais, au croisement des routes pour crier: sursum corda!

* * *

En cette heure si déconcertante de l’histoire du monde où toutes les pensées mesquines et basses s’étalent avec impudeur, les femmes semblent mettre leur orgueil à dépasser les hommes. Elles se figurent grandir en n’espérant rien, en ne croyant à rien, en niant la possibilité de tout effort vers une vie plus intense, plus belle, plus spirituelle...

A les entendre ainsi raisonner, à les voir jeter des cendres partout où un jet de flamme surgit encore, ceux qui avaient cru qu’une fois libérées par le travail et la connaissance, les femmes aideraient au salut du monde autrement que par des soins donnés aux blessés, aux malades, aux enfants, sentent leur gorge se serrer douloureusement.

Quand un appel est fait à leur pitié et à leurs entrailles en faveur des faibles, des souffrants, des petits, un élan généreux les emporte encore, et elles accourent sans hésiter; mais en même temps elles étouffent par des regards, des gestes et des paroles cruelles, toutes les initiatives de l’esprit.

Juvénal a dit quelque part: «A quoi bon vivre si les raisons de vivre manquent?» Sauver les corps et éteindre les flammes de l’âme évoque l’«à quoi bon» du poète latin.

CHAPITRE IV CELLES QUI PORTENT ENCORE LE FLAMBEAU

Tout ce qui a été créé se meut, L’étoile comme l’âme! (Abraham ben Ezra.)

C’est toujours un flambeau allumé en main que je m’étais représenté la femme dans son devenir; c’est ainsi qu’en imagination je la voyais remplir la mission à laquelle je la croyais appelée. Mais jamais aucune vision intérieure ne me l’avait montrée, le verbe haut, jouant des coudes, le visage péremptoire et l’air important, renonçant, par son attitude même, à ses meilleures armes de combat.

Certes, elle est apparemment l’une des triomphatrices de la guerre; elle a aujourd’hui ses entrées partout et ses droits sont admis sur plusieurs points. Pourquoi donc s’attendrir sur elle et la plaindre? Il me semble pourtant naturel de faire l’un et l’autre, car, bien que ses regards soient devenus étrangement glacés, on devine que les sources de la souffrance ne sont pas taries dans son cœur, et que, le long de la route sur laquelle ses pieds se sont si légèrement engagés, elle va rencontrer des difficultés nouvelles qu’elle n’est pas préparée à affronter, et qui, en certains cas, risquent de rendre son enfance aride, sa jeunesse solitaire et sa vieillesse désolée.

Malgré ses allures de victorieuse, elle se rend compte, j’en suis sûre, qu’elle marche sur le bord d’un précipice, où le pied pourrait lui manquer tout à coup, sans qu’elle puisse s’accrocher à rien. Elle se trouve entre la paroi lisse de la haute montagne dont elle a voulu descendre, et les étangs fangeux des plaines humides où elle risque de s’embourber, tandis qu’à ses côtés, des forêts profondes, aux détours ignorés, s’étendent à perte de vue.

* * *

Les nobles pionnières de l’égalité des droits des femmes ont eu le tort d’habituer leur sexe à considérer l’homme comme un adversaire à combattre ou à exploiter. Il l’a été, en effet, dans quelques cas et sur quelques points; mais au demeurant, on est forcé de reconnaître que, de tout temps, il s’est montré en somme, pour sa compagne de route, un protecteur efficace, même quand il abusait de la faiblesse et de la complaisance de celle-ci! Ce sentiment de protection accordée et reçue nouait entre les deux sexes une sorte de chaîne spéciale, qui mettait de la douceur dans leurs relations mutuelles.

Si, par suite de l’affirmation un peu tapageuse des droits féminins et de l’agacement que les hommes en ressentent, cette chaîne devait se rompre, je crois que la situation de la femme dans le monde se modifierait assez désagréablement pour elle, et qu’entre les deux parties qui jadis formaient un seul tout, l’heure du combat ne tarderait pas à sonner. L’homme, considérant désormais la femme comme une égale, continuerait-il d’épargner à sa compagne, devenue sa concurrente, ces accès de violence, dont il a coutume d’user pour résoudre les problèmes trop difficiles? Même dans l’ordre moral, la partie engagée serait inégale, et il est probable que, malgré son adresse, son astuce et les façons impérieuses dont elle a pris l’habitude, la femme serait vaincue et que l’avantage resterait au plus fort, à celui qui est traditionnellement le mieux armé. Et si le contraire arrivait, vers quelles aventures le monde ne marcherait-il pas?

* * *

Les femmes disent volontiers, inspirées par la fausse direction mentale qu’on leur a fait prendre: «Les hommes ne nous aiment que pour nos défauts!» Il y a du vrai dans cette boutade. Il n’en est pas moins positif que tout homme digne de ce nom, et quelles que soient les péripéties plus ou moins singulières de la vie qu’il mène, porte dans le tréfond de son cœur une image de femme: mère, épouse, amie, sœur, à laquelle il ne veut pas qu’on touche et qui ne ressemble en rien à la personnalité turbulente, importante et encombrante que la guerre nous a laissée en héritage.

Il est impossible de prévoir dès aujourd’hui ce que l’avenir peut réserver de particulièrement heureux à la femme; mais en tout cas, ne vous semble-t-il pas, lecteurs et lectrices, qu’elle ferait bien de réfléchir avant d’effacer imprudemment, de sa propre main, l’image un peu chimérique, peut-être, que l’homme se faisait d’elle dans l’intimité de son cœur? Cette illusion où l’imagination masculine se complaisait avait pour effet d’embellir et de poétiser les rapports des deux sexes.

Des femmes souriront en me lisant. Sur certains points, beaucoup d’entre elles sont très sûres d’elles-mêmes et semblent dire sans modestie, ni excessive pudeur: «Notre règne durera autant que la vie humaine!» Cela est évident, mais que de choses dans la nature, une fois dépouillées des rayons qui les éclairaient et qui rendaient brillantes leurs couleurs, perdent leur beauté, leur attrait! Une subite obscurité les voile, la vulgarité les imprègne. Ainsi en serait-il des rapports entre les deux sexes: la banalité en altérera la saveur et l’on entrera uniquement dans un ordre d’idées primitives qui matérialisent tout ce qu’elles effleurent. Les femmes intelligentes devraient du moins comprendre qu’elles ont tout intérêt à préserver les illusions que leur attitude un peu réservée provoquait chez leurs compagnons de misère. L’âme ayant toujours été attirée par le mystère, les femmes agiraient peut-être sagement en remettant une partie de leurs voiles. Surtout, elles devraient renoncer aux sourires ironiques, aux propos sardoniques, aux insinuations sarcastiques. Éteindre le feu que les âmes créatrices, douées d’inspirations soudaines, s’efforcent d’allumer un peu partout sur les cimes du vaste monde, est une œuvre d’une parfaite inélégance morale.

* * *

Mais, dira-t-on, si la nature d’Ève n’est pas spéculative, il serait injuste de l’en rendre responsable. C’est vrai, mais il ne s’agit pas ici de dissertations transcendantales, mais plutôt d’un grave problème qu’il faut envisager parce qu’il a une importance considérable à l’heure actuelle, tant au point de vue de la famille et de l’éducation qu’à celui de la vie sentimentale et sociale. Les femmes se trouvent en effet à un curieux tournant de route où leur destinée se joue. Il est donc charitable de leur crier: «Casse cou!», avant qu’elles ne signent de façon définitive l’acte du grand renoncement. Ce que sera leur rôle politique et social, l’expérience nous le dira. Mais au-dessus de ce rôle, encore problématique, elles ont une mission éternelle pour l’accomplissement de laquelle il serait désirable de voir leur prestige augmenter au lieu de décroître.

* * *

Les Èves modernes ont pris la puérile habitude de parler du lendemain, comme si ce lendemain devait être un jour de fête. Si, au lieu de regarder toujours en avant, elles tournaient parfois la tête en arrière, elles se rendraient compte, en étudiant les vicissitudes de l’histoire, que la violence n’a, au fond, jamais réussi à personne, puisque la vie est faite de concessions, de complications, de complexités...

Jadis l’épouse, on le sait, était entièrement et sans préoccupations superflues, sacrifiée à la famille et à la race, son unique destinée étant de procréer des fils légitimes. En ce temps-là, on ne lui reconnaissait absolument aucune personnalité, et si on ne lui manquait pas de respect, c’est qu’elle symbolisait la sainteté de la famille et l’intégrité de la race. Pour cette raison, une surveillance étroite était exercée autour d’elle par des magistrats spéciaux chargés de scruter ses toilettes et ses attitudes. Quand son mari était absent, elle ne pouvait, bien entendu, recevoir aucun homme, et Aristophane raconte que le seul fait de se montrer à la fenêtre de sa maison constituait de sa part une infidélité aux dieux du foyer, et représentait, pour son mari, une cause de répudiation.

La loi, ou plutôt le code de Manou, était péremptoire et semblait offrir la synthèse du mépris dans lequel la mentalité de la femme a été tenue pendant une longue période historique. Pendant son enfance, elle dépendait de son père, plus tard de son mari, et, devenue veuve, de ses fils; et si elle n’avait pas de fils, elle devait alors obéir aux parents mâles du défunt, parce qu’ une femme ne doit jamais se gouverner elle même!...

Il est naturel qu’après cette évocation du passé, les pauvres esclaves de jadis soient fières du terrain qu’elles ont conquis! Mais à qui doivent-elles leur libération? Au christianisme, uniquement au christianisme, dont aujourd’hui beaucoup d’entre elles répudient les doctrines idéalistes qu’elles accusent d’entraver leur développement complet et d’assombrir leurs plaisirs!

Quelle folie d’ingratitude brouille donc le cerveau de ces femmes pour qu’elles puissent ainsi renier et amoindrir les grandes figures féminines qui furent la gloire de leur sexe, et dont quelques-unes se rattachent uniquement au christianisme par la solennité de leur repentir!

* * *

Presque immédiatement après la résurrection du Fils du charpentier, on voit les femmes aller à Dieu. Ce sont les descendantes des Gracques et des Scipions qui suivent saint Jérôme dans le désert, abandonnant leurs privilèges. Ils étaient immenses cependant.

Et qu’on l’honore ici en dame Romaine C’est-à-dire un peu plus qu’on n’honore la Reine

disait Jules César, à son débarquement en Égypte, parlant de Cornélie, veuve de Pompée.

Puis ce furent les grandes abbesses du moyen âge qui dirigeaient leur communauté comme un empire, et même, au besoin, levaient des hommes d’armes. Et les Saintes, qui se répandirent sur le monde comme une pléiade lumineuse! A côté de Catherine de Sienne, la plus grande, la plus rayonnante et la plus géniale personnalité féminine que la terre ait produite, combien d’autres femmes charmantes ont illuminé le monde par leur auréole de sainteté!

Si celles-ci gravirent avec le christianisme les plus hauts degrés de l’échelle de Jacob, d’autres se firent païennes de mœurs, croyant ainsi se grandir, et suivant en cela une tendance que l’on retrouve à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Nous ne suivrons pas la femme dans les différents avatars de son évolution, mais une constatation morale incontestable ressort de tant de manifestations diverses: l’arrogance, le manque de douceur, l’absence de tendresse n’ont jamais rehaussé le prestige de la femme, elles en ont au contraire toujours obscurci l’éclat.

* * *

Dans l’organisation actuelle de la société, il n’est plus possible, malgré les maladresses et certaines inaptitudes de la nature féminine, de traiter la femme en quantité négligeable; nous avons tous trop besoin d’elle dans la famille et à l’école. En lui indiquant les portes du temple de l’idéal, il faut en même temps la ramener au culte du bon sens, c’est-à-dire à l’habitude mentale de la logique. Or, celle-ci lui a été presque toujours si aridement enseignée qu’il y a peu de temps encore les femmes d’esprit haussaient les épaules quand on leur en parlait. En quoi elles avaient tort, car la logique est la source de cet équilibre souriant, de cette indulgence sereine qui font l’agrément de la vie, la sûreté des rapports et les foyers chauds et consolants...

* * *

On se tromperait en voulant classer le bon sens parmi les qualités secondaires. Un homme médiocre peut en posséder une parcelle; une sotte, jamais! Pour saisir quelles en sont l’importance et la portée, il faut de la part de la femme un effort d’intelligence. Toute son éducation est à refaire en ce sens, et la préparation à son futur rôle social d’éducatrice et de mère demandera un travail laborieux et lent; mais celui-ci lui semblera facile si elle comprend qu’au-dessus de ses devoirs de mère, d’éducatrice et de citoyenne, elle a reçu une mission d’un ordre général et supérieur: c’est celle de porter dans ses mains la lampe qui, semblable à l’étoile du matin, indique et éclaire les chemins qui conduisent aux sommets, derrière lesquels le soleil se couche et se lève jour après jour!

Notes in this chapter

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